Littérature - Nouvelles 2023

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 Vous pouvez lire et commenter ces histoires également sur le blog www.desvies.art.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.


22 décembre 2023

 

Journal de femme de ménage

2e épisode : Le Noël de Victoria

 

 

 

(environ 20 minutes de lecture) 

Samedi 22 décembre

Je suis en vacances jusqua mercredi dans quinze jours, et même jeudi pour l’école. Vivement que ça soye passer. J’aime pas cette période. Je déteste Noel. En plus je gagne 50 ou 100 euros de moins a l’école, 50 euros de moins au gymnase, parce que je suis pas titilaire. Et chez Delaunay, je suis pas payé du tout parce que je suis intérime. Les vacances cest que des dépenses, de l’ennui et de la tristesse. Que du boneur… 

Le boneur, cest pas pour toi Victoria. Cest pas pour tout le monde, crois pas ça. Je me souvien, ma tatie des Estables (cest pas ma vraie tatie bien sur) disait que le Bon Dieu il en avait pas créé assez. Pourtan, yen a quen on bocou du boneur, non ?

Je m’apersois que je dis souven « pourtan ». Pourcoi ? Je sais pas. 

 

Dimanche 23 décembre

Tous les magasins sont ouvert. Ya du monde partout. Keskon fait quand on a pas d’argent ? Et pas d’amis ?

 

Lundi 24 décembre

La soirée a pas tro mal comencé. Julie était chez sa copine Frédérique, on a décoré la table avec Morgane. Avec une nape et des serviettes en papier, des mandarines, des boujies, et des branches de sapin. On a ajouté des guirlandes au mur et elle a voulu faire un dessin du Jésus dans la crèche, avec le père Noel a coté. Elle ma demandé :

– Maman, il est venu le père Noel, quand le petit Jésu est né ?

– Bien sur, jai di sans réfléchir. 

Elle croi encore au père Noel, c’était pas le momen de lui espliquer. Elle a voulu quon mette son cadeau sous le sapin, enfin a coté, il est tout petit. 

– Cest juste un dessin. Mais il est beau tu va voir.

– Me dis pas ce que sait, sinon j’auré pas la surprise.

– Toute façon, tu devine tout.

– Tu crois que ça devine tout, une maman ?

– Toi tu devine tout.

Je sais pas pourcoi ça ma fait pleurer.

– Pourcoi tu pleure ? Tes encore triste ?

– Non. T’inquiète pas. Au contraire.

Elle est venue serré contre moi, on est restés la un momen, come ça, debou, sans rien faire. Je pleurais. Jai regardé par la fenêtre. Je voyais les lumières pas très loin.

Après jai mi leur deux cadeau.

– Tu les touche pas, hein ? Sinon pas de cadeau.

– Cest lour ?

– Chut. On touche pas, jai di.

– Cest Julie qui a le plus gros ?

– Tu verra tout à l’heure. Cest pas la taille qui conte.

Julie est rentrée a 6 heures come je lui avais obligé. Elle a ramené une boite de chocolat de la par de la maman de son amie, cest genti jai trouvé. Et puis quand elle a vu des cadeaux a coté du sapin elle a été chercher deux petits paquets dans sa chambre, je les avais vu quand jai fait les lits, mais j’avais rien di bien sur. Je lui done 2 € par semaine, je sais pas si cest avec ça quelle les a acheter. Sinon peutêtre son amie Frédérique, jai l’impression quelle a bocou de sous, peutêtre qu’elle lui a doné, elle lui a déja payer des trucs.

On a regardé ensemble l’Âge de glace 3, elles voulait le regarder après le diner, mais 6 heures c’était tro to pour diner. Alor on a regardé l’Âge de glace en buvant l’apéritif :

– Un vrai apéritif ? a di Julie.

– Ben, un coca, quoi. Avec des glaçons.

– Et des cacaouètes !

– Dacor, jen ai acheté

J’avais pas envie de coca, ça me done des gaz, alor jai bu un café. Julie ma di :

– Tu devrais prendre un Martini.

– Tu conais le Martini, toi ? jai di.

– Je sais s’que cest.

– Ten a pas bu au moin ?

Elle a aussé les épaules. Sa ma fait envie du cou son Martini. Mais j’en ai pas. Ya pas d’alcol dans la maison. Vivi ma enguelé une fois pour ça :

– Il faut que tu puisse offrir l’apéritif a quelqu’un qui passe ! Cest pas poli sinon. Au moins une bierre.

Come si j’avé de quoi acheter de l’alcol… Et puis je vois pas qui cest qui paseré boire l’apéritif. 

Un peu avant la faim de l’Âge de glace, jai mi le poulet et les pomes de terre a réchaufer, cest le bon pla que javais acheté pour Noel. 

– Maman, vien vite, tu va louper la faim !

Je la conais la faim, mais je suis revenue pour leur faire plaisir. Jai fait la salade qu’après. 

On a mangé en regardan la 6, c’était maran. Elles ont toute les deux voulu alumé les boujies, tout un cirque, je les ai fâché. Et puis au dessert on a doné les cadeaux, ça leur a rendu le sourire. A Blanzey, dans ma deuxième famille d’acueil, on donait les cadeaux que le lendemin, le dimanche, enfin le jour de Noel. Mais ça fait lon d’atendre pour les petites, alor moi je fais le 24 au soir, je sais ya d’autres familles qui font come ça. 

Julie a été contente d’avoir un nouveau MP3. 

– Maman, il est tro top ! Cest super mamounette, merci. 

– Tu ma espliqué mais jai pas bien compri : cest pas gènan quon a pas d’ordinateur ?

– Tinquiète, je m’arange avec mon portable et puis l’ordi de Frédérique.

Keskon feré sans Frédérique, jai pensé. Peutêtre jai été un peu jalouse en même tan. Entouca Julie ma embrassé en me serran le cou. Jai senti les larmes encore, mais je m’ai di qui falait surtou pas que je me remettre a pleuré. 

Julie nous a mi dans les mains chacune un cadeau. On a ouvert, Morgane et moi. C’était des boucles pour moi, un bracelet pour sa seur :

– Mais je suis tro petite ! elle a di la petite en faisant pendre son bracelet devant elle come un lézare.

Ça nous a fait rire. Moi je trouvais les boucles très jolie, assez grosses, rondes, en plastic noire :

– Ça ira bien avec tes cheveux, a di Julie, et je suis été dacor avec elle.

– Merci ma fille, jai di en lui faisant un bisou

La petite s’est agacée sur le papier du gros cadeau que j’avais pour elle, elle a tout déchiré.

– J’arive pas ! Maman aide moi !

Je lui est ouvert son cadeau, même la boite quelle arivait pas a ouvrir. Cest une grosse boite en bois avec des peintures, plin de crayons, et des sortes de craies, ça s’apel fuzin ils mon di. Je les acheté a Cultura, Vivi m’avait emmené. Morgane aime dessiné, et on a jamai assez de crayons. Alor je mai di que ce seré bien. Jai acheté du papier Canson aussi. Je mai ruiné. Mais la petite est contente elle sait tout de suite mi a dessiner.

– Kes tu va dessiner ? jai demandé.

– C’est une surprise.

– Si tu comencé sur une petite feuille blanche avant d’user une feuille de Canson ? Ça coute cher et yen a pas bocou.

– Non, je veu une grande feuille. C’est mon cadeau.

– Bon. Aplique-toi. Fait quelque chose de beau.

Je crois quelle savait pas encore ce quelle alé dessiné, mais elle parlait plus, elle était concentré, et elle essayait plusieur crayons, dousmen, pour pas les abimé. 

Jai débarassé en raluman une cigarette. Julie était sur le canapé, je sais pas ce quelle fabriquait avec son téléphone et son MP3. Je lai entendu qui sénervait : « Putain si javais un ordi ! ». Jai rien di pour pas gaché l’ambiance. L’ordinateur, cest souven quelle men parle. « Pour internet, elle me di, même toi ça te rendrait service ». Je sais pas, ji coné rien, toute façon je vois pas coment je payeré sa. « Mais ta internet sur ton téléphone mintenan », je lui dis. « Cest pas pareil », elle me di. 

Jai rangé la cuisine et jai fait la vaisselle. Au bou d’un momen, je les ai entendu qui comencé a se chamailler, y’avait une histoire de boujie. 

– Maman, elle m’empêche de faire mon dessin !

– Julie, laisse ta seur tranquille !

– Gna gna gna… Pauvre petit bébé…

– Je suis pas un bébé !

Jai pas fait tro atention, cest Noel je mai di, cest pas grave. Et puis tout d’un cou, ça a crié :

– T’es fole ! Maman, elle a mi le feu !

Je suis vite été voir, j’avais encore mes gans de vaisselle. La table brulait ! La petite s’était poussée, elle avait mi son dessin et sa boite de crayons sur le tapi. La grande faisait rien, elle regardait ! Jai u très peur, mais rien est sorti de ma bouche, je suis vite été dans la cuisine, jai pri le seau pour lavé, je lai rempli d’eau, jai retourné dans le séjour et jai jeté l’eau sur la table. Les filles ont crié, ya des trucs qui sont tombés, y’avait des flames par terre. Alor jai pri le seau et jai tapé sur ce qui brulé, des bous de nape, de serviettes, et les boujies.

– Marche dessu ! je crié a Julie. Marche dessu !

– Je peux pas ! Je vais me brûler ! Faut appeler les pompiers ! 

Elle boujait pas, elle s’est mise a chouiner. Incroyable. Jai pri le journal de la ville et jai tapé partou yavait du feu. Ça fini par s’étindre. 

Je me retrouvé quatre pates par terre, la petite pleurait sur le canapé avec son dessin sur les genoux et sa boite contre elle, on auré di un voyageur qui a peur qu’on lui prène sa valise. Ça senté le brulé, et puis un bore du tapi avait noirci et la pinture de la table gondolé par endrois. Yavait du papier cadeau qui avait brulé aussi et la nape était morte. La grande était debou, elle faisait rien a par pleurniché. Alor je sais pas ce qui ma pri je mai relevé, je l’ai regardé et je lui ai tourné une gifle, come sa, sen dire un mot. Elle a pas di un mot non plus, mais sa joue est devenu rouge tout de suite et elle est parti dans la chambre. 

Je tremblé. J’étais fatigué. Je suis été m’assoir a coté de la petite qui pleurait, elle voulait pas laché sa boite, mais jai di « done je vais la mettre la » et je lai posé par terre a coté de moi. Et jai serrée Morgane contre moi.

– Elle a mi le feu a la nape avec les bougies. Esprès !

– Cest rien, elle voulait pas faire mal.

– Si, elle a fait esprès !

– Elle sait pas rendu conte.

Sa m’embétait pour la table, qui avait une sale tête mintenan. Faudra que je laisse la toile ciré tout le tan, pas le choi. Mais ça fait moche je trouve, dans un salon sale a manger. Ça fait cuisine. Sa va faire come a Blanzey, que la cuisine, la sale a manger et le salon c’était la même chose.

On a regardé les chanteurs a la télé, yen avait deux trois pas mal. Des vieux des jeunes, cest drole dans la musique on dirait que l’age conte pas. Jai pensé a Julie, je voulais pas quelle soye seule, le soir de Noel en plus, elle pouvait faire des bêtises. Jai frapé a la porte et je suis entré. Elle était sur son lit avec son téléphone. 

– Kes tu fais ?

– Tu pourrais attendre que je te dise d’entrer. Pourquoi y’a pas de clé à cette porte ? Je peux jamais être tranquille !

– Di pas de bêtise. On vi ensemble dans le même apartement, on va pas s’enfermer. 

– J’en ai marre de cet appart.

– Je sais, tu voudré avoir ta chambre. Si jai mon plin tan, tu sais que je chercherai avec une chambre de plus.

– Et tu l’auras quand ton plein temps ? Dans dix ans ?

– Dis donc, sois poli. Cest dur tu sais. Tu verra quand tu travailra.

– Je travaillerai pas ici ! Je vais me tirer de cette ville pourrie !

– Tu fera ce que tu voudra quand tu sera grande. 

– Je vais me casser d’ici.

– Oui, ben en atendan t’habite la, alor fais pas la tête et vien au salon.

– Je préfère rester la.

– Di donc, tu manque faire bruler la maison et en plus tu fais la geule ? Tu crois pas que t’exagère ?

– Jai pas fait exprès. Je jouais juste avec la cire des bougies.

– Je tai reproché quelque chose ?

– Tu m’as mis une baffe ! Et pas une petite !

– Tu la mérité. Et jai u peur.

Elle a rien di, la. Elle était alongé sur le lit, a moitié tourné contre le mur, moi assise sur le bore, les deux pieds bien a pla par terre et les mains sur les genoux. Jai regardé la pièce. Le coin de Morgane en face, le petit lit, la chaise, le coin des poupées, le petit bureau, les posters. Et puis autour de moi, le lit plus grand de Julie, son bureau plus grand, ses deux poufs et son coin musique come elle di, ou elle s’assoi avec ses copines quand elles vienne, et puis ses posters de chanteuse et de chanteurs.

– On est pas mal ici…

– Cest pourri… 

Je me suis tournée, jai mis une main sur son bras et je lui ai fait un gros bisous sur la tampe et un autre sur les cheveux. Je m’étais levé, j’étais presque arivé a la porte, quand je lai entendu se lever d’un cou et courir vers mois. Elle ma atrapé, elle ma di :

– Maman, jai eu peur aussi !… Pardon… Pardon !

Elle sait pendue a mon cou, enfin elle est presque aussi grande que moi mintenan, et elle a pleuré contre moi.

– Olala…

Alor moi aussi jai pleuré bien sur et on était la come deux cones a pleurer dans la chambre un soir de Noel… Ça a duré plusieurs minutes je crois. Julie ma redi « pardon, pardon » come si elle me disait pardon pour bocou d’autres chose et elle ma di aussi « Maman je t’aime », ce qui arive presque jamai même si je sais quelle m’aime. Alor jai di « cest rien, cest rien » et puis « je t’aime aussi », et on était la, triste mais en même tan je crois que ça nous a fait du bien de nous serrer et de nous dire qu’on s’aimait. 

Jai fini par retourné dans le séjour, la petite s’était remise sur la table. Et… jen ai pas cru mes yeux, elle avait bien avancé son dessin, et vous savez pas ce quelle dessinait ? Une table de Noel avec des flammes qui sortaient des verres, des assiettes, des cadeaux… 

– Mais ?…

– Cest moi qui a u l’idée…

– Ah bon ? Ya pas quelque chose qui ta fait pensé a sa ?

– Non, jai inventé toute seule.

– T’ira le montrer à Julie, je pense que ça va lui plaire.

– Cest pas encore fini.

Jai ralumé une cigarette et jai rangé la cuisine et le séjour. Julie avait mi de la musique dans la chambre. Un peu plus tar Morgane a été montré son dessin a Julie. Je mai aproché de la porte et, discrètment jai écouté ce quelles disait :

– C’est toi qu’a fait ça toute seule ?

– Oui, Maman ma pas aidé !

– C’est vrai, ça ?

– Cest vrai !

– C’est pas mal. Tu vois, c’était bien que j’allume la nappe, ça t’a donné des idées.

– Cest moi ca u l’idée toute seule !

– Mais oui…

– Je vais l’acrocher.

– Si tu veux.

On a cherché des punaises, jen avais plus, alor on a demandé a Julie si on pouvait prendre deux punaises d’un de ces posters, ça a failli faire des histoires mais elle a bien voulu. La petite était contente. On a trainé encore un peu et on sest coucher.

 

Mardi 25 décembre 

Vivi, ma cousine, ma apeler à 11 heures. 

– Vous faites quelque chose à midi ?

– Kes tu veu qu’on fasse ?

– Ben c’est Noël.

– Ben oui. 

– Venez manger à la maison. Il nous reste plein de choses. Dany passera vous prendre à 1 heure moins le quart. 

– Ok.

J’avais pas tro envie, mais bon cest ma cousine, cest genti, et puis cest Noel. Et puis ça plaira aux filles. 

Cest vrai que c’était pas mal. Dany et Adrien nous ont fait rire. Adrien a 15 ans, il est pas le fils de Dany, mais ils s’entende bien. Ils sont copins en fait, même si ils ont vint ans de diférence. Je crois que Julie lui plait. Elle elle l’aime bien, mais ça va pas plus loin. Les garçons elle si intéresse pas encore. Ça va l’embéter toute sa vie les garçons, cest pas la peine de se presser. Surtou pas.

On a parlé des cadeaux, bien sur. Et ils nous ont doné un a chacun : une plante pour moi, et dix euros pour Julie, dix euros pour Morgane. Heuresmen j’avais 10 euros que jai doné a Adrien, et puis jai di a Vivi et Dany que je leur ofriré quelque chose le mois prochain. J’avais aporté une boite de crotes en chocolat quon ma doné au boulo, heuresmen. 

Après le déjeuner, on a regardé des photos sur l’ordinateur d’Adrien et puis il a montré un jeu vidéo filles. Après, Dany a emmené Adrien et les filles dehor, je suis resté aidé Vivi a rangé et on a discuté. Elle ma taxé toutes mes cigarettes, mais bon. Un momen elle ma demandé :

– Pourquoi t’as pas de mec ?

– Eh, jai di, tu croi que ça se trouve come ça ?

– Ben oui, je crois. Ils sont affamés, ces cons-là ! Surtout toi avec tes yeux coquins, ta peau lisse et tes gros lolos, tu peux faire ce que tu veux…

– Kes tu raconte ? Mes lolos sont pas si gros et je suis petite. Et quand je suis pas maquillée jai une tête qui fait peur…

– Parce que t’es fatiguée tout le temp. Mais t’a un joli visage. Avec tes cheveux noirs comme de l’encre, on dirait une actrice espagnole, tu sais la belle, là, je sais plus son nom…

– Non mais tu te sen bien ?… Entouca jai pas de mec. Et cest pas ça qui me gêne.

– Ça aide pourtant, tu sais…

– Ça aide si cest un mec bien et quon s’enten bien ! Sinon cest l’enfer, tu veu dire !

– L’enfer à deux ou l’enfer toute seul… A deux au moins on fait crac-crac…

– Oui, ben toute seule, au moin tes pas obligé de faire cracrac…

Ça ma énervé de parler de ça. Je lui ai pas parlé de Frank l’autre jour dans l’entrepo, sinon elle auré été capable de me dire que j’auré du accepté de me laisser violer ! 

On est sorti un momen. Dany et les enfants avait arêté de jouer au foute, ils bricolé je sais pas quoi a coté d’une cloture et d’une sorte de cabane a lapins, sans lapins. Il faisait froi. Le ciel était tout gris, la neige était pas loin.

– Maman, tu crois qui va neiger ? est venu me demandé Morgane en courant quand elle ma vu.

– Pas encore. Il neige plus à Noel mintenan. Quand j’étais petite, a la campagne il y avait toujour de la neige à Noel.

– Moi je suis sure qui va neiger ! 

Et elle est repartie en courant et en levant les bras vers le ciel come si cest elle qui alait faire venir la neige. 

 – Vic, regarde. 

Jai tourné la tête et jai hurlé :

– Aaaahhhhhh ! 

C’était Dany qui tenait un ra par la qeu devant moi. Jai retourné vers la maison, j’avais failli tombé. Ils rié tous come des malades. Et je m’ai mi a rire aussi.

– Tes con tu sais ! je lui ai di.

– Quoi, cest pour ton dîner ! Je vais te l’embaler dans de l’alu.

– Tes dégueulasse.

On a resté encore un peu dehor et on est rentré. Ils on voulu qu’on joue au taro mais moi je compren rien aux cartes et j’aime pas ça.

– Jouez, moi je vais regarder la télé.

– Mais tu peux regarder la télé en jouant.

– Non, j’aime pas les cartes. 

– Maman, moi non plus je joue pas.

Ils ont jouer a quatre, Vivi, Dany, Adrien et Julie. Moi et Morgane on a regardé des photos dans la boite que Vivi avait sorti, des photos quand on était petites ou qu’on était plus jeune. Ça fait drole. On change… 

On est rentré. J’avais tro mangé, je me senté lourde. Et les filles était énervé. Il me tardé que ce soye l’heure de se couché.

 

Mercredi 26 décembre

Je suis passé au distributeur. Jai retiré que 20 euros. Je suis déja découvert de 120. Jai pas droit a plus de moin 150, ma di M. Sauvade… Ça veu dire qui me reste 30 euros pour finir le mois. Et décembre cest 31 jours. Et je crois que ya l’assurance de la maison qui va être prélevé biento. Je déteste ça les prélèvmemts cest malonête on se fait excroqué, mais jai pas u le choi. Come j’avais fait un chèque en retar l’autre fois, ils mon di cest prélèvmemt ou rien. Je sais pas quand ça va tomber. Ils dise qu’ils envoie un papier avant mais je compren rien a leur papier. Il devré faire encore plus compliqué, et écrire encore plus petit tan qui zy son. 

 

Jeudi 27 décembre

Toutaleur jai u une surprise. Voir ariver Anne-Marie, la sistante sociale qui s’ocupé de moi quand Julie était petite, et Morgane un bébé. Elle a soné. Elle ma di :

– Victoria, je suis désolée de débarquer comme ça, mais vous avez dû changer de numéro de téléphone depuis 2 ans et je ne l’ai pas trouvé. Alors je me suis permis de passer, je voulais savoir coment vous alliez, vous et les filles.

– Oh !… Cest genti, jai di, cest très genti ! Entrer. Je mi atendais pas, cest pas bien rangé, escusémoi ! 

C’était 4 heures de l’aprèmidi, Julie était pas la. Jai fait entré Anne-Marie. Elle a voulu enlever ses chaussures, jai di non surtou pas. Elle avait aporté des gataux pour le gouter, et puis un bouquet de fleurs. Elle a di :

– On mange trop de chocolats à Noël, vous trouvez pas ? Alors je vous ai apporté des fleurs, en ce momen il n’y en a pas beaucoup. 

Et elle ma tendu un bouquet de fleurs, très gros, alor… alor encore une fois, je m’ai mi a pleurer. Je sais pas pourcoi, ce bouquet de fleurs énorme qu’on me doné, a moi ?… Ça m’arive jamai, cest pas pour moi les fleurs.

– Oh là là… Je retrouve la Victoria que je connais. Émotive, sensible. 

– Jai onte… Excusémoi, Madame.

– Oh, n’ayez pas honte Victoria, c’est une qualité, vous savez, de savoir manifester ses émotions, être naturelle… Et puis vous n’allez pas m’appeler Madame ! Je suis Anne-Marie, comme avant. Même si vous avez fait du chemin.

Anne-Marie s’est mi a genou, elle a embrassé Morgane et elle a di :

– Alors voilà le bébé que jai connu ! Eh bien… Quelle belle fille tu es devenue ! Tu ne te souviens pas de moi, mais moi je me souviens. Quel âge tu as maintenant ? 

– 8 ans et demi.

Et come je restais la come une cone avec mes fleurs en train de les aroser avec mes larmes, elle s’est relevé et elle a di :

– Donnez, je vais vous aider. Est-ce que vous avez des ciseaux ? On va enlever le papier, le lien, et on coupera les tiges s’il le faut.  

Jai di a Morgane qui regarder Anne-Marie come un estra terrestre parce quelle lui avait mis la boite de gataux dans les mains d’alé cherché des siseaux dans sa chambre. Elle y a été en gardan les gataux avec elle.

– Est-ce que vous avez un vase, a demandé Anne-Marie ? 

Je savais plus si jen avais. J’été chamboulé. On a été dans la cuisine. 

– C’est de ma faute. Je vous apporte des fleurs sans vous apporter ce qu’il faut pour les mettre ! C’est bête. 

Jai un po ou ya des branches dans le séjour, mais c’était tro grand, ça auré fait moche. Jai trouvé une grosse carafe qu’on utilisé pas.

– Ça ira très bien, elle a di. 

Morgane a aporté les siseaux, Anne-Marie lui a fait couper le papié, les tiges et tou. La petite me regardait au débu pour savoir si c’était vrai quelle pouvait faire ça. Jai fait signe que oui. 

Quand le bouquet a été instalé, la petite a ouvert les gataux. Des gataux de patissier, elle avait un sourire jusquaus oreilles et ses yeux sorté de sa tête. Y’avait un éclair au chocolat, un milefeuille, une tartelette au fraises, et puis un truc je sais pas coment ça sa pelle. Jai proposé un café a Anne-Marie, elle a préféré un té. J’avais pas de té, que de la tisane, elle ma di que sa irait très bien. 

Jai di :

– Je vais apeler Julie. 

– Oh, ça me ferait très plaisir de la voir, c’est certain. Mais ne la dérangez pas. Elle est chez des amis ?

– Oui, chez sa copine Frédérique. Je vais canmême lui mettre un texto.

– D’accord.

Et pandan ce tan, elle a demander a Morgane si elle voulait bien lui faire visité sa chambre. Jai vite envoyé mon texto : « Il fo que tu rentre de suite. Ta sistante sociale ki ta conu petite é la. L veu te voir ». Jai mis l’eau a chaufer. Julie a répondu : « Ki sé sa ? J sui ché Fred ». Jai répondu : « Discut pas. Dépech toi ».  

Jai préparé les tasses et jai mi les gataux sur une assiette. On sest mi autour de la table. Y’avait les brulures de l’incendi, j’avais pas mi la nape cirée.

– Escusémoi, cest Julie l’autre soir avec les boujies, elle a failli tout faire bruler…

– Eh bien, au moins on voit que vous avez fêté Noël !

Anne-Marie souriait. J’étais génée, elle est tro gentille cette femme. Jai servi sa tisane, je sais pas si jai fait comifo. Elle a pri juste une moitié de milefeuille, et moi jai pri l’autre moitié. Ça me faisait plaisir quelle met pas oublié après toute ses années, mais en même tan ça me rapelé plin de momens durs. Elle ma posé des questions, et puis par momen elle disait plus rien. Jai bien failli me remettre a pleurer quand on a parler du foyer. 

– Vous avez connu des moments difficiles, Victoria. La vie n’est pas facile…

– Oh non ! jai di.

Et come j’alé comencé a pleuré, elle a pri mes mains et elle les a serré dans les siennes.

– Mais vous avancez, vous faites face. Regardez, vous avez deux filles, vous arrivez à prendre soin d’elles, vous avez un appartement, un travail… C’est déjà beaucoup, vous savez. Je suis fière de ce que vous avez fait. 

Jai fermé mes yeux, mais ya canmême deux larmes qui sont échapé. La petite avait été sur le canapé quand elle avait fini son éclair au chocolat. Elle regardait la télé mais en même tan elle écoutait keskon disait. 

Anne-Marie ma posé des questions sur mon travail, sur l’école, sur plin de choses. C’était pas pour me juger, je voyais bien. Mais c’était pas clair dans ma tête, ça alé tro vite, j’avais pas préparé ça. J’avais envie de fumer une cigarette, jai pas osé. 

Julie ai arivé, j’avais oublié. Elle avait sa tête des mauvais jours, elle était pas contente.

– Ah, voilà Julie ! a di Anne-Marie en se levant. 

Et elle a été vers elle et elle lui a di :

– Julie, tu ne te rappelles pas de moi, mais est-ce que tu te rappelles de votre petite maison à Grêlon ? Et de tes années à la maternelle ? Ta sœur était toute petite…

– Oui, a di Julie, et la elle sait mi à sourire.

– Eh bien à ce moment-là je venais de temps en temps vous voir à la maison, ta mère venait me voir à mon bureau, je l’aidais dans ses papiers, pour les sous, tout ça. Et je me rappelle bien de toi. Tu étais adorable. Toujours à regarder autour de toi comme si tu voulais tout comprendre. Et avec le même sourire coquin que ta maman.

Julie sest mise a rire, elle avait plus du tout la même tête que 2 minutes avan. Et puis elle est venue mangé son gatau et boire un coca que je suis été lui chercher dans la cuisine, jen ai profité pour alumé une cigarette. Anne-Marie arêté pas de lui parler et Julie parlait aussi, cest rare quelle parle come ça. 

– Vous avez des photos, Victoria ?

Jai un classeur, je les mes dedan, dans des pochettes transparante ou je les cole sur des feuilles. Cest pas très bien rangé. Et puis yen a dans une vieille envelope. Julie a été un peu dans sa chambre, on a débarassé la table et Anne-Marie ma fait assoir a coté d’elle et elle ma demandé de lui espliquer les photos. Assez vite les deux filles sont venu de l’autre côté de la table et on a passé lontan a regarder et a discuter autour des photos. Jai pleuré encore.

Anne-Marie est partie vers 6 heures. J’étais telmen crevé que jai di aux filles que j’alé malonger 5 minutes. Je suis été me coucher sur mon lit et je mai endormi d’un cou. Boum ! Cest Morgane qui ma réveillé a 7 heures et demi. Je savé plus ou j’étais. J’avais un peu envie de vomir, je suis été aux toilettes. Cest pas venu. Le soir bien sur jai pas arivé a m’endormir avant 2 heures du matin.

 

Vendredi 28 décembre

Ya une femme et son mari ils ont tué leur enfant. Il lon di à la télé. Cest pas la première fois qu’on enten un truc come ça. Mais la en plus, ils ont caché le cor. On sais même pas ou il est ! Y’avait un psicolog qui espliquait pourcoi on pouvait en arivé la. Je vois pas ce qui ya a comprendre. Si on tu son enfant, on doit mourir. Et si on l’abandone, pareil. On peut pas escuser ça, cest pas possible.

 

Samedi 29 décembre

Ils comence a m’énerver avec leur révayon ! « Et kestu fais pour le révayon ? Et ta prévu quoi pour le révayon ? » Oh ! Stop. Jai rien prévu du tout pour le révayon. Keske ça peut me faire quon soit biento le 31 décembre ? Come si javais le tan de penser a ça et de l’argent a dépenser pour ses coneries ! Des repas a 80 euros par persone ! Non mais keske ça veut dire ? Moi, hier, il a falu que je demande à Morgane quelle me prête ses 10 euros que Vivi lui a doner a Noel pour acheter a manger… Elle a pleuré, mais j’avais pas le choi. La paye est tombée aujourdui heuresmen, mais elle est pas grosse et je pouré pas alé a la fin du mois sans découvert. Alor qu’on m’embête pas avec le révayon !

Et puis ces bisous et ces bone anée alor que tout le monde sans fou, cest que des ipocrites. Je peu pas suporter sa.  

 

Dimanche 30 décembre

Qui on est des fois je me dis, hein ? Keskon fait la, sur la terre, a vivre moin bien que les animaux ? A quoi ça sert tout ça ? Cest con, quand on y pense. Je sais pas le dire… ça m’énerve. Cest pas juste, de vivre. Cest tro dur. Apar pour certins. Pour ceux qui ont de la chance, la chance d’avoir de la chance.

 

Lundi 31 décembre

Tan de chiote. Moral de chiote. Normal, je lave les chiote. Les filles sont insuportables. Jai mal au ventre. La nouriture que jai acheté samedi est déja presque toute finie. Je tiendré jamai jusqua la fin du mois. L’image de la télé est mauvaise. Le conar du premier a mis la musique plin bal. Encore un enfant qui a été tué. 

 

Mardi 1er janvier

Bonne anée ? Sa peu pas être pire que celle qui sachève. Quoique.

 

(À suivre) 



8 décembre 2023

 

La conversion du toubib

 

 

 

(environ 7 minutes de lecture)

– Écoutez Docteur, je voudrais savoir pourquoi j'ai mal à la tête. Je ne peux quand même pas prendre un Efferalgan 10 fois par jour ! 

– En effet, Madame Boniface.

– Mais alors, je suis condamnée à vivre avec ces douleurs ?

Il lui aurait volontiers répondu que oui, au-delà d'un certain âge on vivait avec ses douleurs, et même dès le plus jeune âge quand on n'avait pas de chance. 

Cependant, comme tous les médecins, il avait pris l'habitude de ménager ses patients. Cette dame était donc incapable d'entendre la vérité, aussi banale fût-elle. La franchise était une valeur revendiquée par tous les hommes et femmes ; mais elle les horrifiait dès qu'elle était utilisée.

– Nous avons vu que le scanner était tout à fait rassurant : pas la moindre tumeur dans votre boîte crânienne.

– Mais il y a bien quelque chose ?

Non, il n'y a pas forcément quelque chose. Un cerveau, ce sont des kilomètres de vaisseaux, des milliards de cellules, des milliards de milliards de connexions. Qu'il y ait inflammation par endroits et par moments, quoi de plus normal.  

– La médecine a fait des progrès, tout de même ! Je ne veux plus avoir mal !

Vous n'avez pas bien mal, va. Si vous saviez combien de gens souffrent plus que vous, sans en faire tout un plat. 

Il en avait marre, de ces jérémiades pour trois fois rien. Chaque année, il pensait qu'il n'allait plus supporter ça, qu'il allait dire aux gens leurs quatre vérités et peu importe comment ils réagiraient. Il perdrait la moitié ou les trois quarts de ses clients, mais il en gagnerait autant, et des plus intéressants, qui ne voulaient pas se mentir. Il ne leur parlerait pas en psychologue, mais en scientifique ; il n'en serait pas moins humaniste, au contraire. 

Ce soir-là fut le bon. À la suite de la dernière visite de Madame Boniface, il décida que cette fois il allait cesser la niaiserie et le mensonge. Il allait mettre en accord ses pensées et ses paroles. Il allait se réunifier.

La première chose à faire était de mettre dehors celles et ceux qui encombraient le cabinet sans raison. Il estimait – non il savait, puisqu'il les avait examinés –, qu'au moins 50 % de ses clients n'avaient rien à foutre chez un médecin. Ils venaient pour une raison parmi quatre, ou pour les quatre à la fois : parce que c'était remboursé, parce qu'ils ne voulaient pas travailler, parce qu'ils s'ennuyaient, parce qu'ils avaient peur de tout. Ils polluaient son espace, abêtissaient l'humanité, ruinaient le pays. 

Il appela sa secrétaire.

– Carole, vous pouvez rester une heure de plus, ce soir ? 

– Oui, docteur. Je passe un coup de fil aux enfants.

Quand Carole fut devant lui avec le cahier de rendez-vous, il lui expliqua le changement de stratégie, avec effet immédiat. 

– À partir de demain matin, vous répondez à toute personne qui appelle et que nous aurons rayé de la liste la formule suivante, notez bien : « Le docteur estime qu'un nouveau rendez-vous n'est pas nécessaire. Face à l'afflux des demandes, il a décidé de se concentrer sur les personnes réellement malades. Nous vous renverrons votre dossier médical sous quinzaine. Au revoir Madame, ou Au revoir Monsieur ».

– Vous êtes sûr, Docteur ?

– Sûr. Je n'en peux plus. Je veux redonner à la médecine le sens qui est le sien. Je veux soigner des malades, pas écouter des pleurnichards. 

– Mais ils ne vont pas comprendre, après toutes ces années…

– Vous avez raison, ça va crier, rouspéter. Et notre tâche ne sera pas facile au cours des prochains jours. Si les gens tiennent à me voir pour une explication, vous leur fixez un dernier rendez-vous, je leur expliquerai. Vous verrez qu'en trois semaines nous aurons éclairci le terrain, et que nous y verrons plus clair. Allez, déblayons ! 

Pendant une heure, plutôt deux, avec le cahier de rendez-vous, les fichiers sur l'ordinateur, et les dossiers individuels quand il y avait besoin de vérifier des informations, ils passèrent en revue les patients réguliers du cabinet. Sur 168, ils en marquèrent 89, qui ne méritaient pas d'être pris en charge. 

– Docteur, si je peux me permettre, questionna Carole. Vous n'avez pas peur du manque à gagner ? Et de l'image que vous allez donner ?

– Nous allons perdre la moitié de la clientèle, ok, peut-être plus. Mais je vous fais le pari que, grâce à l'image justement, au bouche-à-oreille colportant que le docteur Dufraisne ne reçoit plus que les patients réellement malades, ou légitimement inquiets de leur état de santé, nous allons en gagner d'autres, bien plus intéressants. 

– Et vos confrères ?

– Ils seront contents de récupérer nos clients. Ils continueront à leur prescrire des antibiotiques inutiles pour un rhume qui de toute façon durera quinze jours et est inévitable. Ou, pour une diarrhée, de l'Immodium et du Smecta que les gens auraient pu acheter tout seuls ou éviter avec une diète, des soupes et du riz pendant trois jours.

Les jours suivants furent en effet mouvementés, surtout pour Carole, qui subit le mécontentement de personnes d'autant plus en colère qu'elles étaient habituées à être choyées en toutes circonstances. Elle dut appeler plusieurs fois le docteur sur son portable pendant sa tournée du matin, et le déranger souvent dans son bureau pendant les consultations de l'après-midi. Trois patients, deux hommes et une femme, forcèrent même la porte du médecin pour lui dire ses quatre vérités, tandis qu'il auscultait quelqu'un à moitié nu. Trois lettres furent envoyées, deux avec menace de procès, une anonyme.

La plupart des congédiés sollicitèrent un rendez-vous pour obtenir des explications. Cela donnait des échanges de ce genre. Avec M. Parupian, employé du Trésor Public : 

– Vous ne faites plus que les cancers ?!

– Pas du tout. ll y a d'innombrables maladies et affections. C'est pourquoi je souhaite mieux me consacrer aux personnes qui en sont atteintes.

– Mais vous êtes généraliste ? Ça dit bien ce que ça veut dire, non ?

– Je suis médecin généraliste, oui. Pas pharmacien généraliste. Pas psychologue généraliste.  

Avec Mme Audebois, professeur d'allemand :

– C'est scandaleux ! L'accès à la médecine est un droit et vous le bafouez !

– Je le réhabilite, en dirigeant ailleurs ce qui ne relève pas de la médecine.

– Mais comment savoir si on est malade avant de venir vous voir ?! Vous êtes devin ?

– Je ne refuse pas d'examiner les gens lorsqu'ils ont des raisons de s'inquiéter. Je refuse d'abêtir les personnes qui ne relèvent pas d'un traitement médical. 

– Le côté humain, le cœur, la compassion : ça vous parle ?

– Oui. Autant que l'abus, l'égoïsme et les pleurnicheries indécentes de ceux qui ont déjà tout.

Bien que capitonnées, les portes claquèrent. Les langues sifflèrent et les nerfs furent mis à rude épreuve. Carole fut héroïque. Elle s'écroula un soir en sanglots dans les bras de son patron, qui la réconforta comme il put.

– Vous faites un travail remarquable, Carole. Je n'y arriverai pas sans vous.

– Je ne sais pas si je vais tenir, Docteur.

– Pour vous remercier de vos efforts pendant cette période difficile, je vous verserai une prime équivalant à un mois de salaire.

– Oh, c'est gentil, Docteur, dit-elle en pleurant de plus belle, mais je ne la demande pas.

– Mais moi je vous l'attribue. Vous la méritez amplement.

En dehors du fait que le chaos dura six semaines et non pas trois, la prophétie se révéla juste. Non seulement le cabinet fut débarrassé des ronces – ainsi appelait-on ceux qui encombraient le cabinet pour rien –, mais en plus il attira des patients voulant voir ce médecin qui refusait les ordonnances de complaisance et disait la vérité. « Enfin ! ». D'autant que le docteur Dufraisne avait décidé de réduire ses consultations de trois à deux en une heure, ce qui lui donnait plus de temps par patient et permettait, le cas échéant, de recevoir en urgence quelqu'un qui en avait besoin. 

Pour s'en sortir financièrement, il passa le montant de sa consultation de 28 à 35 €, ce qui ne posa aucun problème, car le rapport entre temps et prix était amélioré. Il se réservait même le droit, et il avait demandé à Carole de préparer deux affichettes en ce sens, de demander 50 € au lieu de 35 si, malgré les précautions qu’il avait prises, on était venu le consulter sans raison valable.

Le bouche-à-oreille fonctionna si bien que la presse régionale d'abord, médicale ensuite, consacra articles et reportages à ce médecin qui avait décidé de revenir aux fondamentaux en dépoussiérant le métier. La réflexion que son exemple suscitait chez les particuliers comme chez les praticiens fut amplifiée.

Même ceux qui étaient éconduits se réjouissaient. Un homme raconta sur France 3 sa visite chez le docteur Dufraisne :

« – Monsieur, vous n'avez que dalle, me dit le toubib.

– Mais j'ai vraiment mal, rétorquai-je.

– Tout le monde a mal au dos. Ce n'est pas une maladie.

– C'est normal d'avoir mal ?

– Oui, c'est la vie. Si vous voulez vous aider, faites du yoga. Cela fortifiera et assouplira votre colonne, ainsi que votre mental, qui en a besoin. 50 € s'il vous plait.

– Euh… 35 ?

– 50 ».

Un an après cette mise en place, le docteur Dufraisne s'associait avec un jeune diplômé autour d'une charte reposant sur les valeurs suivantes :

– refus des arrêts et ordonnances de complaisance ;

– refus des malades imaginaires ;

– recours raisonné aux médicaments et examens complémentaires ;

– accompagnement maximal (médical, humain et administratif) des malades pris en charge ;

– respect des horaires de rendez-vous ;

– disponibilité pour les patients en souffrance.

Deux ans plus tard, il créait l'Association pour une Médecine Responsable, dont la secrétaire générale était Carole Delbos. En quelques années, l'AMR devint le nouvel ordre déontologique de plus de 750 médecins à travers le pays. 



1er décembre 2023

 

Para comment ? Sylvie et son fauteuil

 

 (à Elisabeth Cloet)

 

(environ 3 minutes de lecture)

La première fois que je la vis remonter l’avenue de la gare, je m’arrêtai. Minuscule dans son fauteuil, en partie cachée par un enfant sur ses genoux, elle activait ses bras pour actionner des roues qui ne dépendaient que d’elle. Par quel miracle trouvait-elle assez de force pour propulser son poids, celui de son enfant et celui de son fauteuil dans une côte ? Le combat semblait inégal. Pourtant, prises à intervalles réguliers entre les petites mains, les grosses roues tournaient. Les roues tournaient et le fauteuil montait.

Ce mystère me donna envie de connaître celle qui réalisait cette prouesse. Mieux, de la faire connaître. Pour secouer les geignards qui m’entouraient et qui se plaignaient sans raison. Et pour elle, peut-être, si par bonheur un portrait dans le journal pouvait lui faire plaisir.

Je l’abordai. Elle leva la tête et me regarda, étonnée :

– Écrire sur moi ? Une handicapée de base ? Qui ça va intéresser ?

– Ceux qui liront.

– Pourquoi ?

– Parce que vous réalisez quelque chose d’extraordinaire.

– Moi ?

– Oui, vous.

 Je finis par vaincre sa modestie et elle accepta une interview. Un rendez-vous fut pris et j’arrivai  le surlendemain à son domicile avec de quoi noter.

– Quand le médecin m’a dit paraplégique, je n’ai pas compris. Para comment ? Je ne connaissais pas le mot. J’étais au C.H.U., je voyais des gens marcher autour de moi…

– Qu’est-ce qui change quand on se retrouve en fauteuil roulant du jour au lendemain ?

Ma question était lamentable, mais elle y répondit avec élégance :

– On n’est plus inclus dans la société. Les gens ressentent une gêne en vous voyant. Il faut s’habituer aux regards.

Pour augmenter la difficulté, Sylvie était orpheline. Ni père ni mère. Une sœur au loin. De retour chez elle après l’accident, ce ne fut pas simple. Elle se cognait, se brûlait, cassait, tombait…

Après quarante minutes de discussion chez elle, nous sommes sortis. Je voulais, autant que faire se peut, me rendre compte sur le terrain. La plus grosse difficulté, c’était les trottoirs. Quand elle ne pouvait pas monter dessus, elle empruntait la chaussée. 

– Les chauffeurs de bus m’engueulent, des conducteurs me font des signes comme quoi je suis folle, mais je n’ai pas le choix.

Je voulus l’aider, mais elle refusa.

– Sinon vous vous rendrez pas compte.

Elle se serrait sur le bord, mais les voitures passaient en trombe à côté d’elle. Sur les trottoirs, ce n’était pas gagné non plus. Les obstacles étaient innombrables : plots, poteaux, racines, poubelles. Et des véhicules encore.

– Le pire, ce sont les propriétaires des bagnoles m’as-tu-vu devant les bars. Et les crottes de chien : nous, c’est pas les pieds qu’on met dedans, c’est les mains.

Elle ne pestait pas, elle n’aimait pas déranger. Elle slalomait, se faufilait. Souvent, ses enfants l’entouraient. Elle en avait deux. Ils étaient bien jeunes pour pousser le fauteuil de leur mère, mais ils étaient là.

Pendant que je prenais quelques photos, d’autres enfants l’interpelèrent :

– Pourquoi t’es en fauteuil ?

– J’ai mal aux jambes.

– C’est bien le fauteuil ?

– Essaye.

Des enfants la poussèrent, elle les guida. Positive, toujours. Elle refusait d’adhérer à une association de handicapés.

– Les discours de certains m’insupportent. Ils sont revanchards, agressifs…

Il me sembla que c’était plus en elle que chez les autres que Sylvie trouvait les ressources. Quoique son vœu le plus cher fût de travailler.

– J’ai suivi une formation. Je pouvais pas entrer dans l’institut. Il fallait qu’on me sorte du fauteuil, plier le fauteuil, et me réinstaller dans la salle. Mais ça m’a plu. J’en ai suivi d’autres, ensuite. Je voudrais travailler dans le secrétariat, ou la comptabilité. J’aime autant les chiffres que les lettres. J’ai pas fait d’études, pourtant.

Un employeur se rendra-t-il compte de la valeur de Sylvie ? me demandai-je. De son courage hors du commun ? Je me promis de lancer un appel dans mon article.

– J’ai commencé l’escrime aussi, c’est bien. Je redoute les escarres bien sûr, et puis le mal de dos. Il paraît que j’ai les disques tout tassés au bas de la colonne. 

Et un fauteuil électrique ?

– Non. D’abord, c’est très cher. Et de toute façon je veux pas. Je veux continuer à bouger, faire des efforts, ne pas tomber dans la facilité.

Que dire ? Qu’écrire après une telle leçon ? En quelques mots, quelques gestes, cette dame témoignait d’une force, et d’une douceur, exceptionnelles face à l’adversité. C’était d’autant plus remarquable qu’elle n’avait pas, et pas eu, de parents pour la soutenir. Elles sont rares, les personnes qui savent donner alors qu’elles n’ont pas reçu. Sylvie était de celles-là. Une femme exceptionnelle.

J’avais habité Avenue de la Gare, que j’avais descendue et montée pendant des années. Sur mes deux jambes. Cette après-midi-là, en rejoignant mon bureau, je me dis que les souffrances que j’avais pu y ressentir certains jours n’avaient pas lieu d’être.

 



24 novembre 2023

 

La nuit du 12 mars 1953 (Mémoires de Simone Balard)

 

 

(environ 30 minutes de lecture)

Je voudrais raconter une nuit de l’hiver 1953, et dire pourquoi elle a changé ma vie. En fait non, pardon, elle n’a pas changé ma vie, elle l’a illuminée, elle lui a donné un relief inattendu, elle m’a aidée à supporter les difficultés qui n’ont manqué ni avant ni après. J’ai compris depuis ce jour la puissance que peut avoir un souvenir, la force de la mémoire : quelques heures exceptionnelles peuvent vous tenir chaud pendant des années, et vous maintenir debout jusqu’à votre mort. Voici, en ce qui me concerne, comment est venu et ce que fut cet élixir salvateur.

Précision : j’ai repris le journal que j’ai tenu pendant des années pour restituer ce moment, que j’avais omis de raconter à l’époque, par peur d’être lue, et même par peur de me lire. J’ose avouer l’impensable aujourd’hui, peut-être parce que cet événement n’a fait aucun mal, mais a au contraire donné de la joie et de la force à ses protagonistes et donc à leurs proches. Je le raconte donc comme si j’écrivais juste après que les faits se soient déroulés.  

 

À Lyon, alors que l’hiver n’en finissait pas, je commençais à être à bout de forces (1954, année de l’appel de l’abbé Pierre, et 1956, année de grand froid, sont restées célèbres, mais 1953 était rude aussi). Annie, avec un amour désintéressé, ce qui est rare à 14 ans, avait beaucoup insisté pour que je parte me reposer. Son père le désirait aussi et avait posé des jalons à Gap lors d’un de ses précédents voyages. Je sentais Annie dans un tel état nerveux et moi-même si lasse que j’ai  fini par accepter.

Je suis donc partie mardi 2 mars à 10 h 10 de Perrache. Jacques voulait m’accompagner, je l’en ai dissuadé, car il était rentré d’un déplacement dans la nuit à 2 heures du matin. De plus, cela faisait encore de gros frais, et comme Annie avait obtenu de son père la promesse qu’ils viendraient me voir le dimanche 16, autant garder l’argent pour ce jour-là.

Mon voyage s’est déroulé sans problèmes, grâce à deux comprimés de Nautamine. Jacques avait enregistré une grosse valise à Lyon, je n’avais qu’un petit sac contenant mes lectures et mes sandwichs. À Grenoble, je suis allée au buffet prendre une tasse de café. Il était midi et j’ai mangé un sandwich.

J’étais émue dans cette ville de mon enfance, je croyais voir sur le trottoir la silhouette de mon cher Papa, qui toujours venait me chercher quand je rentrais. Dans la salle du buffet, je me suis aussi remémoré un passage en famille, nous avions déjeuné là avant de rejoindre Saint-Paul-du-Moustier. Nous avions avec nous une vieille demoiselle, Mme Ollier, qui venait pour m’aider à garder les enfants. Un colporteur nous avait vendu des yoyos…

Je suis remontée dans le train. Nous sommes passés au Pont-de-Claix, à Vizille. J’ai revu la chaîne de montagnes si familière avec le col de l’Arc et au-dessus le Pic Saint-François. À Clelles-Mens, j’ai pensé à l’amie de Maman, la baronne de Cotrais, les de Cotrais du Crédit Lyonnais ; nous avions passé une journée chez elle avec mes sœurs et notre mère quand j’étais enfant, et la baronne nous avait donné des colliers pour fillettes, avec de grosses pierres roses et bleues très jolies.

Au col de Lus-la-Croix-Haute, je me suis rappelé le tête-à-queue que nous avions fait Papa et moi en roulant vers le Midi, dans la petite auto à 2 places où l’on était très bien, d’autant plus que le moteur chauffait l’habitacle, ce qui était appréciable par cette neige et ce verglas. Le dérapage fut, lui, fort désagréable, même si nous nous en sommes sortis indemnes. 

Là, en train, je ne risquais rien. La montagne était blanche, la neige étincelait. J’ai pensé à la prière qui demande pour les défunts « la splendeur de la lumière ».

Après avoir changé de train à Veynes et pris la micheline, en veillant à ce que ma valise enregistrée soit bien chargée dans le wagon, je suis arrivée à Gap vers 4 heures. Madame Arnaud, la directrice de l’Hôtel du Relais, m’attendait ; c’est une femme encore jeune d’une quarantaine d’années. Elle a 3 filles, la dernière est née après la mort du mari en déportation. Elle m’a appris qu’elle avait perdu son père deux ans plus tôt dans un accident d’auto.

Assez lasse, j’ai demandé une tasse de verveine, que j’ai prise avec encore un cachet de Nautamine. Puis je me suis allongée sur le lit de la chambre que l’on m’avait attribuée, chambre petite mais agréable, avec un grand lit, un fauteuil, une table de type bureau et deux chaises. Comme j’admirais un bouquet de tulipes jaunes et mauves dans un grand vase, Madame Arnaud m'a répondu :

– C’est Monsieur Balard.

Ainsi mon mari, vraiment incomparable, me témoignait dès mon arrivée son amour et sa protection toujours vigilante.

Ma chambre, orientée sud-est, donne sur un petit jardin encore enneigé. Des contreforts montagneux barrent l’horizon non loin. Deux cloisons séparent la chambre elle-même, d’une part du cabinet de toilette, d’autre part de la penderie. C’est très confortable.

Le soir, le dîner étant servi à 19 h 30, je suis descendue vers 7 h 20. Nous n’étions que cinq, un couple, deux messieurs et moi, dans la salle à manger de l’hôtel, qui du coup paraissait un peu vide, ce qui ne me déplaisait pas, au contraire. Après le dîner, j’ai reçu le coup de téléphone prévu : j’ai pu donner des nouvelles de mon voyage et entendre les chères voix lointaines.

Je me suis couchée, mais j’ai dû me relever pour prendre de l’élixir Bonjean. Le dîner ne m’a pas réussi, j’aurais dû sauter le repas, ce qui m’aurait plus vite rétablie du voyage ; la nuit a été correcte ensuite.

——————————

Le lendemain, j’étais assez courbaturée. J’ai passé la matinée au lit et je suis descendue pour midi et demi. J’ai demandé que l’on fasse ma chambre à cette heure. Je suis remontée après et me suis allongée de nouveau, sur les couvertures mais sous l’édredon. J’ai dormi. Puis j’ai lu un peu. Je suis ensuite allée faire un tour en ville. J’avoue ne pas y avoir accordé grande attention, la fatigue sans doute. Je suis rentrée un peu avant le dîner, me suis couchée après, et j’ai éteint de bonne heure.

Les jours suivants se sont déroulés à peu près de la même manière. C’est vraiment la cure de grand repos. Je dois la mener consciencieusement. Je m’efforce de rester sans rien faire. Bien souvent, plus on est fatiguée, plus on veut agir, et c’est ainsi qu’on surmène ses nerfs.

Ma chambre est en ordre. Sur la table, je laisse seulement mon coffret rouge de couture, ainsi que le ravissant petit album que Jeanne m’a rapporté de son voyage en Italie, qui est en cuir de Florence. Mon stylo est aussi sur la table, mais tout le reste est rangé dans les tiroirs, ou accroché dans la penderie ; aussi la femme de chambre a-t-elle vite fait le ménage. 

 L’hôtel n’est pas très chauffé. Pour aller à la salle à manger, je mets toujours la petite veste chaude et chic de ma belle-mère. Embêtant aussi, l’eau chaude… ne l’est pas. Je me lave avec une eau presque froide. Et la lumière de ma chambre n’est pas excellente, avec au plafond son lustre en verre épais ; je compense avec la lampe de chevet.

Les repas sont copieux, mais je n’ai pas faim. Le petit-déjeuner du matin comporte deux croissants et du beurre. Je sonne en général entre 8 h 30 et 9 heures. Peut-être le bon air et l’altitude, 740 mètres, me donneront-ils de l’appétit ? Je le souhaite, car ce n’est pas agréable de manger sans goût.

Samedi à midi, on m’a remis une enveloppe déjà bien garnie avec une lettre de mon mari et une de chacun des enfants encore à la maison : Jeanne, François, Annie. Celle d’Annie était longue, très tendre, avec de bons conseils : « Dormez tant que vous pouvez. Mangez et ne pensez qu’à des choses heureuses ». Elle ajoutait : « Louis est avec nous, donc on ne risque rien ». Cette dernière phrase m’a émue aux larmes, je ne sais pas comment elle a pu l’écrire : Louis est l’enfant que j’ai perdu, j’aurai sans doute l’occasion d’en parler si je continue à replonger dans mes souvenirs. Que ma petite Annie parvienne à considérer que son frère décédé la protège alors qu’il est si cruellement absent, voilà qui est extraordinaire.

Dimanche, j’ai été à la messe le matin. J’ai recommandé à Dieu mes chers enfants plus que moi-même. L’après-midi, après m’être allongée un quart d’heure, je suis allée marcher un peu. Une cousine de Grenoble devait venir me voir, finalement elle n’a pas pu, je le regrette. Je suis donc allée seule jusqu’à une extrémité de la ville, d’où l’on a un beau point de vue, aussi bien sur Gap que sur quelques sommets alentour. Il faisait froid, mais j’étais bien couverte. Le massif des Écrins n’est pas loin. J’ai pu distinguer le Pic de Charance et les Aiguilles de Chabrières, très enneigés bien sûr. Je suis rentrée pour le thé. À 18 heures, j’ai appelé Jacques et les enfants, c’était convenu. Les entendre m’a fait du bien, à eux aussi je pense. Mais la fin de ce dimanche a été un peu longue. J’ai quelques livres, mais j’ai du mal à m’y intéresser.   

En arrivant ici, j’ai constaté que j’avais une figure à faire peur, des yeux creux et cernés, un visage maigre, des cheveux trop longs, etc. Et je me suis aperçu il y a deux mois que le bas de mon visage s’était déformé. À Lyon, j’ai commencé à me masser le cou et à faire des exercices de prononciation : W, Y, répétés plusieurs fois, pour activer les muscles, ce qui faisait rire Annie. Je pratique aussi des exercices d’assouplissements. Je regarde le plafond, baisse la tête de haut en bas, la tourne de gauche à droite, et inversement. 

Lundi, mardi, mercredi… Une nouvelle semaine commence, les jours passent. Je voudrais récupérer, ne pas avoir déjà l’air d’une vieille femme ; mes enfants en souffriraient. Mais j’ai 52 ans et demi, je n’y peux rien. J’ai heureusement une silhouette qui reste jeune. Si je pouvais regrossir et avoir un visage plus reposé, cela irait mieux. En général, depuis ma péritonite guérie, mon teint est assez rosé. Avant de partir, Jeanne m’avait conseillé d’acheter un masque anti-rides ; je m’en suis acquitté hier à Gap, j’ai appliqué le masque ce matin, nous verrons si cela produit un effet. Mais que c’est cher : 800 francs le tube !

Tant que j’étais dans les soins de beauté, j’ai été chez le coiffeur cette après-midi. Comme je n’avais pu y aller à Lyon avant de partir, Jacques m’avait dit : « Vous irez à Gap ». J’ai donc pris rendez-vous et j’y suis allée, de 3 heures à 6 heures environ. J’ai été bien prise en main, la patronne et son assistante ont été charmantes et ce fut plutôt agréable. À la fin, je n’ai pu que constater avec elles, en m’examinant dans les miroirs qu’on me tendait de tous côtés, que j’étais transformée. Le masque anti-rides avait sans doute joué son rôle lui aussi.

——————————

Est-ce à cause de mon visage régénéré que, quand je suis descendue à la salle à manger ce mercredi 12 mars 1953, l’homme qui venait d’y pénétrer s’avança vers moi et me dit :

– Madame, je crois que nous serons peu nombreux ce soir. J’étais là hier, et vous aussi. Alors je me disais que… Accepteriez-vous de dîner avec moi ? 

Je m’étais tellement repliée depuis les débuts de ma villégiature dans cette pension dix jours plus tôt que la parole me manqua. Pour dissiper la gêne causée par mon silence, ou pour pousser son avantage, l’inconnu ajouta :

– Ce n’est pas une invitation, excusez-moi, puisque vous êtes pensionnée ici, simplement le souhait de ne pas dîner seul, et de ne pas vous laisser dîner seule, alors que le hasard nous donne l’occasion de faire connaissance et de parler agréablement. 

S’il n’avait pas préparé sa tirade à l’avance, alors il savait manier les mots. En tout cas, il s’exprimait avec beaucoup d’aisance. Quant à moi, je n’avais toujours pas prononcé une seule syllabe et je devais avoir l’air d’une gourde.

– Euh, Monsieur… Vous me prenez de cours… Vous croyez ? Est-ce bien… correct ?

Ce n’était pas glorieux, j’aurais mieux fait de rester muette. Mais ce beau parleur ne se démonta pas :

– Je crois qu’il serait incorrect de rester chacun dans notre coin et de nous regarder en chiens de faïence, alors que nous sommes des êtres civilisés. 

Ce disant, il tendit un bras incliné en bas à droite, pour m’inviter à me diriger vers sa table. Et au moment même où je sentis ma jambe se mettre en mouvement, ni une seconde avant ni une seconde après, il interpela le serveur :

– Pourriez-vous déplacer les couverts de Madame sur ma table, afin que nous puissions dîner de compagnie ?

– Oui. Tout de suite, Monsieur.

Était-ce cela l’autorité naturelle ? Était-il de ces hommes qui savent se faire obéir d’un claquement de doigt ? Il me semble que Jacques possède cette qualité, lui aussi. À moins qu’on ne possède cette qualité que lorsque les personnes sur qui on l’exerce vous l’accordent. En tant que femme, accordé-je ce pouvoir trop facilement aux hommes ? À certains hommes ?

Perturbée par cette invitation à laquelle je ne m’attendais pas, je ne fus pas capable de réfléchir à ces questions. Déjà, il tirait une chaise et m’invitait à m’asseoir. C’était une de ces chaises assez confortables, rembourrées, tapissées, au dossier haut. Je me calai et tâchai de trouver une contenance. Je portais une assez jolie robe, et j’aurais aimé avoir quelques kilos de plus pour mieux l’occuper. Ma ligne n’était pas vilaine cependant, si je veillais à me tenir droite. Mon visage était acceptable ce jour, sans doute pour la première fois depuis longtemps ; je réalisai alors que je n’avais pas offert à Jacques ces derniers mois la femme qu’il méritait. Il faudrait que je sois plus attentive à mon retour.

Mon galant du soir contourna la table et s’assit à son tour. Il replaça couverts et assiettes, déplia sa serviette, tira sa chaise ; ils s’installait à son aise. Pour la première fois, je le regardai. Il avait des cheveux presque blancs, assez abondants, trop longs à mon goût, la peau cuivrée d’un quinquagénaire en bonne santé, pas trop marquée par les rides. Il était vêtu de gris clair, un costume assez chic : est-ce qu’il « s’habillait » pour dîner ? Un gilet assorti apparaissait sous sa veste, et il avait noué une cravate, de couleur bordeaux, sur sa chemise blanche. Il n’avait pas mis de pochette, mais des boutons de manchette dorés renforçaient son élégance, d’autant que ses mains étaient belles, je ne pus m’empêcher de le noter. Il portait une alliance, ce qui me rassura. 

– Eh bien, voilà ! dit-il en me regardant avec un sourire.

– Voilà, oui… répétai-je comme une automate.

– Et si nous prenions l’apéritif  ? proposa-t-il l’air enjoué.

– Oh non ! rétorquai-je. Je crois que je ne le supporterais pas.

Peut-être se méprit-il sur le sens que je donnais ici au mot « supporter ». Toujours est-il que je regrettai la rapidité de ma réponse. 

 – Alors nous boirons un peu de vin, enchaîna-t-il, beau joueur.

Et il commanda une bouteille de vin blanc sec. Le serveur ne tarda pas à apporter l’eau et le pain, puis le potage. Nous étions quatre dans la salle, un couple et nous, mais je savais qu’un autre couple et un monsieur seul devaient arriver, je les avais vus les jours précédents.

– Permettez-moi de me présenter, dit-il tout en ajoutant du sel et du poivre à son assiette de soupe. Je m’appelle Charles Fontan-Royer, j’ai 55 ans. J’habite Dijon, et je suis à Gap pour plaider au palais de justice ; je suis avocat.

– Avocat ? 

J’avais répété ce mot instinctivement, ce qui le fit rire :

– On dirait que ce mot vous fait peur !

– Un peu, oui.

Ce mot, avocat, déclencha en moi des impressions contradictoires. C’était une profession respectable et ceux qui l’exerçaient n’étaient pas sans talent. En même temps, je voyais dans cette manière de défendre le client quel qu’il soit une sorte d’apologie du mensonge, un souci du succès plus que de la justice ; il me semblait qu’il fallait être roublard et peu scrupuleux pour embrasser une cause qui n’était souvent qu’un intérêt financier momentané. Je comprenais son aisance dans le maniement des mots ; il allait falloir que je sois sur mes gardes.

– Et qui venez-vous défendre ? demandai-je. 

C’était ma première question.

– Oh, un homme peu recommandable, j’en ai peur.

– A-t-il du sang sur les mains ?

– Non, tout de même. C’est une affaire d’escroquerie commerciale. Le bonhomme est un gros bonnet dans le vin, un négociant qui a trafiqué des bouteilles et des étiquettes… 

– Ah… Mais… comment faites-vous pour défendre un… une crapule ?

– Eh bien, il me semble que tout le monde a droit à une défense. C’est à la fois moral – il y a des raisons qui poussent un être à commettre des actes, il est important de les connaître – et efficace – la défense oblige l’accusation à être précise, fondée, argumentée. C’est ma conviction en tant qu’avocat.

J’avoue que je n’avais pas souvent réfléchi à ce sujet, même après l’accident qui coûta la vie à mon fils Louis, car il n’y avait pas de responsable particulier à incriminer. Je demandai tout de même :

– Mais que faites-vous avec un criminel ? 

– Je ne suis pas pénaliste. Si je l’étais, j’essayerais de retracer son parcours, de comprendre  ses motivations. On ne tue pas sans raisons, même si ce n’est bien sûr jamais la bonne solution, sauf en cas de légitime défense.

– Est-ce cela que l’on appelle les circonstances atténuantes ?

– En partie. Il faut comprendre. Et l’on comprend mieux quand on parle avec la personne, quand on la voit de près et qu’on l’écoute. De loin, c’est facile de juger. De près…

Je n’étais pas capable de l’analyser sur le moment, mais je me rends compte en relatant ce dîner que me plaisait chez cet homme un équilibre entre les convictions et l’intelligence, comme si cette dernière nuançait ou précisait des affirmations qui, sans elle, auraient paru péremptoires.

Nous avions commencé notre soupe afin qu’elle ne refroidisse pas. Il l’avait abondamment saupoudrée de sel et de poivre, avant même de l’avoir goûtée. Et il avait ajouté quelques morceaux de pain. J’eus peur un instant qu’il la lape avec de grands « slurps », mais non, il était poli, bien élevé, heureusement.

La situation me paraissait bizarre et j’étais toujours un peu tendue. Je me demandais surtout comment j’allais soutenir une conversation pendant toute la durée d’un repas. Dans ma famille, et dans celles que je côtoyais, c’était les hommes qui parlaient pendant les dîners. Qu’avions-nous à dire, nous pauvres femmes, sur les grands problèmes du monde ? Je ne m’en étais pas trop mal sortie avec ce premier échange, mais je ne serais certainement pas capable de continuer longtemps.

Je n’eus pas le temps de m’inquiéter plus que ça, car il demanda tout à trac :

– Et vous ?

Je sursautai.

– Moi ?

– Oui, vous : que faites-vous dans cet hôtel ? Vous avez le droit, bien sûr, de me dire d’aller me faire cuire un œuf ! Mais je n’ai pas l’impression que vous soyez ici pour une raison cachée ou répréhensible.

– Certainement pas.

– Alors ?

Je répondais trop vite, et il m’amenait où il le souhaitait. Mais je ne pouvais plus reculer, maintenant.

– Eh bien, je me repose. À la demande de mon mari et de mes enfants.

– C’est une activité tout à fait nécessaire, pour ne pas dire indispensable ! Vous faites bien. Et sans la pression bienveillante de votre famille, seriez-vous venue ? 

– Sans doute pas.

– Vous ne vous sentiez pas fatiguée avant d’arriver ?

– C’est difficile à dire. On est pris par le quotidien. C’est lorsqu’on s’arrête que l’on sent la fatigue.

– Et maintenant, êtes-vous arrivée à identifier les raisons de la fatigue ? Là aussi, il faut comprendre les raisons…

J’étais gênée de devoir parler de moi à cet inconnu, aussi charmant fût-il. Et c’est bien parce que je savais qu’il le faudrait immanquablement que je n’avais pas été emballée par son invitation. Il dut le sentir :

– Excusez-moi, je suis indiscret.

– Votre question est légitime, répliquai-je. Et chercher la réponse me sera sans doute utile.

Je ne me reconnus pas. D’où sortait cette volonté de transparence ? Comment nier ensuite que les femmes sont contradictoires…

Le maître d’hôtel retira les assiettes à soupe. Et prit ensuite les assiettes plates en dessous, qu’il alla faire garnir en cuisine. Il apporta la bouteille de vin, qu’il fit goûter à l’inconnu, enfin à Charles Fontan-Royer. Celui-ci apprécia et dit au maître d’hôtel qu’il se chargerait du service. Comme je refusai sa proposition, il insista :

– Vous avez un verre pour le vin, il faut bien qu’il serve ! Et puis cela me fera plaisir.

– Et pourquoi ? rétorquai-je sèchement.

– Parce que boire ensemble un verre de vin, c’est montrer que l’on est présent à l’autre, que l’on s’écoute, que l’on est deux êtres humains à égalité…

Il n’est pas avocat pour rien, pensai-je en tendant mon verre. 

– Une goutte.

Il s’exécuta, content, et versa beaucoup trop de ce qui était, m’apprit-il, un Côtes du Lubéron.

– Le Lubéron n’est pas si loin d’ici.

Comme j’aurais été bien en peine de situer ce terroir, je trempai mes lèvres dans le breuvage. C’était frais, mais il m’était impossible de savoir si c’était bon ou mauvais. 

Les assiettes arrivèrent, avec des filets de poisson accompagnés de riz, de carottes et d’une sauce au jus de citron. 

– Attention, c’est très chaud, même les assiettes. Bon appétit.

Nous remerciâmes et entreprîmes notre dégustation.

– Ça ne vous embête pas de revenir aux raisons de votre fatigue, et donc de votre présence en ce lieu ?

Il ne perdait pas le fil. Je pris un peu de temps pour rassembler mes idées. Je m’aperçus que j’avais peu réfléchi à ma vie depuis que j’étais ici, alors que je n’avais rien de mieux à faire ! Je le lui dis :

– C’est étonnant, j’ai beaucoup de temps pour penser depuis 10 jours, et je n’en ai rien fait. Je n’ai pas « fait le point », comme on dit.

– Est-ce que vous n’en avez pas ressenti le besoin ? Ou est-ce que quelque chose vous retenait de le faire ?

– Je… Je ne sais pas.

Peut-être, pensai-je, attendais-je un interlocuteur pour cela ? Mais je m’abstins de formuler cette hypothèse tout haut.

Le poisson me parut bon. Allais-je enfin retrouver l’appétit ? 

– Où en étions-nous ?

C’est moi qui prononçai cette interrogation ? Je dus me rendre à l’évidence, oui, et répondis :

– Comme je vous le disais, ce sont mes proches qui ont suggéré ce repos. Trois semaines complètes. Sans doute parce qu’ils me trouvaient fatiguée, constatant physiquement mon affaiblissement. Et c’est ici qu’en effet j’ai découvert ma mauvaise mine et ma fatigue. Alors pourquoi ? Une accumulation sans doute… Ou tout simplement l’âge…

– Ne dites pas de bêtise. Vous êtes encore jeune et ça se voit. Je vous donne, allez, soyons honnête, 45 ans.

– Vous êtes en dessous de la réalité.

– Sûrement pas de beaucoup.

Je ne répondis pas. Je bus un peu de vin, et, cette fois, cela me sembla bon. Je pris une deuxième gorgée. Oui, c’était bon. Il me semble que c’est la première fois que je m’en apercevais.

– Vous parliez d’accumulation, reprit-il. Qu’avez-vous accumulé ? 

Le poisson aussi était bon et je ne voulais pas le laisser refroidir. En même temps, comment refuser ce dialogue, si nouveau pour moi.

– J’ai accumulé… comment résumer ? Disons… quelques enfants, et les fatigues inhérentes à leur éducation, quelques décès, je crois que le chagrin vous affaiblit durablement, quelques maladies, les miennes et celles de proches qu’il faut soigner. 

– Eh bien… 

– Oh, je ne me plains pas, ces misères et difficultés sont le lot commun. J’ai en plus la chance d’être aidée par une bonne à tout faire. Et nous sommes bien logés ; nous avons un grand appartement à Lyon et une propriété à la campagne.

– Gérer l’intendance de deux maisons, c’est de la fatigue aussi.

– C’est avant tout une chance.

Il me regarda d’un air qui me parut emprunt de respect, comme si ces quelques mots m’avaient donné du crédit à ses yeux. De mon côté, j’étais étonnée de la facilité avec laquelle je me confiais, et du plaisir que j’y prenais.

Je bus une gorgée de vin, décidément délicieux. 

– Vous l’aimez, dit-il en montrant mon verre.

– C’est vrai. C’est… une découverte.

– J’en suis heureux.

Que voulait-il dire par là ? Il voulait mon bonheur ? Et pourquoi ? Voulait-il me séduire ? Mais dans quel but ? Il n’était pas question que je donne prise à quelque espoir que ce fût. De toute façon, je me trompais : comment pourrait-il être attiré par une femme comme moi ?

– Donc, vous avez des raisons d’être fatiguée. Et ici, que faites-vous de vos journées ? 

– Eh bien… rien ! Comme je vous le disais, je me repose.

– Certes, mais on ne peut pas ne rien faire. Vous dormez ? Vous lisez ? Vous marchez ?

– Voilà. Je combine un peu tout ça.

– Et donc, vous pensez peu ?

– Je pense peu au passé. Quoique, si, forcément… Ce n’est pas rationnel en tout cas. Mais on ne peut pas s’arrêter de penser, hélas…

– Vous pouvez être d’humeur sombre ?

– Je ne dirais pas cela. Je ne me permettrais pas, je crois, de montrer de la mauvaise humeur, qui m’a toujours paru le comble de l’impolitesse.

– Juste remarque.

– Mais je constate qu’une certaine tristesse recouvre mes actes et mes pensées, comme un voile que je n’arriverais pas à retirer.

Il hocha la tête, voulant signifier sans doute qu’il comprenait. Pour la première fois, je pressentis ce qu’il allait dire, même s’il le formula différemment de ce que j’attendais :

– Et les raisons de la tristesse sont les mêmes que celles de la fatigue ?

– Oui.

Il aurait pu me demander de préciser les enfants, les maladies et les décès auxquels j’avais fait allusion, mais il eut la délicatesse de s’abstenir. Nous fîmes honneur au poisson, et au vin, qui le méritaient.

– Et vous ? Quand vous ne plaidez pas ?

– Je prépare mes dossiers, je reçois mes clients…

– Vous ne répondez pas à ma question.

– Vous êtes retorse !

– On apprend, au contact d’un avocat…

Nous avons souri. Et j’ai aimé son sourire. Je me surpris moi-même, de nouveau, d’oser cette joute verbale. Je crois, je le réalise maintenant, plus de deux décennies après, que je découvrais le pouvoir des mots, la griserie qu’il y a à simplement prononcer le mot que vous inspire le mot de votre interlocuteur, ce mot que vous sortez entrainant lui-même un autre mot, et ainsi de suite. Par là-même, je découvrais aussi – mais oui, c’est cela – la spontanéité. Cela n’a l’air de rien, mais pour moi dont toute la vie fut sous contrôle – en tant que fille, en tant qu’épouse, en tant que mère –, dans une salle à manger quasi-déserte d’un hôtel du bout du monde, un soir d’hiver des années 1950 avec un total inconnu, je me laissais aller à quelques remarques quasi automatiques. Ô sensation…

– Que voulez-vous savoir ? reprit-il. Si je suis marié ? Oui. Vous avez vu mon alliance. Mon épouse s’appelle Suzanne. Elle a repris son travail d’infirmière il y a quelques années. Nous avons deux fils, Pierre et Patrick. Le premier termine sa médecine, à Dijon, le second, architecte, vient d’entrer dans un bureau d’études, à Paris.

– Beaux succès…

– Ils sont travailleurs, ça va.

La bienséance voulait que je dise quelque chose à ce moment, d’autant que c’est moi qui avais sollicité des informations. Je sentis là toutes les limites de « ma conversation », pour autant que l’ont pût appeler ainsi mon babil. Alors, encore fascinée par les joies de la spontanéité, j’osai ce qui me vint à la tête à ce moment-là :

– Vous semblez avoir bien surmonté les années de guerre…

– Oh… Sale période… 

– Votre famille… a… souffert ?

– De certaines interdictions et privations, comme tout le monde. Mais nous n’avons pas eu de morts violentes, pas de déportation. Pas de collaboration non plus, dieu merci.

Déportation, collaboration, il manquait un mot pour se situer à cette époque. Il le savait, car il le prononça de lui-même :

– Mon regret, ma honte même, est de ne pas avoir été un résistant.

– Est-ce que, dans le cadre de vos activité professionnelles, une défense lors d’un procès par exemple, sous le régime de Vichy, vous avez dû… accepter des… procédures contraires à vos convictions ?

Cette question paraît sans doute bien banale ; mais comprenez, lecteurs, que pour la poser il faut disposer d’un minimum d’intelligence, dont je me pensais totalement dépourvue avant ce 12 mars 1953.

– Des procédures, et des jugements, contraires à ce qui me paraissait juste, oui, ce qui est logique pour un avocat, même en temps de paix. Je dois avouer cependant que la justice civile n’a pas tout à fait disparu pendant la guerre. Nous avons pu travailler. Car l’essentiel se jouait ailleurs : toutes les horreurs de la Milice ou de la Gestapo ne passaient pas par le tribunal, bien sûr. C’est pourquoi j’aurais dû rejoindre un mouvement… Il y eut un Comité National judiciaire, plus large que le premier mouvement communiste qui l’initia, et j’y ai adhéré. Nous nous sommes opposés à certains oukases de Laval ou autre – concernant des nominations notamment –, nous nous interrogions sur la légitimité du gouvernement de Vichy, mais cela n’alla guère plus loin. Du moins pour moi, trop soucieux de sauver les meubles et de protéger ma petite famille…

– Protège-t-on jamais assez sa famille ?…

– Vous êtes gentille. Il n’empêche, je ne suis pas fier de moi. Quand je me cherche des excuses, je me convainc que j’étais trop jeune en 1914, trop vieux en 1940. Comme s’il y avait un âge pour défendre la liberté…

Mon mari avait fait la Première Guerre, lui. Et son frère y était mort. Un parmi tant et tant d’autres… Mais je voulais rester sur le cas de mon interlocuteur. 

– C’est drôle, vous parlez de liberté, pas de pays…

– Décidément, vous êtes très forte.

– Ne vous moquez pas.

– Au contraire. Vous savez entendre. Oui, je pense que les nationalismes causent les plus grands malheurs. Ce qui compte, ce sont les valeurs, les comportements, les modes de vie… C’est cela qu’il faut défendre, ou combattre.

Ses propos étaient sensés, rares me semblait-il.

– Tout cela est fini. Hitler est mort…

– Et même Staline, la semaine passée, vous avez vu ? 

– Oui, enfin ! De combien de millions de personnes ces monstres ont-ils ordonné la mort et la torture ?…

– Les deux plus grands tyrans du XXe siècle… Du moins à ce jour…

– Oh, ne dites pas ça… Ne croyez-vous pas que nous allons vers la civilisation ? Une paix durable ?

– Si, j’y crois. Mais il faut être vigilants, toujours. Le mal peut revenir.

– Gardons espoir. Au moins pour les peuples encore asservis. Les Chinois, et tant d’autres.

– Soyons prudents ici aussi. 

Nous nous regardâmes, inquiets du tour grave que prenait notre discussion. Les mots pouvaient nous entrainer sur bien des terrains.  

Le même réflexe nous poussa chacun à boire un peu de vin. Et cette douceur liquide n’était pas le moins mauvais des remontants. Nos regards se croisèrent quand nous reposâmes nos verres, et c’est à ce moment, à ce moment seulement, que je me dis que nous étions peut-être en train de nous séduire l’un l’autre, sans qu’il y eût cependant de démarche délibérée en ce but. Même de sa part, me semblait-il, même s’il m’avait invitée à dîner avec lui, et même si j’étais sans doute trop innocente quant à la force du désir chez la plupart des hommes. 

Avait-il lu dans mes pensées pour oser :

– Puis-je vous demander votre prénom ?

 – Simone. Je m’appelle Simone.

Mais quelle gourde ! Pourquoi avais-je éprouvé le besoin de répéter ? Je n’étais pas au bout de mon supplice, car il ajouta :

– Vous vous souvenez du mien, de prénom ? Je l’ai mentionné tout à l’heure.

Oui, je m’en souvenais. Et c’était malin de sa part de m’obliger à le prononcer :

– Charles. Charles Fontan-Royer.

J’avais aussi prononcé le nom. Pour diminuer l’intimité. Dans quoi étais-je embarquée, miséricorde…

Le serveur maître d’hôtel, ou l’inverse, vint chercher les assiettes que nous avions finies. Il nous demanda si nous étions satisfaits et si nous voulions un fromage ou un dessert.

– Je n’ai plus faim, affirmai-je.

– Vraiment ?

Vraiment, j’étais calée. Le serveur s’en fut. Alors mon convive dit ceci :

– Moi aussi je vais m’arrêter là. 

Il se resservit un peu de vin blanc, après que j’eus mis une main sur mon verre pour signifier que j’avais fini sur ce plan aussi.

– Il en reste, constata-t-il. Vous le boirez demain soir.

– Comment, vous ne serez pas là ?

Au moment où je prononçai cette phrase, je réalisai l’incroyable aspiration qu’elle révélait. 

– Hélas, je reprends la route après l’audience, soit à 13 heures, soit à 16 heures, selon les décisions du juge.

Il me fixa :

– Je ne veux pas que nous nous quittions comme ça.

– Mais, puisque vous partez ?

– Je pars demain. Il nous reste… un peu de temps.

Je dus rougir affreusement, alors que c’est lui qui aurait dû.

– Je vais vous proposer quelque chose, reprit-il.

– Vous me faites peur.

– Si nous allions prendre un peu l’air ?

– Maintenant ?

– Oui. J’ai repéré un point de vue sur la ville, nous pourrions prendre mon auto pour aller jusque-là et marcher un peu sur cette esplanade.

– Mais nous ne verrons rien !

– Pas sûr. Les lumières de la ville brillent dans la nuit. Gap ne semble pas trop en retard en matière d’électrification. Voyez-vous, quand je suis en déplacement, je m’autorise des plaisirs tout simples, que je ne m’accorde jamais quand je suis chez moi.

Il semblait sincère, mais le mot plaisir m’inquiéta. Il détourna mon attention en m’envoyant la balle :

– Vous souvenez-vous de la dernière ville que vous avez regardée la nuit ? 

– Oh… Je ne sais pas. Lyon, sans doute, depuis la colline de Fourvière. Je me souviens aussi du Grenoble de mon enfance, vu depuis le fort de la Bastille. Mais y suis-je allée de nuit ? J’en doute. Vevey, peut-être, au bord du lac Léman, où nous avons séjourné avec mon mari. Genève aussi, c’est possible.

– Gap est plus modeste que ces grandes et belles villes, mais donnons-lui sa chance. Allez ! Je vous propose que nous passions par nos chambres prendre de quoi nous couvrir, et de nous retrouver dans 10 minutes dans le hall. 

Ce faisant, il se leva et je dus l’imiter.

– Vous êtes sûr ? Et… que va dire Mme Arnaud ?

– Mme Arnaud est la patronne de l’hôtel, pas la nôtre. Si nous la voyons, nous lui signalerons que nous allons faire une petite promenade digestive. Et avec la clé de notre chambre, nous avons la clé de la porte principale pour pouvoir entrer et sortir à notre guise.

– Il n’y a pas de veilleur de nuit ?

– Je ne crois pas. 

Passant aux toilettes et à la salle de bain dans ma chambre, je découvris que je tremblais de tous mes membres. Ce n’est pas le froid qui causait ce tremblement, mais la peur. Qu’allais-je faire, mon Dieu ? Je pensai à mon mari, à mes enfants. Comment réagiraient-ils s’ils savaient ? J’étais aussi horrifiée à l’idée de sortir dans la nuit seule avec un homme inconnu que de ne pas leur dire toute la vérité si jamais je la leur cachais en partie.

J’étais donc très mal à l’aise en redescendant dans le hall, tandis que Charles discutait avec le maître d’hôtel sans aucune gêne apparente. Celui-ci nous tint la porte, nous souhaita une bonne soirée, et je me retrouvai sur le trottoir avec un homme dans la nuit. En entendant le bruit de mes talons sur le sol, je me fis l’effet – je n’osais même pas prononcer le mot dans ma tête sur le moment – d’une prostituée. Malgré quelques lampadaires, et la lune qui apparaissait entre deux nuages, je pouvais dissimuler mon trouble. Je me recroquevillai dans mon manteau.

La voiture de Charles n’était pas loin heureusement, dans une cour qui faisait office de parking de l’hôtel. C’était une Hotchkiss, large, spacieuse. Jacques conduisait lui une Salmson, un peu du même style me sembla-t-il ; ces deux marques françaises ont toutes deux disparu aujourd’hui.

Il conduisait lentement dans la ville assoupie. Il n’était pas très tard, 20 h 45, mais il n’y avait plus grand-monde dehors. On voyait des lumières aux fenêtres des immeubles et des maisons. Mon cœur se pinça : n’aurais-je pas dû être avec ma famille à notre domicile ? Comme toutes les femmes convenables ? 

– Moi aussi, je pense à ma famille, Simone. Et vous savez quoi ? Je serai content de retrouver mon épouse demain soir. C’est pourquoi je suis heureux de passer cette soirée avec vous. Parce que le hasard nous a fait nous rencontrer, que nous n’avons rien de mieux à faire que d’essayer de profiter l’un de l’autre, et que nous ne faisons de mal à personne.

Ses mots percutèrent mes pensées qui déjà se bousculaient ; je sentais bien que je n’y voyais pas clair. Je n’arrivais pas, cependant, à me laisser aller. J’avais peur de perdre le contrôle. Perdre le contrôle, c’était risquer de perdre sa vie, et il n’est pas impossible que le départ tragique et prématuré d’un de mes enfants m’ait confortée dans cette volonté de tout maîtriser. 

Nous prîmes de la hauteur.

– Vous savez où nous allons ? 

M’interrogeais-je moi-même ? Était-ce la géographie qui m’inquiétait, ou une autre sorte de destination ?

Il ne répondit pas. Je tournai légèrement ma tête du côté gauche ; il souriait. 

– Vous sentez bon, dit-il en élargissant son sourire. 

C’était comme si j’avais reçu une décharge. Ma confusion augmenta encore, si c’était possible.

– Arrêtez, je vous en prie.

– Pourquoi ? Oh Simone, détendez-vous, s’il vous plait ! Vous auriez dû boire davantage de vin !

– J’en ai trop bu, au contraire !

C’est pourtant moi, qui, en toute conscience, m’étais reparfumée, même recoiffée, remaquillée, quand j’étais passée dans ma chambre après le repas. Pourquoi avais-je fait cela, si ce n’est pour donner de moi la meilleure image possible et donc… lui plaire ? Et pourquoi vouloir lui plaire ? Mais par politesse, par courtoisie, uniquement par courtoisie ! Oh, que ces interrogations étaient pénibles !…

Nous montions dans des virages et la densité des maisons se réduisait. Les propriétés étaient plus grandes, plus belles.

– Regardez, nous y sommes.

Nous arrivions en effet sur un replat. Mais la chaussée et les places de stationnement étaient prolongées par une grande terrasse en demi-cercle, aménagée pour offrir un point de vue sur la ville en contrebas. Il coupa le moteur. 

Mais au lieu d’ouvrir sa portière comme je m’y attendais, il se tourna vers moi :

– Je vais vous embrasser.

– Oh non !

– Oh si.

– Vous ne pouvez pas !

– Et pourquoi ?

– Parce que vous êtes marié ! Et moi aussi !

– Ce baiser ne changera rien à cette situation. Mais il sera un plus dans notre vie, qui nous rendra mémorable cette soirée, dont nous aurons plaisir à nous souvenir !

– Mais enfin !… Que faites-vous de la morale et des conventions ? N’avez-vous pas peur, si ce n’est de votre épouse ou de vous-même, disons du regard de Dieu, et du poids que le péché peut représenter pour votre conscience ? 

– Si, j’ai parfois peur de ce regard et de cette conscience. Mais la peur est mauvaise conseillère. Et si je cède à la peur ce soir, je le regretterais toute ma vie. 

– Mais… Notre soirée n’est-elle pas suffisamment belle comme ça ?

– Elle est très belle. Mais elle n’est pas finie. Le baiser est une conclusion logique. 

Je me sentais à bout d’arguments…

– Je vous prenais pour un homme sérieux.

– Je le suis.

– On ne dirait pas.

Il prit mes mains. J’essayai de les retirer, mais il serra.

– Simone. Vous êtes beaucoup plus que ce que vous pensez.

– Le vin vous a tourné la tête !

– Ce n’est pas le vin.

Il s’approcha et sa main monta sur mon épaule, passa derrière ma nuque.

– Mais cela va créer des problèmes inextricables !…

– Au contraire. Tout va nous paraître beau et facile.

– Cessez, je vous en prie… Je sens que je vais succomber.

C’était ce qu’il ne fallait pas dire. Mais quoi que j’eusse dit de toute façon, il serait arrivé à ses fins. Car ce baiser était logique, en effet. Je n’en étais pas alors à le trouver bienvenu, encore moins à la considérer comme un cadeau du ciel. Mais aujourd’hui je reconnais que Charles avait raison et je le remercie d’avoir insisté. Car il m’entoura et m’embrassa, et je finis par accepter cette étreinte et ce baiser. Avant que je ferme les yeux et que j’oublie tout, je vis deux étoiles au firmament et les lumières électriques de la ville en contrebas qui scintillaient à travers le pare-brise.

––––––––––

Il ponctuait ses baisers de mots tous plus doux les uns que les autres, tant et si bien qu’ils m’enivrèrent pour de bon. Je me rendis compte que je m’accrochais à lui.

– Vous allez me rendre folle…

– Juste vous permettre d’être vous-même.

– Mais ce n’est pas moi, ça…

– C’est une partie de vous que vous ne connaissiez pas, et qui vous va très bien.

– Une femme dépravée ?

– Une femme d’amour. Séduisante et séductrice.

– Vous vous moquez, encore. 

– Je vous admire.

– Oh, taisez-vous. Et embrassez-moi !…

Nous avons fini par sortir de la voiture et nous sommes restés longtemps appuyés contre le garde-corps de fer forgé. Il m’enlaçait et j’étais blottie contre lui. Il me montrait la cathédrale Notre-Dame, le jardin de la Pépinière, l’hôpital public… À ce moment, des nuages se dissipèrent et la barre des Écrins apparut sous la lune.

– C’est beau, dis-je.

C’était bête, mais cela suffisait. Et que je l’avouasse suffisait à traduire mon changement d’état d’esprit, pour être plus précise ma reddition. 

Il y avait une croix à l’extrémité de l’esplanade et nous sommes allés jusqu’à elle, main dans la main. Ces quelques mètres me parurent surréalistes. Comment ce moment si improbable était-il survenu ? En même temps cela paraissait si simple… Je ne marchais pas, je flottais. J’eus un geste alors, et je ne sais s’il montrait ma liberté ou mon conditionnement : je fis un signe de croix. 

– Vous avez raison, dit-il, et il se signa lui aussi.

Nous nous sommes lâché la main, là, pour mieux nous recueillir sous le Christ en croix. Je ne savais pas quelle prière je devais improviser. Devais-je demander ou remercier ? Si je demandais, c’est le pardon qui semblait s’imposer. Et c’était plus le visage de Jacques que celui du Seigneur qui m’apparaissait. Mon Dieu, qu’avais-je fait ?

Pourtant, et c’est cela qui était si nouveau pour moi, je savais désormais que je ne regretterais pas cette nuit, parce qu’elle ne remettait pas ma vie en cause, mais allait au contraire lui donner une lumière supplémentaire. Oui Jacques, oui Seigneur, enfin je ne sais pas à qui je parle, mais voilà, vous m’êtes témoin que je n’ai rien cherché, rien provoqué. Charles m’a proposé cette soirée originale et, après maintes résistance, j’y ai consenti. C’est que cela devait être, j’en suis convaincue maintenant. Je ne me sens pas coupable. Je n’ai pas péché. Je me sens même étonnamment légère. 

Il se signa de nouveau et s’écarta. Il ne voulait pas m’interrompre. Je le rejoignis peu après. Il me regarda en souriant, et je vis que ce sourire était bon. Non, cet homme ne pouvait pas me faire de mal. Il me tendit une main que je saisis. Il dit :

– J’ai remercié pour ce moment. Qu’il fût possible et que nous l’ayons osé. 

– J’ai fait de même, répondis-je. Et je vous remercie vous.

– Tout le mérite vous revient, Simone : c’est vous qui avez dû forcer votre nature et vos convictions. Ou plutôt vos déterminismes et vos a priori.

– J’ai de la chance de vous avoir rencontré. Même si nous ne nous revoyons pas.

Il marqua un à peine perceptible temps d’arrêt, puis ajouta :

– Vous avez raison. Mais la nuit n’est pas encore encore terminée.

Je frémis. Je frémis parce que je ne savais pas ce qui allait advenir, ce qu’il fallait qu’il advienne. Et parce que je ne voulais pas que cette nuit se termine.

– Qu’allons-nous faire ?

Il s’approcha de moi et m’enlaça :

– Me faites-vous confiance, Simone ? 

– Que voulez-vous dire ?

– Me faites-vous confiance pour vous suggérer ce qui me parait le mieux pour nous, sans jamais vous forcer à quoi que ce soit si vous ne voulez pas ?

J’avais la tête dans son manteau quand il posa cette question de confiance. Je m’entendis répondre :

– Oui. Mais ne soyez pas trop exigeant s’il vous plait.  

– Je ne serai jamais assez exigeant pour vous respecter. 

Nous marchâmes encore un peu, prenant quelques rues au hasard pour accomplir une boucle sur ses hauteurs. Je me laissais guider, ou perdre, enfin.

– Ce serait drôle d’habiter là, dit-il. Ou là, ajouta-t-il en regardant une autre bâtisse.

– Vous voulez dire : si nous habitions là, vous et moi ?

– Vous êtes plus franche que moi. 

– Nous sommes obligés de choisir entre différentes voies.

– C’est vrai. Cela n’empêche pas… un petit pas de côté.

Et d’explorer, en pensée, d’autres vies possibles. Serait-il un bon mari ? Nous aimerions-nous ? Nous supporterions-nous ? J’avais eu quelques prétendants à 18 ans. Mais Jacques avait été le seul homme de ma vie. C’était bouleversant d’imaginer autre chose.

– Vous devez être une épouse merveilleuse. 

– Oh, vous ne me connaissez pas ! Je suis devenue craintive, je ne suis pas très drôle, je n’ai guère de personnalité. 

– Mais ce ne sont que des états temporaires. Vous êtes beaucoup plus que vous ne le pensez.

Je crois qu’il m’avait déjà dit quelque chose de semblable. J’allais finir par le croire. Mais que faire de nos potentiels lorsque nous les découvrons ? Se croire autre chose, ou faite pour autre chose, n’était-ce pas le début des déceptions infinies ? 

– Vous m’idéalisez, Charles. Mais cela fait du bien. 

Il me serra et me donna un baiser sur la tempe.

Nous regagnâmes la voiture. Il démarra et roula très lentement. Pour prolonger cet instant. Parce que nous étions bien. J’eus des envies d’aller voir la mer soudain, et c’était juste pour rester avec lui dans cette coque préservée. 

Il a garé la voiture sur le parking de l’hôtel et, avant que nous ouvrions les portes, a parlé ainsi :

– Voici ce que je propose. Nous regagnons notre chambre pour faire notre toilette. Et nous nous retrouvons vingt minutes plus tard dans la mienne – à moins que vous ne préfériez la vôtre. Et nous nous serrons l’un contre l’autre jusqu’à ce que nous nous endormions.  

Je pris le temps d’assimiler ce qu’il envisageait. Puis je répondis :

– Je vous ai promis de vous faire confiance, alors je tiens ma promesse.

Et c’est ainsi que se poursuivit une des plus belles nuits de ma vie, que je ne raconterai pas davantage, car il me semble que certains moments sont si importants pour nous et si futiles pour les autres que ce serait les dévaloriser que de les rapporter, alors qu’il n’y a pas de partage possible. Et il n’est pas si mauvais de garder en soi ce qui est si précieux, afin d’en conserver jusqu’à la fin toute l’énergie irradiante.

Nous nous dîmes au revoir à 7 heures. Il descendrait prendre son petit déjeuner à 7 h 30 et partirait ensuite pour être au palais de justice à 8 heures et assister son client. Ensuite, il reprendrait la route vers le nord pour rentrer chez lui. Nous ne nous reverrions plus, nous en avions convenu ainsi. 

––––––––––

J’anticipe, mais je signale dès maintenant que six mois plus tard, je reçus à Lyon la lettre suivante. « Chère Simone. Excusez-moi, j’avais lu votre adresse sur le registre de l’hôtel de Gap et je me permets cette lettre. Je serai à Lyon entre les 26 et 29 novembre prochains, encore pour défendre des clients. Je me dis que nous pourrions peut-être nous voir – un déjeuner, une fin d’après-midi –, si du moins vous en êtes d’accord. J’aimerais beaucoup. Inutile de vous dire que je pense souvent à vous. Vous pouvez me répondre à l’adresse suivante : Maître Fontan-Royer, 24 rue Marceau, Dijon, Côte d’Or. Votre dévoué, Charles ».

Je répondis : « Bonjour Charles. Vous m’avez offert, au début de cette année, la plus belle nuit de ma vie. Je ne l’oublie pas, et ne l’oublierai jamais, soyez-en sûr. Mais rien ne doit la gâcher, ce qu’une revoyure ferait immanquablement. Je ne vous reverrai pas et ne vous répondrai plus. N’essayez pas de venir chez moi s’il vous plait, car alors je serais obligée d’alerter. Pas par mépris, au contraire. Par respect pour vous, et pour nous. Aimez-moi comme je vous aime : comme un cadeau reçu dont on conserve à jamais l’éblouissement. Je vous embrasse, Simone ».

Charles, fidèle à la promesse qu’il m’avait faite à Gap, respecta ma volonté. C’est ainsi qu’il n’y eut pas d’autre soirée avec lui, pas plus qu’avec X ou Y. Et cela ne m’a pas manqué. Cette expérience m’a comblée. Elle est un trésor qui demeure en mon cœur. La nuit du 12 au 13 mars 1953 m’a donné confiance pour le reste de ma vie et m’a permis de mieux aimer Jacques par la suite. Je suis devenue, ou redevenue, femme. Alors que pourtant je vieillissais. N’est-ce pas extraordinaire ?



17 novembre 2023

 

L'entretien d'embauche

 

                (environ 3 minutes de lecture)

– Quels sont vos qualités et vos défauts ?

– C'est pas vrai ! Vous en êtes encore à des questions aussi nulles ?

– C'est votre réponse ?

– Si vous aviez été un tant soit peu attentif, vous auriez constaté que je vous ai livré une exclamation et une question. Ce n'était donc pas une réponse. Ma réponse est plutôt celle-ci : mon défaut est ma qualité : je suis franc. 

– C'est tout ?

– Non. Mais pour constater les autres qualités, il faut que vous m'embauchiez. Les énoncer sans les prouver serait prétentieux.

– Et pour les autres défauts ?

– Je n'en ai pas.

– La prétention, que vous venez justement d'évoquer ?

– Ne trahissez pas mes propos. Affirmer une vérité n'est pas de la prétention, mais de l'honnêteté. Ou de la confiance en soi, si vous préférez.

– Est-ce qu'être désagréable avec votre interlocuteur vous parait un atout dans un cadre professionnel ? 

– Tout dépend du job. Pouvez-vous me rappeler l'intitulé du poste pour lequel vous recrutez ? 

– Pour l'instant, c'est moi qui pose les questions.

– Et c'est moi qui suis désagréable ?

– Oui. Un type infâme. Doublé d'un vrai con. 

– N'essayez pas d'être moi, vous n'y arriverez pas.

– Ça me ferait mal d'être comme vous. Un raté qui se la joue provocant et sûr de lui pour donner le change, mais qui n'est que pitoyable. 

– Je suis raté et vous êtes réussi ? Alors que vous faites le flicaillon et que vous abusez du misérable pouvoir qui est le vôtre ? 

– Non, mon pote. J'ai un bon job, un salaire que tu n'auras jamais, et une gonzesse, t'imagines même pas…

– J'imagine pas, je vois. T'as pas la gueule du type épanoui. Pas du tout. Tu prends quoi comme antidépresseurs ? Et t'as fait combien de séjours en psy ?

– Dégage.

– Tu t'amuses plus ? Tu veux plus m'embaucher ? 

– Mais t'as jamais eu aucune chance d'être embauché, ducon ! Je t'ai reçu pour mieux valoriser les autres. Tu sauras qu'on prend toujours un ou deux tocards dans les sessions de recrutement, c'est la norme.

– Eh ben tu vas pas recruter longtemps, mon pote ! 

– T'as le bras long, c'est ça ?

– Oui, et toi t'as une petite couille.

À ces mots, le recruteur bondit de son siège, monta sur la table et sauta sur le candidat en face de lui. Les deux hommes roulèrent pas terre en éructant. Ils se massacrèrent un moment – coups, étranglements, torsions, enfoncements – jusqu'à ce qu'ils fussent au bord de l'épuisement. Ils se rendirent compte alors que les autres occupants de l'étage ne s'étaient aperçus de rien, et que personne n'intervenait.  

– Putain, tu m'as pété le nez ! grommela le candidat.

– Si c'est que ça, te plains pas. J'ai au moins trois côtés cassées, rétorqua le recruteur.

Ils reniflèrent, toussèrent, crachèrent, du sang, des dents, des glaires.

– On fait quoi ? reprit le candidat.

– On va sortir ensemble, sans s'attarder. On va s'en jeter un ou deux au café d'en dessous, pour se remettre. On avisera ensuite.

– Ok. Mais… qu'est-ce qui a merdé ?

– Le casting, mon pote, le casting ! Faut pas mettre deux mecs de 30 ans qui se ressemblent tout seuls dans la même salle.

– Surtout si l'un peut changer la vie de l'autre. Tu te rends compte du pouvoir que tu as sur moi ? C'est pas supportable.

– Tu peux parler… Avec ta gueule d'ange, ton bagout, ton CV, comment veux-tu que je ne voie pas en toi un concurrent, un ennemi ? J'aurais pu te tuer…

Ils prirent le temps de retrouver leur souffle, s'aidèrent à se mettre debout, s'appuyèrent l'un à l'autre pour ne pas tomber, vacillèrent un instant avant de trouver un semblant de stabilité.

– Mets-toi un coup de peigne, t'as une gueule à faire peur.

– Toi, planque un peu ta chemise. Le rouge barbouillé sur le blanc chiffonné, ça fait bizarre. Et vire la cravate, elle ressemble plus à grand-chose.

– T'as failli m'étrangler…

– Ben ouais…

Ils s'arrangèrent du mieux qu'ils purent, ouvrirent la porte, jetèrent un œil et traversèrent au plus vite les couloirs pour quitter les lieux. La secrétaire à l'accueil les regarda d'un drôle d'air, mais n'osa rien demander à un consultant majeur du cabinet. 

Ils finalisèrent l'entretien au comptoir du bar devant un double café Calva (double café double Calva). Trois semaines plus tard, le candidat commençait son nouveau travail – chasseur de têtes –, avec un ami dans la place. 



10 novembre 2023

 

La mère, sa fille et sa petite-fille

 

 

                (environ 10 minutes de lecture)

– Maman, mais qu’est-ce que tu fais là ?

– Quel accueil ! Pour une commerçante…

– La commerçante est ta fille.

– Raison de plus.

Ce lundi 3 janvier, Murielle pensait être tranquille au magasin pour terminer son inventaire, qu’elle avait commencé dès après Noël, et qu’elle voulait achever avant le mercredi 5, jour où débutaient les soldes. Or, une forcenée qui tapait sur la vitrine l’avait obligée à ouvrir la porte. La forcenée était sa mère. 

– Je suis en inventaire…

– Bonne année, ma chérie.

– On se l’est déjà dit au téléphone.

Les deux femmes s’embrassèrent sans chaleur. Murielle n’avait pas de contentieux particulier avec sa mère, mais elle s’en méfiait. Parce que c’était une nature exubérante, et parce que la perte de son autre fille 10 ans plus tôt, de son mari 2 ans après, en avait fait une dame seule et fragile qu’il fallait ménager. Or, il se dégageait de Jeanine Mangin une impression de force et de vitalité qui ne laissait pas supposer de souffrances et de faiblesses. Même sa fille pouvait s’y laisser prendre. Murielle était partagée sur ce contraste entre l’enveloppe et son contenu : d’un côté elle admirait sa mère de son positivisme malgré les épreuves, d’un autre elle s’agaçait de la fausseté inhérente aux dissimulations de son moi profond.

La mère allait enlever son manteau, mais se ravisa :

– Dis donc, on gèle ! Tu ne chauffes pas ?

– Maman, le magasin est fermé. Je suis là pour ouvrir et compter des boîtes. 

– C’est pour cela que tu es habillée comme un clochard ?

– J’ai un jean, un pull et des baskets, la tenue adaptée à ce que je fais. Enfin à ce que je suis censée faire…

– Je peux t’aider, si tu veux.

– Tu es venue pour ça ?

– Oui. Enfin non, pas tout à fait. J’ai appelé chez toi, enfin chez vous, et Frédéric m’a dit que tu étais là.  

– Pourquoi tu ne m’as pas appelée sur le portable, ou envoyé un texto ? 

– Dans ton magasin, un lieu ouvert au public, je peux quand même passer à l’improviste ! 

– Sauf qu’aujourd’hui…

– J’ai à te parler. De ta fille…

Dans le cerveau émotionnel de Murielle, l’amygdale sécréta de la cortisone et de la noradrénaline, qui augmentèrent aussitôt son rythme cardiaque et débranchèrent le cortex préfrontal, lieu de la raison, pour qu’il ne ralentisse pas l’action si celle-ci s’avérait nécessaire. Aux mots « te parler. De ta fille », le mécanisme du stress s’était déclenché.

Murielle était à genoux face à des piles de boîtes à chaussures qu’elle ouvrait et refermait, cochant ou notant quelque chose dans un cahier entre deux. Elle continua, mais elle sentit tout de suite que ses mains étaient moins sûres et que sa concentration avait disparu.   

– Murielle, tu m’écoutes ?

– Oui, Maman. Mais j’avance en t’écoutant, les soldes débutent mercredi, tu n’imagines pas le bazar ! Assieds-toi, j’ai l’impression de parler à tes chevilles.

– Si tu te levais, aussi… Le singe s’est redressé, tu sais, il y a quelques millions d’années… 

– Je travaille ! 

Jeanine regarda d’un air méfiant la courte banquette de cuir et consentit à s’y asseoir. 

– Tu as vu Célia ? demanda Murielle.

Célia était sa fille, donc la petite-fille de Jeanine.

– Oui, elle m’a fait sa visite de Nouvel an, elle…

– Arrête avec tes récriminations, tu veux ? Je t’ai dit qu’on avait du monde et qu’on ne passerait pas ce week-end. Je t’ai même proposé de venir réveillonner avec nous !

– Mais non, le 31 on ne veut pas voir les anciens, c’est bien connu. Bref. Donc Célia m’a annoncé sa grossesse… 

– J’imagine.

– Comment ça, tu imagines ? Tu te rends compte du problème ou pas ? 

– D’après toi ?…

– Et que comptes-tu faire ?

– Comment ça, que comptes-tu faire ? Que veux-tu que je fasse ? Que je l’avorte ?

– C’est trop tard.

– Oui, c’est trop tard. Il n’y a donc rien d’autre à faire que de l’écouter.

– Il y a des mesures plus concrètes à prendre.

Murielle détourna deux secondes les yeux des boîtes, des chaussures et des papiers.

– Que veux-tu dire ? demanda la fille à la mère.

– Il va bien falloir qu’il vive quelque part, cet enfant… Il ne va pas rester seul dans une chambre de Toulouse, pendant que sa mère va de la fac au Macdo et du Macdo à la fac… 

– Elle envisage de revenir à Cahors.

– C’est bien, mais ça ne résout pas le problème.

– Elle ferait 20 heures au Macdo de Cahors, le mettrait à la crèche le reste du temps. Elle parle même de continuer ses cours par internet…

Murielle avait parlé à sa fille le 1er janvier. L’accouchement était prévu pour la mi-juillet. Célia envisageait de rester à Toulouse jusqu’en mai, où elle comptait bien décrocher sa licence. Elle rentrerait ensuite à Cahors, accoucherait, passerait l’été tranquille et se remettrait au travail et aux études mi-septembre. Elle sous-estimait grandement la charge que représentait un bébé qu’on élevait seule.

– Où est-ce qu’elle va loger ? reprit la future arrière-grand-mère.

– Elle veut prendre un appartement, une ou deux pièces, répondit la future grand-mère. Avec l’APL, les allocations, et ses 20 heures à Macdo, elle dit que c’est jouable. 

– C’est ce qu’elle m’a dit. Mais je crois qu’elle rêve.

– Écoute, elle veut assumer, c’est une bonne chose.

– C’est vrai, mais si elle ne peut pas ?

– Eh bien, on l’aidera. On ne va pas la laisser à la rue…

– C’est idiot de la laisser partir sur une mauvaise organisation. Il vaut mieux caler les choses dès le départ.

– Le départ est ce qu’il est, et il n’est pas bon, c’est certain. C’est trop tôt, et le père est un étudiant qui n’est même plus son petit ami, à qui elle n’a même pas dit qu’il allait être papa…

Murielle s’aperçut qu’elle venait de trahir sa fille, qui lui avait fait jurer de ne révéler à personne cette paternité peu honorable. Murielle s’en voulut, et alla même jusqu’à déchirer une boîte dont le couvercle l’agaçait. Elle n’était pas contente ; elle savait qu’elle perdait ses moyens face à sa mère. Son assurance si chèrement acquise au fil des années, pour arriver à une certaine prestance à la cinquantaine, s’évanouissait aussitôt qu’apparaissait Jeanine Mangin. Quoiqu’en l’occurrence, c’était peut-être faire porter à sa mère un chapeau qui revenait d’abord à sa fille.

– On peut au moins lui permettre d’élever son enfant dans de bonnes conditions, reprit Jeanine.

– Personne ne dit le…

Murielle s’arrêta net. Une connexion venait de s’établir dans son cerveau envahi par l’émotion.

– Mais qu’est-ce que tu veux me dire, Maman ? Tu as pensé à quelque chose de précis ?

Murielle avait tourné et levé les yeux vers sa mère, qui baissa les siens, comme un enfant intimidé.

– Ne finasse pas, c’est pas ton genre !

– Ahhh… Sois gentille, un peu !

– Dis-moi ce que tu veux me dire.

Jeanine se leva, s’éloigna sur un côté de la boutique et cria presque :

– Eh bien, j’ai de la place, moi ! Et du temps ! Et ça me ferait plaisir de m’occuper de ma petite-fille et de mon arrière-petit-fils ! Et je pourrai le garder pendant qu’elle travaille ! Je saurai m’en occuper ! Et j’ai une voiture ! 

Les mots criés semblèrent flotter un moment dans le magasin. Quand Murielle abasourdie se leva dans un réflexe, elle se rendit compte qu’elle était assise par terre, sur le cul. Elle s’approcha de sa mère, qui lui fit face : les yeux de la vieille dame étaient pleins de larmes. Alors Murielle serra sa mère contre elle, ou plutôt se serra contre elle, posant sa tête sur son épaule comme si c’était elle qui devait être consolée, car elle ne voulait pas vexer une personne âgée qui venait d’ouvrir son cœur de manière si imprévue.

– Et je n’ai pas été une si mauvaise mère !…

À ces mots, Murielle serra encore plus fort et même frotta bras et dos.

– Maman, qu’est-ce que tu racontes ? Qui t’a jamais reproché d’être une mauvaise mère ?

– Oh, on doute tu sais, c’est difficile… Et puis l’accident de ta sœur, qui sait si…

– Tu n’es pour rien dans la mort d’Adeline ! Maman !

  Murielle s’était écartée, et secouait sa mère maintenant.

– Je sais, renifla Jeanine. Mais bon…

– Ne crois pas une seconde des choses pareilles !

Murielle avait du mal à ordonner ses émotions. Quant à user de la raison, cela paraissait difficile.

– Alors, qu’est-ce que tu penses de ma proposition ? Ce serait une solution ?…

Que dire ? Murielle devait en deux secondes soupeser les intérêts de sa mère, de sa fille, du bébé de sa fille, et, accessoirement, comme disait Fred, « des emmerdements qui vont nous retomber sur le palto ».

– Tu en as parlé à Célia ?

– Pas encore. J’ai été surprise quand elle m’a annoncé sa grossesse, je n’ai pas pensé à ça tout de suite. Ou plutôt, si : j’y ai pensé tout de suite, mais je n’ai pas osé le formuler, c’était trop soudain. Et comme c’est important, je ne voulais pas aller trop vite. Et puis je voulais quand même t’en parler avant…

Murielle ne crut pas à la sincérité de cette dernière phrase. Si sa mère avait pu appâter Célia sur-le-champ, elle l’aurait fait sans hésiter. 

Les deux femmes s’assirent, l’une à côté de l’autre, sur la petite banquette où les clientes se posaient pour essayer leurs chaussures. 

– C’est généreux de ta part, Maman. Mais est-ce que Célia acceptera ? Tu connais son esprit d’indépendance ? Son caractère ombrageux ?…

– Mais je ne l’embêterai pas ! Je veux au contraire lui faciliter la vie. Je l’installerai dans la grande chambre, avec la salle d’eau à côté. Et le petit, soit elle le prendra avec elle, soit on le mettra dans l’ancien bureau de ton père, que je vais de toute façon transformer en chambre d’enfant. Les jumeaux m’aideront, je les ai assez gardés. 

Les jumeaux étaient les enfants d’Adeline, neveux de Murielle. Ce n’était pas rien que de procurer plaisir et raison de vivre à sa mère. Ce n’était pas rien non plus que sa fille et son enfant aient un gîte et un couvert assurés. Pourtant, Murielle ne savait pas s’il fallait s’emballer pour cette proposition qui arrangeait tout le monde – transformer un problème en opportunité était un des secrets de l’existence – ou redouter les complications qui ne manqueraient pas de survenir entre la grand-mère et la petite-fille, au sujet de l’éducation du petit, des fréquentations de la mère, de l’organisation commune, etc.

Fallait-il laisser la grand-mère soumettre sa proposition à sa petite-fille ? Murielle n’avait aucune idée de la réaction de Célia : elle pouvait aussi bien sauter de joie à l’idée de cette maison et de cette nounou, haut de gamme et gratuites, que s’emporter contre une tentative d’ingérence dans ses affaires personnelles et privées.

– Murielle, laisse-moi aider ma petite-fille…

– Mais je te laisse, Maman ! Et même je te remercie. Je dis juste qu’on ne peut pas prévoir la réaction de Célia.

– Pourquoi est-ce qu’elle refuserait ? Elle aura toute son indépendance. Simplement, elle n’aura pas de souci de loyer et elle pourra me laisser son petit quand elle voudra.

– C’est énorme, ce que tu lui offres. Énorme. Je ne suis pas sûr que ça soit très pédagogique…

– Écoute, Murielle, il y a des bêtises qu’on ne peut pas assumer seule. La bêtise est faite, maintenant nous devons tous nous y mettre pour que les conséquences ne soient pas trop lourdes, surtout pour un petit qui n’a rien demandé. 

Murielle se rendait compte que sa mère avait préparé ses arguments. Un temps troublée par l’émotion, Jeanine avait vite repris sa démonstration pour atteindre son objectif.

– Et tu te sens de taille à supporter deux personnes dans ta maison, dont un bébé ? Dont tu devras t’occuper ? Tu as une bonne santé, mais tu n’es plus toute jeune…

– Je peux encore. Mes dernières forces seront consacrées à mon arrière-petit-fils. 

– Tu as pris une option sur un garçon ?…

– C’est une commodité de langage. Je prendrai ce qui viendra, et ce sera très bien.

La résolution de Jeanine semblait arrêtée. Quel film elle a monté dans sa tête ? s’interrogeait Murielle, stupéfaite de la force et de la rapidité de la proposition.

– D’accord, vas-y. Appelle Célia et fais-lui ton offre.

– Tu iras dans mon sens ? 

– Que veux-tu que je dise ? Ça se joue entre elle et toi.

– Allons, ça te concerne aussi. Elle va t’en parler, chercher ta réaction, peut-être même ton approbation…

– Je la lui donnerai. Je lui dirai que c’est un cadeau énorme que tu lui fais. Et je l’inciterai à s’en montrer digne, à mettre à profit ton aide pour ne pas gâcher son avenir, c’est-à-dire poursuivre sa formation et travailler.     

Quelqu’un frappa à la vitre et les deux femmes se retournèrent. Une petite brune quadragénaire et bien habillée agitait sa main.

– C’est Lauriane. Pimkie.

Murielle alla ouvrir sa porte.

– Bonjour toi. Bonne année !

– Bonne année, ma chérie ! Tu fais ton inventaire ? Avec ta Maman, à ce que je vois. Bonjour Madame !    

Jeanine s’avança et salua. Elle prit congé aussitôt :

– Je vous laisse.

– Ce n’est pas moi qui vous fais fuir ? s’inquiéta Lauriane.

– Pas du tout. Il faut que j’y aille. Et ma fille a du travail.

Murielle ne sut comment elle devait interpréter cette dernière remarque. Le mieux était de ne pas chercher à l’interpréter. Rien n’était jamais facile avec sa mère. Elle la regarda partir, ses jambes fines et fragiles entourées de bas soyeux, digne avec son manteau chic, ses gants de cuir et son sac assorti. Jeanine n’avait ni fortune ni éducation, mais elle s’était toujours efforcée de donner le change et elle y parvenait. Murielle s’efforça de chasser de ses pensées sa mère, son apparence, sa proposition ahurissante et se tourna vers son amie.



3 novembre 2023

 

Déclassé

 

 

 

     (environ 5 minutes de lecture)

     Il le sentait venir. Le déclassement. Il voyait bien qu’il avait plus de mal chaque année à rester en phase avec le monde autour de lui. Les difficultés étaient technologiques, comportementales, relationnelles, financières. Il avait l’impression d’avoir toujours un train de retard, de ne plus pouvoir suivre, de ne plus même être respecté, ni comme technicien, ni comme ami, ni comme humain. Comme dirait sa fille, il était à la ramasse.

Était-il un de ces occidentaux laissés de côté par la mondialisation ? Un de ceux qui s’aigrissaient parce qu’ils se sentaient dépassés ? Il répondait aux critères : il avait 50 ans, il habitait une petite ville loin de toute métropole, il possédait une spécialité que l’intelligence artificielle maîtriserait mieux que lui dans 5 ans, il ne s’était pas mis à niveau en informatique, en gestion du stress et en relation clients. Avait-il tout faux ?

Il ne voyait pas comment il aurait pu faire autrement. Il voulait bien reconnaître un léger relâchement, ces dernières années, une tendance à vivre sur ses acquis plutôt qu’à chercher toujours plus. Mais est-ce qu’une discrète stabilité n’était pas de bon aloi quand on commençait, sauf accident, la deuxième partie de sa vie ? Était-ce un crime de vouloir souffler un peu après 45 ans ? De résister à la consommation à outrance ? De ne pas chercher à être à la mode ?

Il faut croire que oui. C’était en tout cas une erreur si l’on voulait continuer à vivre sans assistance et sans humiliation. Car qu’allait-il se passer si rien ne changeait, si l’on continuait sur cette voie ? Oh, il le savait, il n’était pas complètement con. Il serait licencié dans deux ou trois ans, car on n’aurait plus besoin de lui. On lui donnerait peut-être un chèque, on lui payerait une formation, ok, mais après ? Après, ce serait la fin, la mort lente : jamais il ne retrouverait un poste en rapport avec ses compétences. Une conseillère lui dirait : « Mais si Monsieur Toriolan, il suffit de vous adapter ! ». 

Il serait incapable de s’adapter. Il n’était pas à l’aise devant un ordinateur. L’informatique lui sortait par les yeux. Sur un téléphone, il ne voyait rien et ses doigts étaient trop gros, malhabiles. Et même quand on s’adressait à lui, il avait souvent du mal à comprendre ce qu’on lui disait. Le langage avait changé, aussi, non ?

Il rêvait d’un monde pourtant simple lui semblait-il, celui qu’il avait connu un temps. Réparer des mécaniques du lundi au vendredi dans la journée pour l’entreprise qui l’employait, bricoler chez lui ou au jardin en fin d’après-midi, dîner puis regarder un film avec sa femme, retrouver les copains au pub le vendredi soir, au match le samedi, déjeuner en famille le dimanche, et parfois organiser une bonne partie de pêche avec des proches. Pourquoi n’était-ce plus possible ? Il ne voulait aucun privilège. Il souhaitait cette vie heureuse à tout un chacun et c’était un objectif qui lui semblait réaliste puisqu’il avait été réalisé, autrefois.

Mais ça ne marchait plus : au travail, on lui imposait maintenant de ne pas passer plus de 30 minutes sur une machine, d’en contrôler au moins douze par jour, et de remplir deux feuilles pour chacune. C’était ridicule, révoltant. Comment faire du bon boulot dans de telles conditions ? Du coup, il rentrait énervé, sa soirée était gâchée. Il bricolait encore un peu, mais c’était plus compliqué maintenant, avec l’électronique et les normes à respecter. Sa femme passait sa vie sur son téléphone et sur une « tablette » à regarder, souvent à commander, des fringues ou des bijoux. La boutique qu’elle tenait dans la galerie du centre commercial ne lui suffisait plus apparemment, elle disait que tout se passait par internet maintenant. Internet, toujours internet, ça commençait à le faire sacrément chier, ce truc !

La télé aussi partait en couille. Maintenant, c’était plus des pubs entre les films, mais des films entre les pubs. Les films d’ailleurs, ce n’était plus des films, mais des séries. C’était jamais fini, il fallait suivre ça sur plusieurs semaines, on savait jamais où on en était. Et puis les infos, maintenant y’en avait partout et tout le temps. On n’y comprenait plus rien. Les journalistes s’excitaient pour n’importe quoi, ils étaient tous hystériques. Sa fille lui avait dit qu’ils prenaient de la cocaïne, c’était sûrement vrai. Dans le temps, après un bon film il dormait bien. Maintenant, tous ces gens qui gueulaient, les acteurs aussi bien que les présentateurs – on disait animateurs –, ça lui donnait mal à la tête.

Il allait encore au pub le vendredi soir, mais là-bas aussi il y avait des écrans. Heureusement, ils passaient plutôt du sport. L’emmerdant, c’est que les copains aussi avaient leur écran, de téléphone ; il savait pas bien ce qu’ils foutaient avec, n’empêche qu’ils ne l’écoutaient plus que d’une oreille. Et puis tout le monde avait toujours l’air pressé. Pourquoi on restait pas tranquille comme avant, à parler, à rigoler, à siroter, à jouer aux cartes ou au billard ? 

Au football, les règles du jeu n’avaient pas changé, heureusement. On en parlait pourtant, de les « faire évoluer », ça pourrait bien arriver. Ce qui avait déjà changé en revanche, et pas qu’un peu, c’était le prix du billet : multiplié par 5 en 20 ans. Pour une simple place en tribune, assez haute, un peu excentrée. D’accord, le stade avait été refait et agrandi, mais quand même : si on ne pouvait plus y aller, à quoi ça servait d’avoir un truc magnifique ? Et désormais, on payait aussi pour garer sa voiture, 12 unités, rien que ça.

Aux repas de famille là encore, chacun avec son écran, ne pensant qu’à montrer sa photo à l’autre, se fichant bien de ce qu’on lui racontait. Et tous ces bruits de sonnerie ou de bips pendant le repas, franchement, c’était poli, ça ? Les gens ne se rendaient pas compte de ce qu’ils étaient devenus ? Même sa femme, même sa fille… Y’avait que lui, il était complètement largué.

Son moral prit un coup supplémentaire quand, un dimanche après-midi, alors qu’il était allé à la rivière avec sa canne pour se vider la tête, il avait été arrêté par un cordon et des panneaux sur lesquels étaient inscrits : « Rivière polluée, interdit de pêcher ». Ben mince alors ! Ça faisait 45 ans qu’il pêchait là ! Il se renseigna le lundi au bureau de la police, on lui expliqua qu’on avait trouvé des teneurs en plomb significatives lors des derniers relevés. Du plomb ? Il avait demandé d’où cela pouvait venir. Le type du service de l’eau lui dit qu’on ne savait pas, « peut-être le chantier pour la nouvelle zone d’activités high tech, en amont ». Il n’osa pas demander ce qu’était cette « zone d’activités high tech », mais il sentit une nouvelle arnaque dans cette appellation, qui en plus l’empêchait de pêcher.

La coupe était pleine et son cœur était vide. Faute de pouvoir prendre sa canne et lancer sa ligne, il poussa la porte du marchand d’armes. Il acheta un fusil, ainsi qu’un revolver, car un fusil était inutilisable en certaines circonstances. Le commerçant lui offrit les premières munitions et lui fit signer une déclaration, qui serait envoyée à la police, c’était la procédure. Pas de problème. Pourquoi ces achats ? Il ne le savait pas. Mais il sentait qu’il fallait se préparer. Ça déconnait trop pour que la catastrophe ne soit pas imminente. Restait à savoir contre qui utiliser les armes : lui-même ou les autres ? Cette question ne l’inquiétait pas : la réponse s’imposerait le moment venu. 



27 octobre 2023

 

Le sacrifice du lieutenant Armand

(en hommage au lieutenant-colonel Arnaud Beltrame)

 

 (environ 7 minutes de lecture)

Est-ce qu’il n’avait vécu que pour parvenir à ce moment ? Est-ce que des années de travail pouvaient se concrétiser en une demi-journée ? La tension fut telle en ce vendredi de mars entre 10 h 37 et 14 h 23 qu’il ne put y réfléchir. Mais à plusieurs reprises au cours de ces heures dramatiques, il eut conscience d’une sorte d’aboutissement, en tout cas d’une logique.

Quand, alors qu’il arrivait dans la cité HLM où deux hommes avaient été abattus avant que le meurtrier dérobe leur voiture, on l’appela pour lui signaler que des militaires qui couraient venaient d’être pris pour cible et que l’un d’entre eux était mort, le lieutenant Armand comprit la nature de l’acte et l’importance de la menace. Comme tous les gendarmes et policiers de France, il y était préparé, du moins autant qu’il est possible de l’être. Il était improbable que la menace surgisse dans un secteur aussi peu dense que la commune de 5000 habitants dont il dirigeait la brigade, et pourtant, ce matin comme les autres, elle surgissait.

Il ne pouvait s’y dérober. Et il ne le voulait pas. Le responsable opérationnel de la sécurité publique dans la circonscription, c’était lui. C’était lui qui, à 42 ans, avait la formation, l’expérience, et plus encore la volonté, pour protéger les citoyens face à un danger de type terroriste. Certes, le PSIG de Carcassonne et le GIGN allaient arriver, mais il ne pouvait se permettre de les attendre. Il devait agir au plus vite pour empêcher le fanatique de poursuivre sa folie meurtrière. Déjà 3 morts à son actif. Comment était-ce possible ?

Il s’agenouilla un instant près du militaire. C’était le troisième homme qu’il voyait atteint par balle ce matin. Il posa la main sur le bras inerte, plus pour se retenir lui, de pleurer, de vaciller, que pour réconforter un mort qui ne sentait plus rien. Le lieutenant Armand se remit debout. Les pompiers étaient là, des renforts arrivaient, il fallait quadriller le secteur et organiser la poursuite. Talkie walkie, téléphone mobile, radio du véhicule, téléphones de ses adjoints : il utilisa les moyens à sa disposition, là, en pleine rue. On ne pouvait se payer le luxe de rentrer à la brigade. Il s’efforçait d’être précis, assuré, alors qu’il dirigeait une opération qu’il n’avait jamais menée, ni même exécutée. Mais c’était ça la compétence, justement : savoir se comporter devant ce qui était nouveau, imprévisible, insaisissable.

– Chef, un homme vient d’entrer au Super U. Il a tiré des coups de feu.

Un frisson traversa son corps, du ventre à ses tempes en passant par son cœur. « Au moins, je sais où tu es », pensa-t-il. Avant de monter en voiture avec une équipe, il donna d’autres ordres. Il ne fallait pas relâcher le quadrillage, ils étaient peut-être plusieurs. Heureusement, toute la compagnie était maintenant mobilisée, il n’était plus seul avec les 8 hommes et 3 femmes de son unité.

Sur le parking du supermarché, une trentaine de personnes s’étaient attroupées. Il s’agissait de clients, qui n’avaient pas pu entrer, ou qui avaient pu sortir quand le terroriste était entré. Les paroles étaient confuses, mais le lieutenant en déduisit que des coups de feu avaient été tirés et que des gens avaient été touchés. Des gendarmes de la brigade voisine arrivèrent. Le lieutenant déploya des agents autour du bâtiment. Puis il chercha à entrer en contact avec la directrice de l’établissement. On lui donna le numéro, qu’il composa. Personne ne répondit.

Il regarda le bâtiment, s’approcha, tenta de réfléchir, de faire abstraction de l’agitation autour de lui. Il était en train de réaliser que, maintenant, il n’allait pas seulement devoir diriger, mais agir, lui. Monter au feu. En première ligne. Comme un soldat. Et c’est ce qu’il était. Un chef était avant tout un combattant, ou alors il n’était pas digne d’être un chef.

Il comprit qu’il fallait entrer dans le magasin. Pour voir et pour parler. L’homme était un jusqu’au-boutiste, il l’avait prouvé ce matin. Et on connaissait le comportement des terroristes islamistes. Il ne fallait pas attendre, où il y aurait d’autres victimes. Il fallait entrer, et c’est lui, le lieutenant Armand, qui allait entrer.

– Téléphone-moi, dit-il à son second.

– Hein ?

– Appelle-moi, maintenant, fais sonner mon téléphone.

L’homme s’exécuta. Il ne comprenait pas où son chef voulait en venir, mais il lui faisait confiance. Le lieutenant était respecté de ses hommes, qui louaient sa droiture, sa bonté, son engagement sur le terrain. Jamais il ne les laissait face à un danger sans exiger pour lui-même le comportement le plus difficile. Et en ce jour cauchemardesque pour tous, le lieutenant était là, devant.

Quand la sonnerie se fit entendre, le lieutenant prit la communication. Il ne porta pas l’appareil à l’oreille mais dit à son second et aux hommes autour de lui :

– Les gars, écoutez-moi. Je vais entrer dans le Super U, les mains en l’air et sans arme. Je vais lui demander de libérer tout le monde et de me garder moi. Il acceptera ou pas, mais en tout cas j’aurai une idée des lieux, et avec ce téléphone que je vais laisser allumé, vous entendrez ce que nous dirons, je tâcherai de décrire les choses, pas de manière trop explicite pour qu’il ne se doute de rien.

– Ne faites pas ça, chef.

– Il le faut. Pendant ce temps. Beyraud, Chalmutel et Oscillano, avec les gars du PSIG, voyez si vous pouvez par l’arrière rejoindre le bureau de la direction et les caméras de surveillance. Si oui, localisez le type, et progressez vers lui en évacuant les clients. Prenez le bélier, au cas où il s’enferme.

Le lieutenant mit son téléphone dans la poche de son pantalon, sortit son revolver de son étui, qu’il remit à son second. Leurs regards se croisèrent une seconde ; les deux hommes étaient conscients du risque pris, considérable. Chacun regarda le lieutenant  Armand s’avancer. Les portes du supermarché s’ouvrirent, on vit le chef lever les bras et disparaître dans la gueule du loup.

Son regard embrassa le maximum d’informations d’un seul coup : le terroriste qui tenait le poignet d’une caissière dans une main, un revolver dans l’autre, un fusil-mitrailleur de type kalachnikov en bandoulière, un corps allongé près d’un rayon, une trace de sang dans l’allée centrale, à deux mètres du lieu où se tenaient le terroriste et son otage. Il avait tué, encore. C’était un carnage. 

Où étaient les autres ? Le personnel, les clients ? Cachés au fond du magasin ? Ce vide et ce silence renforçaient l’absurdité de la scène. À quoi cela rimait-il de tuer des personnes prises au hasard, isolées ? Pourquoi exécutait-il ce numéro dément alors que personne ne pouvait le voir ? Ces jeunes radicalisés étaient malades, malades pour deux raisons selon lui : le manque de structure familiale, d’amour et d’autorité parentale, ainsi que les indécences médiatiques et télévisuelles, qui nourrissaient un terrible ressentiment chez ceux pour qui les luxes et les beautés dévoilés étaient inatteignables. 

Pour éviter le tremblement – il ne pouvait éviter la peur –, le lieutenant s’arrêta, et, les bras bien en l’air, lança pour être entendu :

– Lâche-la, s’il te plait. Je prends sa place.

L’homme serra la femme contre lui, braqua le pistolet sur sa tempe, et cria. La femme cria aussi, et le lieutenant entendit un autre cri, quelque part dans le magasin. Il y avait donc des personnes vivantes – blessées ? – juste là.

– Tu joues à quoi, sale flic ?

– Je ne joue pas. Je viens à toi sans arme et les bras en l’air. Libère-la, elle n’a rien fait de mal. 

L’homme sembla hésiter, puis il dit :

– Approche, sale flic. À la première embrouille, je vous châtie tous les deux. J’en ai déjà tué plusieurs, tu sais.

Oui, le terroriste avait déjà tué plusieurs personnes, Armand l’avait constaté. Arrivait-il trop tard ? Oui, on arrive toujours trop tard. Mais il fallait sauver ce qui pouvait l’être, ne serait-ce qu’une personne. Et arrêter ce malade. Armand approcha. Il devait se concentrer sur le lieu et le moment présents, ne pas penser au-delà. Il s’arrêta à un mètre de l’homme et répéta :

– Lâche-là, s’il te plait. Je suis là, sans défense, je peux prendre sa place.

La femme tremblait de tous ses membres, elle avait visiblement vomi et uriné, elle tenait difficilement debout. L’homme la lâcha et elle s’avança vers la sortie, trébuchant, trop bouleversée pour regarder Armand qui comprenait son désarroi. 

– Amène-toi, dit l’homme. Viens par là et passe devant.

Mince, il l’emmenait ailleurs. Il le conduisit dans un local au rez-de-chaussée, qui semblait une salle technique, avec des machines informatiques. 

– Pourquoi tu nous mets dans ce local technique ? Au milieu des ordinateurs ? demanda Aamand, espérant être entendu de ses collègues via le téléphone.

– Tu veux peut-être commander, sale flic ? Oublie pas que c’est moi qui décide, moi qui vais faire sauter ta petite tête de merde quand j’en aurai envie ! Tu comprends, chien ?

Parlant ainsi, le terroriste cogna le canon du revolver contre la tempe du lieutenant, qui sentit aussitôt un hématome se former dans cette partie du visage où circule beaucoup de sang. 

Le fou le secouait par la manche, les faisait tourner sur eux-mêmes dans cette pièce trop petite, où ils allaient vite manquer d’air. Armand cherchait à capter le regard de son interlocuteur, mais celui-ci ne le regardait pas en face, ne posait jamais ses yeux sur lui.

Ils restèrent comme ça une minute ou deux. Sans doute le terroriste ne savait-il plus quoi faire. C’est le moment de parler, se dit Armand. Il faut que je lui parle. Il faut toujours parler. Mais le fou ne lui en laissa pas le temps :

– Fais bien gaffe, sale flic, essaye pas de me baiser ! De toute façon, tu vas mourir.

Le lieutenant enregistra cette affirmation. Il lui sembla qu’elle montrait une réelle détermination. Et en effet, lorsque la porte vola en éclats, le tueur fou l’eut, cette détermination, pour planter un couteau dans la gorge du lieutenant, et non pas pour appuyer sur la gâchette, ce qui fut la dernière surprise d’Armand. D’où sortait ce couteau ?

Le lieutenant vomit du sang, s’étouffa. Les coups de feu retentirent. Le terroriste s’effondra. Les collègues d’Armand se précipitèrent près de lui. Il parvint à leur sourire. Puis il perdit sa respiration, ferma les yeux. Il sut que l’heure était venue. Il était croyant, lui aussi. Mais avaient-ils le même dieu, le terroriste et lui ? Et si Dieu n’existait pas ? Et s’ils s’étaient trompés ?

Tout ça n’avait pas beaucoup de sens, mais Armand avait fait ce qui lui semblait le mieux. Il perdit connaissance et ne revint jamais à lui.



20 octobre 2023

 

Scène de ménage

 (environ 3 minutes de lecture)

– Dis, tu m’aimes ?

– Mais oui, je t’aime.

– Alors pourquoi tu me le dis pas ?

– Je te le dis tout le temps.

– C’est pas vrai.

– Qu’est-ce qui est important pour toi : l’amour ou les mots ?

– L’amour, bien sûr. Mais les mots comptent, aussi ! Les mots traduisent le sentiment.

– Ou le trahissent.

– Quand les mots ne correspondent pas au sentiment, on le sent.

– « Celui qui parle ne sait pas, celui qui sait ne parle pas ».

Elle le regarda d’un œil torve.

– D’où tu sors cette chinoiserie ?

– Lao Tseu.

– Eh bien Lao Tseu n’a rien compris aux femmes, ni même au besoin de tout un chacun d’être rassuré quant aux sentiments que lui porte l’être aimé.

– Il n’y a pas d’amour, mais des preuves d’amour, c’est ça ?

– C’est ça.

– Notre vie commune, mes attentions à ton égard, l’intérêt que je ressens pour ce que tu fais, ce que nous partageons, sont des preuves quotidiennes et sans cesse renouvelées de notre amour.

– Je ne te parle pas de notre amour, mais de ton amour pour moi !

C’est lui, cette fois, qui la regarda d’un œil suspicieux. Était-elle sincère ou de mauvaise foi dans son indignation ? Il hésitait entre le rire et le sérieux.

– Comment se fait-il qu’après cinq ans tu n’aies pas confiance ? Ce doit être terrible de vivre en permanence dans le doute.

– C’est ce que je me tue à t’expliquer !

– Et le meilleur moyen de t’ôter ces doutes, c’est de te dire « je t’aime » vingt fois par jour ?

– 10 me suffiraient.

Il s’esclaffa :

– C’est ridicule ! 

– C’est fondamental.

– Mais c’est le comportement qui compte ! L’exemplarité. Rien dans mon comportement ne peut laisser le moindre doute quant à l’amour que j’ai pour toi.

– Je ne vois pas tout.

Il écarquilla les yeux.

– Qu’est-ce que tu insinues par là ?! Que je te cache des choses ?

– Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne te vois pas entre 8 heures et 19 heures. Et tu découches plusieurs fois par mois !

– Je découche quand je suis en déplacement professionnel ! Et oui, je travaille tous les jours. Toi aussi, je te signale. Heureusement.

– Ça te laisse beaucoup de temps où tu peux ne pas m’aimer.

Il manqua s’étrangler :

– Où je peux ne pas t’aimer ?! Mais je n’ai pas besoin de te voir pour t’aimer ! Au contraire, même !

Elle s’exclama :

– Comment ça, au contraire ?! Tu me vois trop ? Voilà autre chose !

– Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit ! Je dis que si nous étions tout le temps l’un sur l’autre, que si nous n’avions pas chacun des activités propres, nous nous énerverions.

– Eh bien moi ça me pèse, tous ces moments où on n’est pas ensemble. Même le week-end, tu t’absentes au moins une demi-journée !

– J’ai un engagement bénévole, je donne quelques heures pour les plus démunis, ce n’est pas la mer à boire !

– C’est du temps en moins.

– Ne dis pas de bêtises. On est ensemble plus de cent heures par semaine. Quatre heures de plus ou de moins ne changeraient rien.

Ils réalisèrent, au même instant mais séparément, qu’ils s’étaient éloignés de la requête initiale, les mots, sans doute parce que la demande de « je t’aime » traduisait un besoin plus profond. D’instinct, ils décidèrent de changer de ton et d’arguments. 

– Bref, dit-il plus doucement, tu veux des mots, du temps et de l’attention…

Elle esquissa un sourire.

– Oui.

Il s’approcha d’elle et l’enlaça.

– Et si l’essentiel était les gestes ?

– Tu veux dire les actes ?

Il la serra plus fort et l’embrassa dans le cou.

– L’amour est aussi un acte.

– Là, nous sommes d’accord.

 



29 septembre 2023

 

Des like, des love, des larmes

 

 (environ 3 minutes de lecture)

Aurore savait que c’était dangereux, toutes ces publications. Pas à cause de leur contenu – qu’est-ce que ça pouvait faire qu’on la voie en maillot ou qu’elle montre ses filles ? –, mais parce qu’elle devenait dépendante des like. Sûr qu’elle était accroc. Elle devait le reconnaître. 

Après un post, elle attendait une heure ou deux, et puis elle regardait. 30, 50, 80, 100, 150… Elle passait parfois les 200, quand elle était particulièrement canon, ou particulièrement maman. Les gens kiffaient autant les seins que les enfants. Bizarre. Quand elle changeait sa photo de profil, elle taquinait les 300. Son record était à 364 (159 like, 126 love, 79 Waouh), pour un selfie bateau, elle cheveux au vent sur le premier étage de la Tour Eiffel, avec Paris en fond à la tombée du soir. La lumière peut-être, ou son décolleté.

364 sur 1037 amis, ça faisait pas tant que ça, en fait. À peine un tiers. Ils étaient où les autres ? Ils l’aimaient pas ? Ils la trouvaient pas jolie ? Les fidèles se limitaient à une cinquantaine ; ils auraient liké une photo de pâté pour chiens si c’était elle qui l’avait publiée. Mais 50 sur 1037, c’était humiliant, non ? Et on appelait ça des amis ?

Ce qui l’angoissait encore plus, c’est la rapidité avec laquelle on tombait dans l’oubli. Passé 24 heures, 36 maxi, c’était mort. Plus personne ne voyait ce qu’on avait publié. C’est pour ça qu’il fallait y revenir, souvent, si on voulait exister. Un réseau, ça s’entretient. Même après un buzz, faut pas laisser refroidir, sinon on croit que tu te la pètes.

Aurore n’abusait pas. Genre, 3 ou 4 posts par semaine. Sauf des moments délire, où elle pouvait en balancer une demi-douzaine dans la soirée, quand elle sentait que ça prenait et que y’avait du répondant. Mais ça, ça comptait pas.

Alors ces fois où elle se chopait à peine 50 like pour une photo et un bout de texte, ça la déprimait carrément. L’ingratitude, putain…

Un soir, en balayant son fil, elle aperçut une publication postée « à l’instant ». Sous la photo en gros plan d’un pistolet pointé sur le lecteur, était écrit : « Ce post-là, vous allez peut-être l’aimer, mais ce sera trop tard : je serai morte ». C’était une certaine Morgane Balzi, une fille qu’elle ne connaissait pas, mais qu’elle avait dû demander en amie, au début, quand elle voulait étoffer sa liste. Elle apercevait ses trucs de temps en temps, mais jamais elle n’en avait liké un. C’était rare qu’Aurore s’arrête pour liker quelque chose ; tout ce nombrilisme… 

Sans réfléchir, à l’instinct, elle commenta : « Fais pas ça ». D’autres commentaires apparurent ensuite : « Ta le blues, sa arive, craq pas ». « C’est vrai qu’on prent pas le temp de regardé ce que font les autres, c con. Mais te tire pas une balle pour sa ». « Ta raison de nous alertés, on est tous égoïstes. Courage, on et avec toi… » Une heure après, Morgane avait 45 commentaires, 63 like, 59 love et 36 larmes. Le lendemain matin, 72 commentaires, 106 like, 102 love et 62 larmes. 

Le lendemain soir, une autre publication apparut en provenance du compte de Morgane : « Je suis la maman de Morgane. Merci pour vos like et vos commentaires, mais Morgane avait raison : c’est trop tard. Si vous aviez liké une fois de temps en temps ce que publiait Morgane – elle-même likait toutes sortes de messages – elle n’aurait pas sauté par la fenêtre hier soir. Si vous voulez lui rendre hommage, réfléchissez à votre comportement sur ces réseaux où vous êtes bien peu sociaux ». 

Aurore demeura un moment immobile devant ce message. Elle était consternée. Car concernée. Sûr qu’elle était visée. D’abord par Morgane, ensuite par sa mère. Pas une seule fois elle avait liké Morgane, alors que Morgane l’avait likée, et même lovée, plein de fois. Mon Dieu, Morgane s’était tuée… Aurore sentit les larmes, des vraies, venir à ses yeux. Qu’est-ce qu’elle avait fait, putain ? Ou plutôt jamais fait ? Jamais un like à une fille sympa, qui demandait pourtant pas grand-chose. C’était impardonnable.  

C’est pendant la nuit qu’elle trouva ce qu’elle allait faire : liker au moins dix posts chaque fois qu’elle en publierait un. Et prendre le temps de regarder la photo ou la vidéo et de lire le texte s’il y en avait. 1 pour 10, ce serait le tarif.

Aurore exécuta sa punition pendant un mois. Mais elle était toujours si mal au bout de ce mois qu’elle prit une décision radicale : elle ferma son compte. Un autre mois plus tard, elle allait mieux ; elle s'était donné une chance de découvrir les vertus de l’altruisme et de l’oubli de soi. 



22 septembre 2023

 

La place des deux amies (et du hasard dans la vie)

 

   (environ 12 minutes de lecture)

Elles étaient deux filles assises sur le dossier d’un banc, les pieds sur les planches. Elles avaient une vingtaine d’années. Elles devaient travailler dans un magasin du coin. Elles venaient ici – une mini-place sans nom sur laquelle donnait la fenêtre arrière de mon cabinet – presque tous les midis, avec un sandwich et une bouteille. Je passais devant elles de temps en temps, en allant moi aussi chercher de quoi me restaurer chez le boulanger. On se saluait, mais je n’osais pas leur demander qui elles étaient. Je leur avais simplement dit, une fois :

– C’est bien que vous soyez là. Vous donnez de la joie à cette place.

– Ça, c’est gentil ! m’avaient-elles répondu, contentes. Merci.

Depuis, on se saluait en souriant, parfois un petit mot, rien de plus. J’avais juste appris leur prénom : Nadia et Sonia. Elles avaient l’air si engagées dans leur dialogue, si tournées l’une vers l’autre, que je ne voulais pas les déranger. Et puis je commençais à atteindre un âge où on est vite suspect dès qu’on s’adresse à des filles. J’aurais été dépité qu’elles me trouvent lourd et changent le lieu de leur pause déjeuner.

Elles parlaient de manière animée. Parfois, l’une se levait, sautait du banc et se mettait face à l’autre, accompagnant ses paroles de mouvements de bras. Parfois aussi, elles se taisaient, quand elles sentaient le besoin de temps pour laisser un échange résonner en elles et nourrir leur intelligence. Je m’en rends compte maintenant : c’était en 2001, avant l’invasion du téléphone, quand on savait encore écouter son interlocuteur.

Un jour, elles ne sont plus venues. D’autres personnes s’asseyaient de temps en temps sur le banc, mais aucune avec la même régularité, ni avec le même talent, que Nadia et Sonia. Elles me manquaient. Et puis le temps a passé, j’ai moi-même, trois ans après, déplacé mon cabinet et quitté la place.

 Elles étaient sorties de ma mémoire quand, un jour, allant déposer des vêtements au pressing, je tombai nez à nez avec Nadia. Douze ans s’étaient écoulés. Son visage avait changé, bien sûr, mais je la reconnaissais.

– Vous ne vous souvenez pas de moi, mais moi je me souviens de vous. Vous veniez avec votre amie sur la petite place, je crois qu’elle n’a pas de nom, derrière le palais de justice, près de la rue Gambetta. 

Ses mouvements s’arrêtèrent. Son visage se durcit. Elle sembla contrariée. Déstabilisé, j’ajoutai :

– Vous ne voyez plus votre amie ?

– Non… C’est loin tout ça…

Visiblement, elle n’avait pas envie de se remémorer ce qui pour moi était agréable, mais semblait douloureux pour elle. Sa tristesse me chagrinait, et je voulus essayer de modifier son humeur :

– Vous aviez toujours plein d’énergie, et vous parliez tout le temps l’une avec l’autre ! Et vous vous écoutiez. Il y avait une grande complicité entre vous.

– C’est beau, la jeunesse…

Elle avait dit ça sur un ton qui m’avait glacé. Elle n’y croyait pas, elle paraissait ne plus croire en rien. Je n’avais pas insisté.

– 17 euros, s’il vous plait.

J’avais payé, pris mon ticket, et, n’ayant pas réussi à capter son regard, j’étais parti. Elle, autrefois joyeuse et volubile, avait empêché tout dialogue. 

En continuant ma tournée en centre-ville, je me suis demandé ce qui avait pu se passer, quelle était sa vie, et quelle était celle de son amie. Quand, trois jours plus tard, je suis retourné au pressing récupérer mon costume et ma chemise blanche, j’ai sorti la question que j’avais préparée :

– Excusez-moi, je suis indiscret, mais vous étiez importantes pour moi quand vous veniez sur la place avec votre amie. Je sais que vous travaillez là, maintenant. Est-ce que je peux vous demander si vous avez des enfants, si vous êtes mariée ?

La collègue de Nadia, qui repassait, entendit mes paroles et me regarda d’un œil suspicieux. Je ne cillai pas.

– Je suis mariée, répondit Nadia. J’ai trois enfants.

– Eh, c’est formidable ! Vous n’avez pas perdu de temps !

La réponse fut cinglante :

– Je crois que j’aurais dû en perdre un peu plus.

J’essayai de ne pas me démonter :

– C’est sûrement beaucoup de fatigue… Mais vous verrez les bons côtés bientôt…

 Elle ne répondit pas. J’avais préparé une deuxième question.

– Et Sonia ?

– Elle habite à Paris. Elle voyage. 

– Pour son travail ? Dans quel domaine ?

– La parfumerie. C’était son rêve, elle l’a accompli. On la voit sur internet.

– Vous pouvez me dire quel est son nom de famille ?

– Hemdouch.

Je la remerciai, à peine réconforté par les quelques mots qu’elle avait consentis, me jurant de revenir au pressing.

Dès mon retour à la maison, je tapai Sonia Hemdouch sur Google. Plusieurs photos apparaissaient et les liens à son nom recouvraient toute la page. Je commençai par les photos. Elle était méconnaissable, et pourtant c’était elle, aucun doute. Mais elle était maquillée et habillée comme un mannequin, avec un look plus marqué femme d’affaires, ce qu’incontestablement elle était. Elle travaillait pour Givenchy, ancienne maison de haute couture devenue marque référence du luxe et de la beauté à la française au sein du groupe LVMH. Sonia était responsable du développement de la marque en Afrique, au Proche et au Moyen-Orient. Plusieurs articles parlaient d’elle, notamment dans Vogue, Elle et Marie-Claire. 

– Ça alors… me dis-je. La fille qui mangeait chaque midi un sandwich sur un banc avec sa copine dans notre petite ville est, douze ans plus tard, une ambassadrice du luxe français de par le monde ! Comme quoi…

J’avais à peine fini ma consultation qu’une idée envahit ma tête. Je cherchai dans les publications reliées à Sonia des coordonnées mail ou téléphone. Sans succès. J’appelai alors le siège de Givenchy, et, après différents aiguillages et une coupure, je finis par tomber sur un secrétariat où l’on me dit qu’il était impossible de me passer Mme Hemdouch, mais où l’on m’assurait que mon message lui serait transmis si je voulais bien le laisser. Alors je dictai :

– Dites-lui s’il vous plait que je l’appelle au sujet de son ancienne amie Nadia, à Cholet. Qu’elle retrouvait tous les midis sur une petite place. J’ai quelque chose d’important à dire à Sonia, mais elle ne doit pas contacter Nadia avant. C’est une surprise.

La « surprise », que je n’avais pas préméditée, sembla rassurer la secrétaire. Je laissai mes coordonnées mail et téléphone. 

Sonia mit quatre jours à me rappeler, mais je n’en mis que trois de plus pour me retrouver dans son bureau à Paris. Elle était époustouflante, de classe autant que de beauté, d’assurance plus que d’arrogance.

– Je crois que je vous reconnais, me dit-elle. C’est vrai qu’on était pas mal, sur cette petite place ! C’était paisible. Par moments, j’aimerais bien m’y retrouver… 

Quel contraste avec la réaction et l’attitude de Nadia… L’une aimait sa vie et ses souvenirs, l’autre pas.

C’est ce que j’expliquai à Sonia, concluant comme ceci :

– À un moment, les hasards de l’existence, ou la force plus grande de l’une, qui est aussi un hasard, ont fait que vous vous êtes épanouie, tandis que Nadia s’est refermée. Ce n’est pas qu’une question de réussite sociale. Nadia pourrait être très heureuse avec ses trois enfants et son travail d’employée. Mais elle ne l’est pas. Moi, je suis médecin, et mon métier est de soigner les gens. Je voudrais soigner Nadia, mais je ne le peux pas. Vous le pouvez. 

– Mais je ne suis pas médecin ! Ni psychologue !

– Vous êtes beaucoup mieux. Vous êtes son amie de jeunesse et vous êtes un modèle d’ascension professionnelle. Un bel exemple pour toutes les filles de 20 ans, et particulièrement pour les jeunes femmes d’origine maghrébine qui subissent les affres du machisme et de la religion. En plus, vous promouvez votre marque dans des pays où la féminité est bannie, condamnée !

– Oui, c’est compliqué au niveau sécurité. Dans certains pays, je travaille avec une protection rapprochée.

– C’est d’autant plus remarquable. Ma suggestion est la suivante : vous appelez Nadia…

– On ne s’est pas parlé depuis au moins 5 ans !

– Raison de plus. Vous lui dites que vous regrettez de ne pas l’avoir fait avant, mais que vous voulez venir déjeuner avec elle à Cholet, comme au bon vieux temps. Et là, vous lui demandez comment elle va. Si je ne me trompe pas, ça ne va pas fort. Alors vous lui proposez un travail.

– Un travail ? On n’a rien à Cholet. À Nantes, je peux peut-être voir avec des boutiques partenaires. Mais c’est pas moi qui décide.

– Vous trouverez, j’en suis sûr. Surtout que ce n’est pas pour tout de suite. Ses enfants sont encore petits. Ce qu’il faut, c’est qu’elle ait une perspective. Et une amie. Ce sont les deux choses qui lui manquent, et qui manquent à tout le monde quand on ne les a pas : une perspective et une amie.

Sonia se leva, par besoin sans doute d’assimiler ce que je lui disais. 

– Vous croyez pas que vous vous faites un film dans votre tête ? me dit-elle en riant.

Je me levai à mon tour et répondis.

– Peut-être. Mais quand on peut transformer la vie en film, il faut le faire.

Je me suis éclipsé assez vite. Je ne voulais pas en rajouter, pas arracher de promesse. J’avais fait mon devoir, à Sonia d’accomplir le sien.

Je retournai au pressing trois semaines plus tard. Nadia semblait encore plus triste que la première fois. Je dis juste :

– J’ai regardé sur internet. Sonia, c’est vrai qu’elle a un beau parcours. 

– Eh oui, elle nous a oubliés maintenant. Ça vous fera 15 euros.

Je ressortis chagriné. Sonia n’avait pas appelé, c’était clair. Mon message n’était pas passé, elle ne l’avait pas compris. Ou avait estimé qu’elle n’avait pas à le prendre en compte.

Déçu, je ne revins pas au pressing. 

Un mois plus tard, un vendredi à 13 heures, alors que je sortais de chez mon dernier patient de la matinée, je consultai mon smartphone. J’avais reçu un mms d’un numéro inconnu. La photo me sauta au visage. C’était un selfie, enfin un selfie à deux : Sonia et Nadia assises sur le dossier du banc de le petite place, rayonnantes. Le texte d’accompagnement était le suivant : « Merci de nous avoir réunies. Aujourd’hui on a trop de choses à se dire, mais la prochaine fois on vous invite à prendre un café avec nous. Sonia et Nadia ».

Je les ai regardées un moment, ému jusqu’au plus profond de moi, puis j’ai regardé le ciel et des larmes se sont mises à couler. 

Elles m’ont en effet invité à prendre un café, deux mois plus tard. Nadia était transformée. Gaie, chaleureuse, intarissable. Et Sonia m’a dit :

– Vous savez pas ? Nadia va intégrer notre formation de responsable de magasin en fin d’année, elle a toute l’expérience qu’il faut. 

– Eh oui, la coupa Nadia en riant ; à Monoprix, j’étais au rayon parfumerie !

Je ris de bon cœur, moi aussi. J’étais heureux. À quoi peut bien servir un vieux type comme moi si ce n’est à mettre de l’huile dans les rouages quand il peut ? 

Chaque fois que je suis en centre-ville, je passe par la petite place, que j’ai baptisée la place des deux amies. Et je suis attentif aux personnes qui sont assises sur le banc. 

 



15 septembre 2023

 

Marrakech-Kiev (ou comment l'altruisme vient aux enfants)

 

   

(environ 15 minutes de lecture)

Chère Assia,

Alors toi aussi, ta maison s’est écroulée ? Et ton petit frère est mort ? Et ta maman blessée ? C’est horrible. On a regardé des reportages en classe, sur Youtube et sur une chaîne de télévision. Ce qui m’a le plus frappé, c’est que toutes les maisons sont démolies dans une seule région, alors que chez nous il y a des immeubles et des maisons par terre dans tout le pays, mais beaucoup d’autres sont intactes à côté. Sauf peut-être à Bakhmout. Et Marioupol. Et Zaporijia. Et dans le sud-est, où tout est détruit et plus personne ne peut vivre.

Je n’avais jamais entendu parler du Maroc avant samedi. Enfin je savais que c’était en Afrique, mais pas plus. Ça a l’air beau. Et chaud. Il y a la mer. Qu’est-ce que j’aimerais voir la mer… me baigner… bronzer. Et maintenant, est-ce qu’il va faire encore beau ? Ici, en Ukraine, on associe le malheur au froid, mais peut-être, sûrement même, qu’on peut être malheureux aussi quand on a chaud. J’espère que tu auras quand même chaud. C’est trop horrible d’avoir froid. Quand je pense que c’est déjà la fin de l’été, et que les Russes vont encore nous empêcher d’avoir du chauffage et de l’eau chaude, je me sens déjà malade.

C’est la maîtresse qui nous a dit de vous écrire, que chaque élève de notre classe devait écrire à un ou une élève d’une classe marocaine dans la zone du tremblement de terre. Elle dit que vous avez besoin de médicaments, de nourriture, de couvertures, mais aussi de mots et d’histoires qui viennent d’ailleurs, que non seulement vous serez contents de voir qu’on pense à vous, mais aussi de pouvoir nous répondre, et donc de raconter votre histoire. Elle croit beaucoup au pouvoir des mots et à l’importance des histoires. Peut-être. On est juste des enfants, on n'a plus de maison, presque plus de famille, mais on peut malgré tout faire quelque chose pour les autres. C’est une belle idée.

Je vais te dire toutes les questions que je me pose sur toi, tu verras si tu peux y répondre, et si tu en as envie : est-ce que tu as senti venir le tremblement de terre, je veux dire, juste avant que les murs commencent à s’écrouler ? Est-ce que vous avez crié ? Est-ce que tu as vu – excuse-moi c’est trop horrible, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à ça – ton petit frère mort, et ta maman blessée ? Ton grand frère et ton père, qu’est-ce qu’ils ont fait ? Est-ce que vous êtes sortis, et est-ce que vous avez vu quelque chose ou est-ce qu’il n’y avait plus d’électricité ? Est-ce que ensuite tu as aidé des gens à sortir de sous les pierres de leur maison ? Est-ce qu’il y a des pompiers et la police qui sont venus ? Comment vous faites pour boire ? Est-ce qu’il y a un hôpital ? Est-ce que tu as perdu toute tes affaires d’école ? Est-ce que tu es très triste ? Tu habites où, maintenant ?

J’ai encore plein de questions. J’espère que tu pourras me répondre. Il faut que je me présente en quelques lignes pour que tu saches qui je suis. Je m’appelle Luka, j’ai 10 ans et je suis en classe de 7e. J’habite à Ladan, près de la petite ville de Prylouki, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Kiev, la capitale du pays. J’ai un frère, Kyrylo, qui a 7 ans. Mon père est à la guerre. Il revient de temps en temps. Il a été blessé une fois. Mais il est reparti. Il ne parle pas beaucoup. On ne sait pas bien ce qu’il fait, mais Maman dit que c’est très dur. Moi, je lis tout ce que je peux sur la guerre, pour savoir ce que font les Ukrainiens pour résister contre ces horribles Russes, et ça me donne une idée de ce que vit Papa. Maman travaille dans un supermarché. Mais le supermarché a été touché par un missile, ça a été horrible. C’était la nuit heureusement, il y a quand même eu deux morts dans une maison à côté. Le plus dur, c’est le froid. Et le bruit. Par moments, on entend des sifflements très forts, c’est un missile. Parfois, une sorte de bourdonnement, c’est un drone. Et puis quelquefois, une énorme explosion. On va voir après, et on voit un immeuble en feu, ou une maison écroulée. Le pire, c’est de voir des blessés. Une fois j’ai vu une dame qui avançait dans la rue, ses habits fumaient, elle avait les bras écartés, on aurait dit une folle, elle est tombée d’un coup. Morte.

Je m’arrête là pour l’instant. Juste une dernière chose : on essaye de continuer l’école, on en a tous besoin, car là on peut parler, réfléchir, trouver un peu de calme, essayer de comprendre. Jamais j’aurais cru que l’école était si importante. Il faut dire que j’ai une super maîtresse, j’ai de la chance. C’est donc à elle que je confie cette lettre. Elle va l’envoyer avec toutes les autres de la classe à l’école de ton village. Qui doit être détruite. Mais il parait que l’ambassadeur fera suivre au directeur pour que ces lettres puissent vous être données dès que l’école reprendra, dans un autre endroit bien sûr. Puisque il n’y a plus d’électricité, sans doute plus d’internet, que la plupart de vos smartphones ont été cassés, le papier est plus sûr. J’espère que tu tiendras bientôt ces deux feuilles dans tes mains.

Je te souhaite beaucoup de courage. Je suis très triste pour ton petit frère et j’espère que ta Maman va guérir. J’espère te lire bientôt, Luka. 

––––––––––

Cher Luka,

Ta maîtresse a eu une bonne idée. Vos lettres nous ont fait du bien. Et elles montrent quelque chose qu’on ne doit pas oublier : même quand on est soi-même dans une grande souffrance, on peut faire quelque chose pour quelqu’un qui en a besoin. Alors on pense moins à son propre malheur, et alors notre vie retrouve un peu de sens. Ça aide beaucoup.

Tu vois, te répondre, juste essayer de trouver un moment, du papier et un crayon, une table qui tient debout, m’appliquer, essayer de ne pas faire trop de fautes, ça m’empêche de penser à tout le reste. Parce que, je sais pas si ça répond à une de tes questions, mais je crois que c’est ça le plus dur : ne pas pouvoir arrêter les pensées. Mon petit frère est mort, Maman est encore très blessée, on n’a plus de maison, on ne sait pas comment et où on va vivre, et je pense tout le temps à ces choses horribles. C’est très important bien sûr, mais je ne veux pas qu’il n'y ait que ça, je veux en sortir. Le tremblement de terre a eu lieu, le malheur est là, mais je ne veux pas que ma vie s’arrête.

Alors ta lettre est précieuse. Parce que c’est autre chose, justement. Il n’y a pas que nous sur terre, les habitants de la province d’Al-Haouz. D’autres gens ont des problèmes, et ils méritent notre attention, eux aussi. Et vous, les Ukrainiens, qui êtes bombardés tous les jours, vous avez de très gros problèmes. J’ai lu que les Russes avaient tiré en moyenne 30 000 obus ou missiles chaque jour depuis le début de la guerre il y a un an et demi. On peut dire que ça fait un tremblement de terre tous les jours depuis 500 jours. Ça fait réfléchir.

En parlant de réfléchir, ta lettre m’a fait penser à une autre question (promis je vais te donner des réponses après) : qu’est-ce qui est le plus terrible ? Mourir parce que des plaques tectoniques bougent et entrent en collision, donc parce que la nature est bien plus forte que nous et qu’on n’y peut rien ? Ou mourir à cause d’un horrible monsieur qui a décidé qu’un peuple lui appartenait et qui demande à ses soldats de tuer et torturer tous ceux qui défendent leur liberté ? Qu’est-ce qui fait le plus peur : la force des éléments ou la folie d’un homme devenu un monstre ? Je crois que l’homme me fait plus peur, car l’homme fait exprès de faire du mal, et il entraine plein d’autres hommes à faire du mal, tandis que la terre et les pierres ne sont que de la terre et des pierres, elles n’ont pas de volonté destructrice.  

Bon, j’en viens aux réponses. Je vais te dire comment s’est passée ma nuit du vendredi 8 au samedi 9 septembre 2023. Comme toi, j’habite dans un village, Azgour, près d’une petite ville, Amizmiz, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Marrakech, qui n’est pas la capitale du Maroc, mais une ancienne cité impériale, avec des remparts, de beaux jardins, une médina, dont tu as peut-être entendu parler, parce que beaucoup de touristes viennent du monde entier pour la voir. Pas loin de Marrakech, il y a une chaîne de montagnes, qui s’appelle l’Atlas. C’est là que se situe mon village, et c’est là que le tremblement de terre a frappé, ce qui surprend les spécialistes, car d’habitude c’est plutôt près de la mer que le mouvement des plaques africaine et eurasiatique provoque des séismes.

Dans notre village, tu dois savoir que nos maisons sont construites en terre et non pas en pierres. Enfin un peu des deux, mais les pierres sont en fait des briques de terre crue, et les murs sont souvent constitués d’une sorte d’argile mélangée avec de la paille, on dit du pisé, je sais pas si tu connais ce mot. Et ces maisons sont construites sans fondations solides. Pour les toits, on utilise des poutres en bois, du pisé encore, un peu de ciment parfois, et même des branchages. Il faut refaire l’étanchéité chaque année.

Le vendredi 8 au soir, je m’étais couchée vers 22 heures. Dans notre maison, il y a deux chambres, une pour les parents, une pour les enfants. Ce soir-là, mon grand frère n’était pas encore rentré, il était chez un ami, à Ouirgane. C’est un grand bruit qui m’a réveillée, 11 minutes après 23 heures. J’ai d’abord cru que ma mère avait fait tomber une casserole ou quelque chose comme ça. Mais le bruit a continué avec des craquements, et puis en même temps des cris, dehors. Et puis j’ai vite senti de la poussière, qui me piquait les yeux et m’empêchait de respirer. J’ai commencé à avoir très peur, mais je ne comprenais pas. Mes yeux se sont un peu habitués à l’obscurité et alors là j’ai compris : un des murs de la chambre s’était écroulé, en fait je voyais dehors. Et j’ai encore entendu des cris.

Je me suis levée, je n’ai pas trouvé mes babouches, et ça m’a gênée parce qu’il y avait des débris partout sur le sol. J’ai pensé à aller chercher des chaussures dans le placard, mais… il n’y avait plus de placard, il était parti avec le mur écroulé. Ça va peut-être te paraitre idiot, mais me retrouver pieds nus sans pouvoir marcher parce que tout blessait le dessous des pieds, ça m’a paralysée. J’ai quand même pensé à mon petit frère. Je l’ai appelé. Alors j’ai été jusqu’à lui, tant pis si je me faisais mal. Et là, horrible, son lit était basculé et enfoncé dans la terre. On est au rez-de-chaussée, il n’y a pas d’étage dans notre maison, mais une sorte de trou s’était formé, comme si la terre voulait l’avaler. J’ai appelé – Issam, Issam ! –, mais il ne répondait pas. J’ai essayé de l’attraper, j’ai juste pu toucher son épaule. Je ne voyais presque rien, la lampe ne fonctionnait plus.   

Je me suis dit : pourquoi Papa et Maman ne sont pas là à nous aider ? Ce n’est pas normal. Alors j’ai eu très peur et j’ai été vers la porte de la chambre, qui donne dans la pièce pour aller de l’autre côté dans la chambre des parents. J’ai découvert que le toit était tombé, je voyais les étoiles. Notre maison n’avait plus de toit… Je me coupais les pieds, j’avais mal, mais surtout peur. Je me suis mise à pleurer. Je crois que j’ai fait pipi dans ma culotte. J’ai jamais eu aussi peur de ma vie. J’ai réussi à aller dans la chambre de mes parents. Là, j’ai compris. Papa essayait de pousser une poutre en bois qui était tombée sur leur lit ; les jambes de Maman étaient dessous. 

– Aide-nous, ma fille. J’ai un bras qui ne marche plus, je n’y arrive pas tout seul.

Alors j’ai oublié toutes mes coupures au pied, j’ai oublié que je ne voyais rien, et j’ai aidé Papa qui était blessé à son bras, et jamais j’ai tiré aussi fort et plus jamais je tirerai aussi fort de toute ma vie. J’ai cru que j’allais m’arracher les épaules, mais on a réussi à sortir cette poutre. Maman était courageuse, mais elle avait tellement mal qu’elle ne pouvait pas s’empêcher de gémir, et par moments des cris lui échappaient. Quand les jambes de Maman ont été dégagées – on ne voyait pas bien, heureusement, car ses blessures étaient affreuses –, Papa a tout de suite demandé :

– Issam ! Où est Issam ?

– Il est coincé, j’ai dit. Son lit s’est enfoncé dans la terre.

– Reste près de ta mère, a dit Papa, essaye de trouver de l’eau. Et des chiffons. Serre très fort au-dessus de ses jambes. Il ne faut pas qu’elle saigne trop.

Et Papa s’est extirpé des gravats comme il a pu et il a été aussi vite que possible vers notre chambre, pieds nus lui aussi j’imagine. Tu vois, Luka, j’ai compris à ce moment que dès qu’on est privé de deux ou trois choses simples – la lumière, des habits, de l’eau –, on n’est plus rien, on ne peut plus rien faire, on n’est plus un être humain. Les gens ne s’en aperçoivent pas, parce qu’ils ne manquent jamais de ces biens de base pour la plupart. Mais s’ils étaient plongés juste 24 heures dans cette situation, leur comportement et leur vision du monde changeraient complètement.

Quand Papa est arrivé dans notre chambre, des voisins étaient là, qui étaient entrés par le mur effondré. Ils essayaient de dégager Issam. Papa s’est joint à eux et ils sont arrivés à sortir mon petit frère. Hélas, Issam ne bougeait plus et ne parlait plus, il était comme une poupée de chiffon dans leurs bras. Je l’ai vu le lendemain quand le jour s’est levé. Son visage n’était pas abîmé, il avait l’air paisible. Ça me réconforte : je me dis qu’il est mort d’un coup. Sa vie a été très courte, 7 ans, mais il n’a pas souffert, il aura juste été un petit enfant joyeux et gentil. Est-ce que c’était son destin ? Inchallah… Maman et Papa ont plus de mal, c’est sûr. Tu sais mon espoir secret ? Qu’ils refassent un bébé. Je n’ai pas encore osé le leur dire. Tu es la première personne à qui j’en parle. 

Dans la nuit, ceux qui n’étaient pas blessés ont fait le tour des maisons pour aider. Le matin, une décision à vite été prise. Il fallait conduire les blessés à Amizmiz, où il y avait un petit hôpital. C’est à 25 km. Comme la route était sûrement coupée à cause des éboulements, il faudrait laisser les voitures au premier barrage et continuer à pied. Ou avec des ânes, pour ceux qui pouvaient tenir assis, ce qui était le cas de Papa, avec son bras cassé. On a préparé des brancards pour 5 personnes, dont Maman bien sûr. Son ami Aïcha ne la quittait pas, elle n’arrêtait pas de changer ses bandages sur ses fractures ouvertes.  

Ça s’est passé à peu près comme ça. Ils ont mis un jour et une nuit pour arriver à Amizmiz. Et tu sais qui ils ont rencontré en chemin ? Mon grand frère Salah, qui revenait à toute vitesse avec un copain, pour voir si on était toujours en vie. La ville où il était, Ouirgane, a été très touchée elle aussi, mais ils n’ont rien eu, à part qu’ils sont tombés du mur sur lequel ils étaient assis en fumant une cigarette.

Il a fallu 2 jours avant qu’on voie venir les premiers secours. On avait vu des hélicoptères le samedi, on espérait qu’ils allaient lancer de la nourriture et de l’eau, mais non. Dans notre village, on a compté les maisons encore habitables une fois qu’on aurait déblayé un peu : 9 sur 55. Ça faisait pas assez pour loger tout le monde. Alors certains, des hommes et des garçons, ont dormi dehors. Il peut faire très froid la nuit, c’est la montagne, heureusement on est encore en été. Et on n’avait pas d’eau, pas d’électricité. J’ai eu soif.

Tu sais, il y a eu le tremblement de terre, mais on était pauvres avant. Alors que le Maroc pourrait être riche. J’ai entendu un jour un Monsieur à l’école qui disait : « Il y a 50 km de distance entre Marrakech et son arrière-pays, mais il y a surtout 50 ans ». Je crois qu’il a raison. Il faut dire que le roi ne fait rien. Jamais. Il est tout le temps en France ou au Gabon à faire la fête. Il en a rien à faire de nous.

Maintenant, je vis sous une tente. On est dans une sorte de terrain vague. Il y a 600 tentes, 600 familles. Il y a des tentes toutes pareilles, données par une organisation internationale, et des tentes toutes différentes, données par des gens du coin. Et un seul point d’eau. On ne peut pas se laver, juste boire, et encore. Mais de l’eau en bouteilles a été livrée hier, et une canalisation sera bientôt réparée. Le matelas sont posés sur une sorte de tapis en plastique, c’est pas très confortable.

On a repris l’école, sous une tente encore, parce que les écoles d’Amizmiz n’existent plus. Des professeurs sont venus de Marrakech avec des livres, des cahiers et des crayons. C’est avec un crayon et des feuilles d’un de ces cahiers apportés que je t’écris. Maman a été transférée à Marrakech, elle a été opérée. Papa dit que ses jours ne sont pas en danger, et qu’elle pourra remarcher. On a enterré Issam, avec tous les autres enfants morts des villages autour d’Amizmiz. C’était très triste. Papa et Salah participent au secours. On ne retrouvera plus de survivants maintenant, mais il y a encore des corps sous les décombres.

Ça m’a fait du bien de te parler (on s’écrit mais c’est comme si on se parlait). J’espère qu’on se parlera encore. C’est comme si on ouvrait la fenêtre, qu’il faisait beau et que je découvrais un nouveau paysage. J’en ai besoin. Merci.

––––––––––

Chère Assia,

Tu existes, tu es vivante ! Et tu écris ! Drôlement bien, en plus ! Je ne sais pas comment tu fais, alors que tu as vécu ces moments terribles que tu racontes. Que ça doit être difficile !… Du coup, je me sens moi, enfant ukrainien, presque chanceux. J’ai une maison, un lit, une école, et mon frère est toujours en vie. Le plus dur, c’est de penser à Papa, qui se bat tous les jours contre des ennemis beaucoup plus nombreux, qui ont beaucoup plus d’armes. Et de voir des gens qui sont tués, comme ça, sur un marché, dans une rue, dans leur appartement, parce que les Russes tirent des missiles tout le temps et n’importe où. Pour nous terroriser.

Nous avons passé toute une journée à lire et à commenter vos lettres. Qui avaient été traduites avant, mais on avait quand même les originaux venus du Maroc. Ainsi, j’ai vu ta jolie écriture, ton papier, et les petites fleurs du désert que tu as dessinées au bas de chaque page. Tu es une artiste. Chacun lisait la lettre de son correspondant ou de sa correspondante. J’ai donc lu la tienne. Tu me croiras si tu veux, mais un moment, je me suis mis à pleurer, quand tu te réveilles la nuit et que tu découvres l’état de ta chambre, et j’ai dû m’arrêter de lire. J’ai pas été seul dans ce cas-là. Car ce que vous racontez est tellement dur… Quelqu’un avait écrit : « nos maisons sont devenus nos tombeaux », et je trouve que ça résume bien ce que vous racontez. 

J’ai vu à la télé quelque chose qui m’a étonné et on en a parlé le lendemain en classe : le Maroc refuse l’aide des pays riches. Ça nous a frappés parce que nous c’est l’inverse : on trouve que l’Europe et les États-Unis, qui nous aident déjà beaucoup, devraient faire plus encore. Comme dans la Seconde Guerre mondiale, où tout le monde s’est engagé à fond pour battre Hitler. Là, les Européens et les Américains ont peur d’être considérés comme des acteurs de la guerre. Mais c’est bien ça le problème. Pourquoi est-ce qu’ils ne veulent pas entrer en guerre contre la Russie, qui tue chaque jour des dizaines ou des centaines d’Ukrainiens, qui crée le malheur en Géorgie, en Syrie et en Afrique, et qui détruit les démocraties à coup de fausses informations ? Poutine n’utilisera pas plus ou pas moins la bombe nucléaire, que ce soit des Ukrainiens ou des Allemands qui conduisent les chars et lancent des missiles. On dirait que les Européens de l’Ouest n’ont toujours pas compris que plus ils ménagent les tyrans plus ils sont tyranniques.  

  Au Maroc, vous, vous dites : on peut se débrouiller seuls. On est un grand pays. C’est courageux, vous êtes fiers. Et je peux comprendre cette volonté. Même si la guerre m’a appris une chose : on n’est rien tout seul, on a tous besoin les uns des autres. Je crois qu’il ne faut pas refuser une aide, quelle qu’elle soit. Un proverbe dit chez nous : « À cheval donné, on ne regarde pas les dents ». Alors prenez ce qu’on vous offre. Vous avez besoin d’aide, c’est normal. Vous aideriez vous aussi, si vous en aviez l’occasion. Vous méritez d’être aidés.

La maitresse nous a dit quelque chose qui nous a fait réfléchir : il y a à peu près le même nombre d’enfants morts en Ukraine depuis le début de la guerre et dans ta région d’Al-Haouz après le tremblement de terre : 500. Et 1000 autres enfants blessés. On peut se demander ce qui est le plus terrible, là encore. L’UNICEF dit que 100 000 enfants marocains ont perdu ou un parent, ou une maison, ou une école… Et en Ukraine, 10 000 enfants ont été enlevés par les soldats russes et envoyés de force dans d’autres familles en Russie, pour être rééduqués. On les sépare de leurs parents du jour au lendemain, et on les oblige à vivre avec ceux qui tuent leur famille. C’est trop horrible. C’est ce qui me fait le plus peur, être enlevé par les Russes, j’en fais des cauchemars la nuit. Même de t’en parler, là, je tremble tout seul.

Je voudrais t’envoyer un petit cadeau. Est-ce que tu as une adresse ? Dis-moi aussi s’il y a des choses dont vous avez besoin. Je sais que la solidarité s’est organisée maintenant, mais peut-être que des choses manquent. Même si je sais que vous êtes capables de vous débrouiller tout seuls ! Tiens, je souris. On peut rire de ses malheurs, tu crois ? Je ne sais pas. Je n’y arrive pas souvent.

Je te donne mon numéro de mobile : +380 64 735 12967. Je suis sur WhatsApp. On sait jamais, peut-être que le réseau est rétabli chez vous. Nous, parfois il y a des coupures, quand les Russes ont détruit un centre électrique, ou des pylônes, ou des câbles. Ils trouvent toujours quelque chose pour compliquer notre vie.

Je m’arrête pour aujourd’hui, mais je ne t’oublie pas, mon amie Assia. Je pense à toi tous les jours. Ton ami d’Ukraine, Luka.

–––––––––––

Luka ? Tu reçois mon message ? C’est Assia. On nous a donné un téléphone par famille en attendant qu’on puisse en racheter. Et le réseau vient d’être rétabli à Amizmiz. On passe par les satellites. 

Ta deuxième lettre m’a fait autant plaisir que la première, peut-être plus. Tu vis à 7000 km de chez moi, je n’ai plus de chez moi, tu ne peux pas me rendre mon petit frère et guérir les jambes de ma mère, mais j’ai besoin de tes mots. Comment tu expliques ça ? Tu es là ?

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Assia ?! C’est toi ? Oui, je suis là ! Bien sûr. Oh quelle joie de te voir, de te lire ! On va pouvoir communiquer, alors ? Incroyable. Moi aussi j’ai besoin de toi, plus que jamais. C’est dur en ce moment, très dur. Pour toi aussi, ça doit être dur, je ne me plains pas.

D’ailleurs, tout de suite, tant que j’y pense : tu n’aurais pas une photo ?

Réponds quand tu peux.

––––––––––

Je n’ai pas pu répondre avant, excuse-moi. Mais ça marche. Je t’enverrai une photo bientôt. Je n’ai ai plus, mais on va en refaire, dès qu’on sera un peu moins tristes.

Tu sais ce qui m’aide en ce moment ? Les Libyens. Tu as entendu parler des inondations dans la ville de Derna ? À cause d’un énorme tempête, un oued qui traverse la ville et se jette dans la Méditerranée a débordé, et a tout emporté sur son passage, des deux côtés. C’est encore pire que nous. 4000 morts au moins. 40 000 personnes sans maisons. Je voudrais qu’on pense un peu à eux. 

C’est là que je me dis que le Maroc, et l’Ukraine, nous sommes des pays, on est unis, et c’est une grande chance. La Libye est un pays qui n’existe quasiment plus, nous a dit un maître de Marrakech, avec deux gouvernements, un à l’est un à l’ouest, et qui sont contestés même sur leur territoire. Alors bien sûr, c’est beaucoup plus dur d’organiser les secours, et les gens sont moins solidaires. Dans notre malheur, on a de la chance.

Il faut que je redonne le téléphone à mon père. À bientôt. 

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En plus, tu penses aux Libyens. Tu as vraiment un cœur énorme ! Tu vas m’aider à être plus généreux.

Pour l’instant on a essayé d’être généreux avec nos cousins, la sœur de ma mère. Son mari, mon oncle, a été tué au combat. Alors mon cousin et ma tante sont venus passer quelques jours avec nous, ils sont là encore, ils sont très tristes, et nous aussi. Comment ne pas désespérer ? J’ai l’impression que ça fait si longtemps que ça dure, que ça ne s’arrêtera jamais, que les Russes ont toujours plus de bombes et qu’ils s’en serviront jusqu’à ce qu’on soit tous morts et que tout soit détruit…

Tu sais ce que je voudrais pour dans longtemps ? C’est qu’on se rencontre, toi et moi, et les autres de nos classes qui voudront, et qu’on parle de ce qui nous est arrivé, et qu’on surveille ce qui se passe partout dans le monde, et qu’on agisse dès qu’il y a une catastrophe. Qu’on aide les gens à s’écrire, à penser aux autres, à se connaitre, et ensuite à se rencontrer. Que chacun, chacune, prenne en charge un plus malheureux que lui, et réciproquement. Pour qu’ils puissent s’aider, avec leurs mots, leurs pensées, leurs exemples, leur courage. Je trouve d’ailleurs que les pays devraient faire pareil : un pays prend en charge un pays pauvre, un seul, jusqu’à ce qu’il soit aussi riche que lui. Ce serait beau. Tout le monde y gagnerait. 

C’est comme un rêve. Tu serais d’accord pour faire ça avec moi ?

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Je suis d’accord. D’ailleurs, on a déjà commencé. Je fais tout ce que je peux pour aider, ici dans notre camp. Je suis un peu infirmière, cuisinière, femme de ménage… Et toi tu t’es serré pour accueillir ton cousin qui n’a plus de père. Et on s’écrit. Et je pense à l’Ukraine, et tu penses au Maroc.

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C’est toi qui me donnes la force. Il ne faut pas que ça s’arrête.

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Ça ne s’arrêtera pas. Le mal ne s’arrêtera pas, mais le bien non plus.

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Et le bien sera le plus fort.

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Oui, le bien est le plus fort.



8 septembre 2023

 

Les 3 jours où la ville s'est effondrée

 

    (environ 12 minutes de lecture)

– Bosseigne, cette fois, c’est la Ligue 2.

– M’en parle pas, ça m’a donné le babo. Je suis tout de traviole.

– Va falloir batailler, maintenant, pour remonter.

– On remontera pas. Tu veux un canon, quand même ?

– Nan, juste le journal. J’ai une tournée de bile à cause de ces badabeus.

Place Fourneyron, André sortit de chez le cafetier-buraliste d’un pas lourd. Le ciel lui semblait plus gris que d’habitude, et l’énorme monument aux morts de la guerre plus énorme encore, comme si la mort avait gagné sur la vie. Un tram tinta et s’arrêta. André regarda à l’intérieur ; les visages étaient livides, vidés de leur sang. 

On était le 30 mai 2022. La veille au soir, le 29, l’équipe première de l’Association Sportive de Saint-Étienne, le mythique club de foot de la ville, avait affronté l’A.J.Auxerre, en match retour des barrages Ligue 1-Ligue 2. Le score du match aller huit jours plus tôt avait été 1-1. Par conséquent, si les Verts de Saint-Étienne emportaient ce match ils resteraient en Ligue 1 la saison prochaine, s’ils le perdaient ils joueraient en Ligue 2. C’est-à-dire que disparaitraient l’essentiel de leur visibilité, des millions d’euros de droits télé et de contrats publicitaires, tous leurs meilleurs joueurs qu’aucun de même niveau ne souhaiterait remplacer, et d’innombrables supporters qui ne viendraient plus de toute la France pour continuer à les soutenir.

On avait peu parlé de ce match dans les médias, car il s’agissait d’une rencontre entre des équipes classées aux 18e et 23e rangs français, très loin du niveau de Liverpool et du Real Madrid qui s’étaient affrontées la veille au Stade de France en finale de la Ligue des Champions. Finale avant laquelle des supporters anglais avaient été pris à partie par des voyous du 9-3 français, aux abords du stade dans lequel on les empêchait d’entrer, les supporters, pas les voyous. La police avait été débordée. Il faut dire que les conducteurs privilégiés de la RATP avaient une fois de plus utilisé leur pouvoir de nuisance en se mettant en grève sur la ligne D, principal moyen d’accès au stade depuis la capitale et ses abords. Ces incidents, qui auraient pu tourner à la catastrophe, détournèrent un peu plus l’attention de ce Saint-Étienne – Auxerre, vital pour la première équipe qui pouvait tout perdre, tandis que la seconde avait tout à gagner. 

– Eh oui, maugréa André en repliant son journal, qu’il lisait toujours chez lui sur la table de la cuisine, dans son appartement au 6e étage de la place Fourneyron, on ne parle plus des Verts, maintenant. C’est de l’histoire ancienne. Et l’histoire, personne la connait. Ou tout le monde s’en fout.

L’histoire, c’était la constitution progressive de la grande équipe de Saint-Étienne, avec Albert Batteux, Jean Snella, Aimé Jacquet, Salif Keïta, Robert Herbin, Georges Beretta, et tant d’autres encore, qu’André avait été voir avec son père et son frère au stade Geoffroy Guichard. Ils venaient depuis Firminy, et c’était une fameuse expédition. C’était la sortie principale des familles de mineurs. 

Devenu adulte, tourneur-fraiseur à la Manu, André avait à son tour emmené ses enfants au stade. Ce fut la plus belle période du club, la fin des années 70, et ces matchs et ces joueurs avaient illuminé leur vie. C’était la grande époque. Curkovic, Farison, Janvion, Piazza, Lopez, Synaeghel, Larqué, Bathenay, Hervé Revelli, Patrick Revelli, Dominique Rocheteau. Et encore Sarramagna, Santini, Reppellini, Larios, Johnny Rep ou encore Triantafilos. Et même Platini entre 1979 et 1982. Dès que les portiques d’entrée étaient franchis, André et ses enfants partaient à l’assaut du stade en grimpant les escaliers de pierre à toute vitesse. Et du haut de la tribune, ils contemplaient ébahis l’immense pelouse si parfaitement verte et les 40 000 places autour. 40 000 places encore vides en bonne partie mais qui seraient toutes occupées 1 heure après ! Et il se passerait encore 1 heure avant que le match ne commence, 1 heure pendant lesquelles 40 000 personnes serrées sous les immenses toits métalliques seraient capables de communier autour d’une pelouse, soudées dans la même attente d’un bel engagement.

Plus de quarante années avaient passé, la Manu avait fermé ses portes, ses enfants étaient partis, André était devenu vieux, octogénaire. Et les Verts n’étaient plus la référence du football français. Il y avait eu l’O.M. de Bernard Tapie dans les années 90, l’incroyable série de l’Olympique lyonnais dans les années 2000, et depuis dix ans la triste domination du P.S.G. qatari, une anti-équipe, un ramassis de millionnaires déstructurés. 

Jusqu’à 2022, l’A.S. Saint-Étienne s’était maintenue tant bien que mal d’une année à l’autre, alternant les hauts – vainqueur de la Coupe de la Ligue en 2013 – et les bas – descente en Ligue 2 en 1984, 1998, 2003. De manière assez étonnante, le mythe demeurait, peut-être davantage lié au stade Geoffroy Guichard, désormais appelé Le Chaudron, qu’aux joueurs et entraineurs qui se succédaient. Peut-être aussi parce que le lieu rappelait une époque révolue où régnait dans une France encore digne ce qu’on appelait alors : la douceur de vivre. 

Outre les résultats moindres et les performances en demi-teintes, un signe plus triste du déclin apparut : des matchs à huis-clos. Quand il s’agissait de lutter contre le covid, ce n’était pas drôle, mais tout le monde était logé à la même enseigne. Or, Saint-Étienne fut punie plusieurs fois seule à cause du comportement de ses supporters, moyennant quoi la Ligue ou la Fédé lui infligeait un, deux ou trois matchs sans public. Cela pénalisait le club, privé des recettes de la billetterie, l’équipe, privée d’un soutien populaire déterminant, et les supporters eux-mêmes, privés des moments de communion qu’ils recherchaient. « Ils sont cons, les supporters », disait Coluche. Moins que le sportifs, ajoutait-il, mais quand même.

––––––––––

Le 29 mai 2022 au soir, une tribune avait été condamnée et interdite au public, celle du Sud, où avaient éclatés des incidents graves lors d’un précédent match. Les trois autres étaient quasi pleines. Le match fut médiocre et se solda à nouveau par un score de 1 but partout. Il fallut donc procéder à une de ces pénibles et absurdes séances de 5 tirs au but, qui ne récompense rien si ce n’est le hasard – un gardien qui plonge du bon côté avant le départ de la balle, une main lancée 10 centimètres trop à droite, un pied frappant 10 mm trop à gauche –, mais il faut bien terminer un match et mieux vaut cela que le tirage au sort. 

Ce soir-là, le hasard fit que le gardien auxerrois arrêta le premier pénalty stéphanois. À la suite de quoi, chaque tireur trouva le chemin des filets. Saint-Étienne ayant commencé à tirer, si le 5e tireur auxerrois marquait, Auxerre gagnait, montait en Ligue 1, envoyant l’A.S.S.E. en Ligue 2. C’est ce qui se produisit.

Mais à peine le ballon avait-il touché les filets que, partant d’abord des tribunes latérales, généralement plus calmes que celles des « cops » derrière les cages, des supporters pénétrèrent sur le terrain. C’était interdit, mais physiquement possible depuis des drames tristement célèbres de l’histoire du football. Désormais, pour éviter que des individus se trouvent écrasés contre les grillages, ceux-ci pouvaient être descendus en cas de mouvement de foule. La sécurité du stade Geoffroy Guichard alla-t-elle trop vite en besogne ? Toujours est-il que toutes les séparations furent supprimées entre terrain et tribunes, et que des trois côtés où se trouvait le public affluèrent des crétins trop longtemps contenus parmi lesquels les jeunes dominaient. Ils furent bientôt un millier sur la pelouse, à courir ou sauter en zigzagant, on aurait dit des singes, en tirant des pétards, des feux d’artifice et des fumigènes, le plus souvent en direction du tunnel où se pressaient les joueurs et des tribunes au-dessus où se trouvaient les dirigeants.

Quand ils se trouvaient face à un joueur, qu’il fût vert ou bleu, qui n’avait pas eu le temps ou l’envie de se carapater, ces sauvages étaient cependant incapables de lui dire quoi que ce soit : non seulement ils ne savaient pas parler, non seulement ils étaient lâches, mais en plus même un crétin pouvait difficilement se révolter contre la logique imparable d’un match, qui voulait qu’il y eût un gagnant et un perdant. Alors ils hurlaient, gesticulaient et couraient dans un autre sens, comme pour mieux montrer leur débilité.

Les échauffourées, qui se poursuivirent en dehors du stade, firent 17 blessés parmi les supporters (les chiffres ne distinguent pas s’il s’agit de supporters envahisseurs ou pacifiques, un peu des deux sans doute), 14 parmi les forces de l’ordre, et 2 parmi les joueurs de l’A.J.A. Le millier de supporters auxerrois dut être évacué du stade et conduit au bus sous escorte. 

La préfète de la Loire condamna « avec la plus grande fermeté ces actes inacceptables, irresponsables et indignes de la part d'une minorité d'individus se prétendant supporters de l'ASSE, mais qui sont tous simplement des voyous ». Le club aussi dénonça courageusement ces délits et déposa des plaintes. Mais le mal était fait, terrible en terme d’image. Économiquement, la régie commerciale du club estima le montant des dégradations à 500 000 €. Quant à la métropole stéphanoise, propriétaire du stade, elle évalua les dégâts à plus de 80 000 €.

Certes, on pouvait se poser la question de la gestion de l’événement : les grillages avaient-ils été abaissés trop vite ? 250 policiers, était-ce suffisant pour un match déterminant dans un stade coutumier des débordements ? Et surtout, pourquoi laissait-on entrer des individus avec des pétards, des fumigènes et des feux d’artifice, très dangereux dans des endroits où une foule est concentrée dans un espace semi-fermé ?

Mais le problème essentiel n’était pas là. Le problème était d’une part l’image encore ternie d’un club dont on ne retenait plus que les déviances et la décadence, d’autre part les nouvelles sanctions qui allaient en découler, qui compliqueraient la tâche de l’équipe en Ligue 2. 

De fait, le 23 juin 2022, la commission de discipline de la Ligue professionnelle de football prononça les peines suivantes :

– 6 matchs à huis clos dont 2 avec sursis ;

– 6 points de retrait au classement pour la saison 2022-2023, dont 3 avec sursis.

Autrement dit Saint-Étienne commencerait le championnat de Ligue 2 2022-2023 avec –3 points – du jamais vu – et jouerait ses 4 premiers matchs à domicile sans public. Et au prochain débordement, le sursis tomberait et le tarif serait augmenté. Autant dire que la remontée en Ligue 1 était compromise, avant même le début du championnat.

––––––––––

Cette sévérité inédite dans le football français produisit des résultats uniques : après 4 matchs, l’ASSE se trouvait toujours dernière de Ligue 2 avec –1 point (2 matchs perdus, 2 matchs nuls). Pire encore, le match du 20 août 2022 contre Le Havre se termina par le score hallucinant de 0-6 en faveur des visiteurs. Une déroute à domicile comme on n’en avait jamais connue de mémoire de supporter. Inimaginable. Non seulement la montée en Ligue 1 était impossible, mais le maintien en Ligue 2 paraissait lui-même incertain. Une spirale infernale s’était amorcée, la descente aux enfers continuait.

– Qu’est-ce qu’on va devenir ? demandait André au boulanger, après ce deuxième match qui lui semblait la fin du monde.

– Arrête de jabiasser. Tu marronnes et tu te fais du mal. Ils ont la rogne aux coudes, qu’est-ce tu veux… 

Lors de ce match pathétique du 20 août 2022 contre Le Havre, 3 joueurs de Saint-Étienne furent expulsés ! Un 4e carton rouge fut même infligé à l’entraineur adjoint pour contestation ! Là encore, c’était une première. Les Verts jouaient mal, mais surtout ils ne savaient plus jouer. Ils ne respectaient plus les règles, eux non plus. 

Les images du O-6 contre Le Havre étaient encore plus tristes que celles de celui contre Auxerre. Non seulement le stade était entièrement vide, mais en plus l’entraineur était prostré dans son fauteuil à partir du 3e but, les joueurs n’avaient pas de coordination, l’arbitre cartonnait seul, on entendait des bruits qui résonnaient sans savoir d’où ils venaient. Il n’y avait pas d’unité, pas d’osmose, pas de sens. Même les joueurs havrais semblaient gênés, se congratulant à peine après chaque but marqué.

Tout ça aurait été juste triste si les matchs de l’A.S.Saint-Étienne ne constituaient pas le principal facteur d’attractivité et d’unité de la ville. Sans grands matchs à offrir au stade Geoffroy-Guichard, la ville, qui avait perdu 50 000 habitants en 50 ans, risquait d’en perdre encore plus. Et l’économie locale aurait du mal à attirer ou à garder la main d’œuvre dont elle avait besoin. 

Surtout, si ne se retrouvaient plus au stade les jeunes et les vieux, les habitants d’origine européenne et les habitants d’origine maghrébine, ceux du Sud et ceux du Nord, ceux de La Métare, de Montreynaud, du Soleil et de La Cotonne, unis derrière des drapeaux de la même couleur, alors le communautarisme déjà bien avancé de la ville allait s’accélérer jusqu’à la déliquescence. Des quartiers feraient sécession, ils auraient leurs lois, leurs frontières, leurs milices.

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Le troisième match qui mina André pour de bon eut lieu à Rodez le 12 août 2023. Les Verts toujours en Ligue 2, en fond de classement, jouaient ce match à l’extérieur, et environ un millier de supporters firent le déplacement pour soutenir leur équipe. On ne sut jamais bien le pourquoi du comment, et les intéressés eux-mêmes moins que les autres encore, mais une demi-heure avant le début du match une bagarre se déclencha entre… supporters de l’A.S. Saint-Étienne. Entre eux. Ils se battaient… avec eux-mêmes. Pompiers, police et ambulances durent intervenir devant les Rhodésiens sidérés. Une partie du stade fut évacuée, le coup d’envoi fut retardé d’une heure.

– Non mais vous avez vu ça, s’étouffait André, ils se battent entre eux maintenant ! Entre eux ! 

Il disait ça les larmes aux yeux, le lendemain, en attendant son tour chez le boucher,  toujours à Fourneyron, au cœur de Saint-Étienne, et tout le monde compatissait.

Car en effet, on sentait bien le tragique de la chose, l’absurdité qu’on atteignait, le fond que l’on touchait. On avait honte et on était triste. L’équipe allait encore être pénalisée de plusieurs matchs sans public, ce qui augmenterait encore la frustration des jeunes privés de sortie et diminuerait un peu plus les recettes du club. 

Certes, Saint-Étienne était avant tout victime d’un sport dans lequel l’argent avait pris une telle place qu’il reléguait à un rôle subalterne les clubs qui ne bénéficiaient pas de sponsors et de mécènes richissimes. Argent et sport de haut niveau avaient toujours fait bon ménage, mais les salaires étaient indécents dans le foot, abjects. Et pourtant, personne n’osait s’y attaquer, ni même regarder le phénomène en face. On vouait aux gémonies un haut fonctionnaire qui gagnait 8 000 € par mois et un petit patron qui s’en octroyait 10 000, mais on trouvait normal que le moindre trou du cul de Ligue 1 en ramasse 40 000 pour remuer ses guiboles 1 h 30 par semaine sur un carré d’herbe, que les internationaux en amasse 400 000, et les stars 4 000 000. Chaque mois. Si telle était la hiérarchie des valeurs de la société, elle ne devait pas se plaindre de sa désintégration.

Les dirigeants du sport international comme les supporters envahisseurs du stade Geoffroy Guichard détruisaient ce dont ils avaient besoin. Les premiers s'en remettraient, pas les seconds. Sans équipe de foot fédératrice, l’ennui, les déviances et les délinquances augmenteraient encore à Saint-Étienne. La chute des Verts était une catastrophe sociale. Elle était la conséquence, le symbole et la cause du déclin d’une ville qui n’avait plus que le football pour maintenir son unité.

D’autres villes étaient tombées à la suite de leur club de sport, en Angleterre, aux États-Unis, en Allemagne, en Italie… Mais la plupart avaient davantage d’atouts que Saint-Étienne pour s’en remettre. Et à l’époque, le monde était beaucoup moins complexe qu’aujourd’hui. Il  convenait donc de trouver d’urgence autre chose pour fédérer les foules qui se trouvaient mal.  

Trois jours après le match contre Rodez, André ne se sentait pas bien.

– Je pétafine, je pichorgne. Mais je veux pas devenir neuneu.

Il comprit que c’était la fin. Il n’appellerait pas le médecin. Il mourrait avec l’AS Saint-Étienne. Si les joueurs et les supporters se comportaient si mal, alors la vie ne méritait pas d’être vécue et la sienne n’avait plus aucun sens. Il se mit au lit, cessa de boire et de manger. Pendant trois jours et trois nuits, il somnola, se réveilla, passa sa vie en revue, se rendormit. Il n’avait pas mal. Il souriait même quand il revoyait les grands matchs auxquels il avait assisté à Geoffroy Guichard : Bayern Munich, Dynamo de Kiev, Hadjuk Split, PSV Eindhoven, certains derbys contre Lyon, les matchs contre Marseille… 

Au 4e matin, il ne se réveilla pas ; c’était mieux ainsi. 



1er septembre 2023

 

Les filles de ma maîtresse

 

(environ 20 minutes de lecture)

J’avais rencontré Samantha là où, selon les statistiques, 35 % des relations sentimentales trouvent leur origine : au travail. En l’occurrence une grosse agence de marketing parisienne, au sein de laquelle nous vendions du rien à des entreprises qui auraient pu se débrouiller sans nous pour fourguer leur camelote, ou confier leur budget au sous-groupe d’une classe de sixième pendant deux heures sans que cela fasse une grande différence. N’importe quel crétin était capable de prévoir des photos, une vidéo, un message, une signature pour développer une image de marque, asseoir une notoriété, booster des ventes, renforcer une relation clients, j’en passe. On se gargarisait de mots dont on comprenait à peine le sens, peut-être parce qu’ils n’avaient pas de sens : lead, ROI (return on investment), CRM (customer relationship management), MLM (multi level marketing)… En gros, on essayait de transformer le visiteur passif d’un site en acheteur actif (conversion), pour en faire une « buyer persona » dont on évaluerait la durée (customer lifetime value) à l’aide de différents KPI (key performance indicator). Notre marketing était expérientiel, multicanal, viral, transactionnel, et bien sûr green et inbound. Parfois, on nous confiait des budgets astronomiques, à six chiffres et avec un gros chiffre pour commencer, alors on se décarcassait un peu pour obtenir un bon feedback ASAP (as soon as possible). Quand le client était petit, 4 chiffres, ou moyen, 5 chiffres, on se contentait de « chier propre », autrement dit de l’enfumer tout en ayant l’air d’avoir fait du bon boulot. On bâclait le benchmark avec deux ou trois calls pour vite sortir un draft (essai) en one to one, et on ne restait pas focus sur le project plus de two weeks, pour passer full time sur quelque chose de plus challenging.

Samantha était conceptrice-rédactrice, j’étais data manager. Elle avait 47 ans, j’en avais 2 de plus. Sans le vouloir, nous nous étions évalués en professionnels de la vente en B2B (business to business) :

– Tu as du potentiel, m’avait-elle dit un jour en souriant.

– J’applique les process, avais-je rétorqué.

– Pas que : tu travailles tes axes d’amélioration, ça se sent. 

Étaient-ce des compliments ? Des marques d’intérêt ? Le signe d’une attirance ? J’avais joué la réponse énigmatique : 

– J’attends la validation.

Nos échanges par mails étaient plus professionnels :

– T’es ok pour un feed-back à 5 P.M. ? 

– Pas de soucis. T’invites les n+1 ? 

– Ouais, faut la jouer corporate. Mais Dan risque d’être short, il est surbooké. 

– Ça fera un gap pour le brain-storming, il envoie du lourd quand il veut ! 

– Carrément.

Ce n’est pas un soir mais un matin que les choses se décantèrent, d’une manière si naturelle qui prouvait que le moment était venu, que l’évidence était là, et qu’il aurait été coupable voire impossible d’aller contre. À 11 heures, souvent, nous allions prendre un café au bar en dessous de l’agence, rue du Louvre. Nous, c’est-à-dire l’équipe de notre division, enfin ceux qui étaient là à ce moment et pas trop surbookés : le chef de pub, la directrice artistique, le designer graphique, l’expert social média… Je précise qu’on débutait notre journée de travail à 9 heures et qu’on ne déjeunait pas avant 13 h 30. Cette pause de 11 heures était donc bienvenue. Il y avait théières et machines à cafés dans notre immeuble, mais, dans notre équipe tout au moins, nous préférions sortir pour nous rendre chez Pascal, le patron de bar qui nous connaissait bien et chez qui il nous arrivait de prendre un plat du jour à la mi-journée.

Ce matin-là, nous étions encore au comptoir Samantha et moi, tandis que les autres étaient déjà remontés. Elle me dit tout à trac :

– Tu peux t’éclipser une heure ?

– Là maintenant tout de suite ?

– Yes.

Ses yeux brillaient et je compris assez vite à quoi elle pensait. J’osai un :

– Où ?

– Suis-moi.

Elle quitta son tabouret et se dirigea vers la sortie. Je me dépêchai de payer Pascal, dont le sourire muet me montra qu’il avait compris ce qui allait m’arriver. Quand je l’eus rejointe à l’extérieur, Samantha saisit ma main et nous emmena d’un bon pas. Au premier carrefour, elle m’embrassa sur la joue, comme pour me détendre et me dire que tout allait bien se passer. Nous avons pris à gauche la rue des Petits champs. Il y avait pas mal de monde, piétons, voitures et vélos, et je me fis l’effet d’un touriste, là, à deux pas de mon bureau dont je m’éloignais, sous la pression d’une femme décidée dont les talons claquaient sur le trottoir. Au carrefour suivant, elle prit à droite la rue de Richelieu. 50 mètres plus loin, nous nous trouvions devant l’hôtel de Malte, dont l’élégante façade et les quatre étoiles me rassurèrent autant qu’elles m’inquiétèrent. 

Nous entrâmes. Des sacs de blanchisserie étaient posés en bas des escaliers, c’était plutôt l’heure des départs que celle des arrivées. 

– Vous auriez une chambre pour deux amants pressés ?

C’est Samantha qui posa la question, je précise, avec un aplomb confondant. Ceci étant, avec sa robe tailleur noire, qui enrobait et taillait au mieux ses rondeurs et ses douceurs, son maquillage impeccable et ses cheveux lissés, il se dégageait d’elle une autorité que je n’avais pas. Je dois dire aussi qu’elle était mariée, mère de deux filles de 20 et 22 ans, ce qui ne sembla pas la gêner plus que ça au moment où elle allait prendre l’air dans un hôtel avec un collègue de bureau.

Car c’est bien un rapport sexuel en bonne et due forme qui fut la raison d’être de la chambre 131 de l’hôtel de Malte, à Paris, ce mardi matin de septembre.

– J’en avais trop envie, dit Samantha en se blottissant au creux de mon épaule alors que nous reprenions nos esprits.

Sans doute en avais-je « trop envie » aussi, mais n’avais-je pas osé l’imaginer, en tout cas pas si vite, en tout cas pas ici. Je me souviens que ma pensée principale fut celle de la reconnaissance, reconnaissance pour cette femme qui avait osé arrêter le temps, faire un pas de côté au milieu de l’emballement professionnel, aller au bout de son inclination pour un type parmi d’autres, alors que son physique et son statut dans la boîte et auprès de nos clients lui laissaient l’embarras du choix en termes de proies masculines. Je l’ai aimée aussitôt, je l’aimais de m’aimer, ce qui était égoïste, mais cet égoïsme ne m’empêchait pas de l’aimer aussi pour ce qu’elle était, une femme, une vraie, qui savait réunir en un seul corps une professionnelle compétente, une personnalité forte et originale, un sujet de désir, une épouse et une mère de famille, et sans doute d’autres choses encore que j’ignorais.

– Quels talents ! 

Nous rîmes.

– Quelle chance !

Oui, quels talents elle avait, et quelle chance j’avais qu’elle daignât s’intéresser à moi pour continuer à s’épanouir. Nous primes l’habitude de ce lieu improbable, et la chambre 131 de l’hôtel de Malte fut, environ tous les quinze jours, toujours en pleine journée, le réceptacle de nos ébats et de nos débats conséquents, tendres et enivrants. Dans ces 20 mètres carrés moquettés, tapissés, lambrissés, au cœur d’un Paris que du coup nous nous réappropriions, comme si nous savions encore damer le pion aux générations plus jeunes et aux nationalités plus travailleuses, qui ne se gênaient pas pour nous dégager, nous avons accompli de beaux voyages, chaque fois différents. Dans le tourbillon de la vie parisienne, entre deux campagnes de A/B testing, analyses de FMOT (first moment of truth) et constitution de DMP (data management platform), nous prenions deux heures pour nous aimer, donc nous aider l’un l’autre.

Au bout de six mois, Samantha émit une idée incongrue :

– J’aimerais que tu rencontres ma famille. Que tu me voies à la maison, avec mon mari et mes filles. Et qu’il et elles te voient…

– Quelle idée !… Ça me plairait, c’est certain. Mais pourquoi ?

– Question de feeling. J’ai besoin de vous voir ensemble, juste une fois, chez moi. Et puis ton regard m’intéressera.

– Que veux-tu que mon regard t’apprenne alors que je ne les aurais vus qu’un instant ?

– Tu sais faire parler les données, tu as le sens de l’analyse.

– Tu la joues corporate !

Qu’est-ce qui pouvait pousser une femme, qui était pour moi et avec moi une professionnelle et une séductrice, à se désexualiser dans un cadre où elle aurait forcément moins de latitude que quand nous étions tous les deux incognito dans notre hôtel de la capitale ? Mystère.

– C’est touchy, quand même…

– Je vais dire à Anthony que tu es fellow partner de Yuka pour les États-Unis. Comme on est top sur ce budget, et que tu as vécu 6 ans à Boston, on n’aura pas de problème s’il te questionne. Tu es en France pour 15 jours, et, comme tu te sens un peu seul dans ton hôtel parisien, je t’ai invité pour une soirée dans une famille française. On arrive à 19 h 30, on repart le lendemain à 8 heures.

– Mais… où dormirai-je ?

– On a une chambre d’amis.

C’est ainsi que je me retrouvai un jeudi soir du mois de mars à Saint-Michel-sur-Orge, à 20 kilomètres au sud de Paris, dans un pavillon typique de l’Île-de-France, de belle apparence, trop petit, trop serré au milieu d’autres pavillons du même type. Les Olivet disposaient pourtant de revenus élevés – Anthony était directeur commercial dans une entreprise de transports aériens et maritimes basée à la Défense –, mais les prix étant ce qu’ils étaient dans les métropoles, ils ne pouvaient mener la vie de château. Ils possédaient certes une maison de vacances en Bretagne.

– Je t’emmènerai, m’avait dit Samantha.

Le dîner se déroula plutôt bien. Anthony était charmant, à la fois serviable et attentif, tout en paraissant détaché des actes et des idées de chacun, soit que l’expérience lui eût appris à ne plus s’étonner de rien, soit qu’il fût d’un naturel compréhensif et bienveillant. Les deux filles étaient belles et volubiles. Marine, 22 ans, était en master de droit des affaires à Créteil ; Léa, 20 ans, avait réussi le concours d’entrée à l’école vétérinaire de Maisons-Alfort. La relative proximité de leurs lieux d’études supérieures expliquait leur présence chez leurs parents, présence qui semblait satisfaire les quatre membres de la famille.

Samantha se montra étonnamment à l’aise, et semblait heureuse en effet de réunir son mari et son amant autour d’une même table et sous son toit. Je craignis un moment qu’elle annonce notre relation aux trois autres convives, qui si ça se trouve ne les aurait pas contrariés.

C’est après le dîner, pendant la nuit, que les choses prirent un tour plus particulier encore. Assommé par l’apéro et le vin qu’Anthony avait servis généreusement, je m’étais endormi comme une masse. Il me fallut donc quelques minutes pour réaliser que quelqu’un était entré dans la chambre d’amis que l’on m’avait allouée, que ce quelqu’un s’était assis près de moi et me caressait, et que ce quelqu’un était… Marine, l’aînée des deux filles de Samantha.

– Mais… Marine ! Mais ça va pas ?! Mais qu’est-ce que tu fabriques ?!

Je m’étais redressé, j’étais du moins assis dans le lit et m’étais écarté le plus possible sur le bord pour éviter ce contact affolant.

– Chuuut… dit-elle en s’avançant dans le lit et me montant dessus. Je voudrais faire une expérience.

– Une expérience ?!

J’avais envie d’élever la voix, mais je ne pouvais pas, sans quoi j’allais ameuter toute la maison. Aucune lampe n’était allumée, je ne voyais donc que la silhouette de la jeune fille, mais ses cheveux et ses mains avaient déjà pris possession de mon corps. Et elle sentait horriblement bon.

– Oui, reprit-elle en se penchant sur moi, je n’ai eu que quatre garçons dans ma vie à ce jour, pas terribles, et Maman m’a dit que vous valiez le coup, que ce serait bien de faire une expérience avec vous.  

Je me frottai les yeux, le front, le crâne. J’avais été drogué, ce n’était pas possible autrement, j’étais victime d’hallucinations. 

– Ta mère t’a parlé de moi ?

– Oui, affirma-t-elle toute contente en me bisoutant, et de vos rendez-vous à l’hôtel.

Mon Dieu… Je tâchais de me dégager, mais Marine me tenait.

– Ne soyez pas méchant, ou je crie.

– Mais enfin, Marine… Tu es la fille de Samantha ! Nous sommes chez tes parents !…

Je hurlais en chuchotant. Elle semblait joyeuse.

– Oui, justement, c’est très bien.

– Mais… Mais ta mère sais que tu es là ?

– Elle doit l’espérer.

– Je ne te crois pas.

– Vous avez tort.

– Qu’est-ce qu’elle t’a dit exactement ?

– Si vous saviez… On se dit beaucoup de choses entre mère et fille.

De là à ce que la première m’envoie la seconde pour une expérience… C’est pourtant bien ce qui se produisit ce soir-là, entre 23 heures et 1 h 30, dans cette situation invraisemblable, avec cette fille de 22 ans qui était venue m’entreprendre pour apprendre, tandis que sa mère, son père et sa sœur dormaient dans les pièces d’à côté.

– Guidez-moi, murmurait-elle, et il fallut que je la guide, avant que, après un bref laps de temps de repos, ce soit elle qui me donne des instructions, comme si elle recherchait les points les plus sensibles :

– Ralentis. Bouge plus. Accélère. Plus haut. Là…

Bien sûr, il fallait faire le moins de bruit possible, mais la belle ne semblait pas prêter particulièrement attention aux frottements, gémissements et autres retournements dont elle ne se privait pas.

Entre deux…, entre deux, elle me parla d’elle, de ses études, de ses copains, de ses souhaits pour l’avenir… À cette heure, en ce lieu, avec cet entourage, dans ces positions, c’était surréaliste.

– Tu n’as pas de petit ami ? demandai-je. 

– Si. Mais les garçons de mon âge sont décevants. Très décevants.

– Ce n’est pas une raison pour coucher avec le premier inconnu qui passe.

– En effet. C’est la première fois que je fais ça. Et sur recommandation de Maman.

Qu’une mère pût prêter son amant à sa fille pour la réconcilier avec le gent masculine, voilà ce que je n’arrivais pas à admettre. Cela ne semblait pourtant pas poser de problème à Marine.

– Merci, me dit-elle enfin en se levant. Je vais vous laisser vous reposer. Mais il faudra qu’on se revoie. J’arrangerai ça avec Maman.

J’aurais bien rétorqué que j’étais censé être basé à New York, mais cela aurait été en quelque sorte cautionner une revoyure. Samantha avait-elle aussi démoli l’alibi qu’elle m’avait demandé de fournir ?

Marine passa une dernière fois la main sur mon visage, et elle s’en fut comme elle était venue, sans que je l’entende ni ne la voie.

Je rêvais de prendre une douche, mais je ne pouvais pas, au risque d’alerter les parents. Si la mère était de mèche, ce dont je doutais encore, le père, tout sympathique qu’il fût, n’aurait sans doute guère apprécié que je sautasse sa fille, ou plutôt que sa fille me sautât – Mon Dieu, je n’arrivais pas à y croire – dans la chambre voisine de la sienne.

Je me rendis néanmoins aux toilettes et à la salle de bains pour un nettoyage express. Je bus un litre d’eau et me regardai dans la glace : était-ce bien moi ? J’en doutais.

Je me recouchai, non sans avoir vérifié que Marine ne se fût pas cachée dans ou sous le lit. Elle était là cependant, indéniablement, dans mon nez, dans ma tête et sur ma peau. Je mis la main sur mon cœur ; il battait beaucoup trop fort et il fallut bien une heure pour qu’il s’apaise et que je m’endorme.

Du moins jusqu’à 5 heures, heure à laquelle je découvris, après avoir grogné et tâtonné, tant je ne voulais pas croire à ce que je sentais, souhaitant retourner dans l’oubli du sommeil, qu’une personne était allongée à côté de moi, que cette personne était une femme, plutôt une fille, et que cette fille était… Léa, deuxième fille de Samantha.

– Bonjour Denis (je ne l’avais pas dit, je crois, tel est mon prénom). Vous allez bien ? 

– Léa ?

– C’est bien moi. Nous avons deux heures devant nous.

– Hein ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?!

– C’est Maman qui m’a raconté. Il parait que vous êtes un type bien, et que vous pourrez me réconcilier avec les hommes. 

Je me redressai, tout à fait réveillé, cette fois.

– Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ?

– Ah, Marine est venue ? Je ne suis pas jalouse, vous savez. Nous sommes plutôt partageux, dans la famille. 

– Léa, non, je t’en prie.

– Mais si, Denis. Vous devez me donner ma chance, me faire profiter de votre expérience.

Elles s’étaient passées le mot. Pourquoi cette focalisation sur « l’expérience » ? Surtout avec moi, quidam parmi les quidam, insignifiant parmi les insignifiants.

– Écoute Léa, va te recoucher, je ne veux pas discuter de cette question avec toi, c’est impossible.

Mais déjà elle me prenait par les bas instincts et m’agrippait aux flancs. Je tentai de me dégager. Alors elle appela :

– Papa !

– Tais-toi, chuchotai-je en hurlant. 

Évidemment, elle profita de ma peur, affreuse, et de son pouvoir, immense. Et c’est ainsi que je me fis violer une deuxième fois en une nuit par une jeune femme dont j’aurais pu être le père. Léa était encore plus entreprenante que sa sœur. Elle ne trouva cependant pas dans mon pauvre corps autant de répondant qu’elle aurait souhaité, tant j’avais été fatigué par Marine et traumatisé par la situation.  

– Je ne vous plais pas ? Je suis moins jolie que Marine, je sais bien.

– Mais tu es très jolie, beaucoup trop jolie même, là n’est pas la question.

– C’est vrai ? Je vous plais ?

Et elle me couvrit de mamours et de baisers.

– Arrête !

– Nous avons encore un quart d’heure. 

Et je dus subir des caresses et des mots doux qui, en d’autres circonstances, auraient été le plus doux des élixirs, mais qui, vu les circonstances et les conséquences, déclenchaient en moi des accès de terreur. 

– Tu n’as pas un petit copain ? lui demandai-je, comme à sa sœur.

– Il est nul. 

– Change.

– C’est ce que j’ai fait. Mais je tombe que sur des nuls.

Ces filles avaient visiblement un problème dans le choix de leurs partenaires. Je ne pouvais, et ne voulais pas aller trop loin dans la discussion qui aurait donné un caractère normal à ce qui me paraissait anormal.

– Vous êtes trop tendu, Denis. Il faudra que soyez plus décontracté quand nous nous reverrons. Maman m’a dit que vous étiez si cool avec elle…

– Je… Ta mère… Non.

– Mais au moins, vous êtes doux. Respectueux. Pour une fois, ça me change.

J’avais bien peur au contraire de lui avoir manqué de respect, en cédant à ses avances télécommandées.

– Allez, je vous laisse. Je vais apprendre à m’occuper des animaux. Ça me servira peut-être pour les hommes.

Et elle m’embrassa, comme si c’était elle l’adulte et moi l’enfant, ce qui visiblement était le cas. 

Tandis que je l’entendais se doucher, et que ça bougeait ailleurs dans la maison, je restai pétrifié dans mon lit. Comment allais-je me présenter, et être reçu, dans cette famille de fous ? Si j’étais interrogé, voire accusé, devais-je mentir, avouer, plaider non coupable, prouver que c’était moi la victime ?

Quand les bruits se furent calmés à l’étage, je gagnai discrètement les toilettes. La voie était libre en effet. Je pus ensuite prendre une douche, qui ne me réconforta qu’en partie. Je m’habillai puis aérai la chambre du double péché, avant de descendre dans le séjour. Anthony et Samantha s’y trouvaient, le premier debout devant une machine à café, la seconde assise devant une tablette sur laquelle elle pianotait en sirotant son thé.

– Bonjour.

Anthony tourna la tête, Samantha leva la sienne. Les deux visages étaient souriants.

– Avez-vous passé une bonne nuit sous notre toit ? demanda Anthony en retirant son mug  fumant de la Tassimo.

Se foutait-il de moi ? Avait-il entendu ? Les femmes de la maison l’avaient-elles associé à leur conspiration ?

– Très bien, répondis-je piteusement.

– Thé ou café ? demanda Samantha en se levant pour me servir.

Et nous primes un petit-déjeuner, rapide certes, mais dans une atmosphère agréable, évoquant l’actualité d’un ton léger.

Anthony s’exclama :

– Sarkozy qui recommande encore de négocier avec Poutine ! 150 000 morts à son actif, autant de torturés, des milliers d’enfants enlevés, 7 millions de déportés et de familles brisées, des populations de plusieurs pays droguées aux fausses informations et à la réécriture de l’histoire par le dark web du FSB… Et Sarko se dit gaulliste ! Est-ce qu’on imagine de Gaulle recommander la négociation avec Hitler en 1941 ?

On était loin, très loin, de ma nuit invraisemblable, et ce rappel des atrocités commises par le monstre russe me causa un malaise. 

– Les filles dorment encore ? osai-je demander pour tenter de le dissiper, même si, pour ce faire, je revenais à mon problème immédiat et dérisoire. 

– Marine, oui, répondit sa mère, elle n’a cours que cette après-midi. Léa est déjà partie, elle commence à 8 h 30, et elle a 45 minutes de trajet.

Samantha avait parlé sans sourciller. Savait-elle ce qui s’était passé ? Avait-elle vu ses filles après ? Avait-elle tout prévu ? Voulu ?! Des abysses, voire des abîmes, s’ouvraient devant moi. J’avais pourtant atteint des cimes inimaginables. Car si je résumais les choses en une phrase, cela donnait ceci : moi, Denis Nobody, 50 ans et plus toutes ses dents, je m’étais tapé deux filles de 20 ans en une nuit, dans la maison de leurs parents, visiblement consentants.

Un frisson me parcourut.

– Si ça te va, on part dans un quart d’heure, me dit Samantha.

– Parfait.

  Je m’éclipsai pour finir de me préparer, non sans avoir salué Anthony, sur le départ lui aussi.

– Merci pour votre accueil.

– Revenez quand vous voulez.

Était-ce du lard ou du cochon ? Je ne le savais pas.

J’attendis que nous ayons quitté la maison et que nous fussions tous les deux dans la voiture pour crever l’abcès avec Samantha :

– Pourquoi m’as-tu fait ça ?

– Quoi ?

– Ne fais pas l’imbécile ! Tu m’as envoyé tes filles pendant la nuit.

– Ça ne t’a pas plu ?

– Non. C’est indécent, amoral, pervers !

– Je ne te savais pas si conventionnel.

– Conventionnel ?! Mais enfin, ce n’est pas être conventionnel que de s’insurger qu’une mère prostitue ses filles, avec son amant à elle qui plus est !

– Sais-tu que c’était une pratique courante dans de nombreuses sociétés dites primitives ?

– Primitives, oui. La civilisation est passée par là, figure-toi ! On ne se mange plus les uns les autres et on ne couche plus en famille !

– Les jeunes d’aujourd’hui ont une vision déformée de la sexualité, agressive, commerciale, performative. Et, paradoxalement, honteuse et culpabilisante. Mes filles, qui ont tout pour être bien dans leur peau, ont de grosses déceptions avec les garçons, ça les perturbe beaucoup. Alors j’essaye de les aider. Je leur montre que je suis avec elles. Je me suis dit qu’un simple moment avec toi leur suffirait pour comprendre qu’un homme peut être tendre, attentionné, prévenant.

– Trop d’honneur.

– Je ne dis pas que ça va marcher. Mais que ça valait le coup d’être tenté.

– Tu aurais dû m’en parler avant.

– Tu aurais refusé.

– Évidemment.

– Tu vois. 

Je ne sais pas ce que je voyais : une folie ? Une horreur ? Des emmerdements à n’en plus finir ?

Samantha laissa la main gauche sur le volant et chercha la mienne de la droite. Je la lui cédai. 

– Tu es cinglée, dis-je plus calmement. 

– Écoute, la société évolue, très vite. Il faut innover, chercher, essayer… Comme dans notre métier.

– Tes filles ne sont pas un produit que l’on vend.

– Non, mais elles doivent être armées contre ce que leur vendent les prédateurs de tous poils.

Nous restâmes un instant silencieux. Pas longtemps, car j’avais toujours du mal à digérer le truc :

– Et maintenant ? Elles veulent me revoir !

– Félicitations.

– Arrête. Tu vas créer de nouvelles déceptions, car il est bien sûr impossible qu’elles soient attirées par moi en dehors des conditions très particulières que tu avais créées cette nuit, et encore.

– Donc tu vois qu’il n’y aura pas de problèmes.

– Au mieux, ça n’aura servi à rien.

– Nous sommes d’accord.

– Au pire, tu vas les déboussoler un peu plus.

– C’est un risque, mais je ne crois pas.

Nous avions quitté les petits patelins de l’Essone et rejoint l’A6. La circulation se densifiait. 

– Et ton mari, il était au courant ?

– Pour cette nuit, non. Il a un bon sommeil.

– Et pour nous ?

– Oui.

– Il savait hier soir que j’étais ton amant ?!

– Il savait.

– Il savait que je ne vis pas à New York ?

– Tu as vu qu’il ne t’a pas questionné sur le sujet.

– Bon sang ! J’arrive pas à le croire !… Mais pourquoi ce dîner ?

– Comme notre histoire dure depuis un certain temps, il voulait te connaitre.

– Mais vous vous trompez et vous vous le dites ?

– On ne se trompe pas, justement. On est conscient qu’un seul être humain ne peut pas, sentimentalement et sexuellement, satisfaire seul un autre être humain pendant très longtemps. C’est impossible. Tout le monde se ment là-dessus. Ça n’empêche pas d’être marié.e et d’avoir un partenaire bien plus important que les autres, avec qui on va rester jusqu’à la fin de ses jours. Mais pour être épanoui.e, il faut de temps en temps vivre une aventure, une histoire, avoir une autre relation. Si on reconnaissait cette évidence, on éviterait bien des drames. Quand tu lis des romans du XIXe siècle, tu vois qu’ils avaient tous un amant ou une maitresse, c’était officiel. Ils avaient raison.

Les pensées se bousculaient dans ma tête. Samantha mélangeait tout et je n’arrivais pas à voir de cohérence là où elle en trouvait, ou voulait en trouver.

Elle dit soudain :

– Tu dois être un peu fatigué, excuse-moi.

Elle agrémenta sa remarque de son sourire dévastateur, je boudai 3 secondes, et j’éclatai de rire. Cela nous fit du bien, naturellement.

– Je rêve…

– Il est un peu tôt pour mesurer ton expérience utilisateur, mais ton taux de rebond ne devrait pas être mauvais.

– En tout cas, ta gestion de contenu et ta capacité à générer du clickbait m’impressionnent plus que jamais.

– Avec un coût d’acquisition client proche de 0 et des métriques facilement mobilisables, j’aurais eu tort de me priver.

– Le problème, ce sont tes cibles, je ne sais pas si ce sont les bonnes. Et le message est pour le moins ambigu.

– Attendons les témoignages et le parcours clientes avant de mesurer les résultats de notre campagne.

Nous entrions dans Paris. J’avais une journée à vivre, après ce que je qualifierais peut-être un jour de meilleure ou de pire nuit de mon existence.

 

 

 



30 juin 2023

 

La vieille et le sac Monoprix

 

(environ 15 minutes de lecture)

 

C’était au début du mois de juillet à l’hôpital d’Ajaccio. J’y étais alité, alors que j’habite Paris, que je suis jeune et en bonne santé. Mais il m’était arrivé une grosse tuile le 1er du mois. Je débutais ce jour le 5e Open international de Porticcio, rassemblant 250 joueurs en provenance de 24 pays, parmi lesquels les meilleurs jeunes et le plus grand maître du moment. J’étais donc heureux d’être là, avec trois copains du club, sans parler de ceux rencontrés au fil des années, que j’avais plaisir à retrouver. Nous sommes une sorte de famille et nous nous connaissons tous plus ou moins. Quel est ce sport dangereux qui me valait une hospitalisation dès la première journée de compétition ? Les échecs. Chess.

Non, je ne suis pas tombé de ma chaise. Non, mon adversaire de la première ronde ne m’a pas jeté son matériel à la figure. C’est après le dîner, ou plutôt après le bar après le dîner, que les choses se sont gâtées pour ma pomme. Je me trouvais dans un groupe de huit et nous n’étions pas des tristes. La nuit était avancée quand nous sommes sortis du débit de boissons et que nous avons regagné le complexe qui accueillait le rassemblement échiquéen. Faut-il souligner la féérie du ciel corse éclairant les montagnes, la mer et les drilles que nous étions ? Nous sommes passés par la plage, puis nous sommes remontés en direction de la route. 

Il y avait un mur, qui semblait un muret du côté d’où nous arrivions. Pourquoi embêter ce muret ? Pour l’honorer peut-être, ou pour couper, je ne sais pas. Insouciance, ivresse, joie, jeunesse… Toujours est-il que, à la queue-leu-leu et en zigzag, les membres de notre bande ont chacun à leur tour grimpé sur le muret, dans le but de sauter de l’autre côté. Là, c’était plus haut que prévu. 3 ou 4 mètres. Je me retrouvai deuxième dans l’ordre de passage. Le premier se pendit avec les mains, puis se lâcha et atterrit. Je décidai d’y aller franco, sans les mains. Je me jetai dans les airs sans y penser, puisque la vie était belle. Quand je touchai le sol, la douleur qui traversa mon talon fut si forte qu’elle se répercuta dans ma tête. Je crus m’évanouir.

Les autres rirent. Il se passa plusieurs secondes avant qu’ils se rendent compte que je ne riais et ne me relevais pas. On s’enquit, on se baissa, on m’aida. Je m’accrochai à des épaules. Mais je demandai vite à ce qu’on me repose car une autre douleur avait surgi au bas du dos.

– T’as pété trop haut ?

– C’est l’herbe qui t’a mis dans le sable ?

Ces questions amicales m’auraient fait sourire en toutes circonstances, bière ou pas bière. Là, non. C’était donc sévère. Grave. Je cassai l’ambiance. On appela les pompiers, la nuit fut troublée. Urgences. Médecins. Perfusion. Couloir. Radios. Médecins. Infirmiers. Chambre. Infirmières. Le diagnostic tomba le dimanche soir : fracture du calcaneum (talon), fracture des vertèbres 1 et 4, cette dernière étant déplacée. Cela impliquait une opération, qui eut lieu trois jours plus tard, avec remise des os en place, pose de vis et d’une plaque en titane. Cela impliqua surtout une immobilisation totale ; je devais rester allongé sur le dos.

Il n’était plus question de tournoi. Quelques joueurs vinrent me voir sur mon lit blanc. Ils me racontèrent ce que je manquais. Mes parents étaient loin, ma mère aux États-Unis mon père sur le continent, et ne purent venir tout de suite. Mon amie – gloire soit rendue à cette âme – arriva dès le lendemain de l’accident et ne me quitta pas pendant une semaine. Mais je dus en passer une deuxième dans cet hôpital, loin de tous ceux qui m’étaient chers ; même les participants au tournoi étaient repartis. 

Les infirmières étaient chouettes, le médecin plutôt bien pour un médecin, et j’avais une chambre pour moi seul, avec une connexion correcte et du sport à la télé. Le seul problème, autre que médical, vint de la voisine d’en face, de l’autre côté du couloir. Dès que je sortais du coltard je l’entendais, et c’est souvent elle qui m’en faisait sortir. Il s’agissait d’une vieille femme, enfin j’imagine, qui poussait des hurlements à longueur de journée, des sortes de cris de bête, parfaitement angoissants, comme si elle se trouvait face à une horreur insupportable. Ces cris survenaient sous forme de crises, qui duraient une quinzaine de minutes, et se reproduisaient cinq à six fois par jour. Ils donnaient au service orthopédie et à chaque journée une atmosphère d’hôpital psychiatrique, apte à plonger n’importe quel malade en voie de guérison dans une fatale neurasthénie. Les hurlements étaient entrecoupés de gémissements, plaintes lancinantes sans articulation. 

Pourtant, il me semblait que quelqu’un venait la voir chaque jour au moment des repas et que les infirmières passaient la réconforter aussi souvent qu’elles le pouvaient. La vieille folle continuait, renonçant à parler, à expliquer, suintant sa douleur et son ressentiment sous forme de bile sonore afin d’associer à son malheur les autres alités, moins pour qu’ils l’aident à porter son fardeau que pour leur faire payer à eux aussi, puisqu’ils étaient des humains, le prix de sa vie finie et de sa solitude épouvantable.

J’en parlai avec les infirmières.

– Elle nous appelle vingt fois par jour. Pour rien. On y va le plus souvent possible, mais on ne peut pas s’occuper que d’elle. Vous êtes 28 dans le service…

– Elle est sous calmants ?

– Oui, mais le médecin ne veut pas qu’on abuse. Il ne fait que passer, lui, il se rend pas compte…

– Et la famille ?

– Elle n’a que sa fille, qui vient chaque jour et voit bien que sa mère n’est pas facile, même si elle sous-estime le problème. Elle ne sait pas que faire. Les maisons de retraite ne veulent pas garder une personne qui perd la tête et qui a si peu de mobilité. Alors il reste l’hôpital public. Ses os ne tiennent plus. C’est la deuxième fois qu’elle se casse le col du fémur. Elle s’est aussi cassé le poignet.

Je n’osais pas aller plus loin dans mes interrogations. J’aurais voulu en parler avec d’autres malades du service, pour m’assurer que je n’exagérais pas, qu’il y avait un problème ; on allait tous devenir dingues si on ne réagissait pas. Je m’étonnais qu’il n’y ait pas d’émeute. Certes, nous étions hors d’état de nous lever, mais par l’intermédiaire des visiteurs, nous pouvions réclamer si ce n’est une mise à l’écart, au moins une anesthésie permanente de cette sorcière. Je réalisai l’étonnante situation des malades dans un hôpital : à quelques mètres les uns des autres, soumis aux mêmes rythmes et aux mêmes conditions de vie, disposant de temps à ne plus savoir qu’en faire, ils ne se voyaient pas, ne se connaissaient pas et ne se parlaient pas. Quelle occasion manquée…

Un soir, après une journée plus éprouvante que d’autres en hurlements et gémissements, je décidai d’agir. Pour le bien de tous. J’avais accompli, la veille, coaché par le kiné, mes premiers pas avec un déambulateur. Oui, un déambulateur, à 25 ans. Parcourir 10 mètres m’avait épuisé, mais avec cet appareil je me sentais la force de traverser le couloir, d’entrer dans la chambre en face et de revenir me coucher. Je pouvais au moins essayer.

J’attendis que les reliefs du dîner fussent desservis, les télés allumées, les patients assoupis, les infirmières parties. Je pensai d’abord agir là, vers 20 h 30, au moment du changement d’équipe et du premier endormissement. Mais, je ne saurais l’expliquer, il me sembla que la découverte d’un problème en soirée dans le service me causerait des emmerdements. Tandis qu’au petit matin, le côté naturel de la chose paraîtrait plus évident. Je décidai donc de me laisser aller, c’est-à-dire de faire mes gaz (ceux qui ont été opérés un jour savent de quoi je parle, les autres devineront), de lire, puis de m’endormir si je sentais le sommeil venir, avant que l’infirmière me réveille sur le coup des 22 heures lors de sa tournée du soir. Je me rendormirais et j’agirais au cœur de la nuit, entre 1 heure et 3 heures du matin, moment au cours duquel je me réveillais immanquablement depuis le début de mon hospitalisation.

Le réveil marquait 2 h 05 quand je repris conscience entre deux rêves de mauvaise qualité. La vieille folle nous avait pourri la soirée, je me sentais motivé comme jamais. Je tirai sur la poignée au-dessus de ma tronche et redressai mon buste avec précaution. La douleur au bas du dos se manifesta aussitôt, autant due à la fracture qu’à la suture. Je dirigeai ensuite mes jambes vers le sol en évitant que mon talon cassé ne le touche. Je n’allumai pas, pour ne pas alerter l’infirmière dans son poste de garde et parce qu’une veilleuse empêche le noir dans une chambre d’hôpital. 

J’avisai le déambulateur. Il était dans un coin. Il n’était pas prévu que je m’en serve seul. Il fallait déjà y accéder. 3 mètres, quand on n’a ni pied ni dos, c’est long. Je me laissai glisser et me mis à genoux sur le lino. Aller à quatre pattes impliquait une forte tension sur la colonne, inenvisageable. Je posai donc les fesses sur mes chevilles et, dodelinant du bassin, poussant sur mes mains, je progressai jusqu’à mon moyen de transport. Me relever ne fut pas simple, je faillis basculer en arrière. Je parvins à me mettre debout. Les doigts serrés autour des poignées, penché vers l’avant, je pris le temps de souffler avant de lancer mon expédition.

Dans un réflexe, je saisis le sac Monoprix accroché à la chaise, apporté par mon père quand il était venu me voir ; ce sac avait contenu un livre, un savon, une serviette, un litre de Coca et 3 paquets de M&M’s. Je partis et les premiers pas furent jubilatoires ; oubliant un instant la mission que je m’étais fixée, j’eus l’impression de retrouver la liberté. Le passage de la porte me dégrisa. Se positionner pour l’ouvrir et avancer sans la cogner n’était pas une mince affaire. J’y arrivai, au prix de quelques grincements et gouttes de sueur. 

Coup d’œil dans le couloir, d’un seul côté, car j’étais au fond : désert. Je m’y risquai. Coup de chance : la porte de la vieille en face était ouverte. Coup de chance sur le moment, mais je me dis que si les portes des chambres avaient été fermées au lieu d’être entrouvertes, les bruits auraient été plus supportables. Tant pis, l’heure n’était plus aux tergiversations. 

Je pénétrai dans la chambre. Je la vis tout de suite. Elle était là. À plat dos sur son lit, les draps jusqu’aux épaules, la tête sur l’oreiller, des cheveux blancs et frisés, des yeux gris… ouverts et qui me regardaient. Malédiction ! Elle ne dormait pas. J’allais repartir quand elle déclencha une première salve. Un cri terrifiant, continu et progressif, fait pour déchirer, pour tuer. Sidéré, je la fixai. Son visage disparaissait dans une sorte de trou noir entouré de frisotis blancs, sans doute l’écume de la vague de rage qui déferlait dans la chambre.  

Ce n’est pas mon sang qui ne fit qu’un tour, ce sont mes pieds. Je m’avançai, contournai le lit. Elle s’arrêta deux secondes, peut-être pour voir ce que je fabriquais, puis lança une deuxième salve gutturale, encore plus stridente que la première. Non seulement ces décibels contaminés perçaient les tympans et fracassaient la tête, mais en plus la vision de près était atroce. Un tableau de Jérôme Bosch en 3D, pire, devenu réalité. 

Il fallait en finir. Je poussai le déambulateur, mais gardai le sac avec moi. Je repris mes appuis sur ses deux bras, que j’immobilisai. Je montai un genou gauche pour remplacer ma main droite, avec laquelle je passai le sac sur la tête hurlante.

Je tirai sur le sac pour qu’il enveloppe la tête de près et le serrai autour du cou. Je devais faire attention à ne pas le déchirer. Elle continua à hurler, sans se débattre. L’intensité diminua vite, d’abord à cause du filtre que constituait le sac, ensuite à cause de l’oxygène qui vint à manquer (j’avais lu quelque part que l’excès de gaz carbonique crée le réflexe respiratoire mais n’asphyxie pas, tandis que le manque d’oxygène n’est pas perceptible mais entraîne vite des effets rédhibitoires).

Son corps se mit à bouger, son ventre se souleva, elle eut un hoquet, puis tout cessa, le son et les mouvements. Je restai dans la même position dix ou vingt secondes encore, puis relâchai la pression et me redressai. Je retirai le sac. L’amidon de maïs semble aussi efficace que le plastique, pensai-je. 

Je ne voulais pas regarder le visage, mais ne pus m’en empêcher. Il était… souriant, apaisé, sympathique. Je n’en revenais pas. J’aurais aimé allumer pour mieux voir. Je me penchai : c’était indiscutable, la vieille femme semblait heureuse ! Tout à fait différente de la femme qu’elle était quelques secondes plus tôt. Il n’empêche : mon cœur battait à tout rompre, je m’en rendis compte à cet instant. J’avais consenti un gros effort. Et je venais de tuer quelqu’un ! Moi ? J’avais du mal à y croire. 

– Vous l’avez tuée ?

Je sursautai. C’était l’infirmière qui s’approchait.

– Moi ? Bien sûr que non.

– Bien sûr que si. Je vous ai vu.

Professionnelle, elle chercha le pouls au poignet puis à la gorge de la vieille. Il n’y en avait plus.

– Elle est morte.

– Vous m’avez vu et vous n’avez pas bougé ? lançai-je pour donner le change.

– Bien sûr que non, répondit-elle. Vous avez rendu un grand service à tout le monde. Vous nous avez sorti d’une situation inextricable.

– Mais… Je… 

Elle m’interrompit en m’attrapant par le bras.

– Revenez vous coucher. Vous avez trop fait travailler votre colonne, ce n’est pas prudent. Je vous raccompagne. Elle, je m’en occuperai après ; plus rien ne presse désormais. Et plus jamais on n’entendra ses cris. Santa Maria, quelle belle nuit !

Déboussolé, c’est sans doute un euphémisme, je regagnai ma chambre au bras de l’infirmière en m’aidant des murs. Dans un éclair de lucidité, je chuchotai :

– Vous n’oublierez pas de rapporter le déambulateur…

– Et le sac Monoprix, soyez sans crainte.

Elle me fit me laver les mains, me lava elle-même la figure, m’imposa de boire un verre d’eau, puis me recoucha et me borda comme un bébé. Alors elle s’assit sur mon lit et m’expliqua :

– Vous avez d’abord rendu service à cette pauvre femme, qui criait pour qu’on abrège son supplice mais que personne ne comprenait ou n’osait secourir. Vous avez vu son visage ? Comme la mort lui va bien ?

– Oui, la transformation est spectaculaire. 

– Vous avez mis fin à sa souffrance. Vous avez ensuite rendu service à sa fille, qui n’en peut plus de venir voir sa mère tous les jours pour la faire manger, et qui culpabilise car elle sait tous les problèmes qu’elle nous cause. Croyez-moi, ce sera un sacré soulagement pour elle. 

– Quand même…

– La mort est souvent souhaitable, vous savez. Personne n’ose l’avouer, tout le monde fait semblant. Mais dans un hôpital, on sait ce que sont les choses. 

– C’est sûr que…

– Et puis vous avez rendu un immense service à nous, à tout le service justement. Aux infirmières, aux aides-soignantes, aux médecins, aux patients. On n’en pouvait plus de ces cris, ça glaçait tout le monde, ça créait un stress infernal !

– Excusez-moi, mais vous n’allez pas le dire ? Que j’ai…

– Le coup du sac ? Aux patients, non.

– Au personnel médical non plus ? Hein ?

– Vous avez étouffé la vieille et vous voulez que j’étouffe l’affaire, c’est ça ?

– Ben… Oui.

– D’accord. Mais je le dirai quand même à deux ou trois collègues, elles vont vous adorer ! Allez, reposez-vous. Et ne vous inquiétez pas, je m’occupe de la chambre en face…

Elle me fit un clin d’œil et elle m’embrassa.

J’étais dans un drôle d’état. Moi qui voulais que la découverte attende le matin, et bien entendu ne pas y être associé, c’était réussi ! Comme je carburais encore aux antidouleurs – j’étais « sédaté », disait-on –  je m’endormis assez vite.

J’eus la surprise de n’être réveillé qu’à 8 h 30. L’infirmière de jour m’adressait un sourire radieux.

– Bonjour, Monsieur Paladru. Je n’ai pas voulu vous réveiller à 6 heures. Vous aviez besoin de dormir, après la nuit que vous avez eue. 

Je me crispai soudain, et elle s’en rendit compte. Elle s’approcha de mon oreille :

– Anita nous a raconté. C’est formidable, ce que vous avez fait. On vous est très reconnaissantes.

– Mais…

Pour me couper la chique, elle aussi m’embrassa. J’écarquillai les yeux.

– On va vous bichonner. 

Toujours un peu crispé, je souris. Ces infirmières étaient-elles des fées ?

Je m’aperçus au cours de la journée que tout le monde savait. Pour autant, je ne vis pas un flic, je n’entendis rien d’inhabituel et tout se passa comme d’habitude, les cris en moins, les sourires en plus. 

Que l’on fût en Corse aidait-il à cette acceptation du crime ? C’était injuste de penser cela, il n’y avait pas plus d’homicides ici qu’ailleurs sur le territoire français. Cela étant, le fait que cela se produisît sur une île me paraissait positif : de retour sur le continent, si par bonheur je me rétablissais, il me serait plus facile d’oublier cet épisode, et de me dire que toute cette affaire – la chute, l’hôpital et la vieille – n’avait été qu’un délire d’après-boire. 

 



16 juin 2023

 

Le pot des fonctionnaires

 

(environ 5 minutes de lecture)

Marion s’y rendait avec plaisir, car elle aimait bien Emmanuel, dans la lune, à côté de la plaque, répondant à la question qu’on ne lui posait pas, mais adorable. Ses voisins de bureau avaient insisté pour qu’il marque le coup :

– Tu apportes la bibine, on se charge des bricoles !

Emmanuel n’avait pas osé refuser. Tout le service avait été invité, soit 17 personnes. On convint, non sans longues discussions, de vendredi à 16 h 15. Certains finissaient à 16 heures, d’autres à 16 h 30, on coupait la poire en deux ; ainsi, on n’abusait pas, on ménageait temps de travail et temps de loisirs. 

Marion, encore stagiaire, trouvait important ces moments de convivialité. Même si tout le monde était plutôt sympathique, elle s’étonnait du manque de gaieté chez les uns et les autres. On parlait, mais on parlait de ce qui n’allait pas. Et chacun semblait accablé de problèmes.

La configuration de la mairie n’arrangeait rien. Les hauts plafonds, les tentures, les boiseries et les moquettes plombaient l’atmosphère. Certes, le bâtiment en imposait, et sans doute fallait-il cela pour qu’on respectât la démocratie locale ; mais au quotidien, cette solennité déprimait ceux qui travaillaient là. Quand elle pénétrait dans le hall gigantesque de l’entrée, Marion se sentait minuscule et se demandait parfois quelle pouvait être sa place en ce lieu.

Elle passa prendre Surya, sa collègue préférée, qui n’avait que trois ans de plus. Elles se disaient tout, ce qui se passait au bureau et en dehors du bureau : leurs conjoints, leurs parents, leurs enfants futurs, ou existants pour Surya, qui en avait déjà un.

Dans les couloirs de l’hôtel de ville, les voix du vendredi n’étaient pas les mêmes que celles des autres jours. Les cyniques restaient cyniques, les hystériques hystérisaient, les optimistes optimisaient, mais tous parlaient plus fort ; ils semblaient shootés aux vitamines. On ne se lassait pas du « comme un vendredi », enjoué, pendant du « comme un lundi », qu’on assènerait trois jours plus tard avec l’air abattu de circonstance. 

Pour Marion aussi, le vendredi 16 heures n’était pas un moment désagréable. Mais elle pensait à ses parents commerçants, pour qui le week-end commençait le samedi à 19 h 30 et ne durait que 24 heures. De plus, ils rangeaient le magasin et mettaient à jour la comptabilité tous les dimanches matin. Ses parents n’étaient pas seuls dans ce cas : des millions de vendeurs, de serveurs, de soignants, d’assistants, de flics et de pompiers, environ 1/3 de la population, travaillaient le week-end pour que les 2/3 restants puissent se la couler douce.

Dans la salle de réunion réquisitionnée, Marion n’embrassa personne, puisqu’elle avait déjà embrassé tout le monde depuis le début de matinée. C’était un des inconvénients d’un pot au travail : on s’était déjà vus. Et on s’était déjà tout dit depuis le début de la semaine. Donc on répétait, on digressait, on tentait de plaisanter. Mais malgré les efforts, on parvenait mal à masquer les silences. 

Il faut dire qu’Emmanuel, comme beaucoup, commit l’erreur qui gâchait d’entrée toutes les mauvaises soirées : il attendit que tout le monde soit là pour servir à boire. Moyennant quoi les présents séchèrent sur place pendant un quart d’heure. Emmanuel avait acheté deux bouteilles de mousseux, une de jus de fruit, une de coca. Liliane et Ariane avaient confectionné un gâteau chacune, Bertrand avait apporté des cookies.

– C’est pas moi, c’est ma femme !

 Et chacun avait donné quelques euros pour l’achat d’un cadeau, dont s’était chargé Florian. 

On avait enfin rempli les verres, mais il avait fallu attendre que des bougies soient plantées, allumées et soufflées pour qu’on puisse en boire le contenu. L’atmosphère s’était alors allégée, Marion s’était sentie mieux. Elle avait ri avec Jean-Pierre, Franck et Laetitia. Elle était passée d’un mini-groupe à un autre, soucieuse de renforcer l’esprit d’équipe et de mieux connaître chacun. Et elle avait voulu être gentille avec Emmanuel, c’était lui qui avait permis ce moment.

Les propos restaient convenus. Dans la fonction publique de base, l’ambition était incongrue, l’émancipation non avenue. Il n’y avait pas de sexe, on était casé, pas de propos incorrects, on était poli (faussement, c’est-à-dire coincé). On avait des projets, immobiliers et de vacances. Le service public ne créait aucun altruisme dans l’exercice des missions, en revanche il garantissait un respect irréprochable des convenances : on était un bon fonctionnaire quand on avait une vie de fonctionnaire. 

Marion jouait le jeu, cherchant à se persuader que ces façons de voir et de vivre étaient normales, et qu’elle aussi allait devenir adulte.

Et puis, d’un coup, en 5 minutes, tout le monde était parti. Comme si se trouver encore au bureau un vendredi à 17 heures avait paru aberrant à chacun. Même Surya s’était exclamée, avant de s’enfuir en saluant d’un geste et claquant les talons. Ça lui avait filé un coup, à Marion. Ce n’est pas qu’elle était mécontente de rentrer chez elle, mais elle sentit la tristesse des vies réglées et des rythmes prédéterminés, surtout quand les vies étaient médiocres et les rythmes paresseux. Le pire était sans doute la division du temps en deux parties – 5 jours de travail, 2 jours de loisirs –, sachant que l’humeur devait être mauvaise durant la première, bonne durant la seconde. C’est horrible, pensa-t-elle. 

Marion aida Emmanuel, Liliane et Ariane à nettoyer, puis les embrassa avec chaleur. Elle reprit les couloirs désertés jusqu’à son bureau, où elle alla prendre ses affaires ; elle était la seule à ne pas être venue au pot « prête à partir », une erreur de débutante. En bas, dans le hall, il y avait un mélange hétéroclite de cadres sur le départ, d’administrés égarés, d’élus imbus prêts pour leurs conclaves du soir.

Marion salua l’huissier, sortit, s’arrêta sur le perron. Elle regarda le square devant elle, la ville autour et le ciel en noir et bleu. Elle tourna la tête derrière elle et sentit la masse de la mairie qui l’écrasait de tout son poids. C’est à ce moment qu’elle perçut le déclic. Son regard venait de changer, elle ne pourrait plus revenir en arrière. Elle descendit les marches, traversa le square, puis le boulevard.

Quand elle arriva chez elle, son compagnon était là, buvant une bière devant la télé. Il ne l’avait pas entendue rentrer. Elle le regarda de dos, l’entendit roter. Là encore, elle comprit. C’était maintenant, ou jamais. Elle gagna la chambre, prit un sac de sport plus un autre et les remplit de vêtements. 

Elle ressortit comme elle était entrée, sans bruit. Elle rejoignit la gare et monta dans le train pour Paris ; elle était sûre qu’elle ne rentrerait pas dimanche soir et ne serait pas à la mairie lundi matin.

 

 



2 juin 2023

 

La journée d'un petit patron

 

 

Thierry savait que c’était la guerre, et il avait dit à ses enfants qu’on avait de la chance qu’elle ne soit, en France, qu’économique. Économique, certes, mais violente, sans pitié. Concurrent, c’était un mot policé pour dire ennemi. Il en était conscient. Mais il ne craignait pas ses concurrents. Vouloir prendre la plus grosse part d’un marché, c’était la loi de la libre entreprise et il l’acceptait. Même si les coups étaient rudes. Comme au rugby : on réglait ses comptes sous la mêlée, on s’essuyait les crampons sur un maillot à terre, on plaquait à l’épaule pour faire mal. Ok. C’était limite, mais c’était acceptable. Parce que les équipes disposaient de chances équivalentes au départ.

Là où les choses se compliquaient, c’est quand l’arbitre n’était plus impartial, quand les règles étaient bafouées ou modifiées en cours de partie, quand des joueurs ne tenaient pas debout car le fournisseur avait menti sur la qualité des chaussures, quand d’autres joueurs se faisaient porter pâles à la veille d’un grand match, quand des spectateurs payaient leur place avec de la fausse monnaie, quand ceux qui recevaient minaient le terrain… Ces comportements, qui se multipliaient, l’avaient conduit à penser qu’on était sorti d’une compétition à la loyale pour entrer dans l’ère de la déloyauté généralisée.

 Nourri au ballon ovale depuis son enfance, Thierry pensait souvent en termes de métaphore rugbystique. S’il ramenait ces déloyautés sur le terrain des entreprises comme la sienne – travaux publics en ce qui le concernait –, il notait les agressions suivantes : 

– l’administration fiscale ne traitait pas de la même manière les petites et les grosses entreprises : les premières étaient davantage imposées que les secondes ;

– le recours au tribunal de prud’hommes était systématique en cas de licenciement, et neuf fois sur dix le licencieur était condamné à payer davantage que l’indemnité légale. En France, le patron était coupable, par nature ;

– l’État, ou l’Europe – un tortionnaire ne suffisait pas, il en fallait deux – ne laissaient pas passer une année sans ajouter une norme, obligeant à des investissements et pertes de temps qui remettaient en cause l’équilibre économique trouvé pour un produit sur un marché ; 

– des fournisseurs incontournables – souvent les plus gros – minimisaient tellement la qualité de leurs produits qu’on n’était jamais à l’abri d’une défaillance. L’assistance technique, payante, était devenue indispensable, et la durée de vie aléatoire ;

– des clients avaient pris l’habitude de classer la facture qu’on leur envoyait dès qu’ils la recevaient. Si on ne les relançait pas, ils ne payaient pas. C’était devenu un principe, une manière de faire. À la première relance, par mail ou téléphone, ils prétextaient l’oubli ou le problème technique, mais ils ne bougeaient pas. À la seconde relance, ils s’excusaient de s’être laissé déborder, mais tous ne réglaient pas pour autant ; la plupart, si on les pressait, annonçaient une date pour gagner encore un peu de temps, puis s’empressaient de ne pas tenir un engagement qui n’en était pas un à leurs yeux. Il fallait une troisième relance – courrier comminatoire avec accusé de réception, émanant de l’entreprise ou d’un cabinet de recouvrement – pour qu’ils daignent signer le virement ou le chèque. Malgré tout, près de 10 % ne réglaient jamais ;

–  des employés utilisaient l’arrêt-maladie comme un crédit de congés supplémentaires, à « prendre » en fonction des humeurs et des intérêts personnels. « Je vais prendre une semaine » ou « Pourquoi tu prends pas trois jours ? » étaient devenus des ritournelles dans les entreprises françaises. Il suffisait de prendre ! Il suffisait de prendre car les médecins délivraient sans se faire prier les papiers qu’on leur demandait, avec d’autant plus de facilité que l’arrêt était payé par la Sécu, tandis que le prix de la consultation tombait dans leur poche. Cette corruption s’étendait à tous les généralistes. Les faux malades étaient aussi coupables que les vrais ripoux. On avait même inventé des mots pour renouveler le business : épuisement professionnel (ou burn-out), fibromyalgie (douleur diffuse permanente), lipothymie (malaise sans perte de connaissance), rhinopharyngite (autrefois on disait rhume)… Ce n’était plus nécessaire, mais on continuait à justifier les arrêts avec des mots comme ceux-ci, au cas où l’employeur parviendrait à déclencher un contrôle, qui de toute façon n’était pas bien dangereux : allez vérifier la réalité d’une fatigue ou d’un mal de dos…

Thierry aurait pu continuer la liste, elle n’était pas exhaustive. C’était écœurant. 

Le summum fut atteint lors d’une journée qui n’aurait pas dû être plus dure que les autres. 

Le premier emmerdement de la matinée arriva dès 6 h 25, quand le grand Bastien lui apprit que Claudio ne pourrait pas venir ; il avait une gastro. Il enverrait son certificat médical, mais il avait demandé à son collègue de prévenir le patron. Or, Claudio était le seul à savoir se servir du vieux scraper – une décapeuse – qu’il devait utiliser aujourd’hui pour l’arasement du sol sur la future zone commerciale à l’entrée d’Uzerche.  

Le deuxième emmerdement tomba à 6 h 32 quand Nasser lui apprit que le tombereau n°1 ne démarrait pas. Selon lui, c’était ou un problème de batterie, et ce n’était pas grave, ou un problème d’alternateur, et ça l’était davantage. Mais quelle qu’en soit la cause, la panne empêchait le camion-benne d’être à 7 h 30 sur un chantier d’aménagement de zone à Saint-Viance, où l’on en avait pourtant besoin dès le début de matinée. Si l’on ne parvenait pas à réparer, il faudrait en louer un, s’il en restait de disponible chez les concessionnaires du coin ; c’était de l’argent et du temps perdus.

Le troisième emmerdement suivit à 6 h 45, alors qu’il briefait la deuxième équipe, qui devait intervenir à Marcillac-la-Croisille, dans le cadre de la viabilisation d’une parcelle sur laquelle serait implanté un lotissement de vingt-deux maisons individuelles. Aldo le contremaître lui indiqua que les raccordements eau électricité n’avaient pu être achevés la veille et qu’il y avait donc de fortes chances qu’ils doivent attendre avant de pouvoir terminer leur travail. Autrement dit, s’ils montaient à Marcillac avec les gars et le matos, ils monteraient pour rien.   

Le quatrième emmerdement survint à 7 h 25 quand Alain le comptable vint le voir et lui tint ce discours :

– On a un problème avec l’Urssaf. Ils veulent qu’on solde avant la fin du mois la régularisation annuelle. J’ai essayé de négocier en arguant que l’on risquait d’avoir une régul positive en fin d’année, qu’on pourrait donc attendre et régler le différentiel à ce moment-là, mais ils veulent pas. 

– Rappelle-moi le montant ?

– 16 700 €. Si j’ajoute la provisionnelle du trimestre, on doit envoyer un chèque de 21 200 €…

Il eut deux heures et demie de répit avant le cinquième emmerdement, qu’il prit en pleine figure à 10 h 12, dans le bureau du directeur des services techniques du Conseil Général :

– Si je voulais vous voir, c’est pour vous notifier les décisions des élus en matière de choix des prestataires pour les interventions lourdes en bâtiment et travaux publics, décisions motivées avant tout par des contraintes gouvernementales, les dotations de l’État étant de plus en plus soumises au respect de règles venues d’en haut.

– Les budgets vont êtres revus à la baisse ?

– Oui, en effet. Mais il y a aussi une modification des critères de sélection des entreprises, dans un but d’élargissement du panel des prestataires et d’encouragement aux structures nouvelles. La règle principale qui a été fixée est qu’aucune entreprise ne doit effectuer plus de 50 % des travaux annuels dans le domaine qui la concerne.  

Il comprit les conséquences de cette phrase à la seconde même où elle fut prononcée (c’était une des qualités nécessaires à un chef d’entreprise, lui semblait-il : comprendre vite). Il savait qu’il était le principal prestataire extérieur pour la réfection et l’entretien des routes dans le département, une position qu’il n’avait cessé de renforcer au fil des années, alors que son père était souvent devancé par un concurrent du haut pays. La voirie départementale, c’était presque 25 % de son activité. S’il perdait la moitié de ce marché, c’était 12,5 % de son chiffre qui s’envolait, sans compter les répercussions que pourrait avoir cette nouvelle politique sur le choix des communes, celles-ci suivant souvent l’exemple, bon ou mauvais, donné par la collectivité supérieure. 

Fataliste, il se défendit mal, parce qu’il savait que la décision était prise ;

– Personne n’est irremplaçable, mais c’est l’expérience qui garantit la fiabilité. Est-ce que vous ne risquez pas des problèmes, de malfaçons ou autres, si vous privilégiez les jeunes pousses pour des chantiers importants ? 

– Cet argument a été avancé par certains élus, non sans raison. Mais il semble qu’il y ait une volonté générale de stimuler de nouvelles sociétés. Il est vrai que nos services sont là en appui pour vérifier le bon déroulement des opérations.   

– Et… vous ne tiendrez plus compte du coût ?

– Si, bien sûr. Nous pourrons être amenés à demander à une entreprise a priori bien placée de revoir son devis s’il est supérieur à celui des autres soumissionnaires, ou s’il dépasse l’enveloppe que nous nous sommes fixée. 

Autrement dit, on discutera tant qu’il le faut avec celui que les élus auront choisi pour qu’il décroche la timbale.

– Je comprends que ce n’est pas une bonne nouvelle pour vous, se crut obligé de lâcher le DST. Mais j’imagine que vous savez que rien n’est jamais acquis et que vous êtes en permanence obligés de vous diversifier…

Thierry, qui s’était un temps demandé si ce type pouvait, non pas se mettre dans sa peau, mais au moins compatir à ses problèmes, fut désormais convaincu qu’il en était incapable. Les cadres territoriaux en haut de la hiérarchie dans une grosse collectivité émargeaient à 4500 € nets par mois au bas mot. Avec des avantages sociaux et un rapport salaire-temps de travail inégalables. Le pire était que cette situation les avait rendus non seulement insensibles aux difficultés de ceux qui n’avaient pas leurs privilèges, mais en plus désireux de faire valoir leur pouvoir exorbitant : mettre en difficultés un chef d’entreprise était une jouissance dont ils ne se privaient pas. Ils illustraient à merveille le proverbe du regretté Pierre Desproges : « Il ne suffit pas d’être heureux, encore faut-il que les autres soient malheureux ».

Thierry prit le sixième emmerdement de retour dans ses murs à 11 h 07. Bénédicte avait ouvert le courrier, qu’elle avait placé sur son bureau comme à l’habitude. Il tenait à voir tout ce qui arrivait et sortait de l’entreprise, que ce soit du papier ou des matériaux. La lettre au-dessus de la pile lui sauta aux yeux, avant même qu’il ne fût assis. Sous la mention « Finances Publiques, Impôts des entreprises », elle contenait un titre en caractère gras : « Avis de vérification ». Le texte était court mais annonçait qu’un inspecteur viendrait « dans vos locaux » deux semaines plus tard, à 9 heures, afin de compléter les informations de l’administration fiscale sur les trois dernières années d'exercice. Suivait le nom de l’inspecteur, de son supérieur hiérarchique et même d’un responsable départemental, qui pourrait être saisi, le cas échéant. « Un contrôle fiscal, soupira Thierry, il ne manquait plus que ça ! ».

– Tu as vu ? demanda-t-il à Bénédicte en allant jusqu’à son bureau avec la lettre, même si bien sûr elle avait vu.

– Oui, c’est pour ça que je te l’ai mise au-dessus. Tu crois qu’ils peuvent nous embêter ?

– Oh oui… Mais je me demande surtout pourquoi ils veulent nous embêter. Alain est au courant ? 

– Non. C’est à toi que le courrier était adressé.

– Je vais le voir.    

C’est Jean-Marc qui lui signala le septième emmerdement du jour, en début d’après-midi. Jean-Marc était à la fois mécano, gestionnaire du dépôt et responsable des matériaux. Par le truchement de Bénédicte, Jean-Marc lui demanda de passer au dépôt dès qu’il le pouvait. « C’est pas pour le tombereau », avait-il précisé. Thierry traversa la cour et pénétra dans un des hangars, où les effluves de pétrole, d’huile et de goudron étaient encore plus prégnants que sur le reste du site.

– Patron, y’a un souci avec le liant.

– Lequel ?

– L’émulsion de bitume à froid.

– Qu’est-ce qu’elle a ?

– Fanfan m’a appelé tout à l’heure : ils ont un problème sur l’avenue Pompidou. Le revêtement tient pas, ça accroche pas, le granulat bouge. Au départ, ils pensaient à un problème de température, mais non, 2 heures après c’était pareil. Je crois avoir compris le souci. Ce matin, on a chargé la bécane avec deux fûts de 200. Or, ces deux fûts proviennent de la dernière livraison, vous savez, FGT, ils sont venus avant-hier. Et bien ce qu’ils nous ont livré, c’est pas la même chose que la dernière fois. Je l’avais fait remarquer au gars, mais il m’a dit que seule l’étiquette avait changé. 

– T’as vérifié dans les pots qu’on a ici après l’appel de Fanfan ?

– Je l’ai fait avant de vous appeler. J’ai effectué un petit mélange vite fait. On dirait bien que y’a un problème. Y’a des bulles, ça gonfle. L’émulsion est trop forte. 

– Merde. Combien on en a mis avenue Pompidou ?

– Pas loin de 100 mètres.

– Bon sang… Et combien ils nous ont livré de fûts, avant-hier ?

– 50. Alors, est-ce que c’est une erreur de leur fournisseur à eux ou est-ce qu’ils nous ont arnaqués ? Je sais pas, mais y’a un souci.

Le huitième emmerdement de la journée fut peut-être le plus beau, une sorte d’apothéose. Francis, chef de l’équipe numéro 3 de ce jour, l’appela à 14 h 57 pour lui annoncer « un problème ». Thierry avait déjà entendu ce mot quelque part. Le problème n° 8 était le suivant :

– Patron, je sais pas ce qui s’est passé, ça a couillé, on a pourtant bien respecté le plan et tout…

– Accouche.

– C’est Pierrot, mais il y est pour rien, ça aurait pu arriver à n’importe qui…

– Accouche !

– Avec le bull, il a touché un conduit. Enfin, il l’a même cassé… À un endroit… Au mauvais endroit, sur une dérivation… Elle a explosé, y’a de l’eau partout.

Quand Thierry arriva sur place, à 15 h 45, au premier rond-point à l’entrée d’Egletons, la société concessionnaire des eaux, les pompiers, les services municipaux et la gendarmerie étaient là. La route était coupée et l’accès aux deux supermarchés du coin était impossible. Le bazar et la nervosité étaient à leur comble. Il suffit à Thierry de voir les yeux du maire quand il dut s’avancer vers lui pour comprendre qu’il allait payer cher ce coup de pelle malencontreux d’un de ses ouvriers.

Comme s’il n’était pas assez accablé, un neuvième emmerdement s’abattit sur lui sous forme d’un coup de téléphone alors qu’il redescendait dans la vallée. La voix de Bénédicte envahit l’habitacle. Elle lui demanda d’abord comment ça se passait à Egletons et il ne put que lui faire part de l’étendue des dégâts. Ensuite, elle lui communiqua l’information qu’elle souhaitait lui transmettre avant de partir, s’il n’avait pas besoin d’elle à son retour :

– J’ai eu l’appel de Bannes, tu sais le promoteur de Bordeaux….

– La zone en bordure de Dordogne à Bergerac…

– Oui. On devait démarrer le mois prochain…

Au son de l’imparfait, la douleur dans le cœur fut instantanée, si forte que ce qui suivit ne l’accentua même pas :

– Bannes n’a pas eu ses autorisations administratives. La mairie bloque, paraît-il, elle-même embêtée par la DRAF et par une association de riverains soutenue par les écologistes. 

– Le chantier ne se fera pas ?

– Bannes estime que, s’il se fait, ça sera pas avant 6 mois, dans le meilleur des cas.

– Dis-moi Bénédicte, est-ce qu’une explosion nucléaire est prévue pour ce soir ?

– Rude journée, hein ?… On va y arriver, tu en as vu d’autres.

– J’en ai vu d’autres, mais jamais tant en même temps. Là, c’est beaucoup… J’ai l’impression qu’un étau se resserre…

– Je t’embrasse fort.

– Heureusement que tu es là.

– Tiens bon.

Des mois de travail s’évaporaient, en même temps bien sûr que le règlement correspondant. C’était une recette en moins, alors que la dépense serait la même puisqu’il faudrait verser les salaires habituels en fin de mois. 

Alain était encore là quand, à 17 h 20, il fut de retour au bureau. Ils échangèrent sur la canalisation d’Egletons et les autres catastrophes du jour. Quand le convoi de l’équipe malheureuse pénétra dans la cour, à 17 h 55, et rentra les engins dans le hangar, il alla voir les hommes et fit une nouvelle fois le point avec eux. Pierrot, l’ouvrier fautif, était si mal que Thierry abrégea le briefing. Il serra la main de chacun, Pierrot y compris. 

Il revint à son bureau. Il s’assit et balaya d’un regard épuisé les deux devis à vérifier, les chèques avec la facture correspondante, les demandes de rendez-vous de fournisseurs en attente, les revues techniques, les chemises avec la situation de trésorerie et le prévisionnel recettes dépenses du trimestre, dont la seule vue lui donna un frisson. 

Il avait assuré, fait face, mais après 12 heures de travail et autant d’emmerdements, il saturait. Il fit ce que lui commandait son corps en urgence : il ouvrit le frigo intégré au meuble en merisier derrière son bureau et en sortit une Despérado, cette bière mélangée à de la tequila venue des soirées jeunes. Du placard en bas à droite du même meuble en longueur derrière son fauteuil, il sortit une bouteille de whisky et un verre. Il se versa un fond. Pour la première fois de sa vie, il alterna une gorgée de Despé et une gorgée de whisky. 

C’est que, il ne fallait pas se mentir, la situation était exceptionnelle. Exceptionnellement grave. Un rappel de cotisations conséquent, la perte au moins partielle de son plus gros client, une machine onéreuse qui ne fonctionnait pas, un produit défectueux qui allait manquer, une faute qui allait coûter cher en pénalités comme en image, des travaux prévus les mois prochains qui s’envolaient, un contrôle fiscal, plus… il fit un geste de la main comme pour stopper le défilé des mauvaises nouvelles qui continuait dans sa tête. 

On ne pouvait arrêter ni le temps, ni les besoins des uns et des autres. Il fallait continuer ou mourir. Une entreprise était une pompe dont la vie de plusieurs personnes dépendait. Et cette dépendance, que l’on créait dès que l’on embauchait, était d’autant plus grande que les emplois étaient rares. Là, au soir de ce jour infernal, Thierry Sandrian, patron de TPCo, 18 salariés et 18 millions de chiffre d’affaires, avait besoin d’une pause, de quelques minutes pour retrouver de l’air, un peu d’espace dans son cerveau et dans son cœur. Sans quoi l’infarctus était garanti, à très brève échéance. Il ferma les yeux, gonfla puis vida ses poumons.

Il entendit du bruit dans la cour. Les gars de l’équipe d’Egletons fermaient le hangar et s’en allaient, deux heures plus tard que d’habitude. Eux aussi en avaient marre, sans doute. Malgré les circonstances, malgré la faute, il faudrait payer les heures sup. Sûr. Renoncer, partager, comprendre, donner ? Ces mots semblaient n’avoir plus cours dans les rapports entre employés et employeurs, même chez TPCo, même malgré son management respectueux et l’atmosphère correcte qui régnait dans la boîte. Pourtant, le partage, le don, le sacrifice existaient, Thierry le savait. Mais les concessions consenties au fil des ans aux plus rétrogrades des syndicats, jusqu'au sommet dans l’aberration qu’étaient les RTT, avaient créé en France une mentalité désastreuse chez les salariés, qui se croyaient obligés de se comporter de la manière la plus mesquine qui soit. Quand on voyait les relations dans une entreprise aux États-Unis, au Canada, en Australie, en Scandinavie…

Les ouvriers partirent. Ce soir, à cet instant, il n'aurait pas déplu à Thierry que l’un d’entre eux, peu importe lequel, tous avaient leurs qualités et leurs défauts, passe le voir avant de s’en aller. Mais ils ne le faisaient jamais. Était-il trop distant ? Son père lui avait appris à ne pas se lier avec les ouvriers. « Tu dois les maintenir à distance, sinon ils ne te respecteront pas. Un rapprochement ne te rapporterait qu’une perte d’autorité, ils ne le comprendraient même pas ». Ah, son père, son père… Marre de celui-là ! 

Alain le comptable toqua à la porte, lui, et passa une tête.

– Viens boire un coup, lui dit Thierry.

Mais Alain ne buvait jamais, du moins jamais dans le bureau de son patron. Alain ne savait pas baisser sa garde, Alain ne savait pas comprendre le besoin qu’avait Thierry, par moments, de ne plus être le patron, mais un homme, juste un homme, avec ses qualités et ses faiblesses ; ou s’il le comprenait, il ne voulait pas le permettre. De quoi avait peur le comptable : de ce qu’il verrait de Thierry ou de ce qu’il verrait de lui-même ? Il y a des gens qui sont effrayés par le dévoilement qu’entraîne l’amitié. Thierry ne demandait pas grand-chose, pas une amitié, juste un moment d’amitié. Mais ce moment était trop pour Alain. 

Oh, que l’absence d’ami était cruelle ce soir ! Oh qu’il se sentait seul… Lui, seul ? Ça aurait fait rire beaucoup de gens. Voyons, une famille connue dans la ville, dans les lycées de la ville, dans les boîtes, les bistrots, les commerces, le club de rugby… Oui, et pourtant.

La voiture d’Alain démarra et Thierry se trouva seul pour de bon. La nuit était tombée. Il aurait aimé avoir son chien, au moins, et aller avec lui jusqu’à la rivière. Mais Pattes Blanches n’était pas là, il faudrait traverser la ville pour le rejoindre. Et il faudrait faire bonne figure devant femme et enfants. Il savait que la fatigue des uns et des autres les empêcherait de profiter de la soirée qui aurait pu – dû ? – être un moment de communion et de soutien. Ça arrivait de moins en moins souvent. Et ce n’était pas que l’adolescence des enfants. C’était aussi la lassitude, lassitude liée à l’âge peut-être, à l’habitude, et aux emmerdements, à ces innombrables emmerdements. 

Il but la dernière gorgée de whisky, la dernière gorgée de Despé. Fallait-il pour clôturer cette journée terrible qu’il se tire une balle dans la tête ? L’avenir montrerait peut-être que ça aurait été une bonne idée. Mais il ne le fit pas, il n’y pensa pas. Non, il était un petit patron et, tant qu’il serait capable de ramener un peu de travail à sa boîte, même s’il devait affronter des difficultés humaines et des angoisses financières encore plus grandes que celles qu’il affrontait déjà, même s’il devait réduire au lieu de développer, il tiendrait. Le hasard de la vie l’avait amené là, c’est tout. Il était dedans, il n’avait jamais rien fait d’autre. Et il avait une responsabilité à assumer. Question d’honneur.

Il attrapa le classeur des devis et factures, et se plongea dedans. 



19 mai 2023

 

Roger de Mauthausen

 

à Roger Gouffault

 

(environ 3 minutes de lecture)

 

Roger se présenta de lui-même dans les locaux du journal où je pigeais.

– Vous pourriez venir à mon congrès ? L’Amicale de Mauthausen. Cette année on se rassemble ici. 

Se tenait devant moi un homme de plus de 80 ans, dont le regard avait la malice d’un enfant. Tout son visage, d’ailleurs, dégageait une joie de vivre qui me sembla contraster avec le nom qu’il venait de prononcer. Je répondis que nous ne couvrions pas les réunions et les assemblées générales, mais que je serais preneur d’un tête-à-tête dans lequel il me raconterait son « expérience » de déporté (je m’excusais de ne pas trouver de meilleur mot sur le moment).

– Dans ce cas, il faudrait que vous veniez à Mauthausen. Je conduis deux pèlerinages par an. Je vous emmène.

– Vous voulez que je vous suive sur les lieux de votre déportation en Allemagne ?

– En Autriche. Je me charge de convaincre votre patron.

Je ne sais pas ce qu’il a dit au directeur du journal, mais j’obtins le feu vert dès le lendemain. Et je me retrouvai un mois plus tard devant les portes de la forteresse avec ses deux tours carrées de part et d’autre de l’entrée.

– Chaque pierre a été montée à dos d’homme, expliquait Roger. Chaque pierre représente un homme. 

Le ciel était bas, le froid glacial. Mais nous étions habillés. Soixante-cinq ans plus tôt, le matricule 34534 et ses camarades étaient nus ou presque.

C’était la quatre-vingt-quatrième fois que Roger emmenait un groupe sur les lieux de son calvaire ! Nous étions trente-sept : trois anciens déportés, seize enfants et petits-enfants de déportés, huit professeurs, huit élèves, deux journalistes. De part et d’autre de l’immense « place d’appel », où chaque matin après une nuit d’épouvante et chaque soir après une journée d’horreur on faisait le compte des morts et des survivants, s’alignaient des baraques de bois vert. Plusieurs étaient conservées en l’état. C’était une des principales revendications des anciens déportés : qu’on touche le moins possible. Chaque nettoyage, chaque démolition, était un peu de leur souffrance qu’on niait. 

Dans une de ces baraques, Roger raconta les trois cents corps entassés tête-bêche, la dysenterie, les poux, les pieds en sang, les vingt minutes accordées aux trois cents humiliés pour approcher les filets d’eau glacée, les bousculades, les piétinements, les coups…

– Ça peut pas se décrire, disait Roger après avoir décrit l’impensable.

Il parlait sans dramatiser. Des faits, des mots. Il nous emmena ensuite dans « la carrière », où deux mille détenus travaillaient chaque jour à casser des cailloux, qu’il fallait remonter le soir par les 186 marches de « l’escalier de la mort ».

– Nous devions remonter tous les soirs une pierre chacun, de vingt à trente kilos, en colonnes cinq par cinq, sous les coups. Ceux qui se trouvaient sur le côté gauche étaient frappés par les kapos, ceux de droite étaient frappés par les SS. Chaque soir, un détenu lâchait sa pierre, qui dégringolait sur les marches et entraînait dans sa chute quelques corps qui s’écrasaient plus bas. Jusqu’à la centième marche, je tenais à peu près. Au-delà, je sentais que j’allais lâcher ma pierre. Bien sûr, celui qui lâchait sa pierre était frappé ou poussé dans le vide. C’est quand je voyais un camarade matraqué à mort que je trouvais la force de continuer. On ne peut pas décrire les supplices, la terreur qui régnait sur ces marches…

Nous nous taisions, nous écoutions. Trente-six Français qui n’osaient pas dire qu’ils grelottaient regardaient cet homme qui parlait d’un enfer dont il était revenu avec une humanité fascinante. 

Pendant les trois jours que dura ce pèlerinage, Roger expliqua encore les tortures sous la douche, les pendaisons, le four crématoire, les quotas. « Ce soir, tu en remontes soixante », disaient les SS au kapo surveillant d’une centaine d’hommes… Dans ce lieu de mort, Roger ne cessa d’insister sur la solidarité. Il évoqua l’Espagnol qui soigna son ventre au charbon de bois et ses pieds avec un bout de ficelle, le Tchèque qui le prit avec lui après qu’il se fût coupé les veines, le Polonais qui l’empêcha de se faire tuer dans la carrière au moment où les SS tiraient pour s’amuser sur tous ceux qui bougeaient. Et les partages de boules de pain, de lit, d’eau…

– Il fallait, pour ne pas mourir, outre la chance et la résistance, une volonté acharnée de vivre. Celui qui n’y croyait plus, qui ne se battait plus, ne tenait pas longtemps. Cette envie de vivre, je l’avais. Mais elle n’a pu se maintenir que parce que d’autres la partageaient et m’ont aidé.

Il ne s’en vantait pas, mais j’avais appris en me documentant pour préparer ce déplacement que Roger avait lui aussi beaucoup aidé, beaucoup sauvé.

– Si je suis là, c’est pour vous montrer ce que peut devenir un homme.

En affirmant cela, il parlait autant des tortionnaires que de lui-même.

Il avait des histoires par centaines, car chaque jour dans ces enfers dépassaient l’entendement. 

– Un jour, avant l’arrivée de Ganz comme chef de camp, alors que j’étais sur la place d’appel, j’entendis un groupe de SS : « On va faire la chasse ». Ils se postèrent alors non loin des toilettes. Et ils dégommèrent quelques détenus qui avaient eu le malheur de se trouver là au mauvais moment. Dès qu’un malheureux se relevait de l’immonde banc à trous qui servait de WC, les SS visaient sa tête et tiraient. Comme à la fête foraine. Pour s’amuser.

– Il faut savoir qu’à Ebensee, le commando de Mauthausen où l’on m’envoya dans un second temps, on est passé d’un détenu par châlit, à deux puis à trois, cela pour ceux qui travaillaient. Les malades, eux, couchaient à quatre par lit, c’est-dire qu’ils devaient se partager un espace de 80 centimètres de large…

– À peu près à la même période, sous le même temps glacial et neigeux, un groupe de 1200 évacués du commando de Melk est arrivé, à pied. Juste avant, Ganz avait dit : « Je peux nourrir 10 000 hommes, c’est tout ». Or, il estimait à ce moment le nombre de détenus à 9900. Il chargea 2 SS et 2 kapos, dont « la panthère noire », de faire déshabiller les nouveaux venus, puis de les diriger vers les douches. Là, furent alternées l’eau glaciale et l’eau brûlante. Puis on les fit revenir dehors, et l’on recommença plusieurs fois l’opération. Les hommes tombèrent les uns après les autres. On les empilait en carrés, cinq par cinq, et ils finissaient par mourir, coincés sous d’autres hommes. Au matin, il ne restait que 37 survivants. 4 hommes avaient tué plus de 1000 autres hommes en une nuit, avec la douche, un instrument de torture et d’extermination parmi d’autres. J’ai vu cette scène depuis la menuiserie où je travaillais, et j’ai témoigné par la suite à ce sujet.

Je revins bouleversé de ce voyage. Plus jamais je ne me plaindrais, me dis-je. Et de fait, après ce pèlerinage, chaque fois que je me sentais faible ou tourmenté, je pensais à Roger. Le reportage, intitulé Le pèlerin de Mauthausen, occupa deux pleines pages dans le journal.

Je revis Roger par la suite et j’appris qu’il avait eu, avant et après Mauthausen, bien d’autres occasions d’affronter la mort. Il avait toujours gagné.

– Pas seul, répétait-il, pas seul.

– Pourtant, insistai-je, quand, en 1942-43, vous êtes resté neuf mois à l’isolement à la prison de Fresnes, vous étiez seul ?

– Pas tout à fait. Il y avait une araignée. C’est elle qui m’a empêché de devenir fou.

J’appris beaucoup de cet homme unique, capable de rendre la vie par l’exemple de son comportement hors du commun. Roger est mort en 2015, mais je crois savoir ce qu’il penserait aujourd’hui des monstruosités du petit Hitler de Russie et des nouveaux SS à son service.

 

Pour aller plus loin, on peut lire Déporté à Mauthausen, quand nous n’étions plus que des numéros, Matricule 34535 (Roger Gouffault), Écritures 2014.

Livre épuisé en librairies mais que l’on trouve encore sur les sites de la FNAC, Amazon, Decitre…

 



5 mai 2023

 

Une séance chez le dentiste

 

 

(environ 12 minutes de lecture)

En dehors des grandes souffrances de la vie (maladie grave, accident, guerre, misère affective…), et parmi les petits emmerdements que nous devons si souvent subir, je place en premier les passages chez le dentiste. S’il fallait une preuve de plus que Dieu n’existe pas, ou qu’il est un salaud qui se goberge de la douleur des hommes, ces heures obligées à se faire casser les dents, perforer les gencives et démonter la mâchoire seraient à elles seules suffisantes : la vie est une absurdité sans queue ni tête (tandis que nous avons trop de queue et trop de tête) dans laquelle on nous a jetés alors que nous ne sommes pas équipés pour l’affronter.

En changeant de région l’an passé, j’avais dû laisser un des rares praticiens qui savaient rendre ces moment acceptables, d’autant qu’il était doté de charmantes assistantes, que j’avais en partie pris comme modèle pour une nouvelle écrite en pleine folie covid (https://desvies.art/2020/05/22/le-dentiste-et-les-brigadistes/). Je sais aussi qu’au moins un des abonnés à ce blog est dentiste ; qu’il me pardonne cette pointe humoristique dans un corps professionnel qui exerce un métier des plus pénibles, dont nous avons grand besoin. 

Bref, en arrivant dans une nouvelle ville, je dus retrouver un charcuteur buccal, car il était clair que mes emmerdements dentaires ne cesseraient que lorsque je serais six pieds sous terre, et encore, je demande à voir. J’avisai un cabinet à 100 mètres de mon appartement, qui selon les plaques abritaient 3 praticiens spécialisés. J’attendis plusieurs semaines et même plusieurs mois avant de me risquer dans cette antre, tâchant de me renseigner auprès des rares personnes avec qui je parlais dans le coin : le nombre de morts est-il supérieure à la moyenne ? La police est-elle souvent appelée ? Déplore-t-on des bagarres et des vitres cassées ? Apparemment non. 

– Juste une fois, on a vu un tag rigolo, me dit une rombière bien dentée. En lettres énormes, il y avait marqué : « Un soir je vais te choper, et je te ferai ce que tu m’as fait, sans anesthésie. Tu vas hurler ». Ah oui, et puis une autre fois : « Je vais vous crever à coups de fraiseuse ». Moins bien.

À moitié rassuré – de toute façon, là ou ailleurs, je ne retrouverais pas mon bon Dr Pécas –, je finis par entrer dans le petit jardin du cabinet. Car je m’étais dit qu’un coup d’œil me donnerait une meilleure idée de l’endroit qu’un coup de fil. Je montai les quelques marches devant la maison. Un panneau sur la porte indiquait que le masque était obligatoire. J’avais prévu le coup et m’affublai. Puis je sonnai. Je dus réitérer mon coup de sonnette avant qu’un déclic se fasse entendre et que je puisse ouvrir la porte. N’était-ce pas une erreur ? La non-ouverture de la porte au premier coup n’était-elle pas un signe dont j’aurais dû tenir compte pour m’enfuir et ne jamais revenir ? Trop tard.

Une secrétaire à la tête de souris était planquée derrière un énorme panneau de protection en plexiglas. Je m’avançai en forçant un sourire :

– Bonjour.

– Désinfectez-vous les mains s’il vous plait.

Agréable, la souris. Je me dé…

– Vous venez pour quel docteur ?

– Eh bien, je ne sais pas.

Elle me regarda comme si je lui avais craché dessus. Je renchéris donc :

– J’habite la ville depuis peu. Est-ce qu’un des trois dentistes prend encore des clients ?

– Des patients.

– Des patients.

– Le docteur Oudile.

– Il est moins bon que les autres ?

Nouveau regard atterré. Pas du genre à sourire, la souris. Qu’avais-je besoin aussi de tenter l’humour avec quelqu’un de si rétif ? La peur sans doute.

– Ce serait juste pour un contrôle, une prise de contact.

– Mardi 16 avril à 17 h 30.

Je cherchai mon agenda, ce qui eut le don d’agacer la grognasse.

– Le 16, je suis en déplacement. Je peux le 15 au matin. Ou le 18 en fin d’après-midi.

– Le 24 à 9 heures.

Décidément, nous n’étions pas sur la même longueur d’ondes. Je tournai une page.

– Je peux le 25 à 9 heures.

– 9 h 30.

– D’accord, le 25 à 9 h 30.

– Votre nom ?

Et c’est ainsi que je m’engageai dans une mauvaise voie, parce que je ne savais pas dire non. C’était pareil dans un magasin de vêtements ou de chaussures ; si j’entrais j’achetais, quand bien même rien ne me plaisait. Ô homme si faible dans un monde trop cruel…

Néanmoins j’eus de la chance pendant un an. Oudile était sympathique, et même très sympathique puisqu’il ne trouva rien à opérer lors de cette première visite. Je me demandai après coup si ce n’était pas une tactique pour appâter le client – le patient –, mais c’était toujours bon à prendre. Il effectua tout de même un « petit détartrage » pas trop désagréable. Un moment où je sautais en l’air, il me demanda :

– C’est sensible, là ?

– Non, répondis-je, c’est par précaution. Pour ne pas que vous oubliiez qu’il y a des nerfs là-dessous. 

– Merci du rappel, on ne sait jamais, vous avez raison.

Lui au moins avait de l’humour, ou de l’empathie. Il me conseilla également de boucher le trou causé par une molaire manquante en haut à droite (toutes mes dents couronnées partaient les unes après les autres), conseil que m’avait également donné Pécas. J’indiquai que je n’étais pas prêt à la greffe d’os et à l’implant, ni physiquement ni financièrement.

– Le problème, c’est que vous n’êtes pas très costaud à gauche non plus.

– Je sais, mais j’ai adapté mes menus ; à midi taboulé compote, le soir soupe et gâteau de semoule. 

– Alors vous pouvez tenir encore quelques années.

Nous nous séparâmes bons amis. Il m’avait dit de revenir dans six mois, mais j’attendis un an avant de prendre un second rendez-vous auprès de la musaraigne (réflexion faite, son pointu et son côté revêche l’apparentaient davantage à ce mammifère qu’à une souris). 

La seconde séance commença aussi bien que la première, jusqu’à ce qu’Oudile annonce, après avoir fait une radio :

– C’est ce qui me semblait. Il y a une carie, là, en bas à gauche, entre les molaires. Sans doute à cause des aliments qui se coincent.

– C’est pas des couronnes, à cet endroit ?

– Non. Ce sont d’ailleurs vos deux seules dents, en dehors des incisives, qui ne sont pas couronnées.

– J’ai pas de bol.

– En même temps, c’est difficile d’avoir des caries sur des couronnes.

C’est ce que je disais, j’avais pas de bol. Mais la plus mauvaise nouvelle était à venir :

– C’est mon remplaçant qui vous soignera ça.

– Vous partez en vacances ?

– Non, je quitte la région, je me rapproche de chez moi.

– Merde alors ! Je commençais à m’habituer à vous.

– Vous vous habituerez à mon successeur. Un jeune charmant, vous verrez.

– Un être humain ? Je veux dire avec un cœur en état de marche, une vague idée de la compassion et de la douleur d’autrui ? 

– Charmant.

J’étais marron. J’allais devoir laisser un parfait inconnu disposer de ma bouche, de mon physique, de ma vie. 

J’étais si contrarié par cette nouvelle qu’Oudile dut écourter la séance de détartrage, tant j’étais crispé.

– Vos nerfs sont bizarrement placés, conclut-il. 

– J’ai pas de chance, je vous dis. 

Je saluai celui qui m’abandonnait, convins avec la teigne d’un prochain créneau  pour mon exécution, et sortis de là tout à fait déprimé.

Malgré mes efforts pour ne pas y penser, mon angoisse ne cessa de monter au cours des 17 jours et nuits d’attente avant le rendez-vous avec le nouveau dentiste.

Le 2 mai à 9 heures arriva. Levé à l’aube, 3 heures, ayant effectué deux footings et trois séances de yoga pour tenter de me calmer, ayant petit-déjeuné puis vomi, m’étant lavé les dents six fois, je me pointai flageolant à la maison des horreurs. 

– J’ai rendez-vous avec le successeur du regretté docteur Oudile, annoncé-je à la rigolote.

– Votre nom ?

– Moi-même.

Je savais qu’elle n’allait pas aimer, mais je savais aussi qu’elle n’avait qu’à regarder sur sa liste. Et puis je n’étais déjà plus moi-même justement.

– Allez vous asseoir.  

– Où ?

– Oh, eh ?!

– Au fait, comment il s’appelle ?

– Qui ?!

– Le Président de la République.

Je crus qu’elle allait saisir le bloc de plexiglas pour me le fracasser sur le crâne et je m’éclipsai vers la salle d’attente. N’empêche, je ne connaissais pas le nom de mon exécuteur.

Une femme attendait, habillée en tailleur. Comme elle me sourit, je hasardai, à la recherche d’un peu de chaleur humaine :

– Vous êtes avec le nouveau, vous aussi ?

– Oh non ! Je suis une fidèle patiente du docteur Melenstein !

Elle avait l’air très fière, comme si elle avait décroché la lune. 

– Quelle chance… répondis-je. Je peux venir avec vous ?

Son sourire fut crispé. Aussitôt après, elle s’en fut aux toilettes, qui donnaient dans la salle d’attente. Comme quoi, on a beau avoir un tailleur… Je me bouchai les oreilles. Elle revint et reprit sa place. 

Peu après, un médecin cinquantenaire poussa la porte et appela sans élever la voix :

– Madame Prout-Prout.

La femme prit son sac et se leva en inclinant légèrement la tête dans ma direction. Sa croupe disparut devant le médecin qui l’avait laissée passer. Il avait l’air très calme ; c’est lui qu’il m’aurait fallu. 

Je me retrouvai seul. Il y avait une fenêtre. Je pouvais peut-être m’enfuir. Je pesai le pour et le contre quand la porte s’ouvrit de nouveau, brusquement cette fois, avec force déplacement d’air. Un gaillard d’au moins 190 de haut pour 100 de large apparut et gueula mon nom.

Comme un ressort, je me levai. Même debout, j’étais tout petit. 

– Docteur Valraux, enchanté. 

– …chté…

Valraux ? Ce nom ne me disait rien qui vaille. Comme je trainais, il me poussa presque. Dans le couloir, je m’arrêtai. La porte du cabinet que je connaissais – Oh, Oudile, où es-tu ? – était ouverte, mais je m’enquis en montrant du doigt :

– Là ? 

– Ben oui, là.

J’avançai à reculons. Quand nous fûmes enfermés, je le regardai. Il était vraiment costaud. Et ses pieds et ses mains étaient énormes. Dire que j’allais confier ma figure à ce type qui pouvait me la briser de deux doigts. Il avait des lunettes heureusement, ça indiquait un rien de civilisation.

– Posez votre masque là (un crochet ridicule était prévu à cet effet), défaites-vous et asseyez-vous dans le fauteuil. 

J’étais déjà défait.

– Tout de suite ?

Il ne répondit pas, mais peut-être n’avais-je pas parlé assez fort.

Lui ne parlait pas, ce qui n’était pas bon signe. Les pires des dentistes sont les muets, qui n’expliquent pas, ne compatissent pas. La tension est extrême, tout est coincé, rien ne sort. Ulcère assuré, si ce n’est l’infarctus. J’aurais aimé qu’il me dise un truc, genre comme si j’étais un bébé : « Alors on a une petite carie ? Une toute petite carie de rien du tout et on a très peur ? Mais c’est rien, ça ! Mais non ! Mais oui, il est grand le garçon ! ». Ça aurait montré sa bienveillance, son humanité, ça m’aurait rassuré. 

C’était trop demandé. Tandis qu’il descendait le fauteuil très bas – je crus que mes jambes allaient se renverser sur ma tête – je l’observais du coin de l’œil. Malgré ses grands airs, il n’avait pas l’air sûr de lui. Je le trouvais bruyant. Il ne posait pas les instruments, il les jetait. Il ne tirait pas les lampes et les tablettes, il les arrachait. Le matos n’allait pas durer longtemps avec ce type.

– Alors ! dit-il en descendant le lampes et en m’ouvrant la gueule.

Il commença à farfouiller comme un Chinois dans un plat de nouilles. Mais ses baguettes étaient en fer, et terriblement pointues. Il en planta une en bas à gauche. S’il touche un nerf, pensai-je, la décharge sera si forte que mon cœur n’y résistera pas.    

– Ah oui, là y’a souci !

Non mais ? Il avait l’air content, ce con ! Je t’emmerde. J’ai les dents que je veux.

– Allez, on va essayer de régler ça.

Je ne sus comment interpréter le « essayer » : était-ce une modestie de bon aloi ? Ou un manque de confiance qui pourrait entrainer de sérieuses complications ? En cas de complications. 

– Je vais vous faire une anesthésie.

– Générale, c’est possible ?

Il me piqua… dans la joue.

– Vous vous êtes pas trompé ?

– Ça va vous endormir tout le côté gauche en bas.

– C’est bien.

Si c’est pas positiver, ça ! J’étais fier de moi, ça allait bien se passer.

Il n’arrêtait pas de gigoter, alors qu’on n’avait même pas commencé.

– Vous devez sentir que vous vous engourdissez. 

– Pas vraiment.

C’est vrai, je ne sentais pas de différence avant et après la piqûre. Pourquoi avait-il piqué dans la joue, aussi ? C’est la mâchoire qu’on visait d’habitude, voire la dent elle-même. En 50 ans de dentisterie, jamais on ne m’avait seringué ailleurs.

– Allez, on attaque ! 

Il rajusta les lampes, sa chaise à roulettes, tendis les bras comme un chef d’orchestre qui replace ses manches avant de lancer le premier mouvement, et alluma la perceuse. Le bruit était affreux. Il plongea dans ma bouche. Je hurlai. Il se retira aussitôt :

– Quoi ?! Pourquoi vous avez crié ? 

– J’ai crié, moi ?

– Faut pas crier comme ça !

– Mais ça fait mal.

– Je ne vous ai pas touché ! 

Je sentais la sueur sous moi, à moins que ce soit autre chose. Combien de kilos allais-je perdre d’ici la fin du calvaire ?

Ça y est, il attaquait la dent. Les dents même, car deux étaient touchées. C’était bien ma veine : au lieu d’une demi-dent atteinte, je me payais deux fois un quart ; j’étais maudit.

Il s’arrêta au bout de vingt secondes :

– Ça va ?

– Ça va.  

Héroïque. J’étais héroïque. Et il continua à me fraiser la tronche, par séquences de vingt secondes. Il changeait souvent de chignole, alternant turbines, contre-angles et autres micromoteurs, et les bruits étaient différents, les vibrations plus ou moins fortes. J’avais parfois l’impression qu’il ne savait pas comment procéder. Est-ce qu’il connaissait son boulot, au moins ? Je le regardai par en dessous et réalisai alors qu’il n’avait guère plus de 20 ans. Mon Dieu, comment n’avais-je pas réagi plus tôt ? On m’avait collé un étudiant ! Qui n’avait aucune pratique. Et si ça se trouve, c’était un tocard ! 

Je levai un bras, comme il l’avait suggéré en cas de problème. Il s’arrêta d’un air agacé :

– Je vous fais mal ?

– Non, enfin si bien sûr. Mais j’ai une question : est-ce que vous avez votre diplôme ?

– Bien sûr, pourquoi vous me demandez ça ?

– Vous êtes jeune.

– Ça vous inquiète ?

– Beaucoup.

– Écoutez, maintenant on a commencé, il faut finir. Vous pourrez toujours changer de dentiste après la séance. Et je crois que j’en serai plutôt content.

Je l’avais vexé. Oh putain ! Il allait me massacrer.

En effet, il prit une turbine qui provoquait de très fortes vibrations. Ma pauvre dent déjà bien entamée n’allait pas y survivre ; à tous les coups elle allait se déchausser. Mais pourquoi fallait-il tant de temps et d’énergie pour nettoyer 1 centimètre carré ?    

Le plus désagréable était un de ses énormes doigts, avec lequel il poussait à mort sur ma commissure gauche ; à tous les coups j’étais déjà écorché. 

– Je peux ouvrir la bouche tout cheul.

– Hein ?

Je le mordis un bon coup pour qu’il comprenne.

– Aïe !

– Tu l’as pas volé.

Il se saisit alors d’une roulette au bruit insupportablement strident, qu’il enfonça bien profond dans ma mâchoire. Je penchai la tête pour limiter l’impact, mais il me redressa d’une baffe.

– Fumier.

– Ta gueule. 

Ses arrêts permanents nous faisaient perdre du temps et ajoutaient à mon stress. Depuis qu’il avait allumé les moteurs, j’étais pris de tremblements. À sa décharge, ça m’arrivait aussi avant, même chez ce bon Pécas. Je n’arrivais pas à contrôler. Sur toute la longueur du fauteuil, mes jambes tremblaient comme si j’étais allongé dans une essoreuse. 

Il posa un temps les trucs à moteur et saisit une sorte de burin, ou de crochet, avec lequel il entreprit de finir de nettoyer la cavité qu’il avait creusée. Il enfonçait, raclait, retirait. Il crocheta un bout d’émail ou quelque chose de dur et tira si fort que je crus qu’il allait emporter toute la rangée de dents du bas gauche. J’étais en nage. Il retourna au fond du trou. En retirant cette fois, il perdit le contrôle de son instrument qui exécuta un triple salto dans les airs – un peu plus il me crevait l’œil – et retomba sur le carrelage dans un bruit de ferraille. 

– Putain, merde !

C’était lui qui parlait, je précise. Croyez-vous que ce maladroit aurait pris la peine de nettoyer son outil ? Que tchi ! Il me le refourgua dans la gorge aussi sec. Et vas-y que je te farfouille et que je te dérouille. J’étais tombé sur un malade, un sadique, un monomaniaque. 

Je cessai de lutter, espérant l’évanouissement. Ma tête bougeait au gré des impulsions qu’il lui donnait à l’intérieur, autant dire que je dodelinais méchamment. Il finit par dire :

– Je crois qu’on est bon. On va boucher. Ça va ?

– À ton avis, connard ?

– Oh, eh, restez poli, merde !

– Excusez-moi, c’est l’anesthésie, je croyais que j’avais parlé dans ma tête.

En m’accrochant des deux mains et en durcissant mes abdos comme jamais, je tentai de me redresser pour cracher un coup et me rincer la bouche, mais il me stoppa d’un bras ferme. Son biceps devant mes yeux me donna l’impression que j’allais percuter un cèdre. 

– Je me rincerais bien. 

– Non, rétorqua-t-il d’un air méchant tandis qu’il commençait à préparer sa mixture. Ça ne se fait plus.

– Comment ça ?

– Les cabinets ont tendance à supprimer les verres d’eau. À cause des germes et des bactéries.

– Mais…

Je ne renchéris pas, car toute la partie gauche de mon visage était paralysée, je me mordais à chaque mot. Plus d’eau ? Même pour les soins ? Encore un coup de l’horreur écologique. La fin était proche, le progrès une période révolue du passé.

Il me recala et commença à appliquer sa mixture, comme s’il remplissait un moule à gâteau. Le problème est que le moule que formaient mes dents étant cassé sur un côté – le côté qu’il avait pété, ce con –, il dut le renforcer avec un étau métallique, qui, dès qu’il le fixa, se mit à me déchirer la langue.

– Hevch !… Hevch…

– Ne bougez pas. C’est désagréable je sais, mais ça ne durera pas.

Le collier à clous étant serré, il saisit une sorte de stylo avec une collerette, ça je savais ce que c’était, Pécas m’avait expliqué, lui, une lampe à photopolymérisation, dont la source ultraviolette polymérisait (collait et durcissait) les matériaux et adhésifs. 

Là encore, il ne me sembla pas très doué, s’y reprenant plusieurs fois, ajoutant de la pâte, redonnant un coup de polymérisation, encore un peu de pâte, encore un coup de lampe collante, puis appuyant longtemps avec son pouce aussi gros qu’une plante de pied pour fixer le tout. Et toujours ce serre-dents horrible qui entaillait ma langue.

Il l’enleva enfin et il fallut encore qu’il rabote, lime et ponce. Encore des bruits et des vibrations qui vrillaient mon crâne et déboussolaient mes sens. 

– Ça y est ! s’exclama-t-il en appuyant sur le bouton pour redresser le fauteuil, repoussant sa tablette à instruments et donnant un coup de pied sur le sol pour reculer son tabouret et se dégager.

Revenu à l’horizontal, avec la tête légèrement plus haute que les jambes, je m’extirpai péniblement. Je me mis debout avec difficultés. Aussitôt, je vacillai et manquai tomber.

– Oh là ! dit-il avec un sourire mauvais. 

Je dûs me rassoir, sur le fauteuil devant son bureau. Il tapait sur son ordinateur. J’avais du sang dans la bouche. Il me restait de l’Eludryl chez moi, mais mieux valait que j’aille aux urgences tout de suite.

– Bon. La prochaine fois on regardera les couronnes à droite, il y en a trois qui n’ont plus l’air très solides, il faudra vérifier tout ça. 

Il est fou ? pensai-je. Il croit que je vais revenir ?  

Quand il se leva pour me congédier, je me redressai prudemment, en m’appuyant sur le bureau, incapable de parler. 

– N’oubliez pas votre masque.

Je saisis le truc et me dirigeai vers la porte qu’il avait ouverte.

Quand la musaraigne, après m’avoir délesté de 60 €, me demanda s’il fallait prévoir un autre rendez-vous, je m’entaillai un peu plus la lèvre inférieure en répondant :

– Oui, ailleurs. 



28 avril 2023

 

Les cools heures de Marrakech

 

(environ 30 minutes de lecture)

1 – Youssra, 25 ans, était Marocaine. Cette fille était à l’image de sa ville : ocre. D’une matière, ou d’une mater, fragile et friable, la chevelure cuivrée, flamboyante ou vénitienne selon l’air et la poussière qui se mélangeaient à son oxygène, elle était changeante, instable, difficile à manier. Toujours à deux doigts de la désintégration, mais terriblement vivante et attirante, elle était une composition d’autant plus dangereuse qu’avec ses capacités à changer de couleur et d’humeur elle pouvait se fondre dans de nombreux écosystèmes, professionnels, sociaux, culturels, sentimentaux…

J’étais un Français de 39 ans. Nous nous étions rencontrés en Algérie, dans le cadre des « 8e rencontres euro-maghrébines des écrivains » qui nous avaient rassemblés à Alger 9 mois plus tôt. Ni elle ni moi ne représentions en quoi que ce soit les écrivains de notre pays, encore moins de notre continent, mais nous avions été sélectionnés – je ne sais sur quels critères – pour participer à ces journées d’échanges organisées par la Délégation (l’équivalent d’une ambassade) de l’Union Européenne à Alger. La promotion des relations culturelles, sans doute nécessaire, implique des dépenses plus ou moins légitimes. 

En l’occurrence, cela avait été passionnant pour nous, les 12 Européens et 12 Maghrébins invités. Certains visiteurs du Salon du Livre d’Alger, dans le cadre duquel se tenaient nos rencontres, y avaient peut-être trouvé leur compte eux aussi, puisque nos tables rondes, discussions et conférences étaient ouvertes au public ; nous avions découvert de jeunes Algériens friands de littérature et de culture française, malgré le ressassement des autorités contre l’ancien colonisateur, entrainant la population algérienne dans une schizophrénie maladive qui la faisait osciller entre détestation et vénération vis-à-vis de la France, cette dernière ne méritant ni l’une ni l’autre de ces appréciations.

À Alger, j’avais sympathisé avec de belles figures, parmi lesquelles : Ismaël Fassi, poète, footballeur et danseur tunisien, acteur remarqué du printemps arabe de 2011 ; Rafaela Mandina, romancière italienne, plus précisément romaine, universitaire distinguée, qui parlait comme elle écrivait, une langue suave et recherchée ; Okaï Olovkine (pseudonyme), jeune journaliste Belge belle et black qui semblait avoir une vie aussi trash que les personnages de son livre ; Bogdan Musteanu, écrivain roumain enthousiaste et fervent partisan de la construction européenne ; Amir Touli, ingénieur algérien, venu à la littérature sur le tard mais non sans talent, qu’il exerçait aussi dans la photo. 

Et donc cette jeune Marocaine incandescente, Youssra Bakouly, auteur d’un premier et unique roman à ce jour, qui avait attiré l’attention dans son pays, car elle y dénonçait la réalité des relations hommes femmes et l’hypocrisie des soi-disant avancées sociétales de ces dernières années.

Les organisateurs avaient peut-être encore plus de personnalité que les auteurs ; ils étaient tous plus ou moins filous, tous personnages de romans, et c’est peut-être pour cela qu’on nous les avait mis dans les pattes. Il y avait d’abord le délégué culturel, le grand manitou de ces rencontres, Gert Mund, haut fonctionnaire européen, Allemand d’origine, marié à une Italienne, ayant étudié en France, ayant ensuite représenté l’U.E. en Afghanistan et en Tunisie, avant d’arriver à Alger, aussi à l’aise au volant d’une jeep dans un pays en guerre qu’en soirée dans une capitale avec ambassadeurs et ministres. Pour toute la logistique, notamment le transport et la satisfaction des caprices des auteurs, Gert avait fait appel à Dasmet Bentenak, patron d’une grosse agence de communication algéroise, d’origine croate, qui pouvait obtenir à peu près tout ce qu’on voulait à Alger : un chauffeur, une prostituée haut de gamme, une table au restaurant, un bar réservé, une discrète consultation médicale, un rendez-vous avec une huile, un accès aux marchés publics, un bateau, de la drogue, etc. Il y avait aussi un couple pas banal, Charles et Robin Rostens, père et fils, Belges qui avaient domicilié leur société à Bratislava, en Slovaquie, auprès de qui la Commission Européenne apparemment sous-traitait souvent. Discrets, efficaces, ils s’occupaient des questions administratives et financières liées au déplacement ; ils furent vite bien vus de tous les écrivains, car ils remirent à chacun de nous, comme si c’était une jeton de café, 500 € en espèces, pour nos faux frais… Parmi nos coachs un peu limites, je citerais enfin Pierre-Louis Allessandro, plus ou moins agent littéraire, mais surtout Corse, mielleux en diable, margoulin aux divers chapeaux, qui avait eu quelques ennuis avec la justice, du moins d’après ce qu’on en savait, et qui était sans doute un euphémisme.

On pouvait ajouter à ces brigands quelques journalistes locaux cherchant la pige plus que la gloire, et de petites mains polyvalentes qui avaient réussi à se faire une place dans cet aréopage bigarré où l’argent ne semblait pas un problème. Au total, nous étions une cinquantaine de personnes dont le point central était un hôtel quatre étoiles entre l’aéroport et le centre-ville. Nous partions de et revenions là au gré des tables rondes, conférences, dédicaces et interviews, collectives et individuelles, organisées pour nous, matérialisant les « rencontres » espérées, à la fois entre écrivains européens et maghrébins, mais aussi avec des lecteurs et lectrices algérois.es. Tout cela était très agréable, et peut-être pas si inefficace que cela, d’autant que les egos s’oubliaient un peu au cours de ces découvertes d’intéressantes altérités.    

À la fin des 3 jours et 3 nuits algéroises – que ceux qui croient que l’on ne boit pas d’alcool dans les pays musulmans révisent leur jugement –, nous avions tous plus ou moins promis de rester en contact, sans que cela nous engage trop les uns les autres, même si de réelles affinités s’étaient créées entre tel.le ou tel.le. Okaï m’invitait à Bruxelles, Ismaël à Tunis, Rafaela en Italie… J’invitais tout le monde à Paris, ville dont pourtant j’avais honte. 

Comme tout le monde, j’avais été impressionné par la beauté sauvage et l’énergie de Youssra, qui étonnait l’auditoire quand on lui passait la parole. Au lieu de parler de son livre – elle n’en avait écrit qu’un – ou de considérations sur la littérature marocaine qu’elle ne connaissait pas, elle répercutait des témoignages qu’elle avait recueillis de femmes marocaines maltraitées par leurs pères et leurs maris, qu’elle savait rendre bouleversants, les témoignages. Il fallait voir cette petite nénette au visage parfait moulée dans sa robe noire et haussée sur ses talons dénoncer d’un doigt accusateur les hommes de son pays pour leur comportement avec les femmes. 

– Honte à vous, Messieurs, qui nous concédez quelques lignes dans les codes pour mieux nous asservir au quotidien !

Les messieurs d’Alger, guère différents des messieurs de Rabat, riaient jaune devant le culot de cette petite bombe qu’ils rêvaient de fesser.

Par ses mots, par ses rondeurs, par sa peau, Youssra n’effrayait pas seulement les musulmans établis. Beaucoup d’écrivains, hommes et femmes, de notre petit groupe, semblaient se méfier d’elle, de sa beauté autant que de sa liberté. J’avais souvent remarqué ce phénomène : beaucoup d’hommes ont peur des femmes trop femme, du coup ils s’en éloignent, ce qui les frustre, alors ils les dénigrent. Moi qui n’aimais au contraire que les folles de leur féminité – à 39 ans j’étais toujours célibataire alors que j’aurais pu me marier vingt fois si j’avais consenti à épouser des femmes respectables –, j’avais profité des peurs de mes collègues pour prendre une place qui semblait libre auprès de Youssra pendant ces 3 jours. Je n’avais pas eu accès à son lit, je n’avais même pas essayé, mais je l’avais écoutée, respirée, accompagnée. Au moment du départ, j’avais récupéré un mail et un numéro de téléphone assortis de quelques mots qui valaient de l’or :

– Fais signe quand tu passes au Maroc, je te ferai visiter Marrakech.  

J’eus une réplique malheureuse, qui déclencha le rire de Youssra, ce qui était une belle consolation :

– Une ville si belle et la mer en plus, ce doit être le rêve.

J’appris à cette occasion que Marrakech se situait à 400 km de l’océan ; j’avais sans réfléchir associé tourisme en Afrique du Nord et bains de mer, j’avais tort. 

2 – Six mois plus tard, je prétextai la visite à des amis basés à Casa (en fait des amis d’amis que je n’avais aucune intention d’aller voir) pour contacter Youssra :

– Si tu es libre, je pousserais bien jusqu’à Marrakech.

Elle me répondit qu’elle allait s’arranger (avec qui ? Avec quoi ?) et qu’elle me recontacterait pour me préciser ses disponibilités. Je m’interrogeai pendant quinze jours  de silence quand je finis par recevoir un mail libérateur :

– Viens le week-end du 9. Entre le samedi soir et le lundi matin. Je n’aurai que 36 heures. Mais on sera libres. Je peux te loger.

36 heures avec Youssra pour moi tout seul ? 2 nuits ? Dans une maison rien que pour nous ? À Marrakech ? Je ne sais si les musulmans croient au paradis, mais je l’entrevoyais plutôt sur leur terre que dans leurs cieux.  

C’est ainsi que, venant de Paris, j’atterris à Marrakech un samedi soir de printemps, après une escale à Casa, où je ne pris pas le temps d’aller voir les faux amis qui n’existaient pas. Il était 22 h 40 quand, après le passage des contrôles douaniers, je débarquai dans le hall des arrivées. Je m’étais demandé comment nous nous retrouverions : bises légères, baisers plus appuyés, hug, signe de la main ? Sourirait-elle ? Serait-elle distante ? Chaleureuse ? J’eus vite la réponse : elle n’était pas là.

Je ris. Avais-je fait 3500 km, passé 7 heures dans les aéroports et les avions pour me prendre un lapin ? Étais-je un des hommes que Youssra maudissait et aimait à piéger pour leur faire payer leurs mauvais comportements vis-à-vis des femmes ? Mystère. Je m’avançai et franchis les portes du terminal pour me retrouver sur l’esplanade. L’air était chaud, 25° au moins alors qu’il faisait nuit depuis longtemps. Des taxis effectuaient leur va-et-vient, des voyageurs s’excitaient, un employé municipal arrosait des parterres avec un tuyau sous des palmiers très hauts qui tanguaient dans le ciel.

J’envoyai un message WhatsApp. Réponse : 

– T ou ? 

– Où veux-tu que je sois ?

– Jariv.

Je ris de nouveau. Après un bon quart d’heure, elle arriva. À peine gênée. Souriante. Avec une robe légère et des sandales à semelles compensées. Chevelure bouffante, yeux de braise, lèvres et joues couleur carmin.  

– Scuse. Ça avance pas.  

Elle pencha la tête de côté tout en tendant le cou, pour indiquer que je devais l’embrasser. Je posai mes lèvres sur une tempe, plus comme un père que comme un amant. Ça partait mal. Mais son parfum me saisit. Si j’avais été moins prude, je l’aurais embrassée à la frontière du cou et de la nuque, et j’aurais tout de suite créé la tension que je souhaitais. Hélas, j’étais meilleur à l’écrit qu’à l’oral.  

Nous rejoignîmes sa voiture. 

– Qu’est-ce que c’est que ça ? ne pus-je m’empêcher de demander quand elle ouvrit les portes d’une énorme Ford noire – c’est le logo qui me renseigna sur la marque – d’un modèle inconnu.

– C’est mon oncle qui me l’a donnée. Elle a plus de 20 ans, mais elle marche bien. Et avec ça au moins, je me sens en sécurité. 

Je compris ce qu’elle voulait dire quand nous prîmes la route du centre-ville. La circulation était dense, mais surtout anarchique, bruyante, saccadée. Je découvris qu’on conduisait ici en klaxonnant et en doublant. Youssra commentait en même temps qu’elle conduisait :

– Mais qu’est-ce qu’il fait, celui-là ? Regarde-moi cet imbécile ! Au fait, ça va ? Je suis content que tu sois là !

Je crus ma dernière heure arrivée quand elle doubla par la gauche en mordant sur les voies en contresens.

– Quoi ? N’aie pas peur, on conduit comme ça, ici !

Elle rit. Elle avait l’air contente. Je me détendis un peu. Son petit corps devait représenter en volume un vingtième de l’habitacle, mais elle maîtrisait son énorme bagnole comme s’il s’agissait d’une poussette de bébé. Et bien sûr elle consultait ses messages en même temps. J’avais remarqué à Alger sa totale dépendance au smartphone, à WhatsApp plus particulièrement. 

Je souris. J’étais là pour me plonger dans sa vie, dans sa personnalité si possible, Pas pour juger ses comportements. D’autant que c’est justement parce qu’elle n’était pas comme les autres qu’elle m’attirait. C’est le personnage qui m’intéressait, j’étais romancier, pas flic. 

Je regardais par la fenêtre tout en la faisant parler d’elle. Je fus frappé par le nombre d’espaces verts que je voyais. Il y avait des arbres et des jardins partout. Les avenues étaient larges, plutôt en bon état. Nous longeâmes bientôt d’énormes remparts de terre ocre, et Youssra m’apprit qu’ils mesuraient entre 6 et 8 mètres de hauteur selon les endroits, qu’ils s’étendaient sur 19 km, qu’ils étaient découpés par 200 tours et 22 portes. Ils entouraient la Médina et la Kasbah, même si les frontières de la ville n’existaient plus désormais et que l’on passait presque sans s’en apercevoir d’un côté à l’autre de cette formidable épaisseur de terre cuite.  

Elle me montra de loin le minaret de la mosquée Koutoubia, 77 mètres, symbole et repère de Marrakech. 

– Tu sais ce que ça signifie, Koutoubia ? me demanda-t-elle.

– C’est le nom d’une des maîtresses du prophète ?

– Ça aurait pu, mais non. Koutoubia peut se traduire par librairie.

– Oh ?! On vénère un dieu des livres au Maroc ?

– Belle idée. En fait, c’est simplement parce qu’à cet endroit, pendant des siècles, se concentrait le commerce des livres dans la ville.

Elle se gara, ou plutôt arrêta sa voiture plus ou moins au bord d’une avenue, sans manœuvre. Un type arriva, qu’elle paya.

– Qu’est-ce qu’il fait ?

– Il surveille le quartier.

– C’est nécessaire ?

– Pour lui, oui.

Elle marchait vite et j’avais du mal à suivre. Nous étions dans un coin animé, dans lequel Marocains et touristes se mélangeaient. Il y avait du monde, mais ce n’était pas bondé, on circulait sans difficultés. 

Soudain, nous quittâmes les rues pour nous retrouver dans un jardin splendide, que l’on parcourait dans des allées de gravier fin bordées de pelouses impeccables et de palmiers gigantesques, parsemées de fontaines et de sculptures, le tout remarquablement éclairé dans la nuit.

Là, dehors, des canapés bourrés de coussins, des tables basses et des photophores étaient installés. Dans ces salons à ciel ouvert, des verres et des assiettes étaient garnies, des serveurs s’affairaient. So Lounge. C’était marqué sur un linteau gigantesque. 

Youssra entra, même si le bar semblait installé autant à l’extérieur qu’à l’intérieur, toutes les portes et les baies étant ouvertes. On aurait dit une boîte de nuit luxueuse, et c’était sans conteste une boîte de nuit luxueuse, qui n’empêchait pas les murs, les plafonds, les lustres et les abat-jour de donner un style arabe incontestable à l’endroit. Des danseuses évoluaient sur une scène, ventres nus. Des tas de gens, autant Maghrébins qu’Européens me sembla-t-il, richement habillés, sirotaient et grignotaient en riant et en gesticulant. 

Nous nous assîmes. Je lui posai quelques questions :

– Alors, que fais-tu de tes journées ?

– De quelle région es-tu, déjà ?

– Tes parents habitent ici ?

Mais je constatai vite qu’elle bottait en touche. Elle n’avait pas envie de parler d’elle. J’essayai sur son livre :

– Il continue à se vendre ?

– Tu n’es pas trop embêtée par toutes les polémiques ?

– As-tu participé à d’autres grands salons depuis Alger ?

Là encore, elle répondit vaguement, comme si elle n’était guère concernée. Je n’insistai pas. Elle ne semblait pas plus intéressée par moi que par elle. Peut-être espérait-elle de ma venue une récréation, voire une évasion ? Nous commandâmes des cocktails ; ils étaient aussi beaux que délicieux, à la hauteur du lieu.

C’est alors que je le vis. Légèrement surélevé sur une estrade, à gauche de l’immense comptoir du bar en demi-cercle. Il était aussi blanc que les coussins et la coque des fauteuils ronds qui faisaient face aux canapés autour des tables. Il était massif, splendide, lourd et pourtant fuselé comme un bateau. Ou un avion. Il était de marque Yamaha. Ses trois pieds à roulettes le portaient au mieux. Un tabouret banquette était placé devant : le piano. 

– Tu crois que je peux ? demandai-je en montrant la bête. 

– Tu sais jouer ?

– Un peu.

– Oh oui !

Elle se leva aussitôt, se dirigea vers le barman, lui parla avec animation. L’homme en appela un autre, responsable sans doute, Youssra réexpliqua, me montra, puis m’appela. Je m’avançai. 

– Bonjour, me lança l’homme chaleureusement. Youssra me dit que vous savez jouer. Du piano-bar ?

La connaissait-il ?

– J’ai quelques morceaux en tête, un peu tous les styles. 

– Ça ne vous embête pas de jouer si presque personne ne vous écoute ?

– Au contraire, j’aurais moins de stress.

– Alors l’instrument est à vous pour un demi-heure.

Youssra se tourna vers l’immense salle. Je crus qu’elle allait battre des mains et faire une annonce, mais elle se retint.

– Je vais m’assoir dit-elle. Je t’écoute. Et je te regarde !

– Tu peux venir t’assoir à côté de moi si tu veux, le tabouret est large.

Elle me fit un clin d’œil et regagna sa place. 

Je me mis à jouer, des morceaux cools, car je n’avais pas pratiqué depuis un moment, j’aurais été incapable de tenir des rythmes rapides. La musique d’ambiance avait été coupée à l’intérieur – les danseuses s’étaient retirées avant –, pas à l’extérieur, on entendait beaucoup de rires et de voix. En comptant l’intérieur et l’extérieur, il devait bien y avoir 300 personnes sur place. Entre le deuxième et le troisième morceau, le barman déposa un cocktail sur le piano, et je trouvai superbe ce verre élancé rempli de couleurs arc-en-ciel, en équilibre sur un piano éclairé par les lumières de la nuit marocaine.

Youssra avait été rejointe par un groupe de personnes, un peu moins jeunes qu’elle. Elle semblait le centre de leur attention, mais elle ne me perdait pas de vue, m’envoyait des petits signes et les autres me regardaient aussi. Alors que j’avais jusque-là surtout cherché à éviter les fausses notes, je tentais désormais de donner plus de sensibilité à mon interprétation. Je réussis pas top mal My Way, My heart will go on et Let it be. Quelque personnes se mettaient à écouter, des têtes se posaient sur des épaules, des gens dehors tendaient l’oreille. Pouvais-je être mieux ?

Je m’arrêtai au bout d’une quarantaine de minutes. Le chef de salle m’interpela tandis que je rejoignais Youssra :

– Si tu veux reprendre dans un quart d’heure, ce sera un plaisir pour tout le monde.

C’était le plus beau des compliments. En arrivant à notre table, je fus applaudi par Youssra et ses amis (d’un soir ?). On me félicita. La belle me fit une place à côté d’elle. Et avant que je reprenne mes esprits, elle les bouscula un peu plus, d’abord en m’embrassant autant sur les lèvres que sur la joue, ensuite en disant bien fort :

– Je suis fier de toi, mon fiancé !

Le mot « fiancé » bien sûr me frappa, parce qu’avec mes 39 ans je me sentais un peu vieux pour être un fiancé, et parce qu’il impliquait des rapports avec la fiancée qui jusqu’à ce jour n’existaient que dans mes rêves. J’étais alcoolisé et déstabilisé, mais je compris heureusement que Youssra avait peut-être utilisé ce mot pour justifier sa présence en cet endroit. J’avais appris, grâce à son livre justement, qu’il n’était pas si facile pour une femme arabe de sortir dans un lieu, qui plus est un lieu de fête et de « débauche », sans être dûment accompagnée par un chaperon légitime : mari, frère, ou donc « fiancé ».  

Les « amis » s’éclipsèrent.

– Tu les connaissais ?

– Pas du tout. On est là justement parce qu’il y a peu de chance que je rencontre quelqu’un qui me connaisse.

– Même maintenant ? Après le ramdam de ton livre ?

– Il y a presque exclusivement des touristes, ici. 

J’eus alors 10 minutes avec celle qui me laissa la considérer comme sa fiancée. Je pus caresser ses mains, ses cheveux, ses joues. Et mieux encore, elle me caressa elle aussi. Elle me saoulait encore plus que les cocktails.

– Tu refais un peu de piano et on y va, d’accord ?

Après avoir demandé l’assentiment du boss, je repris ma place. Et là, un morceau me parut une évidence, celui du film Casablanca, As time goes by, qu’un pianiste joue pour Ingrid Bergman parce qu’il lui rappelle son amour à Paris avec Humphrey Bogart : « Play it again, Sam ». J’étais très loin du talent de Sam, mais enfin je parvins à tourner le truc pas trop mal. Il aurait fallu chanter, bien sûr : « You must remember this, a kiss is just a kiss, a sigh is just a sigh, the fundamental things apply, as time goes by ». La plupart des personnes présentes ne saisirent pas la référence, mais ça n’avait pas d’importance, c’était la définition même du pianiste de bar, jouer pour personne, ou pour une ou deux qui ont envie d’écouter à ce moment, qui comprennent ce qui se passe et qui entrent dans l’histoire ; cette prestation dans le désert est une excellente école de modestie – les écrivains devraient en prendre de la graine – et le plus beau métier du monde.

Comme j’étais en confiance puisque j’avais la plus belle « fiancée » du monde, au moins de Marrakech, et que j’avais descendu un troisième méga-cocktail, je tentai des choses un peu plus difficiles pour moi, comme La bohème, Les moulins de mon cœur, L’arnaque, L’hymne à l’amour, des trucs pour quasi-débutants, mais qui pouvaient toucher certaines hommes et certaines femmes présentes au So Lounge ce soir-là et adoucir ou renforcer leur relation. Je terminai mon set par une chanson que je dédiai en secret à Youssra : I will always love you. Je la regardai. D’autres « amis » s’étaient agglutinés autour d’elle, je souris. Elle me sourit quand elle me vit la regarder, et je faillis manquer une note.

3 – Après, je ne me souviens plus de tout. Je sais que le chef de salle a refusé qu’on paie le moindre cocktail tout en nous invitant à revenir la nuit prochaine, que nous avons retrouvé le tank de Youssra garé au milieu de la chaussée ou presque, toujours gardé par le cerbère qui sillonnait la rue, que je ne parvins plus du tout à m’orienter dès qu’elle s’éloigna du centre de Marrakech et bifurqua plusieurs fois, qu’elle arrêta sa voiture d’un coup, sortit, me prit par la main et dit en m’invitant à courir :

– Vite, j’ai envie.

Je pensai à un besoin pressant, mais non. J’avais juste eu le temps de saisir ma petite valise. Après que nous ayons traversé un square aux plantes luxuriantes, elle prit une clé dans son sac, l’introduisit dans la serrure d’une porte en fer forgé, poussa la porte, la ferma, poussa une table et des chaises, tira une sorte de paillasse à même le sol, me sauta dessus, nous écroulant sur la paillasse. Alors elle fut sur moi et c’est elle qui mena l’affaire de bout en bout, nous étions encadrés de hauts murs heureusement – on se protégeait du soleil sous ce climat – et je voyais la poitrine et la chevelure de Youssra se balançant au-dessus de mon corps allongé comme un palmier qui ondulerait pour mieux se planter dans la terre et jouir de la liberté du grand air.  

Elle se coucha sur moi ensuite et nous restâmes là dans cette cour sous la nuit à nous parler doucement et à nous caresser, tandis que dans les avenues proches passaient des scooters qui ne s’arrêtaient jamais. 

Elle me fit entrer ensuite.

– Je vais me doucher, visite.

Je découvris une maison cubique, quatre pièces en bas, quatre pièces en haut. Au rez-de-chaussée une cuisine – « Regarde pas, c’est le foutoir » – , des toilettes, un bureau – « C’est là que j’écris » – une salle à manger garnie d’amphores à tous les angles – « J’invite parfois mais je suis plutôt invitée » – un salon – qui me parut typiquement marocain avec deux banquettes plates en angle recouvertes de coussins, un grand tapis sur un carrelage moucheté de gris, deux tables basses, un fauteuil de cuir, un pouf et une lampe avec un abat-jour en peau. Les murs blancs étaient décorés de grands tableaux abstraits à l’origine indéfinissable. Il y avait une autre terrasse de l’autre côté de la maison avec le mobilier pour déjeuner dehors et faire la sieste dans un hamac.

L’escalier était parsemé toutes les cinq marches de petites lampes en fer forgé travaillé dans un style marocain. À l’étage, je découvris sa chambre à droite, pleine de voilages, de draps et de tissus allant du blanc au marron en passant par les roses et les orangés, la salle de bain ou j’entendais les cataractes de la douche, une autre chambre qui servait visiblement de dressing, et une autre pièce qui ne semblait pas être utilisée, puisqu’elle était encombrée de meubles et de cartons.

– À toi ! me dit-elle. 

Elle me surprit en peignoir blanc, et avec une serviette enroulée autour de la tête comme seules les femmes savent le faire. 

– Attends ! dis-je.

Je descendis ouvrir ma valise, en retirer un paquet mou, et je remontai dare-dare.

– Si ça te plait, tu pourras t’habiller avec ça. C’est une tenue d’intérieur. Avec un petit accessoire.

– Oh, c’est gentil ! 

Elle me sauta au cou, comme une enfant.

– T’as pas faim ? demanda-t-elle en s’écartant. Moi je crève la dalle !

Son expression m’étonna et me fit rire. J’avais plutôt sommeil – il était 4 heures du matin pour moi, 2 heures pour elle –, mais j’aurais mangé n’importe quoi pour être près d’elle et partager un peu de sa vie.

– Dépêche-toi, je vais nous préparer un truc. 

J’entrai dans la salle de bains comme dans le sein des seins (depuis que j’ai commis cette faute dans une de mes premières biographies, j’écris désormais sein des seins comme ceci, orthographe plus adapté ici que le pourtant plus correct saint des saints). Je fus tout de suite frappé par les bouteilles de parfum : un étage entier d’un petit meuble leur était réservé. Il y en avait 7, et non des moindres. Tous des Chanel ! Le 5, le 19 et le 22, mais aussi Allure, Chance, Gabrielle et Coco Mademoiselle.

– Tu collectionnes les parfums ? demandai-je quand je la retrouvai en bas.

– C’est mon péché mignon. Beaucoup sont des cadeaux.

Un par amant ? me questionnai-je. J’avais enfilé un pantalon de toile, un tee-shirt et des espadrilles. Elle avait passé la tunique légère que je lui avais apportée directement sur sa peau nue, ainsi que l’étole qui me semblait bien aller avec, assortie aux ocres de ses cheveux et de son teint. 

– Merci, au fait, c’est superbe, dit-elle en touchant les tissus. Tu as l’œil, je crois que ça me va bien.

– On peut le dire.

Elle était pieds nus et j’admirai de nouveau le vernis de ses ongles, en harmonie avec ceux de ses mains. J’avais remarqué toutes les paires de chaussures qui trainaient, très diverses mais avec un point commun : un talon assez haut, pas trop fin. N’osait-elle pas les stilettos dans un reste de pudeur musulmane ? N’avait-elle pas les hanches assez fines pour qu’ils lui aillent bien ?

Elle apporta un plateau de cuivre rond dans le salon.

– Viens.

Je m’assis sur un des canapés, elle par terre. Je fus étonné de voir que parmi les bonnes choses qu’elle avait disposées, il y avait du saucisson. 

– Tu as le droit de manger ça ?

– Quand je suis seule, oui.

– Et on en trouve facilement ici ?

– Je demande souvent aux gens qui viennent de l’étranger de m’en apporter. J’ai failli te demander de le faire.

– T’aurais dû.

Nous grignotâmes. Elle me proposa du vin, mais nous avions envie d’eau. Là, elle se mit à parler, beaucoup, vite, passionnément, du Maroc, des femmes, de la littérature, trois sujets qui ne pouvaient que me passionner, mais je dus dire pouce au bout de 50 minutes car mes yeux se fermaient et je n’arrivais plus à suivre. 

Elle réalisa soudain.

– Tu veux te coucher ?

– Oui, avec toi.

Et avec ce qui me restait de forces, je la pris dans mes bras, une main sous les cuisses, une main dans le dos, et la décollai du sol. Elle cria, puis rit, puis se laissa faire. Je la montai dans l’escalier au milieu des lampes photophoriques. Nous passâmes par la salle de bains pour quelques ablutions, puis nous gagnâmes sa chambre si simple et si féminine.

Notre nuit entrecoupée dura douze heures, de 4 heures à 16 heures, mais ce que fut ce temps n’intéresse que nous ; il n’est donc guère utile de le raconter.

4 – Quand je me levai le lendemain, quelque chose me sauta aux yeux, que je n’avais pas noté la veille : des livres étaient disséminés dans toutes les pièces. Il y en avait encore plus que de souliers. Il y en avait même trois en équilibre sur la rambarde au premier, un sur un abat-jour, un dans le placard à vaisselle… Je regardai les titres. Des auteurs français contemporains, quelques classiques aussi, et des Marocains, ou Arabes, que je ne connaissais pas. 

– J’ai un article à finir. Tu voudrais pas m’aider ?

– Un article ?

Je découvris ainsi qu’elle pigeait pour un quotidien marocain.

– Je savais pas que tu étais journaliste.

– Tu ne sais pas tout. Ce qui est très bien. Tu veux bien m’aider ? Juste une heure. À 18 heures, je te montrerai deux ou trois must de la ville et on ira dîner. J’ai réservé à 20 h 30.

– Ça me va. Je ne suis pas venu pour Marrakech, mais pour toi.

Je l’embrassai.  

– Y’a juste la mer que j’aimerais voir, ajoutai-je en riant. 

Elle m’embrassa.

– D’autant que je n’aime pas les monuments et les musées, ça me fatigue avant d’entrer.

– Ah ! s’exclama-t-elle. Ça me plait que tu n’aimes pas les musées.

– Pourquoi ?

– Ben, si un écrivain français de 40 ans affirme qu’il n’aime pas les musées, ça va m’aider, moi petite Marocaine de 25, à oser le dire sans passer pour une arriérée. 

Il y avait du vrai dans son raisonnement, et je réalisai une fois de plus que nos paroles ont parfois plus de poids que nous ne le pensons.

Et nous nous mîmes, après un thé à la menthe sur la terrasse à l’arrière de la maison, elle à écrire, moi à réécrire. Elle avait son téléphone, qui n’arrêtait pas de biper.

– Laisse ce truc. Comment veux-tu te concentrer sur ton texte !

– Mais il faut bien que je reste connectée ?!

– À quoi ? Pourquoi ?

Elle me tira la langue et se remit à écrire. Elle m’avait laissé son ordinateur, tandis qu’elle écrivait à la main. Elle racontait l’histoire d’Amina, une fille originaire d’un village de l’Atlas, qui avait quitté sa famille pour pouvoir suivre les études que son père lui refusait. Amina savait que si elle partait, on ne la laisserait pas revenir. À Casa, il avait fallu qu’elle se cache et qu’elle prenne l’identité d’une autre pour échapper aux sbires de son village, notamment à ses frères aînés, qui la recherchaient.  

– C’est une histoire vraie ?

– Bien sûr ! J’ai les interviews.

Le coup de génie d’Amina, c’était d’avoir réussi à fédérer de nombreuses filles dans sa situation et à créer un blog grâce auquel elles se soutenaient et commençaient à faire nombre. Elle n’était plus seule. Sa plus grande victoire fut quand, quelques années après, le chef du village d’où elle avait été bannie la contacta pour lui demander d’organiser quelque chose afin d’aider les filles à poursuivre leurs études au-delà de l’école de base.

– Tu te rends compte ?! s’exclamait Youssra en écrivant à toute vitesse d’une écriture énorme. Quel retour de choses ! 

Nous avons essayé de mettre en forme cette histoire, de donner corps aux personnages, d’apporter des informations factuelles révélatrices, de construire une intrigue, même si, ou parce que, c’était la réalité.

– Tu fais pas trop littéraire, hein ? m’enjoignit-elle.

– On n’est jamais assez simple. Mais ça n’empêche pas de chercher les mots les plus précis et les plus esthétiques, et de les agencer en pensant au rythme et aux sonorités de la phrase.

– T’es bien un écrivain !

– T’es bien une journaliste.

À 18 h 30, elle s’écria et m’enlaçant :

– Point final ! Tu me sauves la vie.

– Je relirai demain matin avant de partir. 

– C’est pas la peine.

– Bien sûr que si c’est la peine, c’est le minimum ! Il faudrait trois ou quatre relectures, pour bien faire : on a sûrement laissé passer des fautes, des coquilles, des mots inutiles, des lourdeurs, des redondances… Et il y a peut-être des transitions à ajouter, une image à donner, un…

– Arrête ! On sort !

– Et si on restait ? dis-je en l’enlaçant à mon tour.

– Si tu veux. Moi, Marrakech, je connais. Mais tu vas manquer un bon restau. Et je ne veux pas faire la cuisine.

– On y va, dis-je en l’embrassant. Emmène-moi voir la place machin-chose, sans ça personne ne me croira quand je dirai que j’ai été à Marrakech.

Il nous fallut encore 20 minutes pour nous préparer, dans la joie et en nous taquinant. Il en fallut de peu que nous nous retrouvions à nouveau dans son lit. 

Elle apparut avec une robe que j’étais sûre de lui avoir déjà vue :

– Tu avais cette robe à Alger.

– Non ! 

– Si.

– Tu confonds avec une autre de tes maitresses.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– Tu ne m’as jamais vue avec cette robe.

– En tout cas tu es très jolie.

– Aide-moi à la fermer, derrière.

Elle souleva ses cheveux et me présenta son dos, dont j’abusai d’une main.

– Kestu fais ?

– J’tifrotte le dos ! Il est trop beau, ton dos !

Elle ajouta une mini-veste en daim, chaussa des souliers de même texture, prit un petit sac qui la transformait en femme, d’autant qu’elle donnait l’impression de sortir de chez le coiffeur. Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec ses cheveux, qui n’étaient jamais deux fois les mêmes.

5 – Nous retrouvâmes l’énorme Ford, qui nous emmena dans les rues animées de la ville. La circulation était fluide cependant. On était dimanche soir, mais on travaille le dimanche dans les pays musulmans.

– Ça dépend, en fait, me dit-elle.

Nous avons longé de nouveau les remparts.

– C’est très vert, remarquai-je, pas du tout sec.

Elle doubla dangereusement et je m’accrochai à la poignée. Elle le vit et rit.

– Tu sais que souvent je circule à vélo ? me lança-t-elle.

– À vélo ?! Ici ? Mais tu vas mourir !

– Bof…

– Comment ça, bof ? Tu vois bien que c’est hyper-dangereux !

– Figure-toi que souvent, quand je suis à vélo, je suis escortée. Par les scooters. Les mecs me voient, ils me suivent, et ça fait une escorte. C’est pas désagréable…

J’étais scié.

– Mais… Ils t’embêtent pas ? 

– Oh, ils regardent mes jambes, je sais bien, et peut-être autre chose ! Mais ils sont plutôt respectueux. Quand je suis arrivée là où je veux, je leur fais un petit signe de la main, ils klaxonnent comme des malades, ils sont contents. Moi, je me sens libre, et belle.

Elle se gara sur une petite place. Un sbire arriva, un dialogue s’engagea, elle lui donna une pièce. 

Nous partîmes d’un bon pas. J’aurais aimé lui prendre la main, mais je me dis qu’elle ne voulait, ou pouvait, peut-être pas. Nos fiançailles étaient circonscrites au So Lounge. La foule se densifiait. Je vis plus de chevaux que de chameaux, qui tiraient des calèches occupées par des touristes. 

Nous parvînmes à la fameuse place Jemaa el-Fna (place des Trépassés). L’architecture autour ne me parut pas exceptionnelle, n'était une ou deux façades de restaurants, dont celui ciblé par un attentat en 2011. Mais ce n’était pas les pierres qui faisaient la valeur du lieu, classé au patrimoine mondial par l’Unesco, c’était la vie entre elles. La place était une vraie cour des miracles, où l’on venait commercer, se retrouver, échanger, se produire, se divertir… Je vis des cracheurs de feu, des montreurs de singes, des charmeurs de serpents, des diseuses de bonne aventure, des vendeurs de tout (à Marrakech, Amazon pouvait se faire du souci), mais ceux-là semblaient plier bagages, car maintenant que la nuit était tombée d’innombrables stands de restauration prenaient leur place, et donc la place. 

– Au moins 10 000 repas sont servis chaque soir, précisa Youssra.

Nous fûmes interpellés mille fois par des rabatteurs au milieu des longues tables qui se remplissaient, et je pris ma belle par la main pour ne pas qu’on me l’enlève. Nous avons été jusqu’aux souks tout proches et nous nous sommes engagés dans quelques ruelles. Les échoppes ressemblaient à des placards géants qu’on ouvrait sur la rue, superbement agencés. Jamais je n’avais vu d’aussi impressionnantes pyramides d’olives, montagnes d’oranges, constructions de brochettes et empilements de beignets. Là aussi, l’abondance n’avait pas tout à fait disparu. 

Nous avons rebroussé chemin, car elle voulait que nous allions jusqu’à la Koutoubia de l’autre côté de la place. Nous avons donc arpenté de nouveau le capharnaüm Jemaa el-Fna, en passant un peu moins au centre. Un conteur avait créé un cercle autour de lui. Nous l’avons écouté quelques minutes, je ne comprenais pas ce qu’il disait, comme beaucoup d’autres touristes sans doute ; malgré tout, il captivait l’auditoire avec ses mimiques. 

– On appelle ça un « halqa », m’apprit Youssra. 

– Alka Albar !

– Ah ah.

– Allah Allah !

– Viens, au lieu de blasphémer. 

Nous avons traversé une grande avenue et sommes arrivés sur l’esplanade de la grande mosquée. Le minaret s’élevait au-dessus de nous, en pierres claires qui semblaient de la terre, ocre bien sûr. Sur la tour principale, s’élevait une tour secondaire, plus étroite, en forme de lanterne ornée d’un dôme et de quatre orbes dorées. Sur tout un côté de l’esplanade, des centaines de tapis dévolus à la prière étaient posés par terre.

– Quand tout le monde ne peut pas entrer à l’intérieur, les gens prient à l’extérieur. 

Des portes étaient ouvertes et nous pûmes voir une partie de la mosquée, superbe avec ses tentures et tapis rouge et or. Nous entreprîmes de faire le tour de l’édifice, passant sous une arche coiffée de palmiers. Nous avons aperçu les vestiges d’une mosquée précédente, la première à cet endroit datant du XIIe siècle. 

De l’autre côté, il y avait un jardin, encore un jardin, peu éclairé. Youssra s’y engagea sans hésiter. 

– Tu es sûre ? demandai-je.

– Mais oui ! Si besoin, tu me protégeras.

Je tus ma peur. J’aurais été bien incapable de quoi que ce soit face à un couteau habilement manié. Notre traversée se passa bien. 

Revenus dans un endroit plus ouvert et plus minéral, nous nous assîmes sur un mur. Les jambes de Youssra se balançaient comme celles d’une enfant. Je la serrai contre moi.

Nous nous sommes câlinés un moment dans la douce nuit marocaine. Les bruits des scooters et de la place Jemaa el-Fna étaient trop loin pour que nous les entendions, à moins que la mosquée ait eu des pouvoirs apaisants et que même les bruits se tussent devant les grandeurs du Tout-Puissant.

– Il faut y aller.

6 – Nous nous sommes rendus à pied au Grand Café de la Poste, une institution depuis un siècle à Marrakech, m’apprit-elle, situé dans le quartier de Guéliz, hors des remparts de la Médina. 

– Avant d’être un restaurant, c’était un relai postal et un café.

Dans ce cadre qui pouvait rappeler la période du protectorat français sur le Maroc, nous commandâmes un poisson garni et une bouteille de vin blanc glacé. L’atmosphère était romantique à souhait. Tout en dégustant de bonnes choses, nous nous goûtions des mains, des pieds, des yeux.

Soudain, Youssra fondit en larmes. 

– Que se passe-t-il ? 

Elle fit un signe de la main, puis plongea le visage dans sa serviette de drap blanc.

Je me levai et m’approchai d’elle pour l’entourer doucement par les épaules. 

– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as mal quelque part ?

Je ne voyais pas ce qui avait pu se passer.

– Assieds-toi, me dit-elle entre deux sanglots. 

Comme je ne bougeai pas, elle répéta :

– Assieds-toi !

Je m’exécutai pour ne pas la contrarier. La couple de la table la plus proche nous regardait. Elle me prit la main et dit alors :

– Il faut que je te dise quelque chose.

Mais elle pleurait et ne pouvait rien dire. Je caressai sa main avec mon pouce. 

– Prends ton temps. Tu me diras quand tu voudras. Rien ne presse.

– Si, maintenant, après je ne pourrai plus et je vais te mentir. 

– C’est pas grave. Mens si tu veux. Tu sais de toute façon que nous, les écrivains, sommes des menteurs professionnels.

– Écoute-moi !

Elle prit une bonne minute avant de retrouver son souffle et de pouvoir parler.

– La maison où nous sommes, elle m’est prêtée par mon éditrice.

– D’accord.

– J’y vais quand je veux, elle ne l’occupe pas, même si tous les meubles sont à elle. Je vis comme je veux et toutes les affaires sont à moi. Elle me la prête pour recueillir les témoignages de mes articles, pour travailler, et pour y séjourner quand je le souhaite.

Je pensai alors à la pièce du premier étage que j’avais vue pleine de meubles et de cartons. 

– Dis donc, j’aimerais bien que mon éditeur soit aussi généreux que ton éditrice…

– Attends. J’ai une autre maison. Où je vis… avec un mari… et des enfants…

– Ah. 

C’était inattendu. Mille questions surgirent dans ma tête, la principale étant celle-ci : mais comment avait-elle fait pour organiser ce week-end ? Qui plus est dans un pays où l’adultère est un délit puni par la loi ?

– Tu es déçu, hein ? reprit-elle. 

Je la regardai. Son maquillage était ruiné, mais elle faisait encore plus jeune.

– Au contraire, répondis-je. Je suis estomaqué. Je suis en train de réaliser le courage qu’il t’a fallu pour arranger ce moment que tu nous offres, alors que tu as un mari et des enfants.

– Oui. J’avais trop besoin d’un moment d’amour et de liberté. Je ne peux plus supporter les carcans de la société marocaine. Mon mari, on me l’a imposé, c’est un mariage forcé. C’est pour ça que je n’ai pas mauvaise conscience à le tromper, même si ce n’est pas simple, surtout avec les enfants…

Quel courage ! me dis-je. En plus, avec ses mots, écrits et gueulés, elle se bat pour les autres, pour toutes les femmes maltraitées de son pays. J’étais déjà amoureux, mais inutile de dire qu’après une telle révélation je la vénérais. 

– C’est formidable, ce que tu fais. Exceptionnel.

– Non, j’essaye de m’en sortir, c’est tout. Simplement de vivre.

– C’est ça qui est fantastique, vouloir t’en sortir et vivre, alors que tout a été fait pour que tu ne sortes et ne vives pas.

– C’est pas facile.

– C’est sûrement très difficile. Nous te devons un grand respect.

– Arrête.

– Je n’arrête pas, je commence. Si je peux, je t’aiderai.  

Elle serra ma main, essuya son visage avec un mouchoir. Et elle me raconta un peu sa vie, ce mari imposé par ses parents parce qu’elle sortait avec un garçon dont ils ne voulaient pas, la naissance de ses enfants, Lounis et Samir, les rituels musulmans, les tensions dans le couple, la déflagration que fut son livre.

– Le divorce est inévitable, et souhaitable. Depuis 2004, une femme peut le demander, même si dans les faits c’est très compliqué. Mais mon mari ne veut pas et il me fait un chantage aux enfants.

J’osai demander :

– Il est violent ?

Elle me regarda dans les yeux :

– Je préfère pas en parler.

– Youss… Tu ne peux pas…

– T’inquiète pas, je me laisse pas faire. Tu as lu mon livre.

En la lisant, je m’étais demandé quelle était la part autobiographique dans tout ce qu’elle racontait sur la condition des femmes marocaines. Elle était donc plus importante que ce que je pensais.

– Je te remercie d’autant plus pour cette invitation et tout ce que tu me donnes, lui dis-je. 

– C’est moi qui te remercie. Si j’avais pas eu ce week-end, je sais pas comment j’aurais tenu. Je suis tombée sur un mec en or en plus, j’ai de la chance. Grâce à toi, grâce à cette lumière que tu apportes, je vais avoir de la force pour plusieurs semaines, plusieurs mois.  

Je l’ai faite parler le plus possible, elle en avait besoin, et je voulais l’entendre. Quand nous avons quitté le restaurant, elle racontait encore. Nous avons remonté une énième avenue et elle m’a fait poser devant une immense panneau lumineux indiquant Marrakech et l’année en cours en lettres rouges pour me prendre en photo devant, « afin que tu puisse prouver que tu es venu à Marrakech ».

Le rire est revenu quand, alors que nous avions laissé la voiture et que nous traversions le square qui menait chez elle, chez son éditrice, je percutai… un cactus ! Mille aiguilles se plantèrent sur mon côté gauche, de la cuisse au crâne, et elle dut m’épouiller pendant une quinzaine de minutes avant que nous puissions aller nous coucher et nous enlacer (il me faudrait plus de 8 jours pour me débarrasser de toutes ces aiguilles. Chaque fois qu’une se manifestait et que je luttais pour l’enlever, je pensais à ma Youss et à ces 36 heures magiques à Marrakech).

– Cette maison aussi, c’est un miracle. Si je ne pouvais pas me réfugier là quand c’est trop dur, je sais pas comment je ferais.

La dernière fois que nous nous sommes enlacés, elle m’a dit :

– Quand tu me fais l’amour, j’ai l’impression que tu passes tout en revue, que tu cherches à comprendre comment fonctionnent les différentes composantes de mon corps. 

– C’est ça, approuvai-je. Je cherche à comprendre ton corps. Et je prends le temps de regarder, de sentir. 

– C’est très excitant.

– Tant mieux.

Il fallait qu’elle se lève tôt le lendemain matin, pour récupérer ses enfants chez ses parents et les emmener à l’école. Mon avion était à 11 h 30.

7 – À l’aube, nous primes un dernier thé ensemble, avec quelques crêpes, et un gâteau qu’elle avait confectionné elle-même.

– Tu fais même des gâteaux ?

– Te moque pas.

– Je me moque pas, j’admire.

Nous nous serrâmes sur le canapé du salon.

– Reste, dit-elle.

– Ne le dis pas deux fois.

Je l’accompagnai jusqu’à la porte, dans la petite cour où nous avions eu notre première étreinte.

– Tu claques juste la porte quand tu pars.

– Et les portes de la maison ?

– Pas la peine.

Elle s’en alla, se retournant pour m’envoyer un petit signe de la main. Nous n’avions pas parlé d’avenir, de suite. Nous avions juste eu cet échange au cours de la nuit :

– Je pourrais t’appeler de temps en temps ?

– Bien sûr. Je serai loin, mais je serai là. Et puis il y a WhatsApp.

– Heureusement.

– Tu me diras quand tu pourras venir à Paris.

– Je te dirai.

Je ne sais pas comment elle s’était arrangée pour que je ne la visse pas avant, mais quand elle fut partie je trouvai sur ma valise une carte postale avec une photo noir et blanc de trois femmes qui se tenaient par la main et avançaient dans la mer. Au verso, elle avait écrit ceci : « Mon amoureux (du moment). Je te laisse ces quelques lignes un peu rieuses sur une carte qui n’est pas tout à fait de circonstances mais qui me plait. C’est la plage de Marrakech ! Ces femmes sont joyeuses, elles éclatent du rire de l’instant vécu, elles se tiennent la main. Te dire que je vais penser à toi est inutile. Tu es un homme exceptionnel, que je suis heureuse d’avoir rencontré. Ta Youss, qui ne t’aime pas ».  

Je reçus d’autres cartes postales, et nous nous écrivîmes beaucoup, surtout par mail et par WhatsApp. Nous nous revîmes plusieurs fois. Avec ses mots, Youssra continue son combat pour la liberté des femmes du Maroc, et il n’est pas impossible qu’elle le gagne.

 



21 avril 2023

 

Et le vent vint

 

       (environ 6 minutes de lecture)

Ils étaient quatre hommes autour de la table, deux sur la banquette, deux sur les fauteuils, appuyés aux dossiers plutôt que penchés sur le plateau. C’était une brasserie avec des airs de pub, on appelait ça un « lounge ». Ils avaient entre 70 et 80 ans, ils ne travaillaient plus, mais ils étaient encore actifs chacun à sa manière, en fonction de leurs capacités et personnalités. Ils avaient du recul sur l’existence et le monde.

Jacques était un ancien chef d’entreprise, qui avait travaillé non-stop plus d’un demi-siècle avant de s’arrêter, avec regrets, et encore, il continuait à conseiller les repreneurs de sa flotte de camions et du réseau de clients qu’il avait créés dans toute l’Europe. Sa devise aurait pu être : « Donner le meilleur dans son travail, penser aux autres plus qu'à soi, voir aimer et agir : telles sont les conditions d’une vie réussie ».

Vincent avait été juge d’instruction au tribunal de grande instance de la ville ; il avait coordonné de nombreuses enquêtes dans des affaires sordides, souvent dramatiques, ce qui n’avait rien enlevé à son humanité, au contraire (il était d’ailleurs responsable régional des amis d’Emmaüs). Volontairement proche des personnes en souffrance, il n’avait jamais souhaité se ranger dans la hiérarchie judiciaire vers un poste moins exposé. Sa devise aurait pu être : « On est à sa place quand personne ne pourrait faire mieux ce que l’on fait ».

Jean-Noël avait travaillé dans l’industrie, au sein d’une entreprise spécialisée dans le traitement des surfaces, afin d’améliorer voire de modifier les propriétés d’un matériau. Il avait démarré comme ouvrier, était devenu technicien, puis avait atteint le niveau ingénieur, validé par une V.A.E. (valorisation des acquis de l’expérience). Posé, réfléchi, il aimait depuis qu’il était à la retraite observer le monde et acquérir la culture générale qui lui manquait pour devenir ce qu’on appelait autrefois « un honnête homme ». Sa devise aurait pu être : « Plus on s'approche de la mort, plus on sait prendre le temps. Heureux paradoxe, douce consolation ».

Philippe avait été cuisinier, il l’était toujours d’ailleurs, mais il avait cessé d’exercer dans un restaurant. Il avait officié dans de nombreux établissements, certains prestigieux, mais il avait toujours regretté de ne pas pouvoir sortir davantage des quelques mètres carrés autour de ses fourneaux. Heureusement, il y avait les courses auprès des fournisseurs, au marché de gros ou dans les exploitations agricoles, et il allait presque toujours discuter avec les clients en fin de service. À 70 ans, il avait pris sa retraite et depuis était friand de rencontres et de discussions. Sa devise aurait pu être : « Une chose importante, mais difficile, pour rester libre : ne pas être prisonnier(e) du rôle et de l'image que l'on s'est attribués ».

Jacques, Vincent, Jean-Noël et Philippe avaient pris l’habitude de se retrouver dans ce lounge les vendredis à 17 h 30, entre eux, sans femmes et, c’était plus original, sans téléphones. C’était un des luxes de leur retraite : rejoindre des amis au bar, et ne pas se laisser déranger. Moyennant quoi, forts de leurs expériences et de leur sagesse, ils avaient toujours des choses à se dire, qu’elles fussent triviales ou sérieuses, ponctuelles ou éternelles. Ils passaient d’ailleurs d’un ton à un autre sans difficultés. Et, joie, ils aimaient encore mieux écouter que parler.

– Le smartphone a tout fichu en l’air, lâcha Jacques alors qu’ils avaient marqué une pause. 

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Le téléphone portable ça allait, internet c’est bien. Mais les deux ensemble, c’est la catastrophe.

– Parce que les gens sont tout le temps dessus ?

– Oui, les gens sont devenus dépendants. Je ne pense pas qu’un jeune aujourd’hui puisse rester plus de 2 minutes sans consulter son smartphone.

– Beaucoup d’adultes ne font pas mieux.

– Oui, et les conséquences ne sont pas belles. Ces technologies créent des autistes et des égoïstes. 

– Il y a un avant et un après le smartphone, c’est certain. 

– Le smartphone a tué l’écoute, l’attention à l’autre, et l’oubli de soi.

Ils ne développèrent pas, les choses étaient assez claires, ils les voyaient. 

Après quelques gorgées de bière, de whisky ou de Perrier, c’est Vincent qui relança :

– Je me demande si une autre invention des années 2000 n’a pas eu des effets plus dévastateurs encore.

– Dis.

– L’information continue.

– Tu veux parler de BFM et de CNews ?

– Et de LCI, de FranceInfo… Et des journaux en ligne. Maintenant, Le Monde, ou L’Express, ce n’est pas une parution par jour, mais toutes les dix minutes.

– Et les alertes, les notifications comme on dit, que certains reçoivent sur leur téléphone…

– Ils programment eux-mêmes les notifications dont ils se plaignent ensuite.

– Harcelez-moi, s’il vous plait, que je puisse m’indigner !…

– Comme s’il était indispensable de savoir que le taré de la Corée du Nord a tiré un nouveau missile ou que le marché immobilier aux États-Unis a progressé de 3 % au second semestre !…

– Ces infos pour tout et pour rien nous polluent la tête.

– Elles nous encombrent, nous étouffent ! L’information continue nous empêche de voir par nous-mêmes ce qu’il y a autour de nous.

– Cette quantité a aussi un effet niveleur. On ne hiérarchise plus. Tout se vaut. L’intelligence est impossible. Et mal vue. 

– Le pire est que toutes ces infos ne sont pas de la connaissance. Elles sont très vite oubliées, remplacées. On ne laisse pas le temps à l’assimilation et à la mise en perspective.

Sans se concerter, ils pensèrent tous les quatre à la même chose : sommes-nous des vieux cons qui ne comprenons plus rien ? Ils voulaient bien admettre une certaine déconnexion liée à l’âge, mais ils ne pensaient pas se tromper en soulignant les maux provoqués par les technologies numériques appliquées à l’information. 

– Mes amis, reprit Jean-Noël, si l’on veut distinguer les bouleversements apportés par le deuxième millénaire, nous ne pouvons pas oublier ce qui a commencé le 11 septembre 2001, et n’a jamais cessé depuis.

– Les attentats ?

– Eh oui. Pour être plus précis, car les choses doivent être nommées, le terrorisme islamiste. Il y a maintenant, dans tous les pays du monde, des individus, reliés entre eux, qui cherchent les occasions de tuer des innocents afin de créer des tensions au sein des populations, ces tensions devant aboutir à des explosions sociales, dans le but d’instaurer un nouvel ordre mondial, dominé par la loi islamique et ceux qui s’en proclament les garants.

– Le terrorisme islamique a commencé dès les années 80 en France, sans parler de l’Algérie des années 90 – 2000. 

– C’est surtout à partir de 2015, en France toujours, qu’il a fait disparaître une sorte d’inconscience, presque de béatitude. 

– On a repris conscience de la fragilité des choses.

– À mon avis, beaucoup de terroristes se foutent pas mal de la loi islamique. Ils utilisent l’image, les réseaux et le savoir-faire des islamistes pour exprimer leur nihilisme ou leur dégoût de la société. Puisque les islamistes permettent de faire péter tout ça, ils deviennent islamistes, par opportunité. S’ils trouvent mieux, ils iront ailleurs.

– À l’ultra-gauche par exemple, chez les black blocs. 

– Oui. Une nouvelle forme de violence est apparue dans nos pays policés ; elle sape nos bases et, puisque nous la tolérons, nous n’en avons pas fini avec elle.

Ils étaient peut-être moins gais que d’habitude, mais ils savaient que la vie n’est pas une partie de rigolade, et ils n’éludèrent pas cet instant plus sombre de leur conversation. 

Au bout d’une trentaine de secondes, Philippe reprit la parole :

– Eh bien moi, vous allez rire, le changement qui me marque le plus depuis le début des années 2000, c’est le vent.

– Qu’est-ce qu’il a, le vent ?

– Il n’a pas, il est. Il est venu, il s’est accru, il a vaincu.

– Tu veux dire qu’avant 2000 il n’y avait pas de vent et que maintenant il y en a ?

– C’est ça. Dans bien des régions à l’intérieur des terres, le vent était inexistant avant 2000. Maintenant, il y en a partout, et souvent, plusieurs jours chaque mois. Certains font remonter ce phénomène à la tempête du 31 décembre 1999, qui a touché le Sud-Ouest, vous vous souvenez ? Plus vraisemblablement, ces courants qui se déplacent et se télescopent davantage sont dus au réchauffement climatique, à toutes les perturbations qu’il engendre.

– Tu veux dire que le réchauffement entraine le dérèglement ?

– Sur les causes, on peut discuter, et encore. Sur les constats en revanche, les faits et les chiffres sont là, et ils sont incontestables.

– Et il te pose problème, le vent ?

– Oui. Je ne trouve pas ça très agréable, pour les yeux, pour la gorge, pour marcher. En plus, ça complique les choses, tout ce qu’on pratique dehors (sport, promenades, pique-niques, baignades…). Et puis, le vent crée de l’insécurité. Trop souvent, c’est fatigant, inquiétant. Ainsi le vent, en plus des autres maux que nous avons évoqués, contribue à déstabiliser le monde.

– Le plus grave est peut-être qu’il a remplacé la pluie. Il ne pleut presque plus. Or, la pluie est utile, tandis que le vent est inutile, à part pour les éoliennes.

D’instinct, ils regardèrent par les fenêtres de la brasserie. Puis ils continuèrent à parler de tout et de rien, pour un temps à l’abri des téléphones, des télévisions, des attentats et du vent.

 



14 avril 2023

 

Elle n'allait pas y arriver

 

 

(environ 6 minutes de lecture)

Dans la salle de classe, où ses élèves de Seconde venaient de s’installer, elle se dit qu’elle n’allait pas y arriver. Elle n’allait pas arriver à faire cours, pas arriver à donner le change, pas arriver à conserver une attitude acceptable pour une enseignante. Alors elle prenait le maximum de temps pour effacer les éléments du cours précédent inscrits au tableau. Tant qu’elle gardait le dos tourné, ils ne verraient pas son état lamentable et elle n’aurait pas à parler. Alors elle effaçait, effaçait, le plus lentement possible.

Jamais elle n’avait tant souffert. Elle avait peur d’éclater en sanglots, ou de s’effondrer, ou de s’évanouir. Elle avait réussi à tenir pendant la matinée, et elle avait pu sauter le déjeuner avec les collègues. Mais en ce début d’après-midi, l’énormité de son chagrin, et donc l’immensité de sa tâche, lui paraissaient insurmontables. Elle était si fatiguée, en plus, épuisée au-delà du concevable. Elle ne savait plus ce qu’était une bonne nuit ; son corps était perclus de douleurs, en permanence soumis à des décharges électriques qui la privaient de ses forces.

Si elle se retournait, les 25 regards adolescents braqués sur elle perceraient les poches de sang et d’eau qui gonflaient son cœur et ses yeux sur le point d’éclater. Comment était-ce possible ? Comment avait-elle pu se mettre dans un état pareil ? Pour un homme, beau certes, intéressant d’accord, mais banal au final, un homme avec toutes ses limites, ses faiblesses, sa lâcheté. Lâche, oui, la preuve, le coup qu’il lui faisait… La plaquer comme ça, après tout ce qu’il lui avait dit… Et après tout ce qu’elle avait fait pour lui… Le salaud.

Depuis qu’il l’avait quittée, plus rien n’avait de sens, le moindre pas était un effort, le moindre mot un supplice. Le pire était le manque. À hurler. Elle savait maintenant ce que signifiait se tordre de douleur. Ses problèmes médicaux, les inquiétudes pour ses enfants, les contraintes professionnelles ? Une promenade de santé, une plaisanterie. Elle avait cru avoir déjà aimé, souffert ; ce n’était rien. À 40 ans passés, elle découvrait l’amour et la souffrance. La vraie.

Il était dans sa tête en permanence. Elle se levait avec et se couchait avec, pas une seconde ne l’oubliait, alors que lui n’en avait plus rien à foutre et la tenait à distance. Il était vrillé entre ses yeux et son front. Elle ne pouvait rien voir, rien faire et rien penser sans qu’il n’interfère. Même quand elle fermait les yeux, il était encore là, en elle. Et il lui faisait mal, terriblement mal. Quel atroce paradoxe : il lui manquait à mourir et elle n’arrivait pas à s’en débarrasser !

Il fallut bien qu’elle arrête d’effacer son tableau blanc. Elle posa la brosse avec le plus de lenteur possible. Il était 13 h 45, les élèves attendaient d’elle attention et dynamisme, deux attitudes à l’opposé de son état, dont elle était incapable. Qu’allait-il se passer ? « Seigneur, aide-moi », implora-t-elle. Elle aurait vénéré un singe ou un bout de bois si cela avait pu soulager sa douleur.

Elle effectua son demi-tour. Chancela. Les regards étaient braqués sur elle, et lui, l’absent, était en elle. Entre elle et ses élèves. Pour ne pas s’écrouler, elle posa la main sur le dossier de la chaise. Elle regarda les regards, inquiets, amusés ou interrogateurs, et s’entendit prononcer :

– Excusez-moi. Ça ne va pas. Je ne suis pas bien. Mon ami m’a quittée, et j’ai mal à en crever. J’ai peur de ne pas y arriver…

Qu’avait-elle dit ? Mon Dieu. Elle craquait ? En effet, les sanglots contenus jaillirent et elle se mit à pleurer là, et même à gémir, devant ses élèves médusés, des garçons et des filles qui apprenaient à devenir des hommes et des femmes. Et voilà l’exemple qu’elle leur donnait. 

Elle dut s’assoir sur sa chaise, qu’elle eut du mal à dégager du bureau tant elle était confuse. Elle trouva un Kleenex dieu sait où et le saisit, mais il ne pouvait pas grand-chose contre les larmes et la dévastation. Elle baissa la tête, d’une main se tint au bureau, un peu comme si elle se retenait de se cacher dessous, de l’autre, celle avec le Kleenex, elle fit un signe aux élèves, comme pour dire, « excusez-moi », ou « ne regardez pas », ou « c’est horrible, partez s’il vous plait ». Elle crut que son cœur allait sortir de son corps. Si au moins, la souffrance serait finie, enfin… 

Elle pleura, pleura. Elle ne pouvait plus s’arrêter. En avouant son état aux élèves, elle avait ouvert les vannes. C’était ça ou l’explosion. Elle n’avait pas pu faire autrement. Il fallait que ça sorte.

Malgré les flots, les gémissements et les convulsions, son cœur massacré tint bon. Et il se produisit quelque chose d’étonnant. Un élève, au fond de la salle, se mit à applaudir. Puis un autre. Puis une autre. Et bientôt, tous l’applaudirent. Il lui fallut quelques secondes pour entendre d’abord, pour réaliser ce qu’elle entendait ensuite. Elle releva la tête, et, à travers ses yeux inondés, elle les vit qui applaudissaient et souriaient. Était-elle folle ? Alors elle pleura plus fort, toujours assise sur la chaise qu’elle avait dégagée du bureau. Les applaudissements continuèrent tandis qu’elle se vidait dans la douleur.

Quand les clappements de main cessèrent, elle pleura encore une minute, en silence. Mon Dieu, pensa-t-elle, qu’ai-je fait ?… Mon crédit est ruiné, ma carrière est finie. 

– Tenez, Madame.

Soudain, une élève était à côté d’elle et lui tendait un gobelet de thé.

– Prenez ça, aussi.

Et un autre lui tendait une madeleine.

– Mais… Merci… 

Que se passait-il, bon sang ? Elle but une gorgée, se demandant ce qu’elle allait faire face à ce désastre. Elle se moucha. Se redressa un peu :

– Je ne sais pas quoi dire. J’ai honte. Affreusement honte. Vous ne méritez pas de subir ça.

Une fille leva le doigt, et sans attendre demanda :

– Vous voulez pas nous raconter ? Votre histoire ? Pourquoi vous avez si mal ?…

Elle tenta de voir d’où venait la voix, incrédule.

– Oh oui, M’dame ! Racontez-nous !

C’était un garçon, cette fois, qui avait parlé.

– Vous voulez que je vous raconte mon problème ?…

Sa voix était faible et cassée.

– Oui, ça vous ferait du bien, dit un troisième.

– Et nous, ça va nous intéresser ! lança une quatrième, ce qui déclencha de nouveaux applaudissements.

Hagarde, elle resta quelques secondes sans parler, hésitante. Les larmes ne coulaient plus, mais elle n’avait pas encore retrouvé son souffle. Que lui proposaient-ils ? Elle n’allait quand même pas déballer son histoire pathétique devant ses élèves ? C’était de la folie !

– Madame, on vous écoute. On f’ra le psy !

Étaient-ils fous ou formidables ?

– À une condition, finit-elle par répondre. C’est qu’ensuite chacun, chacune, raconte quelque chose. Un chagrin, un bonheur, un exploit, un échec, ce que vous voulez, pour peu que ça soit intime et sincère.

Elle redevenait prof, là, pensait aux enfants d’abord. Un réflexe ? Un bon signe ?

– Ça marche !

– D’accord !

– Super !

Elle avait dit oui à une condition, ils acceptaient sa condition. Elle ne pouvait plus reculer. Elle allait devoir leur parler là, maintenant, de son chagrin d’amour. Quand ça allait arriver aux oreilles des parents et du proviseur… Tant pis, elle ne pouvait plus reculer. De toute façon, plus rien n’avait d’importance, désormais. 

C’est ainsi qu’elle raconta, là, dans sa classe, devant ses élèves au complet, comment elle avait rencontré Ianis, ce qu’ils avaient vécu – du moins les grandes lignes –, et comment il l’avait brutalement quittée. Il y eut des réactions, là :

– Il aurait pas dû.

– Ça s’fait pas.

– N’importe quoi !

– Le traître.

Elle précisa, expliqua. Et constata qu’ils avaient raison : cela lui fit du bien, beaucoup de bien. Mais elle veilla à ne pas être longue.

– À vous maintenant. Et pas que des choses tristes, hein ? De belles histoires aussi. 5 minutes chacun. 

  Le tour de table fut d’une rare intensité de confessions et d’émot