Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.

 

3 juillet 2020

N'oublie pas que nous avons été belles

 

            Lily avait longtemps donné le change, fait moins que son âge, conservé un tempérament facétieux. Elle tenait à garder ses cheveux noirs, que la coiffeuse colorait et coupait dans un carré dégradé très XXIe siècle. Alors que Lily était née en 1929.

           À 85 ans, elle sortait encore avec ses copines, allait au théâtre, participait à des vernissages, déjeunait au restaurant… Elle était mère, grand-mère et arrière-grand-mère, mais ce triple statut ne prenait pas chez elle les proportions qu’il avait d’habitude chez les septua et octogénaires ; elle était femme avant tout et souhaitait le rester jusqu’au bout.

          Et puis, en 2017, alors qu’elle atteignait l’âge respectable de 88 ans, les choses avaient commencé à se dérégler. D’abord Jacques était mort. Son Jacques. Certes, il n’était que l’ombre de lui-même ces dernières années. Il ne l’accompagnait plus dans ses sorties, mais il était là quand elle rentrait. Il l’écoutait et même réagissait à ses propos. Jusqu’à ce que son cœur lâche un matin sans crier gare.

            Trois semaines après Jacques, c’est Marie-France, sa sœur, qui rendait les armes et abandonnait la partie.

           Ensuite, Lily était tombée. Elle s’était cassé le tibia et deux dents. À son âge, le tibia fracturé l’avait clouée au lit pendant deux mois et elle n’avait jamais retrouvé son assurance, marchant depuis avec une canne. Mais les deux dents cassées l’avaient davantage contrariée que la jambe, car elle avait zozoté pendant six mois, jusqu’à ce qu’elle se mette à porter un dentier. Un dentier, elle !…

            Enfin Lily avait déclenché un cancer, qui l’obligeait à de la chimiothérapie. Elle trouvait que ça faisait beaucoup. Elle ne parvenait pas à considérer ces soucis comme normaux à son âge, encore moins la chance que cela représentait de ne pas avoir souffert plus tôt de ces pertes et de ces maux. Elle estimait révoltant de ne plus pouvoir maintenir sa coiffure, ses sorties, ses rires.

            Le plus terrible fut peut-être de découvrir qu’elle n’intéressait plus personne. Certes, une aide à domicile venait tous les jours, les enfants passaient tous les week-ends et l’appelaient trois fois par semaine, mais ce n’était pas la vie, selon elle. Ce qui lui manquait, c’était le contact avec l’extérieur. Certes, plusieurs amies lui rendaient visite, mais ce n’était pas pareil, elles étaient condescendantes, coincées dans les fauteuils, et les voir ainsi l’attristait plus qu’autre chose.

            Alors chaque fois qu’elle s’en sentait la force, elle allait faire un tour à pied. Elle avançait à petits pas et s’appuyait sur sa canne. Quelle misère, pensait-elle. Et ma tête, je dois être affreuse. Un jour, elle tomba sur Mélanie, une ancienne responsable d’association culturelle, avec qui elle avait sympathisé ; elles avaient souvent été au théâtre ensemble. Mélanie marchait sans canne, mais elle était d’une maigreur effrayante, et sa peau était diaphane :

– Oh, Lily…

– Mélanie, oh…

            Elles restèrent quelques secondes immobiles, sidérées de ce qu’elles voyaient. Les premières larmes coulèrent en même temps sur leur peau de papier. Puis, maladroitement, parce qu’elles n’étaient pas stables sur leurs appuis, elles se serrèrent l’une contre l’autre. Et Lily entendit Mélanie murmurer à son oreille :

– N’oublie pas que nous avons été belles. 



 

26 juin 2020

L'appel de trop

 

       C’était la troisième fois que ce numéro l’appelait depuis le matin : +216 90 584 666. À deux reprises, il avait été coupé avant d’avoir pu entendre un mot. Cette fois, quelqu’un parla et la communication ne fut pas interrompue. Le problème, pour l’interlocutrice, est qu’il était alors très remonté.

– Monsieur Fitani ?

– Qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Est-ce que je vous demande votre nom ?

– Ici Soraya Batic, Monsieur. Je vous appelle au sujet de vos consommations téléphoniques.

– Eh bien mes consommations téléphoniques, elles seraient moins élevées si vous arrêtiez de m’emmerder ! Ça fait trois fois que vous m’appelez depuis ce matin.

– Cet appel ne vous coûtera rien, Monsieur. Et je ne crois pas vous avoir déjà parlé.

– Vous ne m’avez pas parlé, parce que quand j’ai décroché vous m’avez raccroché au nez !

– Ce doit être un problème technique. Je vous assure que je ne vous ai pas raccroché au nez.

– Votre parole n’a aucune valeur. Vous êtes des voleurs et des bonimenteurs !

– Excusez-moi si nous vous avons offensé.

– Vous m’offensez maintenant ! Vous me harcelez. Vous violez ma vie privée. Vous êtes la plaie de l’humanité et on devrait vous exterminer !

Il y eut un blanc, mais l’appelante resta en ligne :

– Puis-je vous exposer l’objet de mon appel ?

– Non, vous ne pouvez pas ! Vous allez me laisser tranquille. Et non seulement vous n’allez jamais me rappeler, mais en plus vous allez changer de métier. Dès maintenant, démissionnez, quittez ces forges de l’enfer ! Même si vous n’avez pas d’autre boulot pour l’instant et des enfants à nourrir. Non seulement vous détruisez la vie des gens, mais en plus vous détruisez la vôtre.

Il y eut de nouveau un blanc, qui n’était pas un silence, car on entendait d’autres voix de téléprospectrices dans les boxes voisins. Il reprit :

– Je suis brutal, excusez-moi. Mais comprenez ce que ça fait, de subir ce genre d’appels chaque jour, parce que vous êtes vieux et vulnérable, donc facilement manipulable. Imaginez des coups de téléphone quotidiens, sur votre téléphone fixe et sur votre mobile, qui vous perturbent dans votre sommeil, votre lecture, votre film, vos pensées. Et même s’il n’y en avait pas trois par jour mais un par mois, de quel droit pénètre-t-on dans la vie des gens pour leur faire croire qu’ils sont des bons à rien s’ils ne finissent pas par acheter un bien ou un service dont ils n’ont pas besoin? Qu’est-ce que c’est que ces manières ?

Il y eut un encore un blanc, avec une respiration plus forte, lui sembla-t-il. Alors la correspondante dit :

– Je vais vous laisser, Monsieur. Excusez-moi de vous avoir dérangé. Et puis… je crois que vous avez raison. Je vais suivre votre conseil.

– Félicitations, Madame. C’est une bonne décision que vous prenez. Vous en serez récompensée, soyez-en sûre. Vos enfants seront fiers de vous et vous trouverez autre chose. Ce ne sont pas les boulots difficiles qui manquent. Vous en trouverez un aussi mal payé où vous rendrez service, et ça changera tout. Vous ne contribuerez pas à la maladie du monde, mais à sa guérison. Vous serez une belle personne et vous ferez le bien autour de vous. Je vous fais confiance. Au revoir, Madame.

Quelques secondes passèrent.

– Au revoir, Monsieur.

Il coupa la communication. 

 



19 juin 2020

Violence manifeste

 

         Selim tenait son bistrot avenue Parmentier, dans le 11e arrondissement de Paris. Il avait repris l'établissement à la mort de son ancien patron, en 2010. Son ancien patron était un Arménien, alors que lui était Turc. Il était arrivé en France à 25 ans, juste avant l'an 2000, et avait trouvé cet emploi de serveur, à mi-temps d'abord, puis à temps complet, quand des problèmes de santé vinrent empêcher le vieil Abgar de faire tourner son débit de boissons. Leur travail en commun n'avait posé aucun problème.

– C'est le miracle de la France, répétait Abgar. Les ennemis là-bas peuvent être amis ici.

– Tu es un homme bon, disait Selim. Je te dois beaucoup.

            Il était devenu un fils pour le vieil homme, qu'il avait assisté jusqu'à la fin, celui-ci lui faisant jurer qu'il reprendrait le bistrot fondé par le grand-père de l'Arménien entre les deux guerres mondiales.

– C'est important, un petit bar. Pas cher, où les gens trouvent le temps. Tu les laisses tranquilles, ils ont leurs souffrances. Tu te souviens de la formule ?

– Oui : « au café, un nuage de fumée se dépose ; au café, y'a l'malheur et l'bonheur qui s'reposent ».

            Ces deux vers d'un poète inconnu parlaient au vieil Abgar, qui en avait fait la devise de son bistrot. La cigarette avait été reléguée à l'extérieur, mais la fumée restait là. Celle du percolateur, des vapeurs d'eau et d'alcool, des songes et des pensées.

            Le cancer avait emporté Abgar, qui, à 72 ans, s'était vu partir sans se plaindre.

– Normal, on doit mourir.

            Selim avait continué seul. Comme avant, mais c'était pas pareil. Les fumées avaient moins de saveurs. Et le malheur, parfois, oubliait de se reposer. Il avait gardé le nom donné par Abgar – Le soleil levant – et tenu bon. Il avait créé une formule pour un véritable petit-déjeuner, instauré une « happy hour » avant la fermeture à 20 heures. Il s'était même mis à cuisiner un plat chaque jour, pour pouvoir servir un déjeuner à une trentaine de personnes chaque midi, sauf le samedi. Il n'avait pas les moyens d'embaucher un second, mais en s'organisant bien il arrivait à tout mener de front. Il travaillait six jours sur sept, de 7 heures du matin à 8 heures du soir.

            Et puis, à partir de 2016, l'atmosphère dans le pays avait changé. Même les attentats islamistes de 2015 qui avaient endeuillé le quartier n'avaient pas cassé la douceur de vivre à la française. C'est un an plus tard que commencèrent les manifestations systématiques et violentes qui allaient fracturer le pays en multiples corporations, chacune ne se souciant plus que de montrer sa « colère » et son « indignation ». Ne pas maitriser sa colère, faire payer aux autres son ressentiment, se croire le plus malheureux du monde, c'était le pire des défauts, selon Selim. Il savait les dégâts que ça faisait, la colère, sa famille en avait assez souffert.

            Le premier signe de cette valorisation de la colère apparut pendant le mouvement appelé « Nuit debout ». Au printemps 2016, certains des jeunes qui s'opposaient à la « loi Travail » en s'asseyant par terre pendant des jours – si le nom du mouvement était trompeur, au moins le message était clair – se levèrent pour casser des banques, des entreprises, des voitures, des têtes qui ne pensaient pas comme les leurs. Ils voulurent même détruire les équipements de la place de la République, pour bâtir « en dur » et s'installer « durablement ». Pendant ces mois d'avril et mai 2016, où le grand mot était « la convergence des luttes », les rues du quartier avaient souvent été ou bouchées ou désertées, perturbant notablement la fréquentation du bistrot de Selim.

            Le 1er mai 2018, 1200 « blacks blocs », après s'être fait la main un an plus tôt en blessant grièvement six policiers, prirent la tête d'une manifestation syndicale de 20 000 personnes, saccagèrent 29 commerces et 10 voitures, incendièrent un Mac Donald et un garage Renault, puis brûlèrent encore six voitures. Selim, qui comme l'année précédente avait dû fermer son bar, fut effrayé de l'état de son quartier quand il rentra chez lui le soir. Il fut encore très étonné en entendant à la radio le lendemain des journalistes et des hommes politiques affirmer qu'il fallait comprendre « ces mouvements d'humeur qui peuvent s'expliquer par le contexte ».

– Mais on est bien, en France, qu'est-ce qu'ils veulent de plus ? osait timidement Selim en répondant aux habitués de son comptoir qui commentaient les événements.

            Ces prémices n'étaient rien comparé à ce qui allait se mettre en place à partir du 17 novembre 2018. À partir de ce jour-là, il n'y eut quasiment plus un seul samedi sans manifestations violentes à Paris, quand ce n'était pas dans tout le pays.

            Le mouvement dit des Gilets jaunes fit entrer la violence dans la vie hebdomadaire des Français. Non contents de bloquer les voies de circulation et d'empêcher les gens d'aller et venir, les manifestants, dès l'acte II – était-ce une pièce de théâtre ? – montèrent des barricades, dépavèrent les rues, brisèrent des abribus et des commerces ; la vitrine, les glaces et les fauteuils du coiffeur voisin de Selim furent fracassés sans qu'il comprît ce qui lui arrivait. Le samedi suivant, acte III, l'Arc de Triomphe fut vandalisé ; l'oncle de Selim l'appela d'Istanbul pour lui demander comment une telle infamie avait été possible. Le même jour, de charmants individus de la Haute-Loire tentaient de « griller comme des poulets » le préfet et ses collaborateurs en les empêchant de sortir de la préfecture qu'ils avaient incendiée.

            Chaque samedi apportait son lot de violences. La nouvelle année ne fit pas retomber le mouvement, qui continua à se durcir, fort du soutien de 75 % des Français, de 99 % des journalistes et des intellectuels au 1er janvier 2019. Lors de l'acte 8 – une pièce qui dépasse 5 actes, c'est un peu long, non ? –, la porte du porte-parole du gouvernement fut défoncée par un engin de chantier. Les jaunes voulaient mettre sa tête sur une pique, à côté de celle du Président. Lors de l'acte 18, le 16 mars 2019, 216 commerces furent dégradés, 79 incendiés, 27 pillés.

            Les manifestations revenaient, tous les samedis. Et tous les samedis, Selim et ses voisins du 11e arrondissement étaient obligés de fermer à partir de 11 heures. Selim avait même été obligé d'investir dans un volet métallique pour protéger sa devanture, une dépense de 1000 € dont il se serait bien passé. Il ne parlait pas bien, mais il savait compter. Sur les 33 samedis entre le 17 novembre 2018 et le 30 juin 2019, il avait pu en travailler normalement 4. En prenant son chiffre d'affaires de l'année précédente comme référence, la moyenne de ses pertes était de 250 € par samedi. 250 € X 29, cela faisait 7250 € que lui supprimaient les gilets jaunes. Soit près de 4 mois du salaire qu'il s'accordait.

            Il trouvait un peu fort que le Président ait lâché des milliards en moins d'un mois pour augmenter les salaires et donner une prime à ceux qui empêchaient les commerçants et artisans de travailler. Selim s'y connaissait en pauvres et il pouvait l'affirmer : l'immense majorité des gilets jaunes n'était pas des pauvres, mais au contraire des retraités et salariés assuré d'un revenu décent. Surtout quand ils habitaient en province. Ils le disaient eux-mêmes d'ailleurs, ils suffisaient de les écouter. Pendant tous ces samedis où ils défilèrent devant chez lui, Selim avait eu le temps de les entendre. Ils voulaient plus de pouvoir d'achat, plus de reconnaissance, et accessoirement la mort du Président. C'était quoi, la reconnaissance ? Plus d'avantages et quelques quarts d'heure de gloire télévisuelle ? Est-ce que Selim avait besoin de reconnaissance, lui ? Il lui semblait que la plupart des gens vivaient sans reconnaissance et ne s'en portaient pas plus mal.

            L'automne 2019 avait été un peu plus calme, mais c'était pour mieux préparer le « mouvement contre la réforme des retraites », qui paralysa la capitale française du 5 décembre 2019 au 27 janvier 2020 (au 20 février pour les manifestations). C'est simple : à cause des grévistes de la RATP et de la SNCF – salariés bénéficiant du statut le plus favorable au monde – les Franciliens ne pouvaient plus se déplacer. Selim perdit le tiers de ses clients, même en semaine. Là encore, l'opinion publique affirma son « soutien » ou sa « sympathie » à plus de 50 %, du début à la fin de mouvement. Les manifestants cassèrent moins que les gilets jaunes, mais la violence des propos dans les cortèges étonna Selim : « Macron, on aura ta peau », « Faut tous les descendre », « Si on casse pas on n'est pas entendu », « Le gouvernement est violent, c'est normal qu'on soit violent ». Les manifestants bénéficiaient d'un bon salaire, de plus de dix semaines de congés annuels, d'une super retraite, de « récupérations » dont le concept même sidérait Selim ; peu leur importait la situation des non-salariés, sans parler des étrangers ; ils ne voulaient pas partager le gâteau.

            Ce n'était pas la fin du monde, mais ça se mit à y ressembler quand arriva l'impensable : le monde justement s'arrêta de lui-même parce que soudain on jugea que c'était mieux ainsi. Que les pays ayant moins que les autres cédé à la folie du confinement aient un pourcentage de morts moins élevé que la France (Iran, Brésil, États-Unis, Allemagne…) n'empêcha pas les Français de se barricader chez eux pendant deux mois puis de ne sortir qu'en s'évitant les uns les autres pendant encore un mois. Par la force des choses, Selim perdit 100 % de son chiffre d'affaires. Pendant ces trois mois, il obtint certes 1500 € d'aide mensuelle – qu'il rechignait à demander mais le comptable avait insisté –, ce qui ne couvrait même pas son loyer. Comme il était fourmi, il put tenir le coup en piochant dans ses maigres économies. Mais les efforts de plusieurs années de travail fondaient à vue d'œil.

            Le 2 juin, il put rouvrir sa minuscule terrasse. Ce n'était pas grand-chose, mais quel bonheur de pouvoir remettre en marche le percolateur et la pompe à bière pour servir des hommes et des femmes qui avaient besoin de souffler un moment. Comment pouvait-on envisager de vivre « sans contacts » ? Aucune espèce vivante ne peut survivre ainsi. En raison des distances qu'on lui imposait entre les tables, il ne pouvait servir plus de 4 clients. C'était déjà ça.

            Pourtant, dès la levée partielle du confinement, les manifestations violentes reprirent de plus belle. Comme il était prévisible, les soignants héroïsés demandèrent le prix de leur héroïsation. Ils avaient gagné d'avance, mais visiblement ça ne leur suffisait pas et ils manifestèrent. Le 16 juin, jets de projectiles, incendies de voiture, destruction de mobilier urbain recommencèrent.. Le journal L'Express parla d'ailleurs d'une menace de « gilet-jaunisation » du mouvement des soignants. Les leaders de celui-ci eurent beau jeu de dire qu'ils n'étaient pour rien dans les violences commises, ils savaient qu'ils offraient une aubaine à tous les colériques du pays, qui ne se privèrent pas.

            Pour Selim, le coup de grâce fut donné par les manifestations contre la supposée violence policière. Elles étaient parties de la mort révoltante d'un homme de couleur aux États-Unis, étouffé par un « bad cop ». Alors que les situations n'étaient pas comparables, certains avaient pris, en France, ce prétexte pour organiser des manifestations à la fois contre le racisme et contre la violence policière, remettant en lumière la mort, bien différente, d'un autre homme de couleur, en région parisienne, après son interpellation par les forces de l'ordre quatre ans plus tôt. Il n'en fallut pas plus pour dénigrer la police française, accusée en permanence depuis les exactions et la starisation des gilets jaunes. En entendant certains de ses clients déblatérer en sirotant leur café, Selim avait vu comment une bonne partie de l'opinion française s'était petit à petit mise à croire que les violences des gilets jaunes étaient la conséquence des violences policières. Comme si la police française avait l'habitude de matraquer et de mitrailler la population. Il avait au contraire vu de ses yeux des manifestants lancer des boules de pétanque contre des CRS, ainsi que des hommes qui avaient réussi à isoler un policier lui asséner en pleine tête un coup de batte de base-ball qui l'avait assommé d'un seul coup, en lui fracassant le visage. Les accusations de violence policière recommençaient avec les soignants : les gens s'excitaient parce qu'une infirmière avait été interpelée brutalement (pléonasme). La télé avait pourtant été obligée de montrer quelques heures plus tard – pas avant pour laisser monter le drame – que cette brave femme avait jeté divers projectiles peu sympathiques contre ceux qui pourtant ne faisaient que protéger la manifestation.

            Selim comprit que c'était perdu. Les Français banalisaient la violence, et les policiers ne pouvaient plus exercer leur métier, car on inversait cause et conséquence en les transformant en agresseurs. Alors que, il pouvait témoigner, il avait été protégé par la police française, et toujours bien traité chaque fois qu'il avait eu affaire à elle.

            Le 15 juin, l'autorisation de réouverture complète des cafés et restaurants avait était donnée, mais cela ne changeait rien. Travailleur dépendant de la fluidité des relations économiques et sociales, Selim ne pouvait plus exercer son métier dans la capitale de la France. Il tiendrait l'été où l'on pouvait espérer une dernière parenthèse pacifique, mais en septembre il s'en irait car il savait que son quartier serait à feu et à sang durant tout l'automne, au moins. Les Français ne voulaient plus avancer ensemble, ils ne pensaient chacun qu'à défendre des intérêts particuliers, à en découdre avec les flics et les institutions.

            Le dimanche 21 juin 2020, Selim acheta un bouquet de roses blanches et se rendit au cimetière de Belleville. Il foula les allées de terre jusqu'à la tombe d'Abgar Bagharian ; au moment de sa mort, des cousins lui avaient fait une place dans le caveau familial. Selim posa le bouquet sur la dalle de pierre que mousses et lichens attaquaient, puis il s'agenouilla.

– Je vais partir Abgar, excuse-moi. J'ai tenu 10 ans après ta mort, mais les quatre dernières années ont été difficiles et maintenant je ne peux plus. On ne peut plus travailler à Paris. Il y a tout le temps des manifestations, des grèves et des violences. Alors je vais rentrer au pays. Nous avons Erdogan, la répression, les réfugiés syriens, le problème kurde, mais les Turcs ont encore envie de construire dans le monde tel qu'il est, sans se plaindre et ressasser le passé en permanence. Je vais fermer « Le soleil levant » de l'avenue Parmentier. Mais pour ne pas trahir la promesse que je t'ai faite, je vais ouvrir « Le soleil levant » à Istanbul. J'ai déjà l'emplacement, un cousin s'occupe de préparer le terrain. Et tu sais quoi ? Sous le soleil levant, j'inscrirais : « En souvenir d'Abgar, mon cher patron arménien ». Ça déplaira à certains, j'en ai conscience, mais j'assumerai. Ce sera ma manière à moi de travailler au rapprochement des peuples. Grâce à toi.

            Les mains jointes, pouces sur le menton et index entre les yeux, il se recueillit en silence. Au bout d'un moment, il se remit debout, se pencha pour replacer le bouquet, regarda une dernière fois la tombe et le nom d'Abgar Bagharian, puis se dirigea vers la sortie du cimetière. Il regarda le ciel : il y avait du bleu, mais des nuages noirs et jaunes menaçaient.



 

12 juin 2020

Sciences de la vie et de la terre

 

         – Je ne peux pas être votre prof de S.V.T. et porter ce masque, affirma Catherine Bellus en sortant l'objet de son cartable, au début de son cours post-confinement. Quelqu'un peut me dire pourquoi ?

            15 paires d'yeux la regardèrent d'un air morne.

– Allez ! Pourquoi y a-t-il incompatibilité entre ce masque que je tiens dans mes doigts et ma fonction ?

            Un bras soutenu par une main se leva :

– Mounir ?

– Parce que vous vous la pétez ?

            Rires, étouffés mais joyeux.

– C'est élégamment formulé. Non, je n'ai pas l'impression de satisfaire mon orgueil ou ma vanité en refusant de porter ce masque. Déborah, oui ?

– Parce que c'est pas obligatoire ?

– Tu as raison, ce n'est pas obligatoire à partir du moment où nous pouvons respecter la distanciation d'au moins un mètre entre nous dans la salle de classe, ce qui est le cas. Mais ce n'est pas la raison de l'incompatibilité. Pensez à la matière que j'enseigne.

            Les yeux roulèrent, les têtes oscillèrent et les corps reculèrent. Elle avait dit « Pensez », l'effort paraissait insurmontable. Un éclair, pourtant, fournit l'énergie nécessaire à Anastasia pour s'exclamer :

– Parce que c'est pas scientifique !

– On progresse. Qu'est-ce qui n'est pas scientifique ?

– Ben, on n'est pas sûr que le masque protège du virus.

– Exact. L'Organisation Mondiale de la Santé ne recommande le port du masque que pour les personnes qui présentent des symptômes ou qui s'occupent des malades. Voici ce que disait le chef des épidémies de l'OMS le 30 mars 2020 : « Il n'y a aucune preuve spécifique suggérant que le port de masques par la population de masse présente un avantage particulier. En fait, certaines preuves suggèrent le contraire ».

– Mdame !

– Alexis ?

– Le problème, c'est si on se touche le visage en l'enlevant ou en le mettant. Ou qu'on le change pas assez souvent, ou que quand on l'enlève on le met pas assez vite à la poubelle.

– Exact. Djebril ?

– Y'a différents masques. Les plus efficaces, c'est les FFP2.

– Exact. Ces masques FFP2 filtrent environ 94 % des particules de 0,6 micromètre (0,0006 millimètre). Ils empêchent donc d'entrer en contact avec des postillons ou des gouttelettes éventuellement porteuses du coronavirus, ainsi qu'avec l'aérosol, c'est-à-dire le résidu sec après l'évaporation des gouttelettes.

– Mais c'est pas ces masques-là qu'on a, nous, la population.

– En effet. Voici maintenant ce que disait le professeur de médecine italien, Stefano Montanari, quarante années d’expérience. Selon lui, les mesures barrières sont aussi inefficaces que, je cite, « un grillage en bois contre les moustiques… Non seulement les masques, les gants et le confinement ne servent à rien contre l’épidémie, mais il n’y aura jamais de vaccin… À quoi bon porter des gants qui sont un véritable foyer de virus, alors que notre peau est intelligente ? Quant au masque, si celui qui le porte est contaminé, il devra le changer toutes les deux ou trois minutes, sinon cela ne servirait à rien… ».

– Vous inventez pas, là, M'dame, pour vous faire mousser ?

            Rires, étouffés mais joyeux.

– Non Mounir. Pas plus que je ne me la pète je ne me mousse. Du moins pas en vous assénant de fausses informations. Justement, Anastasia nous a dit que je ne portais pas le masque parce que ce n'était pas scientifique. Qu'est-ce qu'une démarche scientifique ?

            Deux matheux levèrent la main.

– Kim ?

– Une démarche scientifique, c'est partir d'observations, les confronter avec d'autres observations, et en tirer des conclusions, ou des indications.

– Excellente définition. Simple et Juste. Moussa ?

– La démarche scientifique, c'est la quête de la connaissance, en recherchant les preuves qui vont confirmer ou infirmer une hypothèse.

– Excellent également. Les deux définitions se complètent. Donc, nous avons vu que selon deux scientifiques au moins, le port du masque ne prémunissait pas contre le virus. D'autres affirment le contraire. Nous essayerons de creuser ce point, pour augmenter nos observations et donc être plus sûrs de nos déductions. Mais pour l'instant avançons. Il y a deux autres constats, scientifiques eux aussi, qui m'amènent à ne pas porter ce masque devant vous.

            Ils semblaient réveillés. Sans doute par le mélange de jeu, de raisonnement et d'opposition à la norme qu'elle leur proposait. Elle choisit parmi trois bras celui appartenant à une élève qui ne s'était pas exprimée jusque-là :

– Juliette ?

– Il y a peu de chance que le corona soit présent dans la classe et au lycée. Donc se protéger contre quelque chose qui n'existe pas, ce n'est pas scientifique. Ce n'est même pas logique.

– C'est débile !

– Plutôt que débile, Baptise, comment dirait Camus ?

– Absurde ! lança Anastasia.

– Voilà. Juliette a raison. Il y a fort peu de chances, en effet, que, ce 10 juin, le virus soit présent dans notre lycée de Toulouse. Pourquoi ?

            Quatre doigts se levèrent, qu'elle désigna l'un après l'autre :

– On n'           est pas une région touchée.

– Y'a presque plus de cas en France.

– Ma tante travaille à Rangueuil : elle m'a dit que l'hôpital a jamais été aussi calme que pendant le confinement. Ils avaient plein de lits vides et de médecins qui s'ennuyaient.

– Des cousins et des oncles et tantes sont venus à la maison, dimanche pour un anniversaire, on était 18. Eh ben aucun de nous connaissait une seule personne qui avait eu le CoVid.

            La prof reprit la parole :

– Vos observations, que nous étayerons avec des statistiques émanant de l'Institut Pasteur, de l'Agence Régionale de Santé ou de l'INSEE par exemple, semblent montrer qu'en effet le risque est très faible d'une présence du virus dans l'établissement. Nous avons donc deux raisons scientifiques de ne pas porter le masque : son efficacité douteuse, l'absence du danger contre lequel nous devrions nous défendre. Il y en a une troisième. Qui a une idée ?

            Certains se tortillèrent, d'autres restèrent immobiles, mais les quinze réfléchissaient, elle le voyait sur leur visage. C'était beau ! Elle regrettait qu'ils ne soient pas là tous les trente.

 – Alors ? Pensez à l'âge.

            Aussitôt, la moitié des mains se levèrent, mais Clémence ne put se retenir :

– On est jeunes et y'a que les vieux qui meurent !

– Y'a une fille de 16 ans qui est morte.

– C'est la seule, c'était une exception, elle avait pris des trucs qu'il fallait pas.

– Oui, mais on peut transmettre la maladie.

– Non.

– Si.

            – Bien, dit la prof après que chacun se fût exprimé. On voit ici qu'il va nous falloir des mesures plus précises pour étayer notre avis. Pensez à ça : la science, c'est avant tout la modestie. C'est tâtonner, se tromper, recommencer, prendre un autre angle, élargir sa base.

Sur cette question de l'âge, je vous transmets les informations suivantes : parmi les morts du CoVid en France entre mi-mars et fin avril, 0 % avaient moins de 16 ans, 1 % moins de 45 ans, 9 % moins de 65 ans.L'âge moyen des personnes décédées en France était de 81,2 ans. Le virus touche donc très peu les jeunes.L'âge est un facteur aggravant pour deux raisons semble-t-il : plus on vieillit, plus on est faibles et plus on a de pathologies (on parle d'immunosénescence). De plus, les récepteurs à la surface des cellules auxquels s'accroche le virus pour entrer dans la cellule seraient plus présents chez les personnes âgées.

            Djebril leva la main et sur un signe de la prof s'exprima :

– Donc, moi j'ai 17 ans, j'ai 1 chance sur 100 de mourir du corona ?

– Vous m'avez tous entendue. Est-ce que Djebril a raison ?

            Des bras allaient se lever, puis s'arrêtèrent. Il y avait de l'hésitation dans l'air. Kim soudain tendit une main bien haut.

– Kim ?

– Le pourcentage, c'est pas sur la population, c'est sur le nombre de morts liées au CoVid. Donc, ça fait très peu.

– Bravo. Prenons le chiffre actuel, environ 29 000 morts en France liés au CoVid. Si 1 % a moins de 45 ans, combien cela fait ? Moussa ?

– 290. Et pour les moins de 16 ans, 0 % ça fait 0.

– Ouais, même si on a 18 ans, on est quand même plus proche de 16 que de 45. On risque rien, ponctua Baptiste.

– En effet Baptiste, vous ne risquez rien si vous n'avez pas de problèmes de santé particuliers type obésité, hypertension ou diabète. La plupart des décès liés aux CoVid des personnes de moins de 65 ans s'expliquent par ce qu'on appelle la comorbidité, c'est-à-dire que ces personnes ne seraient pas mortes si elle n'avaient souffert que du CoVid.

            Profitant d'un léger relâchement, la prof en profita pour vérifier les notions de pourcentages et de proportionnalités :

– Exercice subsidiaire : quel pays est le plus touché par le coronavirus : celui qui a 30 000 morts sur 67 millions ou celui qui en a 115 000 sur 330 millions ?

            Les cerveaux moulinèrent, puis les bras se levèrent.

– Olga ?

– Le premier pays est plus touché que le deuxième : il a à peu près quatre fois moins de morts, mais il a à peu près 5 fois moins d'habitants.

– Exact. Et si l'on veut les pourcentages précis, quel est la formule ?

– Valeur partielle sur valeur totale, multipliée par 100. Ici 30 000 sur 67 millions, X 100. Et 115 000 sur 330 millions, X 100.

– Excellent. Et quels sont ces deux pays ?

– Tous les doigts se levèrent.

– Mathias ?

– La France et les États-Unis.

– Exact.

– Mais, Mdame, on nous raconte que des salamalecs, alors ! s'exclama Mounir.

            Il y eut des rires, mais la classe partageait son indignation.

– On peut facilement se faire manipuler par les médias, ou par ceux qui ne donnent qu'une partie de la vérité. Réfléchissez quand vous entendez quelque chose, mettez en perspective. Comparez, corrélez. On pourra revenir là-dessus si vous voulez.

            Le brouhaha dura quelques minutes, puis la voix de Djebril émergea :

– Et la contagion ? On entend tout et son contraire là-dessus !

            La professeure reprit le fil de la discussion.

– Les premières observations en Chine, en Corée, en Italie, début mars, montraient déjà que la maladie ne se transmettait pas par les enfants. Mais il a fallu du temps pour qu'on le mesure, plus encore pour qu'on l'admette. Je vous soumets les résultats de deux études parmi d'autres : une de Santé Publique France, bizarrement parue dans une revue américaine mais dévoilée par la chaîne LCI, a montré qu'un enfant de 9 ans, testé positif en Haute-Savoie (aucun symptôme), en contact avec 3 écoles plus une école de ski dans les 15 jours précédant, au total 172 personnes, en a contaminé… 0. Même pas ses deux frères.

Une autre étude, de la Société française de pédiatrie, menée en Île-de-France par 27 pédiatres du 14 avril au 12 mai prouve que les enfants sont « de tout petits contaminateurs ». Les tests sérologiques ont en effet montré que 10 % des enfants d'Île-de-France, région la plus touchée, ont eu le nouveau coronavirus. Seuls 1,8 % avait un test PCR positif lorsqu'ils ont été dépistés. « Mais, je cite le professeur Cohen, responsable de l'étude, en regardant ce dernier chiffre de plus près, on a été réellement surpris de voir que seul 0,6 % était contagieux ». Il précise qu'aucun de ces enfants n'est mort, aucun n'a dû être réanimé, aucun n'a eu de symptômes graves, ce qui confirme notre observation précédente.

– Donc on ne risque pas de transmettre le virus à nos parents ? questionna Juliette.

– Enfants de 16-17 ans vivant en bonne santé à Toulouse, en effet, vous ne risquez pas de transmettre le virus à vos parents.

– En plus, nos parents, ils ont moins de 50 ans, donc même si on leur transmettait, ils risqueraient presque rien eux non plus, affirma Déborah.

– Moi, mon père il a 55 !

– Ma mère a 53 !

            Il y eut des rires et des plaisanteries, bienvenues après ce moment de concentration.

– Donc vous avez compris que je ne peux pas vous enseigner les sciences et avoir un comportement guidé par la peur et l'instinct grégaire. Quelqu'un voit-il d'autres raisons scientifiques à l'inutilité du masque ?

            Tess, qui ne s'était pas encore exprimée, demanda la parole :

– Le masque empêche de respirer. J'ai une tante, qui doit le porter toute la journée dans son travail, le soir elle a très mal à la tête et elle se couche à 8 heures.

– Oui, moi aussi, renchérit Louna, ma mère, quand elle rentre, elle en peut plus. D'ailleurs à son travail elle le baisse en dessous de son nez discrètement, sans ça elle tomberait dans les pommes.

– Voilà, deux remarques intéressantes, nota l'enseignante. À partir de constatations empiriques, vous découvrez un aspect du port du masque passé sous silence jusque-là. Essayez de voir dans les prochains jours si ce phénomène est observé ailleurs et relayé. Anastasia ?

– Il y a aussi le problème des déchets. On voit des masques jetés un peu partout. C'est sale, en plus c'est mauvais pour l'environnement. Ils ne sont pas biodégradables.

– Exact. Les services de nettoyage et de traitement des déchets sont très embêtés. Sans parler du gaspillage que cela représente. Baptiste ?

– Moi, j'ai lu hier un truc qui m'a bien fait marrer…

– … une information qui m'a interpelé, oui ?

– Eh ben, les masques, les entreprises elles arrivent plus à les vendre. On en a trop fabriqués ! En France, il y en a déjà 100 millions en trop ! Quand je pense à la comédie que les gens ont fait pour en avoir… Et maintenant, en plus, ça sert à rien !… Trop drôle.

– Drôle et tragique. Tragi-comique, pourrait-on dire. Mais ta remarque est intéressante. Elle montre l'affolement général qui s'est emparé de la planète et qui a conduit tout le monde à produire des masques en urgence sans penser à moyen terme.

            Bon, allez, on va enchaîner.

– Attendez, M'dame ! lança Mounir. J'ai une question, s'il vous plait : vous avez pas peur de vous faire virer, si on cafte ce que vous nous avez dit, que le masque c'est pas nécessaire et tout ?…

– Au contraire, je serais contente que vous repreniez et poursuiviez nos échanges. Nous essayons de réfléchir ensemble à partir de faits, d'aller au-delà de la peur et des proclamations de l'opinion. Continuez. Parlez, renforcez votre jugement et votre argumentation au contact des autres.

Je vais vous dire une chose : rien n'est plus important que de savoir changer d'avis, signe que l'on sait entendre des arguments et tirer profit d'une observation. Il n'y a pas de progrès personnel et collectif sans la reconnaissance d'une erreur quand elle est manifeste. Surtout à votre âge : avoir des avis arrêtés à 17 ans, c'est se condamner à la bêtise. Vous devez changer d'avis comme de chemise.

            Ce conseil iconoclaste entraîna des regards mi-dubitatifs mi-respectueux, assortis d'un silence. Sentant qu'ils étaient en disponibilité pour écouter encore un peu, l'enseignante poussa le raisonnement :

– le physicien Étienne Klein, qui reprend ce qui a été mis en lumière par deux psychologues américains, dévoile un paradoxe : d'une part l'ignorance donne davantage confiance en soi que la connaissance ; d'autre part il faut être compétent pour se rendre compte de son incompétence. En effet, c'est en travaillant sur un sujet, en s'informant, en adoptant une démarche scientifique, que l'on comprend qu'une question est plus complexe qu'on l'avait imaginée et que l'on perd un peu de son assurance. Assurance qu'on retrouve ensuite, associée à la prudence, à mesure qu'on acquiert de la compétence.

            Djebril leva la main et fut autorisé à parler :

– Qui c'est qu'il faut croire, alors ?

– À mon avis, deux critères sont importants : l'expérience – ceux qui ont des années de pratique d'un métier ou d'une discipline – et la prudence, ou la modestie.

– Madame, je connais un proverbe qui va bien, là ! s'exclama Tess, attendant toutefois le feu vert pour le déclamer.

– S'il est adapté, vas-y.

– « Celui qui parle ne sait pas, celui qui sait ne parle pas ».

– Tu te souviens de qui il est ?

– Un Chinois ?

– Oui, Lao-Tseu, un sage de l'Antiquité.

– Oui, mais M'dame, intervint Mounir, si ceux qui savent ne parlent pas, alors y'a que les crétins qui la ramènent et on entend des conneries toute la journée ?

            Éclat de rire général.

– J'ai bien peur que sur les réseaux sociaux et à la télé tu aies raison, Mounir. Mais il y a aussi l'école, vos familles, des gens autour de vous, les livres, les journaux, le cinéma… Il y a de nombreux endroits où des personnes compétentes disent des choses justes, de différentes manières. Pensez à l'expérience et à la prudence : alors vous aurez l'intelligence et vous développerez la vôtre.

– Cool, Mdame, je me sens presque intelligent ce matin.

            Catherine Bellus n'avait pas l'émotion facile, mais elle fut touchée par ce compliment qui n'en était pas un. Ce matin, elle avait fait un peu plus que son boulot, et c'était bon.  



 

5 juin 2020

Au milieu des ordures

 

         Ce matin-là, Abdoulaye, Bamako et Francis étaient de la même tournée. Abdoulaye s'appelait Abdoulaye parce qu'il était Sénégalais, Bamako s'appelait Bamako parce qu'il était de Bamako, Francis s'appelait Francis parce qu'il était de Pantin.

            Ils poussaient leur charrette jusqu'au secteur qui leur avait était attribué autour du carrefour Rue de Rennes Boulevard du Montparnasse, à Paris. Ils devaient opérer à trois dans ce quartier dense et actif où il fallait agir vite pendant les heures un peu plus creuses du milieu de journée. Malgré l'apparition des balayeuses-laveuses, l'intervention manuelle des agents restait indispensable dans de nombreux quartiers encombrés de voitures en stationnement, de piétons, de mobilier urbain.

            Le nettoyage de la voirie, comme le ramassage des ordures, n'était pas un boulot dont il était facile d'être fier. Généralement, quand quelqu'un voulait connaître leur métier, les agents répondaient :

– Je travaille à la Ville de Paris.

            Ou à la Ville de Lyon, de Nantes, de Trifouillis. Il n'empêche, avec les primes, le taf ramenait 1500 € nets par mois pour 35 heures par semaine et 10 semaines de congés par an. Autant dire un excellent rapport temps-revenu, surtout quand on venait du bâtiment ou de l'étranger (en théorie, la fonction publique française était réservée aux Français, mais il y avait des exceptions, dans la territoriale notamment).

            La place attirait donc pas mal de monde. D'autant que, contrairement à ce qu'on pourrait penser, balayer, aspirer et arroser n'était pas si pénible. Du moins quand on n'était pas obligé de porter ces saloperies de masques, qui sentaient le carton pourri et empêchaient  de respirer.

– Tu vois, disait Francis à Bamako, ce serait parfait si on n'était pas à Paris.

– Tu veux dire, à cause de la population ?

– À cause des endroits craignos, et qu'on doit nettoyer les coins des drogués, des SDF, ou des réfugiés.

– C'est sûr que c'est dangereux.

– C'est dangereux et c'est triste. Toute cette misère, cette saleté…

            Bamako, ce qui le gênait, c'était surtout le trafic, le bruit, la nervosité ambiante. Il ne connaissait pas de gens moins cools que les Parisiens. Toujours à s'énerver, à se croire débordés, à se dire pressés. Et désagréables avec ça. De l'arrogance, tout le temps. Et quand politesse il y avait, elle était souvent fausse. C'est à Paris qu'il avait découvert qu'un mauvais sourire pouvait être pire que l'absence de sourire.

            Abdoulaye constatait lui que le nombre de piétons, de trottinettes et  de deux roues qui se faufilaient entre les véhicules ne faiblissait pas. Maintenant que les gens commençaient à sortir de nouveau après deux mois d'enfermement, les imprudences recommençaient. Elles émanaient pour moitié d'inconscients, qui ne se rendaient pas compte de ce qu'ils risquaient, pour moitié de criminels, qui se fichaient des conséquences de leurs actes : obliger une voiture à piler, provoquer un carambolage en chaîne, effrayer ou blesser conducteurs et passants n'était pas leur problème.

            Une nouveauté cependant apparaissait aux agents de propreté : les masques jetés à terre. Ce n'était qu'un début, selon eux. Les gens avaient tellement réclamé de masques qu'il y en aurait bientôt partout – les particuliers en fabriquaient, les mairies en donnaient, les pharmacies et les grandes surfaces en vendaient –, alors qu'ils servaient de moins en moins puisque le virus disparaissait. Et à part pour les soignants et les personnes fragiles, on pouvait se demander si leur usage n'était pas contreproductif. Surproduction, distribution et obligation d'un côté, gêne, incivisme et inutilité de l'autre : les bandes de tissus synthétiques bleu clair et blanches avec leurs fines lanières aux extrémités envahissaient la chaussée. Ces trucs-là n'étaient pas biodégradables : leur durée de vie était estimée à 400 ans.

            Ils avaient déjà signalé le problème à leur hiérarchie. Quelques reportages avaient même été diffusés à la télé pour déplorer le phénomène. Une amende à 300 € avait été évoquée pour dissuader le jet de masque. Un adjoint à la maire de Paris avait expliqué sans rire que, après usage, chaque masque devait être placé dans un sac plastique fermé, laissé en repos 24 heures avant d'être placé dans la poubelle de l'appartement. Pour calmer sa paranoïa, ce tocard venait d'inventer le double sac poubelle ; il aurait ruiné dix ans d'efforts de réduction de plastique s'il avait été entendu. Mais, depuis Facebook et plus encore depuis le confinement, les paroles ne percutaient plus. Chacun parlait avec l'assurance du savant et n'écoutait que lui. Trop de mots avaient tué les mots ; Abdoulaye, qui les vénérait depuis qu'il en avait découvert leur magie en écoutant son grand-père lui raconter des histoires, en était attristé.

            Pour Francis, Bamako, Abdoulaye, et tous les agents de voirie de la Ville de Paris, le masque était encore plus dangereux sur les visages que par terre. Pour une raison simple : combiné aux lunettes de soleil, il cachait les personnes qui, dissimulées, se laissaient aller à leurs mauvais penchants. Très vite, consciemment ou pas, les gens avaient découvert l'impunité qu'offrait le masque et n'avaient pas tarder à en abuser.

– Quand je pense comment on nous a emmerdés avec le port du voile, soupirait Abdoulaye pendant la pause.

– Oui, la dissimulation du visage dans l'espace public est interdite depuis la loi du 11 octobre 2010, renchérit Francis en sirotant son café. J'ai appris ça lors de mon stage d'intégration. Et nous, les agents de la fonction publique, devons être vigilants sur ce point !

 – Eh ben en ce moment, ça ferait du monde à signaler ! rigola Bamako. Et pas que des musulmans.

            Ce sont deux personnes masquées, lunettées, non musulmanes, qui allaient être les inciviques de trop pour ces combattants de la saleté parisienne. Depuis le matin déjà, on avait jeté des masques et des papiers devant eux, certaines personnes montrant même du doigt leurs déchets pour signaler qu'il fallait les ramasser. Plusieurs scooters les avaient frôlés, certains conducteurs allant même jusqu'à jouer des pieds et des coudes pour faciliter leur gymkhana. Klaxonnés par les automobilistes, les balayeurs étaient méprisés par les piétons, qui les considéraient au mieux comme des chiens galleux, au pire comme des lampadaires.

            Il était 11 h 15. Ils se trouvaient à une vingtaine de mètres l'un de l'autre dans le tumulte du Boulevard Montparnasse à l'angle de la Rue du Départ.

– Eh, les mecs ! lança Francis. Vous en avez pas marre qu'on vous chie dessus ?

– Qu'est-ce tu veux faire, Frère ? rétorqua Bamako.

– J'ai une idée. Venez voir.

            Francis rassembla ses copains. Il sortit son téléphone et l'agita devant eux.

– Je vais filmer. Vous, vous faites votre boulot, comme d'hab. Si quelqu'un vous méprise, vous le faites remarquer, poliment. On va voir les réactions. Et on va montrer comment se comportent les gens depuis qu'ils se planquent derrière leurs masques.

            Francis, de derrière une voiture, commença par filmer Abdoulaye, qui ne tarda pas à voir un homme en costume cravate jeter un paquet de cigarettes vide devant lui.

– Monsieur, vous avez fait tomber quelque chose, dit l'agent de propreté.

            Le gars s'arrêta et répliqua :

– Tu te fous de ma gueule ?

– Vous voulez dire que vous l'avez jeté exprès ?

– Exactement. Je te paye, moi, figure-toi ! Avec mes impôts. Alors tu ramasses.

            Le contribuable poursuivit son chemin et Abdoulaye n'insista pas.  Ça va donner une vidéo intéressante, pensa Francis.

            Cinq minutes plus tard, une femme bon chic bon genre laissait déféquer son chien au milieu du trottoir, à dix mètres d'Abdoulaye. Elle allait poursuivre son chemin quand Abdoulaye l'interpela en montrant la déjection :

– Excusez-moi, Madame. Est-ce qu'il n'y a pas un problème ?

            La femme, qui se sentait inattaquable avec son masque et ses lunettes noires, le toisa de haut en bas :

– Vous osez m'interpeler ? On vous accueille dans notre pays et on se fait agresser ?

– Je ne crois pas vous avoir agressée, Madame.

– Et moi je vous ai assez vu. La crotte de chien est là pour que vous la ramassiez.

            Salope, pesta Francis entre ses dents, sans pour autant s'arrêter de filmer. On va montrer ta grande classe sur Facebook.

            Il se déporta de quelques dizaines de mètres et se mit à filmer Bamako. Moins de deux minutes après, un scooter arriva en zigzagant, conduit par un jeune casqué visière ouverte. Bamako était au bord de la chaussée aux prises avec un caniveau saturé. Au même moment, il entendit :

– Pousse-toi, connard ! et reçut un coup de pied à l'arrière du genou.

            Bamako sentit sa jambe l'abandonner, fut déséquilibré, mais parvint à se rétablir. Il se retourna, le scooter s'éloignait.

            À peine remis, Bamako subit les foudres d'un automobiliste qui récupérait sa voiture.

– Eh, t'as touché ma voiture !

– Le manche a peut-être touché votre pare-chocs, Monsieur, mais je ne pense pas qu'elle soit abimée.

– On te demande pas de penser, d'accord ? Fais gaffe, parce que moi je vais te toucher, et ça va méchamment t'abîmer !

– Si vous le dites, conclua Bamako en reprenant son travail.

            Francis trouvait que ses collègues avaient autant de patience que de talent et de dignité. Il comprenait aussi qu'il y avait dans ce comportement des Parisiens vis-à-vis des mains plongées dans la saleté de la capitale matière à un reportage sur la nature humaine et le regard que la société portait sur certains métiers. « Dommage que j'aie pas les compétences pour le réaliser ».

            Francis filma encore des doigts d'honneur, des rictus, des moqueries, enregistrant des :

– Barre-toi, fainéant.

– Et on paye ces guignols…

– Trois pour une seule rue…

            Il se laissa emporter par la dramaturgie et se dit qu'il fallait finir la séquence par quelque chose de fort. Il se rapprocha de ses copains.

– Eh, les mecs : le prochain qui nous insulte, on le fout dans une poubelle !   

– Non ?

– Si.

            Francis avisa deux adolescentes qui papotaient sur un banc. Il leur expliqua ce qu'il souhaitait et leur confia son téléphone. Il reprit charrette et balai, attaqua une portion du trottoir et du caniveau. Les filles le filmaient discrètement. Il y avait du monde sur le boulevard et le bruit des voitures était assourdissant. Presque toutes étaient en surrégime. Pourquoi est-ce que ces tarés conduisaient comme des cons alors que de toute façon ça bouchonnait ?

            Perdu dans ses pensées, concentré sur son trottoir, Francis ne vit pas la personne qui lui rentra dedans avant de lever la tête et de découvrir un trentenaire penché sur son téléphone. Masqué et lunetté.

– Putain ! s'exclama celui-ci en passant sa main sur sa veste pour l'épousseter. Tu peux pas faire attention, couillon ?

– J'ai pas changé de direction. Si vous auriez regardé devant vous, vous m'auriez vu.

– Je rêve ! Tu insinues que c'est de ma faute ?

– Oui. C'est pour ça que vous allez vous excuser, de m'avoir bousculé et de la manière que vous m'avez parlé.

            Le trentenaire sembla sidéré :

– Quoi ? Tu veux que je m'excuse devant ta gueule  ?

            Francis fit alors un signe à Bamako et Abdoulaye, qui rappliquèrent. Tout alla très vite. Francis prit le type par le bras gauche, Bamako par le droit. Ils le trainèrent sur dix mètres jusqu'à un conteneur vide pas encore rentré dont Abdoulaye tenait le couvercle ouvert. Le type, qui se mit à vociférer menaces et insanités devant les passant médusés, fut soulevé par les aisselles et déposé de force dans la poubelle. On appuya sur sa tête jusqu'à ce que le couvercle pût être refermé.

            Il ressortit aussitôt en s'étranglant. Il jeta son masque à terre et hurla :

– Police ! Je viens de me faire agresser ! Police ! Je vous aurai, les mecs ! Vous êtes morts ! Vous pouvez déjà chercher du boulot !

            Il éructait en prenant la foule à témoin. Mais on le regardait avec mépris. Il finit par s'en aller en tendant un poing devant les balayeurs qui ne s'occupaient plus de lui. Francis récupéra son portable.

– C'est génial ce que vous avez fait ! s'exclama une des filles.

– Si vous voulez, je peux diffuser un peu la vidéo ! ajouta l'autre.

            C'est ainsi que, le soir-même, le film de 5 minutes baptisé « Au milieu des ordures » fit le buzz dans la France entière. Le lendemain, le million de vues était atteint sur Youtube, et les 40 millions d'utilisateurs de Facebook en France avaient tous été accrochés par la vidéo, qu'on se repassait en boucle en la commentant. La presse relaya le phénomène et les trois agents furent plébiscités.

            Si Abdoulaye, Bamako et Francis étaient congratulés par leurs collègues à qui ils rendaient leur fierté, ils ne purent échapper à la sommation de la hiérarchie. Ils furent convoqués ensemble le surlendemain à 16 heures devant les plus hautes autorités de la  Ville : le Directeur Général des Services Techniques, le Directeur Général des Services, l'Adjoint à la Propreté, la Maire de Paris. Ces quatre-là étaient leurs supérieurs, c'est pourtant la première fois qu'ils les voyaient et que ceux-ci s'intéressaient à eux.

            Sous les ors de l'hôtel de ville qu'ils ne connaissaient pas non plus, ils durent s'expliquer et s'expliquèrent. Ils relatèrent la vérité, toute la vérité.

 – Comment se fait-il que vous ayez eu un comportement si exemplaire face aux premières insultes et que tout d'un coup vous surréagissiez en enfermant ce type dans une poubelle ? demanda le DGST.

– Et pourquoi avoir filmé tout ça ? ajouta le DGS. C'est ça, le plus grave ! Est-ce que vous vous rendez compte ? 

            Francis, un peu plus coupable que les autres, fit amende honorable.

– J'avoue que je me suis laissé entraîner par l'idée de la vidéo. Abdoulaye et Bamako étaient si formidables dans leur réaction et les crétins en face étaient tellement remarquables eux aussi, dans leur genre, que je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose de grand pour finir.

– De grand ? s'étrangla l'Adjoint. Vous avez tout gâché.

 – C'est pas bien, je sais. Mais il fallait montrer ce qu'on subissait. Et puis faire comprendre que si la plupart du temps on bronche pas, on peut aussi se défendre si on nous cherche trop.

            Bamako ajouta, après avoir levé le doigt :

– C'est comme les flics, qui subissent des jets de pierres, de bouteilles, de merde, pendant des heures. Au bout d'un moment, ils répondent.

            Abdoulaye leva le doigt à son tour :

– Moi, ça m'a fait penser au coup de boule de Zidane. Pendant la finale de la Coupe du monde contre l'Italie. Materazzi l'a insulté pendant tout le match. Au bout d'un moment, Zizou se dit : ça suffit. Peu importe le résultat, j'ai ma dignité.

            Ils discutèrent encore un moment sur les tenants et les aboutissants du métier et des conditions dans lesquelles il s'exerçait. Il fallait trancher. Les regards se tournèrent vers Madame le Maire, qui alors demanda, en s'adressant à son adjoint et à ses directeurs généraux :

– Messieurs, que proposez-vous ?

– Je propose les sanctions du 3e groupe, répondit l'adjoint : une rétrogradation au grade inférieur, avec une exclusion d'au moins 6 mois.

            Les trois accusés ne bronchèrent pas. Ils n'étaient pas sûrs qu'on puisse les rétrograder à un grade inférieur, mais c'était quand même sévère.

– Je m'en tiendrai aux sanctions du 2e groupe, dit le DGS, à savoir radiation du tableau d'avancement, abaissement d'échelon, et déplacement d'office dans un autre service.

            Les trois accusés cillèrent davantage, le déplacement d'office les perturbait.

– Vous voulez nous virer, quoi ? osa Francis.

            Madame le Maire leva la main et se tourna vers le DGST. Celui-ci avait l'air embarrassé :

– Je pense qu'on pourrait se contenter d'un blâme et d'une exclusion de 15 jours. Ils ont des circonstances atténuantes…

            Le chef des services techniques soutenait ses gars, mais manquait de conviction.

            Le silence se fit. La décision revenait à la patronne. Madame le Maire ferma la chemise devant elle et s'exprima en regardant les trois agents dans les yeux  :

– Messieurs, vous serez mis à pied 3 jours avec effet immédiat et vous écoperez d'un avertissement. Je suis obligée de vous infliger cette sanction, je le regrette. Vous faites un travail peu valorisé, mais indispensable. Malgré les quolibets que vous subissez, vous restez calmes et professionnels. J'ai bien compris que votre démonstration de mardi était un acte exceptionnel, qui n'a pas vocation à se reproduire. Votre comportement a été remarquable, et la mise en scène finale ne l'était pas moins. C'était malin, juste, drôle. Grâce à vous, les agents de la Ville de Paris ont gagné en confiance et les plus insupportables de nos compatriotes réfléchiront à deux fois avant de vous maltraiter. Au nom de la municipalité, je vous félicite et vous remercie. Ne recommencez pas, mais bravo pour ce que vous avez fait.

            Sur ces mots, Madame le Maire se leva et les six hommes firent de même. Elle s'avança, serra la main à chacun des trois balayeurs, puis s'en retourna dans son bureau en passant par son cabinet.  



 

5 juin 2020

Au milieu des ordures

 

         Ce matin-là, Abdoulaye, Bamako et Francis étaient de la même tournée. Abdoulaye s'appelait Abdoulaye parce qu'il était Sénégalais, Bamako s'appelait Bamako parce qu'il était de Bamako, Francis s'appelait Francis parce qu'il était de Pantin.

            Ils poussaient leur charrette jusqu'au secteur qui leur avait était attribué autour du carrefour Rue de Rennes Boulevard du Montparnasse, à Paris. Ils devaient opérer à trois dans ce quartier dense et actif où il fallait agir vite pendant les heures un peu plus creuses du milieu de journée. Malgré l'apparition des balayeuses-laveuses, l'intervention manuelle des agents restait indispensable dans de nombreux quartiers encombrés de voitures en stationnement, de piétons, de mobilier urbain.

            Le nettoyage de la voirie, comme le ramassage des ordures, n'était pas un boulot dont il était facile d'être fier. Généralement, quand quelqu'un voulait connaître leur métier, les agents répondaient :

– Je travaille à la Ville de Paris.

            Ou à la Ville de Lyon, de Nantes, de Trifouillis. Il n'empêche, avec les primes, le taf ramenait 1500 € nets par mois pour 35 heures par semaine et 10 semaines de congés par an. Autant dire un excellent rapport temps-revenu, surtout quand on venait du bâtiment ou de l'étranger (en théorie, la fonction publique française était réservée aux Français, mais il y avait des exceptions, dans la territoriale notamment).

            La place attirait donc pas mal de monde. D'autant que, contrairement à ce qu'on pourrait penser, balayer, aspirer et arroser n'était pas si pénible. Du moins quand on n'était pas obligé de porter ces saloperies de masques, qui sentaient le carton pourri et empêchaient  de respirer.

– Tu vois, disait Francis à Bamako, ce serait parfait si on n'était pas à Paris.

– Tu veux dire, à cause de la population ?

– À cause des endroits craignos, et qu'on doit nettoyer les coins des drogués, des SDF, ou des réfugiés.

– C'est sûr que c'est dangereux.

– C'est dangereux et c'est triste. Toute cette misère, cette saleté…

            Bamako, ce qui le gênait, c'était surtout le trafic, le bruit, la nervosité ambiante. Il ne connaissait pas de gens moins cools que les Parisiens. Toujours à s'énerver, à se croire débordés, à se dire pressés. Et désagréables avec ça. De l'arrogance, tout le temps. Et quand politesse il y avait, elle était souvent fausse. C'est à Paris qu'il avait découvert qu'un mauvais sourire pouvait être pire que l'absence de sourire.

            Abdoulaye constatait lui que le nombre de piétons, de trottinettes et  de deux roues qui se faufilaient entre les véhicules ne faiblissait pas. Maintenant que les gens commençaient à sortir de nouveau après deux mois d'enfermement, les imprudences recommençaient. Elles émanaient pour moitié d'inconscients, qui ne se rendaient pas compte de ce qu'ils risquaient, pour moitié de criminels, qui se fichaient des conséquences de leurs actes : obliger une voiture à piler, provoquer un carambolage en chaîne, effrayer ou blesser conducteurs et passants n'était pas leur problème.

            Une nouveauté cependant apparaissait aux agents de propreté : les masques jetés à terre. Ce n'était qu'un début, selon eux. Les gens avaient tellement réclamé de masques qu'il y en aurait bientôt partout – les particuliers en fabriquaient, les mairies en donnaient, les pharmacies et les grandes surfaces en vendaient –, alors qu'ils servaient de moins en moins puisque le virus disparaissait. Et à part pour les soignants et les personnes fragiles, on pouvait se demander si leur usage n'était pas contreproductif. Surproduction, distribution et obligation d'un côté, gêne, incivisme et inutilité de l'autre : les bandes de tissus synthétiques bleu clair et blanches avec leurs fines lanières aux extrémités envahissaient la chaussée. Ces trucs-là n'étaient pas biodégradables : leur durée de vie était estimée à 400 ans.

            Ils avaient déjà signalé le problème à leur hiérarchie. Quelques reportages avaient même été diffusés à la télé pour déplorer le phénomène. Une amende à 300 € avait été évoquée pour dissuader le jet de masque. Un adjoint à la maire de Paris avait expliqué sans rire que, après usage, chaque masque devait être placé dans un sac plastique fermé, laissé en repos 24 heures avant d'être placé dans la poubelle de l'appartement. Pour calmer sa paranoïa, ce tocard venait d'inventer le double sac poubelle ; il aurait ruiné dix ans d'efforts de réduction de plastique s'il avait été entendu. Mais, depuis Facebook et plus encore depuis le confinement, les paroles ne percutaient plus. Chacun parlait avec l'assurance du savant et n'écoutait que lui. Trop de mots avaient tué les mots ; Abdoulaye, qui les vénérait depuis qu'il en avait découvert leur magie en écoutant son grand-père lui raconter des histoires, en était attristé.

            Pour Francis, Bamako, Abdoulaye, et tous les agents de voirie de la Ville de Paris, le masque était encore plus dangereux sur les visages que par terre. Pour une raison simple : combiné aux lunettes de soleil, il cachait les personnes qui, dissimulées, se laissaient aller à leurs mauvais penchants. Très vite, consciemment ou pas, les gens avaient découvert l'impunité qu'offrait le masque et n'avaient pas tarder à en abuser.

– Quand je pense comment on nous a emmerdés avec le port du voile, soupirait Abdoulaye pendant la pause.

– Oui, la dissimulation du visage dans l'espace public est interdite depuis la loi du 11 octobre 2010, renchérit Francis en sirotant son café. J'ai appris ça lors de mon stage d'intégration. Et nous, les agents de la fonction publique, devons être vigilants sur ce point !

 – Eh ben en ce moment, ça ferait du monde à signaler ! rigola Bamako. Et pas que des musulmans.

            Ce sont deux personnes masquées, lunettées, non musulmanes, qui allaient être les inciviques de trop pour ces combattants de la saleté parisienne. Depuis le matin déjà, on avait jeté des masques et des papiers devant eux, certaines personnes montrant même du doigt leurs déchets pour signaler qu'il fallait les ramasser. Plusieurs scooters les avaient frôlés, certains conducteurs allant même jusqu'à jouer des pieds et des coudes pour faciliter leur gymkhana. Klaxonnés par les automobilistes, les balayeurs étaient méprisés par les piétons, qui les considéraient au mieux comme des chiens galleux, au pire comme des lampadaires.

            Il était 11 h 15. Ils se trouvaient à une vingtaine de mètres l'un de l'autre dans le tumulte du Boulevard Montparnasse à l'angle de la Rue du Départ.

– Eh, les mecs ! lança Francis. Vous en avez pas marre qu'on vous chie dessus ?

– Qu'est-ce tu veux faire, Frère ? rétorqua Bamako.

– J'ai une idée. Venez voir.

            Francis rassembla ses copains. Il sortit son téléphone et l'agita devant eux.

– Je vais filmer. Vous, vous faites votre boulot, comme d'hab. Si quelqu'un vous méprise, vous le faites remarquer, poliment. On va voir les réactions. Et on va montrer comment se comportent les gens depuis qu'ils se planquent derrière leurs masques.

            Francis, de derrière une voiture, commença par filmer Abdoulaye, qui ne tarda pas à voir un homme en costume cravate jeter un paquet de cigarettes vide devant lui.

– Monsieur, vous avez fait tomber quelque chose, dit l'agent de propreté.

            Le gars s'arrêta et répliqua :

– Tu te fous de ma gueule ?

– Vous voulez dire que vous l'avez jeté exprès ?

– Exactement. Je te paye, moi, figure-toi ! Avec mes impôts. Alors tu ramasses.

            Le contribuable poursuivit son chemin et Abdoulaye n'insista pas.  Ça va donner une vidéo intéressante, pensa Francis.

            Cinq minutes plus tard, une femme bon chic bon genre laissait déféquer son chien au milieu du trottoir, à dix mètres d'Abdoulaye. Elle allait poursuivre son chemin quand Abdoulaye l'interpela en montrant la déjection :

– Excusez-moi, Madame. Est-ce qu'il n'y a pas un problème ?

            La femme, qui se sentait inattaquable avec son masque et ses lunettes noires, le toisa de haut en bas :

– Vous osez m'interpeler ? On vous accueille dans notre pays et on se fait agresser ?

– Je ne crois pas vous avoir agressée, Madame.

– Et moi je vous ai assez vu. La crotte de chien est là pour que vous la ramassiez.

            Salope, pesta Francis entre ses dents, sans pour autant s'arrêter de filmer. On va montrer ta grande classe sur Facebook.

            Il se déporta de quelques dizaines de mètres et se mit à filmer Bamako. Moins de deux minutes après, un scooter arriva en zigzagant, conduit par un jeune casqué visière ouverte. Bamako était au bord de la chaussée aux prises avec un caniveau saturé. Au même moment, il entendit :

– Pousse-toi, connard ! et reçut un coup de pied à l'arrière du genou.

            Bamako sentit sa jambe l'abandonner, fut déséquilibré, mais parvint à se rétablir. Il se retourna, le scooter s'éloignait.

            À peine remis, Bamako subit les foudres d'un automobiliste qui récupérait sa voiture.

– Eh, t'as touché ma voiture !

– Le manche a peut-être touché votre pare-chocs, Monsieur, mais je ne pense pas qu'elle soit abimée.

– On te demande pas de penser, d'accord ? Fais gaffe, parce que moi je vais te toucher, et ça va méchamment t'abîmer !

– Si vous le dites, conclua Bamako en reprenant son travail.

            Francis trouvait que ses collègues avaient autant de patience que de talent et de dignité. Il comprenait aussi qu'il y avait dans ce comportement des Parisiens vis-à-vis des mains plongées dans la saleté de la capitale matière à un reportage sur la nature humaine et le regard que la société portait sur certains métiers. « Dommage que j'aie pas les compétences pour le réaliser ».

            Francis filma encore des doigts d'honneur, des rictus, des moqueries, enregistrant des :

– Barre-toi, fainéant.

– Et on paye ces guignols…

– Trois pour une seule rue…

            Il se laissa emporter par la dramaturgie et se dit qu'il fallait finir la séquence par quelque chose de fort. Il se rapprocha de ses copains.

– Eh, les mecs : le prochain qui nous insulte, on le fout dans une poubelle !   

– Non ?

– Si.

            Francis avisa deux adolescentes qui papotaient sur un banc. Il leur expliqua ce qu'il souhaitait et leur confia son téléphone. Il reprit charrette et balai, attaqua une portion du trottoir et du caniveau. Les filles le filmaient discrètement. Il y avait du monde sur le boulevard et le bruit des voitures était assourdissant. Presque toutes étaient en surrégime. Pourquoi est-ce que ces tarés conduisaient comme des cons alors que de toute façon ça bouchonnait ?

            Perdu dans ses pensées, concentré sur son trottoir, Francis ne vit pas la personne qui lui rentra dedans avant de lever la tête et de découvrir un trentenaire penché sur son téléphone. Masqué et lunetté.

– Putain ! s'exclama celui-ci en passant sa main sur sa veste pour l'épousseter. Tu peux pas faire attention, couillon ?

– J'ai pas changé de direction. Si vous auriez regardé devant vous, vous m'auriez vu.

– Je rêve ! Tu insinues que c'est de ma faute ?

– Oui. C'est pour ça que vous allez vous excuser, de m'avoir bousculé et de la manière que vous m'avez parlé.

            Le trentenaire sembla sidéré :

– Quoi ? Tu veux que je m'excuse devant ta gueule  ?

            Francis fit alors un signe à Bamako et Abdoulaye, qui rappliquèrent. Tout alla très vite. Francis prit le type par le bras gauche, Bamako par le droit. Ils le trainèrent sur dix mètres jusqu'à un conteneur vide pas encore rentré dont Abdoulaye tenait le couvercle ouvert. Le type, qui se mit à vociférer menaces et insanités devant les passant médusés, fut soulevé par les aisselles et déposé de force dans la poubelle. On appuya sur sa tête jusqu'à ce que le couvercle pût être refermé.

            Il ressortit aussitôt en s'étranglant. Il jeta son masque à terre et hurla :

– Police ! Je viens de me faire agresser ! Police ! Je vous aurai, les mecs ! Vous êtes morts ! Vous pouvez déjà chercher du boulot !

            Il éructait en prenant la foule à témoin. Mais on le regardait avec mépris. Il finit par s'en aller en tendant un poing devant les balayeurs qui ne s'occupaient plus de lui. Francis récupéra son portable.

– C'est génial ce que vous avez fait ! s'exclama une des filles.

– Si vous voulez, je peux diffuser un peu la vidéo ! ajouta l'autre.

            C'est ainsi que, le soir-même, le film de 5 minutes baptisé « Au milieu des ordures » fit le buzz dans la France entière. Le lendemain, le million de vues était atteint sur Youtube, et les 40 millions d'utilisateurs de Facebook en France avaient tous été accrochés par la vidéo, qu'on se repassait en boucle en la commentant. La presse relaya le phénomène et les trois agents furent plébiscités.

            Si Abdoulaye, Bamako et Francis étaient congratulés par leurs collègues à qui ils rendaient leur fierté, ils ne purent échapper à la sommation de la hiérarchie. Ils furent convoqués ensemble le surlendemain à 16 heures devant les plus hautes autorités de la  Ville : le Directeur Général des Services Techniques, le Directeur Général des Services, l'Adjoint à la Propreté, la Maire de Paris. Ces quatre-là étaient leurs supérieurs, c'est pourtant la première fois qu'ils les voyaient et que ceux-ci s'intéressaient à eux.

            Sous les ors de l'hôtel de ville qu'ils ne connaissaient pas non plus, ils durent s'expliquer et s'expliquèrent. Ils relatèrent la vérité, toute la vérité.

 – Comment se fait-il que vous ayez eu un comportement si exemplaire face aux premières insultes et que tout d'un coup vous surréagissiez en enfermant ce type dans une poubelle ? demanda le DGST.

– Et pourquoi avoir filmé tout ça ? ajouta le DGS. C'est ça, le plus grave ! Est-ce que vous vous rendez compte ? 

            Francis, un peu plus coupable que les autres, fit amende honorable.

– J'avoue que je me suis laissé entraîner par l'idée de la vidéo. Abdoulaye et Bamako étaient si formidables dans leur réaction et les crétins en face étaient tellement remarquables eux aussi, dans leur genre, que je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose de grand pour finir.

– De grand ? s'étrangla l'Adjoint. Vous avez tout gâché.

 – C'est pas bien, je sais. Mais il fallait montrer ce qu'on subissait. Et puis faire comprendre que si la plupart du temps on bronche pas, on peut aussi se défendre si on nous cherche trop.

            Bamako ajouta, après avoir levé le doigt :

– C'est comme les flics, qui subissent des jets de pierres, de bouteilles, de merde, pendant des heures. Au bout d'un moment, ils répondent.

            Abdoulaye leva le doigt à son tour :

– Moi, ça m'a fait penser au coup de boule de Zidane. Pendant la finale de la Coupe du monde contre l'Italie. Materazzi l'a insulté pendant tout le match. Au bout d'un moment, Zizou se dit : ça suffit. Peu importe le résultat, j'ai ma dignité.

            Ils discutèrent encore un moment sur les tenants et les aboutissants du métier et des conditions dans lesquelles il s'exerçait. Il fallait trancher. Les regards se tournèrent vers Madame le Maire, qui alors demanda, en s'adressant à son adjoint et à ses directeurs généraux :

– Messieurs, que proposez-vous ?

– Je propose les sanctions du 3e groupe, répondit l'adjoint : une rétrogradation au grade inférieur, avec une exclusion d'au moins 6 mois.

            Les trois accusés ne bronchèrent pas. Ils n'étaient pas sûrs qu'on puisse les rétrograder à un grade inférieur, mais c'était quand même sévère.

– Je m'en tiendrai aux sanctions du 2e groupe, dit le DGS, à savoir radiation du tableau d'avancement, abaissement d'échelon, et déplacement d'office dans un autre service.

            Les trois accusés cillèrent davantage, le déplacement d'office les perturbait.

– Vous voulez nous virer, quoi ? osa Francis.

            Madame le Maire leva la main et se tourna vers le DGST. Celui-ci avait l'air embarrassé :

– Je pense qu'on pourrait se contenter d'un blâme et d'une exclusion de 15 jours. Ils ont des circonstances atténuantes…

            Le chef des services techniques soutenait ses gars, mais manquait de conviction.

            Le silence se fit. La décision revenait à la patronne. Madame le Maire ferma la chemise devant elle et s'exprima en regardant les trois agents dans les yeux  :

– Messieurs, vous serez mis à pied 3 jours avec effet immédiat et vous écoperez d'un avertissement. Je suis obligée de vous infliger cette sanction, je le regrette. Vous faites un travail peu valorisé, mais indispensable. Malgré les quolibets que vous subissez, vous restez calmes et professionnels. J'ai bien compris que votre démonstration de mardi était un acte exceptionnel, qui n'a pas vocation à se reproduire. Votre comportement a été remarquable, et la mise en scène finale ne l'était pas moins. C'était malin, juste, drôle. Grâce à vous, les agents de la Ville de Paris ont gagné en confiance et les plus insupportables de nos compatriotes réfléchiront à deux fois avant de vous maltraiter. Au nom de la municipalité, je vous félicite et vous remercie. Ne recommencez pas, mais bravo pour ce que vous avez fait.

            Sur ces mots, Madame le Maire se leva et les six hommes firent de même. Elle s'avança, serra la main à chacun des trois balayeurs, puis s'en retourna dans son bureau en passant par son cabinet.  



 

29 mai 2020

Français

 

         Elle est pas belle, la vie ? Bientôt 3 mois que je me la coule douce au bord de la piscine. Payé à rien foutre, le rêve. Il a fait un temps divin, en plus. Si y'a eu 8 jours de pluie sur 80, c'est le maximum. Y'a un dieu du confinement. Ah putain, le pied !

            Eh, attendez, je suis pas le seul dans ce cas. On est 12 millions. Ouais, 12 millions en chômage partiel, c'est-à-dire en vacances totales. Si j'ajoute les vrais chômeurs plus les branleurs de la fonction publique et des grandes entreprises qui soi-disant sont en télétravail, ça fait les deux tiers de la population active qui restent peinards chez eux toute la semaine. C'est bien, la France, quand même. On progresse sans cesse.

            Domitille est encore plus contente que moi. Que je sois là, que les enfants soient là. Les gonzesses, elles peuvent pas être mieux que quand elles ont mari et moutards autour d'elles. Le reste, les autres, le monde, elles s'en foutent. Ça pourrait durer toute la vie, ça leur irait très bien. Leur mec, leurs petits, les repas en famille, la préparation des repas avec les enfants, les jeux avec les enfants, le jardin avec les enfants, la piscine avec les enfants, le bain des enfants, les discussions avec les enfants, les câlins avec les enfants et sans les enfants, des vidéos avec les enfants et sans les enfants : voilà la recette du bonheur selon Domitille et les 4/5e des Françaises de sa génération.

            Moi, je faisais ça le week-end, les jours fériés, en vacances. Là, 7 jours sur 7 pendant des mois, j'avais peur de m'emmerder un peu. En fait, on prend vite le pli. Elle a raison, Dodo, il est là le bonheur, faut pas chercher plus loin. Et puis pas mettre le réveil le matin, voire même se recoucher après le petit-dej, ça aussi c'est top. On s'est pris de ces panards !

            Ouais, parce que faut que je vous dise, mais question cul, ça l'a méchamment stimulée, la Domitille, d'avoir son tout petit monde autour d'elle. C'est un peu comme si elle voulait me remercier toutes les nuits, alors que j'y suis pour rien, honnêtement. Elle en redemandait toujours. Et cochonne, avec ça ! J'arrivais plus à fournir. Alors j'ai fait un truc, pour la première fois : j'ai pris des pilules bleues, vous savez celles qui aident les hommes et qui plaisent aux femmes. J'ai 38 ans, c'est plutôt après 40 ans qu'on prend ça, mais à la guerre comme à la guerre. Les circonstances étaient exceptionnelles. Eh ben mon pote, j'avais une de ces triques ! Quand je voulais ! T'aurais vu la Dodo, si elle était contente. Merci, petit corona.

            Faut dire qu'elle vieillit bien, ma femme, j'ai de la chance. Bon, comme toutes les nanas, elle a pas échappé à la malédiction de l'après-naissance : elle a perdu des seins et pris du cul. Mais y'a encore de la marge, des deux côtés, dans les deux sens. Et puis on a que deux gosses, ah ah ! Sinon, elle s'entretient bien, elle nage, elle va au club de gym, chez l'esthéticienne… Enfin quand c'est pas fermé cause virus. Mais elle s'est démerdée. Et franchement, après presque 3 mois à la maison, elle assure, j'ai pas à me plaindre.

            Elle est intraitable pour la santé. Ouh là ! Y'a du gel hydro-alcoolique dans chaque pièce de la maison, faut se laver les mains quinze fois par jour et elle sort pas les enfants sans masque. Même pour aller faire du vélo dans l'allée (ils ont 6 et 4 ans, le petit a des roulettes), ils sont équipés comme pour l'Everest. Et quand elle revient des courses, elle lave les fruits et légumes à l'eau bouillante avant de les mettre dans le frigo ou à la cave, et elle passe une lingette désinfectantes sur tous les emballages des produits qu'elle a achetés. Après quoi elle se douche et elle se change. Ça rigole pas.

            Même après le 11 mai, elle a refusé qu'on aille déjeuner chez mon frère qui nous invitait. J'ai été voir mes parents une fois, eh ben elle m'a fait la gueule pendant 36 heures (la seule nuit où elle a pas eu envie de…). Les siens, elle les appelle, avec les enfants bien sûr, en Face Time pour qu'ils se voient, elle dit que qu'il faut respecter les distances, les protéger même contre leur gré, que chacun doit faire un effort, etc.

            Bien sûr, elle a pas voulu qu'on remette les enfants à l'école, même si pour eux c'était que deux jours par semaine et en demi-groupe. Elle dit que c'est pas sécurisé. J'ai pas bien compris quel était le danger, mais ça se discutait pas. Juste une fois, j'ai calculé tout haut :

– Entre les 13 mars et le 13 septembre, ça fera 6 mois sans école. C'est beaucoup, quand même…

            Elle m'a regardé avec des yeux horrifiés.

– Tu parles sérieusement, là ? Tu veux envoyer tes enfants à la mort pour qu'ils apprennent à lire et à compter ? T'es comme ces inconscients qui croient qu'il n'y a pas de danger parce qu'ils ne le voient pas ? T'en es pas là, quand même ? Rassure-moi.

            J'ai rassuré. Faut pas la contrarier. C'est d'ailleurs un truc que j'ai appris pendant cette période : si on dit oui à tout, la vie est plus simple. C'est pas compliqué : oui. Du coup, je peux pas dire qu'il y a eu beaucoup de tensions entre nous. Il parait que dans les appartements, ou dans certaines familles, c'est l'enfer. Mais qu'est-ce qu'on y peut ? Chacun sa merde. Non, nous, ça s'est bien passé. On a été cools. Nos salaires tombaient tous les mois et on se laissait vivre. Le bonheur.

            Est-ce qu'on va le payer cher ? Je suis pas sûr. L'argent, on l'a trouvé, la preuve. Déficit, dette, qu'est-ce que ça veut dire, puisque c'est toujours l'État, ou l'Europe, qui prête et qui rembourse, ou qui fabrique la monnaie ? Ça me fait penser à une réplique de Lambert Wilson dans le film Jet set : « Les pauvres, s'ils ont pas assez d'argent, ils ont qu'à en acheter ». Ah ah ah ! Là, l'argent, on l'a même pas acheté, on l'a fabriqué. Encore mieux.

            Et puis, attends : on cotise. Oh ! Depuis des années ! Faut bien qu'on récupère un jour, non ? J'ai transpiré pour ça, mes parents et mes grands-parents se sont battus pour que les salariés aient des droits dans ce pays. Ça compte, faut respecter ça. Faut se battre pour préserver les acquis. Et continuer à progresser. Parce que où est-ce que c'est écrit que l'homme devrait travailler ? Hein ? Est-ce que le travail, c'est pas le Moyen Âge ? Au XXIe siècle, on n'est pas capable de sortir de ça ? C'est l'occasion, je pense, de réaliser que y'a autre chose que le travail dans la vie. On peut vivre autrement. Le revenu universel, c'est l'évidence, quand tu réfléchis. Après, chacun peut le compléter comme il veut, en économisant, avec son héritage, des placements… Sécurité et liberté, c'est parfait.

            Dis donc, je deviens philosophe, moi ! Ou économiste. C'est le soleil. On va atteindre les 30° aujourd'hui, encore une belle journée. Putain, on est fin mai et je suis déjà noir. Les petiots sont comme des caramels au chocolat. Domitille, elle fait gaffe, elle abuse pas, elle veut rester jeune, mais elle est quand même super bronzée, elle a une peau superbe. On est beaux, quoi.

            Bon, 11 h 20, je vais aller préparer le barbec avec les petits, ils adorent ça. Et moi aussi. Après, on se prendra l'apéro, tranquilles. C'est vraiment une bonne période. Et le plus génial, c'est que dans un mois, c'est le début des vacances.    



 

22 mai 2020

Le dentiste et les brigadistes

 

          J'exerce une profession difficile à porter. « Comment peut-on être dentiste ? », « Même pour 20 000 € par mois, je le ferais pas », « Passer sa vie dans la bouche des gens… ». Je connais tout ça.

            Ces considérations ne sont pas le plus désagréable. Le plus désagréable, c'est la peur, la panique parfois, que manifestent celles et ceux qui pénètrent dans nos cabinets. Nous traitons des individus en état de stress, ce qui ne favorise pas une relation paisible. La fleuriste et le chocolatier reçoivent des personnes contentes avant même d'être servies, parce qu'elles savent qu'elles vont faire plaisir. Nos patients craignent d'avoir mal. Ils sont donc autocentrés, hypertendus. Et impatients, de s'en aller.

            Avec le Covid, des rapports plus ambigus se sont instaurés. Pendant les deux mois de mise aux arrêts, nous sommes soudain devenus fréquentables. On nous appelait, on nous voulait, on n'avait plus peur mais envie de nous voir. Qui l'eut cru ?

            Nous avions organisé une permanence téléphonique, en basculant nos numéros sur un standard que nous tenions à tour de rôle. Nous le tenions nous-mêmes, pas nos assistantes, car il nous fallait rassurer les appelants. Nous réalisions ainsi des téléconsultations, bien que cela nous ait été interdit, alors que les médecins et les kinés eux en avaient le droit. Nous avons aussi organisé un service d'urgence, pour les cas qui ne pouvaient attendre. Nous avons manqué de masques et de surblouses, bien sûr, mais comment aurait-il pu en être autrement ? Qui, en janvier, réclamait des masques ?

            Il y eut des appels cocasses pendant ce confinement pas fin. Madame Petraccioli m'expliqua que l'inactivité la faisait gonfler, gencives comprises. Du coup, ses dents se déchaussaient.

– Docteur, y'en a déjà deux qui bougent. Et si elles se mettent à tomber les unes après les autres ?

– Comptez-les chaque matin. S'il en manque plus de trois, rappelez-moi, nous vous prendrons en urgence.

            M. Sandekowski appela parce qu'il s'était fait mordre par un chien errant.

– À la dent ? demandai-je.

– Non, répondit-il, à la cuisse. Mais j'ai peur de la rage. La rage de dent, il parait que ça fait très mal.

            Irène Bojonal s'était cassé une incisive.

– Est-ce que ça vous coupe la lèvre ?

– Ze peux pas dire ça.

– Est-ce que ça vous fait zozoter ?

– Ze crois pas.

– Alors ça peut attendre.

– C'est-à-dire, docteur, ce n'est pas moi que ma dent cassée coupe. Elle coupe mon compagnon. Son… Quand… Enfin vous comprenez, quoi ? On est au tout début de notre relation, c'est important, les rapports. Docteur, prenez-moi, ze peux pas rester dans cet état !

            Ces conversations me distrayaient et m'aidaient à passer le temps que je trouvais long, d'autant que mes recettes diminuaient de 100 % et que je ne pouvais rien faire.

            À l'heure du déconfinement, il nous fallut mettre en place un protocole fastidieux. Le port de masque, de gants et de blouse n'était pas un problème, j'étais habitué. Obliger les personnes entrant au cabinet à se laver les mains sous le pousse-pousse hydroalcoolique était une bonne chose. En revanche, nettoyer les fauteuils et toutes les surfaces qu'avaient touchées le patient était pénible. Le plus contraignant étant l'ouverture des fenêtres pendant quinze minutes entre chaque intervention, car cela nous obligeait à espacer les rendez-vous, alors que nous avions besoin de mettre les bouchées doubles. De plus, les produits avaient un coût et le nombre de clients était divisé par deux.

            Néanmoins, j'étais content que la vie reprenne et que l'on sorte de la psychose absurde dans laquelle nous avaient entraînés les médecins et les médias (je considère que le gouvernement a été plutôt victime que coupable dans cette affaire).

            C'est donc recouverts jusqu'à la garde qu'Évelyne et moi avons rouvert le cabinet. Les patients se pliaient aux consignes d'hygiène plutôt deux fois qu'une ; il faut dire d'une part qu'ils étaient terrorisés par la télé, d'autre part qu'Évelyne était parfaite lors de la prise de rendez-vous, osant leur demander s'ils étaient fiévreux, toussoteux, voire amoureux, car on traçait maintenant toutes les personnes suspectes. Et, à l'heure de la paranoïa mondialisée, toute personne en côtoyant une autre était suspecte.

            Malgré les carcans de ce déconfinement déconcertant, c'était bon de reprendre le travail et de replonger dans ces dents et ces gencives qui dégoûtaient mes congénères. J'enlevai tant de tartre que j'aurais pu en vendre à la tonne. Je récupérai suffisamment de restes de gigot de Pâques pour fournir les Restos du cœur pendant un mois. Je perçai de jolis abcès, fignolai les cavités creusées par les carries avant de les boucher. Il fallut dévitaliser beaucoup car, par la force des choses, on avait traîné avant de consulter. Quelques nerfs récalcitrèrent, mais je les avais endormis.

            Une fois de plus, les patients me donnaient de la joie sans le vouloir.

– Vous voulez que je garde le masque ? me demanda Mme Bompard.

– Oui, s'il vous plait, je vais passer par les oreilles.

– Docteur, oubliez pas de m'euthanasier, me rappela M. Garouste.

– Rassurez-vous, je vais mettre double dose.

– Je crains la roulette russe, avoua M. Verger en saisissant mon poignet.

– Celle-ci est française, vous ne risquez rien.

            Je reçus une baffe de la part d'une femme à qui j'avais dit de lever la main si elle avait mal. Un enfant parvint à passer entre mon masque et mes lunettes pour me mettre un doigt dans l'œil gauche. Et je fus mordu six fois par jour en moyenne, score honorable.

            Il y avait les patients de bonne volonté :

– Si vous voulez, je garde la bouche ouverte tout le temps.

– Parfait.

            D'autres étaient moins gentils :

– Je vous préviens, je ne me suis pas lavé les dents et j'ai mangé de l'ail.

– Il y a une raison particulière ? m'enquis-je.

– Oui : je vois pas pourquoi je serais le seul à souffrir.

            Ces comiques malgré eux nous aidaient, Évelyne et moi, à supporter le rythme épuisant du nettoyage et de la désinfection, auquel nous nous astreignions chaque jour. Plusieurs fois, mon assistante dut sortir l'aspirateur de la bouche du patient car une réplique prononcée deux minutes plus tôt continuait à la secouer de rires.

– Excusez-la, plaidais-je, elle est d'humeur joyeuse.

– Elle a bien de la chanche, che peux pas dire la même choche.

– Ne bougez pas, Madame Bascombe.

– Chcugez-moi, docteur. Che ferme ma bouche.

– Ouvrez-la, plutôt. Et taichez-vous.

            Le déconfinement ne se passait pas trop mal jusqu'à ce que nous recevions un appel de la Caisse Primaire d'Assurance Maladie. Évelyne me le passa sur-le-champ car il nous parvint pendant un quart d'heure d'aération entre deux rendez-vous.

– Un de vos patients a été testé positif au Covid-19. Nous remontons donc la chaîne de ses contacts, et c'est ainsi que nous sommes arrivés jusqu'à vous. Vu votre profession et le nombre de clients que vous recevez, nous allons devoir procéder à des investigations approfondies. Une équipe de brigadistes se présentera à votre cabinet à 14 heures.

            J'étais abasourdi. Non pas qu'un de mes patients ait attrapé le Covid, c'était dans la logique des choses. Mais par les mots et le ton employés par la fonctionnaire. Une société de surveillance avait été instaurée en trois mois, et elle était plébiscitée par la population qui renonçait d'elle-même à ses libertés. Fallait-il que nous fussions atteints pour avoir accepté la formation de brigades destinées à traquer tous nos contacts sur deux semaines, afin de dépister et d'isoler les sanitairement incorrects ? Le CoVid avait tué mille fois plus de cerveaux que de poumons.

            Dès lors, tout alla très vite. Les brigadistes arrivèrent comme annoncé en début d'après-midi. Ils ressemblaient à des spécialistes de la police scientifique, en moins sympathiques. Ils exigèrent que l'on renvoie tous les patients de l'après-midi.

– Il va falloir que vous fermiez le cabinet au moins trois jours

– Pour quelles raisons, si Évelyne et moi sommes négatifs ?

– Il faut en effet que l'on vous teste, et nous aurons vite les résultats. Mais nous devons aussi désinfecter à fond le cabinet ; on ne peut prendre le moindre risque dans une structure médicale. Peut-être faudra-t-il changer certains de vos outils. Surtout, nous allons contacter tous vos patients des derniers jours pour les soumettre à un test. En attendant, vous devez interrompre vos consultations.

            C'était à la fois l'absurdité de Kafka, la bêtise glaciale de l'Union Soviétique, l'œil déshumanisé de Big Brother.

            Il nous fallut renvoyer les patients qui se présentèrent l'après-midi et téléphoner à ceux qui avaient rendez-vous les jours suivants. Il nous fallut assister les robots humanoïdes dans leur mise à sac du cabinet et dans leur pillage de données. Je vis des larmes dans les yeux d'Évelyne et elle dut voir la même chose dans les miens.

– Au fait, demandai-je au cours de l'après-midi, le patient infecté, il est à l'hôpital ?

– Non, il n'a que de légers symptômes. Il est chez lui. Il se repose.

            Le monde était devenu fou. Et détestable.

            Mais le pire était à venir. Le lendemain matin, mon épouse me dit :

– Mon amie Sarah vient de m'appeler. Il paraît qu'on parle de toi dans le journal.

            « Le journal », c'était le quotidien régional. La presse papier souffrait depuis l'arrivée du numérique, mais ces feuilles de chou locales étaient encore diablement puissantes dans nos villes et campagnes. J'allai donc acheter le numéro du jour. Et je tombai sur l'encart suivant, page 3. « Le cabinet du docteur Priaton a été fermé hier pour une durée indéterminée sur ordre des autorités de santé. Il s'avère en effet qu'un patient a été contrôlé positif au Covid-19 quelques jours après avoir reçu des soins dentaires en ce lieu. La brigade spécialisée de l'Assurance maladie a vite remonté la chaîne de contamination possible, ainsi qu'il est de rigueur depuis la mise en place de la politique de surveillance afin d'éviter la propagation du virus. Il s'agit maintenant de déterminer si le cabinet du docteur Priaton a pu être le point central d'un nouveau foyer ; le docteur, son assistante, et tous les patients s'étant assis sur le fauteuil de soins vont être interrogés et testés dans les jours qui viennent ».

            Le fond et la forme sentaient bon le totalitarisme des années 1930, on était bien en France en 2020. Le titre était encore pire que l'article, d'autant que la moitié au moins des abonnés et acheteurs du journal ne lisaient que ça : « Suspicion de Covid dans un cabinet dentaire ».

            Dès lors, tout alla très vite. Mes téléphones se mirent à sonner sans discontinuer. Les premiers appels émanèrent de médias régionaux et nationaux, journaux, radios, télés, demandant une réaction, un commentaire, un reportage. Le journaliste de BFM pensa me faire craquer avec « une interview exclusive ». Le rédacteur en chef de CNews voulait m'envoyer un avion. Et si j'avais négocié avec l'assistante de Mme Lapix, présentatrice du journal de France 2, une nuit avec sa patronne en échange de ma présence sur le plateau à 20 heures, je l'aurais obtenue sans difficultés.

            Je reçus aussi des appels d'amis et de relations qui comprenaient, compatissaient, conseillaient. « Mon pauvre vieux », « Quelle saloperie, ce Covid », « Si je peux faire quelque chose », « Laisse passer l'orage », « Tiens bon ».

            Mais les messages les plus nombreux, de très loin, provinrent de personnes qui ne me connaissaient pas. Mes messageries furent très vite saturées d'insultes et de menaces. Ma femme, qui avait un compte Facebook, me montra l'état de la toile en fin d'après-midi. Une folie. J'étais « l'irresponsable par qui le malheur arrive », « un de ces notables qui se croit au-dessus des lois », et même « le dentiste de la mort ». Ces gracieusetés étaient illustrées de caricatures, de photos issues d'un trombinoscope professionnel, de liens renvoyant aux articles qui se multipliaient sur les journaux en ligne.  

            Dans la rue le lendemain, je découvris ce qu'étaient des regards mauvais et suspicieux. Moi qui avais un physique passable, à la limite du ridicule – je suis petit, dégarni, bedonnant –, que l'on ne regardait jamais et qu'on ne voyait pas, j'étais fixé, scruté, recherché. On voulait capter mon regard pour montrer le visage désapprobateur que l'on m'opposait. On me haïssait et il fallait que je le susse.

            Le coup de grâce intervint l'après-midi de ce lendemain. Je me rendis au cabinet, toujours occupé par les brigadistes : un s'était attaqué aux dossiers clients dans mon ordinateur, deux autres avaient mis le matériel sens dessus dessous pour… je ne sais pas : passer un produit désinfectant sur les vis qui fixaient le fauteuil dans le sol ? Peut-être. Les trois agents me regardèrent avec suspicion ; le cabinet n'était plus à moi, ils étaient chez eux.

– Je voudrais écouter les messages…

            On ne me répondit pas. Je pris le combiné sur la base et me dirigeai vers le petit bureau d'Évelyne, qui était elle passée ce matin.

– Monsieur, m'interpela un des gestapistes. Restez-là, s'il vous plait. Nous avons pour ordre de veiller à ce que vous ne détruisiez pas de preuves.

– Mais je veux juste écouter les messages.

– Oui, mais ici. Devant nous.

            Je regrettais de ne pas mesurer deux mètres et peser 110 kilos. Au lieu de quoi, je sentis les larmes me venir aux yeux. C'était encore plus l'absurdité que l'humiliation qui me fusillait. Alors, dans un coin de la grande salle, j'écoutai les messages laissés par les patients. Sur les 20 que pouvait contenir la boîte vocale, 19 provenaient d'hommes et de femmes qui annulaient leur rendez-vous prévu dans plus de quinze jours – sur demande des brigadistes, nous avions annulé nous-mêmes ceux prévus pour les deux semaines suivantes –, certains assortissant leurs propos d'amabilités du genre : « Si j'avais su que vous aviez si peu d'hygiène, je ne serais jamais devenue votre patiente », « Quand je pense que vous avez failli me tuer », « Vous comprenez bien que maintenant… ».

            J'ai compris en effet que c'était terminé. Mon activité ne se remettrait pas d'un tel rejet. J'étais mis au ban et calomnié, parce qu'un de mes patients avait attrapé le virus qui avait fini de décomposer le cerveau des humains depuis 3 mois. Je n'avais pas commis d'erreur médicale, j'avais respecté le protocole imbécile qu'on nous imposait depuis le déconfinement, j'avais supporté sans broncher la perte de 100 % de mes revenus pendant deux mois, de 50 % ensuite, parce que je me pliais aux interdictions et aux limites que pourtant je désapprouvais, mais ça ne comptait pas. Quelques lignes dans un journal avaient anéanti huit ans d'études et vingt-cinq ans de travail. Plus personne ne voudrait se faire soigner par le dentiste « chez qui on attrape le coronavirus ».

            Je reposai le combiné, balayai du regard le cabinet saccagé par les inhumains. Je sortis sans un mot, on ne me retint pas. J'étais banni, je devais être chassé. J'étais le virus.

            C'était si bête, si injuste, si énorme, que cela m'aida. Je réalisai que je n'avais aucune envie de travailler pour et avec les lâches malfaisants qu'étaient devenus les êtres humains. J'étais un humain, hélas, mais je ne me sentais rien de commun avec cette espèce dégénérée.

            – Je vais aller vivre au cabanon et exploiter notre petite forêt, expliquai-je à mon épouse le soir-même. Tu as le droit de venir avec moi tout le temps ou de rester ici en semaine si tu préfères. Je t'aime et je ne souhaite pas que l'on se sépare. Mais je pars de toute façon. C'est ça ou une balle dans la tête. Je parle sérieusement : j'appuierai sur la détente sans aucun problème.

            Ma femme comprit l'urgence et ma détresse. Elle s'oublia en tant qu'épouse mais posa une question de mère :

– Et les enfants ?

– Ils penseront ce qu'ils veulent. Ils sont adultes, maintenant.

– Pas tout à fait.

– Florian termine son master et Adeline a commencé sa vie professionnelle. Nous leur avons donné le maximum de chances pour qu'ils s'en sortent.

            Le lendemain, je m'installais dans notre cabanon au milieu des bois, 25 mètres carrés sur 10 hectares, ma seule possession autre que l'outil de travail que l'on m'avait volé. Avec l'aide d'un bûcheron et d'un arboriste, j'ai commencé à exploiter cette forêt, dans le sens d'une gestion durable et raisonnée. Je cultive aussi quelques fruits et légumes, que je vends sur les marchés quand j'ai du surplus. Mon épouse a choisi de rester en ville pendant la semaine. Elle me rejoint le samedi et nous passons d'heureux week-ends ensemble. Les enfants viennent de temps en temps. Ils sont plutôt fiers que leur père ait su tout lâcher et tout recommencer du jour au lendemain, à 50 ans. Moi, au milieu de mes amis les arbres, en compagnie des derniers humains que la télévision, les médecins et les précautionneux de tout poil n'ont pas contaminés, je suis apaisé comme jamais.       



 

15 mai 2020

Céline et les petitous

 

          Marjorie avait un peu peur. Depuis deux mois elle attendait le retour à l'école, mais elle n'avait pas bien compris. Ses parents lui avaient expliqué que ça ne serait pas comme avant, qu'elle n'aurait plus le droit de toucher les autres élèves et qu'elle devrait faire très attention à ce qu'ils ne lui crient pas dessus.

– Pourquoi ?

– Parce qu'ils ont peut-être un microbe qui peut te rendre malade.

– Mamie m'a dit que le microbe rendait pas malade les enfants.

– Mamie ne sait pas tout.

            Marjorie venait de fêter ses 6 ans. Elle était en grande section. Elle aimait l'école. Et depuis qu'elle en était privée, elle l'adorait. Il lui tardait d'y retourner. Elle voulait retrouver sa maîtresse, retrouver Céline l'éducatrice de la garderie, retrouver Lucie, Léo, Arthur, Rose, Lina, Jade, Lucas, retrouver même les autres qu'elle connaissait moins, et même le monsieur qui avait toutes les clés, qui s'occupait de tout et qui l'effrayait.

            Ses parents lui avaient dit qu'elle serait toute seule à sa table et qu'il n'y aurait qu'une moitié de la classe.

– Un jour une moitié, le lendemain l'autre moitié, et ainsi de suite.

– Et si mon jour c'est mercredi ?

            Les grandes personnes étaient bizarres en ce moment, c'était pas rassurant. Mais bon. Elle serait gentille et elle obéirait.   

            Céline aussi avait un peu peur, même si elle avait 45 ans. Céline serait la première demain à accueillir les enfants pour ce premier jour de déconfinement. Elle assurait la garderie du matin, la cantine et la garderie de fin d'après-midi dans une école maternelle.

            Ses peurs étaient partagées. Elle savait d'expérience ce qui pouvait arriver quand des cellules se mettaient à débloquer dans un corps, elle avait souffert dans sa chair. Le petit corona était bien moins dangereux que des tumeurs malignes, mais peut-être était-elle affaiblie par son récent combat contre la maladie.

            Pourtant, ce qu'elle redoutait le plus était de ne pas pouvoir respecter les règles de « distanciation sociale » édictées pour les écoles. « Distanciation sociale » était un oxymore, c'est-à-dire une association de deux mots incompatibles. « Distanciation sociale dans les écoles » était un double oxymore, c'est-à-dire un non-sens. Pour dissimuler le non-sens, on avait d'ailleurs changé de mot : on parlait maintenant de « distanciation physique ».  

            Comment obliger des enfants de 3 à 6 ans à suivre toute la journée des lignes sur le sol et à ne circuler qu'en un seul sens dans une salle, des couloirs, une cour ? Comment éviter les contacts avec les autres enfants alors qu'ils ne peuvent vivre sans toucher leurs semblables ? Autant demander au soleil de ne plus briller. Comment expliquer le masque de l'adulte qui cache le visage et angoisse les petitous ? Comment allait-elle faire si ses protégés n'obéissaient pas à ses directives ? S'il fallait séparer deux enfants, il faudrait les toucher : avait-elle le droit ?

            Elle avait participé aux rencontres avec le maire, la directrice, sa cheffe, les institutrices, le concierge ; ils avaient essayé de tout prévoir, parce qu'il fallait bien respecter les 55 pages du Guide relatif à la réouverture et au fonctionnement des écoles maternelles et élémentaires. Ce matin encore, lors de la prérentrée fantôme, ils avaient essayé de tout passer en revue. Tout le monde était consciencieux, personne n'était dupe : on ferait au mieux, mais l'école c'était la vie, et la vie c'était l'échange avec les autres. Surtout pour les enfants.

            La nuit fut agitée, pour l'élève comme pour l'éducatrice. Marjorie rêva qu'un monsieur venu du ciel avec un masque horrible la tirait très fort par le poignet et la séparait de ses amis de l'école qui l'appelaient et devenaient de plus en plus petits alors qu'elle disparaissait dans les nuages. Céline rêva qu'au moment où elle se précipitait pour empêcher trois enfants de débuter une chenille en se tenant par la taille, elle trébuchait, tombait sur la goudron ; ne pouvant se relever, elle voyait les enfants un par un venir grossir la chenille et se postillonner à pleins visages en chantant à tue-tête. C'est à ce moment que le maire, la directrice et la représentante des parents d'élèves arrivaient pour vérifier le bon respect des consignes.

            La première journée d'école post-déconfinement ne se passa pas aussi mal que dans les cauchemars, même si elle ne fut pas simple. Lorsque la maman de Marjorie posa sa fille à 8 heures moins le quart, elle dut sonner car les parents n'avaient plus le droit de pénétrer à l'intérieur de l'enceinte scolaire. Rien que ça, pensa Céline, c'est traumatisant.

– Je vous la confie, dit la Maman. Elle est impatiente.

– Moi aussi. Bonjour Marjorie. Quelle joie de te revoir !

            La petite trépignait, mais sa mère attendit que le portillon fût ouvert pour la lâcher. Elle lui donna un baiser et la petite avança. Marjorie regarda Céline. On l'avait prévenue qu'elle porterait un masque, il n'empêche, ce n'était pas beau à voir. D'ailleurs, elle ne put retenir une question :

– Tu as eu un accident ?

– Non, rassure-toi. C'est pour qu'on soit sûr que le virus ne viendra pas nous embêter.

            Disant ceci, l'éducatrice, par réflexe, posa une main sur l'épaule de la petite fille. Aussitôt, elle la retira, comme si elle s'était brûlée. Elle eut à peine le temps de réaliser son erreur qu'elle sentit la main de la petite se glisser dans la sienne. « Mon Dieu, mais comment on va faire ? ». Céline n'eut pas le cœur à repousser cette menotte. Elle se retourna vers la portillon ; la mère était encore là, qui leur adressa un petit signe. Elle eut l'air plus soulagée que mécontente. Ouf, pensa Céline. Si cette dame voulait faire des histoires, elle pouvait.

            Céline et Marjorie rejoignirent la salle de garderie. Quatre enfants étaient déjà là, surveillés par le concierge pendant quelques minutes. Céline montra à Marjorie comment se laver les mains, avec le savon au robinet, avec le gel dans le flacon.

– Il faut faire les deux ?

– Non. Au choix. Au moins 30 secondes et jusqu'aux poignets. Quand on vient de dehors, l'eau et le savon, c'est mieux.

            Marjorie entra et regarda autour d'elle. Elle vit tout de suite Rose et eut un grand sourire. Et puis après Lucas, qui l'appela. « Viens ! ». Les deux autres, c'était Armand et Enzo.

            Marjorie s'étonnait que chacun joue dans son coin, puis elle se rappela ce qu'on lui avait expliqué : le microbe invisible pouvait devenir méchant. Elle regarda Rose et Lucas. Ça m'étonnerait qu'ils soient méchants. Ils sont gentils. Armand et Enzo, ils sont bêtes, mais je crois pas qu'ils sont méchants.

            Elle prit un jeu elle aussi, même si elle n'avait pas très envie. D'autres enfants entrèrent, escortés cette fois par le concierge, qui leur fit se laver les mains. Céline leur montra où poser leurs affaires et où s'installer.

            À 8 heures, l'éducatrice se plaça au centre et tapa dans ses mains pour demander le silence. Elle avait pris dans un angle de la pièce un bâton sculpté dans lequel des plumes étaient plantées.

– Vous vous souvenez ce que c'est ?

– Le bâton de parole ! s'exclamèrent plusieurs voix.

– Écoutez-moi, les enfants. Vous êtes 10. C'est le maximum autorisé. Et ce sera pareil dans les salles de classe. Le but est que nous ne soyons pas trop près les uns des autres. Quelqu'un peut me dire pourquoi ?

            Quatre doigts se levèrent.

– Enzo ?

– Parce qu'il faut pas qu'on se tousse.

– Il vaut mieux éviter de se tousser dessus, oui. Rose ?

– Il faut pas qu'on se tou-che !

– Tu as raison également. On nous demande de ne pas nous toucher.

            Céline expliqua les règles à respecter. Le masque la gênait. Non seulement ce truc gâchait la communication entre les êtres, mais en plus il l'empêchait de respirer. Une fois les consignes rappelées, elle proposa aux enfants ce qu'elle avait préparé, jugeant indispensable d'établir la liaison entre le confinement et le déconfinement, aussi perturbant l'un que l'autre. Il fallait de plus « verbaliser le négatif », pour reprendre l'expression de Françoise Dolto.

– Chacun à votre tour, vous allez nous dire ce qui vous a le plus manqué pendant ces deux mois sans école et donc de quoi vous avez le plus envie en revenant.

            Elle les regarda. Ils semblaient intimidés, non pas de se retrouver, mais au contraire de ne pas se retrouver, de brider leur instinct qui les poussait à s'approcher les uns des autres, à prendre ensemble les mêmes objets, à chahuter, à se respirer et à se regarder de près. Ils dépériraient vite si on cassait leur élan vital. Isolés dans une bulle fictive, ils se sentaient nus, impuissants et observés.

            Céline dut réprimer les larmes qui lui montaient aux yeux.

– Qui veut commencer à parler ? demanda-t-elle en s'arrachant un sourire.

            Tous les doigts se levèrent.

– Moi, Céline !

– Moi !

– Céline, moi !

            Un rire lui échappa. Ces petitous lui redonnaient de la force. Elle pensa à quelque chose.

– Celui ou celle qui parlera va venir à ma place, on l'entendra mieux.

            Il fallait créer du mouvement, aussi dérisoire fût-il. On ne pouvait pas condamner ces enfants à l'immobilité dès 8 heures du matin, c'était de la torture.

– Armand, à toi.

            Elle lui tendit le bâton et s'écarta pour lui laisser la place.

 – Armand, tu as la parole. Nous t'écoutons.

            Armand, 5 ans, lança tout à trac :

– C'est pas drôle de pas voir ses copains. Ça m'a fait pleurer.

– Alors tu es content de les retrouver aujourd'hui, tes copains ?

– Oui, mais pourquoi on peut pas jouer ?

– On peut. Mais pendant quelques semaines, on doit apprendre à jouer autrement. Tu sais pourquoi ?

            Armand fit une moue, tendit le bâton à Céline et regagna sa place dans la salle. Tous les autres doigts se levèrent. Céline opta pour l'ordre alphabétique.

– Baptiste.

            Le dénommé s'avança, saisit le bâton et se plaça au milieu. Il regarda Céline, qui hocha la tête.

– Moi j'ai tout le temps regardé par la fenêtre. Je voulais sortir. Je parlais aux oiseaux. Même qu'ils me regardaient.

– Est-ce que tu as pu sortir de temps en temps ? 

– Pas tous les jours, mon papa voulait pas. On regardait la télévision, mais y'avait pas les dessins animés que j'aime bien.

– Y'avait Tom Tom et Nana ! lança Marjorie.

– Non.

– Siiii !

– Et maintenant, de quoi as-tu le plus envie, Baptiste ?

– De jouer au foot dans la cour.

            Céline tenta d'expliquer que ce ne serait pas possible pour l'instant. Mais elle n'était pas convaincue elle-même de ce qu'elle avançait.

            Baptiste céda sa place à Clémence.

– Moi au début, j'aimais bien. Après c'était long.

– Tu as réussi à t'occuper, quand même ?

– J'ai dessiné. Des virus.

– À quoi ils ressemblent, les virus ?

– Moi j'ai fabriqué une machine en Légo pour tuer les virus ! s'exclama Lucas qui ne pouvait se contenir.

            Céline montra le bâton de parole dans la main de Clémence et il se tut.

– Les virus, ils sont ronds avec des petites piques. On dirait un peu des soleils. Mais rouges.

– Ils sont rouges ?

– Moi, je les ai fait rouges. mais c'est comme on veut. De toute façon, ils sont très petits, on peut pas les voir.

– Siiii !

– Non !

– Et qu'est-ce que tu veux faire maintenant qu'on peut sortir ?

– Je sais pas. Ça m'a fatiguée.

            Et ils s'exprimèrent ainsi, chacun à leur tour avec le bâton de parole, cherchant et trouvant petit à petit des mots pour dire leurs sensations de ce moment dont on ne mesurait pas encore les effets sur les psychologies, les économies et les sociétés.

            À 8 h 27, Céline prépara les enfants au changement de salle. Ils allaient rejoindre leurs classes respectives ; toutes ne reprenaient pas ce jour, et celles qui étaient ouvertes étaient amputées de moitié.

            Céline vaqua ensuite à ses autres travaux. Elle faisait des ménages pour arrondir ses fins de mois, car ce qu'elle touchait pour ses garderies du matin et du soir, la cantine de midi, le centre aéré du mercredi, était un peu juste pour les faire vivre, elle et sa fille, dans la petite maison de ville qu'elles louaient au centre du bourg voisin.

            Elle revint à l'école à 11 h 30 pour aider les deux femmes de cantine à préparer tables et repas. La mairie avait décidé de remplacer les repas chauds par des plateaux froids, individuels et plastifiés. Une punition supplémentaire, pensa-t-elle quand elle découvrit le premier plateau.

            Après une séance de lavage de mains de vingt minutes, les enfants s'assirent à quatre par table, au lieu de huit habituellement. Ils entrecoupaient leur mastication de quelques paroles, mais le mètre de vide entre eux, l'ambiance fantomatique de l'école et les masques des adultes empêchaient toute communion. Un par un, les petits zombies quittèrent les tables pour gagner la cour, où là, déjà, une maîtresse et le concierge coupaient dès qu'ils les repéraient les courses enfantines qui naturellement s'initiaient pour s'attraper, s'amuser, s'envoler. Tandis qu'elle essuyait des tables, Céline aperçut ces corps déboussolés tournant sur place en recherche d'une direction qu'on ne leur interdirait pas, finissant par s'asseoir, grattant le sol avec les ongles pour, peut-être, trouver dessous la terre le sens qui semblait avoir disparu dessus.

            Quand Céline récupéra les petitous à 16 h 30, du moins ceux que l'on viendrait chercher plus tard, elle fut horrifiée de leur état. Ils étaient ou apathiques (Baptiste, Clémence, Marjorie) ou énervés (Armand, Enzo, Lucas, Rose), en tout cas perturbés. Céline prit quelques minutes pour écouter chacun.        

– La maîtresse a pas arrêté de nous gronder.

– Je comprends rien à ce qui se passe.

– On peut plus rien faire comme dans une école.

– Je suis triste.

            Alors, elle décida de mettre en pratique dès ce premier soir ce qu'elle pensait ne commencer que le deuxième.

– Vous savez quoi ? On va s'asseoir en cercle et on va se raconter des histoires.

            Elle vit leur regard interrogateur. Ce n'était pas tant le mot histoire que le mot cercle qui les intriguait. D'ailleurs, une question ne se fit pas attendre :

– On a le droit ?

– Oui, dit Céline en s'asseyant la première, parce qu'on va s'installer de sorte que chacun puisse tendre les bras sans gêner l'autre.

            L'idée sembla leur plaire. Ils s'assirent, puis commencèrent à écarter les bras.

– Pour mesurer si l'espace entre nous est suffisant, vous allez devoir tamponner votre voisin de droite et votre voisin de gauche juste avec le bout de votre majeur, celui-là.

– Mais on va se toucher ! s'exclama Rose. Tu vas pas nous fâcher ?

– Non, répondit Céline. Ce sera notre secret. Juste le bout du doigt du milieu.

            Alors les sourires revinrent sur les visages qui reprirent des couleurs. Et chacun se mesura, se recala, se tamponna la pulpe, et ce furent des rires, des décharges, de la joie. On était ensemble, enfin.  

            Quand les enfants et l'adulte furent assis dans un beau cercle à huit points, Céline, libérée elle aussi, s'entendit intimer :

– Nous allons commencer par nous envoler.

– Oui, intervint Lucas, on sera mieux avec les arbres et les oiseaux !

            C'est ça, petit Lucas, tu as compris. Laissons les hommes avec leurs phobies et leur bêtise. Prenons de l'altitude pour retrouver la sagesse, des arbres, et la liberté, des oiseaux.

– Allez, les enfants, déployons nos ailes pour quitter le sol. Fermons les yeux, il est prouvé que l'on s'envole plus facilement les yeux fermés. Et battez des ailes, pas trop vite, de manière ample, comme si vous vouliez être portés par l'air et poussés vers le haut.

            Céline entrouvrit un œil et observa les bras qui s'élargissaient tandis que les visages se concentraient pour garder les yeux clos.

– Ça y est, dit-elle. Vous pouvez rouvrir les yeux, reposer vos ailes, nous sommes arrivés.

– On est où ? demanda Clémence.

– Assis sur les nuages, répondit Enzo.

            C'était parfait.

– Maintenant que nous sommes dans un bel endroit et que nous sommes tous ensemble, je vais vous raconter une histoire. Et ensuite, ceux qui voudront pourront en raconter une aussi.

– Oui, moi !

– Je veux en raconter une, aussi !

– Chacun pourra en raconter, à condition que nous écoutions celle ou celui qui parlera. Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, et après-demain, et chacun pourra en raconter plusieurs, car nous ferons cela jusqu'à ce que l'école redevienne normale.

– Pour l'instant, on reste en l'air ! On redescend pas sur la terre ! lança Marjorie.

            Céline était fascinée par la capacité des enfants à jouer de leur raison pour supporter les contraintes.

– Quand on ne peut pas changer la réalité, demanda-t-elle, comment on fait ?

– On regarde ailleurs !

– On s'envole !

– On invente des histoires !

            On ne pouvait mieux dire. Ces petitous venaient de comprendre qu'avec une bonne histoire, la fiction est plus forte que la réalité.         



 

8 mai 2020

Le curé qui en avait

 

          Les habitants du bourg penseront ce qu'ils voudront, l'évêque m'adressera des remontrances, les gendarmes viendront me verbaliser, mais j'ouvrirai l'église et je serai présent chaque jour. Merde ! À quoi servirait un prêtre s'il se retirait quand les brebis sont égarées ? Et qui pourrait se prétendre serviteur de Dieu s'il se cachait face au danger ?   

            Y a-t-il danger, d'abord ? Voir. Au séminaire, le frère Jacquemon, grand scientifique devant l'éternel, avait démontré qu'un virus doit s'épuiser et que plus on cherche à l'éviter plus il se renforce. J'ai peur que mon maître ait raison : les pays qui ont le plus confiné sont ceux qui ont, déjà, la plus grande proportion de morts, et qui, sans doute, souffriront le plus de l'effondrement économique et social qui commence. Dans notre pays, le déconfinement tourne au casse-tête et à la foire d'empoigne, ce qui était prévisible.

            Il y a donc du travail. Et je ne vais pas me dérober, quand bien même le troupeau et les chiens hurlent et se planquent. Puis-je avoir raison et mes supérieurs avoir tort ? Pardonne-moi, Seigneur. Tu connais mon humilité. Je ne cherche que la lucidité, sous tes auspices. Mais peu importe mes considérations sur le virus, aide-moi à accomplir ma mission. Tant de confrères œuvrent au péril de leur vie dans des pays de guerre, de misère et de terrorisme. Et je devrais reculer devant une particule de 0,3 micron qui ne fait pas de mal à 95 % des gens ? Risible.

            – Vous prenez un risque, me disait Madame Barbentane, la boulangère, à qui je m'ouvrais de ma volonté de ne pas demeurer immobile.

– Qu'est-ce que vivre si ce n'est risquer sa vie ? répondis-je. Et comment vivre mieux que de la risquer pour les autres ?

– Et si vous tombez malade ?

– Eh bien, je tomberai malade. Je crois à la fois en Darwin et en Dieu, en la sélection naturelle comme en la vie éternelle. Je prends ce qui advient, considérant que cela doit advenir.

– Vous n'avez pas peur de mourir ?

– Mais non ! Je suis croyant, je n'ai pas peur. Connaissez-vous le mot de l'Abbé Pierre quand on lui apprit la mort de Mère Térésa ? « Quelle chance ».

            J'ai donc ouvert l'église, dont je suis le gardien temporel et spirituel. La grosse clé a tourné dans la serrure et j'ai poussé la porte ancestrale. J'ai retrouvé l'âcre odeur de la maison de Dieu, cette senteur unique que crée le mélange de pierre, de salpêtre, d'encens, de bougie et de prière. Oui, il me semble que la prière, quand elle s'exerce depuis des siècles dans un même lieu, a une odeur. À moins qu'elle ne soit celle des postérieurs écrasés qui patinèrent les bancs au fil des siècles.

            J'ai remonté la nef, me suis agenouillé devant l'autel. Puis j'ai gagné la sacristie sur le côté du chœur. J'en enfilé mon aube, mon étole. Dans le petit placard, j'ai pris le calice et le ciboire, ainsi que le plateau et la grande hostie. Je les ai emportés jusqu'à l'autel. Je suis revenu prendre les burettes d'eau et de vin, que j'ai emportées à leur tour. Puis je suis revenu encore une fois, prendre mon missel. J'ai pris le temps de fermer les yeux et de me concentrer avant de gagner le chœur ; la messe commençait.

            Je l'ai dite seul, mais en m'adressant à tous les paroissiens, ceux que je connaissais, dont j'imaginais la présence, comme ceux qui ne venaient jamais, qui avaient leurs raisons. Pour tous, j'implorais le Seigneur afin qu'il leur apporte le courage contre la peur, l'envie de liberté plus que de longévité, l'intelligence face à la bêtise, le recul par rapport aux élucubrations des télévisions. J'ai partagé le pain et le vin, je les ai bénis et j'ai communié. Je me suis recueilli ensuite, demandant au Seigneur de m'éclairer sur la meilleure manière d'agir pour aider mes semblables en cette période. J'ai eu la joie d'être exaucé ; je savais quoi faire en sortant de l'église.

            – Allons dans la paix du Christ et rendons gloire à Dieu.

            Ma voix résonnait dans l'église et m'effrayait un peu.

– Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. 

            Je terminais mon signe de croix quand j'ai entendu la résonance caractéristique du bois grinçant sur un sol en pierre. J'ai tâché de voir vers l'entrée de l'église. Elle est apparue de derrière un pilier, et elle s'est avancée. Une femme vieille et petite, encore assez solide sur ses jambes avec sa canne. Je l'ai reconnue.

– C'est vous, Françoise ? Vous étiez là ?

– Oui, mon père. Je sais que c'est interdit par les lois humaines, mais, vous connaissant, j'espérais que vous diriez la messe. Je suis comblée.

            J'étais surpris, un peu honteux. J'allais m'en retourner à la sacristie, quand, sur une impulsion, je me suis entendu demander à Françoise :

– Vous voulez m'aider ?

– Si je peux.

– Attendez-moi.

            J'ai rangé les objets de l'eucharistie et ma parure de messe, j'ai remis mon manteau et j'ai rejoint Françoise à l'entrée de l'église.

– Voilà. D'abord, je continuerai à célébrer la messe chaque jour à 8 h 30. Je suis obligé d'annuler celle du samedi 18 heures et du dimanche 11 heures, sans quoi on me retirera la clé de l'église, mais un discret service quotidien sera maintenu. J'en prends la responsabilité.

– Formidable. Puis-je le dire à Marie-Thérèse et à Madame Florentin ?

– Madame Florentin, vous êtes sûre ? Elle est bavarde. Il ne faut pas que cela s'ébruite, vous comprenez.

– Je m'en porte garante.

– Bien. Mais le plus important n'est pas là. Voulez-vous m'aider à recenser toutes les personnes seules dans les communes du regroupement paroissial ? Je connais la plupart, peut-être, mais il nous faut identifier celles que ce confinement maléfique va priver de toute visite et de toute sortie. Pensez, plus d'enfants, plus de messe, plus de bistrot, plus d'épicerie, plus de foot…

– Je pense pouvoir trouver une correspondante dans chaque village.

– Très bien. Il nous faut organiser des réseaux de solidarité. Des visites, bien sûr, mais aussi du ravitaillement pour ceux qui en auront besoin, des soins peut-être. De la chaleur, surtout. Nous pourrons faire le point chaque matin après notre célébration.

            C'est ainsi que mon sacerdoce spécial confinement a commencé. J'ai eu la preuve alors que, sous un prétexte sanitaire masquant leur peur irrationnelle, les personnes privilégiées dans la force de l'âge condamnaient les vieux, les enfants et les pauvres. Mes 10 visites quotidiennes chaque jour aux quatre coins du canton, les 100 kilomètres quotidiens de ma Clio sur nos routes désertées, sept jours sur sept, m'ont montré si besoin était les conséquences de l'égoïsme et de la bêtise. Si je savais, j'écrirais ce que j'ai vu et entendu.

            J'ai vu et entendu Monsieur Delabarre, que sa fille a cessé de venir voir le samedi, « à cause des enfants, tu comprends », remplaçant sa présence par une soi-disant « visite à distance » au téléphone, sur un écran où il ne voit que des têtes blafardes ou agitées, « visite » qu'il a fini par redouter tant il se sent malheureux pendant et ensuite.

            J'ai vu et entendu les enfants Gernaro, Djelibi, Bouzid, Priard et Tacquet, geindre dans des séjours sales et en désordre des appartements HLM, n'arrivant même plus à se concentrer sur la télé, vivant avec un mal de tête permanent sous la menace d'une colère de la mère ou du père aussi perturbé qu'eux.

            J'ai vu et entendu Solange Ravion pleurer parce que son fils au téléphone répétait qu'elle n'était pas seule alors qu'elle crevait de solitude et que son auxiliaire de vie, incapable de l'écouter, lui affirmait comme un mantra que ce n'était « pas grave » alors qu'on la privait des derniers mois de sa vie.

            J'ai vu et entendu des hommes et des femmes désespérés de ne pouvoir plus se rencontrer, se serrer, communier, par le chant, les cartes, la randonnée, la parole sur un banc, et s'abîmer à vue d'œil au moral comme au physique.

            Françoise, Marie-Thérèse, Madame Florentin, ainsi que ce bon Gustin, Angelo Da Silva, Jacques et Carmen Santonian, ont fourni un travail exceptionnel. Nous avons organisé des chaînes de ravitaillement, récupérant les listes, partant aux courses, livrant ensuite. Nous nous sommes signalés les cas les plus graves pour qu'ils ne soient pas laissés sans visite pendant plus de 24 heures. Il m'est arrivé de retourner dix jours de suite chez la même personne parce que je la sentais défaillir. Il m'est arrivé maintes fois, après avoir respecté quelques minutes les « gestes barrière », de m'approcher de mon interlocuteur et de prendre ses mains dans les miennes, parce que ce contact était vital, au sens propre. Et il m'est souvent arrivé d'accueillir contre mon torse creux et mes épaules frêles des corps et des têtes épuisées, qui se sont mis à pleurer contre moi, oui à pleurer, avec quelqu'un enfin, tant la douleur était forte et trop longtemps contenue.

            Plusieurs fois, nous avons dû appeler les pompiers ou emmener un paroissien à l'hôpital. Pour le CoVid 2 fois, pour tout autre chose 14 fois. Je ne suis pas médecin, mais sur ces 14 fois, j'affirme sans hésiter que le confinement est responsable d'au moins la moitié des hospitalisations. Nous avons aussi improvisé un soutien scolaire, qui s'est révélé crucial pour les familles défavorisées, tant ce confinement a renforcé les inégalités dans l'apprentissage. Je suis moi-même devenu enseignant temporaire en mathématiques de base, en français, en histoire. J'ai fait afficher des cartes du monde et des échelles de temps dans les chambres. Et le soir au presbytère, j'inventais des exercices et des jeux éducatifs pour mes protégés du lendemain.

            Le téléphone nous a servis, mais nous l'avons utilisé au minimum. J'avais donné pour consigne de privilégier le contact direct. Et pas une fois nous avons utilisé ces satanées caméras de smartphones, qui ne rapprochent pas les gens mais renforcent leur solitude. Nous avons fait preuve d'imagination pour éviter les contrôles, et nous y sommes à peu près parvenus. Quand nous étions contrôlés, nous ne mentions pas en disant que nous portions secours à des personnes vulnérables. Les membres de notre commando ont tout de même été verbalisés 7 fois, et il a été convenu que la cagnotte, alimentée à volonté, payerait les amendes. Personnellement, j'ai été contrôlé plus de 50 fois par les gendarmes, qui appliquaient ce qu'on exigeait d'eux, les malheureux. Chaque fois j'ai expliqué, chaque fois ils m'ont laissé passer. Alléluia.

            La messe du matin a pris une drôle de tournure. Le troisième jour du confinement, il y avait 5 personnes dans l'église, le septième jour 10. Plus qu'en temps normal ! J'ai alors demandé qu'on se limite à 5 personnes par service et que chacun vienne et reparte seul, sans quoi nous allions avoir des problèmes. Dans l'église, chacun est libre de s'installer comme il le souhaite. Si deux fidèles veulent s'asseoir l'un à côté de l'autre, je les laisse. Et cela est souvent le cas.

            La chère Françoise, reprenant l'idée d'un prêtre italien, a proposé que l'on demande aux personnes qui le souhaitaient de nous fournir une photo d'elles, que l'on punaiserait au dossier des chaises et des bancs, afin qu'elles puissent de cette manière participer à notre célébration. À chacune de nos visites, nous avons soumis l'idée et chaque fois ou presque nous sommes repartis avec une photo, parfois même encadrée. Tant et si bien que les travées ont vite été garnies, pour plus de la moitié par des visages que je n'avais jamais vus sous les voûtes jusque-là !

            Ce furent des journées dures, intenses, pleines d'humanité souffrante. J'ai agi au mieux. Qu'est-il arrivé ensuite ? Oh, c'est simple. Début mai, alors que le déconfinement allait commencer, je suis tombé malade. Le virus, je l'ai attrapé. J'ose à peine le dire, mais j'ai été content. J'avais prouvé qu'on pouvait vivre sans l'attraper, j'allais maintenant prouver qu'on pouvait l'attraper sans mourir.

            C'est ce qui s'est passé. J'ai eu de la fièvre, j'ai toussé, mais je m'en suis sorti. Comme 99,5 % des personnes qui l'attrapent. Dès que j'ai su que j'étais atteint, et même dès les premiers symptômes et la suspicion de maladie, je me suis mis en retrait. Autant le confinement systématique est une aberration, autant le confinement des personnes malades ou présentant des « comorbidités » est raisonnable ; ce n'est pas moi qui l'affirme bien sûr, mais l'histoire et la science.  

            Mon plus grand souci a été de préserver la messe du matin d'une part, le réseau de solidarité d'autre part. J'ai appelé mon confrère, l'abbé Sicard, à la tête d'une paroisse du département, bien introduit à l'évêché. J'étais en confiance ; il avait lui aussi bravé quelques interdictions pour continuer à mettre sa foi en pratique.

– Tu n'aurais pas sous le coude un novice en quête d'un stage de deux semaines sur le terrain ?

– Tu fatigues ?

            Je lui expliquai le problème.

– Tu veux un jeune discret, prêt à risquer l'infection et la prison ?

– Un digne serviteur de Dieu.

            Il m'envoya Jérôme Sanga, jeune Ivoirien qui m'impressionna par ses connaissances en culture générale et en théologie. Qu'est-ce que vous faites là ? eus-je envie de lui demander, mais je ne le connaissais pas assez pour me le permettre. Par politesse, j'avais mis un masque, il en portait un lui aussi, et nous maintenions une distance d'un mètre entre nous. Il s'étonna que j'aie besoin d'un remplaçant alors que, malgré le déconfinement, les célébrations religieuses restaient prohibées. Je lui expliquai alors la messe clandestine. Quand j'illuminai pour lui l'église et qu'il aperçut les 182 photos de paroissiens sur les bancs, il fut ébahi.

– Vous aurez de plus 5 personnes en chair et en os chaque matin.

            Je lui parlai ensuite du réseau de solidarité, qu'il était impératif de maintenir, car le déconfinement n'était que très partiel dans un premier temps.

– Là, vous pourrez vous appuyer sur l'existant, des bénévoles dévoués, généreux. Je me suis permis de les convoquer pour vous cette après-midi à 14 h 30. Je viendrai au début pour les présentations, puis je retournerai dans mon antre.

            Il m'interrogea sur la paroisse, ses forces et ses faiblesses, son histoire. Sa volonté de bien faire était manifeste. Même si les Africains étaient nombreux maintenant dans la prêtrise française – ils avaient pris un créneau et cela était bien –, je me disais que ce ne serait pas facile pour ce gros bébé à la magnifique peau noire et lustrée de gagner la confiance de nos paroissiens blanchâtres et fatigués. Ce serait au moins une expérience profitable pour les deux parties.        

            Tandis que nous finissions un café à la cure, il me posa une question à laquelle je ne m'attendais pas :

– Pensez-vous que le Covid soit un châtiment divin ?

            Je perçus là combien son africanité nous ferait du bien. Il osait une question essentielle pour un chrétien, et pour tout adepte d'une religion monothéiste, pourtant personne n'avait osé la poser dans nos Églises occidentales. Il dut constater mon hésitation, car il ajouta plein de finesse :

– Cette considération sent un peu trop la peste du XIVe siècle j'en ai peur, mais l'interrogation n'est-elle pas légitime ?

            Mis en confiance par sa franchise et sa lucidité, je tâchai de répondre avec les mêmes qualités :

– La source divine du coronavirus est possible, actai-je. En revanche, le confinement systématique et ses désastres, la terrible impasse de laquelle nous n'arrivons pas à sortir, sont de toute évidence d'origine humaine.

            Jérôme Sanga posa sa tasse, puis ses mains sur la table avant de se lever.

– Les hommes, soupira-t-il, toujours eux. Pourquoi ne font-ils pas davantage confiance à la nature ? Vous voyez, ajouta-t-il sur le ton de la confidence, pour moi, Dieu et la nature sont une seule et même entité. Si nous étions un peu plus humbles, nous les respecterions davantage et nous saurions nous situer dans le cosmos.

            Je ne pus retenir un sourire et murmurai, sans savoir s'il m'entendait :

– Darwin et Dieu, vous aussi…

            Je me levai à mon tour. Une quinte de toux me prit et je me sentis étourdi.

– Mon jeune frère, maintenant que vous êtes là, je vais aller me reposer pour respecter la nature. Vos propos vont nourrir ma méditation somnolente, qui grâce à vous sera féconde.

            Il joignit les mains et s'inclina, puis s'en alla trouver sa place dans le pan de nature où son humilité l'avait conduit.           

 



 

1er mai 2020

Le coiffeur et l'esthéticienne

 

          Le mardi 17 mars après-midi, la mort dans l'âme, Jean-Patrick nettoyait son salon, qu'il avait fermé à midi. La guerre était déclarée, on avait reçu l'ordre d'aller se planquer. Elle était belle, la France…

            Il passait la serpillière quand une cliente poussa la porte :

– Ne me dis pas que tu fermes !

– Ma chérie, comment veux-tu faire autrement ?

– Mais enfin, ma couleur ! Mon brushing !

– Impossible, voyons. Tu es au courant, quand même ?

– Écoute, si le président avait écouté sa femme, il saurait qu'il est impossible de fermer les salons de coiffure. Et les instituts de beauté. Non, mais regarde ! se désolait la cliente en soulevant sa chevelure. J'ai déjà les racines.

– Tu peux les traiter toi-même. Je t'ai donné la dernière création de chez Elsève ?

– Tu veux dire que tu me l'as vendue ! 60 € les 30 centilitres, bonjour ! Mais je me fiche de ta lotion. Je veux une séance. Je suis prête à payer double tarif. Et si tu n'étais si exclusivement masculin d'un point de vue sentimental, je pourrais même me fendre d'une gâterie.

– Oh, quelle horreur !

– Tu n'as pas de cœur.

– J'ai mes préférences. Et je suis civique. Ça ne me plait pas plus qu'à toi, cette fermeture. Tu imagines le manque à gagner pour moi ? Et si ça dure plus de quinze jours ?…

– Justement. Je suis là pour t'aider. Et puis réfléchis. Sur les 30 % de blondes, seules 7 % sont naturelles. Tu imagines pour les 23 % restantes ? Si elles se rembrunissent par le crâne ? Et que l'on découvre la triste réalité ? Ce sera la honte et le déshonneur ! Il y aura des émeutes.

– Nous devons tous faire des sacrifices, que veux-tu.

– Viens chez moi ! Tu prends ton matériel et tu rappliques ! Personne n'en saura rien, et je saurai me montrer généreuse.

– Gloria, non ! Laisse-moi finir mon ménage. Et dès la fin du confinement, appelle-moi. Tu seras mon premier rendez-vous. Parole de J.P. !

            Gloria partit en claquant la porte, en verre, et ses talons, en cuir. Jean-Patrick acheva sa besogne, enregistra un message sur le téléphone fixe pour indiquer qu'en raison du confinement obligatoire le salon était fermé jusqu'à nouvel ordre, activa la fonction de transfert d'appels vers son portable. Il vérifia l'eau, l'électricité, ferma puis s'en alla. En traversant le centre-ville, il s'aperçut que tous les commerces étaient noirs et vides.

            Chez lui, en fin d'après-midi, il reçut un appel de son amie Ingrid, esthéticienne.

– Comment réagissent tes clientes ?

– La plupart comprennent, mais elles ont peur que ça dure.

– Moi, c'est pareil. Tu verrais ce qu'elles me disent : « Mais comment je vais faire avec une touffe pareille ? ». « Et mes aisselles, vous y avez pensé à mes aisselles ». Ou alors : « Mon homme me l'a répété plusieurs fois : si mes jambes ne sont pas épilées comme il faut, pas rasées épilées, il me quitte ! Ingrid, vous avez la pérennité de mon couple entre vos mains ».   

– Qui aurait cru que nos professions étaient si importantes ?

– C'est pour ça que je voudrais te proposer quelque chose.

            Jean-Patrick écouta la proposition d'Ingrid. Après quoi, il rappela Gloria, sa cliente.

– Mon chou, je viens me faire pardonner.

– Tu as intérêt, sans quoi ton chou ne sera plus ta cliente.

– Calme-toi, chouquette. C'est arrangé. Je te coifferai jeudi après-midi. Ensuite, ou avant, tu pourras passer chez la meilleure esthéticienne de la ville, dans la pièce d'à côté.  

– Comment ça ?

– Mon amie Ingrid, tu connais ? Oui, « Le corps a ses raisons », c'est ça, remarquable, ce qu'on fait de mieux. Elle a une propriété à la campagne, une ferme restaurée, invisible, dans laquelle elle a installé un petit cabinet privé, pour ses amies et ses clientes VIP. Très smart. Elle va se replier là pendant le confinement, et elle me propose d'utiliser la pièce d'à côté, qui se prêterait bien à la coiffure. Je vais l'aménager demain et on démarre jeudi.

– Voilà une décision intelligente ! Je te retrouve, mon J.P. Tu es sûr que tu veux pas une gâterie ? Non, bon. Et combien va me coûter la virée dans les bois ?

– Pour faire simple, on a convenu d'un tarif unique et sympathique. On se doit d'être solidaires en ce moment, beaucoup de gens vont…

– Arrête ton baratin, espèce de joueur de ciseaux. Combien ?

– 50 € la coiffure, 50 € l'esthétique. En espèces.

– C'est d'accord.

– Il y a une autre condition.

– Je me disais que c'était trop bon marché pour être honnête.

– Écoute, Gloria, on prend des risques alors tu dois nous aider. Voilà la règle que nous avons fixée : nous ne prendrons que les clientes, ou les clients, qui nous enverront une autre cliente dans les jours qui suivent leur rendez-vous. Puisque nous n'aurons pas pignon sur rue et que nous ne pourrons pas faire de publicité, nous n'aurons que le bouche à oreille pour gagner notre vie.

            C'est ainsi que débuta une double affaire qui fut très vite florissante, et qui eut en plus le mérite de trier les clients. Ne venaient que les courageuses, les originales, les rigolotes. Non seulement elles envoyaient volontiers une connaissance à Ingrid et à Jean-Patrick, parfois un homme, mais en plus elles reprenaient rendez-vous pour elles-mêmes la quinzaine suivante, puisqu'on laissait entendre que le confinement serait sans doute prolongé.

            On s'échangeait sous le manteau l'adresse introuvable de cet institut perdu dans les bois. Le nombre de voitures parties de la ville en direction du village, puis du village à la propriété fut multiplié par cinq puis par dix. Gloria, enchantée, venait toutes les semaines :

– Sur mon attestation dérogatoire, je coche la case : « Consultations et soins ne pouvant être assurés à distance et ne pouvant être différés ». Je n'ai jamais eu de problèmes. Les flics aussi sont sensibles à la beauté féminine. Tout de même…

            Le tarif demandé n'était pas un problème, à part pour les 15 % les plus pauvres, qui de toute façon ne venaient jamais chez Ingrid ou Jean-Patrick. Sinon, le confinement était une bonne affaire pour les salariés en chômage partiel pris en charge par l'État, pour ceux en télétravail, ainsi que pour les fonctionnaires et les retraités. Les trois-quarts de la population voyaient en effet leur pouvoir d'achat maintenu, d'autant que le budget loisirs s'effondrait. L'épargne montait en flèche. Alors 1 billet marron pour le coiffeur et un autre pour l'esthéticienne, ce n'était pas grand-chose.  

            La seule difficulté consistait à faire payer les gens en liquide. L'habitude que prenaient les Français de tout régler en carte, même des dépenses de quelques euros, désolait Jean-Patrick, qui voyait dans la disparition du numéraire une funeste évolution.

– Ça va tuer le commerce, pestait-il. Ces cartes bancaires, c'est d'une tristesse… Affreux.

            Le tandem coiffeur esthéticienne faisait merveille. Il faut dire qu'ils savaient parler aux femmes qui passaient sous leurs mains :

– Le masque visage, demandait Ingrid, à l'argile, en tissu simple ou FFP2 ?

– Le shampoing, avec ou sans virus ? interrogeait Jean-Pierre.

– Je vous propose notre promotion du moment : un massage relaxant à la chloroquine.

– J'ai une nouvelle couleur aux écailles de pangolin qui vous ira à ravir.

            Ils s'amusaient aussi à se dénigrer l'un l'autre :

– Méfiez-vous d'Ingrid ; quand elle gomme, elle massacre ce qu'il y a dessous.

– Le problème de Jean-Patrick, c'est qu'il coupe selon son goût, qui est mauvais.

– Moi au moins, quand j'utilise le rasoir, je ne vous arrache pas la peau.

– Je vous déconseille d'abîmer votre visage, que nous venons de reprendre, en passant par la salle de coiffure à côté.

            Ils jouaient même de leurs mœurs :

– Confier mes cheveux à un homme qui n'aime pas les femmes, je ne le ferais pas.

– Le nombre d'amants que j'ai connus à Ingrid m'a toujours fait douter de son hygiène.

            Ce qui devait arriver arriva : leur petite entreprise finit par être connue des autorités. Le 14 avril au matin, un véhicule de gendarmerie remonta le chemin sous les arbres et s'arrêta devant la maison. Trois pandores en descendirent. Malheureusement, il y avait déjà six voitures garées en limite d'une prairie, ce qui pouvait indiquer un rassemblement, illicite : la voiture d'Ingrid, celle de Jean-Patrick, celle du compagnon d'Ingrid, celle de la mère d'Ingrid, celle d'une cliente, celle d'une autre cliente.

            Les gendarmes pénétrèrent dans la maison et indiquèrent qu'ils avaient des soupçons d'activités commerciales interdites par la loi du 23 mars 2020.

– Nous sommes des artisans, tenta Jean-Patrick.

– Nous ne dépannons que nos proches, essaya Ingrid.

            Les gendarmes demandèrent à visiter les lieux et ne tardèrent pas à tomber sur « le cabinet du bien-être », comme l'avait baptisé Gloria.

– Qui sont les personnes dans les cabines ? demanda un homme en bleu.

– Ma tante, répondit Ingrid.

– Ma cousine, renchérit Jean-Patrick.

– Cousine, tante, ou autre, c'est interdit.

– Mais c'est qu'il serait méchant !… dit le coiffeur en minaudant.

– Un café, peut-être ? proposa l'esthéticienne.

– Ou un massage, un shampoing ?… ajouta le coiffeur. Femme ou Homme, vous avez le choix. Si j'étais vous, Messieurs…

             Un coup de pied d'Ingrid dans le tibia l'empêcha de continuer. Les gendarmes poursuivirent leur questionnement. Ils partirent en indiquant que cette visite avait été informelle, mais que, vu ce qu'ils avaient constaté, ils reviendraient demain avec une injonction du procureur. À ce moment, la tournure serait moins amicale.

– Qu'est-ce qu'on va faire ? s'inquiéta Jean-Patrick quand ils furent seuls. 

– On démonte rien, rétorqua Ingrid, ça nous trahirait. On annule les rendez-vous à partir de demain matin. On laisse passer quelques jours, le temps que ça se tasse.

            Mais leur premier rendez-vous de l'après-midi, qu'ils avaient maintenu, changea la donne. À 14 heures, deux motards de la gendarmerie nationale suivie d'une berline noire se positionnèrent à quelques mètres de l'entrée du corps de ferme réhabilité. 

– Les salauds ! s'exclama Ingrid. Ils avaient dit demain.

– Faut jouer au con et pleurer. Je faisais ça, à l'école.

– L'école est finie, là. C'est la vie d'adultes.

            La sonnette retentit. Jean-Patrick frissonna.

– Mon Dieu, accorde-nous ta miséricorde.

            Ingrid se trouva face à un homme en costume cravate, la cinquantaine, élégant. Elle jeta un œil dehors. Les motards avaient mis pied à terre. Pourtant, ils ne semblaient pas vouloir entrer.

– Bonjour Madame. Je suis le préfet du département.

            Ingrid se sentit pâlir, Jean-Patrick écarquilla les yeux. Il bafouilla :

– Préfet, c'est… comme un chef ?

            Le préfet sourit.

– Si on veut. Le préfet représente l'État dans le département, et en effet il coordonne l'action de ses services, dont il est en quelque sorte le chef.

– Donc, vous commandez la police et la gendarmerie ?

– Les forces de l'ordre ont une certaine autonomie, mais quand elles agissent sur le territoire, la responsabilité m'en incombe, oui.

            Le grand chef en personne s'est déplacé, pensa Ingrid. On est morts.

            Le préfet reprit :

– Les services de l'État sont nombreux, vous savez. Les directions départementales, les unités territoriales, le Trésor public, l'inspection, le tribunal, la prison…  

– La prison ?…

            Jean-Patrick eut envie d'aller aux toilettes, mais il ne pouvait donner l'impression de fuir. Il se souvint qu'il devait se mettre à pleurer. Il allait éclater en sanglots, quand le préfet reprit :

– Bon, si vous m'emmeniez maintenant dans votre salon. J'en ai entendu le plus grand bien. Il parait que vous avez des doigts d'or, tous les deux !

            C'est un pervers, pensa Ingrid. Il joue le mec sympa.

– Vous avez l'air surpris ? Excusez-moi, je ne vous ai pas donné ma fonction en prenant rendez-vous, car je déteste les privilèges. Je suis un client comme tout le monde.

            Ingrid consulta l'agenda de son téléphone.

– Vous êtes Monsieur Duroy ?

– Alain Duroy, c'est cela. Et ma femme, Aline, va arriver. Elle déjeunait avec des amies. Mon secrétariat a dû réserver pour nous deux, le créneau de 14 heures à 15 h 30. Pendant que l'un sera à l'esthétique, l'autre sera à la coiffure. Et vice-versa.

            Jean-Patrick se mit non pas à pleurer, mais à rire. Il ne pouvait plus s'arrêter.

– Qu'est-ce qu'il a ? questionna le préfet en regardant Ingrid.

– Excusez-le, c'est les nerfs. Il faut dire que nous avons eu la visite des gendarmes ce matin, et ils nous ont un peu stressés.

– Ils ne vous ont pas cherché d'embêtements, au moins ? Qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici ?

– Ils avaient l'air de contester notre activité.

– Comment ? Ah, les imbéciles ! Ils vont m'entendre !

– Si vous pouviez faire vite, parce qu'ils ont dit qu'ils reviendraient demain avec un mandat du juge.

– Un mandat ? Ils sont idiots, ou quoi ? Rassurez-vous. Ils ne sont pas prêts d'obtenir leur mandat. Vous permettez ?

            Le préfet dégaina son smartphone et sortit pour appeler le capitaine de gendarmerie. Sur ces entrefaites, une autre voiture arriva, de style sportive, blanche celle-là.

            En sortit une jolie femme, élégante et souriante elle aussi, avec peut-être quelques kilos en trop.

            – Ah, chérie, te voilà ! s'exclama le préfet en glissant son téléphone dans sa veste. Tout s'est bien passé ? Parfait. Viens vite, Ingrid et Jean-Patrick nous attendent.

            Le préfet fit les présentations. Jean-Patrick, qui s'était repris, fut charmant et entraîna la préfète dans la pièce dévolue à la coiffure. Avant qu'ils ne ferment la porte, le préfet les interpella :

 – Chérie, Jean-Patrick : je vous rappelle que nous sommes censés être confinés. Donc pas trop court, pas trop de changements. Et ce sera pareil pour moi.

– Monsieur le Préfet, vous venez de définir le grand art, abonda le coiffeur. En peinture, un chef-d'œuvre doit sembler naturel, peint par un enfant. En coiffure, c'est pareil : votre épouse et vous aurez l'air de vous être simplement passés un coup de peigne, alors que vous aurez bénéficié de tout mon talent. Parole de J.P.

            Ingrid roula des yeux pour lui signifier que le mieux était l'ennemi du bien, mais J.P. était gonflé à bloc. Il semblait d'ailleurs avoir galvanisé le préfet, qui renchérit :

– Bien parlé, Jean-Patrick. Vous êtes des artistes. Et moi je suis la France, nom de Dieu ! Je ne peux pas la représenter en ayant l'air d'un gueux. Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?

            Il saisit Ingrid par le bras et l'entraîna dans son propre cabinet.

– Pour les gendarmes, rassurez-vous. J'ai eu le capitaine, il aura une belle insomnie, je vous le garantis. Le zèle, ma chère, le zèle, ça nous tuera… Allez, oubliez ça, et occupez-vous de moi.

           

 



 

24 avril 2020

De l'ehpad on s'évade

 

       – Tu jouerais le coup avec moi ?

– Tu es sérieux ?

– C'est le moment ou jamais de ne plus l'être. Je préfère une fin de vie brève et libre que longue et emmurée.

– Les fumiers… Et ils disent que c'est pour notre bien… Nos propres enfants…

– Peuple lâche et assassin.

– Tous bien pensants, il va de soi.

– Je n'en veux plus, de cette chambre au décor d'hôpital.

– Et moi je ne supporte plus l'odeur des couloirs, ce mélange de soupe, de merde et de désinfectant.

            Gustave et Gontran se mirent à élaborer un plan. Ils avaient le motif et le moral, restait à trouver le moyen et le moment.

– Commençons par recenser nos faiblesses, annonça Gustave après avoir vérifié que la porte de la chambre était fermée.

– Tu veux nous miner avant même d'avoir commencé ?

– Un bon diagnostic est la condition d'une bonne décision. En ce qui me concerne, je traîne la patte, j'ai le souffle court et je vois mal.

– T'es verni. Moi, mes articulations se bloquent, mon palpitant débloque, j'ai des vertiges, je n'entends rien et je dois me rendre aux toilettes toutes les 25 minutes.

– Ça veut dire que nous ne pouvons jouer ni sur la vitesse ni sur l'effort physique.

– Qu'est-ce qu'il nous reste alors ?

– La volonté, l'intelligence, la ruse. Nous devons tromper l'ennemi en le prenant par surprise. En réalisant ce qui est impensable pour lui. Et là, nous avons de la chance.

– Qu'est-ce que tu veux dire ?

– Simple. En prison, on s'attend à ce que les prisonniers aient envie de s'évader, la surveillance est donc forte et il est impossible de la déjouer. Tandis qu'en ehpad, les résidents sont tellement faibles et dociles que personne n'imagine qu'ils puissent vouloir s'évader.

– Tu veux dire que nous n'aurons pas de mal à nous enfuir ?

– Oui. La difficulté commencera une fois que nous serons dehors.

– Nos familles.

– Voilà. Il nous faut donc trouver un lieu et des moyens de subsistance indépendamment de nos familles, qui voudront nous recoller dans ce trou à rats.

– On a notre retraite, quand même. Je touche 1400. Enfin j'en vois plus la couleur puisque tout passe ici, avec une partie de mon petit pécule puisque la plaisanterie coûte 2000 le mois. Si je récupère mes 1400 et qu'il me reste un peu d'épargne, ça va.

– Je suis dans la même configuration que toi. À part que j'ai une pension de 1600 le mois. Tu possèdes un appartement, toi ?

– Non. J'ai jamais pu.

– Moi j'ai pu, mais c'est vendu. On louera, c'est pas un problème.

            Gontran regarda son ami :

– Tu veux dire qu'on va cohabiter ?

– Ben quoi. Y'a pas de limite d'âge, si ?

– Bon sang ! Quand je vais dire à ma petite-fille que moi aussi je suis en coloc !

– Une grande chambre chacun, un bureau, un grand séjour, une cuisine, une salle de bains, un wc séparé.

– Justement, je vais pisser. Tu permets ?  

            Gontran se leva et se dirigea vers les toilettes de son ami. Il se concentra pour ne pas les salir. En revenant, il dut viser encore, pour s'asseoir. Ça le minait : être obligé de positionner ses fesses au-dessus du fauteuil avant de se laisser tomber, parce que les muscles des jambes n'étaient plus assez forts pour diriger le corps quand les genoux se pliaient.

            – Une chose me semble claire, reprit Gustave. Comme nous ne sommes plus autonomes, si nous ne voulons plus de l'ehpad et que nous ne pouvons pas compter sur nos familles, il nous faut quelqu'un.

– On trouvera bien une jeunette de 60 ans qui s'occupera de nous.

– On passera une annonce. 2 heures par jour 5 jours par semaine pour de la cuisine et du ménage, ça devrait aller.

– Ça fait 40 heures par semaine, donc environ 500 € par mois. À deux, on a de quoi.

– Tu vas voir que même en ajoutant le loyer, les consommations, la nourriture, on payera moins cher qu'ici.

– Sûr.

            Ils commençaient à imaginer leur nouvelle vie, le renouveau qui en découlerait.

– Y'a une autre possibilité, reprit Gustave. Si notre état se dégrade, ce qui ne manquera pas d'arriver, on prend un appartement plus grand, voire une petite maison, et on loge la nénette.

– Tu veux dire qu'elle sera à demeure ?

– Oui. En plus du ménage et de la cuisine, on lui demande de faire l'aide-soignante. Si on la loge, on n'a pas besoin de la payer plus cher.

– Pas con. On commence à la tester 2 heures par jour et on voit comment ça tourne.

            Gustave toussa, le cœur de Gontran s'emballa. Ils se mirent à rire, ce qui ne fit qu'accentuer leur étouffement. Ils s'essuyèrent les yeux et le nez avec leur mouchoir.

            Quand ils eurent récupéré, Gontran demanda :

– Qu'est-ce que tu vas faire, toi, quand on aura retrouvé la liberté et que, après le 11 mai, la vie va commencer à reprendre à l'extérieur ?

– D'abord lire. Et quand je ne pourrai plus, je passerai aux livres audio. Lire, ou relire, le plus possible. Des romans. 2 heures par jour. Ensuite sortir, tant que je pourrai. Même si je peux faire que 300 mètres en tout. Une balade quotidienne dans le coin, pour discuter avec des commerçants, pour m'asseoir dans un square. Des trucs simples, mais qui me deviendront indispensables, qui seront la vie. Et puis je regarderai pas mal la télé, j'ai pas honte de le dire. Et si tu veux bien, on continuera nos parties d'échecs.

– D'accord pour les parties d'échecs. J'aimerais sortir chaque jour aussi, mais pour aller dans un café. Un bon vieux café, où j'aurai mes habitudes, où je saluerai le patron et quelques gars. Je feuilletterai le journal et surtout je regarderai les gens qui entrent et qui sortent, l'intérieur et l'extérieur.

            Gontran souffla un moment. Il avait encore quelque chose à dire, mais il hésitait.

– Et puis… Y'a autre chose que j'aimerais. C'est parler avec des jolies femmes. Pas les toucher bien sûr, je sais bien qu'on est repoussant à notre âge. Mais juste les regarder et les écouter. Ça me manque beaucoup. J'ai toujours considéré, ou plutôt ressenti, qu'une jolie fille était ce que la nature avait créé de plus parfait et de plus agréable. Alors être privé de ces beautés, c'est dur.

– Je te comprends. En plus, ce serait pas inutile pour elles, de parler avec un vieux grigou comme toi. Tu connais la vie. Tu peux leur éviter des erreurs.

– Oh, elles n'appliqueraient pas mes conseils. Mais moi je les écouterais, et elles me redonneraient de la vie. Elles nourriraient mes pensées pour le reste de la journée, de la semaine.

– Tu as raison. Ici, on manque de mouvement, mais on manque autant de nourriture spirituelle.

            Gontran fit un geste de la main comme pour signifier que cette étape de l'ehpad serait bientôt derrière eux et que ce n'était plus la peine de se miner avec ça.

– Y'a encore une chose que j'aimerais, et je compte que tu viennes avec moi.

– Un voyage ?

– Trois.

– Rien que ça !

– Oui. Une église à la campagne, une plage de l'océan, une vallée entre deux montagnes. Des endroits qui ont compté pour moi et que j'aimerais voir une dernière fois.

– Si notre assistante nous voiture…

– … si elle nous donne le bras…

– … si on s'arrête toutes les 25 minutes pour pisser…

– … c'est jouable.

            Cette fois, ils la voyaient la liberté. Leur liberté.

– Comme les agences sont fermées à cause du confinement, faut passer par un particulier pour louer.

– Vu la crise actuelle, on devrait pas avoir de mal à trouver.

– Je pense. Et pour notre assistante, pareil.

– Oui, mais comment on va faire ? Tu sais te servir d'internet ?

– Un peu. Mais je crois que j'ai mieux. On va charger quelqu'un de nous trouver un appartement et une aide-ménagère.

– Qui ?

– J'ai une protégée, Maria, une femme que j'ai aidée pendant un moment. Elle fera ça pour nous, j'en suis sûr.

– Formidable.

            Gustave chercha dans un vieux cahier et trouva le nom et le numéro.

– Maria, voilà. Je l'appellerai ce soir.

– On part quand ?

– La prochaine fois que le paysagiste vient tondre la pelouse. Pour entrer son petit tracteur, il ouvre la grille au fond du parc, je l'ai remarqué. À ce moment-là, personne n'est dans le jardin à cause du bruit. Et le gars, quand il va derrière le petit bois, il ne peut rien voir non plus. En sortant un peu en avance, séparément, on peut s'approcher de la sortie petit à petit. 

– Il nous faut quelques bagages.

– Un petit sac, pas plus, sinon on ne pourra pas porter. Une fois qu'on est dehors, on va jusqu'au carrefour et on appelle un taxi. Qui nous conduira à l'adresse que Maria nous aura donnée. Au pire, on passera quelques jours à l'hôtel si l'appart est pas encore prêt.

– J'ai un peu de fraîche, dans le coffre d'une banque dont je n'ai jamais parlé à personne.

– Ah, ah, vieux grigou ! Et ben moi aussi, figure-toi. À part que ma fraîche, elle est là. Dans le double-fond que j'ai créé dans une valise.

– Ah, ah, vieille canaille !

            Ils se séparèrent là-dessus et ne reparlèrent pas de leur initiative au dîner du soir, car ils n'étaient pas seuls.

            Le lendemain, ils se retrouvèrent en début d'après-midi dans la chambre de Gustave. Celui-ci raconta qu'il avait eu sa Maria au téléphone et que non seulement elle allait leur trouver un appartement mais qu'en plus elle acceptait, s'ils le souhaitaient, d'être leur assistante.

– Elle t'aime, celle-là.

– Elle t'aimera aussi.

            Ils s'excitèrent sur mille et un détails de l'organisation à venir dans cet appartement qui serait le leur.

            Puis Gontran exprima une pensée qui le tracassait :

– Dis donc. J'ai pensé. On va se tirer d'ici pour échapper au confinement. Du coup, on risque de choper le corona.

– Écoute. Un : il y a 80 % de chances qu'on ne l'attrape pas. Deux : si on l'attrape, il y a 85 % de chances qu'il ne nous fasse pas mal. Trois : si on en meurt, c'est parfait, tous les problèmes seront réglés.

– Tu crois ?

– Oui. Je te rappelle que 100 % des êtres humains vont mourir. Et qu'à notre âge, le plus grand risque n'est pas de mourir mais de végéter. La mort n'est un problème que quand ton départ est une perte pour des gens qui comptent sur toi. Sinon, c'est une bénédiction.

– C'est vrai que quand on est mort, on n'a plus de soucis.

– Plus de soucis, plus de douleurs, plus de déceptions, plus d'envies non satisfaites. La sagesse, enfin.

            Gontran médita les paroles de son ami. Une chose lui parut évidente, soudain : les problèmes étaient dus à la vie, pas à la mort. À 85 ans, il était temps de s'en rendre compte. Un point quand même le chiffonnait. ll leva la main, pour faire comprendre à Gustave qu'il cherchait ses mots, qu'il ne trouvait pas facilement.

– Si tu meurs, tu manqueras à quelqu'un : à moi. Si on part à deux, c'est pour qu'on se retrouve à deux.

            Gustave le regarda.

– C'est gentil, ce que tu dis. Et si je t'ai proposé de jouer le coup avec moi, c'est que je pense la même chose. Mais réfléchis : on va mourir bientôt, de toute façon. Le corona augmente les dangers qui nous menacent de, allez, 10 %, maximum. Il ne change rien. Au contraire, il doit nous stimuler.

– C'est vrai que sans le virus, on n'aurait jamais osé se tirer d'ici.

– Tu vois.

            C'est ainsi que, huit jours après en avoir pris la décision, le vendredi 24 avril 2020, Gustave Blanchard et Gontran Deroyon s'évadèrent de leur ehpad. Tout se passa à peu près comme ils l'avaient prévu.

            Gontran mourut le premier, un an après l'évasion. Son cœur le lâcha quand il se leva de sa chaise, dans le bar où il venait boire un décaféiné chaque jour ; il avait eu le temps d'accomplir, avec son ami, les trois voyages pèlerinages auxquels il tenait. Aidé de Maria, Gustave lui survécut dix mois de plus. Un jour, sa tête s'abattit sur le roman qu'il était en train de lire ; en une seconde, les derniers mois défilèrent dans sa tête, et il sut qu'ils avaient été sensationnels. 



 

17 avril 2020

Les 3 baisers de Lucile

 

       On attaquait la 5e semaine de confinement coronarien. Prisonnière dans un appartement du XIIe arrondissement de Paris avec son frère et ses parents, Lucile, 17 ans, n'en pouvait plus. Elle ne tiendrait pas une semaine supplémentaire. Les cours en ligne, les amitiés en ligne, les concerts en ligne, les apéros en ligne, ça commençait à faire. Passer à la lingette la nourriture, les poignées de porte, les clés, se dire ah merde j'ai touché le siège où j'ai posé ma veste avant d'avoir désinfecté faut tout que je recommence, c'était d'une débilité sans nom.

            Ce virus n'était pas partout et quand il était là on ne pouvait l'éviter. Surtout, il ne faisait aucun mal aux personnes en bonne santé de moins de 60 ans. Et on parquait tout le monde. Celles et ceux qui vivaient dans leur maison avec jardin, et qui touchaient comme d'habitude un salaire ou une pension à la fin du mois, étaient les plus acharnés de l'enfermement général, parce qu'ils étaient bien lotis. Quand on pense que les mêmes n'acceptaient pas une taxe de 10 centimes et une baisse de la vitesse de 10 km/h… En France, la trouille était beaucoup plus forte que l'altruisme.

            Dans certains pays plus intelligents, on ne confinait que les personnes vulnérables ; on appelait chacun à la responsabilité individuelle. Les gens ne s'affolaient pas tout seuls, et ils ne se surveillaient pas les uns les autres. Car ici la délation fonctionnait à plein. Il fallait voir ces photos, ces vidéos, ces dénonciations… Des noms circulaient.

            – Maman, je sors.

– Tu es déjà sortie ce matin.

– Eh bien je ressors. Ou alors je saute.

– Ne dis pas ça.

– Alors laisse-moi sortir.

            La mère s'écarta. Lucile s'éclipsa. Elle remonta la rue jusqu'au boulevard. Elle aurait aimé marcher sur la coulée verte, mais elle était fermée, comme tous les parcs et jardins publics de Paris. Les seuls lieux moins denses, où l'on pouvait respirer un peu, étaient interdits. Le virus avait fini de rendre les gens imbéciles ; très peu étaient contaminés, mais tous étaient atteints. Grave.

            Lucile avisa une vieille dame assise sur un banc. Au moins elle osait, elle. Lucile ralentit, s'arrêta. Leurs regards se rencontrèrent. Alors Lucile s'approcha :

– Je peux m'assoir à côté de vous ?

            Le visage de la vieille dame s'éclaira :

– Vous feriez ça ?

– Mais oui.

            Et Lucile s'assit sur le banc, à moins de 10 centimètres de l'occupante.

– C'est gentil, dit la vieille dame dans un sourire.

– C'est vous qui êtes gentille de m'accepter, répondit Lucile. Par les temps qui courent.

– Quelle bêtise ! lâcha la vieille dame.

– Vous le pensez ?

– Écoutez. Les jeunes ne risquent rien et les personnes de plus de 80 ans doivent mourir. Alors quel est le problème ?

– Oh, que ça me fait du bien d'entendre ça ! s'exclama Lucile. Enfin du courage et du bon sens…

– Il n'y a que les personnes malades qui doivent faire attention. Par définition.

            Lucile éclata de rire.

– Excusez-moi.

– Mais non, mon petit, riez. C'est terrible pour vous, les jeunes ! On vous enferme, on vous empêche d'étudier, on casse vos perspectives d'avenir…

– Ça m'angoisse.

            Elles restèrent quelques instants silencieuses, regardant devant elles le boulevard déserté. Lucile se tourna d'un quart, ses genoux touchant les cuisses minuscules de sa voisine.

– Et vous ?

– Je vis seule. J'ai 82 ans. J'ai un fils en province, mais comme je peux encore faire mes courses moi-même, il a pas le droit de venir me voir. Et j'ai une amie dans le quartier que je peux plus voir non plus parce que son mari veut pas qu'elle me rencontre, dès fois que je lui donnerais le microbe. Mais elle en rêve, d'avoir un microbe qui la débarrasse de son mari et du reste !

            Lucile rit de nouveau.

– Vous êtes drôle.

– Que voulez-vous, la société n'accepte plus la mort. Que de souffrances on crée en prolongeant tout le monde… Au-delà de 80 ans, on a fait son temps. On ne devrait soigner personne après cet âge ; accompagner, simplement.

            Lucile était sciée. Quelle classe elle avait, cette femme !

– Je peux prendre vos mains ?

            La vieille dame ouvrit ses mains abîmées par l'arthrite. Lucile les saisit. Elle massa les paumes avec les pouces.

– Vous avez des mains qui ont des choses à raconter.

– Je crois que ça n'intéresserait pas grand-monde.

– Moi, ça m'intéresserait. Là, je vais y aller. Mais demain à la même heure, vous serez là ?

– Vous viendrez ?

– Oui.

– Alors je serai là.

            Lucile appuya ses pouces sur la peau calleuse puis lâcha les mains.

– Je peux vous embrasser ?

– Attention, il y a des policiers là-bas.

– Et alors ? Quel est ce monde où la tendresse est interdite ? On est devenu fous ou quoi ?

            Et Lucile posa un long baiser sur la joue de la vieille dame.

– Un ange, dit celle-ci. J'ai rencontré un ange. Vous êtes une merveille de jeune fille.

– Et vous, vous êtes belle. Intelligente. Courageuse. J'aimerais être comme vous à votre âge. Même avant. Demain, vous me raconterez votre histoire.

            Lucile se leva et continua son chemin, se retournant pour envoyer un signe à un être qui n'avait pas perdu sa dignité.

            Une centaine de mètres plus loin, elle tomba sur une fillette qui avait tracé une marelle à la craie sur le trottoir et qui sautait, tantôt à cloche-pied, tantôt à deux pieds, dans les cases appropriées.

– Je peux jouer avec toi ? demanda Lucile.

– On n'a pas le droit, répondit la petite.

– Je n'ai pas peur de toi. Est-ce que tu as peur de moi ?

– Non.

– Alors on peut y aller. Je me sens seule et ça me fera plaisir de jouer à la marelle.

– Je peux te prêter un caillou. J'en ai deux.

– Génial.

            Elles se positionnèrent devant la case Terre. La petite commença et effectua trois allers-retours complets jusqu'au ciel avant de manquer son lancé de caillou dans la case 4.

– Heureusement, dit Lucile. Sans ça, je crois que je n'aurais eu aucune chance.

            Elles jouèrent un quart d'heure jusqu'à ce que Lucile morde sur le trait du 2 en redescendant et laisse la victoire à la petite, qui s'appelait Antonia.

– C'était une belle partie, conclut Lucile en soufflant.

– On en refait une ?

– Pas maintenant, il faut que j'y aille.        

– Demain ?

– Après-demain.

– D'accord. Tu peux garder le caillou.

– Merci. Ça, ça vaut un gros bisou.

            Lucile se pencha, embrassa Antonia, et se redressa.

– Attends !

– Quoi ?

– Moi aussi j'ai envie de te faire un bisou.

            Lucile s'accroupit et tendit sa joue. La petite non seulement l'embrassa mais passa ses bras sur les épaules de Lucile et la serra fort. Déséquilibrée, Lucile se retint d'une main, rajusta ses pieds puis passa ses bras derrière la petite. Elles restèrent ainsi un moment à se câliner.

– Ça fait du bien… dit la petite dans un souffle.

– Oh oui… murmura Lucile. Tu es adorable. J'ai beaucoup de chance de t'avoir rencontrée.

– Pareil.

            Elles finirent par relâcher leur étreinte. Les yeux humides, Lucile essaya de retrouver une contenance.

– Merci pour cette partie. Et pour le caillou. Et pour le câlin.

– C'est notre secret.

– D'accord. À jeudi. 3 heures et demie. Au revoir Antonia.

– Au revoir.

            Lucile atteignit le bord de Seine. Elle la longeait vers l'aval, quand elle vit arriver face à elle un garçon de son âge. Ils allaient se croiser.

– Salut, dit-elle.

            Le gars fut si surpris de cette fille qui s'arrêtait devant lui en souriant qu'il arracha ses écouteurs et baissa la main qui tenait son smartphone.

– Pardon. Tu m'as demandé quelque chose ?

– Non.

– Ah bon, j'avais cru. Pardon.

– Arrête de dire pardon.

– Pardon. Euh non.

            Lucile rit.

– Je t'ai rien demandé, mais je t'ai dit Salut.

– Ah, ben merci. Salut, alors.

– Et après ?

– Après quoi ?

– T'as rien à me dire ?

– Dans l'immédiat, je vois pas, mais je vais trouver. Je suis un peu engourdi, avec ce confinement.

– Je te comprends. T'es du quartier ?

– Ben oui.

– T'es dans quel lycée ?

– Lemonnier. Et toi ?

– Arago. Terminale.

– Moi aussi.

            Ils parlèrent un moment du bac qu'ils n'allaient pas passer – ils n'en revenaient pas –, du lycée qui leur manquait, de l'enfermement insupportable, qu'ils étaient sûrs de ne pas respecter jusqu'au bout, la preuve.

– Le confinement systématique, c'est l'égoïsme des adultes aisés qui maltraitent les pauvres, les enfants et les vieux…

– … Et qui reportent sur les générations futures les conséquences catastrophiques de leur lâcheté.

            Ils évoquèrent l'idée de lancer une pétition pour la réouverture immédiate des écoles, des collèges et des lycées.  

– Et les bars ?

            Ils rirent.

– Bon, ben je vais y aller, dit Lucile.

– Attends ! J'ai pas été très réactif, pardon, mais maintenant, je me connais, je vais penser à toi tout le temps et je vais me mordre les doigts de tout ce que je t'ai pas dit.

– Qu'est-ce que tu voulais me dire ?

– Je sais pas, mais… On peut se revoir ?

– Pour se dire des trucs ?

– Par exemple, oui. Ou pour se promener, ou pour écouter de la musique, plein de choses.

– Ça peut m'intéresser. Au fait, dit-elle, on n'est pas à un mètre l'un de l'autre.

– Pardon. C'est toi qui…

– Je sais. T'es marrant. Tu pars au quart de tour.

– Oui. C'est un de mes défauts. Je suis dans la lune et du coup quand je redescends je m'accroche à n'importe quoi.

– Ça peut me plaire.

            Le garçon écarquilla les yeux.

– Je… Je peux prendre ton numéro ? demanda-t-il en relevant son téléphone.

– Faut voir.

– Faut voir quoi.

– Embrasse-moi.

– Hein ?!

            Lucile fit un pas, passa une main derrière la nuque du garçon pour incliner son visage tandis qu'elle levait le sien, et l'embrassa pour de bon.

            Quand elle se dégagea, le gars ne respirait plus.

– Oh hé, dit-elle en agitant la main, reste sur terre.

            Il la regardait, sonné.

– Dis quelque chose, s'amusa-t-elle. Fais un effort. Sinon je pars tout de suite.

            Il lui fallut encore une minute pour qu'il dise :

– Que tu m'embrasses au bout d'un quart d'heure c'est déjà extraordinaire ; mais que tu le fasses alors que tout le monde panique dès que quelqu'un s'approche, c'est… y'a pas de mots.

– Pas mal. Tu progresses. En tout cas, je te remercie. J'en avais besoin.

            Le gars reprenait son souffle.

– Moi, c'est maintenant que je vais en avoir besoin.

            Il essaya de l'attirer à lui mais elle le retint.

– Quand est-ce que je te revois ? demanda-t-il.

– Vendredi.

– Pourquoi pas demain ?

– Je peux pas. Rendez-vous.

– Après-demain ?

– Autre rendez-vous important. Mais vendredi, promis, je reviendrai.

– Donne-moi ton numéro.

– On verra vendredi.

– T'es dure.

– Je peux pas faire mieux. Je te donne rendez-vous. Il te suffit d'être là le jour et l'heure convenus.

– J'y serai parce que je vais pas bouger de là pendant trois jours, pour être sûr.

            Lucile sourit et rentra chez elle le cœur en fête. Elle avait bien fait de casser le confinement et de se recoller aux autres, à la vie. Il était trop tôt pour que cela soit clair dans sa tête, mais elle comprenait qu'avec les transgressions utiles et généreuses de cette après-midi, elle avait non seulement donné du bonheur à 3 personnes, mais elle avait en plus acquis une expérience, qui lui servirait, quand viendrait l'heure d'autres choix essentiels, pour ne pas se laisser abêtir par la masse moutonnante. 



 

10 avril 2020

Le monsieur qui ne voulait pas être entubé

 

        C'était au milieu de la vague mondiale du coronavirus, en avril 2020. Un matin, il avait ressenti des difficultés à respirer. Dans le même temps, il s'était mis à tousser. Il était quand même sorti marcher, une heure, le temps autorisé en cette période de confinement. Il avait pris de l'aspirine et des vitamines. Mais le soir, il était fiévreux et il inspirait en sifflant. Il se doutait du mal qui l'atteignait, la télé ne parlait que de ça depuis trois semaines Pourtant, il n'avait pas téléphoné. S'il pouvait éviter, ce serait mieux pour tout le monde.

        Le 2e jour avait été plus difficile. Quelques pas suffisaient à l'essouffler. Il avait tenté une sortie, mais avait dû écourter sa promenade. Il s'était écroulé sur le canapé en rentrant. Le soir, il toussait de manière inquiétante et son crâne semblait pris dans un étau. Il n'avait toujours pas appelé.  

            Au matin du 3e jour, le mal était plus fort encore. Respirer le brûlait. Et il s'étranglait dès qu'il ouvrait la bouche. Le doute n'était plus permis. L'immobilisme non plus. Il savait ce qu'il risquait. À 79 ans, souffrant d'asthme et d'une insuffisance rénale, il était dans les populations les plus vulnérables au virus. Il n'aurait pas fallu qu'il l'attrape, et il l'avait attrapé. Les signes incontestables de l'infection étaient là et son état s'aggravait de jour en jour.

            Aller à l'hôpital le rebutait. Ça ne plaisait à personne, bien sûr. Mais lui avait toujours fui les cabinets médicaux, ne s'y rendant qu'en dernier recours malgré ses faiblesses. Il tenait les médecins pour des incultes et des prétentieux, et il considérait que les gens s'affaiblissaient à force de consulter pour trois fois rien. Jamais il ne lui serait venu à l'idée d'appeler le toubib pour une grippe, une gastro ou un hématome. Il n'avait jamais sollicité une coloscopie, une radio de contrôle, ou un examen de détection des cancers. 

            Fataliste était le mot qui résumait le mieux sa philosophie. Ce qui devait arriver arrivait. La vie était injuste et elle n'avait aucun sens. C'était une chose entendue. Inutile d'en faire un plat : soit on se faisait sauter le caisson, soit on acceptait l'absurdité de l'existence. On ne se plaignait pas. Surtout quand, comme lui, on était né du bon côté de la planète à une période pas trop dégueulasse de l'histoire. Jusque-là, il avait eu de la chance.

            Son heure était-elle arrivée ? Possible. Probable. D'instinct, au prix de pénibles efforts, il rangea ce qu'il y avait à ranger dans son appartement, pas grand-chose. Puis il alluma son ordinateur. Là aussi, peut-être fallait-il nettoyer. Mais il s'aperçut qu'il n'en aurait pas la force. Les icônes bougeaient toutes seules, il voyait trouble, sa main ne parvenait pas à guider la souris. Des flèches perforaient ses tempes.

            Il allait appeler, il fallait appeler. Devait-il préparer une valise ? Il en était incapable. Il saisit son portefeuille, ainsi qu'un autre papier ; bon sang oui, ce n'était pas le moment de l'oublier. Il le prit. Il voulut ajouter quelque chose. Alors, en mobilisant le peu d'énergie qui lui restait, d'une écriture tremblée, il ajouta deux lignes au stylo bille en bas de page. Ensuite, il plia la feuille avec maladresse et la rangea, avec son portefeuille, dans la poche intérieure de sa veste. Une quinte de toux le prit, qui dura dix minutes, le laissant tremblant et rompu.

           Pas de doute, il était atteint. Il hésita, encore. Mourir seul dans son appartement, ou mieux encore au milieu des bois, avait plus de gueule que de finir en gémissant dans un hôpital bondé. Mais il n'était pas en situation de mourir seul. Il était malade. Il ne voulait pas qu'on le retrouve dans un sale état. Et il voulait éviter la douleur. Il n'était pas un surhomme.

           Fallait-il prévenir les enfants ? Non, pas pour l'instant. Il gênerait son fils, et sa fille allait s'inquiéter. Et puis, que dire ? Il n'avait ni conflit ni ressentiment avec eux, ils s'étaient dit ce qu'ils avaient à se dire et ils avaient vécu ce qu'il devaient vivre. On voulait toujours plus et mieux, bien sûr. C'était inévitable : la vie fuyait et même les meilleurs moments finissaient pas s'échapper. Avec un peu de chance, ils garderaient de lui l'exemple d'un homme droit et courageux. Il ne devait pas abîmer son image auprès d'eux par une fin pitoyable.

          Si solliciter l'hôpital n'était pas glorieux, au moins pouvait-il s'y rendre seul. Oui, allez. Il appuya enfin sur les touches 1 et 5 de son téléphone, puisque telle était la procédure martelée depuis des semaines. Il décrivit ses symptômes.

– On vous envoie une ambulance.

– Je peux venir en taxi.

– Le chauffeur n'acceptera pas de vous prendre.

            Logique. Il dut en passer par l'ambulance. Ce fut son unique voyage dans un véhicule de ce type. Il entendait les infirmiers discuter.

– Quand tu penses que les urgences sont désertes…

– La preuve qu'en temps normal la plupart de ceux qui s'y pointent n'en ont pas besoin.

– Les gens viennent parce qu'ils s'ennuient.

– Des trouillards, tu veux dire !

           Ces remarques le firent presque sourire. Aujourd'hui, le trouillard, c'était lui. Est-ce par peur qu'il avait appelé ? Quoi d'autre, sinon ?

         On le débarqua et on le poussa. Une nouvelle quinte de toux le prit et les infirmiers durent s'arrêter pour le redresser, le maintenir, éviter qu'il tombe. Il eut du mal à retrouver son souffle.

– Si on allait direct en réa ? suggéra l'un des gars.

– Faut d'abord qu'ils le testent, répondit l'autre.

– Ah oui, merde.

            Ils parcoururent des galeries, puis des couloirs après avoir pris un ascenseur. Un des infirmiers sonna devant une porte à doubles battants. Aussitôt une infirmière en combinaison, visage et cheveux recouverts, se présenta. Il entendit la discussion :

– Détérioration rapide de l'état général. Fièvres, tremblements, toux, faiblesse respiratoire.

– Ok. Le problème, c'est qu'on sature.

– Si vous pouvez pas suivre le protocole, on peut l'emmener en réa.

– Non, c'est encore pire, là-haut. On le prend, de toute façon.

– Ok.

– On va essayer de se lever, Monsieur !

            Il dit au revoir aux infirmiers, mais ne perçut pas leur réponse. Est-ce lui qui n'entendait plus ou le considéraient-ils déjà comme condamné ? L'infirmière lui prit le bras, et c'était nécessaire. Il se sentait faible et instable, il titubait. Il fut frappé par la densité de soignants dans l'espace où il pénétrait. Des soignants recouverts des pieds à la tête de blanc, de vert, de bleu, et même de jaune.

– Monsieur, je vous explique, dit l'infirmière. D'abord, je vous mets un masque.

            De fait, un tissu fut plaqué sur sa bouche et son nez.

– Vous allez patienter dans cette salle d'attente, poursuivit-elle en le dirigeant. Dès que possible, nous viendrons vous chercher pour un test et un examen. Selon le diagnostic qui sera posé, vous serez dirigé dans le service le plus approprié.

            Il opina, faute de mieux. Il aurait aimé des renseignements sur le mot « approprié », mais ce n'était pas le moment. Et il n'avait pas la force pour une conversation.

– Est-ce que vous avez mal ? demanda l'infirmière.

            Il leva les yeux sur elle. Ne pas voir son visage le gênait.

– Ça va.

            Elle le conduisit jusqu'à un siège de la salle d'attente, plutôt un espace, non fermé. Il eut un étourdissement en s'asseyant et elle dut le retenir pour ne pas qu'il tombe.

– Ouh là, restez avec nous, Monsieur.

            Elle garda un moment les mains sur ses épaules.

– Ça va aller ?

            Que dire ? Il hocha la tête. Il avait envie de dormir. Il avait froid.

            L'infirmière s'éclipsa. Et s'il s'évanouissait ? N'était-ce pas prévu par le protocole ? N'avait-on plus les moyens de respecter le protocole ? Il avait la tête en feu. Avec ce qui lui restait de capacités d'observation, il remarqua les autres occupants de la « salle d'attente ». D'abord, ils étaient tous seuls ; il n'y avait aucun accompagnant. Ils avaient été isolés, ou plutôt parqués. Ensuite, ils étaient nombreux, plus de vingt ; on avait ajouté des chaises en plus des sièges fixés au mur. Les cheveux gris et blancs dominaient, et les hommes semblaient plus nombreux que les femmes. Enfin, ils se tenaient tous dans des positions très différentes de celles en usage dans le cabinet d'un médecin de ville : certains étaient si penchés que leur tête touchait leurs genoux. D'autres étaient aussi recroquevillés, mais de côté sur le dossier du siège, comme s'ils se protégeaient contre lui. Certains se tenaient le ventre en grimaçant de douleurs, et s'agitaient sans cesse. Un homme, plutôt jeune, avait une position plus impressionnante encore : tous ses membres étaient raides et écartés. Il était comme crucifié sur son siège qu'il ne touchait qu'au niveau du bas de fessier et des omoplates, le dos lui aussi raide comme un piquet. Était-ce la seule façon pour lui de respirer ?

          Personne ne parlait, personne ne semblait n'en avoir ni l'envie ni la force. Des toux et des étranglements ponctuaient les souffles rauques et courts qui s'enchevêtraient dans une atmosphère de champ de bataille après la bataille. Il était clair que chacun de ces individus auraient eu besoin d'une prise en charge immédiate. S'ils se trouvaient là, c'est donc que les lits étaient pris et le personnel médical occupé. La situation était exceptionnelle, en raison de l'afflux de personnes en difficultés dans un court laps de temps. Les hôpitaux faisaient de leur mieux, il n'en voulait à personne. Sauf à lui peut-être. Avait-il eu raison de venir ? Fallait-il appeler le 15 ? Il s'écroula.

             Quand il reprit conscience, il était dans le lit d'un box – un espace ouvert, sans portes, qui contenait trois autres lits. Occupés. Il avait une perfusion. Des femmes et des hommes enrobés et encapuchonnés s'affairaient entre les malades et les moniteurs qui bipaient. Un médecin et une infirmière se trouvaient près de lui.

– On tente une VNI ?

– Nous n'avons plus de matériel. On peut espérer qu'un respirateur se libère dans l'heure.

– Vous voulez dire ?…

– Ben oui. La question que je me pose, et nous avons 30 secondes pour y répondre, c'est supportera-t-il la sédation, l'intubation, la ventilation ? On présente ça comme la panacée, mais les risques sont importants et les conséquences peu maitrisables.

– Si les gens savaient ça…

– La presse et les réseaux sont remplis de gens qui croient savoir.

             Il les entendait, même s'il ne comprenait pas. Il voulut parler, mais n'y parvint pas. Il essaya de lever la main, n'y arriva pas non plus. Alors il s'agita comme il put, pour attirer leur attention. L'infirmière se pencha sur lui.

– Nous sommes là, Monsieur. Nous nous occupons de vous.

            Il essaya de capter son regard, seule partie d'elle qui ne soit pas recouverte. Il mit toute l'énergie qui lui restait et articula autant que possible :

– Papier… ma veste.

            Elle chercha ses vêtements, qu'elle trouva sur un tabouret. Elle revint près du lit avec une feuille pliée en quatre.

            Elle la lui montra. Il cligna des yeux. Elle déplia et lut. Puis elle se tourna vers le médecin qui s'affairait auprès d'un autre malade de la chambre.

– Signore Prodeloni ? Vous pouvez venir ?

– J'arrive.

            Elle tendit la feuille au médecin, qui prononça tout haut :

– Association pour le droit de mourir dans la dignité. Directives anticipées, désignation des personnes de confiance. Je soussigné, Luca Boretto, demeurant… Ok. Si je me trouve hors d'état d'exprimer ma volonté à la suite d'une affection incurable quelle qu'en soit la cause, ou d'un accident grave entrainant une dégradation irréversible de mes facultés, je déclare solennellement refuser tous les traitements, etc. Ouais.

– Regardez les précisions qu'il a souhaité apporter. Là…

– Je souhaite mourir dès que je ne pourrai plus contrôler mon corps et que je serai une charge pour la société.

– Et ce qu'il a ajouté à la main, là…

– Ce matin 6 avril 2020, je pars… – pas facile à lire –  pour l'hôpital sans doute atteint… par le coronavirus. Je demande à ne pas être… entubé. Peu importe… les conséquences. Que l'on réserve les res… pirateurs aux plus jeunes. Je vous demande juste de sou… lager mes douleurs et de me laisser partir. Ne prévenez… mes enfants qu'après mon décès. Merci.

            Le médecin regarda l'homme allongé sur le lit. Il jeta un œil vers les écrans d'une machine, puis saisit les premiers relevés de suivi médical. Le patient était mal en point. Pronostic défavorable. Il n'empêche que, en temps normal, il n'aurait pu accéder à une telle demande. Mais depuis trois semaines, on avait changé de dimension. Tous les critères étaient remis en cause.

            Il tendit la feuille apportée par l'homme à l'infirmière.

– Le consentement est valable, précisa-t-elle. Il y a le numéro d'adhérent de l'ADMD, les signatures, le tampon.

            Les deux soignants se regardèrent. Ils semblaient réfléchir ensemble tout en renouvelant la confiance qu'ils avaient l'un dans l'autre. Sur un plan humain, ces dernières semaines avaient été bouleversantes.

            Alors le docteur Prodeloni, Umberto Prodeloni, médecin coordinateur au service réanimation de l'hôpital central de Bergame, posa une main sur le poignet de son patient. Il attendit d'avoir trouvé son regard avant de prononcer :

– Nous allons faire comme vous le souhaitez, Signore. Pas de respirateur artificiel, pas d'intubation, je vous le promets. Et nous veillerons à ce que vous ne souffriez pas. Je serai là, et vous aurez près de vous Rita, la meilleure de nos infirmières.

            À ce moment, Rita posa elle aussi une main sur le bras du vieil homme.

– Il y a une chose que je ne peux pas vous garantir, Signore, reprit le médecin. C'est votre départ. Il est possible que vous vous réveilliez prêt à combattre puis à battre le virus. On connait mal la bête, vous savez, et nous ne connaissons pas votre organisme non plus. Chaque cas que nous avons vu ici depuis un mois est unique. Alors sait-on jamais.

            Il était trop faible pour comprendre ce qu'avait dit le médecin. Mais il avait perçu le ton et l'intention. Ainsi que les mains de l'homme et de la femme sur son bras. Il se sentit apaisé. Il avait fait le bon choix. Il allait partir terrassé par une particule de 150 nanomètres qui s'était répliquée via ses cellules, une des manières de mourir les plus constantes dans l'histoire de l'humanité. Mais il partait discrètement, ce à quoi il tenait plus que tout, dans des conditions correctes au sein d'un établissement habitué à gérer la mort. L'infirmière et le médecin le regardaient avec bonté quand il cligna, en espérant qu'ils devineraient le sourire qu'il esquissait derrière son masque.

            Épuisé, il ferma les yeux. Il les ouvrit une dernière fois alors que la nuit était tombée. Le box, un parmi d'autres dans l'immense plateau de réanimation surchargé, était éclairé comme en plein jour. Sa dernière vision du monde réel fut celle d'hommes et de femmes habillés en cosmonautes qui agissaient dans le calme au milieu des diodes rouges, vertes et bleues des tables de commandes numériques et des écrans de contrôle. Les machines et les humains travaillaient de concert.

            Il s'endormit, ses ultimes connexions cérébrales activant jusqu'à la fin le souvenir des jours heureux.



 

3 avril 2020

Le Président, les experts et les conseillers ; retour sur un choix impossible

 

       – En conclusion, Professeur, quelles sont les options ?

– Je n'en vois que deux, Monsieur le Président :

            - ou vous confinez la population et on peut espérer aplatir la courbe pour absorber les cas nécessitant une hospitalisation, et c'est vrai qu'il y aura des conséquences économiques et sociales non négligeables ;

            - ou vous ne confinez pas, on sauve l'économie, mais ce seront cette fois les pertes en vies humaines qui seront non négligeables.

            Le cerveau du Président, comme celui des vingt personnes autour de la table, fonctionnait à plein. On le voyait synthétiser à grande vitesse les tenants et aboutissants de la situation, qu'il analysait déjà depuis des jours. On savait qu'il avait une décision très difficile à prendre, et personne n'aurait aimé être à sa place.

            Autour de lui, ministres, experts et conseillers se taisaient, chacun ayant eu l'occasion d'exprimer ses avis et arguments auparavant. Le Président regarda de nouveau le Professeur, coordonnateur du groupe d'experts mis en place trois semaines plus tôt.

– Nous essayerons de préciser ensuite le « non négligeables » des conséquences économiques et financières. Mais d'abord, Professeur, indiquez-nous ce que représenterait le « non négligeables » en vies humaines. Avec des chiffres.

            Le Professeur s'attendait à cette question et avait préparé, en accord avec ses collègues sauf un, la réponse suivante :

– On estime que 50 % de la population pourraient être infectés. Sur ces 50 %, 10 % auront des complications et 2 %… décéderont.

            Les vingt cerveaux autour de la table effectuèrent les mêmes opérations, et c'est le Ministre de l'Intérieur, peut-être pour éviter au Président d'avoir à endosser ce calcul macabre, qui annonça la solution à haute voix :

– 50 % de 68 millions, ça fait 34 millions de Français infectés. 10 % de 34 millions, ça fait 3,4 millions de Français avec des complications. 2 % de 34 millions, ça fait 680 000. 680 000 morts.

            Le silence se fit à l'énoncé de ces chiffres. Le dernier nombre surtout frappait les esprits.  Le Professeur reprit :

– Peut-être deux autres chiffres encore, si vous permettez. Le premier, pour préciser : au vu des décès en Chine, en Italie et en Espagne, on sait que 85 % des morts sont des individus ayant plus de 70 ans. Le second, pour mettre en perspective : en temps normal, il meurt à peu près 650 000 personnes par an dans notre pays.

            La précision était importante : en gros, le coronavirus affectait surtout les personnes âgées. La relativisation ne l'était pas moins : si l'on ne confinait pas, le corona tuerait en quelques mois le même nombre de morts qu'en une année.

– Donc si l'on ne fait rien, 680 000 personnes meurent, une bonne partie de la population attrape le corona et alors se déclenche le principe de l'immunisation collective ?

– C'est cela, Monsieur le Président.

            Le Ministre de la Santé prit la parole à son tour :

– Il y a les 680 000 morts. Sont-ils acceptables ? C'est une question essentielle. Mais une autre question est aussi prégnante : les 3,4 millions de Français qui feront des complications, donc qui devront être hospitalisés. Admettons que ces complications s'échelonnent sur une durée de 6 mois, cela ferait presque 600 000 personnes supplémentaires dans nos hôpitaux chaque mois. Nous ne pourrons pas absorber de telles quantités.

            Chacun commençait à voir que ce problème d'absorption des malades, qui concernait tous les pays, était celui qui pouvait conditionner les décisions, plus que tous les autres.

            Le conseiller spécial du Président ajouta pourtant :

– Je reviens sur les décès. Statistiquement, ce n'est pas grand-chose. Socialement, cela a été accepté par le passé sans problèmes. Mais vu le niveau d'individualisme que nous avons atteint d'une part, la capacité des médias à alimenter la peur d'autre part, cela ne sera plus accepté aujourd'hui, les gens vont paniquer. Politiquement n'en parlons pas, nous sommes en France, nous serons accusés d'avoir causé la mort de tous ces gens, c'est écrit.

– 680 000 morts en six mois, ce sont aussi 680 000 corps à évacuer, à placer dans un cercueil, à stocker, à enterrer ou à brûler, ajouta une conseillère.

– Nous devons nous attendre à des images choc en boucle sur les chaînes et sur les réseaux, enchaîna la porte-parole de la Présidence.

– Et à des problèmes d'hygiène importants, ajouta un expert.

            Le Président leva la main de dix centimètres et tout le monde se tut.

– Passons à l'autre option, dit-il. On confine. Dans ce cas, première question, est-ce que l'on est sûr que le coronavirus s'éteint de lui-même ?

            Le Professeur regarda un de ses collègues, un autre professeur, et, d'un signe de tête, l'invita à répondre :

– Grâce à l'expérience et aux analyses des Chinois, on sait que la durée d'infection ne dépasse pas 14 jours, c'est-à-dire qu'une personne sans complications guérit toute seule dans ce laps de temps. En cas de confinement strict, tous ceux qui étaient malades, symptomatiques ou pas, seront donc guéris et immunisés.

– Et les autres ? demanda le Président. Admettons que l'on confine pendant un mois et que le corona soit toujours là ensuite. De nombreuses personnes qui n'ont pas été malades, et cela fera beaucoup de monde si l'on confine, ne risquent-elles pas de l'attraper quand on leur rendra leur liberté d'aller et venir ?

            Le professeur n° 2 regarda le professeur n° 1, qui opina.

– En effet. Rien ne permet de dire que le Covid-19 disparaitra sous la chaleur, ou deviendra saisonnier. D'autant qu'il sévit actuellement dans des pays où il fait déjà chaud. En revanche, le confinement nous donne un peu de temps pour préparer des tests en grand nombre, prendre de nouvelles habitudes en matière d'hygiène, et bien sûr chercher des médicaments et un vaccin.

– On peut de plus espérer une diminution de la pathogénéicité du Covid-19, compléta un professeur n° 3. Un virus garde rarement la même virulence au fil des saisons.

            Il y eut quelques mimiques, chez les uns et chez les autres, affirmatives, dubitatives ou ennuyées.

– Vous êtes conscients que l'on ne va pas pouvoir confiner les personnes pendant des mois ? lança le Président. Certaines familles serrées dans des appartements n'y résisteront pas. Les gens vont devenir violents. On ne peut pas leur demander de supporter un emprisonnement si on ne leur garantit pas un retour à la liberté et à la sécurité dans un temps raisonnable.

            Un silence lourd s'abattit dans la salle. Chacun prenait conscience de la complexité de la décision à prendre. Comme s'il souhaitait la complexifier davantage encore, le Ministre de l'Économie prit la parole :

– D'autant que si l'on confine, on arrête l'économie et on condamne à la faillite et au chômage des millions de travailleurs indépendants et de petites entreprises. Quant aux grandes, elles auront un prétexte idéal pour annoncer des licenciements massifs dans quelques mois.

– Nous avons prévu pas loin de 100 milliards d'aides en tous genres, et 300 milliards de garanties d'emprunts, se permit le conseiller.

– Pour limiter la casse à brève échéance, mais ces milliards ne remplaceront jamais l'activité qui sera perdue pendant le confinement. Et puis vous le savez, nous sommes déjà surendettés, les ménages sont surendettés, les banques sont surendettées : d'où va-t-on sortir ces centaines de milliards supplémentaires ? Nous étions déjà à la limite d'un effondrement systémique avant le corona, je ne vois pas comment nous y échapperions en arrêtant l'activité mondiale. Ce qui nous attend, c'est le retour de la misère et de la pauvreté.

            Ces derniers mots du Ministre de l'Économie frappèrent les cerveaux et les cœurs, car l'élévation du niveau de vie européen et l'asseptisation de la parole politique les avaient fait disparaitre du langage commun depuis 40 ans. « Misère » et « pauvreté » avaient le mérite de la clarté ; ils montraient la réalité nouvelle, révolutionnaire, dans laquelle on risquait de basculer après le confinement.

            – Ok, dit le Président. Nous allons nous arrêter là pour aujourd'hui. Je crois que nous avons autant de données que possible. Il nous en manque beaucoup cependant, en termes de durée de dangerosité du virus, de résistance de la société au confinement, de solidité ou de fragilité des structures économiques face à l'arrêt de l'activité. Mais ces informations n'existent pas, nulle part. Il nous faut, forts des expériences passées et de nos compétences réunies, anticiper au mieux. C'est ce que nous avons tenté de faire ces jours-ci.

Désormais, il me revient de trancher. Les enjeux sont tels, la situation est si exceptionnelle, que je vais me donner 24 heures pour prendre la décision qui m'incombe. Je vous en ferai part demain au même endroit et à la même heure, et nous verrons ensemble les meilleurs moyens de la mettre en œuvre. Merci d'être là en ces moments terribles.

            Le mouvement étant donné, chacun se leva. À cause des obligations absurdes que l'on s'était infligées, on ne pouvait même pas se rapprocher les uns des autres pour se soutenir. 

            Le Président quitta la salle, certain que, qu'il choisisse une option ou une autre, l'opinion, les médias, l'opposition de droite et l'opposition de gauche la lui reprocheraient dès que le nombre de morts comptabilisés à la télé allait augmenter.

            Dans tous les cas, il était politiquement mort. Mais c'était secondaire. C'était même, vu ce qu'étaient devenus les Français, une délivrance qu'il attendait. Si le monde s'en sortait économiquement et physiquement, s'il ne mourait pas assassiné par un gilet jaune, il aurait le sentiment du devoir accompli et annoncerait début 2022 avec joie sa non-candidature à un deuxième mandat. L'Élysée, basta ! Pouvoir enfin agir et travailler sans subir en permanence la suspicion, la mauvaise foi, la haine et la bêtise, quel bonheur ce serait.

            Pour l'instant, il fallait choisir entre deux solutions catastrophiques. 



 

27 mars 2020

L'enfer dans mon appartement

 

         Bonjour,

            Je m'appelle Emma et j'ai 13 ans. Je voudrais essayer de vous dire ce que je vis en ce moment. Personne va me lire, mais je crois qu'écrire est juste un moyen pour ne pas mourir. Je sais pas combien de temps je vais tenir. Pas longtemps.

            La vie dans le coin, c'était déjà pas facile. Mais maintenant… De la torture. Vous savez ce que c'est, de vivre à 5 dans un appartement de 80 mètres carrés ? Vous savez, vous les gens avec une maison et un jardin, ou à deux dans votre logement des beaux quartiers, comment se comporte un père un peu nerveux quand on l'enferme pendant des jours ? Est-ce que vous avez une idée de la puissance que dégage un grand frère de 17 ans genre boule de nerfs quand on le coince entre 4 murs ? Et ce que font à la tête les cris et les pleurs d'un enfant de 6 ans qui hurle de ne pouvoir sortir ? Et l'effet que produit une télé allumée sans interruption de 8 heures du matin à minuit parce que ma mère peut plus se supporter autrement ?

            J'ai pas entendu un Français, pas un médecin, pas un politique, pas un journaliste, qui se soucie des familles que l'on détruit chaque jour en nous enfermant chez nous. On est quand même quelques millions, je pense ? Ce qui me rend folle, c'est ceux qui disent que le confinement c'est l'occasion de passer du temps en famille ! Mais à haute dose, c'est l'enfer, la famille ! On choisit pas ses parents je crois, si ? Et puis tout dépend du cadre : n'importe quelle famille normale ou privilégiée exploserait au bout de 4 semaines, et même 2, dans notre environnement.

           Pourquoi cette souffrance ? Pour sauver quelques milliers de personnes affaiblies que le virus aurait tuées. D'accord. Le 26 mars au soir, selon le Directeur Général de la Santé, 86 % des 1696 personnes décédées à cause du coronavirus avaient plus de 70 ans. Le confinement va tuer beaucoup plus de monde. Le remède est pire que le mal. Des gens sont en train de se battre chez eux, beaucoup crient, encore plus pleurent. Vous les entendez pas, vous ? Moi si. Au-dessus, et à côté. Ce qui vient du dessous, c'est la télé. Ça nous en fait deux en même temps. Le confinement, c'est un plan pour garder les vieux et tuer les jeunes, c'est ça ?

            Une heure de sortie par jour à moins d'un kilomètre, c'est pas assez. Surtout quand on doit sortir seul(e) et qu'on a même pas le droit de voir ses ami(e)s, avec qui on pourrait revivre un peu. Mais non : tout(e) seul(e). C'est comme les cours en ligne. Ça va bien 5 minutes. Est-ce qu'on se rend compte que pour travailler à distance, il faut du calme, de bons outils bien connectés, et surtout une aisance dans la lecture et dans l'écriture qui n'est pas très courante dans une bonne partie de la population française ? Et ce qu'il y a de plus important à l'école, au collège, au lycée, c'est pas les cours : c'est ce qu'on vit avec les autres. Les adultes, qu'est-ce que vous avez retenu de votre scolarité : le cours de maths ou les copains ? C'est la présence qui permet l'épanouissement, pas la distance. Et la présence, on l'a plus à cause de ce confinement, qui est une bombe.

            Vous allez me répondre : on peut pas faire autrement. Vous êtes sûrs ? Vous êtes sûrs que vous avez regardé un peu plus loin que le bout de votre nez ? J'ai que 13 ans, mais j'ai une tête, j'ai entendu, écouté. Voici quelques questions que je me pose, si vous permettez :

– si au bout de six semaines, le petit corona est toujours en pleine forme, on fait quoi ? On en reprend pour un mois ? Deux ? Trois ? Puisque y'aura pas de vaccin avant au moins un an. Et que, si j'ai bien compris, le médicament qui marche ne marche pas, parce que le médecin qui l'a trouvé a pas la même cravate que les chefs médecins et pas de copains à la télé ;

– vous croyez que tous les hôpitaux de l'ouest de la France sont débordés ? Et les cliniques : j'ai aperçu à la télé pas plus tard que hier un directeur qui s'étonnait qu'on fasse pas appel à elles ;

– pourquoi, même si on n'avait pas assez de tests et de masques, on n'a pas confiné que les personnes à risques ? Pratiquement aucun jeune en bonne santé ne meurt du corona (1 par jour à peu près), bien moins que du cancer, d'un accident ou d'un suicide. Pourquoi on nous met en cage alors qu'on risque rien ? Je sais qu'on dit qu'il est bête et méchant, mais vous devriez écouter ce que dit le Président américain sur le fait qu'un être humain peut pas vivre comme ça. Il parlait des Américains d'accord, mais ça m'a fait du bien d'entendre ces paroles, que quelqu'un pense un peu à nous et soit pas devenu fou et aveugle ;

– et après ? Admettons, dans deux mois c'est réglé. Vous croyez que les gens vont pouvoir sortir et retrouver leur vie tranquille avec l'argent qui va pousser comme par miracle ? Les salariés protégés, ils vont s'en sortir, comme d'habitude ; ils feront des grèves, des blocages et des cassages. Mais les autres ? Ceux chez qui rien ne tombe tout cuit à la fin du mois ? Les artisans, les commerçants, les auto-entrepreneurs, les petites entreprises, ceux qui ont déjà été pénalisés par les gilets jaunes et la grève des privilégiés de la retraite ? Eux, ils s'en remettront pas. Même dans les grosses entreprises y'aura du chômage, beaucoup, vous allez voir…

            Pour nous, vous voulez savoir ? Maman a perdu tous ses ménages, sauf un, une vieille dame, qui veut bien qu'elle vienne encore. Il parait qu'elle a droit à 1500 €, mais faut prouver qu'elle a perdu 70 % de son chiffre d'affaires. Mais si je compte bien depuis le 15 mars, ça fera 50 % pas 70, elle aura droit à rien en mars. Peut-être en avril. Et en mai ? Mon père, son entreprise de maçonnerie l'a mis au chômage technique. Il parait qu'il va toucher son salaire 100 % payé par l'État. L'État va le payer tout le temps à rien faire ? Son patron lui a dit que si ça durait plus de deux mois il licenciait tout le monde. En juin, Papa sera chômeur. À 49 ans.          

            Les Français comptent pas, ils accusent l'État et ils réclament à l'État. Et l'État, il fait quoi : du déficit. Personne sait ce que c'est, mais moi je le définis comme ça : le déficit, c'est quand il te manque des milliards et que t'en trouves encore. L'État fabrique de l'argent, gratos. Je m'y connais pas en banque et tout le machin, mais je vais vous dire : je suis pas sûr cette fois que le déficit suffise pour nourrir tous ceux qu'auront pas pu bosser pendant deux mois et soutenir les entreprises qui vont mettre des mois à repartir, si elles repartent. On sauve quelques personnes au printemps, mais y'en a beaucoup qui vont crever cet été ou cet hiver.

            D'ailleurs, je vous parie un truc, maintenant, tout de suite : tous ceux qui veulent aujourd'hui le confinement, c'est-à-dire 100 % des gilets jaunes, rouges, noirs, verts, bleus ou blancs, se demanderont tout haut si finalement c'était pas une erreur de confiner tout le monde. Vous verrez : les mêmes ! Bien sûr, ça sera la faute du gouvernement. Quand les Français ont un problème, c'est de la faute de quelqu'un d'autre, et l'autre c'est le gouvernement.

            La seule chose qui me fait rire dans cette horreur, disons sourire : les pubs qui continuent à tourner comme si de rien n'était. Mais y'a personne pour acheter leurs saloperies ! Y'a même plus de magasins ouverts ! Et ces marques imbéciles qui continuent à faire comme si rien ne se passait et comme si le monde allait revenir pareil qu'avant. C'est presque drôle.

            Je vais pas vous mentir, je veux pas exagérer. Mon grand frère a pas encore sauté par la fenêtre. Mais vous verriez la porte du placard de sa chambre, je crois que ça vous ferait bizarre. Un soir, ça s'est mis à trembler puis à craquer. En même temps, on l'entendait couiner, gémir, souffler, on aurait dit un cochon. Le lendemain, on a vu, on a compris. Personne a jamais osé lui demander une explication, pour pas finir dans le même état que la porte. Peut-être qu'on ferait comme lui si on était si costaud et qu'on avait toute cette énergie qu'on étouffe.

            Mon petit frère, c'est presque pire. Comme je l'ai dit, il a crié pleuré pendant 10 jours. Là, maintenant il dit plus rien. Et il sourit plus non plus. Ça fait drôle, un enfant de 6 ans muet. Je crois que y'a quelque chose qui s'est cassé dans sa tête, le câble il l'a pété pour de bon. J'essaye de jouer avec lui, je le prends dans mes bras, il réagit pas. Alors j'éclate en sanglots, et je vais m'enfermer dans notre chambre. M'enfermer encore plus, alors que c'est l'enfermement qui nous tue ! On devient fous.

            Maman passe son temps à la cuisine, et aux toilettes parce qu'elle a des problèmes de ventre. Tiens les toilettes, sans fenêtre, à 5, avec 1 qui y va tout le temps, quand personne sort jamais, essayez, vous verrez. Je reviens à la cuisine. Ben c'est pareil, quand on était pas là à midi, que parfois José sortait le soir, ou que le week-end j'allais chez des copines, elle s'en sortait, ma mère, ça faisait pas trop. Mais là, tout le temps, trois fois par jour, avec ce que bouffent mon grand frère et mon père… Et le petit qui peut pas manger pareil. Moi j'ai pas envie de manger, mais y parait que je suis hyper maigre et que je vais avoir des problèmes. Si c'est des problèmes moins graves que voir sa famille se décomposer parce qu'on nous a enfermés, je prends tout de suite.

            Mon père m'a pas encore fracassé sur la tête la bouteille qu'il vide chaque soir. Mais je garantirai pas que ça va pas arriver bientôt, plutôt sur la tête de José ou celle de Maman d'ailleurs. Pour l'instant, Papa a juste tapé sur un mur, plusieurs fois de suite. Il a abîmé la tapisserie et il s'est écorché les poings. Alors il a eu une réaction bizarre : il a regardé ses poings qui saignaient et il a commencé à les frotter contre son visage. En deux minutes, il avait la figure en sang. Maman et moi on a crié. Lui, on a cru qu'il allait pleurer ; en fait il s'est mis à rire, longtemps, il pouvait plus s'arrêter, comme un malade. On a pensé qu'il était devenu marteau pour de bon. Mais il a fini par aller se nettoyer à la salle de bains, et il est revenu s'asseoir devant la télé. Comme si de rien n'était. On n'en a jamais reparlé.

            Avec José, parfois, ils s'empoignent. Ils parlent pas. Ils essayent juste de s'étrangler. Une fois, j'ai fait pipi dans ma culotte, de voir ça, tellement j'ai eu peur. Et Papa engueule Maman, on sait pas pourquoi. Faut que ça sorte. Elle lui fait à manger, il gueule. Elle lui met sa chaîne avec sa série, il gueule. Elle fait rien, il gueule.

            Je vais m'arrêter là, peut-être qu'écrire m'a fait un peu de bien, on verra.

            Dernière chose. Pour avoir une idée de la situation, là, dans la France de fin mars 2020, vous pouvez multiplier ce que je vous dis par des millions. Des millions de familles enfermées dans des appartements et qui deviennent maboul. Peut-être vous comprendrez un jour, mais ce sera trop tard. 



20 mars 2020

Comment j'ai accompagné Madame Pélarin

 

         J’ai rencontré Mme Pélarin dans le cadre de mon travail. Je suis auxiliaire de vie, à destination des personnes âgées. C’est mon métier depuis 11 ans. Mais avant, j’ai travaillé 22 ans dans une grande surface. Mme Pélarin a 88 ans. Elle vit seule dans un appartement de 3 pièces, avec de jolis meubles. Elle a une fille, qui ne vient pas souvent la voir, deux petits-enfants et quatre arrière-petits-enfants. Eux non plus, elle ne les voit pas souvent. Ils ne lui rendent jamais visite. Si j’ai bien compris, la famille se réunit deux fois par an. Mais la vieille, comme elle s’appelle elle-même, on ne lui consacre qu’une journée à Noël, et une semaine en été, où on l’installe dans la maison de campagne d’un de ses petits-fils. Ça ne fait pas beaucoup.

            Mme Pélarin a besoin de mes services depuis trois mois, uniquement le matin, alors que la plupart des personnes qui font appel à une auxiliaire reçoivent sa visite en début et en fin de journée. Elle marche encore un peu, mais elle ne peut plus lever les bras. Elle peut encore prendre son pain à la boulangerie en dessous et quelques petites choses à la supérette en face, si ça ne pèse pas plus d’un kilo. Son plus gros souci, c’est sa vue déclinante. Elle ne peut plus lire, et même plus voir la télé, ce qui la chagrine beaucoup. Elle commence à être incontinente, mais elle ne m’en a pas parlé, alors je traite ce problème avec le plus de discrétion possible.

            Comme toujours, des liens se créent entre l’auxiliaire et la personne dont elle s’occupe. On a beau nous dire qu’il ne faut pas aller trop loin dans les sentiments et l’intimité, pour ne pas être gênée dans notre professionnalisme, il est impossible d’empêcher un certain attachement, surtout si la personne a tendance à se confier. Heureusement, nos responsables reconnaissent que l’affection, l’écoute, le sourire sont aussi importants que les médicaments pour la prévention et la guérison des maladies, ce dont je suis convaincue.

            Avec Mme Pélarin, c’est moi qui ai dû casser la glace au début. Ça aussi, ça fait partie du métier, mettre les gens à l’aise, leur montrer notre bienveillance. Ça peut prendre un peu de temps, mais une fois que la confiance est là, c’est gagné, on sait qu’on va travailler dans de bonnes conditions, que la personne profitera au maximum de notre passage. Car il faut avoir conscience qu’une fois sur deux, peut-être même trois fois sur quatre, nous sommes la seule occasion qu’auront les personnes de parler au cours de la journée. On est donc plus que des aides au ménage, à la toilette et à la cuisine. Rassurez-vous, je ne me prends pas pour Dieu le père.

            J’ai remarqué que plus la relation est difficile les premiers jours, plus le lien est solide par la suite. Comme si le fait de devoir vaincre des réticences renforçait la relation créée. Ce fut le cas avec Mme Pélarin. C’est une femme qui a été blessée par les autres. Par ses parents – dans ce cas, on garde une faiblesse pour la vie, il est impossible de s’en remettre – par son mari, par ses collègues de travail, par sa fille, par les membres d’une association où elle était bénévole. Elle est donc méfiante, parce qu’elle a peur d’être déçue et de recevoir de nouveaux coups. Et puis quand votre physique vous lâche, votre confiance diminue. C’est une chose que l’on ne peut sans doute pas ressentir avant d’y être confrontée, mais ma petite expérience auprès des personnes âgées m’a appris cette évidence.

            Mme Pélarin ne craint pas de parler politique. Je n’aime pas ça, mais je fais un effort. Il n’y a pas trente-six moyens de gagner la sympathie des gens, il faut s’intéresser à ce qui les intéresse. Ce qui m’embête, c’est qu’elle est raciste. Là, je n’ai pas pu me retenir, je lui ai dit que je n’étais pas d’accord. Maintenant elle le sait, parfois elle me plaisante avec ça. « Oui, vous, bien sûr, tous ces migrants ça ne vous gêne pas ». Elle aborde aussi les questions de santé, je préfère, et des questions liées à l’évolution de la technologie et à l’augmentation de l’espérance de vie. Je maîtrise pas trop, j’avoue, mais j’ai l’impression qu’elle s’y connaît pas mal.

            Elle parle parfois de sa famille. Là, elle me fait de la peine. Elle a des propos durs, mais je comprends que c’est juste de la souffrance. Elle rêverait de recevoir et de donner de l’amour. Comme ce n’est pas possible, elle cogne. Plus ça va, plus elle évoque son enfance. C’est logique, chez les vieilles personnes, la mémoire marche à l’envers. Elles oublient ce qu’elles ont fait 5 minutes plus tôt, mais elles se souviennent de détails survenus il y a quatre-vingts ans.

            Elle me dit des trucs qui me mettent les larmes aux yeux. Elle, j’ai l’impression qu’elle n’a plus de larmes ; elle a tellement intégré la douleur liée à la méchanceté qu’elle ne s’en émeut plus. Par exemple, elle m’a raconté qu’un soir à table, quand elle avait 8 ans, elle avait annoncé toute fière qu’elle avait appris un nouveau mot à l’école, qu’on ne disait pas un « racoin » mais un « recoin ». Sa mère et son frère n’avaient rien dit, et son père avait lâché :

– Mais pour qui elle se prend, celle-là ?

             Ça l’avait mortifiée. Après ce soir-là, elle était quasiment devenue muette, elle n’osait plus ouvrir la bouche en famille.

            Sa mère était assez horrible aussi, qui lui disait parfois :

– J’aimerais bien te donner. Mais personne voudrait de toi.

            Comment est-ce possible ? Et sa grand-mère ajoutait encore à la cruauté. Quand on lui confiait sa petite-fille, elle l’obligeait à rester assise sur un banc derrière la maison. Une fois, la petite Irène avait voulu au moins chanter. Alors la grand-mère l’avait rabrouée en assénant :

– Tais-toi. Tu vas réveiller mon cochon.

            Quand vous avez vécu ça… Comment ne pas lui pardonner ? Comment ne pas l’aimer ?

            La question de sa fin de vie se mit à revenir de manière récurrente dans les conversations. De légères et subreptices dans les premiers temps, les remarques étaient devenues plus insistantes au fil des semaines. Surtout, la teneur avait évolué. Ou s’était clarifiée. Alors qu’elle déplorait jusqu’à il y a peu la tristesse de se voir diminuée, de rester seule sans ne rien pouvoir faire, elle répétait maintenant une volonté peu courante dans nos sociétés : elle choisirait sa mort et ce moment était pour bientôt.

            D’abord gênée par ses propos, auxquels je ne répondais pas, j’ai fini par saisir la perche qu’elle tendait pour l’aider à préciser sa position.

– Mais vous voyez ça comment, concrètement ? Avec des médicaments ?

– Oh non. J’irai là où c’est organisé. En Suisse.

– En Suisse ?

– En Suisse, oui. Là-bas, vous pouvez mourir quand vous l’avez décidé. Ils sont plus évolués que nous.

– Comment ça se passe ?

– Simple. Quand vous sentez le moment venu, vous prenez rendez-vous. Vous remplissez un dossier, vous signez des papiers, vous ou quelqu’un de confiance si vous n’êtes pas en état. C’est sérieux, officiel. La seule chose qu’ils veulent vérifier, c’est que la demande vienne de la personne, qu’elle soit non seulement consentante, mais volontaire.

– Et après ? Si votre dossier est accepté ?

– Vous vous installez dans une chambre, comme à l’hôtel. Là, on vous monte un premier demi-verre à boire, du genre des sachets de poudre vitaminée qu’on dilue dans l’eau pour combattre la grippe. C’est une sorte de somnifère qui ralentit le rythme cardiaque, vous apaise, et qui évite le rejet de la potion ensuite. 15 minutes plus tard, on vous apporte un deuxième demi-verre, vous le buvez et vous vous allongez. Vous avez très envie de dormir et votre cœur s’arrête au bout de quelques minutes. Vous ne souffrez pas.

– Ça paraît simple…

– Mais c’est simple ! Bon, ça coûte 9 000 €, mais qu’est-ce que ça peut faire, puisqu’on n’a plus besoin d’argent ensuite. Et depuis le temps que j’y pense, j’ai eu le temps d’économiser.

– Pourquoi c’est si cher ?

– Parce que les formalités et les frais d’obsèques sont compris dedans.

– Les gens font ça tout seul ou ils sont accompagnés ?

– D’après ce que j’ai lu, la plupart des gens viennent avec quelqu’un, le conjoint ou un enfant.

– Et vous en avez parlé à votre fille ?

– Oh non ! Elle me traiterait de folle. Et elle m’empêcherait de le faire. Pourtant, c’est elle qui vient pas me voir et qui…

            Elle ne finit pas sa phrase, désespérée. Ce qu’elle disait était cohérent, et je trouvais courageux d’oser prendre son destin en mains, pour ne pas subir la dépendance et l’absurdité d’une vie sans amour, sans épanouissement, sans utilité.

            Elle attendit deux semaines avant de remettre ça sur le tapis. Un matin, alors que je finissais de l’habiller, elle annonça :

– Je suis décidée. Je pars en Suisse dès que je peux.

– Ah bon ? Mais pourquoi ?

– Vous êtes gentille alors vous ne m’avez rien dit, mais vous voyez bien que je ne contrôle plus ma vessie. Et pourtant je prends des médicaments. Et j’ai fait de la kiné pour muscler mon périnée. Mais il n’y a plus rien à faire. Et ça ne va guère mieux à l’arrière, je suis tout le temps aux toilettes.

– Mais il y a des couches ?

– Il y a des couches, oui. Mais passer mes jours et mes nuits avec des couches, qu’il faudra donc changer souvent, ou alors je vivrai dans des couches sales, non merci. Cette fois, il est temps d’en finir.

            Au moment où elle disait cela, elle se redressait et son visage n’était pas sans une certaine dignité. Que dire ?

– Vous avez pris rendez-vous ?

– J’ai envoyé mon dossier. Et le chèque. Ils m’ont appelé pour me dire qu’il fallait d’abord qu’on examine mon état médical, mais j’ai bon espoir. J’ai un seul problème.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Je ne sais pas comment aller là-bas.

Je restai silencieuse. Je réalisai que j’avais vu venir cette demande et que je la redoutais. Elle poursuivit :

– Je ne suis pas capable de prendre le train, de changer, de porter une valise. J’ai demandé à un taxi, mais il m’a dit que c’était trop loin, il ne pouvait pas sortir du pays. Il faudrait que quelqu’un m’emmène. Je payerai bien sûr.

            Nous étions debout dans sa chambre toutes les deux. Elle regardait par la fenêtre, malgré les voilages. Il fallait que je me décide, vite. Elle eut la correction de me faciliter la tâche :

– Je ne suis pas honnête. Il faut que je vous dise : c’est à vous que j’ai pensé. Vous seriez la personne idéale pour m’accompagner.

            Je restai encore silencieuse. Décidément, je n’étais pas douée. Cette femme me parlait de la décision la plus importante de sa vie, et je n’étais pas fichue de trouver quelques mots.

– Moi ?

            Je me faisais honte.

– Oui, vous.

– Mais… Je ne suis pas de votre famille.

– Vous êtes plus que ma famille. Vous vous occupez de moi tous les jours. Vous m’écoutez, vous me comprenez.

– Je ne peux pas faire ça, Madame Pélarin.

– M’emmener ? Et pourquoi ?

– Mais c’est trop important ! C’est pas comme si on partait en vacances !

– Vous avez raison. C’est plus important que des vacances. Et c’est pour ça que j’ai besoin de vous.

            Mon esprit était confus. Je voulais aider cette femme. Mais j’étais programmée pour aider les gens à vivre, pas à mourir. En même temps, à mon âge, et avec mon expérience auprès des personnes âgées, j’étais consciente de l’absurdité qu’il y a à vouloir se prolonger quand la vie n’est plus que souffrance. Reste qu’il n’était pas facile de passer de la théorie à la pratique, je m’en rendais compte. Et encore, ce n’est pas moi qui étais directement concernée. Qu’est-ce que ce serait quand mon tour viendrait…

            L’honnêteté me pousse à dire que le principal obstacle – disons le premier – que je voyais sur la route de mon « oui » était la fille de Madame Pélarin. Je ne la connaissais pas, mais la vieille dame m’avait assez parlé d’elle pour que je comprenne que c’était une emmerdeuse. Si cette garce apprenait que j’avais emmené sa mère quelque part d’où elle n’était pas revenue, j’étais bonne pour un procès et des tas d’embêtements. Une emmerdeuse, ça crée des emmerdements.

– Votre fille, finis-je par dire. Elle m’accusera de vous avoir poussée à la mort.

– Oh, c’est ça qui vous tracasse ? Elle n’en saura rien.  

– Elle s’en doutera.

– Elle ne vous connaît même pas !

– Votre auxiliaire de vie est la première personne à qui elle pensera.

– Nous prendrons des précautions. Et quand bien même elle vous identifierait, elle ne peut pas vous accuser de m’avoir emmenée quelque part.

– Peut-être, si.

            Je n’étais pas contente de moi. J’apparaissais lâche. Je me focalisais sur ma culpabilité possible, au lieu de discuter de l’essentiel.

– Attendez. Il faut prendre le temps. Ça ne se fait pas comme ça. Vous devez en parler avec un médecin, des personnes spécialisées. Je veux bien vous accompagner dans ce travail préparatoire.

– Ça ne peut être qu’en Belgique ou en Suisse. J’ai fait tout ce que je pouvais à distance.

– Vous êtes entrée en contact avec un établissement précis ?

– Avec l’association Dignitas, en Suisse. Ils sont moins exigeants qu’en Belgique. Il n’y a pas besoin de maladie incurable. Mais il ne suffit pas de demander quand même.

– Ça paraît normal qu’ils vérifient l’état et les motivations de la personne.

– Oui. Encore que. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas choisir sa mort. D’ailleurs, ça sera bientôt possible, vous verrez. Dans quelques années, chacun pourra aller en pharmacie pour acheter une pilule qui mette fin à ses jours. Ça sera aussi simple que ça, et ça sera un progrès.

Je croisai son regard. Elle avait l’air déterminée, presque gaie. Elle me fixa.

– Si je continue ce travail préparatoire et que la Suisse donne son accord définitif, vous ne me laisserez pas au milieu du gué ?

            J’essayai de ne pas baisser les yeux.

– Promis.

– Vous n’aurez rien à faire. Juste à m’accompagner, à m’emmener. C’est déjà beaucoup et je vous en suis très reconnaissante.

– D’accord. Mais prenez le temps de réfléchir.

– Je ne fais que ça.

            Nous en sommes restées là ce jour. Le lendemain, dès mon arrivée, elle me dit, toute excitée :

– J’ai rendez-vous demain après-midi avec un médecin, au téléphone !

– Un médecin suisse ?

– Oui, de l’association Dignitas ! On doit faire un premier point. S’il me demande de venir ensuite, vous m’emmènerez, hein ?

– Ça sera pas simple, mais oui. Comptez sur moi.

            Nous avons fait sa toilette, j’ai changé les draps, nettoyé l’alèze, lancé une machine. Visiblement, l’état de sa vessie ne s’arrangeait pas. Fallait-il cependant qu’elle mette fin à ses jours ? Quelle question difficile… J’essayais de me mettre à sa place. Que ferais-je si j’étais incontinente, quasi-aveugle, seule et âgée à 88 ans ?…

            Je la quittai à 9 heures et quart alors que je venais de l’asseoir sur son fauteuil. Oh, elle se lèverait, elle était encore à peu près mobile, du moins à l’intérieur de son appartement. Mais pour faire quoi ? Souvent je pensais à elle : avec quoi occupait-elle son esprit ? Et de quelles pensées se remplissait-il au fil des secondes, des minutes, des heures, des journées ? Parfois, je me disais que c’était déjà une belle performance de ne pas devenir folle dans ces circonstances.

            Mais il faut croire que la performance avait ses limites et qu’elle avait épuisé ses ressources. Car le lendemain matin, je la trouvai par terre près d’une chaise autour de la table du séjour, un sac poubelle sur la tête. Je n’eus pas besoin de vérifier longtemps. Le corps était déjà froid. Une forte odeur d’urine imprégnait l’air ambiant. Un petit magnétophone était en évidence au milieu de la table ; elle m’avait montré une fois cet appareil, qu’elle avait acheté il y a des années m’avait-elle dit, dans la perspective d’enregistrer ses pensées, ou de raconter sa vie, ce qu’elle n’avait jamais fait. Le corps tombé, et surtout la tête cachée par un sac noir hideux, donnaient un aspect grotesque à la scène.

            J’ai ouvert la fenêtre puis je me suis laissée tomber sur une chaise. Tremblante, j’ai appuyé sur la touche « on » du magnétophone. La voix de Madame Pélarin, étendue au sol à côté de moi, retentit au bout de quelques secondes à travers le mini haut-parleur. « Ma chère petite. J’ai parlé avec le médecin suisse cette après-midi. Il a été charmant, mais, après m’avoir écoutée, m’a avoué que ma demande n’était pas recevable. Il veut bien croire que je souffre et se dit convaincu que ma démarche est légitime. Mais en l’état actuel de la législation, le suicide accompagné – ils appellent ça euthanasie passive – est réservé aux cas de personnes à l’agonie, ou ayant épuisé tous les traitements médicaux possibles. J’ai eu beau expliquer ma situation, il m’a dit avec franchise que je n’entrais pas dans les cas jugés prioritaires. Je l’ai remercié, avant de raccrocher. J’ai pleuré un moment sur l’absurdité de mon état, puis j’ai eu un sursaut. Mais si, me suis-je écriée, je peux très bien mettre fin à mes souffrances ! J’ai tout de suite pensé aux sacs poubelle. Parce qu’ils ferment bien. Il suffit de tirer sur les lanières bleues. Les miens sont de petite contenance, en plus. Dans la bassine, sous l’évier, j’ai tâtonné, j’en ai pris un. Je suis retournée au salon et je me suis assise sur le fauteuil. Je suis restée là un moment avec le sac à la main, que je regardais et approchais de mon visage de temps en temps. Vous savez quand est-ce que je me suis décidée ? Quand j’ai constaté que je m’étais oubliée, souillée, une fois de plus. Il fallait en finir. Je me suis approchée de la table, j’ai tiré une chaise et je me suis assise. J’ai posé le sac devant moi. Mais alors j’ai pensé à vous. Oui, à vous, qui avez été si gentille avec moi, qui étiez même prête à m’accompagner jusqu’au bout. Je me suis dit que je vous devais une explication. Alors j’ai été jusqu’au secrétaire, j’ai cherché le tiroir en bas à droite, et de là j’ai sorti le petit magnétophone. Je ne l’avais jamais utilisé, mais le vendeur m’avait montré comment il fonctionnait, en appuyant en même temps sur les deux boutons du milieu pour lancer l’enregistrement. C’est ce que j’ai fait en revenant m’asseoir devant la table et c’est pour ça que vous entendez ce message. Si tout va bien, dans 5 minutes, mes souffrances cesseront et j’aurai terminé cette vie absurde. Et la Sécurité sociale aura une personne à charge en moins, c’est toujours ça. Qu’on mette l’argent pour aider les jeunes à se former plutôt que pour prolonger les vieillards. Ce serait un peu moins bête ».

            Il y eut un blanc de plusieurs secondes à ce moment, on entendait sa respiration tout de même, et puis soudain le bruit du sac poubelle qu’elle dépliait et ouvrait. Mon Dieu, qu’allais-je entendre ? « Voilà, ma petite, je vais le faire. J’en ai le courage, il ne faut pas laisser passer le moment. J’espère y arriver, j’ai d’ailleurs préparé un nœud avec les lanières, pas encore serré, pour n’avoir plus qu’à tirer fort quand le sac sera sur ma tête. Je n’y vois plus, mais j’ai encore un petit reste d’habileté avec mes doigts. J’espère que vous me trouverez la tête posée sur la table, comme si je dormais. Même ainsi, ce ne sera pas une vision très agréable. J’aurais aimé finir plus dignement, vous le savez. Mais il aurait fallu attendre, attendre encore, et donc être indigne trop longtemps. Je tiens à vous dire merci. Vous avez embelli mes dernières semaines. Vous êtes quelqu’un de bien, qui fait du bien. Oubliez-moi, ou gardez-moi comme une expérience parmi d’autres, une personne que vous avez aidée à la fin de sa vie. Je vais arrêter là l’enregistrement, pousser le magnétophone au milieu de la table pour que vous le trouviez quand vous entrerez demain matin. Vous l’emporterez bien sûr, ce message ne s’adresse qu’à vous. Je vous embrasse, Irène ».

            Juste avant le clac du bouton, j’entendis encore un bruit de plastique. Quel courage il fallait… J’essayai de m’imaginer la chose : passer le sac sur la tête, placer la fermeture au niveau du cou, tirer sur les lanières pour boucher l’ouverture et empêcher l’air de passer. Alors la respiration collait le plastique au visage et l’on étouffait petit à petit. Combien de temps cela prenait-il ? Pouvait-on se passer d’un réflexe de survie ? Avait-elle essayé de revenir en arrière ? De déchirer le plastique ? Quoi qu’il en soit, elle avait atteint son objectif.

            Je fis ce qu’il fallait pour prévenir les secours, puis sa fille. Celle-ci n’était pas quelqu’un d’agréable en effet. Culpabilisait-elle maintenant que sa mère avait par son acte montré l’étendue de sa solitude ? Il me sembla entendre la réponse de ma chère patiente : « Oh, elle a toujours été comme ça ».

J’aidai à l’organisation de son enterrement, même si tout était prévu, selon une convention qu’elle avait signée depuis longtemps déjà. Nous n’étions qu’une dizaine de personnes dans l’église. Je demandai à la fille l’autorisation d’accompagner le cercueil jusqu’à la tombe. Elle me toisa : « Si ça peut vous faire plaisir ».

Tandis que je jetais un peu de terre sur le couvercle de bois, je me promis de venir au moins une fois par an me recueillir à cet endroit ; pour compenser par un peu de présence dans la mort trop d’absences dans la vie, et pour réfléchir à la belle leçon que nous donnait Irène. On devait mieux appréhender la mort, on devait permettre aux personnes qui le souhaitaient de mettre fin à leur vie de souffrance.

Un mois après environ, je reçus l’appel d’une étude notariale. On me demandait de passer, en vertu d’une disposition à mon égard figurant dans le testament de Mme Irène Marie Françoise Pélarin, survenue le 2 mars dernier à Nancy. Trois jours plus tard, je me trouvais face à une femme qui me lut et m’expliqua différentes choses que je ne compris pas. Je retins en revanche la phrase suivante, issue du testament : « Je souhaite que les 10 000 et quelques euros de mon Livret de développement durable et solidaire reviennent à mon auxiliaire de vie, Madame Fabienne Sparicka, qui m’a assistée chaque jour avec compétence et compréhension ».

            Non seulement j’étais surprise par le geste, mais en plus je me demandais quand elle avait décidé cela. Une chose était certaine : elle avait donné cette instruction avant d’appeler le médecin suisse, elle n’aurait pas eu le temps ensuite. Cela signifiait soit que l’argent de ce livret n’était pas celui destiné à être utilisé pour son suicide assisté, soit qu’elle avait prévu la possibilité d’une autre fin, en conséquence de quoi l’argent resterait disponible et elle souhaitait qu’il me revienne.

            Je sortis de chez le notaire avec le chèque, que j’allai aussitôt déposer à la banque. Je me promis de verser dès le lundi suivant 1000 € à l’ADMD, Association pour le droit de mourir dans la dignité, et de fleurir chaque année à l’anniversaire de sa mort la tombe de Madame Pélarin. Avec le reste, ma foi, je ne savais pas. Assez vite, je penchai pour ne rien m’acheter, juste prendre conscience de la petite sécurité que m’offrait ce cadeau pour tenter de mieux profiter de chaque jour. Par son courage, Irène m’avait révélé une des grandes libertés à la disposition des humains, si mal utilisée : la possibilité de quitter le monde. Bizarrement, mais peut-être n’était-ce pas si bizarre, ma chère vieille dame m’apprenait, et me permettait, de vivre mieux tant que je décidais de rester en vie.



13 mars 2020

L'entretien d'embauche

 

     – Quels sont vos qualités et vos défauts ?

– C'est pas vrai ! Vous en êtes encore à des questions aussi nulles ?

– C'est votre réponse ?

– Si vous aviez été un tant soit peu attentif, vous auriez constaté que je vous ai livré une exclamation et une question. Ce n'était donc pas une réponse. Ma réponse est plutôt celle-ci : mon défaut est ma qualité : je suis franc.

– C'est tout ?

– Non. Mais pour constater les autres qualités, il faut que vous m'embauchiez. Les énoncer sans les prouver serait prétentieux.

– Et pour les autres défauts ?

– Je n'en ai pas.

– La prétention, que vous venez justement d'évoquer ?

– Ne trahissez pas mes propos. Affirmer une vérité n'est pas de la prétention, mais de l'honnêteté. Ou de la confiance en soi, si vous préférez.

– Est-ce qu'être désagréable avec votre interlocuteur vous parait un atout dans un cadre professionnel ?

– Tout dépend du job. Pouvez-vous me rappeler l'intitulé du poste pour lequel vous recrutez ?

– Pour l'instant, c'est moi qui pose les questions.

– Et c'est moi qui suis désagréable ?

– Oui. Un type infâme. Doublé d'un vrai con.

– N'essayez pas d'être moi, vous n'y arriverez pas.

– Ça me ferait mal d'être comme vous. Un raté qui se la joue provocant et sûr de lui pour donner le change, mais qui n'est que pitoyable.

– Je suis raté et vous êtes réussi ? Alors que vous faites le flicaillon et que vous abusez du misérable pouvoir qui est le vôtre ?

– Non, mon pote. J'ai un bon job, un salaire que tu n'auras jamais, et une gonzesse, t'imagines même pas…

– J'imagine pas, je vois. T'as pas la gueule du type épanoui. Pas du tout. Tu prends quoi comme antidépresseurs ? Et t'as fait combien de séjours en psy ?

– Dégage.

– Tu t'amuses plus ? Tu veux plus m'embaucher ?

– Mais t'as jamais eu aucune chance d'être embauché, ducon ! Je t'ai reçu pour mieux valoriser les autres. Tu sauras qu'on prend toujours un ou deux tocards dans les sessions de recrutement, c'est la norme.

– Eh ben tu vas pas recruter longtemps, mon pote !

– T'as le bras long, c'est ça ?

– Oui, et toi t'as une petite couille. 

            À ces mots, le recruteur bondit de son siège, monta sur la table et sauta sur le candidat en face de lui. Les deux hommes roulèrent pas terre en éructant. Ils se massacrèrent un moment – coups, étranglements, torsions, enfoncements – jusqu'à ce qu'ils fussent au bord de l'épuisement. Ils se rendirent compte alors que les autres occupants de l'étage ne s'étaient aperçus de rien, et que personne n'intervenait. 

– Putain, tu m'as pété le nez ! grommela le candidat.

– Si c'est que ça, te plains pas. J'ai au moins trois côtés cassées, rétorqua le recruteur.

            Ils reniflèrent, toussèrent, crachèrent, du sang, des dents, des glaires.

– On fait quoi ? reprit le candidat.

– On va sortir ensemble, sans s'attarder. On va s'en jeter un ou deux au café d'en dessous, pour se remettre. On avisera ensuite.

– Ok. Mais… qu'est-ce qui a merdé ?

– Le casting, mon pote, le casting. Faut pas mettre deux mecs de 30 ans qui se ressemblent tout seuls dans la même salle.

– Surtout si l'un peut changer la vie de l'autre. Tu te rends compte du pouvoir que tu as sur moi ? C'est pas supportable.

– Tu peux parler… Avec ta gueule d'ange, ton bagout, ton CV, comment veux-tu que je ne voie pas en toi un concurrent, un ennemi ? J'aurais pu te tuer…

            Ils prirent le temps de retrouver leur souffle, s'aidèrent à se mettre debout, s'appuyèrent l'un à l'autre pour ne pas tomber, vacillèrent un instant avant de trouver un semblant de stabilité.

– Mets-toi un coup de peigne, t'as une gueule à faire peur.

– Toi, planque un peu ta chemise. Le rouge barbouillé sur le blanc chiffonné, ça fait bizarre. Et vire la cravate, elle ressemble plus à grand-chose.

– T'as failli m'étrangler…

– Ben ouais…

            Ils s'arrangèrent du mieux qu'ils purent, ouvrirent la porte, jetèrent un œil et traversèrent au plus vite les couloirs pour quitter les lieux. La secrétaire à l'accueil les regarda d'un drôle d'air, mais n'osa rien demander à un consultant majeur du cabinet. Ils finalisèrent l'entretien au comptoir du bar devant un double café Calva (double café double Calva). Quatre semaines plus tard, le candidat commençait son nouveau travail – chasseur de têtes –, avec un ami dans la place. 



6 mars 2020

Une grosse baffe

 

       – Bon d'accord, je lui ai mis une beigne. Enfin une beigne, une grosse baffe, quoi ! Ça l'a déséquilibrée, elle est tombée sur la table en verre. C'est pas de bol, c'est tout. Deux fractures et des coupures, je dis pas que c'est rien, mais c'est quand même pas la mort ? La preuve, elle sort de l'hosto vendredi ! Elle y sera même pas restée une semaine Et ça vaut la prison, ça ? Une baffe ? Madame la juge, y'a gourance, là !

            Vous croyez qu'elle est tendre avec moi ? Que j'ai pas droit aux griffes, aux cris, aux claques ? Pourquoi elle va pas en prison, elle ? Hein ? Même pas une amende. Vous savez ma vie, Madame la juge ? Je pars à 6 heures du matin, et je rentre à 7 heures. Du soir, je précise. Et toute la journée, qu'est-ce que je fais ? Je pose des poutrelles. Je suis dans la charpente, métallique. La plus petite barre pèse 15 kilos et fait trois mètres de long. Le soir, je peux plus bouger mes doigts, tellement ils ont forcé. Les doigts de pied non plus, je peux pas les bouger. À cause du froid, du vent en haut des bâtiments. Alors sûr que je suis pas chaud pour faire la vaisselle.

            Et puis est-ce que c'est normal que neuf fois sur dix quand je rentre, elle a rien préparé à manger ? C'est comme ça qu'on traite son  homme ? Faut que je pleure pour avoir une omelette. Mais pourquoi elle s'est mariée avec moi ? Je l'ai pas forcée. On avait juré pour le meilleur et pour le pire. Pourquoi elle donne pas le meilleur et elle choisit le pire ? 

            Si elle veut, on inverse, je lui ai dit. Elle va bosser, et moi je reste à la maison. Je vais la faire la vaisselle, et la bouffe aussi, avec plaisir, même ! C'est vrai, ça me plairait moi de préparer la maison pour que tout soit bien quand ma femme rentrerait. La preuve, c'est que le dimanche, c'est souvent moi qui cuisine. Pour ce que ça me rapporte… Mais bon, je le fais quand même, j'y crois encore.  

            Oui, Madame la juge, j'ai bien aimé le groupe de parole. J'ai réfléchi. J'ai compris ce que j'avais fait, et pourquoi je l'avais fait. Ce qui est important dans un couple, tout ça. Je crois que j'avais compris l'essentiel, remarquez, mais disons que je savais pas le formuler, j'y pensais pas, enfin je pensais pas à y penser. Maintenant je sais mieux m'exprimer. Si on me laissait la voir, je pourrais lui expliquer. Dire que je regrette, que je m'excuse. Voyez, ça, j'ai appris que c'était important, s'excuser. Alors que pour un homme, dans mon environnement, ça se fait pas d'habitude.

            Je suis pas fier, vous savez. Taper une femme, ça a jamais été mon kif. Mais quand on est poussé à bout, quand on n'en peut plus, comment on fait ? Ça je leur ai dit, au groupe de parole. On peut quand même pas crever à feu doux sans réagir ! Si c'est pour devenir une lavette et baisser les yeux jusqu'à la mort, là je suis pas d'accord. Comprendre c'est bien, prendre con c'est moins bien.

            Ça vaut le coup de se battre pour sauver son couple, non ? Non, mais quand je dis se battre, c'est pas contre l'autre bien sûr, sa battre, je veux dire faire le maximum pour que ça marche. Me faites pas dire ce que j'ai pas dit, Madame la juge. J'ai pas vos mots, moi, je maîtrise pas bien. Je vous demande juste de voir que j'ai bon fond, que je suis pas le mauvais gars. Un peu direct, peut-être, et encore.

            Et si vous pouviez parler à ma petite femme. Elle sait que je suis là, d'abord ? Dites-lui juste que si elle voulait bien me préparer un repas le soir, c'est tout ce que je demande. Et puis qu'elle soye un peu gentille, qu'elle comprenne que je soye fatigué quand je rentre. Même la vaisselle je la ferai le lendemain à 5 heures, si elle veut. Je suis prêt à faire une concession. Faut qu'on trouve une solution. Je suis sûr qu'elle veut pas que j'aille en prison. Qu'est-ce qu'elle y gagnerait, hein ? Si je reviens détruit, on sera mieux ensuite ?

            Bon, voilà Madame la juge, je veux bien payer ma faute, mais correctement. Donnez-moi une truc d'intérêt général, enfin le dimanche, parce que sinon je peux pas, je ferai les heures qui faut. Mais pas la prison, ça réparerait rien et ça nous ferait que du mal. Merci de m'avoir écouté. Dernière chose : si vous la voyez avant moi, dites à ma femme que je l'aime.



28 février 2020

Insignifiances

 

       – Tu as l’air abattu, remarqua Bérénice. 

– Oui. Je me demande à qui ils parlent.

– Qui ?

– Ceux qui téléphonent. Dans la rue…

– Tu veux dire qu’ils parlent trop fort ?

– Certains oui, mais je me demande surtout comment ils font pour trouver l’envie et l’énergie de parler tout le temps, même en marchant. Pourquoi ? Comment ? Et à qui ? Ils appellent leur mère 3 fois par jour, leur conjoint 6 fois, leur copine 18 ? Et réciproquement ?

– C’est un signe des temps, que veux-tu…

– Mais je vis dans ce temps, moi aussi ! Et je trouve que cette logorrhée gâche les relations plutôt qu’elle ne les renforce. Est-ce que j’aurais dû t’appeler trois fois pendant cette heure où je suis sorti ? Est-ce que ça aurait été utile ? Agréable ? Il faut croire que 99 % de gens répondent oui à cette question. C’est effrayant.

– Ce n’est pas si grave.

– Le terrorisme est plus effrayant que la téléphonite, je te l’accorde. Mais le terrorisme n’a pas gagné toute la population. Tandis que la téléphonite… Entre 15 et 70 ans, ils sont possédés, accrocs, addicts ! Même les grands-parents soixantenaires gueulent dans la rue pour paraître dans le vent ; ils sont pitoyables.

            Il n’y eut pas de réponse. Gaspard se tourna vers la cuisine et constata qu’elle était vide.

– Mince, je parle tout seul. Eh ! poursuivit-il plus fort, tu me lâches en plein drame ! C’est grave, tu sais !

            Il l’entendait farfouiller dans le garage. Elle avait dû descendre pour mettre les entrées au frais, car tout ne rentrerait pas dans le frigo. Elle remonta et relança :

– Ce n’est pas si gênant que les gens se parlent. Tu me parlerais un peu plus que ce ne serait pas un mal, tu sais ?

– Justement, je te parlais et tu es partie au garage.

– Et alors ? Je t’écoutais. Je suis une femme, ne l’oublie pas !

– Comme si… Bref. Ce que je me demande, c’est comment ils font. Pour garder la pêche en passant la journée à répéter des insignifiances à leurs proches… Je crois qu’ils ont peur.

– Peur ?

– Oui. Peur du vide, peur de se retrouver seuls face à eux-mêmes. Et du coup peur du silence. Le silence a disparu de nos sociétés. Il reste peut-être quelques monastères au Tibet, et encore. Je suis sûr que le Dalaï-Lama est connecté 24/24.

            Sur cette parole, le silence se fit. Du moins n’entendait-on que le couteau de Bérénice dont la lame tapait la planche au fur et à mesure qu’elle éminçait les oignons. 



21 février 2020

C'est important, les poubelles (la conscience d'Atash)

 

       La semaine était bonne si le ramassage des poubelles s'était déroulé sans problèmes. Il sortait les containers le lundi à 16 h 30, même si les camions passaient le mardi, celui des jaunes à 9 h 30, celui des marron à 10 h 30. Il aurait pu les sortir le mardi matin à 8 heures, mais il préférait assurer la veille. Parce qu'il suffisait qu'il soit appelé pour une urgence – un habitant de l'immeuble qui s'était fermé dehors, un fournisseur qui ne savait pas où livrer, un réparateur qui devait entrer son véhicule dans la cour – pour qu'il n'ait pas le temps de s'occuper des poubelles ensuite. Et puis il aimait être disponible en début de matinée, à la loge ou sous le porche, pour échanger avec les habitants s'ils le souhaitaient, ou simplement leur montrer qu'il était là et qu'il gardait les appartements en leur absence. Gardien, il aimait ce rôle et cette appellation. M. Scaron, le professeur en retraite, au 4e étage de l'escalier B, lui avait appris que « le gardien » était le pilier de la cité idéale du philosophe de la Grèce antique, Platon. Vous vous rendez compte ?

            Le gardien du 73 rue de la Renaissance sortait donc les poubelles de leur local chaque lundi à 16 h 30 pour les aligner sur le trottoir, à l'emplacement qu'il avait lui-même défini, après quelques discussions avec les éboueurs et après avoir testé différents emplacements au fil des années. Les choix étaient limités, ça ne tenait qu'à quelques centimètres, mais il aimait que les choses soient bien faites ; ces poubelles, un mal nécessaire, ne devaient pas gâcher l'harmonie de la rue et du quartier. Il les plaçait toujours dans le même ordre. Les quatre marron contre le mur, les quatre jaunes devant, puisqu'elles étaient ramassées en premier. Il aurait pu en aligner 8 de rang, pour moins empiéter sur la largeur du trottoir, ce qu'il avait fait un temps. Mais il avait vite modifié les choses car il avait remarqué qu'alors les éboueurs reposaient les conteneurs une fois sur deux devant l'immeuble voisin, ce qui entraînait des confusions et des réclamations désagréables. Tous les « gardiens » étaient assez sourcilleux et les relations pouvaient vite dégénérer. 

            Il avait donc adopté cette formule, non sans avoir discuté avec les éboueurs afin de savoir s'ils étaient d'accord pour reposer les poubelles jaunes pas à l'endroit où ils les avaient prises, sans quoi leurs collègues ne pourraient pas attraper les marron ensuite, mais avec un décalage de 3 mètres, entre l'emplacement initial et la porte cochère, il laissait la place exprès. « Euh… », avaient répondu les éboueurs, mais il avait fini par les convaincre. Il était assez fier de sa négociation. Il les avait d'ailleurs rassurés :

 – De toute façon, ne vous inquiétez pas, la plupart du temps, je rangerai les jaunes avant que vos collègues passent pour les marron, il n'y aura donc pas de problèmes.

            « Un dingue ? », s'était demandé un des préposés au ramassage. « Il y a beaucoup de dingues », lui avait répondu son collègue, sous-entendant qu'il valait mieux faire avec, du moins tant qu'ils ne poussaient pas trop loin le bouchon. Le dingue était donc content de sa formule pour les poubelles et c'est le cœur léger qu'il les positionnait, au centimètre près, chaque lundi à 16 h 30, les marron d'abord, contre le mur, les jaunes devant. Il avait même – il n'y avait que lui qui le savait mais ça lui plaisait – adopté un ordre pour chacune des poubelles, individuellement. Il les reconnaissait à un détail, détail qui s'était imposé – comme une éraflure sur la partie élargie du bac supportant le couvercle, liée à la montée dans le camion sans doute – ou détail instauré par lui, à savoir un chiffre discrètement inscrit au stylo sur l'étiquette indiquant l'adresse. Il leur avait même donné des prénoms, féminins pour les jaunes, masculins pour les garçons :

 – Fifine, toi, tu te mets là, c'est là que tu es le mieux, tu protèges les autres. Toi Caro, au milieu je sais, tu n'es pas courageuse et tu aimes être entourée. Louloute, on est d'accord, à côté de Caro, mais faites pas les andouilles, je vous ai à l'œil. Toi, Bibiche, tu fermes la marche, mais tu es la plus proche de la maison je te signale, c'est toi qui fais le moins de kilomètres.

            Les containers marron s'appelaient respectivement Julien, Alex, Marcel et Baptistou. Il avait tenu à des prénoms très français, qu'il avait entendus et assimilés au fil des années, comme pour mieux s'approprier la langue de ce pays qui l'avait accueilli. Ça parait rien, mais c'est important, les poubelles. Il n'y a pas de collectivité qui tienne sans une bonne gestion des déchets. Imagine-t-on ce que serait la vie dans un immeuble où chacun poserait ses sacs où bon lui semble, quand bon lui semble ? Et ne voit-on pas le désastre dans les villes où le ramassage est mal organisé ? En une semaine, les hommes deviennent des rats. Non, ce rôle que lui conférait son titre de gardien – un rôle parmi beaucoup d'autres – était une mission d'importance qui devait être conduite avec la plus grande rigueur.

            Attention : la Ville avait attribué à l'immeuble 5 grands containers jaunes et 5 grands containers marron. Bien entendu, il en conservait toujours un de chaque couleur dans le local, afin que les habitants puissent déposer leurs déchets même entre le lundi soir et le mardi matin. La continuité du service, il y tenait. L'organisation, l'intendance, c'était son problème. Les résidents ne devaient pas avoir à en souffrir, il y mettait un point d'honneur. Le 5e jaune s'appelait Sophie, le 5e marron Béranger.

            Au fil des semaines, des mois, des ans, le rite des poubelles était devenu un marqueur. La semaine se jouait là. Le lundi soir, pensant aux poubelles, à ses poubelles, qu'il avait alignées sur le trottoir et qui passeraient la nuit dehors, il sentait une excitation particulière. D'ailleurs, pendant les onze années entre son mariage et la mort de sa femme, quand il honorait celle-ci, du moins si une certaine raideur apparaissait au bon endroit et au bon moment, c'était toujours le lundi soir, car c'est à ce moment qu'il avait besoin de se rassurer tout en évacuant son énergie. Le lendemain, si le ramassage des ordures ménagères s'était déroulé comme prévu et si, fondamental, les containers avaient été reposés au bon endroit, il se sentait soulagé et la semaine continuait dans la sérénité jusqu'au dimanche soir.

            Le mardi 27 octobre, un mardi comme les autres, il se trouvait au deuxième étage de la cage B quand il entendit le premier camion qui remontait la rue en marquant les arrêts devant chaque immeuble. Il n'avait plus besoin de superviser la manœuvre désormais, le système était rôdé, mais il aimait garder une oreille, si possible, pour être sûr. Il regarda sa montre. 9 h 26, ils étaient à l'heure, et même en avance. Soulagé, il monta jusqu'au 3e pour aller voir la propriétaire de l'appartement de droite, qui l'avait sollicité la veille au sujet de sa boîte aux lettres. Jusqu'à la fin de ses jours, il se mordrait les doigts de cette visite pas indispensable, car sur le seuil de l'appartement de la sexagénaire, il n'entendit pas que, devant l'immeuble voisin, les déchets tombant dans la benne quand le couvercle retourné s'ouvrait n'étaient pas les papiers, revues et emballages des poubelles jaunes, mais les sacs noirs des poubelles marron. S'il avait été à portée, il aurait immédiatement identifié la différence de bruit et il serait intervenu.

            Après être passé vérifier le joint de la gaine montante du chauffage entre le 1er et le 2e étage de la cage C, il avait discuté avec le propriétaire du 4e, qui l'avait interpelé au rez-de-chaussée de cette même cage. Il avait ensuite revissé la baguette de cuivre tendant la moquette entre la 11e et la 12e marche de l'escalier de la cage A ; il avait dû recheviller des deux côtés car le bois avait une faiblesse à cet endroit. C'est donc à 9 h 48  que, passant la porte cochère pour aller rentrer les poubelles jaunes, il s'aperçut qu'elles n'avaient pas été vidées.

– Mais ?…

            Il se précipita, ouvrit les couvercles : elles étaient pleines. Et elles n'avaient pas été déplacées d'un centimètre. Il regarda devant l'immeuble voisin et comprit tout de suite : ce sont les marron qui avaient été vidées. Il tourna son regard vers l'immeuble de l'autre côté. C'était cela : le camion marron était passé avant le camion jaune. Et comme ses poubelles marron à lui, celles du 73 rue de la Renaissance, étaient placées derrière les jaunes, elles n'avaient pas été vidées.

– Malédiction…

          Instantanément, il haït les éboueurs. Les fumiers ! Changer l'ordre de passage sans prévenir. Une hérésie, un non-sens ! Du coup, n'auraient-ils pas pu, exceptionnellement, eux déplacer les jaunes pour attraper les marron ? Alors que depuis des années il leur mâchait le travail avec un alignement parfait et que jamais il n'avait omis de leur acheter un calendrier qui ne servait à rien ! Quel égoïsme, quelle ingratitude !

            Que faire, mon Dieu, que faire ? Il fallait au moins sauver les jaunes, c'est-à-dire déplacer les marron. Mais pouvait-il rentrer les marron alors qu'elles n'avaient pas été vidées ? N'était-ce pas capituler ? Accepter le désordre ? L'humiliation ? Et puis, savoir qu'il allait devoir conserver ces poubelles pleines dans la réserve pendant une semaine allait le rendre malade, il le savait. Car les résidents s'en apercevraient. Car elles allaient déborder. Car les rats allaient venir. Impossible. Cela ne devait pas être.

            Il sentit la panique le gagner. Il ne pouvait pas rester dans cette situation. Il regarda sa montre. 9 h 49. Il pouvait peut-être retrouver le camion. Il fonça à la loge, tourna le panneau accroché à la vitre pour indiquer qu'il était occupé ailleurs, prit les clés, ferma. Il sortit, visa le bas de la rue, regarda les poubelles. Il dégagea une marron et en prit une, Marcel. Le camion n'allait pas revenir, c'était à lui d'apporter les poubelles. Il ne pouvait en prendre deux, elles étaient trop larges et devaient être poussées à deux mains.

            Il inclina Marcel pour le mettre sur ses roues et le poussa devant lui. Le truc était rempli, ce n'était donc pas si facile à manier et il devait veiller à ne pas verser sur le trottoir.

            Il aperçut des sourires moqueurs. Que fabriquait ce type qui poussait sa poubelle à toute vitesse comme une mère avec une poussette qui se presse pour récupérer son aîné à l'école ? Il n'eut pas à hésiter au premier carrefour, en raison des sens interdits. Au second, il avait trois solutions. Alors il ouvrit les poubelles. Là, ils étaient passé là. Il remonta cette rue. Malgré le vacarme de la poubelle, il tendit l'oreille, espérant entendre le bruit du camion. Rien. Il accéléra. Les roulettes allaient-elles tenir ? Il savait qu'il était trop brusque pour descendre des trottoirs, plus encore pour remonter dessus.

            Au carrefour suivant, pour ne pas avoir à examiner les poubelles aux quatre embranchements, il avisa un passant.

– Le camion ! Vous l'avez vu ?

– Le camion ?

            Il secoua sa poubelle.

– Ah oui, le camion. Par là, dit le type en montrant la direction.

            Il se précipita. Merde. Il avait mis le pied dedans. Ah bon sang, quand ça va pas, ça va pas.          En temps normal, il se serait arrêté tout de suite. Mais comme si le temps était normal… C'était un jour abominable. Écœuré, il continua avec l'impression d'être souillé.

            Il aperçut le camion avant de l'entendre :

– Oh !

            Encore à près de 100 mètres, il n'avait aucune chance d'être entendu. Mais il n'avait pu s'empêcher de crier, il avait même levé un bras. Il était comme le naufragé qui voit passer l'avion et redoute qu'il ne s'éloigne sans avoir été repéré.

            Il arriva enfin à la benne. Les gars le regardèrent, éberlués. Il essaya de parler :

– Je… Vous pouvez… Pourquoi vous… ?

            Il renonça à expliquer. Parce qu'il était essoufflé, parce que c'était compliqué. Il poussa la poubelle et les gars acceptèrent de la vider. Après quoi on la lui rendit. Comme le camion repartait déjà, il demanda :

– Vous ne pouvez pas repasser rue de la Renaissance ? Les poubelles marron ont été vidées avant les poubelles jaunes. C'est pas normal. Ça pose problème.

            Les deux types le fixèrent et l'un des deux asséna :

– Tu te prends pour qui ? C'est pas parce que tu vis à côté des bourgeois que t'en es un ! T'es comme nous, c'est tout.

– Non, mais…

– Ta gueule.

            Il comprit qu'il ne pouvait escompter un peu d'humanité de leur part. Il reprit son container et retourna sur ses pas, la mort dans l'âme. Arrivé sur son lieu de travail, il dut rentrer les poubelles dans l'immeuble, sans qu'elles aient été vidées. Une honte. Une humiliation. Chaque container pesait une tonne. Il aurait pu laisser les jaunes, puisque le camion des jaunes n'était pas encore passé, mais non. Foutu pour foutu, il valait mieux tout arrêter avant que cela ne dégénère. Jamais il n'aurait cru devoir vivre une telle infamie. Mon Dieu, que lui était-il arrivé ? Comment allait-il faire quand les deux poubelles qu'il avait laissées pendant la sortie des autres, plus celle qu'il avait poussée jusqu'au camion, seraient pleines à leur tour ? Pour les marron, comment sortir les sacs et les transporter à la déchetterie ? Il ne pouvait pas charger ces immondices dans sa voiture ! D'autant qu'il n'avait pas de voiture. Et pour les jaunes, que faire avec tous ces emballages, en carton, en plastique, en fer, jetés en vrac dans un container qui allait saturer ? C'était insoluble.

            À midi, il ne put avaler le moindre bout de pain. L'après-midi, il fut incapable d'adresser une parole aux résidents qu'il croisa. Tous, le soir, notèrent son changement d'attitude :

– Dis donc, le gardien, ça n'allait pas aujourd'hui.

 – J'ai croisé Atash tout à l'heure. Il était méconnaissable. Lui qui ne perd pas une occasion de parler, il est resté muet. Limite, il faisait la gueule.

 – Le concierge est malade, il tremblait.

            Atash n'entendit pas ces remarques, mais il en était conscient. Il savait que, pour la première fois de sa vie, il n'avait pas été correct avec les résidents. Il n'avait pas pu. Le loupé des poubelles du matin l'obnubilait. Cette histoire empoisonnait son cerveau, son corps. Il n'y avait plus de place pour la politesse, pour la qualité du service, pour l'attention aux autres, ces valeurs auxquelles il était jusque-là si attaché.

            Dès 19 heures, il se calfeutra dans sa loge. Il ne dina pas. Il se coucha, mais ne parvint pas à dormir, si ce n'est pendant quelques courtes périodes hallucinatoires. Il se vit soulever par la herse du camion poubelles et projeté dans la benne. Là, il s'asphyxiait au milieu des détritus et se débattait pour ne pas être poussé dans les entrailles de la machine. Au moment où il allait être broyé, il se réveillait en hurlant.

            Quand, à 5 h 45, son réveil sonna, il se leva. Il constata qu'il tremblait et qu'il avait de la fièvre. Il enfila une robe de chambre, des babouches, et sortit. Il remonta le porche, traversa la cour, se dirigea vers le local à poubelles. Il devait faire froid, mais il ne sentait rien. Il poussa la porte et vit tout de suite que la poubelle marron en cours de remplissage était déjà aux trois-quarts pleine. Plusieurs habitants avaient dû déposer des sacs la veille au soir. En fin de journée, le container serait saturé. Le seul qui avait été vidé serait rempli le lendemain soir. Et tous les autres étaient pleins. C'était une catastrophe.

            En quittant le local, il tomba sur Madame Dumoulin, qui rentrait après avoir promené son chien. Elle était insomniaque et il lui arrivait de sortir son teckel en pleine nuit. Atash, qui avait toujours une parole gentille quand il la croisait dans ces circonstances, fut incapable de prononcer un mot. Quant à sourire, ce n'était même pas la peine d'essayer. Du coup, c'est Madame Dumoulin qui s'exprima :

– Bonjour Atash. Dites-moi, il y a un problème avec les poubelles ? Lorsque j'ai descendu mon sac hier soir, j'ai vu qu'elles étaient pleines. Ça commence à sentir mauvais.

            Atash accéléra, passant sans un mot pour Madame Dumoulin, qui demeura sidérée. Il ne pouvait répondre à sa remarque. Impossible.

            Il gagna la loge en vitesse. Il fallait fuir. D'urgence. Il n'avait pas une minute à perdre. Les remarques sur les poubelles allaient commencer à pleuvoir et il ne le supporterait pas. Les poubelles, c'était une des choses les plus importantes pour un gardien. Il était, il avait été, le gardien modèle, le professionnel irréprochable ; il ne pouvait pas devenir celui qui avait commis une faute. Une faute si énorme, si impardonnable. Même les éboueurs – ah, les maudits  – comment pourrait-il désormais entretenir des relations normales avec eux ? Non, impossible.

            Il attrapa sa valise, celle avec laquelle il était arrivé du pays 25 ans plus tôt. Jamais il ne l'avait réutilisée. Il n'allait pas repartir au pays, mais il allait quitter le quartier, la ville peut-être, et trouver autre chose. Ce serait dur, les places étaient rares et il n'était qu'un étranger, mais tout valait mieux que le déshonneur.

            La vieille valise fut vite pleine. Il ne pouvait emporter la télé, la vaisselle, le lit, les couvertures…  Tant pis. Il attrapa un sac dans lequel il mit sa boîte de photos, le livre qu'on lui avait donné à la fin de son école primaire, son jeu de dominos, ses cartes, son narguilé. Il hésita à prendre le cadre où il posait dans la cour de l'immeuble avec tous les résidents, photo prise le lendemain de Noël dix ans plus tôt, signée par toutes les personnes présentes. Non. Il ne méritait pas de l'emporter, ce serait sacrilège après sa faute. Il laissa errer un instant son regard sur le poste de radio, le frigo, les plaques de cuisson, les murs jaunis et le plafond écaillé de ce qui avait été sa loge. C'était fini. Il devrait tout recommencer, ailleurs. Il avait failli, il n'était plus rien.

            Il éteignit la lumière, tourna le panneau pendu à la porte-fenêtre pour qu'il indique « gardien dans les étages ». Ce ne serait pas vrai. Il risqua une tête pour s'assurer que le porche et la cour étaient déserts. C'était le cas, il était tôt. Alors il déplaça son sac et sa valise, les posa devant la loge et referma la porte. Sans verrouiller, il avait laissé les clés sur la table. Il saisit sac et valise, ne put s'empêcher de jeter un œil en direction du local des poubelles, puis s'avança vers la porte-cochère. Il appuya sur le bouton et le « clic » se fit entendre. Il tira le battant, se glissa dehors et, après avoir marqué un temps d'arrêt le temps que la porte claque derrière lui, prit à droite dans la première clarté du jour. 



 

14 février 2020

Les gars du chantier d'à côté

 

       Il les entendait siffler ou chanter à longueur de journée. Les gars du chantier d’à côté. Ce n’est pas tant le bruit qui le gênait, que l’état d’esprit qu’il impliquait. Fallait-il être irresponsable pour s’égosiller de la sorte au son de chansons insipides sortant d’une radio minable…

Il n’avait jamais aimé ceux qui sifflent. Cette arrogance, ce sans-gêne, cette vulgarité. Quant à ceux qui chantaient à tue-tête, massacrant des mélodies harmonieuses et des voix justes, il les trouvait grotesques. Là, ces maçons ou ces plâtriers ou ces plombiers machin-chose étaient indécents. Manifeste-t-on ainsi son humeur et son caractère quand on est un être civilisé ? Ils l’empêchaient de se concentrer, de regarder la télé, de se reposer.

Dire que c’était ce genre de types à qui les femmes se donnaient… Des rustres, traînant chez eux en marcel et rotant de la bière devant la télévision. Oui, aussi invraisemblable que cela pût paraître, les plus belles n’avaient que faire des bien élevés, des gentils, des sensibles. Elles voulaient du lourd, du violent, du manuel.

Pour rabattre un peu le caquet de ces coqs, il attrapa un œuf dans le frigo. De la fenêtre de l’ancienne chambre de son fils, il pouvait atteindre le chantier. Avec tous les appartements alentour, avec la palissade qui bouchait leur vue, ces abrutis ne sauraient jamais d’où était venu l’œuf qui allait leur tomber sur la gueule.

Il ouvrit la fenêtre, vérifia que personne ne fût en train de regarder dehors ou de marcher dans la rue. Il se positionna épaule gauche en avant, plaça l’œuf dans le creux de sa main droite, et actionna son bras. L’œuf décrivit une trajectoire ovale avant de plonger une bonne quinzaine de mètres derrière la palissade.

Il se baissa pour ne pas être vu, et ne ferma pas la fenêtre pour savourer son succès. Mais au lieu des récriminations attendues, il entendit l’exclamation suivante :

– Nom de Dieu, Gé ! Y’a un con qui nous a envoyé un œuf ! Et tu sais pas ? Il est tombé dans le pot d’enduit ! En plein dans le mille !

– J’y crois pas ? Ça va le fluidifier juste comme il fallait !

            Une voix s’éleva et cria :

– Merci Ducon !

Ils montèrent le son de la radio et hurlèrent Les lacs du Connemara du début à la fin.



 

7 février 2020

Maria et les papas

 

       Maria me fut présentée par son mari. Son futur mari, devrais-je dire. Olivier était un journaliste de la télé régionale et il m’avait interrogé quelquefois au sujet de mon métier et de bouquins que j’avais publiés. Ce jour, il couvrait une fête du livre à laquelle je participais.

– Tiens, je vais te présenter ma future femme. Elle aura besoin de tes services, elle veut raconter son histoire.

            Je me retrouvai face à ce qu’on pourrait appeler une beauté des îles. Outre la perfection du visage et des rondeurs, la peau café détonait dans l’aéropage littéraire de notre région. Si je m’attendais à ça ! Il ne me fallut pas l’écouter plus de 5 minutes pour comprendre que cette fille était de la bombe et qu’Olivier allait en voir de toutes les couleurs, d’autant qu’il avait au moins dix ans de plus qu’elle. Je comprenais cependant qu’on pût commettre la pire des erreurs pour serrer une beauté contre soi ; ce n’est pas moi qui jetterais la pierre à un être en mal d’amour. 

            Dix jours après, la fille était à la maison pour m'exposer son projet d'écriture autobiographique. Je ne m’étais pas trompé sur sa puissance. À 32 ans, la jolie Cubaine avait été abusée par son oncle au cours de son enfance, malmenée par sa mère alcoolique, mère à 18 ans, mariée à 21 ans – le mari n’était pas le père –, une seconde fois mère à 26 ans – le père n’était ni celui du premier enfant ni le mari. Elle avait travaillé dans un bar, dans une mairie, à l’Armée de terre, dans un secrétariat, dans deux magasins de prêt-à-porter, à l’accueil d’une salle de sports. Elle avait quitté son île honnie dès qu’elle avait pu, à 20 ans, avait dû y revenir à 23, pour en repartir à 24. En France, elle avait déjà vécu dans le Var, à Paris, en Charente, et en Indre-et-Loire où je la rencontrai. Elle ne manquait pas de courage, même si elle semblait complètement déstructurée. Quelle misère, me dis-je, de ne pas savoir utiliser mieux ses charmes, qui lui avaient valu plus d’emmerdements que de satisfactions, dixit elle-même.

            Au cours de notre entretien, elle eut l’air ravie de ses paroles et de mon écoute. Pas une fois je n’avais perçu le moindre sentiment, ni même le moindre enthousiasme relatif à son mariage à venir.

– Je sens qu’on va bien s’entendre, me dit-elle à la fin de ce tour d’horizon.

            C’est vrai qu’elle avait l’air à l’aise. Elle riait beaucoup. Incontestablement, elle était sympathique. Et sexy en diable. Je lui dis que je lui enverrais un devis pour la série d’entretiens et le temps d’écriture nécessaire à son récit de vie. Mais je ne me faisais guère d’illusions, et lui indiquai moi-même que c’était sans doute prématuré.

– Envoie ton devis, insista-t-elle, j’y tiens. Ah, et je voudrais que tu viennes à notre mariage. T’as pas intérêt à dire non ! Y’en a pas beaucoup qui me plaisent, dans les copains d’Olivier. Et puis y’aura personne de ma famille.

            Gêné de ne pas avoir reçu de carton ou de mail du futur marié, que je ne connaissais guère, je me retrouvai deux semaines plus tard sur le parvis d’une église, avec une trentaine de personnes tout au plus. J’étais étonné que le journaliste n’ait pas rameuté plus de monde, mais peut-être n’avait-il pas diffusé beaucoup d’invitations. Quelques têtes et tenues latinos chatoyaient au pied des marches, dont celles du fils et de la fille de Maria, 13 et 6 ans.

            J’avisai le confrère d’Olivier à la télé, que je connaissais également.

– Il est fou, me confia-t-il avant même que nous commencions à discuter.

            Il est vrai que la catastrophe semblait inévitable. Maria n’était pas amoureuse, n’avait ni capacité ni volonté de stabilité, c’était son deuxième mariage, elle avait déjà deux enfants. C’était un volcan qui crachait des flammes. Olivier était un type qui aimait prendre son temps pour parler en picolant, avec ce qu’il avait sous le coude, du matin au soir. Il avait un statut en or, qui lui garantissait la sécurité de l'emploi, un bon salaire et un travail peinard. Il était père de deux enfants, lui aussi. J’aperçus devant l’église un adolescent perdu qui pouvait être un fils, mais je n’en vis pas de deuxième.

            La bénédiction fut prononcée par un prêtre sans aube, car les mariés n’étaient pas catholiques. Le passage à la mairie avait eu lieu quelques jours plus tôt. Ils étaient donc unis. Nous avons vu à la sortie comme à l’entrée de l’église deux personnes qui n’avaient pas l’air malheureuses, mais qui jouaient un rôle et le jouaient mal. Elles n’y croyaient pas, se moquaient d’elles-mêmes. Mais pourquoi ces deux-là se mariaient-ils ? me demandai-je. À part la fierté de « posséder » une beauté pour lui, la garantie financière pour elle, je ne voyais pas. Ne comprenaient-ils pas qu’ils allaient payer d’un coût exorbitant ces maigres acquis, d’autant qu’ils n’allaient pas durer ?

            Le vin d’honneur fut pathétique, dans une salle minable, où personne ne semblait prendre les choses en mains. Il y avait certes de quoi boire et manger, mais cela ressemblait davantage à une boum de lycée qu’à un mariage entre adultes. Pas d’accueil, pas de discours, pas de présentation. Maria se mit pieds-nus et dansa. La famille d’Olivier semblait désemparée. Les amis de l’un ne se mélangeaient pas aux amis de l’autre. Le collègue d’Olivier qui déplorait la folie de son ami n’était même pas venu ; il s’était barré dès la fin de la bénédiction.

            Je remarquai que les deux mariés n’étaient jamais côte à côte. Je tâchai de parler avec chacun d’eux, mais il fut impossible d’échanger autre chose que des mensonges et des banalités. Maria m’invitait à boire, à danser, à m’amuser ; mais à 5 heures de l’après-midi dans ce cadre, ça m’était impossible. Je tins 1 heure avant de m’éclipser. Olivier me remercia d’être venu et Maria me dit qu’on se verrait bientôt.

            Elle tint parole, puisqu’elle débarqua chez moi deux semaines plus tard, non pas pour débuter sa biographie, mais parce qu’elle s’était « engueulée » avec Olivier. Semelles compensées qui la rehaussaient de 15 cm, jean ultra-moulant, taille de guêpe, chemisier ouvert sur des obus de gros calibre. Il était 18 heures et elle était accompagnée de sa fille de 6 ans. Le fils était chez son père.

– Il me fait chier, lâcha-t-elle en guise d'explications.

– Mais vous venez de vous marier ?!

            Ma réaction était stupide, mais la situation était insolite. Après qu’elle eût installé « la petite » sur le canapé avec livre et poupée, elle me demanda « quelque chose de fort ». Devant un verre autour de la table, elle dégoisa son époux à qui elle reconnaissait une seule qualité, l’intelligence, à laquelle je n’aurais pas pensé.

– Il sait que tu es là ? Il faut le prévenir.

            Étais-je lâche ou courageux en formulant cette requête ? Le gars ne serait pas ravi que sa femme passe son deuxième samedi d’épouse avec un vague copain, et il me paraissait prudent de prendre les devants. Elle n’en voyait pas l’utilité, mais j’envoyai tout de même un texto : « Maria et Lucie sont à la maison. J’espère que ça ira mieux dans un moment. Amitiés, Franck ». Olivier me répondit assez vite : « Merci. Fais au mieux et ne t’inquiète pas ».

Au bout de deux cocktails rhum multifruits, je préparai à dîner à mes réfugiées. Nous dînâmes puis la petite s’endormit dans le plaid sur le canapé. La situation devenait critique :

– Maria, il faut que tu rentres. Tu ne peux pas renoncer au bout de 15 jours…

– Oh tu sais, quand ça marche pas, ça marche pas.

            Et les emmerdements consécutifs, me disais-je, tu y as pensé ? Peut-être était-elle tellement habituée aux emmerdements qu’elle n’imaginait pas vivre sans. Je dus passer par une cigarette sur la terrasse, mais elle consentit à s’en aller.

– Dommage qu’on ne se soit pas rencontrés plus tôt, lâcha-t-elle en écrasant sa Peter Stuyvesant.

            J’évitai de la regarder. Même si elle était affreusement désirable, il n’était pas question que je la touche, ce dont elle ne semblait d’ailleurs pas avoir envie malgré sa déclaration. Ne reconnaissait-elle aux hommes qu’une fonction utilitaire ? On ne saurait l’en blâmer.

            Je descendis la petite jusqu’à sa voiture.

– Garde le plaid. Tu me le rendras à l’occasion.

            Elles s’en furent dans la nuit, et il me parut évident que cette fille de la mer et du soleil n’avait rien à faire ici. Elle était comme un splendide voilier sous une mauvaise latitude, ballotté au gré des vents et des tempêtes, dont les voiles allaient perdre de leur ampleur et de leur couleur à force de gros temps.

            Je n’entendis plus parler d’elle pendant trois mois. Plusieurs fois, j’avais hésité à prendre des nouvelles, auprès d’elle ou auprès d’Olivier. Je m’étais abstenu. Mieux valait passer pour un sans-cœur que compliquer leur situation.

            Un jour, arriva le texto suivant : « C’est moi. Tu peux me prêter 600 € ? J’ai une galère et je m’en sors pas avec les enfants ». Le « c’est moi » me fit sourire. Visiblement, il n’y avait plus d’Olivier. Je réfléchis un moment avant de répondre : « Coucou Maria. Ok pour 600. Dis-moi quand tu veux passer ».

            Elle voulait venir le lendemain matin, mais je n'étais pas là, car en déplacement pour le travail. Nous convînmes de l’endroit derrière la maison où je lui laisserais l’enveloppe.

            Trois nouveaux mois passèrent. Puis, un samedi matin : « Tu fais quelque chose, ce soir ? » Nous nous retrouvâmes dans un bar. Elle était spectaculaire. Les têtes, hommes et femmes, tournaient au passage de son bassin chaloupant et de ses cheveux en cascade. Elle me raconta les complications du divorce, le nouveau logement trop petit, dans une autre ville du département, la CAF, Pôle Emploi, l’école, le collège… Ce faisant, elle ne se lamentait pas, elle était même plutôt joyeuse. Il ne fut pas question une seconde des 600 €.

            Au moment de partir, après son baiser sur la joue, elle me dit :

– Tu es un ami, Franck. Un véritable ami.

            Je compris alors que, pour elle comme pour beaucoup de femmes, sexe et amitié étaient incompatibles. Ils ne s’additionnaient pas pour donner l’amour. C’était ou l’un ou l’autre, et elle ne m’avait pas classé dans la catégorie la plus agréable. C’était de ma faute : je l’avais écoutée, aidée, respectée. Les connards et les salopards avaient bien plus de chance de coucher avec Maria que les types honnêtes et fréquentables. Elle me l’avait affirmé elle-même, me prévenant ainsi de son refus.

            Tout ami que j’étais, je n’eus plus de nouvelles pendant 5 ans. J’appris qu’Olivier avait quitté la région pour sévir sur une autre chaîne régionale. Que devenait-elle ?

            La réponse me parvint au début d’un été sous forme de sms émanant d’un numéro inconnu : « Je vais au lac cette après-midi avec les filles, tu veux venir avec nous ? ». Je passai en revue mes amies mères d’au moins deux filles, ma sœur était dans ce cas également, mais elles n’auraient pas formulé ainsi le message et leur prénom enregistré dans mes contacts serait apparu à l’écran. Et si c’était un père ? Je voyais encore moins. Je répondis en équilibrant prudence et politesse :

– Pourquoi pas, mais qui es-tu ?

            30 secondes et puis :

– Ton amie Maria. On passe te prendre à 15 heures.

            J’avais 2 Maria dans mes contacts, mais une seule était capable d’agir ainsi. Elle avait donc changé de numéro, eu un troisième enfant. Elle n’avait pas changé de voiture en revanche et elle était toujours aussi belle (la femme, pas la voiture). Lucie avait maintenant 12 ans ; à côté d’elle se tenait une petite sœur de 3 ans, dénommée Mia. La montée au lac fut très gaie. Comme si nous nous étions vus hier, et qu’on se connaissait par cœur. Je hasardai quelques questions :

– Et ton fils ?

– Dans le midi avec son père. Il a trouvé du travail là-bas.

– Et le père, de la dernière ?

– Oh, c’est fini ! Un connard. J’ai au moins gagné une princesse.

Elle positivait, une fois de plus. Il est vrai que les deux jeunes métis derrière avaient l’air épanouies.

– Et… tu t’en sors ?

– Les pères me versent une pension, j’ai les allocations familiales, et je viens de démarrer un nouveau boulot.

– Tu fais quoi ?

– Des préparations pour de la pâtisserie industrielle. Enfin je suis à l’emballage. Mais c’est cool. Et j’ai déménagé, faudra que tu viennes.

            Se rendait-elle compte que, après 5 ans, j’avais du mal à suivre ? Ses apparitions et disparitions, ses difficultés à établir des liaisons dans son propre récit montraient la profondeur de sa déstructuration. Elle s’en accommodait, en tirait une étonnante légèreté.

            Le moment fut enchanteur. Je fus comme un nénuphar au milieu de trois fleurs de strelitzia. L’eau et le soleil alternaient sur leurs peaux, leurs rires dévoilaient des dentitions magnifiques ; je constatais pour la première fois que des dents pouvaient être belles. 

– J’ai rencontré une de tes ex, me dit-elle tout-à-trac, alors que je leur payais une glace après la baignade.

            Elle m’expliqua qu’elle était amie avec Vincent, frère de Caroline, avec qui j’avais fait un bout de chemin pendant un an et demi. Elles avaient cohabité le temps d’un réveillon.

– Elle est jolie, mais faut pas qu’elle parle ! dit-elle avec un aplomb qui me fit rire.

            L’information la plus intéressante était qu’elle avait rencontré Vincent à l’église évangélique.

– Tu es croyante, toi ?

– Par moments. En vieillissant… J’ai 37 ans, quand même ! Et puis c’est pour les filles. Ça les rassure. L’église est une sorte de famille élargie. J’ai personne, moi.

            La solitude pouvait expliquer des choses bien pires. Les évangéliques apparaissaient comme un recours à d’innombrables personnes déboussolées. Ils se développaient en même temps que le populisme, dont ils étaient une des manifestations.

– Vincent est une crème, repris-je.

– Il est gentil. Les filles l’adorent. Lucie est copine avec son fils.

– Tu… ? Avec lui ?

– Non. Il aimerait le pauvre, mais je lui ai dit qu’il n’y aurait jamais rien entre nous.

Encore un qui n’avait pas usé des bons codes. Nous pouvions former une association.    

Elles me ramenèrent à la maison… et c’est tout. Elles s’évanouirent. Maria ne répondit même pas au texto que j’envoyai le soir pour lui avouer ma joie de l’avoir revue. Je me demandai par la suite si j’avais rêvé cette après-midi. Âge oblige, je me contentai de peu en matière d’amour propre, mais je m’interrogeais tout de même sur l’usage bizarre qu’elle faisait de ma personne.

Quatre ans et demi passèrent, puis un texto arriva. Je sus que c’était elle cette fois, car j’avais entré son dernier numéro et son nom s’affichait. Pour la distinguer de l'autre Maria dans mon répertoire, je l’avais baptisée « La perle noire ». « Coucou Franck. Voici mon adresse : 18 impasse des Myosotis, lotissement des Sapins, Déols. À bientôt ». Était-ce une invitation ? Un message à tous ses contacts pour signaler un déménagement ? Je réfléchis dix secondes : avais-je envie de la voir ? Oui. Je répondis donc : « Coucou. Je peux passer boire l’apéro vendredi soir. Est-ce que ça t’irait ? ». Réponse : « Oui, avec plaisir, vendredi ».

Connaissant la bête, j’envoyai un texto le vendredi à 13 heures pour demander si 19 h 30 convenait. Bien m’en prit puisqu’elle déclara : « J’ai un souci pour ce soir. Tu peux demain ? Vincent sera là ». M’aurait-elle averti si je n’avais pas pris les devants ? Il y a peu de chances. Elle avait dû oublier notre rendez-vous. La présence de Vincent, le frère de mon ancienne compagne, gâchait un peu mon envie, même si le type était charmant. Sans doute n’avais-je pas renoncé à goûter au corps de la perle noire. 

Le lendemain, je me pointai donc à l’adresse indiquée, un lotissement de petites maisons, récentes et pas mal foutues. Elle m’avait mis un texto à 19 heures : « plutôt 20 heures ». Ben voyons. Elle m’accueillit avec chaleur, habillée d’un fuseau et d’un sweet, pieds nus. La peau était un peu moins lisse, la taille un peu moins fine, mais elle restait très jolie femme.

Je fus heureux de voir Vincent. Nous serions tombés dans les bras l’un de l’autre s’il n’était en train de donner une purée à un garçon encore bébé assis dans une chaise haute. J’écarquillai les yeux :

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– C’est pas moi ! répondit Vincent du tac-au-tac.

            Je regardai Maria. Elle sourit d’un faux air désolé en écartant les bras :

– Ben oui, qu’est-ce que tu veux ! Je te présente Enzo.

            Je n’eus pas le temps de m’exclamer car trois jeunes vinrent me dire bonjour : une beauté de 17 ans, qui ne pouvait être que Lucie, que j’avais connue à 6 puis à 12, un garçon qui se présenta comme Quentin fils de Vincent, Mia, que j’avais connue à 3 ans et qui en avait maintenant 8. Bon.

– Et ton fils ainé ? Toujours dans le midi chez son père ?

– Non, il s’est engagé dans l’armée. Il a senti qu’il avait besoin d’être cadré.

            Je pouvais le comprendre… Les trois jeunes repartirent à leurs écrans, tandis qu’Enzo le bébé ne lâchait pas la cuillère de Vincent.

– Attends, soufflai-je en m’asseyant sur une chaise. Pour être sûr que j’ai tous les éléments, je résume : tu as eu un quatrième enfant il y a 18 mois ?

– 15.

– 15 mois, d’accord. À 40 ans.

– 41.

– 41. D’un père différent des trois précédents ?

– Oui.

– Et ce père…

– Un con.

            Je riais à moitié, tant la situation semblait cauchemardesque. Mais Maria ne voyait rien d’extraordinaire à son histoire. Elle assumait avec une force étonnante. Son fils semblait être autonome, ses filles avaient l’air bien élevées, le bébé paraissait calme, elle-même était épanouie. J’imagine cependant que, même s’il n’avait pas droit aux faveurs de la patronne, Vincent n’était pas pour rien dans la tenue de la baraque et la fluidité des trajets des occupants de la maison.

            – Bien sûr, tu ne travailles plus dans la pâtisserie industrielle ?

– Non. Mais je me suis mise à la pole dance.

– La pole dance ?! Tu veux dire, la barre, comme en boîte, autour de laquelle on tourne ?

– C’est ça. J’adore ! J’ai arrêté pendant ma grossesse, mais j’ai repris il y a 6 mois.

– Mais ça paye pas, ça ?!

– Ça payera peut-être un jour, mais bon. C’est pas mon objectif.

            Elle faisait de la pole dance à 42 ans et avec 4 enfants !… Comment s’en sortait-elle dans son corps et dans sa tête ? Et financièrement ? « Empruntait-elle » 600 € à d’autres pigeons ? Gagnait-elle dix fois plus en vendant ses charmes, autour d’une barre ou autrement ? Mystère.

– Et tu as donc déménagé ?

– Ben oui. C’est chouette ici, non ? Mais je vais peut-être partir. Je me suis inscrite pour une formation d'aide maternelle.

– Aide maternelle ?!

– Oui. Ça m’a toujours plu. Et puis j’ai l’expérience maintenant.

            Certes.

– Et c’est où ?

– À Tours. J’aurai la réponse dans trois mois.

            Après qu’elle eut couché bébé Enzo, nous prîmes l’apéro à trois, de temps en temps à 6, quand Lucie, Quentin et Mia se joignaient à nous. Elle me raconta que cette quatrième naissance n’était pas voulue :

– J’avais un stérilet !

– Et tu n’as pas pensé à te faire avorter ?

– C’était trop tard. Comme c’était un stérilet sans règles, j’ai pas vu la différence.

            La vie de cette fille était invraisemblable. Nous parlâmes gynécologie, grignotant et buvant. Le vin qu’ils me proposaient ne me disait rien. Vincent alla me chercher une bière.

– Prends aussi la bouteille de whisky de David ! lui lança-t-elle.

– David, questionnai-je, c’est le père de…

– Non, celui d’après. Un connard.

            Bien sûr.

            Quand Vincent revint du placard de la cuisine, je lui demandai comment il arrivait à assurer. Sans doute aurait-il aimé me dire qu’il l'aimait, tout simplement, mais il ne se le permit pas. Pour ne pas le gêner, je lui demandai des nouvelles de sa sœur, et je fus amusé de voir la rivalité dans laquelle Maria se plaçait avec mon ex-petite amie. Sans doute avait-elle perçue en elle un autre personnage, qui pouvait créer une certaine concurrence.

            Je rentrai à la maison, pensant que c’était terminé pour quelques années. Mais la semaine suivante à 8 heures, je reçus un texto : « Je peux passer à 9 heures ? Je pose Enzo à la garderie et j’arrive ». Elle arriva. Coiffée, maquillée. Splendide.

– J’ai envie de faire l’amour. Tu peux m’arranger ça ?

– M… Moi ? Mais tu…

– T’as pas envie de moi ?

– Si, bien sûr.

– Bon, alors ! Tu n’as rien à craindre. J’ai fait des tests après mon dernier rapport, tout est nickel.

            Nous prîmes le temps de boire un thé, nous joignîmes nos mains et nous nous embrassâmes. Bon sang, est-ce que la patience payait, pour une fois ? Nous nous retrouvâmes sur mon lit. Juste avant de la pénétrer, pensant à quelque chose, j’eus une seconde d’hésitation. Puis je me dis qu’à mon âge les cadeaux de ce genre allaient être rares, pour ne pas dire inexistants, et qu’il s’agissait de ne pas faire le con. J’entrai dans ce corps si beau et nous nous en trouvâmes bien tous les deux.

            Elle resta déjeuner de mon coleslaw, de maquereaux, de fromage et de pomme. Je fus sidéré par la quantité de pain qu’elle ingurgita. Mangeait-elle à sa faim ? Elle me parla avec entrain de sa formation d’aide maternelle, où elle avait été acceptée.

– Mais je vais pas déménager. Les filles sont bien là où on est. Je ferai les trajets, c’est 1 heure. Avec la crèche et la garderie, c’est faisable.

            Le pauvre Vincent n’avait pas fini de bosser. Quelle courage elle avait, quand même…

            Après avoir posé ses lèvres sur les miennes, elle partit en me remerciant. Lui demander quand on se reverrait aurait été la contrarier à coup sûr.

            Elle n’attendit pas 5 ans pour me donner des nouvelles, mais 6 mois, via le texto suivant : « Je sais pas si tu seras content : tu vas être Papa. Je t'appellerai dès la naissance. Besos, Maria ».



 

1er février 2020

Mon cochmar qui et vrai

 

     Jai encore fait mon cochmar. Il est venu to cet nuit, pluto que dabitude. Je pleuré quand je mai réveillé. Jai vu toujour le même film, come si je pouvais pas le couper, come si se mettait dans mes yeux, même quand je les ferme.

    Je suis encore un bébé, ma mère me tien dans ces bras, mais elle me regarde pas, elle marche vite, elle a un foular. Je compren pas ou on va, elle marche vite jai peur. Derrière ya mon frère qui marche, il chouine, il s’acroche a son manteau, il arive pas a suivre, souven ma mère se retourne et le ouspille. On est en ville, ya des voitures, et ya dautre gens sur le trotoire, mais tout le monde sen fou, persone s’ocupe de nous. On traverse un carfour, ya du bruit, jai encore plus peur. Je peu juste bouger un peu mes mains, je vois mon petit gilet blan sur mon poignet minuscul, oui je vois sa, ma main a moi, je sais pas pourcoi jai cette image. Ma mère avance elle s’ocupe pas de moi non plus. Juste elle crie après Florian de tansantan. « Dépêche-toi, quelle di, sinon tu va te perdre et rester tou seul ». Même a un moment elle di : « Qu’est-ce que vous êtes pénible ! ».

    La marche, je sais pas combien ça dure, sa dépen des rêves, des fois cest très lon, d’autre fois non, jai du mal a savoir. Se qui est sur, cest quau bout dun momen on arive devant un gran batimen, avec un très gran escalier, pas une église, un truc avec des colones, peutêtre, je men ai rendu conte une fois quand je passé devan, un palé de justisse. Enfin je sais pas, moi je voyais juste ses imenses escaliers et puis des potaux énormes qui monté je voyais pas le haut. La elle sé arêté, elle ma posé sur les marches, come ça direct, pas de coufin. J’étais contente quon marche plus mais je savais pas ce qu’on alé faire, je pleuré pas mais j’avais mon cœur qui cogné fort, et chaque fois que je me réveille de ce rêve, mon cœur cogne a la même force, telment que jai peur qui pète et que je meure.

   « Maman, keskon fait ? demandé mon frère. Maman keskon fait ? » « Tais-toi quelle lui di, tu magasse. Tu parlera quand on te le dira ». Ils étaient debout, ma mère elle faisait deux pas a droite, deux pas a gauche, elle était nerveuse elle regardai un peu partou dans les rues ; y’avé plusieur rues, une devant les escaliers, une en face, une un peu plus loin, je me demande même si on était pas sur un cai, au bor dun fleuve, c’était la ville mais je crois bien que y’avait de l’eau qui coulé. Mon frère il me regardait pas, il regardai ma mère, il regardait ou elle regardait, il comprenait pas. On est resté la un momen, je sais pas combien de tan, impossible de savoir.

   Ya une chose que je me souvien, en plus de ma mère mon frère du bruit des voitures, cest qua un momen un oiseau sest posé a coté de moi. Au débu jai u peur qui me saute dessu, qui me grife ou qui me pique les yeux, mais après jai plus u peur, peutêtre que je mabitué il sautait pas loin il était minion. Je me souvien que je voulé dire a mon frère et a ma mère regardé l’oiseau come il et minion, mais je savais pas parlé et puis y’avait telment de bruit ils m’auré pas entendu et toute façon ils s’ocupé pas de moi. On est bizare canmême quand on est bébé, on est en plin dans le maleur et on s’ocupe dun petit oiseau de rien du tout.

   Et puis une voiture sest arêté, pluto une camionette, une afreuse camionette blanche, qui font du bruit, qui roulent très vite et qui sont toujour a moitié cabossé. La tout dun cou jai entendu ma mère et mon frère qui se chamaillé, ils crié jai pas compri le débu, peutêtre parce que je regardais l’oiseau. Jai vu mon frère qui tendé ses bras qui s’acroché au ventre de ma mère, mais il était tro petit il avait pas assé de force, il y arivait pas avec le mantau quelle avait, surtou quelle le repoussait avec ses bras a elle. Il sétait mis a pleuré, il criait « Maman ! Maman ! », je l’enten encore. Et elle elle lui disait « Soi sage moblige pas à me facher, occupe-toi de ta seur ». Et lui il continuait « Maman, kestu fais ? Maman kestu fais ? Par pas ! Emmène ! ». Oui, « Emmène ! », cest ça que jai entendu, cest bizare mais peutêtre qui parlait pas encore très bien, il avait 6 ans cest pas très gran. Pour finir elle lui a mi une claque, il a crié très fort.

   Elle est monté dans la camionette la porte était ouverte, et la camionette a démaré tout de suite la porte était pas encore fermée, les pneu ont dérapé come dans les films. Et la ya un truc bizare cest pas possible que ça soye passé come ça mais cest pourtan come ça que je le voye a chaque fois, ya un homme dans la camionette, il fait un signe de la main, come si nous disé au revoir. Je vois cette main a travers la vitre sur le coté et puis une sorte de tête d’homme avec des lunettes, une grosse tête et des grosses lunettes, et cette main qui sest juste levé un peu pour nous dire au revoir. Cest pas possible parce que l’homme si cest le conducteur il était de lautre côté, cest ma mère qui est monté du coté du trotoire, cest pas possible parce que quand ils ont démaré, la porte était pas fermé je lai di, et puis je vois pas bien pourcoi coment il nous auré fait un signe. Pourtan je vois ça dans mon cochmar.

   Mais cest pas encore a ce momen que je me réveil. Quand la camionette pare, mon frère urle et puis il se met a courir après en criant « Maman maman, emmène ! » et puis après je le vois plus. Je tourne la tête et je vois plus le petit oiseau non plus. La il se passe deux ou trois secondes et je me mais a crier. Et cest la que je me réveille. Et mon cœur va esploser et je suis trempée de partou.



 

25 janvier 2020

Plus la voiture est grosse, plus il faut se méfier du conducteur

 

       C’est un jour que j’aurais aimé ne pas vivre. Mais quand les choses sont arrivées, hein… Et qu’elles sont gravées dans notre mémoire et font saigner notre cœur… 

J’avais encore mon atelier à l’époque, rue du Chapeau Rouge. Au-dessus de moi, les appartements étaient occupés par des gens qui n’avaient pas eu de chance dans la vie, ils dépendaient des services sociaux. L’immeuble avait été racheté quelques années plus tôt par un couple de Parisiens. La femme m’avait dit que c’était « d’un bon rapport » ; si les loyers ne pouvaient qu’être modestes, au moins ils rentraient, car la C.A.F. suppléait en cas de défaillance.

De part et d’autre de mon local, se trouvaient les archétypes de commerçants de ville moyenne, dont le mode et les conditions de vie étaient aux antipodes des pauvres du dessus. Dans ma ville – je mets à part ceux qui exercent des métiers de bouche, eux savent ce que travailler veut dire –, un commerçant était un quinquagénaire qui avait hérité ou une femme à qui un homme avait offert un magasin. De chaussures, de prêt-à-porter, de bijoux, de déco, peu importe, l’important était de se pavaner avec les clés de son magasin et de posséder une enseigne avec pignon sur rue. Il ne s’agissait pas de gagner de l’argent, mais de le dépenser. Le million de l’héritage ou du mac durait en moyenne 18 mois. Parfois, quand la poule était bonne, ou chanceuse, la boutique tenait trois, quatre, cinq ans ; dans le meilleur des cas.

La plupart ne voyaient pas, ou plutôt ne voulaient pas voir, les miséreux près de chez eux, considérant qu’ils ne seraient jamais clients, et qu’en outre ils faisaient fuir les personnes bon chic bon genre susceptibles de fréquenter leur boutique (si le chiffre d’affaires était secondaire, la fréquentation était importante, pour satisfaire la vanité).

Le plus détestable de ces égoïstes proches de mon atelier était le mari de la tenancière d’une boutique qui proposait des vêtements dégriffés. Il se pointait vers 11 h 30, à bord d’une Mercedes la plus grosse possible, toujours neuve, qu’il arrêtait au milieu de la rue et ne déplaçait qu’en dernier recours (passage de la police ou camionnette de livraison avec livreur déterminé à son bord). Il imposait sa berline, indécente dans ces ruelles, à tous ceux qui vivaient ou passaient là. Il en changeait une ou deux fois par an, selon la production de la marque.

Descendu de son tank, il regardait autour de lui pour vérifier qu’on l’ait bien remarqué, entrait dans le magasin en roulant des épaules, inspectait sa femme, puis se postait devant l’entrée sur la marche qui surplombait la rue en gonflant la poitrine. Parfois, il parlait avec un de ses semblables, mais le plus souvent il toisait d’un rictus narquois tout ce qui passait sous son nez. Lui ne foutait rien depuis un plan social généreux – 125 000 € – dont il avait bénéficié à l’âge de 53 ans après une modeste carrière de technicien chez un sous-traitant de Thalès. Ses parents lui ayant laissé une maison en ville, qu’il louait, et un appartement à la mer, qu’il se gardait, sans compter une assurance-vie conséquente, il était blindé. Il avait tellement pourri sa fille qu’elle était, à 25 ans, aussi détestable que son père.

Ce gros con haïssait les pauvres hères au-dessus de chez moi. J’avais plusieurs fois vu les regards et les rictus odieux qu’il leur délivrait depuis le devant de son magasin. Et je l’avais entendu parler, lors d’une discussion avec le restaurateur d’à côté, de branleurs, d’assistés et de parasites – ce qu’il était, lui – en désignant les fenêtres d’un coup de menton méprisant au possible.

L’un des habitants de ces appartements était un garçon de 25-30 ans qui sortait de et entrait dans l’immeuble en marchant vite, tête baissée, préoccupé par quelque chose et prêt à exploser. Il était toujours seul, je ne l’avais jamais vu parler à quelqu’un, même pas à d’autres occupants de l’immeuble. Je lui disais bonjour quand je le voyais, il répondait par une sorte de grognement, mais il semblait si tourmenté qu’il ne levait pas la tête et ne s’arrêtait pas. Où allait-il ? Que fuyait-il ? L’absurdité de la vie paraissait si triste dans ce cas qu’elle me serrait le cœur.

J’en viens à ce jour que je voudrais ne pas avoir vécu. Il devait être environ 13 heures. La rue était calme et la plupart des boutiques étaient fermées (dans nos patelins, on ferme entre midi et deux). De mon atelier où je sandwichais la porte ouverte, je vis sortir le pauvre gars de l’immeuble, dans son attitude habituelle. Il allait remonter la rue, mais il avisa soudain des cartons dans un recoin, des cartons qui avaient emballé des meubles et qui attendaient le passage du Sirtom. Le gars fonça sur les cartons et se mit à taper dessus avec ses poings et ses pieds. Ce faisant, il rugissait. Il retenait ses mots mais je les entendis :

– Chier… Pas juste… Salauds… Dégueulasses…

Et, le pire de tous à mes oreilles, après d’ultimes coups dans les cartons :

– C’est trop dur…

Après quoi il se prit la tête dans les mains, la serra et la secoua. Il se recroquevilla un moment contre les cartons défoncés, puis d’un coup reprit sa course en titubant. Trente mètres plus loin, il disparaissait dans une ruelle.

J’étais tétanisé. Quelle souffrance traduisaient ces coups et ces cris ! Oui, comme cela avait l’air dur, et même « trop dur » ! Alors que je ne savais rien de lui, je vis dans cette scène la confirmation de ce que je pressentais : la difficulté de vivre pour ceux qui habitaient là, le désespoir, et une impression d’absolue solitude, comme s’il s’était rué sur les cartons parce qu’il n’avait trouvé qu’eux pour le recevoir et l’écouter. Je sentis la tristesse m’envahir et je fus incapable de lire et de manger. Je fermai la boutique un moment, sortis faire un tour, espérant et redoutant de le voir.

Le pire restait à venir. J’étais revenu à l’atelier depuis une dizaine de minutes, je m’étais remis au travail, perturbé par de sombres pensées. J’entendis alors une voix tonitruante, que je reconnus aussitôt comme celle du connard à la Mercedes. C’était d’autant plus choquant qu’on n’entendait que lui, il semblait conspuer quelqu’un mais il n’y avait pas d’autre voix. Je me levai, et passai une tête dans la rue. Je vis l’épouvantable secouer le pauvre gars des cartons, qu’il avait agrippé par les deux pans de son blouson rapiécé. Le jeune désespéré ne paraissait pas résister, il cherchait juste à rester debout et à respirer, ce qui n’était pas facile car l’autre le dominait de plus d’une tête. Il l’insultait en lui crachant dessus :

– Saloperie ! Tu commences à nous faire chier ! Tu branles rien de la journée et tu viens polluer le travail des autres ! T’es qu’une merde. On veut pas de toi ici, t’as pas compris ça ? Faut que je te le dise comment ? Écoute bien, petit merdeux : si jamais je te revois toucher ma bagnole, ou la vitrine du magasin de ma femme, je te tue. De mes mains. T’entends ? Je te tue ! Dégage !

 Sur ce, il poussa le malheureux, qui tomba à la renverse, se releva vite et repartit, jambes écartées, tête baissée, vers une nouvelle non-destination.

Que s’était-il passé ? Mon pauvre voisin avait-il frôlé un bout de tôle ou un bout de verre appartenant à l’horrible commerçant ? D’après les injures de ce dernier, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Mais il y avait de quoi battre et humilier un homme sans défense.

La colère monta en moi, ce qui était rare. J’étais bouleversé. Toute mon humanité se trouvait remise en cause. Une réaction immédiate s’avérait nécessaire. Il y allait de l’équilibre de la société ; si l’on ne contrait pas un tant soit peu une force aussi nuisible, elle allait s’effondrer.

D’instinct, j’ouvris la porte de la réserve dans laquelle j’entreposais du matériel. J’avisai un pot de peinture aux trois-quarts plein, que j’avais acheté et utilisé trois jours plus tôt pour peindre en bleu les boiseries de ma pièce ; j’avais prévu de passer une seconde couche le week-end suivant. Je soulevai le couvercle, pris la tige de bois dont je m’étais déjà servi et la plongeai dans le produit. Il était encore liquide. Je touillai, pour aboutir à une texture homogène.

Je sortis en tenant le pot ouvert à deux mains. Le gros con ne se tenait plus devant la porte de sa boutique, mais sa voiture trônait toujours en pleine rue, comme un étron dans une assiette. Je levai les bras et, en partant de l’arrière du toit, je remontai vers l’avant, versant le contenu du pot au fur et à mesure de mes pas. La peinture s’étalait parfaitement sur la carrosserie métal. Je poursuivis sur le pare-brise et le capot. Je m’écartai un peu et projetai ce qu’il restait contre la portière avant gauche, côté conducteur. Et j’allai finir les dernières gouttes sur la vitre arrière et le coffre.

Des gens s’étaient arrêtés pour regarder, sidérés. J’entendis des rires, et même, me sembla-t-il, deux ou trois applaudissements. Je vis le serveur du restaurant pas loin rentrer à toute vitesse dans la salle, peut-être pour téléphoner. Mais le propriétaire de la Mercedes ne se manifesta point, alors qu’il était à moins de 20 mètres. Je m’en retournai donc à mon atelier.

Il fallut une demi-heure pour que les conséquences de mon acte arrivent jusqu’à moi, non pas sous la forme du gros con avec un fusil, mais sous celle de deux policiers.

– Vous reconnaissez les faits ?

– Je les revendique.

– Veuillez nous suivre au commissariat.

            J’écopai d’un interrogatoire et d’une transmission de mon dossier au Procureur de la République, car il y avait eu dépôt de plainte. Je risquais jusqu’à 3 750 € d’amende et un mois de travail d’intérêt général si mon acte était qualifié comme relevant du vandalisme. J’expliquai le comportement délictueux de la personne dont j’avais dégradé le véhicule, non seulement sa monopolisation d’un espace public, la rue, mais surtout ses agressions verbales et physiques sur une personne qui ne lui avait rien fait. On me rétorqua qu’il était interdit de faire la justice soi-même.

            On me rendit ma liberté à 16 h 30, après m’avoir prévenu que je serais convoqué au tribunal. Je regagnai mon atelier. La Mercedes n’était plus là. Au lieu d’entrer dans mon atelier, je pris la cage d’escalier miteuse et montai dans l’immeuble des gens en difficultés. Ne connaissant pas le nom du pauvre gars qui occupait mes pensées, je frappai à toutes les portes, trois par palier, sur trois étages. 4 locataires m’ouvrirent, mais pas celui que je cherchais.

            Je redescendis et, n’ayant plus le cœur à l’ouvrage, rentrai à la maison, triste à crever. Comme je vivais seul, personne ne me remonta le moral. Je compris assez vite pourquoi j’étais si malheureux : non seulement j’avais vu un homme souffrir, mais en plus ce que j’avais entrepris pour punir son agresseur et lui témoigner mon soutien n’avait été compris par personne, même pas par lui, qui n’avait rien vu. Le salopard lui non plus n’avait pas fait le rapprochement entre ses coups au pauvre type et la peinture sur sa voiture. Il se disait sans doute que je m’en étais pris à sa Mercedes par jalousie. Je me demandais comment il allait réagir, persuadé que sa plainte ne lui suffirait pas.

            Je découvris la réponse le lendemain à 9 heures. Toute la devanture de mon atelier, vitrine et porte comprises, était recouverte de noir. Je constatai vite qu’il ne s’agissait pas seulement de peinture, mais d’une sorte de goudron, ultra-collant, une pâte épaisse incrustée de mini-cailloux. Le vitrier qui passa en fin d’après-midi me dit qu’il n’y avait pas d’autre solutions que de remplacer vitres, porte et huisseries. La tâche s’annonçait également ardue pour ravoir les pierres maculés, et la propriétaire parisienne ne s’engagea pas à commander un ravalement avant que les responsabilités fussent établies et les assurances engagées.

            Je ne saurais dire pourquoi, mais ce saccage me laissa indifférent. En revanche, je supportai mal de voir arriver, à 11 h 30, une nouvelle Mercedes qui stationna au milieu de la rue piétonne et en sortir l’infâme avec son sourire en coin, prenant le temps d’une rotation à 360° avant de gagner la boutique de sa femme, pour être sûr qu’on le voyait bien reprendre possession du lieu. Après son habituel tour du propriétaire, il se mit en position sur la marche devant sa porte, et, de sa hauteur, méprisa tout ce qui passait sous ses yeux mauvais. Chaque fois qu’il apercevait un commerçant du coin, il engageait la conversation, dans laquelle revenaient les mots « véhicule de courtoisie », « pas un problème », « petite merde », « enculé ». Et chaque fois qu’il m’apercevait moi, il me fixait d’un regard de haine et de défi.

            Je déposai plainte, il reçut la visite des flics, mais rien ne put être prouvé contre lui, tandis que plusieurs témoins m’avaient vu maculer sa voiture de peinture (témoignages inutiles, puisque je plaidais coupable). Cela n’avait pas d’importance. Ce qui en avait en revanche était la cause de cet échange de projections : le pauvre garçon maltraité.

            Je parvins à l’interpeler ce jour, pas quand il sortit, il allait trop vite, mais lorsqu’il rentra une heure plus tard, car, le guettant, j’eus le temps de le voir arriver.

– Excusez-moi, j’ai vu ce que vous a fait le malade du magasin de vêtements hier.

            Je ne mentionnai ni son désespoir dans les cartons, pour ne pas l’humilier davantage, ni mon châtiment maladroit, pour qu’il ne risque pas de croire qu’il m’était redevable de quelque chose. Il me regarda comme s’il ne comprenait pas de quoi je parlais, l’air méfiant. J’enchaînai rapidement :

– On est voisins, je vous vois passer de temps en temps, mais on ne se connaît pas. C’est dommage. Je vous offre un café ?

            Il sembla gêné, presque affolé. Je repris :

– Un peu plus tard dans l’après-midi, si vous préférez.       

            Il hésita, fit un effort, et finit par lâcher :

– Oui.

            Et il s’en fut dans la cage d’escalier, tête baissée, courant presque.

            Il passa et repassa plusieurs fois devant la boutique au cours de cette après-midi, avant de marquer un temps d’arrêt, à 18 h 30, et d’oser entrer, à mon invitation. C’est une autre histoire qui alors commença. Qu’on sache simplement que je fais désormais travailler ce garçon, Christian Toléa, un jour par semaine dans mon atelier et que je suis devenu pour lui une sorte de coach. Mon objectif principal est de lui donner un peu d’amour et de confiance pour qu’il supporte ses petits boulots dans la restauration, ainsi que les humiliations que la vie ne manque pas de lui infliger.

            Nous parlons souvent, en souriant maintenant, du gros con qui ne montre plus sa Mercedes, puisque j’ai été voir un à un tous les habitants et commerçants de la rue afin qu’ils signent une pétition pour le respect de la libre circulation et du cadre de vie. Il a fallu deux mois pour que la mairie sévisse, mais elle a fini par le faire. On m’a remercié, mais j’ai répondu que ce résultat avait été obtenu grâce à Christian, maintenant respecté dans le quartier. Sauf par un imbécile qui nous voue aux gémonies ; sans doute ne peut-on plaire à tout le monde. 



 

17 janvier 2020

Comme un chien

 

       Depuis qu'il était au repos forcé, Michel avait pris l'habitude de passer au square chaque fin d'après-midi. Ce tour lui était devenu nécessaire, au mental comme au physique.

            Il aimait dans ce square l'équilibre entre l'ombre et la lumière, les parterres et les arbres, les bancs et les allées. Même les poubelles avaient de la gueule, et les lampadaires étaient superbes. L'équilibre allait même jusqu'à l'occupation de l'espace, du moins à ce moment de la journée : celles et ceux qui traversaient d'un pas pressé pour rentrer chez eux ou attraper un métro ne gênaient ni les mères de famille qui avançaient lentement parce que les enfants ne suivaient pas, ni les solitaires qui comme lui prenaient l'air en bas des immeubles alentour.

            Mais les rois et reines du lieu étaient les chiens, leurs maîtres et leurs maîtresses. C'était comme si le décor et les personnages avaient été conçus pour eux. Ils trouvaient là ce qu'il fallait de calme et d'animation, de tranquillité garantie et de surprises possibles. Michel n'éprouvait pas de plaisir au contact des animaux, mais il reconnaissait l'attirance des humains pour les toutous.

            Un jour où il se sentait mieux que d'habitude, il engagea la conversation avec une femme d'une soixantaine d'années dont le chien, assez timide semblait-il, s'éloignait peu de sa maîtresse, même si elle lui avait enlevé sa laisse (le panneau indiquant que les chiens devaient être tenus en laisse n'était pas respecté à cette heure, une sorte d'happy hour en quelque sorte, et personne ne s'en offusquait, ou alors ceux qui s'en offusquaient ne venaient pas).

            Elle s'était assise à l'autre extrémité du banc où Michel s'était posé quelques minutes, comme chaque soir, pour savourer le moment. Ou pour ne pas avoir à rentrer chez lui trop tôt.

– Je peux ? avait-elle demandé pour la forme.

– Bien sûr, avait-il répondu comme il se devait.

            La femme regardait son chien qui musardait sans s'approcher des autres, et il regarda le chien lui aussi. Alors il questionna :

– Vous aimez votre chien ?

            La femme tourna la tête :

– Mais oui, bien sûr.

            Elle regarda de nouveau son chien, puis se retourna vers lui, l'homme :

– Pourquoi cette question ?

– Je ne sais pas. Ça m'est venu et j'ai eu envie de vous la poser.

            Elle ne savait pas si elle devait sourire ou s'indigner. Elle resta dans l'expectative. C'est lui qui relança. Il était en verve ce soir-là. Sortir plus qu'un merci ou un bonsoir à une inconnue, voilà qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.

– En fait, je suis mal à l'aise avec les chiens. Et je crois que les gens qui ont un chien m'intriguent. Je me demande comment ils font pour cohabiter…

            La femme eut un mouvement de dénégation, comme si le problème n'était pas là, ou était mal posé.

– Ce n'est pas le comment qui compte, c'est le pourquoi.

– Pourquoi, oui, pourquoi ?! s'emballa Michel. Pourquoi ces deux races vivent-elles ensemble alors que leurs besoins sont si différents ?

            La femme oscilla de nouveau la tête de droite et de gauche.

– Eh bien si vous ne voyez pas, je vais vous le dire.

            Elle marqua un temps de silence, regarda son chien qui revint vers elle et posa le museau sur ses genoux. Elle le caressa.

– Les humains vivent avec les chiens, Monsieur, parce que quoi que le maître fasse au chien, le chien aime son maître et l'aimera toujours. L'amour d'un chien est inconditionnel, Monsieur. In-con-di-tio-nnel. Il ne faiblit jamais, il ne trompe jamais et il dure jusqu'à la mort.

            Ils se turent, regardant le chien, qui retourna explorer. Michel sentait que les mots de la femme bouleversaient ses pensées. Inconditionnel. Un amour inconditionnel. Bon sang, c'était donc ça ?

– Avouez, reprit la femme, que ça fait réfléchir. Quand on a subi ce qu'on a subi de la part des hommes…

            Là, il était d'accord, même si pour lui il fallait remplacer « hommes » par « femmes ». Ce qu'il avait subi de la part des femmes. Quoique…

– Moi, le problème est surtout que je n'ai pas subi, de la part des femmes. Ou pas reçu.

              Cette fois, elle le regarda. Les visages flottaient dans une sorte de halo, car ils bénéficiaient aussi bien de la dernière clarté du jour que des lampadaires qui déjà s'allumaient.

– Cela revient au même, reprit la femme : vous n'avez pas reçu, j'ai subi, donc les humains ne nous ont pas donné ce dont nous avions besoin.

            La conversation resta en suspens quelques secondes, comme s'ils n'osaient pas prononcer le mot.

– L'amour ?… osa-t-il.

– L'amour inconditionnel, précisa-t-elle.

            Michel regarda le chien. Alors une phrase lui vint et il sut qu'il allait la prononcer. C'est drôle comme tout paraissait simple, ce soir dans le square. Quel merveilleux endroit…

– Mais moi je rêverais d'aimer quelqu'un comme un chien, dit-il.

            Elle entendit, puis prononça distinctement :

– Et moi je rêverais qu'un homme me donne un amour aussi fort que celui d'un chien.

            Ils restèrent là sans parler, à regarder les gens et les chiens.

            Au bout d'un moment, Michel dit :

– Il commence à faire froid. Si on marchait un peu avant de rentrer ?

– Volontiers, répondit la femme.

            Ils se levèrent en même temps. Alors, puisque tout était paisible, magique et mystérieux dans le square, Michel saisit la main de la femme, qui ne la lui refusa pas. Le chien suivit, et s'adapta. 



 

10 janvier 2020

La conversion du toubib

 

       – Écoutez Docteur, je voudrais savoir pourquoi j'ai mal à la tête. Je ne peux quand même pas prendre un Efferalgan 10 fois par jour !

– En effet, Madame Boniface.

– Mais alors, je suis condamnée à vivre avec ces douleurs ?

            Il lui aurait volontiers répondu que oui, au-delà d'un certain âge on vivait avec ses douleurs, et même dès le plus jeune âge quand on n'avait pas de chance.

            Cependant, comme tous les médecins, il avait pris l'habitude de ménager ses patients. Cette dame était donc incapable d'entendre la vérité, aussi banale fût-elle. La franchise était une valeur revendiquée par tous les hommes et femmes ; mais elle les horrifiait dès qu'elle était utilisée.

– Nous avons vu que le scanner était tout à fait rassurant : pas la moindre tumeur dans votre boîte crânienne.

 – Mais il y a bien quelque chose ? 

            Non, il n'y a pas forcément quelque chose. Un cerveau, ce sont des kilomètres de vaisseaux, des milliards de cellules, des milliards de milliards de connexions. Qu'il y ait inflammation par endroits et par moments, quoi de plus normal.  

 – La médecine a fait des progrès, tout de même ! Je ne veux plus avoir mal !

            Vous n'avez pas bien mal, va. Si vous saviez combien de gens souffrent plus que vous, sans en faire tout un plat.

            Il en avait marre, de ces jérémiades pour trois fois rien. Chaque année, il pensait qu'il n'allait plus supporter ça, qu'il allait dire aux gens leurs quatre vérités et peu importe comment ils réagiraient. Il perdrait la moitié ou les trois quarts de ses clients, mais il en gagnerait autant, et des plus intéressants, qui ne voulaient pas se mentir. Il ne leur parlerait pas en psychologue, mais en scientifique ; il n'en serait pas moins humaniste, au contraire.

            Ce soir-là fut le bon. À la suite de la dernière visite de Madame Boniface, il décida que cette fois il allait cesser la niaiserie et le mensonge. Il allait mettre en accord ses pensées et ses paroles. Il allait se réunifier.

            La première chose à faire était de mettre dehors celles et ceux qui encombraient le cabinet sans raison. Il estimait – non il savait, puisqu'il les avait examinés –, qu'au moins 50 % de ses clients n'avaient rien à foutre chez un médecin. Ils venaient pour une raison parmi quatre, ou pour les quatre à la fois : parce que c'était remboursé, parce qu'ils ne voulaient pas travailler, parce qu'ils s'ennuyaient, parce qu'ils avaient peur de tout. Ils polluaient son espace, abêtissaient l'humanité, ruinaient le pays.

            Il appela sa secrétaire.

– Carole, vous pouvez rester une heure de plus, ce soir ?

 – Oui, Docteur. Je passe un coup de fil aux enfants.

            Quand Carole fut devant lui avec le cahier de rendez-vous, il lui expliqua le changement de stratégie, avec effet immédiat.

 – À partir de demain matin, vous répondez à toute personne qui appelle et que nous aurons rayé de la liste la formule suivante, notez bien : « Le docteur estime qu'un nouveau rendez-vous n'est pas nécessaire. Face à l'afflux des demandes, il a décidé de se concentrer sur les personnes réellement malades. Nous vous renverrons votre dossier médical sous quinzaine. Au revoir Madame, ou Au revoir Monsieur ».

 – Vous êtes sûr, Docteur ?

 – Sûr. Je n'en peux plus. Je veux redonner à la médecine le sens qui est le sien. Je veux soigner des malades, pas écouter des pleurnichards.

 – Mais ils ne vont pas comprendre, après toutes ces années…

 – Vous avez raison, ça va crier, rouspéter. Et notre tâche ne sera pas facile au cours des prochains jours. Si les gens tiennent à me voir pour une explication, vous leur fixez un dernier rendez-vous, je leur expliquerai. Vous verrez qu'en trois semaines nous aurons éclairci le terrain, et que nous y verrons plus clair. Allez, déblayons !

            Pendant une heure, plutôt deux, avec le cahier de rendez-vous, les fichiers sur l'ordinateur, et les dossiers individuels quand il y avait besoin de vérifier des informations, ils passèrent en revue les patients réguliers du cabinet. Sur 157, ils en marquèrent 82, qui ne méritaient pas d'être pris en charge.

 – Docteur, si je peux me permettre, questionna Carole. Vous n'avez pas peur du manque à gagner ? Et de l'image que vous allez donner ?

 – Nous allons perdre la moitié de la clientèle, ok, peut-être plus. Mais je vous fais le pari que, grâce à l'image justement, au bouche-à-oreille colportant que le docteur Dufraisne ne reçoit plus que les patients réellement malades, ou légitimement inquiets de leur état de santé, nous allons en gagner d'autres, bien plus intéressants.

 – Et vos confrères ?

 – Ils seront contents de récupérer nos clients. Ils continueront à leur prescrire des antibiotiques inutiles pour un rhume qui de toute façon durera quinze jours et est inévitable. Ou, pour une diarrhée, de l'Immodium et du Smecta que les gens auraient pu acheter tout seuls ou éviter avec une diète, des soupes et du riz pendant trois jours.

            Les jours suivants furent en effet mouvementés, surtout pour Carole, qui subit le mécontentement de personnes d'autant plus en colère qu'elles étaient habituées à être choyées en toutes circonstances. Elle dut appeler plusieurs fois le docteur sur son portable pendant sa tournée du matin, et le déranger souvent dans son bureau pendant les consultations de l'après-midi. Trois patients, deux hommes et une femme, forcèrent même la porte du médecin pour lui dire ses quatre vérités, tandis qu'il auscultait quelqu'un à moitié nu. Trois lettres furent envoyées, deux avec menace de procès, une anonyme.

            La plupart des congédiés sollicitèrent un rendez-vous pour obtenir des explications. Cela donnait des échanges de ce genre. Avec M. Parupian, employé du Trésor Public :

 – Vous ne faites plus que les cancers ?

 – Pas du tout. ll y a d'innombrables maladies et affections. C'est pourquoi je souhaite mieux me consacrer aux personnes qui en sont atteintes.

 – Mais vous êtes généraliste ? Ça dit bien ce que ça veut dire, non ?

 – Je suis médecin généraliste, oui. Pas pharmacien généraliste. Pas psychologue généraliste.  

            Avec Mme Audebois, professeur d'allemand :

– C'est scandaleux ! L'accès à la médecine est un droit et vous le bafouez.

 – Je le réhabilite, en dirigeant ailleurs ce qui ne relève pas de la médecine.

 – Mais comment savoir si on est malade avant de venir vous voir ?! Vous êtes devin ?

 – Je ne refuse pas d'examiner les gens lorsqu'ils ont des raisons de s'inquiéter. Je refuse d'abêtir les personnes qui ne relèvent pas d'un traitement médical.

 – Le côté humain, le cœur, la compassion : ça vous parle ?

 – Oui. Autant que l'abus, l'égoïsme et les pleurnicheries indécentes de ceux qui ont déjà tout.

            Bien que capitonnées, les portes claquèrent. Les langues sifflèrent et les nerfs furent mis à rude épreuve. Carole fut héroïque. Elle s'écroula un soir en sanglots dans les bras de son patron, qui la réconforta comme il put.

 – Vous faites un travail remarquable, Carole. Je n'y arriverai pas sans vous.

 – Je ne sais pas si je vais tenir, Docteur.

 – Pour vous remercier de vos efforts pendant cette période difficile, je vous verserai une prime équivalant à une moitié de salaire.

 – Oh, c'est gentil, Docteur, dit-elle en pleurant de plus belle, mais je ne la demande pas.

 – Mais moi je vous l'attribue. Vous la méritez amplement.

            En dehors du fait que le chaos dura six semaines et non pas trois, la prophétie se révéla juste. Non seulement le cabinet fut débarrassé des ronces – ainsi appelait-on ceux qui encombraient le cabinet pour rien –, mais en plus il attira des patients qui voulaient voir ce médecin qui refusait les ordonnances de complaisance et disait la vérité. « Enfin ! ». D'autant que le docteur Dufraisne avait décidé de réduire ses consultations de trois à deux en une heure, ce qui lui donnait plus de temps par patient et permettait, le cas échéant, de recevoir en urgence quelqu'un qui en avait besoin.

            Pour s'en sortir financièrement, il passa le montant de sa consultation de 28 à 35 €, ce qui ne posa aucun problème, car le rapport entre temps et prix était amélioré. Il se réservait même le droit, et il avait demandé à Carole de préparer deux affichettes en ce sens, de demander 45 € au lieu de 35 si on était venu le consulter sans raison valable.

            Le bouche-à-oreille fonctionna si bien que la presse régionale d'abord, médicale ensuite, consacra articles et reportages à ce médecin qui avait décidé de revenir aux fondamentaux en dépoussiérant le métier. La réflexion que son exemple suscitait chez les particuliers comme chez les praticiens fut amplifiée.

            Même ceux qui étaient éconduits se réjouissaient. Un homme raconta sur France 3 sa visite chez le docteur Dufraisne :

 – Monsieur, vous n'avez que dalle, me dit le toubib.

 – Mais j'ai vraiment mal, rétorquai-je.

 – Tout le monde a mal au dos. Ce n'est pas une maladie.

 – C'est normal d'avoir mal ?

 – Oui, c'est la vie. Si vous voulez vous aider, faites du yoga. Cela fortifiera et assouplira votre colonne, ainsi que votre mental, qui en a besoin. 45 € s'il vous plait.

 – Euh… 35 ?

 – 45.

            Un an après cette mise en place, le docteur Dufraisne s'associait avec un jeune diplômé autour d'une charte reposant sur les valeurs suivantes :

 – refus des arrêts et ordonnances de complaisance ;

 – refus des malades imaginaires ;

 – recours raisonné aux médicaments et examens complémentaires ;

 – accompagnement maximal (médical, humain et administratif) des malades pris en charge ;

 – respect des horaires de rendez-vous ;

 – disponibilité pour les patients en souffrance.

            Deux ans plus tard, il créait l'Association pour une Médecine Responsable, dont la secrétaire générale était Carole Delbos. En quelques années, l'AMR devint le nouvel ordre déontologique de plus de 400 médecins à travers le pays.



 

3 janvier 2020

Le bonheur, qu'ils disaient

 

         Elle avait tout essayé. D'abord les livres. Le bonheur en 17 leçons d'Alice Tantra, L'art subtil du bonheur durable par le journaliste Xavier Apelin, Les secrets de la grotte, du maître tibétain Celar Vinadou Rinpoché, et Positiver sa vie de la psychologue américaine Maureen Belcombe. Elle avait aussi acheté le Dictionnaire amoureux du bouddhisme contemporain et le manuel de zen shiatsu Comment équilibrer en soi le Yin et le Yang ?

          Une ou deux pages lui avaient paru lumineuses et l'avaient transportée quelques minutes, mais l'effet ne s'était pas prolongé après l'apparition des premières contrariétés de la vie quotidienne. Elle s'était accrochée un temps à ces feel-good books, mais aujourd'hui elle pouvait se l'avouer : ces bouquins étaient d'une rare connerie ou d'un chiant désespérant.

          Une amie la traina avec elle à un stage de méditation, deux fois deux jours dans une ferme retapée sur un plateau battu par les vents, 1500 € tout de même. Cela ne s'était pas si mal passé sur place, malgré le froid – à 19° sans bouger on se pèle – et même si elle n'avait pu éviter quelques fous rires nerveux lors des interminables plages de silence où elle n'entendait que les bruits, innombrables et insoupçonnés, des autres corps immobiles à côté d'elle. Les deux fois, elle était rentrée avec des douleurs épouvantables aux genoux, au dos et à la nuque, car, malgré les coussins, rester des heures les fesses sur les talons s'avérait une torture.

            Elle avait alors consulté un coach en développement personnel, qui jouissait d'une excellente réputation, dans la ville et au-delà. Il donnait des conférences, qu'elle avait regardées, en partie, sur Youtube. Assurément, le type était bel homme, mais cela l'empêchait, elle, d'écouter ce qu'il disait, lui. 

– Barbara, vous êtes là ?

– Oui, je suis là, répondait-elle, mais où voulez-vous que j'aille ?

– Nulle part, répondait-il d'un sourire à tomber, vous y êtes déjà.

          Elle ne voyait pas bien où il voulait en venir. Il lui apprenait à « ressentir » et à « vivre le présent » ; il n'y avait qu'à « accepter ». Le problème est que, précisément, elle n'avait plus envie d'accepter ce qu'elle ressentait de son présent. À la quatrième séance, elle décida d'arrêter les frais. Il lui affirma qu'elle était sur la bonne voie. Elle n'osa pas réclamer une partie de jambes en l'air en guise de conclusion, mais c'est sans doute ce que le type aurait pu proposer de plus pertinent pour atteindre, au moins 5 minutes, le bonheur qu'elle poursuivait en vain.

         Elle essaya encore trois activités de groupe dont on lui avait vanté les bienfaits sur le corps et l'esprit : le chant choral, la méthode Pilates et la randonnée pédestre. Le chant choral posa deux problèmes, qu'elle connaissait avant de participer à sa première répétition, mais qu'une amie bienveillante – quoique ? – l'avait encouragée à surmonter : elle n'aimait pas la musique sans instruments et elle chantait faux. Au bout d'un trimestre, où on l'avait reléguée au dernier rang des sopranos, entre deux gaillardes aux voix tonitruantes qui masquaient la sienne, elle avait renoncé, découragée aussi bien par le son qu'elle émettait que par celui de ses partenaires ; personne ne l'avait retenue, le soulagement dans le groupe fut même perceptible lorsqu'elle annonça son départ.

           La méthode Pilates était bonne pour ses muscles et ses articulations, mais n'avait que peu d'influence sur son (dé)goût de la vie, d'autant qu'elle pratiquait dans une salle polyvalente déprimante à souhait, entourée de mamies qui l'entrainaient tout droit vers la tombe. Quant à la randonnée pédestre, elle eut la malchance de poser le pied sur une roche mal arrimée à un chemin en pente dès la deuxième sortie avec le Club du Pied Agile. Son pied, justement, partit dans une direction incompatible avec celle de son tibia, ce qui lui causa la plus grande douleur de son existence, lui valut deux mois de plâtre et une fragilité définitive qui la rendait peureuse dès qu'elle mettait ce pied dehors.

            Moyennant quoi elle finit par dire merde à ces méthodes à la noix et ne tenta plus de ne penser à rien, de déconstruire son moi, de respirer avec son hara et de changer son regard. La vie était une couillonnade. Dans le meilleur des cas on pouvait espérer quelques moments agréables, mais le lot commun restait la souffrance, l'ennui et l'absurdité. C'est ainsi qu'elle cessa de poursuivre le bonheur, et fut enfin heureuse, de temps en temps, comme tout le monde.