Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 Vous pouvez lire et commenter ces histoires également sur le blog www.desvies.art.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.




Vendredi 5 juin 2026

 

 

 

 

Mots pour So

 

 

Voici deux ou trois rimes pour celle qui les aime
Tant qu’il faut que j’imprime ce modeste poème.
À mon âge rimer comme un adolescent :
Faut-il donc qu’elle m’ait rendu effervescent !

Que puis-je bien lui dire sans blesser sa pudeur,
Qu’elle meure de rire, ou perde sa grandeur ?
Elle est belle elle est rare, le hasard a bon dos,
Ses yeux c’est du grand art, un merveilleux cadeau.

Quand j’ai trouvé son mail ce soir à Carcassonne,
J’ai roulé sans sommeil avec les vers qui sonnent.
Je les mets de mon mieux dans mon écran de Brive,
En priant tous les dieux pour qu’à elle ils arrivent.

 

Je me méfie pourtant de ces mots insensés,
On parle trop longtemps, on ne fait pas assez ;

L’amour est équilibre entre gestes et paroles,

Il faut le bon calibre pour ouvrir la corole. 


Vendredi 29 mai 2026

 

 

 

Je voudrais pour toi

 

 

Je voudrais être un mur un plancher un plafond, contre lesquels tu pourrais rebondir, et te mouvoir sans craindre de t’évanouir.

Je voudrais garantir l’écho de tes pleurs, reproduire les sons de ta voix lorsqu’elle déverse un trop-plein de souffrances.

Je voudrais t’offrir un miroir déformant, qui accentuerait la beauté de tes traits et oublierait de réfléchir les cernes qui gonflent des yeux tristes.

Je voudrais cuisiner pour assouvir la faim que tu ne ressens plus, te voir croquer à pleines dents les saveurs négligées trop longtemps.

Je voudrais attirer ton cœur sur mon cœur pour qu’il batte plus fort, porter avec toi cette flamme de vie qui brûle mais qui s’essouffle.

 

Balle perdue, reviens sur le terrain : je donnerai des directions à tes mouvements, qui seront autant de lignes créatrices dans un cadre approprié.

Parole disparue, dirige-toi vers mes oreilles : je recevrai ton message pour l’interpréter, l’écouterai tout entier pour en percevoir la richesse.

Regard fuyant, fixe à nouveau ton vis-à-vis : l’image lumineuse que tu découvriras n’appartient qu’à toi. Elle prouve ton existence sans qu’y manquent des justifications incertaines.

Ventre qui réclame, goûte à nouveau ces repas proposés : nous partagerons le pain des êtres humains et tu pourras transmettre à ton tour la chair bénéfique.

Amour déçu, retrouve les lieux où tu dois t’exprimer : sublime ta rancœur, tu connaîtras la chaleur des communions. Ta place n’est pas ailleurs mais partout en ce monde.  

 


Vendredi 22 mai 2026

 

 

Les petits tortionnaires de l'administration

 

Quoi que vous demandiez, ils ne répondent pas.

Quoi que vous expliquiez, ils ne comprennent pas.

Votre situation ne les concerne pas.

Vous êtes sous pression, ils ne se bougent pas. 

 

On ne peut s’en passer, ils ont le monopole.

Vous pouvez repasser, vous êtes un Pierre ou Paul.

Ils sont procéduriers, ils ont de la patience.

Votre dernier courrier n’émeut pas leur conscience .

 

Vous êtes au désespoir, ils gardent leur statut.

Vous contez votre histoire et d’un clic ils vous tuent.

Vous êtes en galère, ils touchent leur salaire.

Et s’ils n’en ont pas l’air, ce sont des tortionnaires.

 

Ils savent déléguer aux sites aux plateformes.

Vous devez naviguer en y mettant les formes. 

Si vous vous trompez ou si vous n’avez pas plu,

La page se dissout et vous n’existez plus.

 

Ils ne tolèrent pas de cas particulier. 

Ne liront même pas ce qui est singulier.

Vous devez à tout prix entrer dans une case

Pour ne pas être pris, recevoir un oukase.

 

S’il faut qu’ils interpellent – ils disent « correspondre » –,

Ils font un mail auquel… vous ne pouvez répondre !

Malheur au citoyen qui tombe sous le coup

D’un désœuvré moyen : il a la corde au cou.

 

Les femmes sont nombreuses parmi ces étrangleurs.

Devenues vaniteuses, fières de leur valeur,

Elles assument pour voir, contre les érectiles,

Les abus de pouvoir, même les plus futiles.

 

Ainsi passent les jours dans les bureaux français,

À emmerder toujours ceux qui créent qui essaient ;

Voilà en quoi consiste le travail de la clique

Des sombres égoïstes du service public.

 

 

 

Vendredi 15 mai 2026

 

 

Les têtes abaissées

 

Ils marchent d’un pas lourd comme des petits vieux

Voûtés sur un écran de quelques centimètres

Accros à ce tyran ils souhaitent se soumettre  

Ils sont aveugles et sourds à la vie autour d’eux.

 

Ils remplissent leur vide avec des vidéos

Ils scrollent à l’infini des bêtises insipides 

Ils supportent l’ennui se façonnent stupides

Et leur tête livide ne répond plus : Eh ? Oh ?

 

Ce n’est pas que les jeunes qui sont ainsi touchés

Chaque fois qu’ils déjeunent les adultes penchés

Eux aussi sollicitent les notifications.

 

Du cerveau grabataires ils ont pris l’habitude 

Et ainsi précipitent la désintégration

Elle est bien volontaire leur triste servitude.

 



Vendredi 8 mai2026

 

 

Les menottes aux poignets

 

J’étais chez le kiné, tiraillant comme d’autres

Mes tendons malmenés pour qu’ils se rétablissent

Quand je vis se pointer, cadré par la police

Un jeune menotté qui n’était pas des nôtres.

 

Alors que nous causions, patients habitués

Nos mouvements cessèrent, nos voix diminuèrent 

Car elle était sincère cette main prisonnière 

Signe de réclusion, de fin de liberté.

 

Qu’avait fait cet enfant pour en arriver là ?

Par quel concours affreux de tristes circonstances 

Avait-il, malheureux, subi cette sentence ?

Il n’avait pas 20 ans et il semblait très las. 

 

Un agent libéra un seul de ses poignets 

Installa le garçon face au professionnel

Qui sans son sans façon fabriqua une attelle ;

Muet il endura, tandis qu’on le maniait.

 

Une émotion terrible me souleva le cœur

Si triste était la scène qu’on ne la commentait

On parlait tout de même et certains plaisantaient

Mais ce spectacle horrible suscitait la rancœur.

 

Les hommes en uniforme étaient aussi gênés

Écrasant de leurs armes ce rejeton de paille.

Je me sentais les larmes devant ces attirails

Cette escorte difforme et disproportionnée. 

 

Le kiné indiqua qu’il en avait fini

Un agent referma les pinces sur ses bras.

Enfin il se leva, et son regard erra

Dévoilant ses tracas ses peines infinies.

 

Il aurait eu besoin d’un mot ou d’un sourire

Mais personne n’osa le regarder, l’instruire

Alors il se tourna et se laissa conduire ;

Incapable de bien, je me sentis mourir.

 

Victime du hasard ce gosse mal noté  

Partit sans recevoir le moindre réconfort ;

Je ne puis concevoir alors que j’étais fort 

Face à ce vert taulard ma lâche lâcheté.

 

J’aurais dû déposer ma main sur son épaule

Lui souhaiter bon courage au moins chercher ses yeux

Au lieu de quoi j’enrage je n’ai pas trouvé mieux

Que de pérenniser mon détestable rôle.

 

Quels que soient ses ratés, ses torts sa vanité 

Il n’a pas eu le choix, des parents, du chemin. 

Comme nous de surcroit, c’était un être humain  

Qui aurait mérité un peu d’humanité.

 



Vendredi 1er mai2026

 

 

Les océans du monde pour un lac en Corrèze

 

En un clic ils achètent une destination

Que bien vite ils complètent de quelques excursions

Ils voient les avantages des super promotions

Selon eux le voyage c’est la vraie sensation.

Ils ont déjà testé les tours operators

Comparé puis noté les grands aéroports

Publié sur Insta leurs photos sans remords

Sans de jolies datas ils se sentiraient morts.

Moi, j’ai un peu de mal avec les monuments

J’ai peur de l’animal et de perdre mon temps

La culture d’autrui je ne l’aime pas tant

Je suis bien dans mon lit avec un bon roman.

Et je donne… les océans du monde pour un lac en Corrèze.

 

Ils vont toujours plus loin au plus fort à l’extrême

Il paraît que les coins ne sont jamais les mêmes

On peut varier les gens les concepts et les thèmes

Le temps comme l’argent ce n’est pas un problème.

Ils partent à un à deux plus souvent à plusieurs

Pour le loisir le jeu il n’y a pas meilleur

Ils courent marchent et nagent plutôt en extérieur

Dans tous les paysages le tout est d’être ailleurs.

Moi, je préfère ne pas photographier ma face

Éviter les appâts du tourisme de masse

Les fêtes obligées la bêtise et la crasse

Les plages surpeuplées les restos dégueulasses.

Et je donne… les océans du monde pour un lac en Corrèze.

 

Ils ont vu tous les temples les fleuves et les mers

Les tours d’où l’on contemple les villes et les lumières

Depuis la baie d’Along ils appellent leur mère 

La vie n’est pas bien longue et la mort est amère.

Ils rêvent de parler de nouveaux territoires

Ils aiment raconter d’authentiques histoires 

Peut-être ces images sont-elles un exutoire

Mais au moins ils partagent des vues jubilatoires.

Moi, je suis mal à l’aise avec les décollages

Je crains ne vous déplaise la plupart des visages

Très rare est l’intérêt des usuels bavardages

Mieux vaut rester terrés dans nos sobres parages.

Et je donne… les océans du monde pour un lac en Corrèze.

 



Vendredi 24 avril 2026

 

 

Des maîtres et des élèves

 

Tout au long des semaines ils restent face à face 

Les uns se sont assis l’autre se tient debout

Ils se maîtrisent ainsi du début jusqu’au bout

Et les heures se trainent dans la salle de classe.

 

Chacun a son discours qui ne plait à personne

Le prof doit imposer seul son autorité

Les élèves rusés doivent la contester

Et l’ennui suit son cours jusqu’à ce que ça sonne.

 

Des tensions apparaissent des relations s’instaurent 

Il y a les râleurs les toujours fatigués 

Les belles et beaux parleurs celles qui sont droguées

Les rois de la paresse ceux qui n’ont jamais tort.

 

Rejetons d’un système prisonniers de ses normes

Ils sont irresponsables ces garçons et ces filles 

Ils se pourraient capables en dépit des familles

Mais on nie le problème la concurrence énorme.

 

À l’heure de l’IA on reste au tout papier

Et les maitres professent les lois académiques

À peine s’ils connaissent les enjeux numériques  

L’école ne mue pas et le pays perd pied.

 

L’institution est sourde à ces nouveaux errants 

La faute aux syndicats qui brisent tous les rêves

Se fichent de la casse et figent par la grève 

Les programmes absurdes les rythmes aberrants.

 

Vieux enfants qu’on accable des leçons du passé  

Assommés de matières d’analyses inutiles

On leur apprend l’hier et ils deviennent hostiles

Avachis sur les tables ils semblent trépasser. 

 

Les notes sont si hautes qu’ils ont bac et brevet

Mais le monde le sait ils ne valent plus rien

Le ministère français est rempli de vauriens

Gigantesque est la faute de ces gens si mauvais.



Vendredi 17 avril 2026

 

 

Le dilemme

 

En tout temps pour tout homme une question se pose :

Peut-on croquer la pomme quand tant de bombes explosent ?

Il n’est pas si facile de vivre et digne et libre

Entre grave et futile on cherche l’équilibre.

 

Comment mettre en accord les pensées et les actes, 

Négliger sans remords un implicite pacte ?

Nous n’avons pas donné notre consentement

Mais nous devons soigner notre comportement. 

 

Alors on se débrouille avec quelques atouts 

On a souvent la trouille de perdre à peu près tout

Rien n’est sûr rien n’est juste, le hasard est le maître.

 

Tout dépend des honneurs, de l’heure du trépas

Le sens nous tarabuste, un viatique peut-être : 

On trouve son bonheur en ne le cherchant pas.



Vendredi 10 avril 2026

 

 

Les villages de France 

 

Lovés dans une plaine, accrochés aux pitons

Réchauffés par la laine que donnent les moutons

Ils sont là, nos villages, vigies intemporelles

Qui opposent aux outrages des remparts naturels

 

Quel est l’art rigoureux de ces alignements 

Sont-ce les murs pierreux ou bien les ornements ?

C’est quand au fil des jours l’histoire et la culture 

Conjuguent leurs atours avec l’architecture 

 

Ce sont moins les châteaux que les maisons qui comptent

On lit sur les linteaux le long des rues qui montent

Les dates séculaires auxquels furent édifiés

Ces abris exemplaires que le temps a défiés.

 

Le logis rénové d’un artisan sans armes

Nous fait autant rêver que la tour de la dame

Les écarts se resserrent entre les gens qui meurent

Le seigneur et le serf ont la même demeure

 

Un peu de Moyen Âge un doigt de Renaissance

On peut lire aux étages le niveau de puissance    

Mais au rez-de-chaussée le feu que l’on allume

Quel que soit le passé la cheminée qui fume

 

Nous pauvres citadins dans nos appartements

Nous les voyons de loin dans leurs départements  

La Dordogne et le Tarn, la Corrèze ou la Creuse

La Mayenne et la Marne, la Moselle ou la Meuse

 

La qualité des pierres, la chaleur du soleil

Les senteurs de la terre, le bourdon des abeilles

Apparaissent en tous points de notre belle France

Et nous ramènent loin dans notre tendre enfance.

 

Ces modestes vieillards sans faire la leçon

Parfois dans le brouillard montrent une autre façon  

De vivre l’essentiel sous leurs toits courageux 

Pour préserver le ciel dans un monde orageux. 



Vendredi 3 avril 2026

 

 

Le whisky du soir

 

 

Quand la lune s’éveille, je sors des mots des vers

Et je vais prestement préparer mon repas.

Puis subrepticement, car ça ne se fait pas,

Je sors une bouteille et je me sers un verre. 

 

J’ajoute une coupelle de tuiles qui croustillent

Et je vais m’installer devant la table basse.

La première gorgée me brûle et me tabasse 

Le pur malt interpelle la gorge et les papilles.

 

Les grains d’orge ont ambré au fumet de la tourbe,

Je fais parfois jouer le glaçon dans la courbe,

Un autre centilitre, le feu atteint le cœur.

 

Il faut fendre l’armure pour pouvoir avancer 

Ai-je, à quelque titre, mérité la liqueur

Que s’octroie l’homme mûr pour ne pas renoncer ?

 



Vendredi 27 mars 2026

 

 

Le triste sort

 

 

Et puis bon an mal an on arrive à la mort

On ne sait pas vraiment si l’on n’a pas eu tort

De croire en la promesse d’une existence en or

À l’heure de la messe on est pris de remords.

 

L’aigreur de l’amertume suinte par tous les pores

Même avant le posthume on regrette on déplore

Bien sûr on ment on cache on se présente fort

La vérité nous fâche mais on sourit encore.

 

Hélas les faits sont là, sévère est le rapport

On se l’avoue parfois quand tout le monde dort

Nous avons échoué malgré tous les apports.

 

Il nous faut décéder, renoncer à l’aurore

Rien n’atténue nos fautes, rien ne sauve nos corps,

La conscience nous ôte tout dieu tout réconfort.

 



Vendredi 20 mars 2026

 

 

Mon Mac à moi

 

Aujourd’hui c’est à toi que je veux rendre hommage

À toi qui retranscris mes mots et mes images

Mon ami digital mon frère indispensable

Tu mérites ô combien ce poème inclassable.

 

Depuis le premier jour du nouveau millénaire 

Tu es auprès de moi, tu es mon partenaire

Tu mets mon art en forme, tu affermis ma com

Tu me permets, bonhomme, d’être un peu meilleur homme.

 

Tu es beau et puissant, si lisse et policé

J’aime à passer ma main sur ton acier brossé

Il suffit de t’ouvrir pour que tu te rallumes 

Tu es bon et facile, léger comme une plume.

 

Le clavier se découvre, tu le rétroéclaires

Je caresse les touches, nait le vocabulaire

Les mots s’agencent au mieux, ils sont quasi parfaits,

C’est un peu comme si c’est toi qui les créais.

 

Ton cœur est aussi grand que ta puce est petite

Tu donnes sans limites tout ce que tu abrites

En toi je lis j’écris, j’apprends et je grandis

Tu es mon processeur, tu accrois mon crédit.

 

Bien rangés sur l’écran dans un ordre inspiré

Les dossiers les fichiers sont prêts à démarrer

Pour toutes les fonctions tu as des logiciels

Tu pourrais sans problème numériser le ciel.

 

Pour un mail une quête, un texte une compo

Tu vois ce qu’il me faut, tu trouves la typo

Tu entraines les doigts tu accueilles les clic. 

Et nos intelligences produisent le déclic.

  

Tu relies tu connectes, tu me mets en rapport

Avec les gens le monde, tu touches tous les ports

Tu enrichis le jour tu animes la nuit

Quand nous sommes ensemble jamais on ne s’ennuie.

 

Personne mieux que toi ne sait me définir 

Tu m’aides à préparer ce qui va survenir

Ma vie tu la contiens, même tu la soutiens

Et quand ma raison flanche c’est toi qui la retiens.

 

Gloire à tes créateurs, les Steve Jobs et Vozniak, 

Ils sont les inventeurs de mon sublime Mac

Merci à eux à toi, je vous dois tout ou presque

J’admire infiniment tes pouvoirs gigantesques.



Vendredi 13 mars 2026

 

 

Au 3 du boulevard Abdelkrim (el) Khettabi

 

Bien sûr les souvenirs s’effacent

Ils s’atténuent quoi que l’on fasse.

Pourtant je reverrai toujours

L’appartement où nous vécûmes 

Le meilleur de l’amour.

  

Haut lieu des jours incandescents,  

Cadre des moments indécents 

C’était, ô trépidante crèche,

Devant les neiges de l’Atlas,

Les nuits de Marrakech. 

 

Tu ris devant ton blue tajine,

Tu luis dans le satin, divine,

Et nous tournons, nous dansons

Le temps ici n’existe plus 

Nous buvons la potion.

 

Nous avons manqué le hammam

Pour mieux demeurer homme et femme,

Vu la Koutoubia d’un peu loin ;

Nous ne pensions pas à sortir 

Car nous étions trop bien.

 

Avons-nous donné ou reçu ?

Du paradis eu l’aperçu ?

Nous avons osé l’impensable

Bâti de nos mains de nos mots

Une tour sur le sable.

 

C’était avant la fête de l’aïd

Sous les auspices du caïd

Nous n’avions pas d’autre alibi

Pour vivre au 3 du boulevard 

Abdelkrim (el) Khettabi.



Vendredi 6 mars 2026

Réhabilitation d'un acteur

 

Il était le plus grand parmi tous les acteurs.

Il savait tout camper, il avait fière allure,

Il donnait sans compter jusqu’à la démesure,

Il était émouvant pour tous les spectateurs.

 

Il ne jouait pas un rôle, il le réincarnait ;

C’était toujours nouveau quand il montrait aux gens

Le nez de Cyrano, le cœur de Jean Valjean, 

Il était triste ou drôle, sans cesse il surprenait.

 

Hélas l’opinion change, les médias font pression

L’époque est au lynchage, à la dénonciation

On cible, on parle, on sait, et on excommunie

Ceux-là qui l’encensaient aujourd’hui calomnient. 

 

Qu’importe qu’il n’y ait ni fait ni vues ni acte

Immédiat est l’effet et seul compte l’impact

Pas la moindre agression, pas de harcèlement

Mais de la sensation et tout le monde ment.

 

Lui qui gros, pauvre et laid était monté si haut

Qui jamais ne s’était occupé de réseaux

Fut à son tour exclu par le petit Paris

Qui ne distingue plus viol et grivoiserie.

 

Plus de films, de tapis, plus de programmation

On condamne en dépit, on plie l’exécution.

Quel personnage était-ce, ah sacré Nom de Dieu,

Quel bonheur quelle ivresse que Gérard Depardieu !



Vendredi 27 février 2026 

Ses cheveux

 

Je la coiffais sérieux le matin et le soir

Je peignais ses cheveux, ses pensées, ses histoires,

Prenais dans mes phalanges ces longues tiges d’ange

Tels des crins que l’on range, des grains que l’on vendange.

 

Elle savait si bien les gonfler les lisser

Dans ses si jolis liens j’aimais à me glisser.

Elle avait tant d’allure et riait de l’effet

De cette chevelure à l’éclat si parfait.

 

Qu’étaient-ce que ces fils, du cuivre ou de la soie ?

Et à qui étaient-ils, à elle à moi à soi ? 

Sous son ciel capillaire je retrouvais de l’air.

 

Simplement locataire je voudrais, téméraire,

Aidé de son amour qui me rend si heureux

M’endormir pour toujours les doigts dans ses cheveux.



Vendredi 20 février 2026 

 

Les chemins

 

Où s’en vont ces chemins qui sans cesse m’attirent ?

Vers la colline au loin, la rivière au-delà ?

Ils me prennent la main, ils me donnent le la,

Me garantissent humain et m’incitent à partir.

 

Ils traversent le bois ou vont jusqu’à la croix,

Ce sont les pieds qui foulent, c’est le cœur qui respire.

Et c’est comme une houle qui porte et nous inspire,

Ils accueillent nos pas et absorbent nos poids.

 

On oublie grâce à eux les gens superficiels,

On quitte les fâcheux, on s’approche du ciel,

On marche sur la terre on revoit l’horizon.

 

De jour comme de nuit, ils me rendent patient,

Été automne hiver, ils narguent les saisons ;

Je les aime et les suis, mes guides insouciants.



Vendredi 13 février 2026 

 

Le train pour Paris

 

 

Il est six heures à peine, le jour déjà se lève,

Je suis parti très tôt et je rentrerai tard.

Mes yeux s’ouvrent et se ferment, j’oscille entre deux rêves,

La journée sera belle, puisqu’elle vient me voir.

 

Train pour Paris encore, autre fille autre histoire,

Que j’aime ces voyages dans la ville lumière,

Retrouver les lieux sûrs et un nouveau regard,

Marcher, l’émerveiller, aujourd’hui comme hier.

 

C’est ma vie qui défile avec le paysage,

Tout va beaucoup trop vite je ne sais plus mon âge,

Elle est tellement jeune cette jolie Romaine.

 

L’ivresse capitale la rapproche et m’amène,

Sent-elle comme moi que le désir descelle 

Sous deux cœurs temporaires les pierres éternelles ?

 



Vendredi 6 février 2026 

 

Le sourire

 

Je descendais en ville avec trop de pensées

Je n’étais rien qu’une ombre, un laid parmi les laids

Tout me paraissait sombre, le monde basculait.

Je me voulais futile et j’étais oppressé.

 

Soudain sur le trottoir, une fille apparut

Elle leva la tête, puis, miracle du jour 

Sans qu’elle ne s’arrête, elle me dit « Bonjour » !

Alors sur le fond noir s’illumina la rue.

 

Je répondis bien vite, sidéré par cet ange,

Qu’à nouveau je palpite me parut si étrange,

Tout cela grâce à elle, à un gentil sourire.

 

De sa jeunesse blonde elle élevait mes pas, 

Et la vie était belle, je pouvais y souscrire,

Peut-être que le monde ne s'écroulerait pas.



Vendredi 30 janvier 2026 

 

Adieu

 

Excuse-moi mon fils, je m’en vais ce matin.

La mort crève de faim et le hasard veut rire,

C’est mon tour c’est mon heure et je n’ai rien à dire,

Si ce n’est que je t’aime quel que soit le destin.

 

Une chose pourtant attriste mon départ,

Te laisser ici-bas sans le moindre rempart ;

Je ne suis pas content de passer avant toi,

Nous sommes à mi-course et déjà je m’assois. 

 

Je n’ai jamais compris la logique de l’âge,

Ainsi l’on pourrait faire, et puis se détacher.

Il me semble au contraire qu’on ne doit pas lâcher

Et ne jamais partir sans ceux que l’on engage

 

C’était une folie de te mettre en ce monde,

Je l’ai su un peu tard, sache me pardonner.

Si au moins j’avais pu, au sortir de la ronde,

Fermer tes yeux d’abord, ne pas t’abandonner.

 

Mais l’idiotie commande même aux meilleurs des hommes

Je n’étais pas mauvais, un peu incompétent,

Inconscient sûrement, rien que normal en somme :

À peine on sait on meurt, on n’a jamais le temps. 

 



Vendredi 23 janvier 2026 

 

 

Message à celle qui n'a pas voulu de moi

 

 

As-tu lu mon amour ce livre écrit pour toi ?

Compagnon de mes jours que tu ne voulais pas 

J’eus préféré bien sûr vivre plutôt que dire

Mais la littérature m’a aidé à souffrir.

 

Mes mots ont remplacé tes regards tes caresses

Quand mes cris harassés n’avaient plus ton adresse

J’ai pris la plume amie et j’ai couché ma peine

J’ai cru en l’alchimie de l’encre et de la veine.

 

J’ai versé tant de larmes pendant que j’inventais

Sur mon cahier mouillé au moins tu m’écoutais

J’ai travaillé si fort que j’ai failli gagner

Je te voyais dehors et tu allais entrer.

 

Rien n’est venu pour l’heure concrétiser les pages

J’entretiens mon malheur et puis j’avance en âge

Qui triche avec soi-même, est-ce toi est-ce moi ?

Il fallait bien que j’aime, tout seul on ne peut pas.

 



Vendredi 16 janvier 2026 

 

 

Je m’en vais pour t’aimer

 

Oui je pars mon amour, je m'en vais pour t'aimer,

C'est mon plus sûr recours pour bien te retrouver.

Il est temps il est bon que tu sois l'horizon, 

À trop se côtoyer on se perd en raisons.

 

Pour que les mauvais jours n'annulent pas les bons,

Pour que les lendemains n'effacent pas nos nuits ;

Pour que des alentours je voie mieux la maison,

Pour qu'au contact d'autres j'embrasse mieux ta vie.

 

Je ne pars pas sans rien, j'ai des tas de biscuits ;

Quand tu te reposais dans un creux de mon bras,

Mon sang était le tien. Et encore aujourd'hui,

À chaque battement, je souffle un peu pour toi.

 

Je m'éloigne pour moi, je m'éloigne pour nous,

Je vais chercher de l'air, tu vas en retrouver.

Je serai rassuré, tu seras étonnée,

Et nous nous brûlerons, nous redeviendrons fous.

 

Lorsque je reviendrai, tu seras la plus belle,

Je te découvrirai à chaque fois nouvelle.

On dira, on rira, on pleurera peut-être,

Mais on n'aura plus peur, on se verra renaître.

 

Repense à la chanson Qu'on me donne l'envie,

Tu l'écoutais à fond à toutes les saisons.

Était-ce une prière, était-ce une oraison ?

Je veux que tu me manques, je veux que tu en ries.

 

Nous avons une histoire, nous avons un présent ;

Tu es tout et partie d'un infini voyage,

Je te l'ai dit cent fois : tu es mon paysage.

Ce qui est fait est beau, ce qui vient sera grand. 



Vendredi 9 janvier 2026 

 

Folio n° 766

(quand les États-Unis étaient le pays des plus beaux possibles)

 

L’Amérique apparaît dans un drapeau de toile 

Et dès la couverture le livre nous emmène.

Une route bordée de rayures et d’étoiles

Invite à être libre et à briser les chaînes.

 

Rouge blanc bleu orange sur un fond de soleil,

L’œil succombe à l’invite d’une si belle affiche.

L’envie le prend de voir et de tenter l’éveil,

Il ne peut plus attendre loin de ces terres en friche.

 

Alors les doigts conduisent à la première page, 

Entre les mots du texte on cherche le passage, 

On trouve un monde fou, nouveau, jubilatoire,

 

On est émerveillé.e, on entre dans l’histoire.

Le corps entier ressent l’appel de Jack Kerouac

De nouveau sur la route, de bivouac en bivouac.

 



Vendredi 2 janvier 2026 

 

Les villes en hiver

 

 

Dis, as-tu vu quelle clarté fond sur la ville ?

Blanche est la lumière de ces jours de grand froid, 

Un brouillard opportun se retient immobile,

Qui s’interpose entre le soleil et les toits.

 

As-tu vu la masse des dômes alentour,

Ces sommets si ronds qui se baignent dans la brume ?

Le temps s’est figé dans le creux de leurs corps lourds

Il respire un moment l’air pur que l’eau parfume.

 

Étrange cité bien cachée par ses volumes

Sous la ouate s’offre le marteau à l’enclume

Mais de l’activité on ne perçoit plus rien.

 

Les cœurs blancs et noirs gèlent en attendant les trains.

Mes yeux trop hauts ne voient qu’une enveloppe, et toi ?

La nuit réunira les transis dans ses bras.