Clairement

Voilà un mot qui ponctue de nombreuses conversations depuis deux ans. Il a succédé à son précurseur, « c’est clair », qui fit florès entre 2010 et 2015.

 

            Or, ce clairement – adverbe, invariable –, d’une part n’est pas très joli à l’oreille, d’autre part provoque l’effet inverse de celui qui est recherché : il enlève de la clarté ! Quelques exemples :

 

« Clairement, j’irai pas ». La personne qui affirme cela veut montrer sa détermination. Elle ajoute « clairement » dans ce but. Mais du coup, elle montre par défaut à son auditeur que si elle ne disait pas « clairement », elle irait peut-être. Donc que son « j’irai pas » n’a pas beaucoup de force.

 

« Clairement, ça va pas le faire ». Là, ce n’est pas un individu qui parle, mais un perroquet, qui a entendu ces deux expressions et qui les utilise à la première occasion. Mais… ça va pas le faire auprès de l’auditeur ! La phrase ne sonnera pas juste.

 

« Dites-moi clairement ce que vous ressentez ». Clairement est ici employé pour inciter quelqu’un à la franchise. Mais le mot a toutes les chances au contraire de bloquer le patient, car un ressenti est par nature difficile à exprimer.

 

Manque d’autorité, manque de personnalité, manque de doigté : « clairement » ne sert pas celui qui l’utilise. Il en est de même avec des phrases comme : « Je te vois très clairement, tu sais » (« Je te vois, tu sais » serait bien plus impressionnant), ou « Le dialogue avec toi est clairement impossible », bel oxymore, qui ne veut rien dire ou presque.

 

À l’écrit, l’emploi de « clairement » est plus dommageable encore.

 

« Paris est clairement la plus belle ville du monde ». Celui qui veut vanter la capitale française crée ici un doute avec son « clairement ». Il ferait mieux d’écrire : « Paris est la plus belle ville du monde ». Alors on sentirait l’évidence (selon lui), l’absence de contestation possible.

 

« La faute n’est pas clairement prouvée ». Là, « clairement » contredit le mot « prouvée ». Car une preuve se suffit à elle-même. Elle est ou elle n’est pas, c’est tout.

 

« … pour identifier clairement les actions concrètes et locales ». Si l’on identifie, des actions concrètes en plus, il y a des chances que cela soit clair, non ? Ajouter l’adverbe alourdit l’ensemble et masque le verbe et le nom autour de lui.

 

            Bref, si « clairement » est de bonne composition, à la portée de tous, et utilisable en moult circonstances, il a tendance d’une part à gâcher les mots à ses côtés, d’autre part à décrédibiliser celle ou celui qui l’emploie.

 

Débarrassez-vous de lui. Et d’une manière générale, prenez conscience que l’adverbe terminé par « ment » ment. Rien de moins cordial qu’un cordialement, que je ne vous inflige donc pas. À bientôt, Py.

 

 

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De l'importance de la formulation

– Je me demandais si vous auriez pu m’aider.

 

– Oh là, quelle formulation…

 

– Quoi ?

 

– « Je me demandais si vous auriez pu m’aider » : un imparfait et un conditionnel passé. On a l’impression que vous avez déjà renoncé.

 

– Qu’est-ce que j’aurais dû dire ?

 

– Par exemple : « Je me demande si vous pouvez m’aider ».

 

– Ah…

 

– Le présent et l’indicatif sont déjà plus convaincants. Mais on peut faire mieux. Vous ne voyez pas ?

 

– Euh… Je me demande si… vous allez m’aider ?

 

– Excellente idée. « allez », je n’y avais pas pensé. Mais pourquoi vous demandez-vous ? « Je me demande », on s’en fout. Posez-moi la question, franco.

 

– Je…

 

– Pas je.

 

– Vous… Vous pouvez… Pouvez-vous m’aider ?

 

– Voilà. Beaucoup mieux. Ou, comme vous le suggériez, « Allez-vous m’aider ? ».

 

– Ou alors… Quand allez-vous m’aider ?

 

– Génial ! Vous y êtes. Vous voyez que ça compte, la formulation. Si nous travaillons ensemble, vous vous en apercevrez. Et votre vie va changer.

 

 

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Tout un collège heureux de lire

Fabuleuse initiative au Collège de Banon, dans les Alpes de Haute-Provence, où ont été instaurées 20 minutes de lecture quotidienne libre (sauf journaux et livres scolaires) de 13 h 40 à 14 heures. Pendant ces 20 minutes, chacun lit où il veut, ce qu'il veut, le silence est total. La vidéo ci-dessous montre mieux qu'un long discours ce qu'il en est. Félicitations à l'équipe enseignante et merci à Agnès Gaborit de m'avoir fait découvrir cette réussite pédagogique.

http://www.20minutes.fr/insolite/2028507-20170310-college-rend-lecture-obligatoire-eleves-profs

http://www.francetvinfo.fr/culture/livres/education-un-quart-d-heure-de-lecture-quotidienne-au-college-de-banon_2079327.html

 

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« Renaître avec les mots »

Film bouleversant hier sur France 5, joliment intitulé Renaître avec les mots (d'Alexandra Alévêque et Philippe Lagnier). Où l'on voyait Joëlle, Marie-Agnès et Thierry, trois personnes en situation d'illettrisme, reprendre petit à petit confiance en elles et en la vie, grâce à l'apprentissage de la lecture, du calcul et de l'écriture.
Cette « première marche » de la reconquête de soi (selon l'expression du directeur de l'A.N.L.C.I.), est rendue possible et suivie d'autres marches grâce au remarquable travail de l'association Mots et Merveilles, fondée et présidée par Carole Weidich.
« Les mots, c'était mes ennemis, c'est mes amis, maintenant », dit Marie-Agnès dont la vie est transformée. On recense 2,5 millions de personnes en situation d'illettrisme en France. La cause de l'illettrisme est presque toujours une enfance difficile, pour ne pas dire terrible, saccagée par de gros problèmes familiaux et sociaux. Et presque toujours, une fois adulte, la personne illettrée cache son problème, car elle en a honte.
Mon métier d'écrivain public, mon engagement à Emmaüs, mon activité de formateur m'amènent à participer à cette lutte contre l'illettrisme, c'est-à-dire pour la dignité des personnes et l'harmonie d'une société. Ce que montre le film de France 5 est à la fois un encouragement et un exemple à suivre.

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Modifier l'enseignement de la grammaire

Dossier intéressant dans Télérama cette semaine, dont le titre à lui seul est courageux : « Faut-il supprimer l'enseignement de la grammaire à l'école ? ». Enfin, la question est ouvertement posée de savoir s'il n'y a pas quelque absurdité à continuer à gaver les enfants de règles illogiques et sans intérêt, dont la plupart seront oubliées dès la sortie de l'école, si jamais elles ont été retenues.
L'article souligne l'accroissement des inégalités scolaires, de plus en plus d'enfants décrochant de programmes inadaptés, malgré des enseignants qui, pour la plupart, font ce qu'ils peuvent pour, eux, adapter et s'adapter.
Certes, « simplifier, c'est compliqué ». Mais il y a urgence. Les chiffres de l'illettrisme, de l'exclusion, de la délinquance, de l'absence de qualification, de l'impossibilité de trouver un emploi ou de mener une vie sociale sont édifiants.
Le passage le plus intéressant du dossier est l'interview du grammairien belge Marc Wilmet, qui ose affirmer que la grammaire telle qu'elle est enseignée en France est « très mauvaise, pleine d'incohérences ». Il rappelle qu'avant lui, André Chervel parlait déjà, dans son Histoire de la grammaire scolaire, d'un « scandale grammatical ».
« Non seulement elle n'est pas nécessaire, mais elle est nuisible depuis ses origines. Les profs le savent, ils sont mal à l'aise, ils voient bien qu'ils doivent apprendre des choses bizarres aux élèves ».
Ce que propose le grammairien : pas de grammaire. Du moins avant 13 ans. Rappelant au passage qu'on n'accordait pas le participe passé jusqu'au XVIe siècle, il prône une familiarisation progressive avec cette langue, étrangère pour beaucoup, qu'est la langue écrite, ce qui ne signifie pas une absence de rigueur ; simplement une approche plus pédagogique et démocratique que celle en vigueur aujourd'hui.
Puisse Marc Wilmet être entendu. Bravo à lui et à Télérama de lui donner la parole. 

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Vive le prédicat

Comme d'habitude, les conservateurs de tous poils s'époumonnent et se répandent : on tuerait la langue française, on nivellerait par le bas, on attaquerait le patrimoine. En fait, ces tristes sires veulent garder pour eux l'usage d'une langue devenue, à l'écrit, inutilisable pour la majorité de la population.
La réforme(tte), qui introduit le prédicat en cycle 3 (CM1, CM2, 6e) à partir de la rentrée prochaine, est pourtant une bonne chose. Elle consiste à simplifier l'analyse de la phrase en deux parties principales : le sujet et ce que fait le sujet (le prédicat). Les différents types de complément seront vus plus tard. Signalons au passage que le prédicat existe depuis… la Grèce antique.
Cette réhabilitation est une excellente chose. Car on ne peut que constater le ravage que causent la peur et la honte de ne pas savoir écrire et de se tromper. Il est urgent de simplifier une grammaire qui est tout sauf logique, pour rendre la langue au peuple. Le prédicat est peu de choses, mais il est, après la (tentative de) remise au goût du jour de la réforme de l'orthographe fin 2014, un signe supplémentaire dans la bonne direction.

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Tous menteurs ?

– Le mensonge ?

– Oui, jeune homme, le mensonge, c’est-à-dire l’affirmation de ce qu’on sait être contraire à la vérité. Le mensonge qui empoisonne la vie, qui fait du mal à celui qui l’entend aussi bien qu’à celui qui le prononce. Or, la plupart des gens mentent plusieurs fois par jour. Certains le font en permanence. Ils en ont tellement pris l’habitude qu’ils ne s’en rendent même plus compte.

– À ce point ?

– Oui, à ce point. Tout le monde ment. Toi aussi. D’ailleurs, tu m’as menti.

– Moi ?

– Oui, plusieurs fois. Tu m’as menti la première fois où on s’est vu en me disant que tu ne voulais pas t’asseoir…

– Mais…

– Tu m’as menti la deuxième fois en me disant que ce n’était pas volontairement que tu avais attendu trois jours avant de revenir…

– Mais…

– Tu m’as menti la troisième fois, en me disant que tu avais des devoirs pour écourter notre entretien.

– Non mais…

– Et tu viens de me mentir en disant que jusqu’à aujourd’hui tu m’appelais « le vieil homme », alors que tu m’appelais « le vieux ».

– …

– Tu veux que je continue ?

– Non… J’ai compris.

– Et aujourd’hui, avant de venir, je suis sûr que tu as menti au moins une bonne dizaine de fois.

– Dix fois ! Mais à qui ?

– Réfléchis, pense aux gens que tu as vus.

À qui avais-je bien pu mentir ? Ah, oui… À la prof de physique, quand j’avais dit que j’avais fait mon devoir, ça c’était vrai, enfin c’était vrai que c’était un mensonge. Même si nous avions tous menti, et que la question était collective. En dehors de ça, pas d’autre mensonge ? Ah, si. J’avais menti à Marjorie peut-être, enfin sûr même, quand elle m’avait demandé le matin si je savais comment convertir un fichier image et son pour un transfert entre nos deux appareils, qui n’avaient pas le même système. J’avais dit non, parce que ça m’embêtait de faire la manipulation pour elle, mais ce n’était pas vrai. Bon, ça ne faisait que deux. Ah, non ! Quand j’avais dit à ma mère que je déjeunais chez Greg, c’est sûr que ce n’était pas vrai non plus. Nous étions au vidéo-snack. Bon.

Greg, en tout cas, je ne risquais pas de lui mentir ! On se disait tout ce que l’on pensait l’un et l’autre, et c’est pour ça que l’on était si copains. Alors lui mentir ? À Greg ? Impossible ! Non. Quoique…

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Apprendre de toutes et de tous

– … J’ajouterai que l’on peut apprendre de mille manières et avec des gens très différents. Regarde-moi. T’attendais-tu à parler avec un vieux bonhomme comme moi et à apprendre quelque chose de lui ?

– Non, ai-je avoué.

– Et pourtant, je suis là. J’ai des choses à t’apporter et je suis prêt à le faire. Mais regarde aussi cette femme, là, qui passe avec son sac. Et ce type qui se dépêche pour aller je ne sais où. Et ces deux filles, là, qui se font des confidences en éclatant de rire…

Il regardait vers la place en disant cela, mais je ne savais pas s’il faisait allusion à quelques passants en particulier.

– … tous ceux-là ont des choses à t’apporter, des portes à t’ouvrir, des secrets à te révéler, qui peuvent te rendre de grands services. C’est là, à portée de main, pour toi.

Je trouvais qu’il exagérait un peu :

– Je ne vais quand même pas leur sauter dessus et leur dire : « Eh, oh ! Qu’est-ce que vous avez pour moi ? Donnez-moi ça ! ».

– Tu pourrais. Pourquoi pas ? Tu serais sans doute surpris de ce que tu obtiendrais. Pour obtenir, il suffit parfois de demander : leçon n° 2. La plupart des gens se privent parce qu’ils n’expriment pas ce qu’ils veulent… Tout est dans le regard, dans l’ouverture de ton esprit. Ces inconnus qui traversent la place – même les clochards au bord de la fontaine – t’apporteront beaucoup si tu es capable d’aller à eux sans a priori, le cœur ouvert.

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