Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 Vous pouvez lire et commenter ces histoires également sur le blog www.desvies.art.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.

24 septembre 2021

Deux amies proches

           (environ 20 minutes de lecture)

C’était le rêve de sa vie, disons de la deuxième partie de sa vie : faire construire dans un bel endroit, avec un compagnon aimant, une maison intégrant les dernières normes environnementales, l’habiter mais aussi l’ouvrir pour des chambres d’hôtes.

Les choses s’étaient goupillées à merveille, encore mieux même qu’elle ne le prévoyait, puisque c’est sa meilleure amie depuis dix ans qui l’appela un jour, surexcitée :

– Le terrain à côté de chez nous est à vendre ! 

– Oh !

– Pourquoi vous ne concrétiseriez pas votre projet ici ?!

– Mais… ce serait fabuleux !

Marianne, donc la meilleure amie de Fabienne, vivait dans un village de Bellevigne-en-Layon, commune nouvelle de 5500 habitants située dans l’aire urbaine de la ville d’Angers. Bellevigne se trouvait au cœur du fameux Coteaux-du-Layon, vin blanc moelleux produit sur les collines bordant cet affluent de la Loire, dont la réputation allait au-delà du territoire couvert par l’appellation.

Fabienne, qui habitait Nantes et travaillait au service marketing d’une grosse entreprise de matériel électronique, allait depuis longtemps passer des week-ends au vert chez Marianne, qu’elle avait connue via un ancien amoureux. La relation amoureuse avait cessé, pas la relation amicale, au contraire. Les deux femmes étaient devenues complices, multipliant balades, dîners et conversations, se racontant leur vie, se téléphonant même dans la semaine pour se narrer les péripéties en cours.

Après un divorce et quelques aventures conséquentes, l’une et l’autre avaient retrouvé un compagnon stable. Marianne vivait avec Alexandre, un prof de maths en retraite, reconverti en sculpteur ; Fabienne s’était laissé séduire par Yvan, un ingénieur en informatique qui n’avait eu de cesse de la demander en mariage, ce à quoi elle avait fini par consentir. La première avait trois enfants, la seconde deux, tous désormais autonomes. 

Marianne et Alexandre vivaient dans une ancienne grange superbement aménagée, à la sortie d’un hameau dominant les pentes douces sur lesquelles étaient plantés les précieux cépages. En fonction de l’heure et des saisons, la lumière teintait les ceps, les feuilles et la terre d’orange, de bleu, de rouge, de jaune ou de blanc, et c’était un spectacle que de voir souffrir et s’épanouir la vigne au fil des jours – il convient que la vigne souffre pour que le raisin mûrisse dans les conditions qui permettront un bon vin.

Fabienne et Yvan vivaient dans leur appartement du centre de Nantes, confortable et décoré. Fabienne, cependant, souhaitait autre chose. Elle voulait quitter la ville et vivre à la campagne. Pas moins de 7 millions de Français exprimaient ce souhait, certains osaient ou parvenaient à franchir le pas. Yvan, qui se déplaçait souvent pour son travail, ne se sentait pas mal à Nantes, mais il aurait suivi son épouse n’importe où, pourvu que le lieu soit compatible avec son activité professionnelle.   

Jour après jour, germa dans la tête de Fabienne le projet suivant : trouver ou faire construire une maison, ni trop loin ni trop près de Nantes, qu’ils aménageraient petit à petit jusqu’à pouvoir y vivre à plein temps, à la retraite, et si possible avant ; elle ne se voyait pas attendre dix ans avant de quitter la ville. Si la maison n’était pas à plus d’une heure de Nantes, c’était envisageable, d’autant que le télétravail se développait dans son entreprise comme dans les autres. Yvan, en déplacement au moins la moitié de la semaine, était habitué à circuler beaucoup, ce n’était pas un problème.

Ils commencèrent à regarder les maisons et les terrains à vendre, ils allèrent voir sur place des lieux qui leur semblaient intéressants, ils prirent l’habitude de questionner toute personne susceptible de leur donner des informations utiles au sujet d’un projet de ce type.  

Au bout de quelques mois, une alternative plus radicale se dessina dans la tête de Fabienne : ouvrir leur future propriété à quelques hôtes, afin de leur proposer une base pour un séjour touristique ou gastronomique qui soit aussi un lieu de calme et de ressourcement. 

– J’aimerais trop ! 

– Dans ce cas, tu démissionnerais de ton boulot actuel ?

– Le rêve…

Dotée d’une bonne dizaine de semaines de congés par an, Fabienne était devenue par la force des choses une adepte de la société des loisirs, cumulant voyages, sorties culturelles, week-ends amicaux, rassemblements familiaux, pratiques associatives diverses, « moments entre filles » et « moments pour moi ». Pouvoir s’affranchir d’un travail salarié tout en réalisant un projet personnel était un idéal dont elle entrevoyait la possibilité avec cette « maison d’hôtes à caractère écologique », ainsi qu’elle commençait à qualifier son « projet » quand elle en parlait.

L’écologisme devait se manifester avant tout dans la conception de la maison, qui devait être au minimum à basse consommation et ne comporter que des matériaux jugés compatibles avec le respect de l’environnement. Voulant bien faire, Fabienne adoptait les comportements fluctuants des bobos des grandes villes, convaincue d’être une pionnière alors qu’elle n’était qu’une victime consentante de la doxa du moment et du rapport de forces dans son milieu. Comment la blâmer ? Bien peu d’entre nous échappent aux tendances sociétales et conservent un regard lucide sur leur condition. 

C’est pourquoi le coup de fil de sa grande copine Marianne annonçant la mise en vente d’un terrain à côté de chez elle fut reçu comme un cadeau de la vie : l’amitié allait donner une belle plus-value au projet. Le week-end suivant, Fabienne et Yvan se rendirent chez leurs amis Marianne et Alexandre à Bellevigne. Ils purent examiner à fond le terrain dominant les coteaux recouverts de ceps et des feuilles rougies et dorées. En ce mois d’octobre, les vendanges étaient terminées, mais demeuraient des effluves de raisins trop mûrs typiques de cette saison, qui vous enivraient aussi sûrement que si vous buviez un verre du nectar qu’ils engendraient.

– On orientera la maison comme ça ! s’exclamait Fabienne. Les baies prendront le soleil du matin au soir !… Aux angles, on a la place de construire deux cabanes pour les hôtes ! Et on mettra la piscine en bas !

– Je vois bien une maison en longueur, ou en forme de L, analysait Yvan avec son regard mathématique. La configuration s’y prête. 

– Pour la mise à niveau du sol et les raccordements aux réseaux, je connais le patron d’une petite boîte de TP, confia Alexandre. Je vais lui demander de venir jeter un œil, ça ne coûte rien. 

– Ce serait génial si vous vous installiez là, renchérit Marianne.

Le dîner arrosé de Coteaux-du-Layon fut très gai, et pas qu’à cause du vin. On continua de tirer des plans sur la comète le lendemain dimanche, regrettant de ne pouvoir appeler séance tenante l’agence immobilière dont les coordonnées figuraient sur le panneau :

– J’avais entendu dire qu’à la mort des anciens propriétaires, la mairie avait préempté le terrain, indiqua Marianne. Peut-être la municipalité pensait-elle l’utiliser pour un équipement, avant de renoncer ?

C’est en effet ce que l’adjoint au maire révéla à Fabienne quand elle put le joindre au téléphone le lundi après-midi.

– On a finalement décidé de le vendre. C’est un endroit qui convient mieux à une habitation qu’à un service public.

– Et quel est le prix que vous demandez ?

– Voyez avec l’agence. Nous avons fait estimer le bien par le service des Domaines et avons préféré la procédure de vente à l’amiable plutôt que l’adjudication publique. 

Le prix était de 99 000 € pour 1600 mètres carrés de terrain. Fabienne trouvait ça cher, mais l’agent lui répondit :

– Vous connaissez la moyenne du prix du terrain nu constructible en France ? 137 € le mètre carré à l’heure où je vous parle. On en est loin. C’est une très bonne affaire. Je dois d’ailleurs vous dire que vous n’êtes pas les seuls sur le coup. 

– Et quel est le coefficient d’occupation des sols ?

– Le COS est de 0,36 et le CES, le coefficient d’emprise au sol, est de 0,18. Donc sur 1600 mètres carrés, vous pouvez… – attendez, je prends ma calculette – faire construire une maison de 288 mètres carrés au sol, et doubler la surface avec un étage. Soit… 576 mètres carrés habitables ! Y’a de la marge, non ?

– On envisagerait une maison plus deux petites.

– Faut que je vérifie les caractéristiques de la cession sur la délibération du conseil municipal, mais ça devrait le faire si vous respectez le COS et le CES.

Le soir-même, Fabienne appelait Marianne d’une part, Yvan en déplacement d’autre part, pour leur faire part de de ces informations. Fabienne et Yvan prévoyaient un budget global de 400 000 €, constitué comme ceci : 200 000 € provenant de la vente de l’appartement de Fabienne quand ils s’étaient installés ensemble, 100 000 € d’épargne d’Yvan, 100 000 € qu’ils comptaient emprunter. Si le terrain leur coûtait 100 000 €, il leur restait 300 000 € pour faire construire la maison de leur rêve, les deux cabanes de luxe pour leurs hôtes et la piscine indispensable s’ils voulaient recevoir des touristes. C’était serré, mais jouable.

Ils réfléchirent toute la semaine, retournèrent sur place le week-end suivant. Le dimanche à midi, ils trinquaient :

– On y va. J’appelle demain ! lança Fabienne rayonnante. 

On se congratula et quelques larmes apparurent aux yeux des deux femmes.

Si Fabienne et Yvan emportèrent le marché en raison de la rapidité de leur décision, il fallut plus d’un an pour que la mairie délivre le permis de construire, en raison notamment de « la nature écologique et commerciale du projet », dixit l’adjoint chargé du patrimoine. 

– Mais nous ne créons pas un parc d’attractions !

– Vous savez, ici, on est des paysans, des viticulteurs. On se couche tôt et on se lève tôt. Alors on est prudents.

Ces prudences laissèrent aux nouveaux propriétaires le temps de faire faire et refaire des plans par un architecte spécialiste de l’éco-habitat. À la fois pour des raisons de coût et pour ne pas effrayer la mairie, il fut décidé qu’une seule cabane serait construite dans un premier temps. 

Enfin, dix-sept mois après l’achat du terrain, les travaux commençaient.

C’est au moment où les premiers pans de la maison, en bois, chanvre et chaux, étaient montés par les maçons spécialisés qu’un revirement imprévisible remit en cause la félicité de Fabienne. 

Alors qu’elle sonnait un samedi à midi chez Marianne, elle ne put que constater que celle-ci ne la laissait pas entrer, pire, montrait un visage antipathique.

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Fabienne. Tu es malade ? Il y a quelque chose qui ne va pas ?

– Si ça t’embête pas, je préférerais qu’on se voie pas ce week-end. 

– Ah bon ? Tu as un problème ? Dis-moi, je peux comprendre.

– Non, non… J’ai pas envie de parler.

Fabienne demeura interloquée. Elle était tellement sidérée de cette attitude si contraire à ce qu’était son amie qu’elle ne put empêcher un éclat de rire.

– Tu me fais marcher, là ? Tu veux me montrer ce que pourrait être ma future voisine si je n’avais pas la chance que ce soit toi ?!

– N’insiste pas… 

– Marianne ? Oh ?!

– Laisse-moi s’il te plait.

Et la porte se referma.

Fabienne ne comprenait pas. C’était si énorme qu’elle douta un instant de ses sens. Elle se trompait, elle déformait la réalité, ce n’était pas possible autrement. Elle sonna de nouveau. Il devait y avoir une explication. Mais ni Marianne, ni Alexandre s’il était là, ne vinrent lui ouvrir. Elle restait devant la porte, les bras ballants, avec dans une main son sac de voyage. Car, comme au moins un samedi sur deux depuis le début des travaux, elle venait à Bellevigne, le plus souvent avec Yvan, et ils étaient hébergés par Marianne et Alexandre, qui les accueillaient avec joie.

Fabienne finit par quitter cette porte qu’on avait refermée sur elle. À peine trente pas plus loin, elle était sur son terrain. Elle regarda le chantier devant elle, puis la maison de Marianne et Alexandre. Les deux allaient ensemble. L’un sans l’autre était inconcevable. Il devait y avoir une explication. Elle appellerait Marianne ce soir et tout s’éclairerait. 

Elle rentra à Nantes. Il avait été prévu que Yvan, qui voyait son dernier fils ce samedi, la rejoigne le lendemain pour déjeuner… chez Marianne et Alexandre. Que feraient-ils, puisque, selon toute invraisemblance, il n’y aurait pas de déjeuner dominical amical ? Ils aviseraient après l’explication du soir avec son amie. Mais d’explication il n’y eut pas. Marianne ne répondit pas, ne rappela pas, Alexandre non plus.

Alors Fabienne s’effondra dans les bras d’Yvan, désemparé lui aussi. Son rêve s’écroulait, cette construction et cette installation perdaient de leur sens. Elle se sentait atteinte aussi dans sa dignité : qu’avait-elle fait pour mériter pareil rejet ? N’avait-elle pas été une amie parfaite ? Certes, depuis la maison, Marianne et Alexandre les recevaient beaucoup plus qu’eux ne les recevaient, mais ce sont les circonstances qui commandaient cela. Les choses s’étaient enchaînées sans gêne et sans calcul, et c’est bien cette formidable plus-value qu’apportait la véritable amitié. 

Quinze jours plus tard, Fabienne et Yvan se rendirent de nouveau à Bellevigne. La maison n’était pas suffisamment avancée pour qu’ils puissent commencer à intervenir eux-mêmes, mais ils souhaitaient évaluer l’avancement du chantier. Ils avaient aussi une nouvelle idée pour la cabane, qu’ils voulaient vérifier en allant sur le terrain. Le jeudi précédent ce dimanche, Fabienne laissa un message sur le portable de Marianne :

– Coucou, c’est Fabienne. Je voulais te dire que nous venons dimanche inspecter les travaux. Nous serions bien sûr heureux de vous voir. Donc n’hésitez pas à nous faire signe si vous êtes là. J’espère que tout va bien. Je t’embrasse.

Elle avait délibérément évité toute allusion à la volteface de Marianne, dont elle avait espéré en vain des excuses chaque heure de chaque jour qui avait suivi. Elle ne comprenait toujours pas comment la même personne pouvait en 5 minutes se renier à ce point et de ce fait démonter une relation sans nuage, forte et intime, longue de plusieurs années. 

Quand ils arrivèrent sur place, vers 11 heures, les Nantais s’occupèrent sur leur chantier. Vers midi, ils virent une voiture arriver chez Alexandre et Marianne, celle de la fille du premier, qu’ils connaissaient. Ils étaient donc là et il y aurait un repas, un de ces repas du dimanche où ils avaient été naturellement invités, plus qu’invités, participants chaque fois que les circonstances ou leur volonté s’y prêtaient. Mais à 13 heures, on ne leur avait pas fait signe, et ils se rendirent dépités à l’Auberge des Vignerons, de bonne facture certes, mais n’importe quel plat leur aurait paru fade alors que leurs amis déjeunaient sans eux dans leur maison qu’ils savaient rendre si accueillante et chaleureuse. 

– Qu’avons-nous fait ? interrogea Fabienne en attaquant une entrée qui ne lui faisait qu’à moitié envie. Qu’est-ce qui a pu leur déplaire ? Les heurter au point qu’ils nous traitent comme des pestiférés ?

– Peut-être qu’ils considèrent qu’on ne les a pas assez remerciés de nous avoir prévenus pour le terrain, ou pour les repas et l’hébergement qu’ils nous ont offerts ?

– Mais ils l’auraient manifesté avant ! Ça fait un an et demi qu’on est propriétaires !

– Tu as raison. C’est incompréhensible…

Ils mâchèrent avec une rage contenue, et tout ce qu’ils avalaient avaient un goût amer. Pourtant, ils ne parvenaient pas à parler d’autre chose :

– Mais quelle salope ! s’exclama Fabienne.   

Yvan éclata de rire, ce qui la fit rire elle aussi, et ce fou rire partagé de quelques minutes leur fit du bien.

– Je me suis repassé dans ma tête la vie de Marianne, reprit la première. Et je m’aperçois qu’en fait elle n’est positive et généreuse que lorsque les gens lui apportent quelque chose. 

– Nous, qu’est-ce qu’on lui apportait ?

– Ben moi, j’étais son amie, donc j’apportais les bons moments et la joie que procurent une forte amitié. Nous, avec le chantier, on lui apportait une occupation, des futurs voisins agréables qu’elle connaissait, une occasion d’être généreuse. 

– Tout le monde est un peu pareil, non ? L’abnégation est rare…

– C’est rare, oui, mais ça existe. Il y a des gens qui se soucient des autres même quand ceux-ci ne peuvent rien leur apporter.

– On est dans l’ère de l’individualisme exacerbé. 

– C’est-à-dire de l’égoïsme. 

– Attali parle de « déloyauté ».

– Ce qui est un signe d’époque, je trouve, c’est que désormais chacun peut changer de position du jour au lendemain, en fonction de ses intérêts. Peu importe les liens et les accords du passé. C’est vrai en géopolitique comme dans les relations interpersonnelles. Il n’y a plus d’alliances qui tiennent. On crée des partenariats ponctuels, qui peuvent être remis en cause sur un coup de tête. 

Ils étaient surpris de cette tentative d’analyse née de leur discussion. Ils avaient tant besoin de comprendre.

– Oui, c’est bien cela dont on a été victimes : un revirement spectaculaire, un effacement du passé, parce que Marianne, et Alexandre, ne trouvaient plus d’intérêt à être sympas avec nous.

– Il reste à découvrir pourquoi leur intérêt a changé. Qu’est-ce qui a fait que, d’un coup, notre présence à leurs côtés est devenu un problème ?

Comme ils ne trouvèrent pas la réponse, ni ce jour ni les suivants, Fabienne décida de provoquer une rencontre avec Marianne. Puisque leur amitié était fichue, elle n’avait plus grand-chose à perdre. Elle voulait juste une raison, pour ne pas perdre la raison justement.

Elle ne sonna pas chez Marianne, puisque celle-ci ne voulait plus lui ouvrir. Et il n’était pas question qu’elle se fasse humilier une deuxième fois. Elle savait que Marianne nageait deux fois par semaine à la piscine olympique d’Angers, le mardi et le vendredi entre 12 h 30 et 13 h 15. Elle prétexta dans sa boîte un rendez-vous à Angers pour justifier son absence à Nantes en début d’après-midi et attendit Marianne à la sortie du stade nautique angevin. Fabienne savait que Marianne garait sa voiture dans un parking qu’elle rejoignait par une étroite ruelle et c’est là qu’elle se positionna, afin qu’elles soient au calme et que le face-à-face ne puisse être esquivé. Quand la nageuse aux cheveux mouillés aperçut son ex-amie, elle marqua un temps d’arrêt.

Fabienne avança d’un pas, sans toucher Marianne cependant. Elle profita de l’effet de surprise pour lancer sa tirade. Elle savait qu’elle ne disposait que de quelques secondes :

– Ecoute, j’ai compris que tu ne voulais plus nous voir, mais je te demande de me dire pourquoi. Juste une fois, après je te laisse tranquille. Pourquoi m’as-tu fermé ta porte au nez, pourquoi nous rejettes-tu après nous avoir si bien reçus ? Donne-moi une explication s’il te plait. C’est nécessaire pour moi, sans quoi je ne m’en remettrai pas. 

Marianne regarda son ancienne amie d’un air ennuyé : 

– Vous êtes trop près. Je n’avais pas réalisé. Alexandre et moi on va perdre notre intimité. 

– Trop près ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? En quoi est-ce qu’on menacerait votre intimité ?

– Vous avez construit trop près. Nos deux maisons sont à 18 mètres l’une de l’autre. J’ai mesuré. 18 mètres, c’est rien. Vous êtes légèrement surélevés en plus, vous verrez notre terrasse. Et vous nous entendrez.

– Mais enfin, Marianne ?! Pour qui tu nous prends ? On ne va pas vous espionner ! Tu nous connais, quand même ! Quand on marchait ensemble ou qu’on était assis côte à côte, tu n’avais pas peur que je menace ton intimité !

– C’est pas pareil. Vous allez être là tout le temps.

– Tous les gens ont des voisins, enfin ! Et ils se supportent très bien !

– De moins en moins. Non, c’était une mauvaise idée. Excuse-moi, il faut que j’y aille.

Et Marianne se faufila pour rejoindre sa voiture.

Fabienne hésita un temps à la poursuivre, mais eut peur d’aggraver les choses. 

– Elle est dingue ! dit-elle à Yvan au téléphone. Nous sommes à 18 mètres les uns des autres et ça lui parait trop proche ! Comment font les gens dans des appartements ou des maisons mitoyennes !

Qu’est-ce qui avait pris à cette folle ? Pourquoi la proximité qu’elle aimait, et même recherchait jusque-là, lui était-elle soudain devenue insupportable ? Leurs maisons étaient-elles trop proches l’une de l’autre ? Certes, le terrain qui était vide auparavant ne le serait plus. Mais enfin avec un COS de 36 %, et même une emprise au sol de 18 %, ainsi que l’avaient précisé l’agent immobilier puis l’architecte, l’espace n’était pas remis en cause. Et comme le disait Marianne elle-même, ils ne boucheraient pas la vue de leurs amis puisque la construction était en léger surplomb. Fabienne s’était-elle bercée d’illusions ? Était-elle plus amie de Marianne que l’inverse ? Ça ne tenait pas : Marianne s’était confiée comme jamais, selon ses dires, et elle n’avait cessé de rendre grâce à « la chance que j’ai de t’avoir rencontrée ». Non, il y avait bien une volonté de rompre la relation, de casser cette amitié qui avait été si belle.

Dès lors, quel sens avait encore cette maison ? Comment aimer un lieu trouvé grâce à Marianne et Alexandre si Marianne et Alexandre vous maudissaient de vous être installés en ce lieu ? Comment trouver du plaisir à vivre à côté d’individus qui, vous méprisant, allaient en permanence raviver des douleurs ? Ce serait insupportable.

– On ne peut pas arrêter la construction, affirma Yvan, qui osait poser les options sur la table. Le terrain serait invendable avec un chantier commencé mais non terminé. Si on veut vendre, il faut attendre que la maison soit construite. Mais si les aménagements intérieurs et extérieurs ne sont pas faits, on n’en tirera pas un bon prix.

– Ils vont nous faire perdre de l’argent, en plus, ces imbéciles ! Quand je pense qu’on a mis toutes nos économies là-dedans…

– Plus un crédit de 100 000 € qu’il faudra rembourser. 

– C’est à pleurer.

Et Fabienne pleura en effet, pendant cette sale période où sa maison sortait de terre dans un endroit qui ne lui inspirait plus que du dégoût.

– Je vais appeler Alexandre, dit un soir Yvan, malheureux de voir la femme qu’il aimait tomber dans un état dépressif qu’il n’aurait pas cru possible.

Le lendemain, pendant que Marianne était à la piscine, il appela Alexandre.

– C’est Yvan.

– Salut.

– Tu sais pourquoi je t’appelle ?

– La brouille entre nos épouses ?

– En fait, il n’y a aucune brouille, du côté de Fabienne en tout cas. Elle ne comprend pas pourquoi Marianne lui a soudain fermé la porte et ne répond plus à ses appels.

– Allons, tu connais les femmes. Les torts sont forcément partagés.

– Si c’est le cas, Fabienne aimerait savoir quels sont ses torts. 

– Je crois qu’elles se sont expliquées la semaine passée à la sortie du stade nautique.

– Expliqué, c’est beaucoup dire. Marianne a fui la conversation au bout de 50 secondes. 

– Peut-être parce qu’elle ne s’est pas sentie entendue.

– Comment peux-tu dire cela ? Fabienne venait exprès pour l’entendre, justement. Pour comprendre.

– Ta femme était assez agressive, je crois. 

– Agressive ?

– C’est la perception qu’en a eue Marianne, en tout cas. 

– Mais c’est Marianne qui lui a dit qu’on était trop près de chez vous !

– Ça c’est vrai. 

Yvan était un homme calme et posé. Mais il se sentit bouillir. 

– C’est grâce à vous qu’on a acheté le terrain à côté de chez vous pour y faire construire ! Évidemment qu’on est près !

– Vous n’aviez pas besoin de coller votre maison à la nôtre.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ? On a quasiment élaboré les plans tous les quatre ! On vous a associés à toutes les étapes ! Vous saviez très bien où la maison allait être construite.

– Vous êtes trop près.

– On est voisins !

– On a l’impression de s’être fait avoir.

– Fait avoir ?!

– Bon, écoute, je vais raccrocher. Ça ne rime à rien.

– Mais qu’est-ce que tu proposes ? 

– Ah, mais rien ! Rien du tout. C’est vous qui avez compliqué les choses.

– C’est nous qui avons compliqué les choses ?! C’est incroyable ce que tu dis là !

– Allez, salut.

Et Alexandre coupa la conversation. « Le salaud, pensa Yvan. Quel lâche ! ». Il comprenait encore mieux désormais ce que ressentait son épouse. De tels revirements étaient à peine humains. C’étaient de véritables armes de destruction de l’équilibre. Alexandre et Marianne n’attaquaient pas la maison en construction – pour l’instant – mais ils démolissaient ceux qui en étaient les maîtres d’ouvrage.  

Le point d’orgue de ce cauchemar fut atteint le second dimanche de juillet, quatre mois après le début des travaux. La première cabane était finie, Fabienne et Yvan commençaient à en aménager eux-mêmes l’intérieur. Vers 12 h 30, des invités arrivèrent chez Alexandre et Marianne, et on entendit des éclats de voix joyeux de l’autre côté de la haie. Fabienne et Yvan reconnurent alors plusieurs amis et couples d’amis qui, du moins l’avaient-ils pensé, étaient aussi devenus les leurs. Alexandre et Marianne avaient invité leurs copains, mais pas eux ; ils n’en faisaient plus partie, alors qu’ils étaient à 20 mètres.

Le repas ayant été prévu dehors, les ouvriers du dimanche commencèrent à entendre force rires et exclamations. Ça allait être intenable. Yvan proposa de partir.

– Pas question ! pesta Fabienne. On reste. On va pas se laisser emmerder !

– Je crois qu’on l’est, emmerdés. Ils nous emmerdent beaucoup.

– Oui, ben faut qu’on s’habitue !

Ils tinrent bon, et tâchèrent tant bien que mal d’oublier ce qui se passait à côté. Ils reçurent une légère récompense vers 15 h 30, quand deux couples les hélèrent de derrière la haie, demandant s’ils pouvaient passer « dire bonjour et voir votre belle maison ».

Un peu d’humanité, enfin, revenait de là où elle avait été niée. Ils eurent plaisir à montrer l’avancement de leur chantier, plus encore peut-être à parler de tout et de rien avec ces deux couples qui, peut-être, s’étaient interrogés sur leur absence au repas du jour et avaient bravé l’oukase de la maîtresse de maison pour, au moins un instant, réintégrer Fabienne et Yvan dans la communauté. Ceux-ci choisirent, sans avoir eu le temps de se concerter, de ne faire aucune allusion à l’attitude de Marianne et Alexandre. Il n’y avait qu’un moyen de répondre à l’infamie : être irréprochables.

Les visiteurs ne condamnèrent pas, ni même ne s’étonnèrent, de l’attitude de leurs hôtes de midi, ce que Fabienne et Yvan auraient apprécié. Mais il ne fallait pas en demander trop. Vingt minutes de passage étaient déjà bien. 

Ce dimanche douloureux s’acheva, comme d’autres qui suivirent, jusqu’à ce que la maison soit construite, splendide et réussie, avec des caractéristiques environnementales supérieures à ce qu’exigeaient les normes. Elle promettait une vie de qualité, et peut-être même une activité grâce à la luxueuse cabane avec vue sur les coteaux si doux et lumineux, qui ferait rêver bien des estivants ; une seconde sortirait bientôt de terre à son tour. Tout aurait été pour le mieux, si seulement Marianne… 

Pourtant, il n’était plus question de vendre la maison juste édifiée. Tant pis, on ignorerait les voisins – qui avaient peur qu’on les espionne ! – et qui avaient été autrefois des amis chers.

Il fut décidé dans un premier temps qu’ils vivraient là du vendredi soir au lundi matin, gardant, pour Fabienne surtout car Yvan était en semaine par monts et par vaux, l’appartement de Nantes. Ils attendaient de voir comment évoluaient deux choses avant de décider d’une éventuelle occupation des lieux à plein temps : d’une part les possibilités pour Fabienne de quitter son travail de manière anticipée, d’autre part le comportement des voisins.

Sur ce deuxième point, un fait notable est à signaler. Un samedi en fin d’après-midi, Yvan qui bricolait dans la cabane, aperçut Marianne qui se dirigeait vers la porte d’entrée de la maison. Stupéfait, il se figea. Elle ne l’avait pas vu. Il décida de ne pas bouger. C’était peut-être mieux qu’il ne soit pas là, si elle voulait parler à Fabienne.

Celle-ci dans la maison entendit sonner le carillon. Elle ouvrit et… se décomposa. Devant elle, se tenait… le diable ? Sa meilleure amie ? Un fantôme ? L’égoïsme personnifié ?

Quelle qu’elle fût, la femme qui se tenait sur le seuil n’avait pas l’air fier. Elle semblait vouloir sourire mais paraissait plutôt prête à pleurer. Il sembla même à Fabienne qu’elle tremblait, comme elle.   

– Je crois que j’ai merdé grave, dit Catherine. Tu auras du mal à me pardonner – moi-même je ne me pardonne pas – mais tu as tant de qualités que j’ai le fol espoir que tu y arrives… Déjà, poursuivit-elle en tendant sa main serrée sur un emballage en papier, si on pouvait descendre cette bouteille ensemble, ce serait une bonne chose. J’ai tellement honte. Je ne dors plus depuis des semaines. Excuse-moi. Non, je suis inexcusable. Mais… je peux entrer ?

Fabienne n’arrivait pas à penser. Mais d’instinct elle ouvrit la porte et s’effaça pour laisser entrer Marianne. Celle-ci s’avança et, regardant au-dessus et autour d’elle, s’exclama :

– Qu’est-ce que c’est beau !

Alors, après cinq secondes pendant lesquelles quelque chose craqua dans les cœurs, ou les cerveaux, allez savoir, les deux femmes se détendirent d’un coup, et, d’un même élan, se jetèrent dans les bras l’une de l’autre. La bouteille s’échappa des mains de Marianne et 75 centilitres d’un Coteaux-du-Layon Grande Réserve se répandirent sur le sol dans un fracas de verre brisé. 

– Merde ! jura Marianne. 

Alors les deux amies éclatèrent de rire et se serrèrent de plus belle.     

           



17 septembre 2021

Poireaux maison

             (environ 5 minutes de lecture)

Il était 16 h 30 quand Pascal fut appelé par son boss.

– T’es sur quoi ?

– Une chaudière à gaz. Disons une usine. Une Dietrich de 40 ans…

– Laisse tomber, y’a urgence. Y’a de l’eau qui dégouline chez une femme de la tour Marsan, quartier des Quatre Vents. C’est un immeuble de l’Office, un gros client, j’ai pas besoin de te faire un dessin.

– Bon. J’ai pas le droit de gueuler, alors ?

– Tu comprends vite, Pascal, c’est pour ça qu’on t’aime.

Pascal expliqua au propriétaire qu’il devait partir sur une urgence, et que de toute façon il n’avait pas la pièce pour remplacer celle qui était cassée.

Le type grimaça.

– Je reviens demain matin au plus tard, dit Pascal. La température de la maison aura à peine le temps de baisser. 

– Avec 0° dehors ? Je suis vieux, mais pas con.

– Écoutez, je ne vous oublie pas. Mais là, y’a une inondation dans un immeuble. 

Le type pas con consentit, et Pascal lui en fut reconnaissant.

Il sécurisa la chaudière, rangea son bazar, puis prit la direction de la Cité des Quatre Vents, qu’il connaissait ; en revanche, il était incapable de dire laquelle était la Tour Marsan, et il ne savait pas à quelle rue et numéro elle correspondait. Il se renseigna auprès de jeunes qui n’avaient pas des têtes de trafiquants et trouva une place en bas de l’édifice.

Il se saisit de l’aspirateur dans le sac à dos ainsi que de sa boîte à outils, chercha le nom, sonna, s’annonça et prit l’ascenseur jusqu’au 9e. Une fois dans l’appartement, il comprit vite que l’humidité qui avait déjà bien abîmé un mur et le plafond venait de l’appartement au-dessus :

– Je suis montée, s’indignait la locataire. Ils ont dit qu’il n’y avait pas de fuite chez eux et que le problème venait de moi !

– À mon avis, ils se trompent. Je vais voir et je redescends.

Pascal gravit les deux volées de marche jusqu’au palier du dessus. Il fallut plus d’une minute après le coup de sonnette pour qu’on lui ouvre :

– C’est pour quoi ? 

– Entreprise Thermix, Madame, nous sommes chargés de l’entretien de l’immeuble par Auvergne Habitat. Il y a un dégât des eaux dans l’appartement du dessous, je dois d’urgence regarder le vôtre.

Elle hésita un instant, puis finit par lui ouvrir la porte. Il entra et son odorat fut de suite surpris par une odeur de sous-bois, de champignons. À l’intérieur d’un HLM, c’était étonnant. 

Un homme apparut, en chaussettes, mais en tenue de… jardinier. 

– Bonjour Monsieur. Je peux aller voir les pièces du fond, s’il vous plait ? C’est à ce niveau-là que ça coule en dessous.

Comme l’homme et la femme, environ 70 ans l’un et l’autre, ni ne bougeaient ni ne parlaient, Pascal s’avança. Alors il vit ce qu’en trente ans de métier il n’avait jamais vu : la chambre du fond à gauche avait été transformée… en potager ! Sur une vingtaine de centimètres de terre noire, étaient plantées des tomates, des salades, des courgettes, et encore quelques séries de tiges et feuilles sans légumes. Dans un coin de la pièce d’une douzaine de mètres carrés, se trouvaient une pioche, une bêche et un arrosoir.

Sans voix, se retournant pour interroger les locataires du regard, Pascal remarqua que la pièce d’en face avait elle aussi été privée de sa porte, remplacée par un rideau. Il écarta le rideau et découvrit… un parterre de fleurs. Des roses, des tulipes et des iris s’épanouissaient sur une bonne épaisseur de terre humidifiée. 

Pascal sidéré regarda ses interlocuteurs qui s’étaient rapprochés de lui. Étaient-ils fous ?

– Mais enfin, Madame, Monsieur, vous vous rendez bien compte que vous dégradez l’appartement !… Comment… Comment vous arrosez ?

– On a mis une double bâche sous la terre, et on arrose très progressivement, par petites quantités. On n’a jamais eu de problèmes, depuis 8 ans. Si vous dites qu’il y en a un aujourd’hui, c’est que les bâches ne doivent plus être étanches ; on va les changer.

– Ça fait 8 ans que vous faites ça ?!

– Oui. Les enfants et les petits-enfants ne couchent plus jamais là, maintenant ; alors autant utiliser l’espace intelligemment.

Pascal n’était pas sûr que le mot « intelligemment » soit le plus adapté, mais il voulait essayer de comprendre. 

– On a monté la terre nous-mêmes, reprit l’homme, petit à petit, en trois mois. On était plus jeunes, à l’époque… 

– Mais… un jardin dans un appartement, ça ne se fait pas !

– C’est dommage, dit la femme. Ça ferait du bien aux gens. Et en jouant avec les fenêtres et les radiateurs, on peut facilement régler la température et l’humidité. On a de bons légumes toute l’année. 

– Et des fleurs… ajouta l’homme. On en donne beaucoup. 

– Mais le plâtre, le carrelage, la peinture, la tapisserie, ne sont pas compatibles avec la terre, l’eau, les racines !…

La femme intervint :

– Pardonnez à mon mari, Monsieur. Pendant toute son enfance, il n’avait pas de toit sur la tête. Il est né dans le désert. Alors dans cette tour, il a du mal.

Pascal était intéressé, soudain. Une certaine logique apparaissait.

– Et vous ?

– Moi, c’est le contraire : j’ai toujours vécu dans des appartements trop petits. On passait du toit de l’usine au toit de la cité. À Saint-Étienne La Métare, je sais pas si vous connaissez ? On était ce qu’on appelle le prolétariat, des ouvriers si vous voulez.

Le mot étonna Pascal, on ne l’utilisait plus. N’y avait-il plus d’ouvriers ?

– Bon. Écoutez. Pour l’instant, il faut arrêter les infiltrations, et reprendre l’étanchéité. 

– Mais comment on va faire ?

Il n’avait pas la réponse à cette question. Il voulait en parler à son patron. Et prendre le temps de réfléchir à ces gens qui, pour de bonnes raisons, avaient trouvé une manière originale de se rapprocher de la nature qui leur manquait tant.

           



10 septembre 2021

La montagne est belle

 

                  (environ 5 minutes de lecture)

Il la voyait depuis la fenêtre du séjour, devant laquelle on le plaçait souvent. Et depuis la terrasse, bien sûr. La montagne, sa montagne. Celle au pied de laquelle il était né, avait grandi, était resté.

Il l’avait parcourue par tous les temps. En tant que berger surtout, avec ses chiens et ses moutons. 50 ans d’élevage, ce n’était pas rien. Il avait également fait le bûcheron en de nombreux endroits. Mandaté par l’Office des Forêts ou le Parc Naturel, il avait conduit plusieurs équipes de forestiers pour des opérations de défrichage. Et puis sans le vouloir il était devenu guide. Des randonneurs venaient frapper à sa porte. Il était la référence du fond du parc.

Sur cette montagne, il avait aussi mille souvenirs de famille : les pique-nique avec parents et enfants, les balades avec sa femme, qu’il avait tenue par la main jusqu’au bout de la maladie, et puis chaque jour ses sorties seul avec ses chiens qui eux aussi ne pouvaient se passer des pentes herbeuses et caillouteuses qui montaient dru entre deux replats. Il avait façonné la montagne autant qu’elle l’avait façonné.

Tout cela était fini. Paralysé des jambes, il ne survivait que grâce à sa fille et à l’aide à domicile, qui habitaient la ville toutes les deux. Ne plus pouvoir marcher, qu’aurait-il pu lui arriver de pire ? Pourtant il ne se plaignait pas. Il avait vécu dans un lieu magnifique, paisible et préservé pendant 75 ans, c’était une grande chance. 

Il n’était pas indifférent à l’évolution du monde et au sort des populations ici ou là. Pourtant, il ne s’y intéressait guère. C’était une échelle trop grande. Et puis à quoi bon ? Il avait entendu parler d’internet, de l’information continue, de la mondialisation des échanges ; il n’était pas sûr que cela soit une bonne chose. Faire avec ce que l’on a, travailler dans son coin, n’était-ce pas plus efficace pour la paix et la sérénité ?

D’ailleurs, même privé de ses jambes, il continuait à travailler. Il s’était mis à la vannerie, qu’il connaissait grâce à sa grand-mère. Il ne vendait ses paniers qu’aux touristes, mais peu importait. Il fabriquait aussi des abat-jour et des cache-pot, pour lesquels sa fille lui avait trouvé un petit débouché dans deux boutiques de la ville. Il n’allait pas vite, et c’était bien comme ça. Il regardait la télé, un peu. Et, quand on venait le voir, il aimait raconter des histoires, des histoires de moutons, d’hommes, de loups et de chiens, d’orages, de neige et de printemps, de cascades et de champignons. 

Il n’était donc pas malheureux malgré l’inertie. Mais une chose lui manquait : la montagne. Même s’il ne se plaignait pas, les deux femmes qui veillaient sur lui s’en apercevaient. Elles voyaient son regard qui s’en allait vers les hauteurs, car ses yeux n’étaient pas trop atteints.

– Elle te manque, hein ? murmurait sa fille en s’approchant de lui.

– Oui.

– Ah, Monsieur, cette montagne !… s’exclamait l’aide à domicile dans un sourire impuissant.

– Elle est belle, répondait-il dans un souffle.

Les larmes lui venaient aux yeux et il souffrait de son impuissance.

Aussi, quelle ne fut pas sa surprise quand, au matin du 6 octobre, jour de son 82e anniversaire, sa fille et l’aide à domicile arrivèrent dès 8 heures pour le « préparer ».

– Vous ne m’emmenez pas à l’hôpital, au moins ? 

– Ne t’inquiète pas.

Une demi-heure plus tard, pénétra dans le chalet son petit-fils, grand gaillard de 26 ans maintenant, qu’il ne voyait pas souvent.

– Bonjour Grand-père ! Et bon anniversaire !

– Qu’est-ce que tu fais là ? s’étonna-t-il en recevant son accolade.

– Je viens te chercher. Avec des copains qui veulent venir aussi.

Entrèrent alors trois autres jeunes et beaux gabarits, qui saluèrent respectueusement le vieil homme, sa fille et la femme de service. Les quatre garçons portaient des chaussures de marche, des sacs à dos et des harnais.

– Où va-t-on ? demanda-t-il.

Le petit-fils s’approcha de la fenêtre, pointa un doigt en hauteur vers l’extérieur. 

– Là-haut. C’est d’ailleurs toi qui vas nous guider.

– Mais…

– Viens voir.

Il poussa le fauteuil de son grand-père sur la terrasse et lui montra une sorte de chariot en bois, guère plus grand qu’un jouet pour enfant, mais bien équipé, avec coussins et rembourrage.

– Tu vas t’installer là. Nous, on va tirer, et pousser. On passera partout avec ça.

Les yeux du grand-père s’embuèrent.

– Vous êtes fous… Et… Et pour la cheminée ?

La cheminée était un passage rocheux d’une centaine de mètres qui exigeait un peu d’escalade.

– C’est prévu. Nous avons pris pitons et cordes, nous te sanglerons et te lèverons vers le haut.

C’est ainsi que se mit en route une caravane à nulle autre pareille.

– À ce soir, lancèrent les femmes attendries qui suivirent le plus longtemps possible le début de l’ascension.

Ils mirent 5 heures pour arriver au sommet, contre 2 ou 3 d’habitude. À chaque pause, les garçons interrogeaient le vieil homme. Tant de souvenirs remontaient en lui qu’il avait du mal à prononcer autre chose que des bribes.

– Merci, répétait-il, merci.

– C’est nous, qui vous remercions, M. Vialatte. Vous nous offrez une sacrée randonnée. 

Au sommet, il fut pris de vertige. Le vent, le panorama, les congratulations des garçons, c’était de si fortes émotions.

Ils redescendirent plus vite qu’ils ne l’auraient cru. Il n’y avait plus des porteurs et un porté, mais 5 hommes heureux du chemin accompli ensemble.

Au dîner, autour de la potée qui fumait et du Côtes d’Auvergne qui déliait les langues, le vieil homme raconta des histoires que le périple lui avaient rappelées.  

– Ma fille, dit-il en se couchant. C’est étonnant, mais j’ai passé, à 82 ans, une des plus belles journées de ma vie. Il ne manquait que ta pauvre mère.

– Elle était là, Papa, elle était là. Dors maintenant.

Elle l’embrassa et se retira, fermant doucement la porte de la chambre.

 

 



3 septembre 2021

Post-humanité à l'université

 (environ 20 minutes de lecture)

 

– Passons maintenant à la proposition de notre collègue Bimont. J’avoue, et je dis cela en toute amitié, avoir rarement reçu une demande universitaire si surprenante…

– Monsieur le Doyen, vous avez le sens de l’euphémisme !

– Je ne l’imaginais pas comique, notre Walter !

– Bon. Vous avez tous lu son rapport.

Ils étaient 5 autour de la table ovale de la salle de réunion, au premier étage du bâtiment dédié à l’anthropologie dans leur Unité de Formation et de Recherche : le doyen Jérôme Alvi, référence en anthropologie sociale et culturelle, Carine Fonseca, compétente en anthropologie linguistique, David Hormine, ethnologue, Lucie van Typhoot, spécialiste des relations entre les humains et la nature, Benjamin Bradefort, sociologue de la famille et de l’éducation. Ils constituaient « le bureau » de leur département au sein de la Faculté de sciences humaines de l’Université.   

– Il souhaite donc que nous créions un Master consacré à la « post-humanité »…

– On rêve ! s’exclama Carine Fonseca. 

– Pour qui se prend-il ? renchérit David Hormine. Je rappelle qu’il n’a même pas le titre de professeur des universités.

– Vous aurez remarqué, tempéra le doyen, qu’il n’en demande pas la direction. Il souhaite   simplement la création de ce master, autour de six cours de base : Désocialisation de l’humain, Avènement du numérique, Temps libre et emprisonnement individuel, Radiographie des nouveaux corps et cerveaux, Herméneutique de la langue de bois, Géopolitique de la post-humanité.

– Espère-t-il attirer des étudiants avec ces intitulés abscons ? questionna Lucie van Typhoot ?

– Il faut être perturbé, ne serait-ce que pour concevoir de tels cours… affirma Benjamin Bradefort.

– Il est ravagé, oui !

– Tout cela n’est que de l’ambition…

– Attendez, coupa le doyen. Je relis le passage dans lequel il présente sa requête, qui justifie selon lui sa demande : « Au tournant du troisième millénaire, la généralisation de l’internet et la conception des outils destinés à profiter du word wild web ont transformé non seulement les modes de vies des êtres humains, mais bien vite les êtres humains eux-mêmes. Les capacités toujours plus fortes des objets numériques et les quantités toujours plus grandes de services et de divertissements offerts ont fait de la moitié, et bientôt de la totalité des habitants de la terre, des individus connectés. Or, une connexion permanente modifie le rapport à la réalité, entraîne autisme et égoïsme, crée une addiction irréversible, entre autres phénomènes. Les neurosciences d’une part, les psychologues et les sociologues d’autre part, nous éclairent désormais quant à l’avènement de cette « on line humanity ».

Mais ces homo numericus sont-ils toujours l’humanité ? Il nous semble que les caractéristiques spécifiant l’espèce humaine – culture, intelligence, capacité à s’intéresser à autrui, variété des émotions, acceptation de la raison comme moyen de départager les opinions – ne s’appliquent plus à la majorité des individus connectés du XXIe siècle. S’ils ne se distinguent pas encore physiquement d’Homo Sapiens – ce n’est sans doute qu’une question de temps, tant l’abolition des genres et des âges gagne du terrain – et si certaines structures sociétales demeurent sans changement apparent – famille, État, services publics et entreprises –, il n’empêche que les terriens connectés n’ont plus rien de commun avec ceux qui n’ont pas adopté les nouveaux codes en vigueur.

Voilà pourquoi nous osons l’appellation, temporaire, de post-humanité pour qualifier l’espèce désormais dominante sur la planète. Comment ces post-humains – d’après nous environ 80 % des 8 milliards de terriens – traiteront-ils les humains restants ? La cohabitation telle qu’elle subsiste encore aujourd’hui tiendra-t-elle jusqu’à la disparition naturelle des derniers non connectés ? Les non-numérisés seront-ils exterminés ? Ou parqués dans des réserves ? Ces questions importantes n’en sont pas moins secondaires puisqu’elles ne se poseront bientôt plus.

Plus fondamentales sont les interrogations quant à la nature et à l’évolution possible de la post-humanité. Lorsqu’elle se sera débarrassée de l’humanité, que deviendra-t-elle ? Que fera-t-elle de ses pouvoirs démiurgiques alors qu’elle n’aura plus ni cœur ni raison au sens où nous l’entendons aujourd’hui, alors que les inclinations jusque-là naturelles à l’altruisme auront disparu ? Comment les connectés parviendront-ils à vivre ensemble quand la seule préoccupation sera la satisfaction bionique de pulsions égocentriques ? Créeront-ils un système de valeurs ? Organiseront-ils une sélection visant à l’amélioration de l’espèce ? Quitteront-ils la terre pour d’autres implantations cosmiques ? Abandonneront-ils tout aspect humain pour se réduire aux puces qui les constitueront ? Se dématérialiseront-ils ?

Ces questions vont se poser si vite, se posent déjà, qu’il nous parait indispensable d’intégrer dans notre corpus universitaire un cursus qui explore plus à fond ces questions, afin de former des personnes capables de les appréhender, pour éclairer leurs concitoyens le moment venu et, peut-être, éviter des choix regrettables ».

– On est en plein délire !

– On fait de la science ici, pas de la science-fiction !  

– Il met le doigt sur quelque chose, tempéra le doyen. Les conséquences du tout numérique sont gigantesques.

– Que je sache, s’insurgea l’ethnologue, la domestication du cheval, l’invention de la roue, la machine à vapeur, l’électricité, le nucléaire, ont bouleversé le monde et nous ne sommes pourtant pas différents, à quelque chose près, des Égyptiens au temps des pharaons !

– L’accélération du progrès, la puissance des technologies, le fait que toute la population ait accès à des objets qu’elle ne maitrise pas, et plus encore que cette population soit guidée par des algorithmes, modifient peut-être notre essence…

– Nous naissons encore tous du ventre d’une femme et de la rencontre entre un spermatozoïde et un ovule !

– Quoique ce ne sera bientôt plus vrai : le clonage progresse. Et quand nos confrères de Harvard auront mené à bien leur Genome Project, alors naitront des bébés sans parents. 

Carine Fonseca, qui ambitionnait de prendre la direction d’un cursus dans les trois années à venir, déporta la discussion sur un autre terrain :

– Sommes-nous souverains pour créer un nouveau master ?

– Oui. Il nous faut cependant la validation du Conseil des études et de la vie universitaire.

– Si l’on présente un projet pareil, nous serons la risée de tous les autres départements !

– C’est certain. L’anthropologie est une discipline sérieuse et respectable, qui ne doit pas se galvauder. 

– Surtout, elle a pour but l’étude de l’homme, pas d’un utopique post-homme. Anthropos signifie homme, bon sang de bois !

Ils discutèrent encore un moment, jetant un œil dédaigneux à la note d’intention de leur collègue sur leur tablette. Puis ils passèrent au vote. Sans surprise, la proposition de création d’un master en « post-humanité » fut rejetée : 4 voix contre et une abstention, celle du doyen Alvi.

Ce dernier appela lui-même Walter Bimont le lendemain.

– Je suis désolé, Walter.

– Ne le soyez pas, Jérôme. C’était inévitable.

– Vous voulez dire que vous vous y attendiez ?

– Je ferais un bien mauvais anthropologue si je n’avais pas prévu qu’au moins 4 membres du bureau sur 5 voteraient contre. 

Le doyen n’avait pas indiqué le détail du vote ; il déduisit de ces propos, outre l’intelligence de son enseignant, que celui-ci avait prévu son abstention et le considérait en un peu plus haute estime que ses collègues.

– Qu’allez-vous faire ?

– Demander la création d’une chaire.

– D’une chaire ?! s’exclama le doyen surpris. Mais… avec qui ?

– J’y réfléchis. Soyez sans crainte, Jérôme, vous serez un des premiers informés. Merci et à bientôt.

Une chaire était un point de rencontre entre l’enseignement, la recherche et le monde professionnel. Elle prenait la forme d’une série de cours dans le domaine choisi, financés par une ou plusieurs entreprises mécènes que ce domaine intéressait. Elle avait pour but de faire avancer la recherche académique et la formation, en proposant une synthèse de haut niveau et un regard innovant sur la thématique définie. 

La création d’une chaire dépendait du Conseil scientifique de l’Université, où là les jaloux de la faculté de sociologie-anthropologie ne détenaient qu’une petite voix sur une trentaine. Ce qui serait déterminant, pensait Walter, plus que son concept de post-humanité qui effrayerait une partie de l’establishment, serait l’entreprise qu’il apporterait en partenariat. Pas tant pour le financement – une chaire n’était pas chère – que pour la plus-value qu’elle donnerait en termes d’image et d’ancrage dans le monde du XXIe siècle.

Pour rencontrer les décideurs de grandes entreprises qu’il ne connaissait pas, il passa par un de ses maîtres à penser depuis ses années étudiantes : Jacques Attali, conseiller des présidents, initiateur de nombre de grandes réalisations européennes, créateur de la fondation consacrée au micro-crédit et à l’entreprenariat social Positive Planet, auteur de réflexions et prospections remarquables, sans doute le cerveau le plus puissant de l’Hexagone.

Contacté par mail via son site, Jacques Attali accepta de le recevoir, après avoir lu le fichier pdf dans lequel Walter présentait son projet de chaire consacrée à la post-humanité. 

Le maitre fut simple et direct dans ses remarques et ses questions :

– Le problème est que vous n’avez ni antériorité ni notoriété. Vous êtes un enseignant-chercheur et vous avez simplement publié quelques ouvrages. Or, les titulaires d’une chaire sont la plupart du temps des personnalités reconnues dans leur domaine et au-delà. Ce qui veut dire que le seul moyen de vendre votre projet dépend de la force du contenu.

– Et… ce contenu vous parait pertinent ?

– Oui. Il me semble que vous oubliez certaines dynamiques historiques qui peuvent expliquer bien des choses, que vous sous-estimez la capacité d’une espèce à se défendre voire à se régénérer, mais globalement je suis d’accord avec vous sur la disparition d’une humanité telle que nous la concevions, disons depuis la Grèce Antique, voire depuis le néolithique et la sédentarisation, il y a quelque 12 000 ans.  

– Qu’est-ce qui peut intéresser une entreprise à soutenir un travail de partage des analyses et connaissances ?

– Vous devez lui prouver que les acteurs économiques qui comprendront ce que seront les habitants de demain – 2030, 2050, 2100… – seront les mieux armés pour d’une part développer les bons produits et services, d’autre part recruter les bonnes personnes. Une entreprise cherche à conquérir un marché. En lui proposant une analyse fine sur les consommateurs et les travailleurs d’aujourd’hui et demain, vous pouvez lui faire gagner un temps précieux. 

– Donc de l’argent.

– De l’argent oui, mais l’argent sera bientôt secondaire, il va disparaitre. La valeur la plus précieuse, la plus chère, c’est le temps. Si vous aidez les entreprises à gagner du temps, elles vous feront un pont d’or. Un trône d’or. C’est-à-dire la chaire que vous convoitez. 

Walter était ébloui par la justesse et la simplicité du raisonnement. Son argumentaire lui semblait tout trouvé. Néanmoins, il voulait profiter du savoir du maître, sur cette question comme sur tant d’autres :

– Comment dois-je leur parler ?

– Le plus concrètement possible. Par exemple, vous devez savoir leur dire ce qui distingue un post-humain d’un humain. Vous affirmez qu’ils représentent environ 80 % de l’humanité, à quoi les reconnait-on ? Essayez de me le dire en quelques mots.

Walter s’était bien sûr posé cette question et il avait la réponse. Il voulait cependant montrer au grand Jacques Attali qu’il travaillait en respectant une démarche scientifique.

– À partir d’une série d’observations empiriques et de compilations d’enquêtes sociologiques, en les corrélant avec des données statistiques, j’ai établi une série de critères, essentiellement comportementaux, aptes à caractériser un post-humain.

– Allez-y. Donnez-moi quelques caractéristiques, ne vous occupez pas ici des justifications scientifiques, je sais que vous êtes sérieux. Parlez-moi comme si j’étais le décideur de qui vous voulez obtenir 500 000 € par an pour financer votre chaire.

Walter enregistra le chiffre de 500 000. Il avait pensé à demander 300 000 pour en obtenir 250, comprenant ses émoluments, ceux d’une secrétaire, des frais de documentation et de communication (il pensait notamment organiser des séminaires pour creuser tel ou tel aspect de la post-humanité).

– Je dirai que les signes les plus caractéristiques d’un post-humain tiennent à la disparition d’efforts traditionnels de sociabilité…

– Soyez plus concret, vous êtes dans le jargon. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les grands patrons sont souvent hermétiques à la langue de bois.

– Disons qu’un post-humain a perdu la politesse, a perdu le silence, a perdu le sens de l’effort gratuit, a perdu la capacité à être et à faire seul, a perdu le respect de la majorité quand il est dans la minorité, a perdu…

– Ok. Attendez. Prenons la politesse, par exemple. Qu’est-ce qui distingue l’humain et le post-humain ?

– Le post-humain n’est attentif qu’à son premier cercle, sa famille. Il ne s’intéresse pas aux autres. 

– Soyez plus concret encore.

– Le post-humain ne pose pas de questions, il n’est pas curieux. Il ne sait même plus écouter. Il sourit, mais son sourire est faux. Il ne s’excuse jamais, il concède au maximum un « désolé » quand il ne peut pas faire autrement. Quand il reçoit chez lui le soir, il ne se soucie pas des voisins. L’été, ses enfants se baignent dans la piscine ou jouent dehors en hurlant jusqu’à tard dans la nuit. Le matin devant chez lui, ou quand il passe prendre quelque chose ou quelqu’un, il laisse tourner son moteur à l’arrêt, alors que bien sûr il se revendique écologiste. Le post-humain n’a plus de surmoi, c’est-à-dire plus de repère moral l’empêchant d’adopter un comportement qui pourrait déranger. Le post-humain est incapable de se mettre dans la peau des autres ; aucune valeur supérieure ne saurait contrecarrer la libre expression de son moi.

– C’est brouillon, mais on commence à entrer dans le vif du sujet. Continuez.

– Le post-humain s’indigne. Il est en colère. Il fait un caprice quand le monde ne tourne pas autour de lui. Tout ce qui n’est pas prévu lui parait une erreur. Si sa femme développe un cancer, il intente un procès au généraliste. Si son fils tombe dans la cour, il attaque l’école. Si la chaleur est forte, il demande réparation à l’État. Il lui faut un coupable, tout le temps. Il aime châtier, calomnier, faire du mal.

En même temps, le post-humain est crédule. Il croit ceux qu’il aime bien, il ne croit pas ceux qu’il n’aime pas. Sa raison dépend de son émotion. L’expertise et l’expérience ne sont plus des valeurs. Au nom de bon sens, il prétend avoir son mot à dire sur à peu près tout. Parce que Facebook lui donne la possibilité de s’exprimer, il estime que son avis vaut celui des spécialistes. Il croit que la vérité est relative, et même qu’il y a plusieurs vérités.

Logiquement, le post-humain pense que la démocratie n’est pas si importante. Un autocrate n’est pas pour lui déplaire. Ce qui compte à ses yeux, c’est que chacun puisse faire ce qu’il veut et défendre son bifteck. Par la violence s’il le faut. Le post-humain fonctionne en communautés : de réseaux, de religions, de nations (le post-humain est très nationaliste, donc très dangereux).

Le post-humain s’abêtit à loisir. Il plébiscite les talk-shows lamentables, les séries formatées, les jeux débiles. Il aime trainer, buller, glander. Il vénère la fête, qui lui parait le summum du bonheur. Il croit s’intéresser à l’art, alors qu’il s’intéresse aux artistes qui ont du succès.

Le post-humain refuse la différence, qu’il assimile à l’inégalité. Il est pétri de contradictions, qu’il ne remarque pas. Par exemple…

– Ok, interrompit Jacques Attali. Je vous coupe, mais c’est bon. Vous tenez quelque chose. Vous êtes bien en train de décrire un être qui n’est plus tout à fait humain. J’imagine que vous avez des éléments pour justifier ces constats…

– Oui. Ce sera l’objet des cours. Pensez-vous que je doive être plus scientifique dans ma présentation aux mécènes que je solliciterai ?

– Non. Il faut que le support que vous leur laissez, votre dossier de candidature, apparaisse sérieux d’un point de vue scientifique. Mais parlez-leur comme vous m’avez parlé.  

Le maître posa son menton sur ses doigts et demanda au chercheur  :

– Vous ne m’avez rien dit sur le rapport du post-humain au numérique. Sans doute déterminant, non ?

Walter se racla la gorge :

– Bien entendu, le post humain est connecté. Depuis 2007 (apparition du smartphone et des réseaux sociaux) il est addict au moi, à son moi, et plus encore à la reconnaissance de son moi. Tous ses rapports sociaux sont régis par des applications numériques, qui s’introduisent au cœur de l’existence de chacun. Toutes ses relations sont médiatisées. Exhiber son intimité ne lui fait pas peur.

Il passe ainsi un temps fou à se raconter (chat, tel, blog, sms), à se montrer (selfies, Instagram, Snapchat), à se commenter (Facebook, Tweeter). La mondialisation du moi gonfle son narcissisme, mais peut aussi le mettre à mal : drogué aux « like » et aux « love », il souffre quand le nombre attendu de clics est insuffisant, ce qui est le cas pour l’immense majorité d’entre eux.

Il y a d’ailleurs un paradoxe : il croit partager, échanger, mais le nombrilisme est son trait distinctif, de même que l’addiction au regard des autres. Ainsi son autonomie (physique, psychologique, intellectuelle, économique, sociale) ne cesse de diminuer. Le désir d’apparaître et de rester, la peur d’être isolé.e, l’incitent à la dépendance, lui font accepter dépossession et surveillance.

Walter s’arrêta. Jacques Attali s’affairait sur son ordinateur et son iPhone.

– Je vous donne les coordonnées mail et téléphone de 5 grands chefs d’entreprise que vous allez contacter de ma part. Je vais les prévenir de mon côté. Présentez-leur votre projet de chaire universitaire. Montrez-leur qu’en s’associant à votre concept novateur, non seulement ils gagneront en image, mais en plus ils seront aux premières loges pour appréhender les comportements de leurs futurs clients et collaborateurs. Et puis on va se garder un joker. Si jamais ils tiquent en raison de votre université, je pourrai peut-être plaider votre cause auprès de campus parisiens, ou étrangers d’ailleurs. 

– Je ne sais pas comment vous remercier… Enfin si, je sais. 

– Je ne vous demande rien, mais dites toujours.

– Vous pourriez être le parrain de cette chaire, et venir faire une conférence chaque année.

– Le parrain, non. On va croire que l’idée vient de moi, alors qu’elle vient de vous. La conférence d’accord, j’ai à dire sur le sujet. Mais pas la première. La leçon inaugurale, c’est un moment important pour le titulaire d’une chaire. C’est là que vous devez frapper vos auditeurs par votre intelligence et la pertinence de votre analyse.

Walter Bimont rencontra les 5 patrons indiqués par Jacques Attali. Il remarqua leurs différences à la fois de comportement, d’intelligence et de personnalité. Leur seul point commun fut que, devant un enseignant-chercheur, ils semblaient vouloir montrer qu’ils avaient une certaine culture. 

Dans une brasserie des Champs Élysées, le pétillant Xavier Niel, créateur de Free, copropriétaire du Monde, initiateur du campus de startups Station F, lui cita l’écrivain George Bernard Shaw : 

– « Vous voyez les choses et vous vous demandez pourquoi. Moi, je vois des choses qui n’existent pas et je me dis pourquoi pas ». Il me semble que vous êtes à la croisée, M. Bimont. Vos post-humains sont à peine visibles, mais vous les voyez déjà. Ça me plait.

Walter s’attendait à ce que, s’il s’engageait derrière lui, Xavier Niel lui demande l’exclusivité, mais c’est l’inverse qui se produisit. 

– Je ne tiens pas à être votre seul mécène. Et pour vous, ce sera mieux : vous n’aurez pas la caution d’une seule entreprise, mais celle de plusieurs.

Walter s’enthousiasma de cette idée. Comment n’y avait-il pas pensé lui-même ? Il serait beaucoup plus fort face au Conseil de l’Université s’il se présentait avec le soutien de cinq grands noms et pas d’un seul. Il allait donc proposer une participation à géométrie variable dans un pool de mécènes.

Le second big boss fut un peu plus difficile à convaincre. Dans une petite salle de réunion de la tour Total Coupole de la Défense, Patrick Pouyanné, qui faisait accomplir à son groupe pétrolier un virage spectaculaire vers les énergies renouvelables, n’hésitant pas à heurter son conseil d’administration, lui tint ce langage :

– « Une vision sans action n’est qu’une hallucination », affirmait celui qui fut responsable de la stratégie chez IBM puis Xerox. Quelle action me proposez-vous pour que le soutien à votre vision ne soit pas qu’une hallucination ?

Walter se surprit lui-même de sa réponse :

– Pourquoi ne pas envisager des modules de formation pour vos cadres et administratifs, notamment ceux que vous envoyez à l’étranger ?

– Nous avons des dispositifs dans ce but. Ce qui leur manque, c’est la culture générale. Vous pourriez faire cela ?

Il rencontra la troisième, Anne Lauvergeon, ancienne sherpa de François Mitterrand, ex-PDG d’Areva, présidente de la commission Innovation 2030, dans un hôtel particulier de l’avenue Pierre Ier de Serbie abritant le siège de sa structure de conseils et d’investissements, ALP. 

– Vous savez ce que disait Henry Ford : « Les deux choses les plus importantes n’apparaissent pas au bilan de l’entreprise : sa réputation et des hommes ». Si par votre chaire vous contribuez à ma réputation et améliorez l’intelligence de mes hommes, alors je marche avec vous.

Dans son peignoir au bord d’une piscine intérieure, Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, lui laissa entendre qu’il donnerait son accord pour une participation de 150 000 € avec cette citation :

– Vous connaissez la phrase de Jeff Bezos : « Je savais que la seule chose que je pourrais regretter est de ne pas essayer ». Plus sérieusement, ajouta-t-il, le modèle de l’hypermarché ne marche plus, précisément parce que les humains ont changé. Sont-ils devenus des « post-humains » comme vous le suggérez ? Je ne sais pas. Mais il n’est pas inutile de réfléchir à la question en effet, et d’associer le plus de monde possible à cette réflexion. S’il faut sauver l’humanité, ça vaut le coup qu’on s’y mette tous, non ?

Le dernier, dont il n’avait jamais entendu le nom mais que Jacques Attali semblait tenir en grande estime, n’était pas le moins intéressant. Paul Duan, né en 1992 à Trappes de parents immigrés chinois, était un prodige en mathématiques, passé par l’université de Berkeley et la Silicon Valley. En 2014, il avait fondé l’ONG Bayes Impact, dont le but était d’« utiliser les algorithmes et le big data pour résoudre des problèmes de société ». En 2015, il était classé par Forbes parmi « les 30 personnalités de moins de 30 ans qui révolutionnent les technologies numériques ».

– Est-ce qu’avec ces cours que vous envisagez, vous avez un objectif moral ? Je veux dire, est-ce que vous aimeriez un tant soit peu freiner l’avènement de cette post-humanité, prolonger l’humanité ?

Walter savait qu’il s’adressait à un jeune homme pour qui l’altruisme était une valeur supérieure.

– Il me semble qu’un travail universitaire est plutôt là pour proposer une synthèse et un regard plus qu’une opinion. Même si toute synthèse et tout regard ne sont pas neutres.

– Vous pensez qu’il faut rester neutre ?

– Précisément, non. Toute manière de traiter un sujet sous-tend une appréciation sur le sujet. Mais cette appréciation doit être étayée par des faits. Et doit toujours montrer que d’autres appréciations sont possibles. En clair, l’enseignant doit dire ce qui lui semble juste et scientifiquement fondé, en donnant à ses étudiants le maximum d’éléments pour qu’ils puissent se forger eux-mêmes leur opinion. 

C’est ainsi que Walter Bimont boucla son tour de table et qu’il put présenter son projet de chaire de « Post-Humanité » à l’université, qui n’aurait rien à débourser pour ce nouvel axe d’enseignement et de recherche, auquel s’associaient déjà cinq grands acteurs économiques français. Pensant au joker qu’avait évoqué Jacques Attali, le demandeur avait indiqué dans son rapport de présentation : « En cas de refus du Conseil Scientifique, cette chaire sera sollicitée auprès d’autres établissements d’enseignement supérieur ».

Lors de la séance, Walter perçut assez vite l’adhésion à son projet. Il dut faire une seule concession : sur l’intitulé de la chaire, plus particulièrement sur le préfixe.

– Mon cher confrère, n’est-ce pas un peu tôt pour parler de post-humanité ? interrogea le président de l’université avec calme et bienveillance. N’est-ce pas un peu… prétentieux ? Même si je sais que ce n’est pas volontaire de votre part. Nous n’avons pas assez de recul, me semble-t-il. Aujourd’hui encore, la manière dont naissent 99 % des humains reste la même que depuis toujours. Je suggère donc le préfixe « néo » plutôt que le préfixe « post ».

Le président n’avait pas tort. Walter avait hésité sur le terme. Mais il pensait que « post » était plus fort, plus marquant, plus « disruptif » comme on disait dans les années 2020. Il se défendit donc mollement, sachant que l’essentiel n’était pas là :

– Néo signifie que ce sont encore des humains. Alors que post signifie que l’on se situe après l’humanité, que l’on est passé à autre chose.

– Oui, reprit le président, et on ne peut peut-être pas encore affirmer que, en termes physiques tout au moins, nous soyons passés à tout à fait autre chose.

La proposition fut mise au voix, en deux temps : on vota d’abord sur le principe de la chaire, qui fut adopté par 23 voix sur 33. On vota ensuite sur le terme à employer. La néo-humanité l’emporta par 21 voix, contre 10 et 2 abstentions.

Ce culot et ce succès valurent à Walter Bimont une attention très nouvelle sur le campus. Ils renforcèrent aussi quelques haines :  

– Tu sais quel est ton problème ? maugréa rageur l’ethnologue David Hormine. Tu n’aimes pas les hommes ! Tu n’as pas ta place dans une faculté d’anthropologie !

Bel exemple de post-humanité, songea Walter, qui ne manqua pas d’appeler Jacques Attali pour partager avec lui sa joie.

– C’est un beau cadeau que vous faites à votre université, répondit le maître.

– Parce que vous m’avez offert un très beau cadeau.

– Travaillez bien Walter, préparez-nous quelque chose de puissant.

De fait, il passa tout l’été à préparer ses premiers cours, à définir l’information et les modalités d’inscription à mettre en place sur le site de l’université, et au-delà, car une chaire devait être ouverte en partie sur la société civile. Les entreprises partenaires se chargeaient elles aussi de communiquer sur le sujet. 

Quand vint le jour de la « leçon inaugurale », le grand amphi était plein à craquer. Il lui sembla qu’il y avait là autant d’adultes que d’étudiants. Il n’avait eu de cesse de se répéter : « N’oublie pas que, selon ta propre estimation, tu auras 80 % de post-humains devant toi ».

Comment parler de post, ou de néo-humanité à une assistance composée à 80 % de post, ou de néo-humains ? Ce n’était pas tant leur cerveau déformé qui posait problème que les conséquences éventuelles de l’effet miroir. Comment réagiraient-ils si Walter parvenait à leur faire prendre conscience de leur état ? Modifieraient-ils une partie de leur comportement ? Rien n’était moins sûr, c’était même peu probable. Les gens n’aiment pas qu’on les place face à leurs comportements, surtout quand ils sont peu glorieux. 

En gravissant les marches qui menaient à l’estrade, il se demanda si tout le combat qu’il avait livré pour arriver à ce cours ne recelait pas le désir inavoué de contrecarrer cette détestable évolution d’Homo Sapiens. Peut-être était-il moins désespéré qu’il ne le pensait. Le prodigieux Paul Duan l’avait remarqué.  

Quand le brouhaha cessa, qu’il fut stable debout derrière un pupitre – il avait opté pour cette position, et pour l’absence de support vidéo – il commença :

– Mesdames, Messieurs, chers étudiantes et étudiants. Deux qualités rendent la vie impossible en société : la franchise et la lucidité. C’est pourtant ce à quoi je vous propose de nous atteler dans le cadre de cette chaire que je suis heureux d’inaugurer avec vous aujourd’hui.

C’est sur nous-mêmes que je vous invite à nous pencher sans tricher. Qui sommes-nous ? C’est-à-dire que sommes-nous devenus ? La perspective historique est fondamentale pour se connaitre et voir ce qui nous distingue de nos prédécesseurs. 

Même si nous sommes 8 milliards, et autant d’individualités différentes, il me semble que de nouvelles caractéristiques nous définissent, nous terriens du XXIe siècle, et ce sont ces caractéristiques, mais aussi leurs origines et leurs conséquences, que nous examinerons tout au long de ce cycle.

L’univers est apparu il y a 14 milliards d’années, la vie il y a 4 milliards, l’homme il y a 2 millions, Homo Sapiens il y a 200 000 ans. Aussi…

Ça y est, il avait accroché l’assistance. Les post-humains l’écoutaient. Une nouvelle aventure pédagogique commençait. 



27 août 2021

Aedes versus Sapiens : La guerre des moustiques (2/2)

 (environ 18 minutes de lecture)

En 2025, le monde avait, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, perdu de la population. On était passé de 7,9 milliards d’habitants mi-2021 à 7,7 milliards mi-2025. Si, pendant la grande peste du XIVe siècle (1347–1351), la population européenne était tombée d’environ 75 à environ 50 millions d’habitants, la démographie sur les autres continents avait permis d’éviter une baisse mondiale de la population. Rien de tel avec l’invasion des moustiques, qui supprima 200 millions de personnes pendant une même période de 4 ans (2021–2025).

Les moustiques Aedes avaient tué directement 165 millions d’homo Sapiens ; 65 millions en tant que vecteurs d’autres maladies – dengue, chikungunya, Sars-CoV-2… – et 100 millions simplement, si l’on peut dire, en absorbant le sang de leurs victimes et en déclenchant des réactions allergiques excessives avec la salive injectée dans les capillaires sanguins perforés sous les peaux humaines. Les 35 autres millions d’unités déficitaires provenaient de la baisse de la natalité, sensible sur tous les continents… Les conditions de vies étaient devenues si difficiles pour la plupart des terriens qu’un mouvement sans précédent d’auto-limitation des naissances s’étaient enclenché. 

Jordan avait perdu sa mère dès le premier trimestre 2022, celle-ci n’ayant jamais compris la portée du mal qui s’abattait sur la terre. 

– Les petites bêtes ne mangent pas les grosses, répétait-elle comme un mantra, qui n’empêcha pas qu’une de ses filles la retrouve un matin morte et recroquevillée dans son lit. Visiblement, elle avait dû se réveiller sous le coup d’une attaque groupée, et tenté sans succès de se protéger sous les draps.

Quatre mois plus tard, en juin 2022 – c’était avant les grandes catastrophes de 2023 – Jordan perdit son patron, parce que cet imbécile avait voulu braver la nature en osant une sortie avec son bateau.

– Merde, ce voilier m’a coûté un bras, je ne vais pas le regarder pourrir sans m’en servir ! De toute façon, dès qu’on s’éloigne des côtes il n’y a plus de moustiques. 

C’était vrai. Mais des larves, non détectées au moment de l’inspection de départ, avaient éclos dans le filtre à eau du bateau. Quand le skipper content de lui, à quelques milles de la côte, enleva ses protections, les nouveaux-nés ne tardèrent pas à sentir l’odeur du sang et à se précipiter sur la proie de choix. Sa maîtresse, qui était restée cinq minutes de plus dans la cabine avant de sortir, ne put que voir terrifiée son amant tenter de parer l’assaut pendant quelque secondes avant de se tortiller sur le pont jusqu’à ce que les insectes affamés le finissent.

Patron ou pas, Jordan aurait de toute façon perdu son travail en 2023, puisque son entreprise, un organisme de formation, fit faillite, comme les autres. Il toucha dès lors le revenu universel, fixé pour la France à 1500 €. Le problème est que les prix ne signifiaient plus rien : l’inflation atteignait des proportions délirantes, comme dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, dans l’Argentine et le Brésil des années 1950–1980, dans le Vénézuela de 2021, où les prix pouvaient être multipliés par 100 ou par 1000 en une journée. Le troc remplaça la plupart des échanges monétaires. Sur internet, qui par miracle tenait encore, se développèrent les sites dits TtoT – Things to Things – grâce auxquels on pouvait essayer de se procurer ce dont on avait besoin.

De même l’échange direct, de la main à la main ou au cul du camion, trouvait de nouvelles modalités d’exercice. Le partage et la solidarité existaient, à peu près au même niveau que le vol et la mesquinerie. Ce qui était le plus extraordinaire aux yeux de Jordan, c’était que la survie occupait la majorité du temps des individus. Jamais il n’aurait cru voir cela dans son pays, champion indiscutable des loisirs et de la paresse.

Bref, les humains, qu’il faut imaginer en permanence affaiblis et agacés par des piqûres, essayaient de s’en sortir. Les seuls secteurs qui conservaient un fonctionnement à peu près normal étaient ceux liés à ce que Jacques Attali appelait « l’économie de la vie » (de la survie en l’occurrence), notamment l’alimentation et la santé. Sur ce dernier point, les laboratoires, les instituts, les centres de recherche, les groupes pharmaceutiques, fonctionnaient à plein régime. Comme lors des deux premières années du Covid, 2020 et 2021, la recherche et l’innovation avançaient au même rythme que la maladie.

Un premier constat avait été établi, ou plutôt rappelé, car il était connu depuis longtemps : quand bien même on en aurait eu les capacités, il n’était pas pensable d’éradiquer les moustiques de la surface de la terre, car leur rôle était indispensable à la chaîne de la vie. Se nourrissant du nectar des fleurs – le sang humain n’est par pour l’alimentation des femelles mais pour leurs œufs –, ils participent à la pollinisation des plantes.

Ils sont aussi, surtout dans les zones humides, nécessaires à la diversité biologique et fonctionnelle. Ils ont ainsi un rôle important dans le cycle du carbone, et l’on sait l’extrême nécessité de ménager des puits de carbone pour absorber le CO2. Bien entendu, ils constituent – leurs larves encore plus – la nourriture de nombreux prédateurs, eux aussi indispensables : insectes, lézards, batraciens, oiseaux… Ils sont acteurs majeurs du transfert de la biomasse de l’eau à la terre. Et dans de nombreux écosystèmes, les larves de moustiques assurent la filtration de l’eau. 

On ne devait donc pas les éradiquer, mais on devait réduire leur nombre, et si possible leur dangerosité, soit en diminuant la quantité de sang qu’ils absorbaient, soit en limitant les effets de leur salive sur l’organisme humain.

La première voie exploitée fut logiquement de tenter de réduire les possibilités de ponte, en s’attaquant aux « gîtes larvaires ». Le problème est que les Aedes féminines pondaient à peu près n’importe où : un peu d’eau stagnante leur suffisait. Certaines espèces étaient même capables de résister à une sécheresse de plusieurs mois. Une femelle pouvait pondre 2000 œufs dans sa vie (jusqu’à 200 œufs par ponte, selon la quantité de sang disponible). Un œuf éclosait au bout de 2 jours, donnant naissance à des larves, placées dans des gîtes d’une diversité infinie : eau courante ou stagnante, fossé, flaque, tronc d’arbre, feuilles, boue, mur, bidon, boîte de conserve, pot de fleur… Un moustique met entre 10 et 15 jours pour parvenir à maturité, en passant par quatre phases, œuf, larve, nymphe, adulte, les trois premières aquatiques la dernière aérienne. 

Des campagnes de sensibilisation furent organisées par les autorités sanitaires nationales et internationales pour inciter les particuliers à limiter les « nids » potentiels des moustiques, mais ceux-ci semblaient s’adapter sans cesse et toujours trouver de nouveaux lieux pour se reproduire. Les résultats furent donc limités.

Le moyen le plus traditionnel demeurait chimique : les insecticides. Ces produits étaient utilisés depuis longtemps, aussi bien dans les habitations qu’en agriculture. Mais il était clair maintenant qu’ils entraînaient deux fâcheuses conséquences :

– un, des dangers pour la santé humaine. De nombreuses études sérieuses avaient mesuré le lien entre l’exposition à des insecticides, notamment les pyréthrynoïdes, et deux types d’affections : les maladies cardio-vasculaires et les cancers. Plusieurs cas de Parkinson semblaient également liés à ces produits chimiques. Quand la déferlante moustiquaire avait commencé, des actes désespérés avaient conduit à des actions folles aux conséquences fatales. Ne parvenant pas à se débarrasser de quelques moustiques qui ne le lâchaient pas, un voisin de Jordan s’était un soir aspergé avec une bombe insecticide qu’il avait vidée d’un tiers ; 6 mois plus tard, il était mort d’un lymphome qui s’était étendu en un temps record à tout son organisme ;

– l’autre problème des insecticides était la résistance qu’ils entraînaient chez les moustiques. Voici comment l’Insecticide Resistance Action Committee définissait le problème : « changement héréditaire de la sensibilité d’une population de ravageurs qui se reflète dans les échecs répétés d’un produit à atteindre le résultat attendu lorsqu’il est utilisé contre l’espèce en cause ». Quelques chiffres permettaient de comprendre le phénomène : dans les années 1940 aux États-Unis, un agriculteur perdait 7 % de sa récolte à cause des ravageurs, alors qu’on utilisait très peu de pesticides ; au cours des années 1990, il en perdait 13 %, alors qu’on utilisait beaucoup de pesticides. Pourquoi ? Parce que plus de 500 bioagresseurs avaient développé une résistance aux pesticides. En France, on avait relevé des traces de résistance des moustiques dès 1972 dans le Languedoc-Roussillon, qui n’avait fait que se renforcer depuis, malgré la connaissance croissante de la génétique des insectes et les améliorations conséquentes apportées aux produits.

Il fut donc assez clair que les insecticides, même s’ils demeuraient nécessaires pour des traitements localisés, ne pourraient résoudre le problème d’une invasion de masse. Il fallait explorer d’autres pistes.

On réexamina ainsi une technique déjà utilisée au Brésil et à La Réunion pour limiter la transmission de la dengue, de la fièvre jaune, du zika, du paludisme, qui ravageaient certaines régions : le lâcher de moustiques stériles par drone.  

La première application à grande échelle eut lieu autour de la ville de Jacobina, dans l’État de Bahia, entre 2017 et 2019. La société anglaise Oxitec convainquit les autorités de lâcher 450 000 moustiques par mois pendant 2 ans. Pourquoi lâcher des millions de moustiques alors qu’on souhaitait réduire leur nombre ? Parce que ces nouveaux-venus avaient été préalablement modifiés en laboratoire afin de rendre leur descendance incapable d’atteindre l’âge adulte. Ainsi, la densité devait diminuer progressivement. Mais il y eut un problème : 4 % des larves survécurent, devinrent adultes et se reproduisirent ! Non seulement la population globale de moustiques n’avait que faiblement diminué dans la région (après une baisse de densité les premiers mois, celle-ci était revenue au niveau de départ au bout d’un an et demi), mais en plus on avait créé une nouvelle espèce, hybride, attestée par des chercheurs de l’université de Yale (USA), qui prélevèrent des échantillons 6, 12 et 30 mois après le début de l’opération et constatèrent ces modifications de l’ADN. Certains chercheurs restent inquiets quant à l’évolution de ces insectes mutants. La mortalité par piqûres de moustiques, elle, demeure toujours très élevée au Brésil : 1 700 000 morts par an, pour une population réduite à 207 millions d’habitants (214 millions en 2021).

Une opération similaire de lâcher de moustiques stériles par drone avait eu lieu, dans le cadre du programme européen Revolinc, avec un peu plus de succès à Saint-Joseph de La Réunion. Cette fois, la stérilisation ne s’était pas effectuée par manipulation génétique, mais par la « technique de l’insecte stérile » renforcée. Traités par un biocide, le pyriproxyfène, les mâles deviennent stériles. Lâchés dans la nature, ils transmettent ce biocide aux femelles qu’ils fécondent et qui deviennent stériles à leur tour. Pour cette opération, les moustiques furent produits à partir d’une souche réunionnaise au laboratoire de contrôle des nuisibles de la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation), en Autriche. Une fois « créés », les moustiques furent endormis, refroidis à 10°C et envoyé à La Réunion dans des emballages de la compagnie Fedex !

Les lâchers eurent lieu en deux phases :

– une première série de 10 000 insectes par semaine, au sol et par drone, pour estimer la survie, la dispersion et la compétitivité sexuelle des moustiques stériles ; 

– une deuxième série de 50 000 par semaine, par drone, car les lancers par les airs furent jugés plus efficaces.

Il s’agissait là de lutter contre l’espèce Aedes Aegypty. En même temps, dans une autre commune de La Réunion, Sainte-Marie, l’Institut pour la Recherche et le Développement français (IRD) procédait à une série similaire de lancers, mais plus importants (150 000 par semaine pendant 12 mois), dans le but de réduire cette fois la population d’Aedes Albopictus, moustique tigre. Dans les deux cas, l’objectif était d’éliminer les vecteurs de la dengue.

Il fallut attendre mars 2022 pour pouvoir mesurer les résultats : l’épidémie de dengue diminua sensiblement, de même que le nombre de piqûres, par conséquent de décès, chez les habitants des zones traitées.

Quand Jordan découvrit l’info sur Facebook, elle lui sembla intéressante et il la partagea avec ses proches. On connaissait son intérêt pour la science et les insectes, on le moquait gentiment pour cela. Ses posts sur les lâchers de moustiques stériles restèrent sans effets, en tout cas ne déclenchèrent aucun buzz. Il faut dire qu’en mars 2022, le moustique tigre n’avait pas encore muté, ses besoins en sang restaient limités. On s’interrogeait d’ailleurs sur ce qui avait pu modifier les besoins d’Aedes Albopictus : la société anglaise Oxitec, qui, par une mauvaise stérilisation, avait introduit des insectes génétiquement modifiés dans la nature, fut montrée du doigt. Le jeune dirigeant fondateur fut même frappé à mort par des manifestants habillés de jaune, de bleu, de rouge et de noir, qui vinrent l’attendre au bas de son domicile pour lui régler son compte.

C’est donc dans l’ombre que les spécialistes poursuivirent le déploiement de la technique de l’insecte stérile (TIS). Une des difficultés était toute simple : produire ces moustiques en quantités suffisamment importantes, ce qui nécessitait des investissements considérables.

Quand, à partir du deuxième semestre 2022, les piqûres de moustiques devinrent mortelles même quand elles ne transportaient pas de maladies, l’attitude des médias, de l’opinion et des dirigeants changea radicalement. Comme toujours, il fallait que la catastrophe se produise pour que l’on y croie, qu’on la combatte… alors qu’il était trop tard. Il était trop tard, mais mieux valait tard que jamais. On ne pouvait plus éviter 200 millions de morts, on pouvait peut-être en éviter 1 milliard. On trouva donc les fonds pour produire des moustiques stériles et les introduire en masse dans la nature afin de réduire la densité des populations. 

Mais à l’été 2025, la situation était encore désastreuse. Aedes continuait à décimer Sapiens et rendait pénible et difficile toute vie humaine sur la planète terre. Elon Musk, la Nasa et Arianespace avaient beau accélérer leurs travaux pour la colonisation du cosmos, il n’existait pas de solution de repli : la vie n’était pour l’instant possible que sur notre petite boule.

C’est bien grâce à la génétique que l’on finit par résoudre le problème des moustiques buveurs de sang, en deux temps. On se servit pour cela du travail effectué sur les plantes et de la mise au point des ciseaux moléculaires CRISPR-Cas9 par l’Américaine Jennifer Doudna et la Française Emmanuelle Charpentier, qui leur valut le Prix Nobel de chimie 2020 (leur invention datait de 2012). Avec cet outil, pour modifier un organisme, végétal ou animal, on n’introduit pas un gène étranger, comme pour les OGM classiques, mais on découpe une partie du génome dont on a auparavant réalisé le séquençage. C’est-à-dire que l’on peut choisir quelle partie, donc quelles capacités, retirer à une cellule. Si la modification est apportée sur une cellule adulte, elle ne concerne que l’individu en question. Si elle est effectuée sur des embryons, voire sur des cellules souches (ce qui est possible depuis les réussites conjuguées de travaux japonais, américains et français entre 2015 et 2020), elle concerne toute la descendance. On parle alors de mutagenèse. 

Pour les plantes, le succès de ces coups de ciseaux fut tel que les pesticides furent réduits de 35 % entre 2020 et 2026 pour la culture des principales céréales mondiales. Une réticence existait encore, sauf en Chine que l’on soupçonnait de manipulations secrètes, à manipuler plus qu’il ne convenait les êtres vivants. Le droit animalier avait progressé ces dernières années ; il bénéficiait de plus d’un lobby puissant et de militants violents prêts à prendre les armes. Les moustiques tueurs cependant, après plusieurs années de ravages, ne bénéficiaient pas d’une grande considération. Les quelques fadas qui les défendraient ne mobiliseraient sans doute pas grand-monde ; les États et l’Organisation Mondiale de la Santé étaient prêts à prendre leurs responsabilités. 

Dans le laboratoire autrichien de la FAO, on identifia puis retira grâce aux ciseaux CRISPR-Cas9 les gènes de souches d’Aedes Albopictus et Aedes Aegypty femelles responsables du besoin de sang humain pour la gestation des œufs. L’effet escompté était double : un, éviter les piqûres par ces deux types de moustiques, les plus nombreux et les plus dangereux ; deux, empêcher les œufs d’arriver à maturation. Il fallut deux ans et 300 millions de morts supplémentaires pour y parvenir. D’une part, le séquençage du génome du moustique n’était pas d’une précision extrême, ce qui se conçoit aisément lorsque l’on sait qu’il faut compter de 10 000 à 16 000 gènes par espèce et entre 135 et 275 millions de paires de bases. D’autre part, et par conséquent, on redoutait un coup de ciseau malencontreux qui aboutirait à une mutation incontrôlable. Les ciseaux adaptés n’existaient pas quand Steven Spielberg avait imaginé les dinosaures créés par manipulation génétique échappant à leurs créateurs ; désormais, une catastrophe à la Jurassic Parc était possible, puisqu’on en vivait une depuis 2022 (au fil du temps, il semblait de plus en plus probable que ce besoin démultiplié de sang humain chez les moustiques fût dû à une mutation générée par un mécanisme de défense de l’animal face aux insecticides).

Fin 2027, commencèrent les premiers lâchers de moustiques Albopictus et Aegypty femelles au génome modifié. Non seulement on avait supprimé leurs besoins en sang, les condamnant de fait à mettre au monde des bébés non viables, mais en plus on les avait nourries d’une substance de type glucose susceptible de renforcer l’attirance des mâles à leur égard. Il s’agissait en effet qu’elles s’imposent par rapport aux femelles non modifiées, il fallait que les mâles délaissent les femelles sauvages pour stopper leur reproduction.
Au Brésil, pays qui fut choisi pour démarrer l’expérience quelques semaines avant les autres pays, les résultats furent mesurés chaque jour par des moyens techniques et humains sans précédent. On observa d’abord une augmentation des pontes et des gîtes, signifiant que les femelles lâchées attiraient bien les mâles sauvages. Cependant, on notait déjà que le nombre d’œufs était beaucoup plus faible chez les femelles modifiées génétiquement, qui n’avaient pas recouru au sang humain. Mieux encore, les larves issues de ces femelles ne se développaient pas et mouraient avant d’arriver au stade adulte.

Dès lors, les lâchers furent organisés sur tous les continents. Pendant quelques mois, les moustiques tigre traditionnels subsistèrent et les piqûres ne baissèrent pas, au grand dam de l’opinion éreintée. 

– Encore un peu de patience, réclamaient les scientifiques, les populations adultes de moustiques baissent, les effets ne vont pas tarder à se faire sentir.

Dès août 2028 en effet, en Amérique latine d’abord, sur les rives de l’océan Indien ensuite, puis en Asie du Sud-Est, enfin en Amérique du Nord et en Europe, le nombre de piqûres d’une part, de morts d’autre part, chuta de manière spectaculaire. Pour une raison simple : Aedes Albopictus et Aegypty étaient éliminés. Comme aucune larve n’était viable, ils finirent par disparaître, ils n’existaient plus. La chaîne alimentaire était préservée cependant, car toutes les autres espèces de moustiques demeuraient ; il en restait tout de même 3576. Ce qui expliquait d’ailleurs que l’on pouvait toujours se faire piquer, mais par des moustiques raisonnables et acceptables, « comme au bon vieux temps ».

Le bilan final de ce que l’on appela « l’ère des moustiques » (2022 – 2028) se soldait par 678 759 345 décès et 126 822 164 invalides chez les êtres humains. En ajoutant la baisse de la natalité et la diminution de l’espérance de vie, la population mondiale était tombée à 6,9 milliards d’habitants (moins 900 millions en 9 ans). Dans un domaine non plus sanitaire mais géopolitique, on pouvait ajouter à cette hécatombe, pendant cette même décennie noire, les 23 millions de morts causés par la guerre entre Israël et l’Iran (et leurs alliés), et les 17 millions de victimes du terrorisme islamiste, industrialisé depuis les bases afghanes et pakistanaises.

Le 1er janvier 2029 fut fêté dans toutes les villes du monde comme la fin du cauchemar. On se retrouvait avec des capacités hospitalières démesurées, qu’il n’était pas question de détruire cependant : après une décennie de ravages au Covid et aux moustiques, on ne voulait pas « manquer » la prochaine calamité qui ne manquerait pas de s’abattre sur le monde.

Le concept « One Health » guidait désormais toutes les politiques de santé publique. Il s’agissait de prendre en compte systématiquement et ensemble 3 éléments indissociables : la santé humaine, la santé animale, la santé environnementale, seule manière de prévenir, ou d’affronter, les maladies émergentes à risque pandémique.

En ce début 2029, une information frappa Jordan, toujours fasciné par les interactions entre l’homme et la nature. Les scientifiques qui, depuis 2016, travaillaient sur le « Projet de synthèse du génome humain » (Human Genome Project-Write), se réunissaient au Centre d’Excellence pour le Génie Biologique de l’université de Harvard, pour une dernière mise au point avant la grande annonce. Ils y étaient arrivés : ils avaient réussi à créer un génome humain entier en assemblant par voie chimique les 3 milliards de nucléoniques qui le composent. Ce qui signifiait qu’en insérant ce génome dans une cellule, ils pourraient créer un être humain qui ne serait pas né de la rencontre entre un ovule et un spermatozoïde.

« … un être humain qui ne serait pas né de la rencontre entre un ovule et un spermatozoïde ». Vertigineux, pensait Jordan. Il poursuivit la lecture de l’article, qui se terminait ainsi :

– Chers collègues, conclua George Church, initiateur et porteur du Human Genome Project-Write depuis 15 ans, je crois que nous avons bien travaillé. Mais je me demande si nous ne pourrions pas apporter une petite modification. Oh, pas grand-chose…

Les quatre dizaines de scientifiques qui l’entouraient le regardèrent, légèrement inquiets. Le chercheur dit alors simplement :

– On pourrait reprendre un peu la composition du sang. Le rendre moins perméable aux infections. La terrible affaire des moustiques a fini par être résolue, mais après quelle hécatombe… Puisque nous en avons les moyens, donnons un coup de pouce à notre nouvel Homo, qui en aura besoin.

 



20 août 2021

Aedes versus Sapiens : La guerre des moustiques (1/2)

 

 (environ 20 minutes de lecture)

Jordan fut un des premiers à remarquer le changement, au début de l’été 2020. Alors que le monde se débattait avec un micro-organisme appelé coronavirus, un organisme beaucoup plus gros, le moustique, changeait de mode de vie, passant de contacts fortuits avec l’être humain à des agressions volontaires contre ce qu’il voyait comme une grosse larve au tendre épiderme. 

C’est d’abord à ses dépens que Jordan constata la phénomène, quand il commença à être attaqué tous les jours. Jusque-là, il subissait quelques piqûres en début d’été, après quoi il était en quelque sorte immunisé, ne recevant qu’une ou deux perforations supplémentaires certains soirs humides. Mais en 2020, et plus encore à partir de 2021, pas une journée de chaleur ne passa sans qu’il ne fût piqué. 

Quand il entendait le moustique, ce qui était rare car ces petits saligauds avaient appris à se faire discret pour tromper l’homme, c’était trop tard ; Jordan pouvait se débattre comme il voulait, non seulement il n’arriverait pas à le saisir, mais en plus l’animal ne le lâcherait pas jusqu’à ce qu’il ait infecté son sang. Moyennant quoi il vivait en permanence avec une demi-douzaine de boutons qui le démangeaient, certains demeurant actifs pendant une bonne semaine.

L’explication aurait pu venir de sa peau, qui attirait peut-être davantage que d’autres ces buveurs de sang ; pourtant, il découvrit qu’il n’était pas le seul à souffrir de la mutation comportementale des moustiques.

Lors d’un week-end en famille, Jordan s’aperçut que ses frères et sœurs étaient eux aussi touchés. Une nièce devenue hystérique s’enfermait à l’intérieur pour les repas, ne sortait qu’en vêtements lui couvrant bras et jambes, sous 30°, arborait un foulard qui ne laissait que ses yeux dégagés, et encore. Il avait fallu déménager des enfants dévorés en pleine nuit, emmener le plus jeune chez le médecin après un carnage nocturne révélé au matin.

Il se fâcha avec des copains qui l’avaient invité à dîner quand la petite amie qui l’accompagnait affirma dès leur arrivée qu’elle ne resterait pas une minute de plus si l’on ne dinait pas à l’intérieur. La maîtresse de maison, qui avait tout préparé sur la terrasse, installé force oranges aux clous de girofle et bougies à la citronnelle, prit mal l’ultimatum et se braqua. Jordan dut choisir, et suivit sa belle en s’excusant, ce qui ne suffit pas, puisqu’on ne lui pardonna pas l’humiliation infligée.

À la pharmacie, où il se rendit pour acheter un produit qui fût à la fois préventif et curatif, on lui demanda de revenir l’après-midi car les stocks étaient épuisés. Il tâcha d’expliquer son problème

– Je ne les vois pas, expliqua-t-il à la pharmacienne, souvent même je ne les entends pas. Ce ne sont pas des araignées ?

– Il y en a, mais l’invasion, ce sont des moustiques, les tigres. Ils sont tout petits.

C’était la première fois qu’il entendait le mot invasion. C’était donc si grave ?

Rentrant chez lui, il gratta sur internet et tomba sur un premier lien dont le titre l’arrêta : « Retour du moustique tigre en France : 51 départements en vigilance rouge ». Il regarda la source : Institut Pasteur. C’était donc sérieux. Il cliqua et lut ceci « Le ministère de la santé a mis à jour, le 26 avril, sa carte de répartition du moustique tigre en France. Au total, ce sont 51 départements qui sont classés en « vigilance rouge », soit neuf de plus qu’en 2018. Aedes albopictus, moustique tigre vecteur de maladies comme la dengue, le chikungunya ou zika, est présent sur le territoire français depuis 2004.

La colonisation du territoire français par le moustique tigre s’étend et concerne aujourd’hui 66 départements, comme l’a annoncé en avril la Direction générale de la santé. 51 départements sont en vigilance rouge, 15 en vigilance orange et 30 en vigilance jaune. Il n’y a, à ce jour, plus de département en simple veille sanitaire ou vigilance verte. Cette année, l’hiver plutôt doux et les vagues de chaleur précoces ont fait démarrer la saison du moustique tigre bien avant le lancement du plan anti-dissémination vectorielle, dont la date officielle est le 1er mai.

Le moustique tigre, caractérisé par ses rayures blanches et noires, est essentiellement urbain. Anthropophile par nature, il est pratiquement impossible de s’en débarrasser une fois installé dans un département ou une commune…

Pour se protéger des piqûres, l’Organisation Mondiale de la Santé rappelle toutefois qu’il est préférable de porter des vêtements de couleur claire, amples et d’éviter les eaux stagnantes qui favorisent la prolifération des larves ».

 Ce texte datait de 2019. Ainsi, l’invasion avait commencé avant que l’opinion ne s’émeuve. C’était d’ailleurs une des faiblesses des démocraties, ce qui peut-être allait causer leur perte : elles n’anticipaient jamais, elles attendaient la catastrophe avant d’agir. Parce que l’opinion imbécile n’acceptait pas qu’on mobilise des moyens pour quelque chose qui n’existait pas (encore).

Dans l’article de l’Institut Pasteur, outre le fait que le moustique pouvait, en plus de piquer, transmettre des maladies pour l’instant exotiques, un mot frappa l’esprit de Jordan : « anthropophile ». Il regarda le Larousse en ligne : « se dit de végétaux et d’animaux qui vivent dans des lieux fréquentés par l’homme ». Ok, ce n’était pas « anthropophage, qui mange de la chair humaine », mais ce n’était pas loin. Ces bestioles finiraient peut-être par nous dévorer pour de bon. Il y avait tant de mutations inquiétantes.

L’humanité aurait dû prendre cela très au sérieux, car, avant même ces agressions, le moustique était responsable de 750 000 morts par an, parce qu’il transportait et transmettait de nombreux virus dévastateurs. Le chiffre avait été donné par l’Académicien Eric Orsenna qui, avec la scientifique Isabelle de Saint-Aubin, avait mené une enquête fouillée consignée dans le livre Géopolitique du moustique. Le moustique était l’animal le plus dangereux du monde. Ce petit salopard, apparu il y a 250 millions d’années, se répliquait dans plus de 3500 espèces. Il sévissait même au Groenland ! Et il vivait 30 jours, et même plusieurs mois pour certains, chiffre qui étonna Jordan, persuadé qu’il ne tenait pas plus de 3 ou 4 jours et qu’il mourait après avoir piqué.

À l’été 2021, pourri comme jamais dans son coin, dévasté à la fois par les inondations ici et les incendies là, la multiplication des piqures fut si frappante que Jordan décida de tenir des statistiques pendant les mois de juillet, août et septembre, sur deux moments précis : la tonte de la pelouse et le désherbage du jardin qui entourait sa maison. Les résultats furent explicites : durant les 6 tontes effectuées (durée 1 h 30 chacune), il avait été piqué 32 fois, soit 5,3 piqûres par tonte en moyenne ; durant les 4 séances de désherbage (1 h 30 chacune également), il avait été piqué 36 fois, soit 9 piqûres par séance en moyenne. Cela signifiait que les moustiques colonisaient de plus en plus d’espace, en campagne comme en ville, et cherchaient à éliminer quiconque pénétrait dans cet espace qu’ils s’étaient appropriés.

Le soir, bien entendu, Jordan n’ouvrait plus une fenêtre quand la lumière était allumée à l’intérieur, sans quoi c’était l’invasion assurée. Mais même en prenant le maximum de précautions, même en bardant les deux portes de moustiquaires, certains parvenaient à entrer. Alors vous pouviez faire ce que vous vouliez, retarder l’échéance au maximum, ils finissaient par vous avoir. C’était des combattants infatigables, qui conjuguaient la méchanceté d’un homme et la constance d’une machine.

Une chose l’intriguait : un moustique pouvait-il piquer plusieurs fois ? Il fouilla sur internet et trouva des éléments de réponse. Oui, il était possible d’être piqué à plusieurs reprises par le même tueur… « Si on se retrouve avec 20 piqûres de moustiques le matin, c’est souvent à cause d’un ou deux moustiques qui étaient dans la pièce et qu’on a chassés à chaque fois qu’ils ont commencé à piquer », déclarait Jean-Baptiste Ferré, entomologiste à l’Entente interdépartementale pour la démoustication du littoral méditerranéen. Le spécialiste de cette organisation, dont le nom à lui seul était inquiétant, semblait donc dire qu’il valait mieux se laisser piquer une bonne fois. « Quand il s’est rempli de sang – on parle de quelques microlitres – le moustique va partir. Son estomac n’est pas extensible à l’infini, et s’il prend trop de sang il ne peut plus voler ».

Jordan découvrit encore que le piqueur était une piqueuse. Ce sont en effet les femelles qui piquent pour prélever du sang nécessaire à la maturation de leurs œufs. Elles sont « hématophages ». Elles piquent environ tous les trois jours et peuvent pondre jusqu’à 300 œufs après chaque piqûre. « Une femelle peut piquer plusieurs fois de suite, jusqu’à obtenir la quantité de sang nécessaire pour une ponte », expliquait moustiquetigre.org. Et pour prélever plus facilement son butin, cette salope injecte une salive anticoagulante qui fluidifie le sang qu’elle aspire d’autant mieux.

En novembre 2021, Aedes albopictus, autrement dit le moustique tigre, accrut son pouvoir de nuisance en devenant, avec son injection de salive, le vecteur de la maladie du moment : le Sars-CoV-2, autrement dit le Covid. La contagiosité des derniers variants augmenta de manière foudroyante et la cinquième vague fut à elle seule plus meurtrière que les quatre précédentes. Ainsi décédèrent en quelques mois 21 % des personnes de plus de 60 ans non vaccinées (jusqu’à 38 % dans certains pays dépourvus de moyens), 14 % de celles comprises entre 40 et 60 ans. Il n’y avait plus d’opposants à la vaccination : ils étaient morts. 

Ce risque de la jonction entre Sars-CoV-2 et Aedes albopictus avait été redouté par d’éminents spécialistes. Le professeur Gilles Pialoux, chef de service des maladies infectieuses à l’hôpital Tenon de Paris, membre du collectif PandemIA, avait rappelé que le Covid-19 était une zoonose, c’est-à-dire une maladie transmissible d’un animal vertébré à l’homme, en l’occurrence la chauve-souris Rhinolophus affinis. En ce sens, le vecteur – celui qui établissait le lien entre l’animal et l’homme –, notamment le moustique, était un risque que l’on oubliait, submergé que l’on était par les innombrables problèmes liés à la pandémie depuis le début 2020. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, rappelait le professeur Pialoux, « 60 % des maladies infectieuses humaines et 75 % des maladies émergentes de l’homme seraient des zoonoses ». La mondialisation des échanges et l’interpénétration de plus en plus grande entre villes et nature favorisaient le développement des vecteurs, notamment des moustiques, qui devenaient ainsi les principaux marchands de mort de par le monde.

Une autre pointure alertait depuis longtemps sur le danger des moustiques. Didier Fontenille avait été en France directeur du Centre National d’Expertise sur les Vecteurs, depuis sa création en 2010 et jusqu’à ce qu’il soit absorbé par l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (ANSES) en 2015. Le 24 février 2020, il avait été entendu par une Commission d’enquête parlementaire – preuve que les pouvoirs politiques n’étaient pas inconscients du problème – « chargée d’évaluer les recherches, la prévention et les politiques publiques à mener contre la propagation des moustiques Aedes et des maladies vectorielles ». Voici quelques extraits des propos – prononcés après qu’il eût prêté serment – par un des meilleurs spécialistes mondiaux du sujet :

« Chaque année, ce sont des milliers, et même, lors d’épidémies majeures, des centaines de milliers de personnes qui sont touchées en France » ;  

« Jusqu’ici, des pics épidémiques survenaient de temps à autre. Désormais, ils reviennent chaque année. La France métropolitaine ne sera pas épargnée par ces évolutions ;

« Il faut un plan vecteurs en France, sur le modèle de ceux que nous avons connus par le passé contre le cancer ou la maladie d’Alzheimer » ;

« En 2004, l’épidémie de chikungunya qui, venant d’Afrique de l’Est, a d’abord touché Mayotte, puis La Réunion, avant de se répandre dans le monde entier, a été un traumatisme, non seulement pour les habitants des îles de l’océan Indien, mais pour l’opinion française tout entière : on découvrait que des épidémies pouvaient toucher 40 à 60 % de la population dans certains territoires français. D’aucuns ont minimisé les effets de l’épidémie, mais je peux vous dire qu’elle a été terrible. Je ne vais pas polémiquer sur le nombre de morts : il y a eu des morts. À Mayotte et à La Réunion, la moitié de la population a été touchée : c’était inconcevable et aucun modèle mathématique n’aurait pu le prévoir » ;

« Lorsqu’Aedes albopictus est arrivé en France métropolitaine, c’était juste un moustique qui empêchait de boire l’apéritif à dix-huit heures – l’heure où il pique. Au départ, il était seulement désagréable, mais il s’est mis à transmettre les virus de la dengue, du zika et du chikungunya – et il est capable d’en transmettre d’autres » ;

« Or la principale difficulté, c’est désormais la résistance des moustiques. Que ce soit en Guadeloupe, en Martinique ou en Guyane française, les moustiques sont très résistants : il va donc falloir renoncer aux insecticides et trouver des stratégies alternatives » ;

« En France métropolitaine, nous aurons de plus en plus de foyers de dengue et, probablement, dans cinq ou dix ans, de zika et de chikungunya. Et je ne parle que des fameux virus transmis par Aedes albopictus et Aedes aegypti » ;

« À Nice, tout le monde connaît Aedes albopictus parce que les gens ne peuvent plus boire leur apéritif tranquillement tant il y a de moustiques. Dans les régions nouvellement touchées, à Clermont-Ferrand par exemple, où Aedes albopictus est présent, interrogez les gens dans la rue : personne ne connaît ! C’est encore exotique, mais je peux vous garantir que dans deux ou trois ans, ce ne sera plus exotique du tout ! ».

Didier Fontenille rappelait également que la France était un pays plutôt en pointe dans les moyens mis en œuvre pour comprendre et mesurer le problème. Cependant, ce pays ne put rien contre les assauts des moustiques gorgés de Sars-CoV-2 qui décimèrent un cinquième des non-vaccinés sexagénaires et plus au cours de l’hiver 2021-2022.

Jordan était effrayé par ces constats épouvantables, mais peut-être encore plus par l’indifférence qui semblait régner chez ses concitoyens. S’était-on habitué à la mort en raison de la médiatisation du covid ? Comme souvent, on était passé d’un excès à un autre : confinement médicalement inutile et socialement dévastateur au printemps 2020, légèreté ensuite, irresponsabilité désormais. Les responsables politiques faisaient ce qu’ils pouvaient, mais l’opinion n’était plus accessible. Elle ne tenait plus compte des faits et des chiffres. L’information continue et les réseaux sociaux avaient tué la vérité, détruit la raison. Les gens ne voyaient plus que ce qu’ils croyaient. L’émotion et l’indignation régnaient en maîtres, qui se déclenchaient selon le bon vouloir des influenceurs du world wide web.

Quand arriva l’été 2022, que le cap des 12 milliards d’injections de vaccin fut franchi et qu’aucune sixième vague Covid n’apparaissait à l’horizon, chacun se prit à croire que le plus dur était passé. Ce fut le cas en termes de transmission de maladies : on ne pouvait éviter la première, mais on savait mieux prévenir ou soigner les secondes.  

Le problème vint non plus d’un potentiel virus transmis par le moustique au moment où il perforait sa proie, mais de la piqûre elle-même, ou plutôt des piqûres elles-mêmes. Pour une raison encore non expliquée – peut-être un mécanisme de défense face aux insecticides –, une mutation renforça la capacité d’absorption de la femelle moustique. Les entomologistes constatèrent avec effroi que son estomac pouvait contenir deux fois plus de sang que les doses communément admises jusque-là ; alors qu’elle pouvait absorber déjà le double de sa masse (5 mg de sang pour un poids moyen de 2,5 mg), elle était capable désormais de prélever jusqu’à 10 mg. Il semblait même que cette capacité accrue répondait à un besoin croissant : ces femelles avaient besoin de plus de sang pour nourrir leurs œufs que, comble de malheur, elles pondaient en quantités plus grandes, passant d’une moyenne de 300 à 500 après chaque piqûre. 

 Il semble que les mécanismes désormais bien connus de l’évolution et de la sélection naturelle aient joué à plein et en accéléré dans ce phénomène, affirmaient les scientifiques interrogés. Rapidement, les variations génétiques ont procuré à celles qui en bénéficiaient un avantage reproductif incontestable dans l’environnement des années 2020, qui devinrent bientôt les seules représentantes des espèces Aedes Albopictus et Aedes Aegypty. Les 3576 autres espèces et 111 genres de moustiques répertoriés au niveau mondial ne mutèrent pas. Mais chez les deux plus dangereuses, les plus sanguinaires des moustiques s’imposèrent, au détriment des plus paisibles, qui disparaissaient un peu plus chaque année. Comme toujours, the strongest survived…

Ainsi, à partir de l’été 2022, les moustiques tigre et aegypty étaient plus nombreux, piquaient plus, plus souvent, injectaient plus de salive et prenaient plus de sang. Très vite, les conséquences humaines se firent sentir. Les réactions allergiques inflammatoires autrefois modérées – jusque-là personne n’était malade ou blessé à cause des moustiques – prirent une toute autre dimension. 

Il fallut quelques mois pour mesurer le phénomène, qui se manifesta en ordre dispersé sur tous les continents. Début 2023, les choses étaient assez claires : au-delà de 12 piqûres en moins de 2 heures, l’organisme réagissait avec, outre rougeurs, prurits et démangeaisons, de la fièvre et parfois des vomissements. Au-delà de 20 piqûres, les risques de déshydratation étaient forts si l’on n’agissait pas rapidement. Au-delà de 25 piqûres en 7 heures, ce qui pouvait se produire aisément si l’on n’y prenait garde, le décès était probable ; il était dû aux antigènes présents dans la salive de la femelle moustique qui soit envahissaient l’organisme et paralysaient les organes, soit déclenchaient une réaction immunitaire exacerbée, c’est-à-dire une libération de médiateurs vasoactifs, provoquant ce que l’on appelle un choc anaphylactique. Dans ce dernier cas, la pression artérielle chutait ou s’emballait, des troubles digestifs sévères apparaissaient, des œdèmes se formaient au niveau des poumons ou de la gorge ; on mourait par asphyxie ou arrêt du cœur. 

En juin 2023, la banque de données statistiques Our world in data comptabilisa pour la première fois les décès dûs aux piqûres de moustiques, hors transmissions de virus : 2 663 425. Le nombre de personnes ayant dû être hospitalisées s’élevait quant à lui à 6 589 323. Alors que la pandémie Covid-19 semblait enfin sous contrôle (tant que les vaccins parvenaient à s’adapter aux variants qui continuaient à se succéder les uns aux autres), une autre catastrophe sanitaire de masse envahissait la planète. 

Dès que les chaines de télé, relayant ou relayées par les réseaux sociaux, se mirent à exploiter le sujet, la panique gagna la planète. Enfin, pensa Jordan qui se sentait moins seul. D’autant que, à la différence du Sars-CoV-2, le moustique était visible et audible. À la différence du Sars-CoV-2, le moustique traquait l’être humain. Impossible de le nier ou de l’oublier. 

Chacun chercha d’abord à protéger sa maison ou son appartement. Entre 2022 et 2024, la demande de moustiquaires fut multipliée par… 150 000. Bien entendu, les fabricants ne purent pas suivre. Et les États durent créer leurs propres usines de production, avec différents modèles : enroulants, cadres, coulissants, sous forme de stores, de rideaux, de paravents, de barricades… En attendant que l’offre atteigne la demande, on vit des rideaux ou des planches recouvrir l’extérieur des fenêtres, afin de limiter les risques de pénétration d’insectes quand on était obligé d’aérer. On aérait d’ailleurs le moins possible.

À l’intérieur des maisons, les diffuseurs anti-moustiques se généralisèrent, un dans chaque pièce, sous forme de prise électrique ou de sprays rechargeables. D’innombrables entreprises s’engouffrèrent sur ce marché colossal, et il fallut quelques mois pour que le tri s’opère entre les charlatans et les professionnels compétents. Un autre produit vit ses ventes s’envoler : le mini-souffleur. Pour une raison simple : les gens prirent l’habitude de se souffler avant de rentrer chez eux, ou mieux de se faire souffler quand quelqu’un pouvait le faire. On éliminait ainsi les moustiques que l’on charriait avec soi, sur les vêtements, dans les cheveux, sur la peau.

C’est bien sûr en extérieur que le combat fut le plus féroce. On s’était habitué au masque, au voile ou à la burka dans les pays musulmans rigoristes, il fallut s’habituer au grillage. Plus personne ne sortait sans un casque de type joueur d’escrime. En France, la loi de 2010 sur l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public dut être abrogée. Même si le grillage, qui devait être conçu avec un cordage transparent type fil de pêche, permettait de deviner quand on s’approchait les traits de la personne qui le portait, les relations sociales prirent un coup supplémentaire. Des millions de personnes tombèrent dans l’apathie, la tristesse, la dépression. L’autisme, qui se développait déjà de manière fulgurante en raison de l’addiction aux écrans, devint une attitude quasi-normale. Décathlon devint assez vite le numéro un mondial du « masque anti-mosquito », ce qui n’empêcha pas des centaines de fabricants d’apparaître ici ou là, tant la demande était forte. 

Jordan nota un chiffre significatif : au dernier trimestre 2023, les produits anti-moustiques, extérieures et intérieurs, constituèrent à eux seuls 23 % du chiffre d’affaires d’Amazon (595 milliards de $).

Les terrasses de café, ainsi que tous les lieux dehors où des personnes pouvaient être amenées à attendre (parvis, files d’attente, trottoirs passants) furent recouverts de grillage, sans parler des terrasses ou des jardins particuliers, qui eux aussi furent en bonne partie mis sous cloche. 

On ne pouvait plus vivre dehors. Le pique-nique et le bronzage étaient des activités révolues. Même les baignades, dans un lac ou dans la mer, n’étaient plus pratiquées que par quelques acharnés qui bravaient les insectes pour nager, mais quittaient la plage emmitouflés des pieds à la tête sitôt la trempette terminée. Toute promenade en forêt devint une expédition réservée aux plus aguerris ; on ne s’y aventurait pas sans bombe autodéfense et protections renforcées. Les personnes fragiles en étaient exclues.

Des scènes dramatiques se produisaient dès que des événements climatiques chauds et humides (pas seulement des ouragans, mais aussi de simples averses ou orages) frappaient telle ou telle région. De gigantesques essaims de moustiques se formaient alors, qui planaient au-dessus des leurs proies avant de fondre dessus. Le phénomène était apparu en septembre 2020 en Louisiane après le passage de l’ouragan Laura. Les cibles des insectes avaient alors été des buffles, des bœufs et des vaches, tuées par centaines par les milliers de piqûres que reçut chaque animal, qui se retrouva vidé de son sang en quelques minutes. Ces cadavres de bovins s’accumulant sur les charrettes de tracteurs, des fermiers en pleurs devant leurs troupeaux décimés, avaient ému la Louisiane, Jordan, mais pas Facebook et Instagram.

Désormais, les cibles des essaims de moustiques étaient humaines, ce qui changea un peu la donne. Quelques exemples en France : en août 2023, une colonie de vacances pourtant ultra-sécurisée, fut anéantie en Charente-Maritime ; 123 enfants furent tués sous les yeux des moniteurs impuissants, dont les 2/3 périrent également.  Un estivant voisin réfugié dans sa voiture filma la scène : 770 millions de vues sur Youtube.

Le premier week-end de septembre de cette même année, 1282 personnes périrent des suites de l’attaque à la grande braderie de Lille. La manifestation avait été prévue entièrement sous cloche, mais des essaims profitèrent de bandes de grillage mal jointes pour s’engouffrer et se ruer sur les participants, qui même masqués succombèrent aux centaines de piqûres qui les atteignirent ; 3301 autres personnes furent gravement atteintes au même moment. 

Que dire enfin du drame du stade Vélodrome de Marseille, où, lors de la quatrième journée de championnat de foot de Ligue 1, 5674 personnes décédèrent dans une panique indescriptible sous les assauts des centaines de milliers de moustiques qui, dans le stade pourtant complètement fermé, étaient entrés par une canalisation en sous-sol destinée à arroser régulièrement la pelouse. Les yeux exorbités des joueurs et des spectateurs découvrant l’essaim continu, qui semblait ni plus ni moins sortir de terre depuis un coin du terrain, quelques secondes avant que les moustiques repèrent les mets de choix que constituaient ces 25 000 malheureux pris au piège, hanta les nuits non seulement des survivants mais aussi de celles et ceux qui eurent la mauvaise idée de suivre ce match à la télévision.  

Il va sans dire qu’après de tels événements les gens refusaient de sortir de chez eux et de se rendre au travail. C’était ou télétravail ou rien. Le front du refus de se déplacer fut si puissant que les gouvernements ne purent rien faire. On n’emprisonne pas la moitié d’une population. La réalité des échanges, déjà mise à mal par le Covid, diminua encore. Il n’y avait désormais plus que des assistés. 

Le système ne tint pas longtemps. On s’aperçut que la confiance dans les banques centrales, qui rachetaient les dettes des États quasiment sans compter depuis la crise de 2008, ne reposait sur rien. On admettait enfin l’absurdité de la situation : on ne pouvait pas annuler la dette, sans quoi tous les épargnants du monde étaient ruinés, mais on ne pourrait jamais la rembourser. Face à l’évidence, l’économie s’effondra. 1 € et 1 $ ne valaient plus rien. Ce que les marxistes n’étaient pas parvenus à réaliser en 175 ans, le Covid et les moustiques y étaient arrivés en 5 : ils avaient abattu le système capitaliste, le revenu était déconnecté de l’activité économique, il n’y avait même plus de revenu.

Le tourisme disparut en même temps que le travail. Les modes de vies furent bouleversés, la mortalité explosa. Les États étaient ruinés, les économies dévastées, les sociétés peuplées de zombies. Les moustiques avaient pris le pouvoir… 



23 juillet 2021

La loi des séries

 

 Les pins souffraient sous les coups du vent qui soufflait. Le sable et les aiguilles crépitaient contre les vitres. Dans leur maison des Landes, Annie et Jacques regardaient la télévision. Une série. Les séries étaient la douceur inattendue de leur retraite. Une invention dont ils n’auraient jamais soupçonné, 4 ans plus tôt, qu’elle faciliterait des retrouvailles en tête-à-tête, maintenant qu’ils ne travaillaient plus tous les deux, et qu’enfants et petits-enfants vivaient à perpette. 

Non seulement les séries occupaient leurs soirées, mais en plus, par leurs scénarios, leurs personnages, leur tonalité, elles les aidaient à capter l’air du temps et à rester dans le coup. Grâce aux histoires du soir, ils décryptaient les évolutions du monde, du langage, de la mode, et ils se régalaient.

Annie s’entichait des personnages, Jacques des intrigues. Elle aimait les voyous, il se sentait proche des flics. Mais ils préféraient tous les deux quand ce n’était pas manichéen, pas policier.

– Dans la vie, le crime reste une exception, affirmait Jacques. Alors que si on se fie au nombre de polars programmés, on a l’impression que la mort violente est la règle. 

– Le meurtre est une facilité de scénariste, renchérissait Annie. Une histoire est plus crédible quand les différends se règlent comme dans la vraie vie : à coups de bassesses, de vengeance, ou de dépassements et de réconciliations. 

Ils considéraient que les mots étaient des armes plus subtiles que les balles.

Ils pouvaient discuter des heures des mérites comparés des Scandinaves et des Anglais, de la supériorité des Américains sur les Français, et des nuances au sein de ces caractéristiques nationales. Ils étaient si passionnés qu’ils avaient convaincu leurs enfants et leurs amis, élargissant leur communauté d’amateurs éclairés, multipliant d’autant les occasions d’échanges et de partages. Peu s’en fallait qu’ils ne participassent à des forums sur internet.

Ce soir de vent, ils étaient captivés devant leur écran, serrés l’un contre l’autre quand, à 21 h 36, des coups furent frappés contre la porte d’entrée. Ils eurent aussitôt l’impression d’une intrusion, d’une bulle qui se brisait. Annie posa sa tasse. Ils étaient tellement pris par l’épisode en cours, que, même s’ils s’étaient redressés, ils gardaient un œil sur l’écran et tendaient une oreille. 

Les coups redoublèrent. Annie fut la plus prompte à se lever. Elle se dirigea vers la porte. Jacques se leva aussi, et suivit son épouse. Annie ouvrit, Jacques entendit son cri et la vit reculer jusqu’à le toucher. Devant elle, se tenait un homme qui brandissait un revolver. Jacques enserra sa femme.

– Ne bougez pas ! lança l’homme. Et lâchez-là !

Jacques laissa tomber ses bras. 

– Écartez-vous d’elle ! rugit l’homme.

Jacques ne bougea que de quelques centimètres. Et Annie bougea dans le même sens. Ils ne voulaient pas perdre le contact l’un de l’autre.

– Qui êtes-vous ? demanda Jacques. 

– Je suis celui qui vient vous faire passer de la fiction à la réalité.

En pointant son arme, l’homme les obligea à quitter l’entrée pour rejoindre le séjour. Le trio arrivait dans la pièce quand un craquement déchira la forêt. Le temps fut comme suspendu, puis le bruit progressif d’un arbre qui tombe se fit entendre. L’intrus ne put s’empêcher de regarder du côté de la fenêtre. Pendant ce laps, Annie saisit le cendrier en verre sur la console à portée de main et le ramena d’un geste foudroyant sur la tempe de l’inconnu. Comme en écho à la chute de l’arbre, un os craqua et l’homme s’écroula sur le parquet.

Ils s’enlacèrent, regardant l’homme à terre, qui ne bougeait plus.

– Tu crois que je l’ai tué ?

– Peut-être.

– Où est le pistolet ?

– Là.

– Ne le touche pas. Pour les empreintes.

– Bien sûr. On va sécuriser.

Du pied, Annie poussa le pistolet sous l’armoire afin que l’intrus ne puisse pas l’attraper si jamais il se réveillait.

Tandis qu’elle appelait le 17 et le 18, Jacques alla chercher de la ficelle. Ainsi outillés, ils s’approchèrent de l’homme. Il respirait, mais il était replié en chien de fusil et il saignait. 

– Puisqu’il est dans cette position, on va lui attacher un poignet et une cheville. Comme ça, il ne risque pas de nous embêter.

Ainsi fut fait. Ils allèrent à la cuisine se laver les mains, et se passer un peu d’eau sur la figure. 

– Qui ça peut être ?

– Et qu’est-ce qu’il voulait ?

– Il s’y est pris comme un manche.

– Quel nul !

Ils revinrent dans le séjour. Le type ne bougeait pas. Jacques attrapa la bouteille de whisky, deux verres. Il servit et ils retournèrent chacun avec leur verre s’asseoir sur le canapé. Ils eurent le temps de regarder la fin de la série avant l’arrivée des gendarmes. 



16 juillet 2021

Les talents de Simon

 

 La particularité de mon ami Simon était la suivante : il gagnait sa vie en jetant son dévolu sur un boss en mal de reconnaissance pour qui quelques milliers d’euros étaient une peccadille dans son budget global. Ce n’est qu’une fois ferré que le patron s’apercevait que les milliers d’euros revenaient souvent, mais c’était trop tard, il était accroché. 

Simon n’aurait pas eu l’idée de répondre à une offre d’emploi, d’envoyer un CV, ni même d’ailleurs de monter une boîte. Il était d’une légèreté remarquable et son je m’en foutisme relevait du grand art, salutaire en cette période où les gens se prenaient tellement au sérieux. Le plus étonnant est que son caractère et ses intentions étaient à peine cachées, mais que chaque fois pourtant les patrons lui donnaient les clés du camion, créant eux-mêmes leur dépendance.

Il commençait par repérer sa proie. Le gars devait être autonome dans ses décisions et dépassé par les événements. Simon alors se collait à lui au prétexte de s’intéresser à ce qu’il faisait, ce qui n’était pas faux, puisqu’en effet il s’intéressait à l’affaire. Le gars flatté ne se méfiait pas de Simon, qui n’était pas du métier.

Comment manifestait-il son intérêt ? En posant des questions, en proposant de prendre des photos pour un article à venir (il avait quelques accointances avec la presse locale), en se trouvant là où la proie était susceptible de se trouver. Au bout de quelques rencontres, il lançait sa première grenade, anesthésiante :

– Dommage que ce que tu fais ne soit pas plus connu (il vous tutoyait un patron en moins de deux).

– Eh oui…, répondait le type. Les journées n’ont que 24 heures.

Simon attendait la fois suivante pour lancer la deuxième grenade, enfumante :

– T’as pensé à communiquer sur ton business ?

Si le gars répondait non, Simon ressortait un « dommage » ; s’il répondait oui, Simon lâchait :

– À mon avis, on peut faire mieux.

Dans le meilleur des cas, son interlocuteur demandait :

– Tu t’y connais, toi, en communication ? 

– Un peu, répondait Simon. Disons que c’est mon job. Ma passion, surtout.

Si le patron ne réagissait pas, Simon attendait la fois suivante pour dégoupiller la troisième grenade, envoûtante :

– Je peux t’aider si tu veux.

Et, plus ou moins vite, selon le degré de réceptivité de la proie, il déroulait une proposition qui en mettait plein la vue au type, alors persuadé qu’en effet il pouvait faire mieux et changer de dimension. 

– On peut envisager une collaboration ? Comment tu fonctionnes ?

Simon vantait l’avantage de travailler en indépendant, donc de toujours trouver un peu de temps pour bosser sur un truc qui lui plaisait.

– Combien ça me coûterait ? demandait le gars.

– Oh, t’embête pas avec ça, répondait le grand seigneur. On démarre tranquille, et tu vois si ce que je te propose t’apporte quelque chose. Si oui, on conviendra d’un tarif à ce moment-là.

Qu’il dise d’accord ou pas, le gars était lié.

Mais laissez-moi vous donner des exemples pour que vous compreniez mieux les talents de mon ami. 

Il débuta sa carrière à la fin des années 80 avec le patron d’un organisme de formation, aigrefin parmi d’autres, qui avait déposé une raison sociale pour capter les milliards de la formation, qui coulaient alors à flots sans aucun contrôle. Simon, qui possédait aussi le talent de comprendre l’informatique, balbutiante, plus vite que la moyenne, et de savoir se servir d’un appareil photo, prépara pour le formateur opportuniste des affiches, des plaquettes et des mailings en trois coups de cuillère à pot. Il n’eut même pas à acheter les logiciels de PAO, qu’il pirata sur internet. Photoshop, QuarkXpress, InDesign, n’eurent bientôt plus de secrets pour lui et, avec sa dextérité mentale et digitale, il devint vite un infographiste irréprochable. Sur chacun des documents qu’il conçut, il mit en valeur le patron formateur, qu’il prenait en photo plus souvent qu’à son tour. L’ego gonflé du gars lui fit perdre tout discernement et il dit banco pour l’impression de toutes les œuvres de Simon, que ce dernier put ensuite « faire vivre » – il s’agissait de communiquer sur la communication – à son plus grand profit, puisque non seulement il factura du temps supplémentaire, mais qu’en plus il se constitua un book qui l’aiderait à trouver d’autres pigeons.

Le deuxième volatile plumé fut un apparatchik d’EDF, devenu, parce qu’il en fallait un, responsable d’une cellule communication nouvellement créée à la direction interdépartementale. Le rythme de travail et les privilèges étant ce qu’ils étaient à EDF – sans doute un des meilleurs fromages de la République – le type ne foutait rien, si ce n’est qu’il cherchait des « prestataires » pour dépenser son budget. Simon l’avait repéré au club de squash où il se défoulait. Il s’arrangea pour devenir son adversaire, puis son partenaire, puis son ami. Simple comme bonjour. Sincère cependant, Simon considérait que tous les humains étaient pourris ou pourrissables, faibles en tout cas, mais il les aimait bien. Il ne se sentait pas au-dessus des autres ; juste un crocodile parmi d’autres dans le marigot. 

Il persuada la marionnette d'EDF de communiquer sur son activité alors que, en 1990, l’entreprise publique détenait le monopole sur la production et la distribution d’électricité. Jamais l’expression « vendre du sable à un bédouin » ne fut mieux employée. Il factura ses prestations un prix élevé, non seulement parce que les moyens d’EDF étaient énormes, mais aussi parce que le copain squasheur n’y connaissait rien. Il m’expliqua un jour sa conception de la tarification :

– C’est la clé, m’assura-t-il. Comme le mec n’a aucune idée de l’étalon de mesure en la matière, d’autant que ce que tu lui proposes est nouveau, c’est le premier chiffre que tu lui sors qui sera sa référence. Et comme tu le lui annonces après avoir fait le boulot, même s’il trouve ça sévère, il en déduit que c’est le juste prix. Et implicitement que tu es cher parce que tu es bon.

J’ai oublié de signaler que Simon avait une partenaire indispensable à son business : son épouse, Sonia. Secrétaire de rédaction dans un quotidien régional, elle maniait bien la plume et écrivait tous les textes dont Simon avait besoin. Et c’est grâce à elle qu’il pouvait toucher les médias, ce qui faisait toujours son petit effet devant les clients. Il se débrouillait si bien qu’il avait même réussi à obtenir une carte de presse à son nom, avec les avantages sociaux et fiscaux attenants, alors qu’il était aussi journaliste que je suis plombier. Avec son épouse aimante et aimée, ils formaient un tandem redoutable. Car ce qu’ils faisaient, ils le faisaient bien.

Simon ne fut pas long à comprendre que parmi les hommes crédules, incompétents et pleins de fric, les politiques constituaient une cible de choix. Il se mit à suivre un adjoint au maire lors d’une obscure campagne départementale, l’assurant qu’il avait un courage formidable et que ses idées étaient rien moins que géniales. Il s’intronisa photographe – officiel s’il le fallait – ce que l’impétrant n’eut pas le cœur à refuser, trop heureux de se voir doté d’un staff technique tombé du ciel. Simon et Sonia se fendirent même d’une soirée de mise sous enveloppes et d’une autre de collage avec des militants. Ils firent merveille et sympathisèrent avec tout le monde.

Le guignol prit une veste mémorable avec moins de 10 % des voix, ce qui permit à Simon de déclarer :

– Je te fais cadeau des photos et du temps passé. C’est ma contribution à la vie démocratique ! 

– Mais quand même…

– Si tu veux me remercier, présente-moi le maire, j’aimerais bien le connaître.

Là était l’objectif de mon ami : atteindre le roitelet local et lui soutirer des fonds publics ; l’endettement de la ville n’était pas à quelques milliers d’euros près. 

Rendez-vous fut pris. Simon avait emmené Sonia, qui présentait bien et parlait plus policé que lui. Il fallut se fader l’adjoint qui avait joué l’intermédiaire, mais c’était un moindre mal. Assez vite, la conversation roula sur le journal politique du maire, un organe au ton très différent de celui du journal municipal.

– Là, vous comprenez, j’ai un peu plus de latitude, expliqua l’édile. Et il est vrai qu’il serait peut-être intéressant de revoir la maquette. On entre dans l’ère du visuel, n’est-ce pas ?

Dès le lendemain, Simon contactait le brave type qui jusque-là s’occupait de la publication. Il prit grand soin de le flatter et de le ménager, moyennant quoi en un mois il avait pris la direction effective du mensuel tandis que Sonia rewritait les textes envoyés par le maire, qui ne jurait plus que par ce « couple de sympathisants dévoués venus spontanément offrir leurs services ».

Quand le brave type discrètement dépossédé apporta au maire le chèque à signer correspondant à la première facture de Simon et Sonia, c’est à peine si l’élu la remarqua. Les questions financières n’avaient jamais été son problème, la politique était au-dessus de tout ça ; les moyens, il y avait l’intendance pour cela. L’intendance en l’occurrence était un autre obligé du maire, chargé de faire cracher au bassinet les entreprises à qui la collectivité avait attribué des concessions – l’eau, le stationnement, le mobilier urbain, l’éclairage public – sans parler des dizaines de petits entrepreneurs qui participaient aux divers chantiers de bâtiments et travaux publics lancés par la ville. Cela faisait du monde et de l’argent. Donner son obole politique était un passage incontournable lorsqu’on avait chopé ou voulait choper les juteux marchés publics. Si le coût de revient du journal augmentait de 100 % en raison des interventions de Simon et Sonia, on trouvait ces 100 %. Cela restait de toute façon peanuts par rapport aux montants perçus par les sociétés concessionnaires ou bénéficiaires des chantiers.  

Quand, pendant la première décennie 2000, le numérique s’imposa, Simon ne fut pas pris au dépourvu, au contraire. Armé d’appareils dernier cri, il en mettait plein la vue à ses interlocuteurs. Il se dora un peu plus les parties en concevant des sites internet quand ils devinrent incontournables pour toute institution qui se voulait respectable. Il sut montrer la nécessité de constituer des bases de données intelligentes afin de réaliser des opérations marketing ciblées. Sans délaisser « le print » avec lequel il se graissait encore, il proposa en complément des supports audio et vidéo, trop valorisants pour que les individualistes exacerbés qu’il côtoyait pussent y résister.

Une seule fois, Simon alla trop loin. Sa proie du moment était un publicitaire, qu’il avait connu par le maire, dont il n’avait pas tardé à repérer les faiblesses et la gentillesse. Il se démena si bien auprès de cet homme que celui-ci finit par lui céder l’unité numérique de son entreprise, que Simon guignait comme une opportunité à ne pas manquer. À la tête de cette petite boîte de quatre salariés, le patron qu’il n’était pas ne tarda pas à déconner. Investissements peu avisés, mauvaise appréciation du marché, recrutements malencontreux, les dépenses s’envolèrent tandis que les recettes stagnèrent puis s’écroulèrent. Simon n’hésita pas à déposer le bilan ; il avait fait une connerie, il n’allait pas se rendre malade pour si peu. La rigueur, la régularité, la responsabilité n’étaient pas compatibles avec son caractère ; il ne l’avouait pas, mais il en était plus ou moins conscient.

Auprès du publicitaire, qui la trouvait tout de même saumâtre, Simon rétorquait avec aplomb :

– Tu devrais me remercier. Je t’ai débarrassé d’un canard boiteux, et c’est moi qui me suis collé les emmerdements.

Il se refit si bien la cerise qu’il remercia le ciel d’avoir conduit sa régie publicitaire à la faillite en moins de deux ans. L’auteur de son nouveau bonheur fut le président d’une fédération d’agents immobiliers. Le gars était de la région et Simon l’avait en point de mire depuis un moment. Les gens de l’immobilier sont des individus peu scrupuleux qui aiment la monnaie. Ce n’était pas un avantage pour Simon, qui savait qu’il ne pourrait les entuber facilement. Il fallait donc trouver une plus-value à leur apporter, c’est-à-dire à leur vendre.

Il trouva : un événement. 

– Faut que tu réunisses tes gars plus souvent, asséna-t-il au patron de la fédération. Que tu entretiennes l’émulation, que tu leurs donnes l’impression de faire partie d’une famille. Pour le cœur de métier, j’ai rien à vous apprendre, et toi non plus t’as rien à leur apprendre. Par contre, si tu leur apportes la douceur qui manque à ce monde de brutes, alors là t’es le roi du pétrole.

– Et je finance comment ?

– Tu finances pas : c’est eux qui payent leur cadeau ! Ah ah ! 

Simon monta un premier congrès avec le principe suivant : la « participation » demandée couvrait les frais de restauration et d’hébergement, un 5 étoiles à Biarritz qu’il obtint à bon prix hors saison. Le bénéfice était réalisé avec le merchandising vendu tout au long du week-end : objets griffés, photos, vidéos, ouvrages professionnels… Royal, Simon laissait 70 % du bénéfice au président, c’est-à-dire à la Fédération, lui se contentant d’une commission de 30 % sur les ventes. L’objectif du congrès avait été décliné en slogan par Sonia : « Fédérer les agents, multiplier les talents ». C’était clair, efficace. De fait, chaque participant affirma avoir « beaucoup appris », « fait des rencontres formidables », s’être « ressourcé aux bases du métier ».

Le succès du premier raout fut tel qu’on pensa au second. Simon convainquit également le président d’organiser, sur le même principe du participer payeur – participation toujours présentée comme minime par rapport au coût réel – des week-ends pour récompenser les meilleurs vendeurs des agences, des séminaires de formation, une université d’été. 

– Tu dois toujours avoir quelque chose sur le feu, déclarait-il à son client subjugué. Ça montre ton dynamisme, ça focalise l’attention, donc ça évite que tes adhérents t’emmerdent avec d’autres questions.

Simon savait présenter des remarques spontanées comme des sentences issues de solides théories apprises et appliquées. À cet égard, l’immobilier s’avérait un excellent créneau : il y avait là-dedans beaucoup d’argent et peu de cerveau, des ambitieux et des grandes gueules, des machos avides de se mesurer à d’autres à la bière et à la piscine.

Au bout de quelques années toutefois, la magie opéra moins et Simon s’éclipsa. Il savait se retirer à temps, quand l’entourage de son client commençait à le trouver trop puissant ou trop présent. Brut de décoffrage en apparence, c’état un fin psychologue, qui savait jouer des vanités sans sous-estimer les susceptibilités. 

La fédération immobilière lui avait donné une vision nationale et, à 50 ans passés, il voulait continuer à cette échelle. Du moins réussir encore un ou deux bons coups. Après, il se retirerait avec Sonia dans la maison qu’ils venaient d’acheter dans les Landes. Il repéra son futur bienfaiteur lors de triathlons auxquels ils participaient tous les deux. Ceux qui pratiquaient régulièrement ces épreuves finissaient par se connaitre. Au fil des préparations d’avant et des collations d’après-course, Simon sympathisa avec Alexandre, d’autant plus quand celui-ci lui révéla qu’il avait créé un magasin d’articles de sport nature, puis un deuxième, puis un troisième et qu’il en avait désormais 11 sous son égide.

– Ils ont tous la même enseigne ?

– Oui, Aventura. Bon, faudrait que j’harmonise un peu ma communication, mais j’ai jamais le temps ! Ça va tellement vite depuis 4 ans… 

Tout alla très vite dans le cerveau de Simon également. 11 magasins, une communication à harmoniser, un patron dépassé par son succès ? C’était du pain bénit. Il attendit d’être rentré chez lui, pour deux jours après, envoyer un mail au patron d’Aventura :

– J’ai réfléchi à ce que tu m’as dit sur la communication de tes magasins. J’ai peut-être des solutions à te proposer. Je passe dans ton coin vendredi. Je peux t’inviter à déjeuner pour qu’on en parle ?

C’était franc, direct et sympathique. C’était adressé au bon moment à la bonne personne.

– Ok, dit Alexandre à la fin du repas, que Simon avait su mener à bien. On fait un test sur trois magasins. Si comme tu le garantis je récupère ma mise en six mois, on généralise. De toute façon, je veux que chaque directeur ou directrice conserve son autonomie.

Simon aussi le voulait. Il allait pouvoir jouer sur l’émulation entre chaque responsable de point de vente. Il allait axer sa communication autour de 3 axes : la création d’une communauté des « Aventuriers » grâce aux réseaux sociaux, le ciblage de populations particulières, vieux et jeunes notamment, et le parrainage d’un magasin par des personnalités du sport, du bien-être, de l’aventure ou de l’écologie.  

Cela fonctionna. À la fin de l’année, les trois magasins dont s’était occupé Simon avec le mandat de l’Aventurier en chef avaient augmenté leur chiffre d’affaires de respectivement 19, 26 et 34 % entre le 3e et le 6e mois après l’intervention de Simon. Avant même ces résultats, la plupart des responsables d’établissement avaient demandé à bénéficier des services du communicant.

Ce dernier eut même le plaisir de recevoir un jour un appel du directeur marketing de Décathlon.

– Il faudrait qu’on se voie. En toute discrétion, bien sûr.

Simon déclina. Il n’avait pas envie. Les grosses machines, les supérieurs et les collaborateurs, les process à appliquer, très peu pour lui. Il travaillait au feeling, en toute indépendance. Et mine de rien, il était fidèle. Son copain du triathlon lui avait fait confiance, il n’allait pas le trahir en partant à la concurrence.

Il prit de lui-même du recul au bout de 3 ans. Simon avait senti qu’il était jalousé par l’entourage « historique » du patron-fondateur et qu’il était temps de s’en aller. Pour lui, le travail devait être un jeu, agréable et léger.

– Je crois que les trucs sont bien en place, confia-t-il à Alexandre. Tu n’as plus besoin de moi.

– Mais tu m’as dit toi-même que la comm. devait être renouvelée en permanence !  

– C’est vrai. Je te proposerai des idées. Mais pour l’instant ça tourne, j’ai donné les bases à tes responsables de sites. Tu m’appelles quand tu veux.

Il y avait maintenant 17 magasins Aventura et chacun avait une communication offensive et adaptée. Il était temps pour Simon de s’en aller vers de nouvelles… aventures.

J’arrête là le récit des aventures de mon ami Simon, car il en est là. Ainsi, il avait tout appris – l’informatique, la communication, le marketing, l’humour et la psychologie – sur le terrain, à l’instinct. Il y avait des « trous dans sa raquette », peu de hauteur et de vision globale, mais des compétences incontestables, forgées et renforcées par des expériences diverses et variées.

Avec un autre regard sur la condition humaine, Simon aurait monté une boîte et se serait battu pour qu’elle marche. Mais pour lui, la vie était une foutaise. Elle ne méritait pas qu’on la prenne au sérieux. C’était perdu d’avance. L’homme était inamendable, la société injuste par nature. Un comportement trop responsable n’avait donc pas de sens dans un tel cadre. 

Tiens, il m’informe qu’il vient de faire affaire avec le créateur d’une boîte qui fabrique des vidéos promotionnelles pour des entreprises. Il a réussi à introduire Sonia pour les textes, et un de ses beaux-frères comme technicien pour le son. La vie continue.



2 juillet 2021

Titiller le hasard

 

 – Au-delà d’un certain âge, c’est foutu pour les femmes, dit-elle.

– Quelle idée ! rétorqua-t-il. 

– Ne faites pas l’innocent. Vous savez ce que je veux dire. Ne jouez pas au psychologue positif.

– Loin de moi l’idée de jouer à l’innocent ou au psy. Mais permettez-moi d’être convaincu de deux choses : un il n’est jamais trop tard, deux il n’y a pas d’âge pour l’amour. 

– Après 50 ans, une femme n’a plus aucune chance. Osez me dire le contraire !

– J’ose. Sans hésiter. Vous associez, et donc limitez, l’amour à la fertilité. Autrement dit, après la ménopause, point de salut. 

– Disons qu’après ce cap fatidique, certaines choses ne sont plus possibles.

– Pas l’amour en tout cas, et pas la sexualité non plus. Nous sommes au XXIe siècle, Nathalie. Ces trois choses qui étaient liées – la reproduction, la sexualité, l’amour – sont dissociables aujourd’hui. Pas obligatoirement dissociées – un jeune couple avec un bébé associe encore les trois – mais indépendantes l’une de l’autre. On peut aimer sans reproduire, on peut – pardon pour l'affreux mot quand il est utilisé comme un verbe – baiser sans reproduire, on peut aimer sans baiser.

– Et baiser sans aimer…

– Oui, et cela est triste.

– Quand on aime, on a envie de manifester son amour, de baiser comme vous dites. Ce doit être terrible de ne plus pouvoir associer les deux.

– Mais on peut très bien ! Il y a mille façons de faire l’amour. D’autant que la médecine, pour les hommes comme pour les femmes, donne aujourd’hui des possibilités renouvelées d’accomplissement de la sexualité.

– Ce n’est pas pareil…

– Comment ça, pas pareil ? Vous oubliez que nos critères, nos besoins, nos exigences, évoluent avec le temps. 

– On a les désirs de son corps, c’est ça ? Je ne crois pas. C’est beau à entendre, c’est rassurant de se le dire, mais ce n’est pas exact. La plupart des gens ont des désirs qu’ils n’arrivent pas à assouvir.

– Un point pour vous. Il n’empêche que, pour rester sur notre sujet, quand une personne de 65 ans rencontre une personne de 65 ans, ou de 25, et qu’elles se plaisent, elles trouvent les moyens d’accorder, donc de satisfaire, leurs désirs.      

– Vous avez des exemples ?

– Plein. Madeleine Tessi, Grenoble dans les années 80. Militante d’une association humanitaire, 15 ans de solitude après la mort de son mari. À 71 ans, elle sympathise avec un voisin de quartier qui l’invite pour un apéritif, puis pour un dîner, puis pour un week-end. Elle a fini par s’installer chez lui, et croyez-moi, les visages rayonnants de ces deux-là montraient mieux que tous les mots l’harmonie qu’il avaient trouvée.

– Belle exception…  

– Janine Frechinos, 59 ans, a quitté le mari avec qui elle s’ennuyait à Lyon pour partir en Provence. Après deux hivers seule à travailler son miel et ses lavandes, elle rencontre, sur le marché de son patelin, un vendeur de fruits et légumes, plus jeune qu’elle de 10 ans. Ils filent le parfait amour. Ils se sont installés ensemble et ont monté une société de production et commercialisation de produits biologiques qui marche du feu de dieu. 

– C’est toujours l’homme qui vient au secours de la femme ? 

– Oh, que non. C’est de toute façon un secours mutuel. François Loupiot, agriculteur, quitté par sa femme vingt ans plus tôt, se met à prendre des cours de danse à 60 ans après avoir vu un reportage à la télé, dans le but de rencontrer l’âme sœur. Il lui a certes fallu attendre d’être au niveau 3 pour rencontrer Pauline, mais il ne se sont plus lâchés depuis et ils valsent tous les jours l’un avec l’autre. 

– Ça ne fait que trois cas…

– … Solange Beaudrier, 83 ans, affublé d’un mari mal assorti. A rencontré lors d’un dîner 25 ans plus tôt l’homme dont elle rêvait. Elle l’a dit à l’homme, l’a dit à son mari, qu’elle n’a pas quitté, car il accepte cette relation extra-conjugale – un week-end par mois avec son amant – qui embellit sa vie, lui donne l’envie de s’engager dans plusieurs associations et relativise les pesanteurs de sa vie de couple.

– Ok, ok…

– Attendez, une dernière, car elle est plus proche de vous. Catherine, 48 ans, mariée, deux enfants, responsable des ventes dans une grande surface de bricolage. Épuisée par son travail, quittée par son mari trois ans plus tôt, lâchée par ses enfants éloignés… Pas jolie, je précise. Lors d’un séminaire d’entreprise où on lui impose un objectif encore plus difficile à atteindre et une encore plus grande rigueur avec ses équipes, elle craque, dit ce qu’elle a sur le cœur, insulte le manager et quitte la réunion. Dans la semaine qui suit, elle est convoquée à l’entretien préalable puis licenciée pour faute lourde. Après quelques jours d’abattement, elle se rend compte qu’elle ne se sent pas si mal. À la demande de Pôle Emploi, elle participe à une réunion de discussion avec d’autres cadres licenciés. Là, elle rencontre Gérard, viré de son entreprise de téléphonie à cause de son âge, 56 ans. Ils parlent, sont dans un tel état de dépit l’un et l’autre qu’ils ne pensent ni à l’amour ni au sexe. Au fil des séances de discussion, ils s’aperçoivent quand même qu’ils ont du plaisir à parler ensemble, et ils se rendent compte qu’ils ont des points de vue convergents sur pas mal de questions. Eh bien aujourd’hui, ils ont repris ensemble une vieille ferme dans la Creuse, qu’ils ont transformée eux-mêmes en gîtes et chambres d’hôtes. Ils sont heureux comme jamais.  

– Ça ne va peut-être pas durer…

– Que ça dure ou pas n’a aucune importance, Nathalie La recherche de la durée épuise les gens et les choses. C’est la qualité qui compte. D’ailleurs, Catherine, la dernière dont je vous ai parlé, m’a dit un jour : « Même si on se plante, c’est la meilleure chose qui me soit arrivée dans ma vie ».

– Vous n’exagérez pas un peu, là ?

– Croix de bois croix de fer… Je n’exagère pas, je sous-estime. On sous-estime les capacités de l’amour et les possibilités du corps, cerveau compris.

– Vous auriez un truc pour m’aider à y croire ?

– Plein. D’abord, pensez à ce que nous venons de dire, aux exemples que je vous ai donnés. Ensuite, allez en chercher d’autres, dans les livres, autour de vous, au hasard d’une balade. Voyez les gens qui ont surmonté des malheurs, échappé à des périls. Non pas pour les imiter, au contraire pour voir que chaque vie est unique, imprévisible, pleine de rebondissements.

– Ma vie est banale à pleurer.

– Parce que vous la jugez sur des critères télévisuels, publicitaires, qui vous font croire que l’existence est une partie de rigolade et qu’on peut vivre dans le luxe et les loisirs. Dès que vous êtes dans la comparaison, Nathalie, dès que vous vous évaluez par rapport à quelqu’un d’autre, vous prenez le risque de la souffrance et de la perte de confiance. La vie n’a aucun sens, la malchance ça existe, la chance aussi. La seule attitude que nous pouvons adopter est de marcher tant que nous pouvons, de chercher le beau et le bon, de lancer des bouteilles dans les directions qui nous intéressent, sans pour autant attendre trop des autres. Il n’y a aucun destin, il n’y a que le hasard. Et ça vaut le coup de le titiller. Personne n’écrit nos vies à l’avance. Personne ne sait où vont se produire les collisions, les rencontres, les catastrophes, les maladies, les opportunités… Mais tout est possible, jusqu’au bout.