Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 Vous pouvez lire et commenter ces histoires également sur le blog www.desvies.art.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.


23 février 2024

Dans les pensées de Volodymyr Zelensky

 

(environ 10 minutes de lecture)

Les éclairs de la défense antiaérienne tournent dans le ciel de Kiev et j’essaye de m’endormir, parce que mon corps si malmené depuis 2 ans réclame au moins un peu de sommeil de temps en temps. J’entends si souvent les sirènes que par moments je ne sais plus si elles retentissent ou si mes oreilles en restituent le dernier souvenir. La terreur ne s’arrête plus, l’horreur est permanente. Chaque jour, chaque nuit, un peu partout dans le pays, des portions d’immeubles s’effondrent, des maisons brûlent, des installations explosent… Avec des hommes, des femmes et des enfants à l’intérieur, qui hurlent, souffrent et meurent. Quant au front… Oh, mes pauvres concitoyens d’Ukraine, vous vous battez avec une abnégation qui force le respect du monde entier, mais quel enfer vous vivez, alors que du métal brûlant déchire vos membres et vos visages les uns après les autres !…

Nous étions des enfants il n’y a pas si longtemps, nous jouions sur des terres qui n’intéressaient personne, et nous voilà devenus tristement adultes, projetés sur les devants de l’histoire, parce qu’une créature du diable nous a pris comme cibles afin de détruire notre joie et notre liberté, trop dangereuses selon lui près de la peur et de la résignation qu’il impose à son peuple endoctriné depuis un siècle. Nous étions en paix et il voulait la guerre, nous aimons l’avenir et il vit dans le passé, qu’il trahit également.  

Cela fera 2 ans demain que les troupes russes ont envahi mon pays et apporté avec elles la désolation et la mort. Des dizaines de milliers de morts militaires et civils, des centaines de milliers de blessé.e.s et traumatisé.e.s, 14 millions de personnes obligées de fuir leur foyer, dont la moitié à l’étranger, des milliards de dollars de routes et de bâtiments détruits… Comment pourrons-nous nous remettre de pareilles agressions ? Rien que le fer des obus, des drones et des missiles russes, souvent plus de 10 000 par jour : comment extirper un jour tout le métal du sol pilonné de notre patrie ? 

Notre terre à jamais souillée par la ferraille est aussi gorgée de chairs et de sang, un sang autant russe qu’ukrainien, car nos tortionnaires tombent en nombre et leurs chefs ne prennent pas la peine de les ramasser, encore moins de les enterrer. Ces gosses décérébrés par 20 ans de propagande totalitaire et de lavage de cerveau tuent et se font tuer sans avoir la moindre idée de la réalité de la situation. Puis-je les exonérer de leurs crimes cependant ? Non, bien sûr. Je suis le malheureux président d’un pays martyrisé. Mais je sais aussi que ces soldats obligés ne sont qu’à moitié responsables ; leur maître et ses complices maléfiques sont planqués dans les bunkers en or du Kremlin.

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J’ai un peu de mal, je l’avoue, avec ceux qui célèbrent sans fin des héros de la Seconde Guerre mondiale – film Une vie en Angleterre, panthéonisation du couple Manoukian en France, rediffusion de La liste de Schindler en Allemagne, émissions et commémorations innombrables un peu partout –, mais qui nous soutiennent du bout des lèvres, quand ils ne se montrent pas compréhensifs vis-à-vis de Poutine… Les victimes et les héros de la Seconde Guerre méritent toute notre considération, bien sûr, mais ce respect du passé ne devrait pas être un moyen de se détourner du présent : il y a des victimes et des héros ici et maintenant, et eux ont plus que jamais besoin de votre soutien. Ne vaut-il pas mieux empêcher le mal au présent que de s’en gargariser au passé ? Un nouvel Hitler est là devant vous, et vous ne voulez pas le voir : le reconnaîtriez-vous mieux s’il portait une moustache ? Ou si c’est sur votre pays qu’il envoyait chaque jour des missiles, si c'est votre famille qu’il torturait, vos enfants qu’il tuait ?

Savez-vous que, avec la Géorgie, la Tchétchénie, la Syrie, l’Afrique, l’Ukraine, Poutine a atteint son million de morts (dont la moitié de Russes), sa vingtaine de millions de personnes déplacées, sa centaine de millions de vies fracassées ? Savez-vous que la moitié des cyberattaques mondiales, qui perturbent l’économie et l’administration, donc ruinent des vies, proviennent de la Russie ? Savez-vous qu’il a réussi à coaliser les régimes les plus épouvantables de la planète dans une lutte à mort contre l’occident dont il ne supporte pas la réussite ? Savez-vous qu’une bonne partie des fake news qui nourrissent le populisme et minent la démocratie n’existent que par la volonté du Kremlin ? Politiciens européens, vous vous repaissez du devoir de mémoire, mais à quoi sert-il si vous ne l’utilisez pas pour agir au présent ?

N’avez-vous pas dit et répété, quand tout allait bien, « Plus jamais Munich », ce pacte avec le diable de septembre 1938 ? Mais combien de fois avez-vous pactisé avec Poutine depuis 20 ans ? Et vous continuez à inviter Sergueï Lavrov, le Ministre des Affaires étrangères du diable, autrement dit Ribbentrop, à vos grandes messes internationales ! Vous lui serrez la main, le faites asseoir à côté de vous ! Honte à vous. Vous ne voulez pas être « cobelligérants » : doit-on comprendre que Poutine n’est pas votre ennemi ? Qu’il faut le considérer comme un égal ? De quoi avez-vous peur ? Que ses chars arrivent jusqu’à Paris ? Je vous rappelle que nous sommes là, et que nous nous battons depuis 2 ans justement pour que ça n’arrive pas. Vous feriez mieux de bombarder le Kremlin et d’envoyer des commandos pour éliminer enfin le pire cancer du monde. Vous savez faire, on vous a connus plus habiles et volontaires, quand votre petit intérêt était plus directement menacé.

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Beaucoup nous aident financièrement et militairement, certains beaucoup. Merci les États-Unis, merci l’Allemagne, merci la Grande-Bretagne, merci la Norvège, merci le Japon. Et merci la Pologne. J’espère qu’un jour ces armes que vous nous envoyez et que vous fabriquez de nouveau ne serviront plus, et que vous arrêterez la production plus vite qu’elle aura commencée. Mais pour l’instant, il n’y a pas le choix si l’on veut éviter l’obscurantisme et l’anéantissement. Parfois, en de rares moments, il faut se battre. Quand des millions de vies sont en jeu, ainsi que l’orientation d’une société pendant des décennies. Quand on a tout essayé avant. Le 23 février 2022 encore, la veille de la déferlante, je me suis adressé aux citoyens russes pour leur demander de renoncer au projet criminel et insensé de leur gouvernement. Sans succès. Je sais que certains Russes sont éminemment courageux et font ce qu’ils peuvent, merci à vous amis russes, et respect. Mais le tyran torture et assassine Alexeï Navalny, et tous ceux qui tentent de suivre son exemple.

Je ne serai jamais sûr à 100 % de mon choix. Chaque jour, quand on m’apporte le décompte des morts civils et militaires, plus encore quand je partage sur le terrain la douleur et les pleurs de celles et ceux qui ont perdu un enfant, ou un bras, ou deux jambes, je doute. Je ne suis pas Poutine ; j’ai encore un cœur et un cerveau en état de marche. Si le 25 février 2022, j’avais accepté le « taxi » pour quitter le pays plutôt que choisi de rester en demandant des « munitions », j’aurais évité ces morts. Mais les habitants de mon pays seraient des morts-vivants dans un camp de concentration russe. Qu’est-ce qu’il vaut mieux ? La réponse n’est pas simple.

La réaction d’Israël après les actes innommables du Hamas le 7 octobre 2023 a apporté une pierre de plus au débat difficile sur la légitimité de la défense. Je ne peux m’empêcher de penser qu’une autre voie était possible, et peut-être préférable, que ce déluge de feu sur Gaza après le carnage dans les kibboutz. Netanyahou n’aurait-il pas été inspiré de dire : « Voilà ce qu’est le Hamas, voilà par quoi nous sommes menacés. Nous pourrions nous venger facilement et tuer dix fois plus de personnes à Gaza dans les prochains jours. Mais nous ne le ferons pas, car cela ajouterait de la mort à la mort et cela ne résoudrait rien. Je demande simplement à la communauté internationale de nous aider à démanteler ces groupes terroristes et à trouver une solution pour qu’Israéliens et Palestiniens puissent vivre en paix les uns à côté des autres ». Israël n’aurait-elle pas alors gagné en respectabilité ? Ne serait-elle pas devenue intouchable ? Au lieu de détruire durablement son image, même auprès de ses plus fervents soutiens. Et de créer encore plus de souffrance et de ressentiment pour une génération supplémentaire.

Mon interrogation n’est guère fondée, car moi aussi j’ai choisi la violence face à la violence. Je crois que si Mandela avait été encore en vie, je l’aurais appelé. Qu’aurait-il fait, lui le géant, à ma place ? Et à la place de Netanyahou ? 

Une chose peut-être peut nous guider : la cohérence entre les paroles et les actes. J’ai essayé, et j’essaye de tenir cette cohérence. C’est ce que j’aime particulièrement chez Joe Biden, qui dès le printemps 2022 a qualifié Poutine de « boucher », et encore de « salopard cinglé » il y a quelques jours. Tout en nous apportant 75 milliards d’aides militaire et financière en deux ans. Contre 3,6 pour la France, qui n’est pas vingt fois moins riche et pas vingt fois moins peuplée. Macron emploie des grands mots, se veut un leader en Europe, mais dans les faits… Il n’y a pas si longtemps, il voulait « ménager » Poutine pour pouvoir « négocier » avec lui. Négocie-t-on avec Hitler ? Ah, Munich, Munich… Je suis désolé pour les antiaméricains : mais qui, comme toujours depuis un siècle, soutient vingt fois plus que les autres les combattants de la liberté face à l’oppression ? Les États-Unis.

Ça n’empêche pas ce grand pays d’avoir de gros problèmes : les armes à feu, l’endettement, la remise en cause de la vérité… La moitié des Américains sont bien malades : ils ont un président extraordinaire, avec un humanisme exceptionnel, qui a fait des choses formidables sur les plans extérieur et intérieur, le dynamisme et la créativité de ce pays continuent à éclairer le monde, et ils vont réélire le plus égoïste et le plus vulgaire des gosses de riches, un type écœurant à tous points de vue, bête comme ses pieds, inintéressant au possible, et extrêmement dangereux pour le monde entier. Quelle tristesse, là encore… Que sera 2025 si Trump, Poutine, Xi Jinping, le débile de la Corée du Nord et les affreux mollahs iraniens sont encore là et tout puissants ?…

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Je ne dors pas. Olena si, heureusement, et cela me réconforte. Ma chère femme, si belle, si brillante, et vous nos enfants, notre fierté notre plus grand amour, quelle vie je vous impose depuis 2 ans… Je suis rarement là, nous devons souvent déménager, nous n’avons pas d’adresse officielle car on ne doit jamais savoir où nous sommes, nous vivons entourés de militaires et d’hommes en armes, et les missiles tombent autour de nous… Oui, un jour, nous retournerons avec les cousins dans la maison au bord du lac, et nous pourrons faire voler les cerf-volants sur la plage, griller des brochettes et chanter tous ensemble. Nous n’aurons plus peur, et nous aurons retrouvé la paix. Il faut y croire, absolument, c’est pour cela que nous nous battons et que nous souffrons tant aujourd’hui, pour que toutes les familles d’Ukraine puissent bientôt et pour toujours aller se détendre tranquilles au bord d’un lac. 

Je veux retrouver mon sourire, mon vrai sourire. Je suis acteur de métier, j’arrive donc à donner le change, mais ce n’est pas mon vrai sourire. Mon visage est trop marqué par la tristesse. Je vois trop de souffrances chaque jour pour sourire comme avant. Tous ces morts, tous ces blessés, c’est trop dur, trop terrible. Encore une fois : se rend-on bien compte de ce que signifient 10 000 missiles, drones et obus qui tombent chaque jour sur un pays ?… Imaginez juste 1 000, un jour, dans n’importe quel pays d’Europe de l’Ouest. 1 000 sifflements et explosions sur des maisons, des immeubles, des voitures, vous voyez ? Nous c’est 10 000, chaque jour, depuis 2 ans. Hitler, je vous dis. Avec en plus des bombes nucléaires et des armées des hackers pour détruire la démocratie via internet.

Vais-je mourir bientôt ? C’est possible. Des tueurs sont aux aguets, je le sais. Dans les premières semaines, j’ai échappé à plusieurs attentats, perpétrés par les affreux de Wagner. Je n’y pense pas souvent, heureusement. Je considère au contraire que j’ai de la chance. Des Ukrainiens, civils et militaires, meurent tous les jours ; je suis encore en vie.

C’est pourquoi je dois continuer à conduire notre peuple, dont je fais partie. Deux incroyables coups du destin m’ont placé au cœur de la géopolitique mondiale en 3 ans : en 2019, l’acteur que j’étais a fait passer de la fiction à la réalité son personnage de professeur devenu président dans la série télévisée Serviteur du peuple. Cédant à d’amicales pressions, comme on dit, je me suis lancé en politique. Je trouvais drôle et enthousiasmant que pour une fois la fiction amène à la réalité, non pas l’inverse. Témoin de ce lien, j’ai gardé le nom de la série pour baptiser mon parti, qui s’est donc appelé Serviteur du peuple. N’est-ce pas un beau nom pour un parti politique ? 

Ma ligne était simple : lutte anti-corruption et renforcement de la démocratie. Et j’ai gagné. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Il n’y a sans doute pas de raisons très objectives. Et puis, 3 ans plus tard, peut-être parce que je ne réussissais pas trop mal et qu’une démocratie heureuse terrorise tout dictateur, nous avons été envahis par les Russes et notre pays inconnu est devenu le centre du monde. J’étais acteur comique pour quelques Ukraniens, je suis devenu un personnage tragique aux yeux du monde entier. 

C’est ainsi. Je ne peux pas me défiler. Pendant 3 ans, le hasard a fait plus que ma volonté ; depuis 2 ans, ma volonté fait davantage que le hasard. Il n’est qu’à regarder l’histoire, d’ailleurs, pour constater ce balancement perpétuel entre hasard et volonté. Par moments les événements font les individus, mais à d’autres les individus font les événements. Plus grave, un seul individu peut déclencher des événements innombrables qui bouleverseront les vies de centaines millions de personnes. Parfois c’est pour le bien, le plus souvent c’est pour le mal. N’est-ce pas Vladimir ?

Le jour « se lève, il faut tenter de vivre ». Et ce n’est pas facile. 



16 février 2024

Les technocrates agissent-ils contre le peuple ?

 

 

(environ 20 minutes de lecture)

Licencié en droit en 2023, âgé de 22 ans, je poursuis mes études en master tout en passant certains concours pour tenter d’entrer dans des écoles qui m’intéressent. Il se trouve que, pour une épreuve de culture générale, je suis tombé deux fois sur le même sujet, à l’École Nationale de la Magistrature de Bordeaux, et à Sciences-Po Paris. Comme ces deux épreuves se déroulaient à 8 jours d’intervalles, j’ai rédigé deux fois le même devoir. Je vous le livre ci-dessous. Et je vous laisse découvrir les deux notes à la fin (ne les regardez pas avant d’avoir lu le devoir, s’il vous plait). 

 

Les technocrates agissent-ils contre le peuple ?

(épreuve de Questions contemporaines, 4 heures. Sujet ici limité à la France)

 

En ces années de populisme (le peuple serait un tout qui sait ce qui est bon pour lui, tandis que les élites gouvernantes le mépriseraient), il est de bon ton de faire porter la responsabilité des difficultés économiques et sociales aux ministres et hauts fonctionnaires qui dirigent la politique du pays. Certains accusateurs parlent même d’un « État profond », sorte de réseau invisible qui tirerait toutes les ficelles dans le seul but de s’auto-entretenir.  

Il y a des causes à ce ressentiment, ce qui ne signifie pas qu’il est fondé. Ces causes, on les cerne désormais assez bien : peur du déclassement des « petits blancs » européens et américains alors que la mondialisation a surtout profité aux Asiatiques, peur de l’immigré du Sud ou de l’Est qui viendrait remplacer l’occidental de souche en imposant sa religion, incompréhension des plus de 50 ans face au tout numérique d’une part au changement des mœurs d’autre part (remise en cause de l’ordre social, du genre, de l’autorité), refus de céder ses privilèges quand bien même l’urgence climatique et l’équilibre mondial imposent que ceux qui ont un peu partagent avec ceux qui ont moins. Ces peurs, cette incompréhension, ce refus, renforcent les égoïsmes, déclenchent des violences, défient la démocratie.

Y a-t-il, face à ce peuple qui se sent incompris, des responsables d’administrations et d’institutions qui feraient prévaloir des considérations uniquement comptables et techniques sans soucis des conséquences humaines ? Est-on, dans les ministères du VIIe arrondissement de Paris ou dans les couloirs du Berlaymont à Bruxelles, si protégés (par un statut, un réseau, une rémunération) qu’on en oublie les contingences terrestres touchant une humanité besogneuse à laquelle on n’appartiendrait pas ? Existe-t-il un complot, rassemblant politiques, responsables des médias et patrons des grandes groupes financiers, qui viserait à maintenir la masse en état de dépendance afin de pouvoir continuer à se goberger de richesses et de plaisirs exclusifs ? L’observation des faits empêche de répondre oui à ces trois questions. Il n’empêche que certaines décisions, forcément venues « d’en haut », sont parfois mal acceptées par une partie de la population, quand elles compliquent un quotidien fragile, à coups de normes et de taxes notamment. 

Ainsi, pour analyser le rapport entre peuple et technocratie, dans notre pays, nous commencerons par montrer quels sont les agissements publics qui suscitent l’ire de certaines catégories de la population. Ensuite, nous rappellerons quelques principes et réalités de la gouvernance dans les démocraties libérales comme la France, pour soit rassurer soit conforter les esprits critiques.

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I – Les pilules difficiles à avaler par les impatients

Il n’est pas besoin de remonter très loin pour trouver des décisions difficilement acceptées. Était-ce parce qu’elles étaient difficilement acceptables ? Chacun.e a son opinion en la matière. Essayons ici de garder le plus d’objectivité possible. Nous nous appuierons sur des exemples français, mais on retrouve des faits et mécanismes similaires dans d’autres pays.

 

A – Les réticences face aux mesures qui touchent à l’ordre public

Quand, à partir de janvier 2015, le terrorisme islamiste a commencé à décliner ses horreurs sur le territoire français, les gouvernements du président Hollande ont renforcé l’arsenal législatif antiterroriste, allant même jusqu’à prendre un certain nombre de mesures dites d’exception, comme l’instauration de l’état d’urgence, permettant notamment les perquisitions administratives sans passer par le juge, l’assignation à résidence, la fermeture de certains lieux suspects. En 2014 déjà, une loi créait le « délit d’entreprise individuelle à caractère terroriste », permettant l’interpellation a priori de personnes susceptibles de commettre un attentat. Ces mesures prises pour la sécurité de tous ont été contestées en partie. Dans l’acceptation de l’autorité gouvernementale lors des attentats, deux moments sont en effet à distinguer : d’abord une union nationale dans la compassion après Charlie Hebdo, aboutissant aux plus grandes manifestations dans un pays qui en a pourtant une pratique régulière – manifestations exceptionnellement unitaires, gouvernants et gouvernés ensemble –, ensuite une défiance vis-à-vis de lois jugées liberticides après les attentats du 13 novembre, suscitant nombre de contestations.

En 2020 et 2021, des comportements peu logiques sont apparus au moment de la pandémie Covid-19, là aussi en deux temps : une acceptation unanime d’un confinement incertain scientifiquement et douloureux pour les catégories sociales les plus fragiles, une contestation significative de la vaccination, dont les bénéfices ne sont plus à prouver depuis au moins Pasteur. Des mesures prises par les mêmes autorités de santé, sous la présidence Macron cette fois, avec le même objectif de venir à bout de la même pandémie, ont reçu un accueil étonnamment différent. Comme pour les attentats, on constate deux temps, deux types de réactions, contradictoires.

Depuis l’épisode dit des « Gilets Jaunes » (2018-2019), la plupart des manifestations sont marquées par la violence – des « blacks blocs », mais pas que – et nécessitent la mobilisation d’un nombre considérable de policiers. À tel point que les gouvernements ont légiféré pour tenter de limiter ces violences systématiques. On peut citer notamment la loi « anticasseurs » de 2019 qui autorise les fouilles aux abords d’une manifestation, et qui qualifie de délit la dissimulation du visage, ou encore la loi « pour une sécurité globale protégeant les libertés », de 2021, permettant notamment l’accès aux images des caméras policières, texte censuré en partie par le Conseil Constitutionnel. Quelques mois plus tard, la loi confortant le respect des principes de la République, dite « loi séparatisme », était adoptée dans la douleur après toutes les obstructions possibles, sous prétexte d’une remise en cause des libertés d’enseignement, de culte et d’association.

On retrouve dans ces discussions l’éternelle question de l’équilibre entre liberté et sécurité, inhérente à la vie en société. « Il n’y a point de liberté sans lois », écrivait Rousseau au XVIIIe siècle. Et c’est pour éviter « la guerre de tous contre tous » qu’un siècle plus tôt déjà Hobbes conseillait à l’homme de se dessaisir d’une partie de sa liberté pour que l’État garantisse sa sécurité.  

On pourrait encore, si l’on avait le temps, évoquer le combat majeur qui se joue actuellement entre les plateformes numériques et les régulateurs, européens notamment, pour limiter, en partie seulement car il est déjà tard, le travail de sape effectué par les influenceurs et autres manipulateurs sur les cœurs et les cerveaux de centaines de millions d’humains, qui du coup le sont de moins en moins.

 

B – Les mobilisations contre les mesures qui touchent au portefeuille

Le samedi 17 novembre 2018, débutait le mouvement des Gilets Jaunes contre une augmentation de 9 centimes de la Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), autrement dit contre une augmentation de 9 centimes du litre d’essence. On se souvient de l’évolution du mouvement ensuite, élargissant les revendications à l’amélioration du « pouvoir d’achat » (devenu le maître mot des années 2018-2022), à la justice sociale, et de plus en plus à l’exigence de démission, voire de décapitation, du Président de la République. Les Gilets Jaunes ont fait des blocages et des cassages un moyen courant d’action revendicative. On constate nettement un avant et un après, que montrent bien ces témoignages recueillis par Le Monde (lemonde.fr, 17 mars 2019) au plus fort du mouvement : « Les black blocs, avant, ils faisaient peur à tout le monde, maintenant on trouve que c’est un plus. C’est eux qui font avancer les choses, nous, on est trop pacifistes ». « Quand j’ai vu casser le Fouquet’s, ce symbole de l’oligarchie, je ne dis pas que j’étais satisfaite, mais je ne suis plus contre ». « C’est génial que ça casse, parce que la bourgeoisie est tellement à l’abri dans sa bulle qu’il faut qu’elle ait peur physiquement, pour sa sécurité, pour qu’ils lâchent »..

Pendant très longtemps, et sans doute encore aujourd’hui, une majorité de Français a soutenu l’action des Gilets Jaunes. On pourrait d’ailleurs mettre en parallèle l’indignation à propos de l’assaut des Trumpistes américains contre le Capitole, le 6 janvier 2021, et le silence à propos d’exactions similaires, et préalables, de la part des Gilets Jaunes : incendie de la préfecture de la Haute-Loire, avec du personnel à l’intérieur (« On va vous griller comme des poulets »), profanation de l’Arc de Triomphe, tentative d’enfoncement du Ministère de la Ville, qui ne nuisirent pas à la popularité des instigateurs. 

Ce soutien est d’autant plus étonnant que les Gilets Jaunes n’étaient pas les derniers « damnés de la terre », mais en majorité des agents publics et des retraités, donc précisément des personnes ne craignant pas pour leur « fin de mois », autre expression star née ces années-là.

Dans les mesures qui touchent au portefeuille, celles qui concernent les retraites sont  parmi les plus sensibles. Les grèves de 1995 avaient déjà marqué l’opinion et restent comme un fait de gloire de nombreux syndicalistes chevronnés (la réforme Juppé est passée, en revanche le projet de suppression des régimes spéciaux a été retiré, les privilèges des manifestants ont donc été maintenus). Régulièrement ensuite, les manifestations contre les retraites ont été des occasions de blocages et de prises en otages, notamment en 2010 et 2020. Le premier semestre 2023 fut un point d’orgue, à ce jour, avec une quinzaine de journées de mobilisation, des grèves, des blocages de routes, de raffineries, de voies ferrées, des coupures de courant, des poses de banderoles, des concerts de casseroles… Là encore, le soutien général fut long et fort, incitant le gouvernement à utiliser l’article 49.3 de la constitution pour faire aboutir son projet de relèvement de l’âge légal de départ en retraite de 62 à 64 ans.

Beaucoup de gens peuvent se reconnaitre dans les Gilets Jaunes et les retraités. C’était moins vrai avec les agriculteurs. Pourtant eux aussi se révoltèrent début 2024, pour demander, entre autres, la suppression d’une taxe sur la gasoil non routier. Après 10 jours de blocages qui empoisonnèrent la vie de millions de professionnels et de particuliers, après des dégradations et des actes d’incivisme innombrables, le gouvernement céda tant et si bien qu’une bonne partie des mesures du Green Deal européen partit en fumée, comme l’interdiction de certains produits toxiques et le respect de la jachère (repos de la terre). On comprend dès lors que la France ait du mal à convaincre ses partenaires européens sur tel ou tel sujet, car elle est une des premières à revenir sur les accords communautaires chaque fois que ça l’arrange.

Certaines désobéissances sont plus sectorielles, mais n’en recueillent pas moins un assez large assentiment, comme ce fut le cas pour la ZAD Notre-Dame-des-Landes (dont les occupants allèrent même jusqu’à récuser les résultats d’un référendum qui ne leur convenaient pas) ou l’absurde mobilisation contre les « méga-bassines », dont on ne peut contester le bien-fondé sans une bonne dose de mauvaise foi. Pour expliquer ces soutiens qui pourraient paraître étonnant, le politologue Roland Cayrol affirmait simplement : « En France, on aime bien les gens qui défendent leur bifteck ». Oui, quand on est retraité ou que l’on peut gagner son pain sans avoir besoin de sa voiture ou des transports en commun.

On pourrait aussi parler des attentes vis-à-vis de l’hôpital, ou des exigences en termes de rejet carbone des véhicules, beaux exemples de gémonies auxquelles on voue l’État pour tout et son contraire. Mais il est temps d’essayer de comprendre un peu mieux comment fonctionne cette technocratie qui marcherait sur la tête du peuple. 

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II – Principes et réalités de la gouvernance dans une démocratie comme la France

Il est facile d’accuser quand on ne connait pas, et qu’on est planqué derrière un écran ou dans une foule avec des drapeaux, des gilets et des fumigènes, si ce n’est des boules de pétanque. On ne peut cependant renoncer au droit et à la fiscalité pour faire évoluer une société, qui a besoin d’être conduite pour progresser et qui doit jouer son rôle afin de rendre supportables les inégalités naturelles.

 

A – Politiques et hauts fonctionnaires

Faut-il expliquer ce qu’est une démocratie et que nous sommes en démocratie ? Les confusions et les exagérations sont telles qu’on peut se le demander.

Rappelons simplement ici que, dans une démocratie, les ordres sont donnés par des autorités politiques issues d’une élection au suffrage universel. Ce qui, ramené à notre sujet, signifie que les technocrates ne prennent pas de décisions majeures ; ils les mettent en œuvre et les font appliquer. Il n’est qu’à se remémorer les événements évoqués dans notre première partie pour s’en rendre compte : dans la lute contre le terrorisme, contre la pandémie Covid-19, contre les violences urbaines, les ordres viennent des responsables politiques. Or, ces politiques sont élus par… le peuple. Du moins par la majorité. Et c’est là sans doute qu’est le nœud du problème actuel : les Français n’acceptent plus la règle de la majorité. En des temps plus paisibles, lorsque le candidat pour lequel un électeur votait n’était pas élu, cet électeur reconnaissait le résultat des urnes et tentait de nouveau sa chance à la prochaine élection. Désormais, nombre d’électeurs minoritaires refusent ce résultat et en appellent « à la rue », à la désobéissance civile, à la mobilisation (non sans quelques succès, on l’a vu).  

Poussons plus loin notre réflexion. Certains reconnaissent que le peuple est bien souverain en principe, mais que, dans les faits, les hauts fonctionnaires qui connaissent les rouages depuis longtemps emmènent les ministres où ils veulent, et non pas l’inverse. Ces ministres, de passage, ne peuvent en effet tout connaitre en peu de temps, d’autant qu’ils ont souvent des objectifs politiques éloignés du contenu de leur portefeuille ; leurs directeurs et collaborateurs seraient donc dans les faits seuls maître à bord. Il y a du vrai dans ce constat, dans certains cas, même si les cabinets, à la frontière du politique et de l’administratif, sont là pour veiller à la bonne exécution des décisions du premier par le second. Mais « l’esprit de corps » étant ce qu’il est… 

Nous y voilà : « l'esprit de corps », ou des corps plutôt, ces « grands corps de l’État » qui tiendraient la France. Il y a les grands corps administratifs, recrutés à l’École Nationale d’Administration – Conseil d’État, Cour des Comptes, Inspection des Finances, Inspection Générale de l’Administration, Inspection Générale des Affaires Sociales… –, et les grands corps techniques, recrutés à l’École Polytechnique – Ingénieurs des Mines, Ponts et Chaussées, Télécoms… Tous ces gens se connaitraient, auraient des intérêts communs, ne feraient jamais rien les uns contre les autres, veilleraient à de précieux équilibres garants de leurs pouvoirs et de leurs prérogatives. Il y a du vrai là encore, les réseaux existent plus que jamais, on ne voit pas pourquoi les meilleurs cerveaux s’en priveraient. 

Pour aller dans le sens du peuple, le président Macron a transformé l’ENA en Institut National du Service Public (au 1er janvier 2022), supprimant du même coup ces fameux grands corps pour créer un corps unique des « Administrateurs de l’État ». Est-ce que cela réduira la cooptation ? Est-ce que cela favorisera la docilité de ces grosses têtes ? Est-ce que cela leur évitera d’oublier les conditions de vie de la majorité de la population ? Déjà, l’ENA a été déplacée de Paris à Strasbourg, déjà un stage obligatoire envoie tout énarque en sous-préfecture se colleter aux pneus qui brûlent devant les grilles, aux accidents de la route du samedi soir, au manque de trains et aux fermetures d’écoles. 

Plus qu’un manque de connaissance du terrain – procès facile, les hauts fonctionnaires sont eux aussi « nés quelque part » –, le problème vient parfois du pantouflage – qui consiste pour un haut fonctionnaire à quitter la fonction publique pour aller travailler dans une entreprise privée – ou des connivences avec les médias, en raison de liens d’amitiés ou de pouvoirs. Là, les tentations sont fortes de mélanger les genres, d’autant qu’il est impossible pour un individu de se dissocier. 

On remarquera enfin que les hauts fonctionnaires deviennent eux aussi des responsables politiques, et dans ce cas cumulent beaucoup de pouvoirs. Emmanuel Macron, Président de la République, Alexis Kohler Secrétaire Général de l’Élysée, Édouard Philippe Premier Ministre de 2017 à 2021, Benoit Ribadeau-Dumas, son directeur de cabinet à Matignon, sont tous énarques et membres des grands corps. De plus en plus, le responsable politique est un professionnel (technocrate vient de tekné, qui signifie savoir-faire, et de kratos, le pouvoir).

Ce qui nous amène à une remarque importante : si les technocrates ont des défauts et si leur action ne doit pas remettre en cause les principes démocratiques, ils sont aussi et surtout une chance pour un pays. Que ce soit pour diriger une administration, réparer une voiture ou soigner une dent, il est préférable de bénéficier du service de quelqu’un de compétent dans son domaine. C’est un réflexe très populiste de dénigrer « les élites » et de calomnier les « grandes écoles » d’où elles sont sorties. Mais une intelligence et une formation de haut niveau sont encore les meilleurs remparts contre les injustices, la violence et l’obscurantisme, des siècles de progrès de la civilisation nous l’ont appris. Concrètement : un individu avec du bon sens et une simple expérience de terrain peut faire un bon maire d’une commune de 5000 habitants ; pour diriger un pays de 68 millions, cela peut s’avérer insuffisant.

 

B – Une multiplication des organes de proximité et de concertation

On n’a pas attendu l’émergence des populismes violents du XXIe siècle pour rapprocher les preneurs de décisions de ceux qui sont censés les exécuter. N’est-ce pas Napoléon III qui avait repris, dans un décret de 1852, une formule parfois attribuée à son oncle, « On peut gouverner de loin, mais on n’administre bien que de près », renforçant alors le rôle des préfets dans chaque département ? Les mouvements de déconcentration, autrement dit l’implantation des services de l’État dans les territoires, n’ont cessé depuis, le dernier d’ampleur étant la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) voulue par le Président Sarkozy en 2007. 

Au niveau européen, le principe de subsidiarité – on réserve à l’échelon supérieur (l’U.E.) uniquement ce que l’échelon inférieur (les États membres) feraient moins bien – procède de cette même logique. « Bruxelles », souvent accusée de tous les maux, est donc soucieuse et consciente des récriminations des citoyens. 

L’État a aussi transféré des pouvoirs, on le sait. Après la loi de 1871 sur l’élection des conseils généraux et le renforcement de leurs attributions, l’équivalente pour la commune en 1884, ce sont les lois Defferre de 1982 et 1983 qui ont donné le vrai coup d’envoi de la décentralisation dans notre pays, qui en est aujourd’hui à sa 3e, si ce n’est 4e étape (le nouveau Premier Ministre, Gabriel Attal, a annoncé vouloir simplifier « le millefeuille administratif »). Sans conteste, la décentralisation a permis un grand développement de toutes les régions de France, en termes d’équipements, de réseaux de transport, de valorisation du territoire, d’animations, d’accueil…

Proximité et efficacité ne sont pas toujours synonymes cependant, et il a fallu parfois s’éloigner un peu pour rationaliser en mutualisant des moyens limités : l’importance prise par l’intercommunalité depuis 2015 (loi NOTRe) ne s’explique pas autrement. Mais cela n’enlève rien au transfert de pouvoirs de l’État vers les élus locaux, et ils ne sont pas prêts de les rendre.

La concertation avec la population s’est beaucoup développée. Les collectivités peuvent organiser des référendums locaux depuis 2003. Les communes peuvent créer des comités consultatifs locaux « sur tout problème d’intérêt communal » ; ils sont variables et innombrables, mais on connait l’importance prise par les comités de quartiers, par exemple. Parfois les comités sont même des conseils, de prévention de la délinquance, des sages, des jeunes… Et l’on peut encore ajouter nombre de commissions, d’urbanisme, des services publics locaux, et autres. 

Au niveau national, les concertations se sont elles aussi multipliées. De plus en plus, avant toute grande réforme, l’État consulte, avec plus ou moins de succès, tant le paritarisme et la mise en commun paraissent difficiles à mettre en œuvre dans notre pays. On a été plus loin avec la « Convention citoyenne pour le climat », rassemblant en 2020 et 2021 150 personnes tirées au sort devant proposer des mesures pour atteindre l’objectif de 40 % de réduction d’émission de gaz à effet de serre en 2030 (par rapport à 1990).

La création des AAI (autorités administratives indépendantes) et API (autorités publiques indépendantes) depuis près d’un demi-siècle participe elles aussi de ce souci de ne pas laisser les administrations centrales tout gérer. On sait aujourd’hui l’importance de la CNIL (Commission Nationale Informatique et Liberté), de l’ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire), de l’AMF (Autorité des Marchés Financiers), pour ne citer quelques exemples. Ce sont des structures que le grand public assimile au gouvernement, mais qui disposent d’une réelle indépendance. Le Médiateur de la République, devenu Défenseur des Droits, est quant à lui un recours appréciable pour les personnes bloquées dans leurs relations avec l’administration. Et la création de la Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC) en 2008, permettant à tout justiciable de contester une disposition législative s’il estime qu’elle porte atteinte aux droits et libertés garantis par la Constitution, parachève une construction visant à prémunir les citoyens contre toute atteinte à leurs libertés fondamentales.

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Allons, tout ne va pas si mal et la dictature est encore loin.

Ce n’est d’ailleurs pas tant les technocrates qu’il faut craindre que le peuple lui-même quand on attise ses bas-instincts ; innombrables sont les politiques à jouer avec le feu de la sorte, dans notre pays comme dans d’autres. Témoins de ce danger d’individus chauffés à blanc par des irresponsables, le politologue américain Yasha Mounk, qui publiait en 2018 Le peuple contre la démocratie, et le philosophe français Pierre-Henri Tavoillot, qui un an plus tard se demandait Comment gouverner un peuple-roi ?

Oui, ce peuple est devenu très difficile à gouverner, mais sans doute davantage en raison des addictions aux produits et aux écrans que de la puissance de la technocratie. Ce qui déstabilise nos sociétés, c’est avant tout l’information continue, la publicité incessante, la vulgarité télévisuelle, la connexion permanente, la consommation à outrance. Ces fléaux ne pouvaient que détruire une citoyenneté récente, briser une société fragile. Il était certain que nous payerions Facebook, Tik-Tok, Hanouna et Amazon ; l’addition n’a pas fini d’augmenter. 

Il est difficile, maintenant, de combattre l’égoïsme et la mauvaise foi, d’autant que la vérité n’a plus cours. Écrire ce mot au singulier est d’ailleurs répréhensible. Il n’y a plus de vérité. Il y a des vérités, autrement dit des mensonges. Les faits, les chiffres, les situations et les analyses scientifiques n'intéressent plus. Seuls comptent les exclamations et les looks de  celles et ceux qui sont télé-hygiéniques. Voilà ce que nous avons laissé advenir, tous (parents, éducateurs, responsables…), parce que nous n'avons pas été vigilants. Même les grands phares de la République, comme Robert et Elisabeth Badinter, ne sont pas parvenus, malgré leurs alertes et leurs efforts, à empêcher ces dérives. Et puis Robert Badinter est mort…

C’est tous, collectivement, que nous devons réconcilier la société avec elle-même, en empêchant autant que faire se peut les facteurs de division. Gens du peuple et technocrates font partie du même monde et sont aussi divers les uns que les autres. Il ne s’agit pas de les opposer, mais au contraire de favoriser leur respect mutuel ; il y va de la survie de notre démocratie.

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Mes notes pour ce devoir :

École Nationale de la Magistrature : Devoir bien écrit et bien construit, riche en informations comme en réflexions, qui traite le sujet dans la forme exigée. Un peu court en références (philosophie, idées politiques), mais l’on peut attribuer cette faiblesse à la contrainte de temps. 17/20.

Sciences-Po Paris : Devoir tendancieux, qui fait la part belle à l’idéologie libérale dominante. Point de vue biaisé, pensée sclérosée, forme poussive. 7/20.

Je ne sais si je méritais 17 à l’E.N.M., mais ce triste 7 montre assez bien comment Sciences-Po Paris est devenu un des temples du wokisme, autrement dit de la réécriture de l’histoire. On ne juge plus la construction, l’écriture et l’argumentation du devoir, mais sa conformité à l’idéologie woke. Sciences-Po Paris, tout de même : on se pince ! 

 



9 février 2024

Le vol de la pouzzolane

 (environ 25 minutes de lecture)

Dans la commune où j’habite près de Clermont-Ferrand, des bacs en plastique gris sont posés sur nombre de trottoirs. Ils sont remplis de grains de pouzzolane, pierre volcanique rougeâtre que l’on répand sur le sol en cas de neige et de verglas. Les agents municipaux peuvent donc agir vite les jours de froid, puisqu’elle est à portée de pelle, accessible en permanence. Les citoyens eux-mêmes peuvent disséminer quelques granules sur une portion de trottoir qui leur parait en avoir besoin. À la différence du sel, la pouzzolane ne fait pas fondre la neige, mais elle renforce l’adhérence au sol des pneus et des semelles. 

Ce nom bizarre vient de Pouzzoles, près de Naples, en Campanie, région volcanique, comme le Puy-de-Dôme. On a longtemps utilisé la pouzzolane pour la mélanger à de la chaux et créer un mortier d’autant plus efficace que cette colle pour la construction prend même sous l’eau (on parle d’hydraulicité). Au milieu du XXe siècle, la pouzzolane d’Auvergne était une richesse et se vendait 150 francs le mètre cube. Plusieurs volcans auvergnats sont encore marqués par l’extraction de la Pouzzolane, les Puys de Gravenoire et Lemptéguy par exemple. Et lorsque l’on grimpe sur les Puys jumeaux de la Vache et de Lassolas, il n’est qu’à se baisser pour ramasser par poignées ces cailloux alvéolés plus légers que des pralines. 

On ne se sert plus guère de pouzzolane pour la construction aujourd’hui, mais pour le terrassement quand on a besoin d’un écoulement rapide de l’eau. C’est pourquoi on a mis de la pouzzolane sous le terrain du Stade de France, et qu’on en trouve sous de nombreuses pistes d’hippodromes. On s’en sert aussi pour la filtration, le drainage, l’irrigation. Ainsi que, donc, pour limiter les chutes sur le trottoir et les dérapages sur la chaussée. Elle est un peu moins efficace que le sel, mais elle n’abîme pas les canalisations des égouts et les tuyauteries des véhicules.

Il est une dernière utilisation de la pouzzolane, et c’est celle-ci qui va initier cette histoire : le jardinage. En gros grains, la pouzzolane sert de revêtement décoratif et de paillage, à l’instar de l’écorce de pin par exemple. En granulats de plus petite taille, elle fournit, en raison de sa porosité, un excellent substrat pour certains types de cultures, comme les bonsaïs, les cactus et autres plantes exotiques.

C’est sans doute ce que savait le type que je surpris une nuit, alors que je m’étais levé pour aller aux toilettes, marcher un peu pour me détendre, et regarder par la fenêtre en l’entrouvrant pour me rafraichir. En haut de l’avenue que surplombait l’immeuble où ma femme et moi habitions, un type avait arrêté sa voiture à laquelle une remorque était attachée. Il sortit de l’habitacle et, sur le trottoir, saisit un bac de pouzzolane, le décolla du sol, et, ni une ni deux, le fit passer dans sa remorque.

– Hé ! m’exclamai-je spontanément en tendant faiblement le bras.

J’ai de plus en plus de mal à lever les bras au-dessus de l’épaule, et j’aurais été incapable de déplacer un bac de pouzzolane, même à moitié vide, comme venait de le faire le gaillard, barbu, la quarantaine, qui, après de brefs coups d’œil à droite et à gauche, remonta dans sa voiture camionnette et démarra sans bruit, parce que, je le constatai alors, elle était électrique.

– Ah ben merde ! m’exclamai-je derechef, pas trop fort cependant, pour ne pas réveiller ma femme. Il a volé la pouzzolane ! Hé ?!

Je me serais bien penché pour regarder aux étages du dessus et du dessous si d’autres habitants que moi avaient été témoins de ce forfait, mais là encore mes 70 ans m’imposaient quelque prudence : incliner la tête dans le vide ou la tourner vers le ciel, c’était la nausée assurée. Je restai donc seul avec mon constat, que je partageai tout de même le lendemain avec mon épouse, avec M. et Mme Gonfaron du 3e, Mme Alibot, du 1er, et notre ami Alain Patriat que je rencontrai à la boulangerie. C’est ce dernier qui me suggéra quelque chose :

– Tu devrais écrire au maire. Parce que ce n’est pas la première fois que ça arrive. Il semble bien qu’il y ait dans notre commune un voleur de pouzzolane, et ils ne savent pas quoi faire, si ce n’est supprimer ces bacs, qui sont pourtant bien pratiques.

– Il ne faudrait pas plutôt aller trouver les flics ? 

– L’un n’empêche pas l’autre.

Je fis et l’un et l’autre. Aux flics, je décrivis au plus juste ce que j’avais vu et à quelle heure, notamment le physique du voleur et les caractéristiques de la voiture dont je n’avais malheureusement pas reconnu la marque. Je ne pus pas porter plainte cependant.

– Vous n’êtes pas victime de l’infraction, me dit le lieutenant qui me reçut ; elle ne vous a pas porté préjudice.

– D’une certaine manière, si, argumentai-je. Ce bac de pouzzolane est un bien public qui a été retiré aux habitants de la commune, dont je fais partie.

– Ça ne suffit pas. Il faudrait que vous soyez plusieurs à vous manifester. Si vous en avez le courage, essayez de mobiliser autour de vous. Ça nous arrangerait, on pourrait agir, car ce n’est pas la première fois qu’on nous signale ce problème.

Nous nous contentâmes donc d’une « main courante », autrement dit d’un signalement qui n’entrainerait pas de poursuites.

En rentrant du commissariat, je m’installai sur la table de la salle à manger avec un stylo et un bloc de papier. Mais j’appelai ma femme :

– Écris, toi, tu sauras mieux. 

– Tu me dictes, alors.

Laborieusement, nous parvînmes à tourner une missive à Monsieur le Maire, que j’allai déposer en mairie le lendemain. J’en profitai pour effectuer un tour de quelques quartiers de la commune, dont le mien, recherchant devant les maisons à la fois une voiture avec une remorque, ou une remorque seule, et des parterres de pouzzolane. Cela ne me donnerait pas la garantie d’identifier le voleur, mais peut-être quelques indications susceptibles d’être communiquées aux autorités.

En parcourant les rues de notre banlieue petite bourgeoise, je me rendis compte que la pouzzolane n’était plus si courante que ça dans les jardins. J’aperçus toutefois quatre allées aux reliefs rouges et noirs caractéristiques, trois rocailles agrémentées de petites terrasses sur lesquelles une plante racinait dans les scories volcaniques de petit diamètre, et quelques bordures auxquelles le basalte carminé apportait une couleur plus ou moins belle selon l’entretien et la densité. Le voleur de bacs était-il un de ces propriétaires ? Je ne pus établir de lien entre la présence de pouzzolane, une voiture et une remorque semblables à celles que j’avais vues. J’avais même un doute sur la couleur de la voiture. Grise, me semblait-il. Mais la nuit, n’est-ce pas…

En revanche, je ne vis pas un seul bac sur les trottoirs. Le voleur avait-il fait une razzia ? C’était probable, vu la remorque. Ce qui, si j’étais flic, me laisserait penser qu’il habitait une ville voisine et non pas notre commune. 

Trois jours après, je lus dans La Montagne (je fais partie des derniers Mohicans abonnés de la presse quotidienne régionale) : « La mairie de Sanlouis communique. Le vol de pouzzolane a atteint des proportions inégalées dans la nuit du dimanche 4 au lundi 5 février, puisque ce sont pas moins de 12 bacs et leur contenu qui ont été dérobés cette nuit-là. Jusqu’à ce jour, nous avions fermé les yeux sur les actes d’incivilité qui conduisent certains individus à prélever pour leur compte personnel une matière destinée à tous, notamment aux personnes les plus fragiles afin qu’elles ne glissent pas sur les trottoirs. Les disparitions de cette nuit, d’une ampleur inégalée, nous poussent à porter plainte, contre X pour l’instant, pour que l’auteur de ce forfait soit arrêté et condamné selon la loi. Nous rappelons que, en vertu de l’article 311-3 du Code Pénal, le vol peut être puni de 45 000 € d’amende et 3 ans d’emprisonnement. La peine est applicable même si l’auteur restitue ce qu’il a volé ou s’il n’est pas parvenu à dérober ce qu’il souhaitait. Dorénavant, les agents municipaux seront les seuls autorisés à utiliser le contenu des bacs de pouzzolane, dont ils surveilleront régulièrement les niveaux. Toute suspicion de vol fera l’objet d’investigations poussées. Le respect et la solidarité sont des valeurs que nous portons au nom des habitants de Sanlouis ; nous ne laisserons pas quelques individus malhonnêtes remettre en cause le bien-être dans notre commune ».

Le lundi suivant, je reçus la réponse de la mairie à ma lettre : « Cher Monsieur, Nous vous remercions vivement de nous avoir alertés sur ce que vous avez observé en haut de l’avenue du Stade au cours de la nuit du 4 au 5 février. Votre témoignage va nous aider, en lien avec les polices nationale et municipale qui sont mobilisées, à agir afin que ce type de comportement soit puni comme il le mérite et ne se reproduise plus. Vous avez peut-être vu notre communiqué dans la presse et sur les réseaux sociaux pour responsabiliser la population. Nous évoquerons de plus cette question lors de la séance du Conseil municipal du jeudi 15 février à 18 heures, à laquelle vous êtes le bienvenu, comme tous les habitants de Sanlouis. En vous remerciant de nouveau, je vous prie de croire, Cher Monsieur, à l’assurance de mon entier dévouement ». Et c’était signé Jacques Mortau, maire de Sanlouis, vice-président du Conseil Départemental du Puy-de-Dôme.

– Eh bien… soupira ma femme après notre lecture, on dirait que le maire t’a entendu.

– Oui, mais… Ce ne sont que des mots. Tu sais comme ils sont…

– Écoute. Attendons de voir.

Je décidai de me rendre au Conseil municipal, puisque j’y étais invité (et même si les séances sont ouvertes à tous). Ce serait peut-être l’occasion de discuter un peu avec le maire, que je ne connaissais pas personnellement. J’avais eu l’occasion de le côtoyer cependant, d’abord quand il avait réuni successivement les habitants des différents quartiers pour demander de la patience alors que les tranchées pour la fibre et l’assainissement perturbaient la circulation et créaient d’inextricables embouteillages. J’avais ensuite été le voir quand il avait fallu se battre pour obtenir l’autorisation d’ouverture d’une nouvelle pharmacie et que la préfecture ou je ne sais qui se faisait tirer l’oreille. Et son prédécesseur m’avait reçu quand j’avais sollicité un rendez-vous, après que le service état-civil n’avait pas fait suivre mon dossier correctement pour le renouvellement de ma carte d’identité. 

Et oui, quand on est vieux, on n’a plus l’énergie, plus la beauté, plus l’autorité (parce que le respect a disparu), mais on a du temps, un peu d’argent et une bonne connaissance de la nature humaine. Ce qui peut faire de nous des êtres redoutables, bien des fonctionnaires vous le diront, car certains de mes congénères n’ont de cesse de traquer le moindre dysfonctionnement au sein de la machine publique. À leur décharge, on peut constater qu’ils ne sont pas les seuls et que le pinaillage est devenu un mal national ; l’oisiveté étant la mère de tous les vices, les deux tiers des Français s’insurgent contre la moindre peccadille, le plus souvent planqués dans des réseaux sociaux ou dans des manifestations, hurlant à la moindre contrariété, comme si tout pouvait être parfait, réussi, comme si l’aléa n’existait pas, et comme si l’intérêt général pouvait être la somme des intérêts particuliers sans que chacun renonce à quoi que ce soit dans sa quête maladive du toujours plus. Moi, je reste calme, je ne demande rien d’autre que chacun fasse son travail et qu’on ne laisse pas les choses se dégrader ; ça ne me semble pas insurmontable.

Quand j’arrivai dans la salle du conseil, les élus étaient déjà en place, et derrière eux les administratifs, à savoir le directeur général des services, le directeur de cabinet, le directeur général des services techniques… Ça faisait beaucoup de responsables, d’autant qu’on avait paraît-il (c’est le bulletin municipal qui nous l’avait expliqué) regroupé les services en pôles et recrutés de nouveaux directeurs ; tel était, du moins le croyait-on, le prix à payer pour la fameuse « reconnaissance » dont chacun.e se sentait en manque… La salle était sombre malgré les lustres imposants qui pendaient du plafond trop haut, car elle n’était percée que de deux fenêtres. Les épaisses tentures et les tableaux classiques aux cadres énormes alourdissaient encore l’atmosphère.

Je m’installai sur une chaise d’un des trois rangs de dix qui s’élevaient en fond de salle pour le public. Une dizaine de concitoyens se tenaient là, tous âgés je dois le dire. Je les saluai d’un signe de tête, j’avais déjà vu certains. Au bas de notre petite tribune, se trouvaient quelques tables pour la presse, occupées pour l’heure par quatre personnes qui chahutaient ensemble : les journalistes ou correspondants de La Montagne, Le Semeur hebdo, France 3 et France Bleue, tous biberonnés aux fonds publics et en situation monopolistique. 

Le maire ouvrit la séance en soumettant le procès-verbal de la réunion précédente à l’approbation de l’assemblée, puis en rappelant les décisions qu’il avait prises en vertu de la délégation de pouvoir que lui accordait le conseil municipal pour certaines mesures de gestion courante. Le DGS, le DGA, le DST, le dircab et une secrétaire juste derrière lui se tenaient aux aguets, tendaient et récupéraient des feuilles à intervalles irréguliers. J’avais souvent remarqué ça chez les élus qui prenaient la grosse tête (c’est peut-être un pléonasme) : en quelques années, ils devenaient incapables de faire la moindre chose tout seul. Je me demandais même si on ne les assistait pas quand ils allaient pisser. Il fallait qu’ils montrent qu’ils détenaient le pouvoir ; et comme le personnel avait du temps…

L’examen des délibérations s’enchaîna. Un rapporteur présentait la délib – généralement l’adjoint.e concerné.e –, le maire ensuite mettait son grain de sel, et demandait s’il y avait des questions ou des objections. Dans notre commune de 19 000 habitants, il y a 33 conseillers municipaux, c’est la règle. Parmi ces 33, 22 appartenaient à la majorité centre-droit, 5 au Rassemblement National, 5 à la gauche, et 1 se qualifiait d’« écologiste dissident » (De quoi ?… Dissident). Les conseillers du Rassemblement National – 3 hommes et 2 femmes – s’exprimaient sur chaque point à l’ordre du jour, en lisant une intervention qu’ils avaient préparée. Ce n’était pas toujours négatif. Les gauchistes eux ne prenaient pas la parole systématiquement, mais quand ils le faisaient c’était violent et agressif. J’entendis ainsi : « C’est une honte, Monsieur le Maire ! », « Encore une libéralisation du service public, qui du coup n’en est plus un ! », « C’est de la destruction, vous êtes un fossoyeur ! », « Quelle incurie ! Le peuple vous jugera ! ». Les piques et l’échafaud n’étaient pas loin. L’écologiste, dissident, n’était là que par intermittence, je veux dire que souvent il semblait ailleurs, regardant le plafond ou lisant un dossier (qui n’avait rien à voir avec le conseil du jour), ou fermant à moitié les yeux, comme s’il entamait une séance de méditation. Les conseillers de la majorité eux ne parlaient jamais, sauf si on les y invitait. La discipline de groupe jouait à plein, les consignes avaient été données : on écoutait le rapporteur, le maire, l’opposition, puis on levait le doigt pour voter pour. Le conseil municipal, nécessaire à la démocratie locale, était avant tout une chambre d’enregistrement. Les négociations avaient lieu avant, en commissions, ou dans le bureau du maire en fin de journée, autour d’une bouteille de whisky payée par la collectivité. 

C’est en fin de séance, dans les « questions diverses », que fut abordé le vol de la pouzzolane, premier point de cette dernière partie. 

– Nous ne vous proposons pas de nouvelle délibération sur ce sujet, précisa le maire, car il n’y a pas lieu, mais je tiens à souligner l’importance, pour ne pas dire la gravité, de ce problème. 

Le directeur général des services techniques fit passer une feuille qui n’empêcha pas le maire de se tourner vers lui et de lui demander quelque chose. Après quoi il énuméra :

– En 2022, 10 mètres cube de pouzzolane avaient disparu ; en 2023, 14. Et lors de la seule nuit du 4 au 5 février 2024, ce sont 7 mètres cubes qui ont été dérobés, avec douze bacs ! 31 mètres cube, à 321 € l’unité, ça représente 10 199 €. En ajoutant 12 x 4,50 € pour les bacs, soit 54 € de plus, on arrive à un total hallucinant de 10 253 € !

En bon politicien, le maire s’interrompit quelques secondes pour laisser aux conseillers le temps de réaliser l’importance des chiffres cités. Puis il enchaîna :

– Ce ne sont pas tant les sommes, néanmoins conséquentes, mais les comportements qui me paraissent le plus problématiques. Vous rendez-vous compte, Chers collègues, de ce que cela signifie ? Que certains individus n’hésitent pas à s’approprier le bien commun. Que cela ne les embête pas de mettre leurs concitoyens en difficultés pour satisfaire leur interêt particulier. Si nous en sommes là, il y a du souci à se faire. Faudra-t-il protéger les espaces verts ?…

– C’est souvent que des fleurs et des plantes sont volées, osa préciser l’adjoint à l’urbanisme, qui voulait aller dans le sens de son maire. 

– … Faudra-t-il mettre un policier ou un gendarme devant chaque arbre, chaque panneau, chaque barrière ? 

– C’est souvent qu’on nous vole des panneaux, et des cônes, renchérit le conseiller délégué à la voirie.

– Vous voyez ! rebondit le maire en prenant l’assemblée à témoin. Des voyous, qui ne sont sans doute pas des jeunes à capuche, pillent les ressources publiques ! Sans vergogne ! Ça ne peut plus durer !

Je regardai les conseillers quand le maire les interpela : ceux de la majorité hochaient la tête de l’air le plus grave possible ; ceux du Rassemblement National souriaient en pensant « On vient de gagner 10 points à Sanlouis » ; deux des gauchistes ricanaient, heureux du chaos à venir ; l’écologiste visiblement n’écoutait pas, voire n’entendait pas, occupé qu’il était par sa commande de laine de chanvre pour l’isolation de sa maison, une passoire thermique, ce qui la foutait mal pour un écologiste, même dissident.   

– Je prendrai donc mes responsabilités, continua le maire, en vertu des pouvoirs de police qui me sont conférés, vous le savez. Mais avant, j’ai souhaité ce moment de discussion entre nous, afin que chacun des groupes politiques de notre assemblée puisse apporter sa contribution.

Le renard, pensai-je : il veut forcer chacun à s’exprimer, car d’une part il sait que chaque propos sera enregistré et répercuté dans le procès-verbal de la séance, d’autre part il sait qu’il n’y a pas de réponse à cette question. À quelle question d’ailleurs ?

– Pour lancer le débat, je vous signale les trois mesures que j’envisage de prendre. La première : nous organiserons des patrouilles certaines nuits, sans préciser lesquelles bien entendu, avec les agents des polices nationale et municipale…

– Oh là ! s’exclama un conseiller de gauche. Vous allez créer un climat de peur, et bien sûr vous n’aboutirez à aucun résultat !

– Laissez-moi finir, s’il vous plait, vous aurez la parole ensuite.  

– Je vous laisse finir, mais je ne vous laisserai pas fliquer la commune ! rétorqua le conseiller.

Les journalistes levèrent les yeux de leur smartphone et réactivèrent l’écran de leur ordinateur, comme si quelque chose d’intéressant allait enfin se passer.

– Deuxième mesure envisagée, reprit le maire : l’ouverture d’une plateforme de lutte contre les incivilités, que nous appellerons « Sanlouis sécurité », sur laquelle chacun pourra signaler ce qu’il a constaté en termes de dégradations, vols, violences, et de tout comportement contraire à la loi. 

– Non mais ça va pas bien ?! s’insurgea une conseillère de gauche. Vous voulez encourager la délation ?! La dénonciation calomnieuse ?!

– Attendez ! lança le maire en haussant la voix. Si vous ne m’interrompiez pas tout le temps, vous m’auriez entendu dire que bien entendu, tout sera vérifié et anonymisé avant d’être publié. Le service de la vie citoyenne et le service communication y veilleront et nous ferons appel à une société spécialisée en ce domaine pour la mise en œuvre technique. 

– C’est du délire !

– Une honte !

– Oh, la ferme ! leur lança un adjoint.

Je me demandai si j’avais bien entendu. Et en voyant les quelques autres citoyens spectateurs à côté de moi gigoter sur leur chaise, je me dis qu’eux aussi n’étaient pas très à l’aise avec cette idée de plateforme où chacun pourrait venir raconter ce que bon lui semblait. Pour l’expression des instincts les plus bas, n’y avait-il pas des trucs appelés X et Facebook ? C’est pourquoi je pensai que le maire savait pertinemment que cette plateforme n’était pas acceptable, mais qu’il l’évoquait en public pour provoquer des réactions et pour prouver ensuite qu’il n’avait rien exclu a priori pour le bien-être des habitants. 

– Troisième mesure que je suggère, Chers collègues, la création, sur la base du volontariat, de brigades de nettoyage et d’entretien des quartiers, constituant une sorte de service civique visant à renforcer la responsabilisation et la citoyenneté.

– Des brigades, maintenant ! Parce qu’on a volé trois cailloux de pouzzolane ! Le pouvoir vous monte à la tête, Monsieur le Maire !

Le maire, là, ne fut pas trop mauvais, continuant sans se formaliser, façon de montrer qu’il assumait et ne redoutait pas la critique :

– Je suggèrerai ce service civique à raison de 3 heures par personne et par mois, de 7 à 77 ans, encore une fois sur la base du volontariat. Sachez qu’il y a des pays où ce travail commun pour la collectivité existe et donne de formidables résultats. 

L’écologiste paraissait voir et entendre à présent, il était entré dans le match, réalisant qu’on n’était pas si loin du social et de l’environnement, deux domaines sur lesquels il était censé avoir un avis éclairé.

– Voilà, c’est sur la table, dit le maire. Nous n’avons pas forcément de décision à prendre ce soir, mais je voudrais que chacun puisse s’exprimer sur ce sujet. Quand des biens publics sont dérobés, ce sont tous les habitants qui sont lésés, et nous devons tous nous sentir concernés.

Comme il sait entortiller les choses ! me dis-je avec un rien d’admiration. « Nous n’avons pas forcément de décision à prendre ce soir » ! Le saligot… Autrement dit, on cause pour rien, mais je veux que vous causiez : ça me dédouane et ça vous ligote.

Comme dans conseillers il n’y a pas que « seillers », ceux-ci entrèrent dans le jeu du maire avec une rapidité qui me laissa pantois.

– J’en parlerai avec mes collègues de groupe, lança le leader de la gauche municipale. Mais puisque vous ne nous laissez pas le temps de nous préparer…

– Cette question était inscrite à l’ordre du jour, coupa le maire.

– Pas vos mesures débiles, recoupa l’autre.

Là, me sembla-t-il, le maire perdit 1 point (délai trop court), voire 2 (« débiles » sonnait assez juste en la circonstance). La majorité s’offusqua, grogna, menaça, mais le gauchiste avait la parole.

– Oui, débiles, et dangereuses. Vous utilisez un problème très spécifique pour instaurer une sorte de « big brother » qui créera un climat détestable de méfiance généralisée. Quel rapport avec la pouzzolane ? Une plateforme pour dénoncer les incivilités ? Et puis quoi encore ? C’est ouvrir une boîte de Pandore qui deviendra le réceptacle de toutes les frustrations, et qui sera utilisée seulement par les esprits les plus malfaisants. Quant aux brigades soi-disant basées sur le volontariat, c’est de l’embrigadement justement ! Vous allez créer une sorte de police des mœurs et des comportements !

Le maire, qui s’attendait sans doute à cette diatribe, sourit :

– Vous me pardonnerez, Cher collègue, mais qu’un adepte du Vénézuélien Hugo Chavez, des Sandinistes du Nicaragua et du sous-commandant Marcos du Mexique, bien connus pour leur grand amour de la démocratie, nous donne des leçons en la matière de liberté ne manque pas de sel. 

– Laissez Chavez où il est.

– Nous sommes d’accord. 

– Alors dites-nous le rapport entre la pouzzolane et les mesures délirantes que vous proposez ?

– Le rapport est simple : nous ne pouvons, et ne voulons, pas fliquer la population.

– À la bonne heure !

– C’est pourquoi nous devons englober le vol de pouzzolane dans quelque chose de plus large, en quelque sorte profiter de ce problème pour responsabiliser la population et créer concrètement cette démocratie participative que chacun appelle de ses vœux. Il s’agit de sortir par le haut, et en effet de créer un climat, mais un climat d’entraide et de solidarité.

Des applaudissements crépitèrent depuis les fauteuils de la majorité, car les élus étaient soulagés de pouvoir adhérer là à ce que disait leur patron – « la démocratie participative », mais oui –, alors qu’en effet cette histoire de plateforme paraissait un peu hasardeuse (ça devait être une idée du directeur de cabinet, il prenait trop de pouvoir celui-là, il allait falloir s’en occuper). 

– La parole est au Rassemblement National, reprit le maire en dirigeant son regard vers les élus bleu marine.

Ceux-ci semblaient prêts et c’est leur cheffe de groupe, Albane De Groot, trentenaire à la blondeur et au tailleur impeccables, qui prit la parole :

– Chers collègues. Oui, nous en sommes là : nous ne sommes même plus capables d’empêcher un vol de pouzzolane. L’insécurité a tellement augmenté dans notre commune que n’importe qui peut s’en prendre aux biens publics sans craindre quoi que ce soit en termes de conséquences judiciaires ! Les vols ont augmenté de 25 % depuis 4 ans, les atteintes aux personnes de 32 % et les atteintes aux biens de 36 % ! Oui, ici, à Sanlouis, nous ne pouvons plus agir et circuler tranquillement ! Il y a des risques, dans la rue, dans les commerces, dans les transports, chez nous quand nous y sommes et quand nous n’y sommes pas !

– Vous détournez le sujet ! maugréa un adjoint qui fut entendu.

– Au contraire, reprit la jeune Albane, je le contextualise et je le mets en perspectives. La pouzzolane, il ne faut pas laisser passer bien sûr, et je suis personnellement favorable aux patrouilles de nuit envisagées, qui ne peuvent que faire du bien, car les voyous se contentent rarement des horaires de bureau.  

Les élus RN opinèrent pour montrer leur accord avec leur patronne.

– Avec votre plateforme, Monsieur le Maire, à mon avis vous vous tirez une balle dans le pied, ce qui, politiquement parlant, n’est pas pour me déplaire.

Cette phrase entraina quelques sourires, à gauche et à droite. Les élus de la majorité commencèrent à grogner, mais quand ils virent que le maire lui-même souriait, choisirent de sourire eux aussi. 

Elle est forte, pensai-je. Et elle a de la classe, ce qui est un atout supplémentaire.  

– Quant à l’idée de faire participer la population à des travaux d’intérêt général, pourquoi pas. Mais ce n’est pas le problème le plus urgent : le problème urgent est de rétablir la sécurité à Sanlouis, sécurité que vous et votre prédécesseur avez laissé se dégrader.

– Il y a une montée générale de la violence dans la société, intervint l’adjoint chargé de la vie publique, et la sécurité est plutôt meilleure ici que dans les alentours. Vous n’auriez pas fait mieux que nous.

– C’est faux, Monsieur, et vous le savez bien. Voulez-vous que je vous rappelle nos propositions sur les caméras de surveillance, l’armement des policiers municipaux, les actions du Conseil de Prévention de la Délinquance ?

– Ça ne changerait rien.

– Comment, ça ne changerait rien ? C’est trop facile de récuser a priori une idée et de se résigner à ce qui est ! C’est une des grosses différences entre vous et nous : vous êtes résignés, nous nous sommes volontaires. Courageux et combatifs.

– Ça va, les chevilles ? lança un jeune conseiller.

– Ça va répondit Agathe, elles sont pas mal. Mais ne t’avise pas de les toucher !  

Ce sont des rires qui s’élevèrent cette fois, tous bords confondus. Même les fossiles que nous étions, assis sur nos chaises pour le public, ne pouvions que reconnaître le talent de cette oratrice, qui en plus avaient de jolies chevilles.  

– Merci, Mme de Groot, dit le maire en rallumant son micro. Est-ce que Monsieur Vintesour souhaite intervenir. 

L’élue nationaliste resta debout un instant, hésita à dire qu’elle n’avait pas fini, mais comprit que finalement ce n’était pas plus mal qu’on la fasse terminer sur la bonne image qu’elle avait donné d’elle.

L’écologiste dissident alluma son micro et se redressa. 

– Oui. Merci, euh, Monsieur… le Maire. Je… Bon, pour la pouzzolane, on ne va pas en faire une maladie. Après tout le voleur l’a peut-être prise précisément pour en faire bénéficier d’autres personnes…

– Ah ah ! s’esclaffèrent plusieurs conseillers de la majorité. 

– Bienvenue chez les Bisounours ! lança un nationaliste. 

– On ne sait pas, reprit l’écologiste. Pourquoi toujours voir le mal ? Cette pouzzolane servira bien à quelque chose. Et puis elle ne manque pas, chez nous. C’est pourquoi les chiffres que vous avec donnés, Monsieur le Maire, sont exorbitants. Plus de 300 € le mètre cube ! Ici, au cœur des volcans d’Auvergne. C’est une hérésie.

Le maire se tourna vers le Directeur des services techniques, qui sentit instantanément un filet de sueur dégouliner le long de son échine. 

– Les volontaires du service civique, je suis tout à fait pour, poursuivit le vert. Emmenez-les au Puy de la Vache une fois par trimestre, et si chacun ramène quelques kilos de pouzzolane, nous n’en manquerons plus. 

En ce qui concerne la démocratie participative, oui, bien sûr qu’il faut la promouvoir si nous voulons ramener à la vie publique celles et ceux qui s’en sont détournés. Une plateforme d’échanges peut être un moyen parmi d’autres, à condition qu’elle n’encourage pas la délation, ce qui sera inexorablement le cas si vous la présentez comme vous l'avez fait ce soir. Il faut au contraire qu’elle empêche l’anonymat, afin de responsabiliser, et de valoriser, les uns et les autres. Quant aux rondes policières nocturnes, avec des policiers plus ou moins cachés si je comprends bien, c’est tellement absurde… Ce serait contre-productif, car cela ne pénaliserait que les citoyens honnêtes.

Tortueux, long au démarrage, mais pas si bête l’écolo, pensai-je. Il voit les choses d’une autre façon. C’est alors qu’une évidence m’apparut : chacun des quatre groupes de ce conseil municipal, malgré ses faiblesses de forme et de fond, montrait une manière de considérer la société, et chacune de ces visions avait une certaine légitimité. Cela me déstabilisait, car j’ai toujours pensé que tout ne se vaut pas, qu’il faut faire des choix et que l’on ne peut pas toujours ménager la chèvre et le choux, dire tout et son contraire. Là cependant, je trouvai intéressant et finalement rassurant que ces avis et ces personnalités si différentes puissent s’exprimer sur un sujet concret. C’est quand même beau, la démocratie, pensai-je. Et je me trouvai ridicule en sentant les larmes venir à mes yeux.

Le maire remercia chacun et s’engagea à réfléchir à ce qui avait été dit avant de prendre toute mesure novatrice. Les autres questions diverses donnèrent lieu à d’autres échanges plus rapides, et la séance fut levée à 20 h 30. J’aurais bien été saluer le maire, mais les journalistes l’accaparèrent pour une interview. Je discutai 10 minutes avec un couple sympathique, puis je quittai l’hôtel de ville pour rentrer chez moi. Ici ou là, des graviers de pouzzolane craquèrent sous mes pas.

––––––––––

Deux mois et demi après cette séance… il ne s’était rien passé. Si ce n’est que les  agents municipaux avaient retiré les bacs de pouzzolane non volés des trottoirs où ils demeuraient le 15 avril, alors qu’auparavant ils restaient dehors été comme hiver. 

Le 18 avril à 10 h 45, je sortais du cabinet dentaire où je me faisais suivre (après quelques mésaventures douloureuses à Sanlouis, j’avais trouvé un praticien à peu près humain dans une commune voisine). Je remontai une large avenue peuplée de belles maisons quand mon regard fut attiré par une voiture et une remorque, parce qu’elles me rappelèrent instantanément celles que j’avais vues la fameuse nuit du vol de la pouzzolane. Je ralentis mon pas et observai le jardin : la quantité de petites pierres rouges présentes devant la maison me frappa immédiatement.

Bon sang ! pensai-je. Serait-ce le domicile du voleur ? Les pensées se bousculaient dans ma tête. Arrivé à mon véhicule, je retournai sur mes pas, comme si j’avais oublié quelque chose chez le dentiste. À hauteur de la voiture et de la remorque, j’enregistrai mentalement la marque et la couleur – un Renault Kangoo gris –, ainsi que la plaque d’immatriculation – GH-342-SP – et le numéro de la maison dans l’avenue Léon Blum – 27. J’aperçus la boîte aux lettres, sans pouvoir distinguer de nom, et sans oser m’approcher pour regarder mieux. Mais j’avais suffisamment d’informations. Je rebroussai chemin en prenant la première rue à gauche puis à gauche et encore à gauche.

Après, tout alla plutôt vite. D’instinct, c’est à la mairie de Sanlouis que je me dirigeai. Je demandai à voir le maire. On me répondit qu’il ne recevait pas sans rendez-vous ; je pouvais déposer une…

– Dites-lui que j’ai retrouvé le voleur de pouzzolane. Et qu’il faut intervenir tout de suite si on ne veut pas qu’il s’envole.

Je ne sais pas ce qui motivait ce sentiment d’urgence. Je me prenais pour un flic, un détective, chargé d’une recherche fondamentale ! Quand je vous disais que, nous les vieux, pouvons êtres redoutables. 

Une des agents d’accueil me dit « Attendez », puis s’éclipsa chez le directeur de cabinet, du moins sus-je que c’était lui quand elle revint 5 minutes plus tard pour me conduire jusqu’à son bureau. J’expliquai au cravaté ce que j’avais vu, en rappelant que j’avais écrit au maire pour lui signaler le vol que j’avais constaté début février.

– Le maire ne sera pas là avant ce soir. Mais nous devons nous téléphoner à midi. Je lui ferai part de votre découverte. Et s’il est d’accord, nous contacterons le commissaire dès le début d’après-midi pour qu’il investigue chez cet amateur de pouzzolane. 

– Pourrez-vous me tenir au courant s’il vous plait ?

– C’est la moindre des choses. Vous nous aidez à identifier puis à résoudre un problème, le moins que nous puissions faire est de vous tenir au courant. Laissez-moi votre numéro de téléphone.

Je ne sais si l’efficacité vint du dircab, du maire ou du commissaire. Toujours est-il que dès 20 h 17 ce même jour, le directeur de cabinet tint sa double promesse, investiguer, me prévenir :

– Monsieur Biraton ? Germain Delpierre. Nous avons interpelé votre homme. Il est au commissariat où il va passer la nuit, histoire de réfléchir un peu à ses actes. Savez-vous comment nous avons pu le confondre ? Il avait gardé les bacs, on les a tous retrouvés dans son garage !

– Ça alors… Et, il a dit quelque chose ? 

– Il a tenté de se justifier en arguant que ces bacs ne servaient à rien, et que la pouzzolane pourrissait d’une année sur l’autre. Comme si la pouzzolane pouvait pourrir ! Bref, à l’écouter, en volant, il nous rendait service.

– Eh bien…

– Vous ne devinerez pas la profession du type ? Prof ! Dans un lycée de Clermont. 

– Bel exemple pour la jeunesse.

– N’est-ce pas ? 

– Et qu’est-ce qu’il risque ?

– Oh, il n’ira pas en prison pour ça. Mais une belle amende et quelques heures de travaux d’intérêt général paraissent vraisemblables. 

––––––––––

La prédiction du dircab s’avéra juste, puisque 7 mois plus tard, le 3 novembre exactement, alors qu’au petit matin, encore en pyjama, je regardai par la fenêtre du salon pour avoir une idée du temps à venir pour la journée, j’aperçus deux hommes en haut de l’avenue qui posaient un bac puis le remplissaient de Pouzzolane. L’un des deux était sans conteste un agent municipal, l’autre avait l’air moins bien équipé pour ce travail, pour lequel il ne montrait guère de zèle. Et il était barbu, ce qui m’aida à le reconnaître. 

– C’est lui ! m’exclamai-je tout fort.

– Qui ? demanda ma femme qui préparait le café.

– Le voleur. Le prof ! Ils lui font remettre les bacs de la pouzzolane.

– Oh ?

Je ne sais pas pourquoi, je levai le bras, dans la mesure de mes moyens. À cet instant, le type me fixa, tandis que l’agent continuait à pelleter. 

– Il y a une justice, murmurai-je. Puisse cette petite expérience vous éduquer un peu, Monsieur le Professeur.

Me vit-il ? Réalisa-t-il à cet instant que c’est moi qui l’avais vu, puis retrouvé ? Allait-il monter me casser la figure ? Si j’avais été moins vieux, peut-être. 

L’agent municipal lui mit un coup de coude, et il se mit à pelleter.



2 février 2024

Digression sur les culs

 (environ 3 minutes de lecture)

Je m’excuse, mais j’aime les culs. C’est ridicule, et je culpabilise, un peu. Les culs m’obsèdent, m’acculent, occultent tout le reste. Ils m’ont convaincu.

Quand je dis cul, c’est tous les culs. Aucun n’est exclu. Tous ont leur place dans mon fascicule : les culs bénis et les curés, les cubas et les culots, les Q.I. et l’écuelle. Les cutanés comme les culs-terreux, les cuillères autant que les cuvettes.

J’aime les culbutes, les culottes, les cuvées. Moins les culs de poule, les culs de jatte, les cutis et les tape-culs. Parfois, je recule dans un cul-de-sac, et je circule intranquille dans des culs-de-basse-fosse. C’est au-dessus des cumulus, loin de la circulation, que je me sens sécurisé.

Un peu cucul, l’amateur de cul rit. D’autant plus avec un cubi à portée. Mais quand on est cupide, les culasses, et alors les accus sont plats. C’est cruel. Quoi qu’il en soit, les culs hissent. Et si les culs hissent tôt, ils culminent.

Plus bas, vous avez le cure-dents, les ventricules, le cumin, le cure-ongles. Ainsi que, oserai-je le dire, le cure-pipe. Attention quand même : le document. Et il n’y a pas loin du pied au cul.

Le cul est culturel, bien sûr. Mais avant, le cul est naturel : le porc cul noir et l’oiseau cul blanc, le cul bique et le cui-cui, le cuissard et le cubitus, tous sont enfants de Dieu. Vous comprenez pourquoi je voue un culte aux culs ?

J’en ai vu des culs, j’en ai cuisiné des Cunégonde à Cucugnan ! J’ai certes tendance au cumul, voire à l’accumulation. Pourtant, pas un n’est pareil : chaque unité a son opercule, son réticule, sa tubercule. Son vécu, quoi.

Sans doute suis-je un rien concupiscent. Mais suis-je le seul touché par Cupidon ? Le seul qui se prend pour Hercule ? Si vous croyez en ma culpabilité, accusez-moi et injectez-moi le curare. Si vous me disculpez,  récusez les juges et serrez-moi l’auriculaire. 

Arrière-train, fondement, fion, popotin… Le cul a diverses occurrences. Il y a le socio-cul, le cultivé, le cul-serré, l’occulte, le cubain… Le cunéiforme et le cul né informe. Tous craignent le cuteur, mais se livrent à l’acupuncteur. 

Je les vois mal maintenant, les culs, ils sont obscurs, je suis presbyte. C’est pourquoi l’oculiste m’inculque le mucus nécessaire. Ça coûte pas mal d’écus, mais ils le valent bien. Les culs devraient être remboursés par la Sécu.

Le curiste l’est, d’ailleurs. Et la muscu pourrait l’être. On sait les bienfaits du curcuma, et du curry, je l’ai dit. J’ajoute le curaçao ; avec des cacahuètes, c’est succulent.

Je donnerais toutes les sculptures pour un seul cul, et jamais ne m’avouerai vaincu. C’est incurable. Qu’importe si l’on me fait cocu : comme dit le boulanger de Montcuq, si l’on récupère nos femmes, c’est que les culs y sont.

Je conclus ce texte sans cuistrerie, avant que vos cuivres m’empêchent de poursuivre. Ami.e.s des culs et des cultures du monde, merci. J’ai customisé mes phrases pour tenter de vous plaire, j’ai vers le bas déplacé le curseur, mais je le jure : je ne suis pas sous curatelle. Les culs font simplement partie de mon curriculum.

 



26 janvier 2024

Variation sur les cons

 

(environ 3 minutes de lecture)

Quand il vous surprend par-derrière ou qu’il se met devant vous, le con sidère.

Et quand, alors que ce devrait être l’inverse, c’est lui qui rit de vous, le con vexe.

L’animateur télé en est la quintessence, et l’animateur radio le complice.

Sûr de lui et désagréable, riche d’argent pauvre de cœur, le con figure.

En France, le con prime. Et malheureusement, le con tient.

Et pourquoi le con plaît ? Parce que l’on con pâtit.

 

Cyril, Jean-Luc, Donald, il y a tant de cons solides.

Rien ne sert de mener le combat, on ne peut les convaincre.

Sans jugeote et sans souci, égoïste et arrogant, le con cerne.

Mais au moins, est-ce que le con sert ?

Pas sûr. Car il n’est pas dans sa nature que le con serve.

Il ne doute pas. Jamais le con s’tate. Quel con c’type !

 

Équitablement réparti dans toutes les couches de la société, le con pose.

Sur une famille, il peut se concentrer ; c’est le consanguin.

La journée, le con somme. Et la nuit, le con dort. Quand le con pète, le con sent.

Comme tout le monde, le con chie. Et le week-end, le con bine.

Quand sa conne remue des fesses, comme le chien le con vient.

Et quand il en sent le besoin, il lève la patte et alors le con pisse.

 

Il se peut que le con prie. Plus souvent pourtant, le con trie.

Plus souvent encore, le con jure. Mais jamais ne se confesse.

« Ah non, dit-il quand on le convie, je ne veux pas être contraint ! »

Alors, de sa démarche de compère, de son con pas le con sort.

Il roule des yeux et des épaules, confisque, compresse et compulse,

Et s’en va vers le convoi auquel il contribue de son concours.

 

Le con peut agir seul, c’est le consul, ou en groupe, c’est le concile.

Quand il contemple, le con teste. Et quand ils construisent, les cons signent.

Quand les cons volent, c’est en concorde. Quand les cons dansent, ils condamnent.

Convecteurs ou contraires, consonnes ou consoles,

Les conformes se confient aux oreilles des connasses

Qui confortent ces connards sans autre conséquence.

 

Il y a les petits cons, ce sont les cons courts, 

Et les gros cons, ce sont les cons forts, voire les cons fortés.

Il y a les sales cons, en caleçons, qui ne sont rien en comparaison

Des cons nus concomitants de nos compartiments.

On peut aimer un con, oui, le con pote, le compagnon, ou le confident.

Il faut rester concentré cependant, car souvent le con bat et continue.

 

Y a-t-il une attitude face aux cons et savons-nous en quoi elle consiste ?

Pas facile de donner un conseil, car tout dépend du contexte.

Confit, conforme, content, reconnu, le con sacre.

Alors si vers nous les conjoints, confédérés ou confidents convergent

Restons confiants et appliquons la consigne car, quoi qu’on pense :

Il faut que le con passe ou bien que le con casse.

 

 

Y a-t-il une attitude face aux cons et savons-nous en quoi elle consiste ?

Pas facile de donner un conseil, car tout dépend du contexte.

Compact, conforme, connu et reconnu, le con sacre.

Alors si vers nous les conjoints, confédérés ou confidents convergent

Restons confiants et appliquons la consigne car, quoi qu’on pense :

Il faut que le con passe ou bien que le con casse.

 

Morale :

Reconnaissons quand même, confrères, consœurs, nous qui sommes concitoyens,

Que loin d’être des connétables, nous sommes nous aussi parfois des cons notoires. Eh oui.

Sans la moindre convocation, nous conversons de manière convenue.

Comme disait Descartes, qui n’était pas un con, il s’agit de se connaître soi-même.

Sans souci des connotations et des remarques du genre « ta race, con ! »,

Dans les confins de nos contrées ou de nos conurbations, tâchons d’être concrets si ce n’est compétents. 



19 janvier 2024

Service non compris

 

 

 (environ 10 minutes de lecture)

Lorsque j’étais en déplacement et que je devais dormir à l’hôtel, je dînais le plus souvent d’un poisson garni et d’un verre de vin blanc dans une brasserie. Quand l’hôtel possédait son propre restaurant, je dînais là, d’une part parce que j’avais réservé en demi-pension, d’autre part parce que l’expérience m’avait appris qu’on désobligeait les tauliers si dès le premier soir on dédaignait leur établissement.

Ce soir-là, j’étais à Montluçon, département de l’Allier. Vous connaissez Montluçon ? C’est moins ridicule qu’on pourrait l’imaginer. Les rives du Cher ont de la tenue et le Château des Ducs de Bourbon en plein centre a fière allure. Ajoutez à cela quelques enfilades de maisons médiévales, des artères commerçantes aux larges trottoirs et aux boutiques acceptables (volonté d’imiter la célèbre sœur départementale, Vichy ?), une avenue majestueuse avec des contrallées respectables ; la cité se maintient et l’on doit pouvoir y vivre bien. Autrement dit, si un jour l’amour ou le travail m’amène à Montluçon, je pourrai pourquoi pas choisir de me stabiliser là.

À l’issue d’un dîner dans un restaurant non loin de l’hôtel, qui n’en possédait pas, alors que je me dirigeais vers la caisse en sortant ma carte Visa, la cheffe de salle – on dit désormais « manager » –, me posa la question rituelle :

– Tout s’est bien passé ?

Une question rituelle est une question pour laquelle une seule réponse est possible. La réponse positive est une obligation que les restaurateurs, et tant d’autres prestataires, exigent désormais de leurs clients. Il faut payer, mais aussi répondre aux questionnaires, oraux ou écrits. Ne pas y répondre ou y répondre mal, c’est être sûr de déplaire au questionneur, qui vous le fera sentir. Voilà pourquoi nous sommes tous lâches face à cette inquisition. 

Pourtant, ce mardi de novembre dans cette brasserie de Montluçon, de belle apparence, la prestation avait été si minable et si méprisante que je me sentis incapable de l’hypocrisie attendue.  

– Disons qu’il y a eu du bon et du moins bon.

C’était gentil, non ? Pourtant la maîtresse du lieu se crispa instantanément. Ce n’était pas la réponse attendue. Son sourire déjà faux devint une grimace et ses yeux passèrent instantanément de l’hypocrisie au mépris. 

Tout en entrant les chiffres de l’addition sur l’écran du terminal carte bleue – on encaisse d’abord, on discute après –, elle grinça :

– C’est-à-dire ?

Si j’avais pris la peine de ne pas donner la bonne réponse à la question rituelle – qui aurait été « Oui », ou « Très bien », voire « Parfait » –, c’est parce que le décalage était énorme entre la qualité revendiquée et la réalité constatée, que j’avais été maltraité, et que je souhaitais le lui faire remarquer.

Elle tourna la machine vers moi pour que j’insère ma carte, ou simplement pour que je la pose sur l’icône adéquate, ce qui était suffisant pour être débité, le coût de ce mauvais repas n’atteignant pas, encore heureux, les 50 €. Je payai et demandai le ticket (obtenir au moins ce bout de papier me paraissait une précaution minimale, alors que n’importe quel commerçant mal intentionné pouvait vous soutirer n’importe quelle somme quand votre carte avait rencontré son lecteur ; mais à l’heure de l’écologisme absurde, il fallait réclamer cette preuve du montant débité, du moment du débit et de l’établissement où il avait eu lieu).

J’avais payé, elle était rassurée, nous pouvions causer. D’autant qu’il n’y avait pas grand-monde et qu’il n’était pas tard.

– Eh bien pour commencer, repris-je, quand je suis arrivé, le bonjour du serveur fut pour le moins discret… Ceci étant, je reconnais que j’entends moins bien qu’avant. C’est pourquoi un sourire m’aurait convenu.

– Je serais très étonnée qu’il ne vous ait pas dit bonjour.

– Je l’ai été, moi aussi, étonné. Bref. Ensuite, comme il m’intimait de m’installer sur cette petite table dans le passage et près du courant d’air de l’entrée (je montrai la table en question), alors qu’il y avait quinze autres meilleures possibilités, j’ai demandé si je pouvais m’installer plutôt là, vous voyez, dans l’angle à droite.

– Il a accepté, puisque vous avez dîné là.

– Absolument. Mais de mauvaise grâce.

– Vous interprétez, là…

– Un grimace, ça se voit. Et l’attente, ça se mesure.

– Vous voulez dire ?

– Je veux dire qu’entre le moment où il m’a apporté le menu, sans me demander si je désirais boire quelque chose, juste après que je me sois assis, et le moment où il est enfin venu prendre la commande, il s’est passé pas moins de 19 minutes.

– Vous avez chronométré ?

– Oui. Parce que je pressentais que ça allait arriver.

Je sentis bien qu’elle aurait souhaité une preuve. Mais j’aurais pu sortir le chronomètre de mon iPhone, ça n’aurait pas suffi à la convaincre. Je continuai :

– Alors qu’il n’y avait que 7 clients et qu’il y a apparemment une deuxième serveuse…

– Non, elle travaille en cuisine.

– Souvent en dehors de la cuisine, alors. 

C’est à partir de ce moment-là, je crois, que son mépris évolua en haine. Car ce que je lui disais, et je n’avais pas fini, remettait en cause l’organisation du restaurant, dont elle était responsable. Elle n’était pas la patronne, cela se voyait, mais une sorte de directrice chargée de faire tourner la boutique. Je menaçais donc directement son statut.

Bien peu de gens savent accepter le dévoilement des faits qui les contrarient, même quand ils sont exposés de manière calme et qu’ils sont incontestables. Ça ne parait pourtant pas difficile et cela peut être positif : on s’excuse auprès du client qui repart réconforté, donc reviendra peut-être, et on rectifie en interne ce qui doit l’être pour améliorer la prestation. Mais l’orgueil touchant bien davantage d’individus que l’humilité, et la bêtise bien davantage que l’intelligence, cela se passe rarement ainsi. 

La pimbêche dégagea ses fesses du tabouret sur laquelle elle en avait posé une, tira sur son chemisier soyeux, trépigna des talons et tapa frénétiquement sur le clavier de son ordinateur, comme si la solution était à l’intérieur. Ses lèvres sans chair, ses pommettes rougeoyantes et sa coupe trop carrée accentuaient la dureté de son visage, ou le mettaient en harmonie avec ses pensées à mon égard. 

– Écoutez, si notre organisation ne vous a pas plu, j’en suis désolée. Nous faisons de notre mieux et nos clients sont plutôt satisfaits.

L’imbécile. Non seulement, elle n’acceptait pas mes propos, mais en plus elle m’excluait de ses « clients ». Sans revenir sur les faits, elle aurait pu, au moins, montrer qu’elle était prête à écouter, avec une formule du genre : « Il y a autre chose ? ». Mais non. C’était trop demander.  

J’utilisai donc moi-même les mots qu’elle aurait dû utiliser :

– Il y a autre chose.

Elle leva les yeux de son écran sur lequel elle les avait rabattus. Elle me regarda comme si tout ce que vous avions dit avant n’avait pas existé :

– Oui ?

– Le verre de vin.

– Qu’est-ce qu’il a ? Il n’était pas frais ?

– Pas assez, en effet. Et c’était un mauvais Chardonnay. Mais comme je n’avais demandé qu’un blanc sec sans préciser, au temps pour moi. Le problème, c’est qu’il ne devait pas contenir plus de 8 centilitres, au lieu des 12 annoncés sur votre carte.

– Vous avez mesuré, là aussi ?

– Non. Mais c’était visible.

– Pourquoi ne l’avez-vous pas dit au serveur ?

– Parce que si je l’avais fait, vu son comportement jusque-là, il aurait remporté le verre, ajouté quelques gouttes et craché dedans.  

Elle me regarda, horrifiée, comme si c’était moi qui avait craché. En même temps, elle était rassurée : non seulement j’étais un emmerdeur, mais en plus j’étais un malade. D’ailleurs elle ne put s’empêcher :

– Vous n’êtes pas un peu parano, non ?

Son « no non » me fit sourire. Pas elle.

– Croyez-moi, repris-je. Quand vous faites remarquer ses fautes à un mauvais, il se venge.

J’aurais pu lui démontrer qu’elle illustrait bien mon constat, mais elle n’aurait pas compris.

On entendait des rires qui venaient de la cuisine, et les clients dans la salle semblaient abandonnés à leur sort. La veille, pour ma première soirée à Montluçon j’avais été dîné au « Bureau », à 50 mètres : c’était bon, bien organisé, mais tellement rempli et bruyant que j’avais choisi cet établissement plus modeste pour ce soir. Quel contraste !

– Et puis il y a eu la choucroute. 

– La choucroute ?

– Oui, d’habitude je prends un poisson. Mais ce soir, je me suis laissé tenter par la choucroute.

– Et alors ? Il n’y en avait pas assez ?

– Au contraire. Il est vrai que je mange comme un moineau.

– Épargnez-moi votre vie, s’il vous plait. Donc ?

Elle avait détaché une boucle d’oreille et semblait avoir des difficultés à la remettre. J’ai cru qu’elle allait me la lancer à la figure.  

– Donc la choucroute n’était pas assez chaude, presque froide même, en ce qui concerne le chou. 

– Et vous ne l’avez pas fait repartir pour ne pas qu’on crache dedans ? C’est ça ?

– C’est ça. Mais j’ai demandé de la moutarde. Qui, entre parenthèses, aurait dû être apportée d’office. Avec de la choucroute, on apporte de la moutarde.

– Ça se discute. Et donc vous avez demandé de la moutarde : vous n’aviez pas peur qu’on crache dedans ?

– Un peu, mais je me suis dit que dans un pot ou un tube ce n’était pas facile et que donc ça valait le coup de prendre le risque. 

– Et alors ? Vous avez été récompensé ?

– La moutarde n’est jamais arrivée jusqu’à moi. Je l’ai demandée, en ajoutant « s’il vous plait ». Mais je n’ai jamais eu droit à la moutarde.

Là, elle resta coite trois secondes. Puis :

– Écoutez, vous avez eu une mauvaise connexion avec ce serveur, ça peut arriver. C’est la faute à pas de chance.

Je la regardai. J’hésitai.

– Vous ne reconnaitrez jamais, hein ? 

– Non. Je ne vous ferai pas ce plaisir.

C’était donc bien ça. Une question d’orgueil, de haine. De rivalité homme femme aussi, peut-être.

– C’est d’autant plus dommage que je suis conscient des difficultés de recrutement dans la restauration. J’imagine que vous prenez ce que vous trouvez. Ce jeune homme n’a aucune notion de ce qu’est le service, c’est un malpoli comme il en existe tant d’autres. Je peux le comprendre. Le problème, c’est que vous ne semblez pas vouloir le lui apprendre. Vous le laissez maltraiter les quelques clients de votre établissement. Non seulement vous vous tirez une balle dans le pied commercialement – Vous avez vu Le Bureau, à côté ? –, mais en plus vous ne l’aidez pas. Vous le laissez persister dans l’erreur et l’ignorance.

Elle s’était figée. Plus de doigts tapant sur le clavier d’ordinateur, plus de va et vient de la boucle d’oreille, plus de trépignement des talons, plus de massage des fesses sur le cuir du tabouret. Elle avait posé les deux mains sur son mini-comptoir et fixait le vide au milieu de la salle.

– Allez vous en, Monsieur.

– C’est tout ce que vous trouvez à dire ?

– Monsieur, allez vous en, ou j’appelle mon patron !

– Vous pouvez. C’est moi de toute façon qui vais le contacter.

– Monsieur, pour la dernière fois, allez vous en !

Je la regardai encore une fois. Elle me faisait de la peine plus qu’autre chose.

– Je m’en vais. Après avoir été mal accueilli, mal servi, mal nourri, je suis mis dehors. Et pas un mot d’excuse, bien sûr. J’ai honte pour vous.

Elle restait immobile et devait se forcer pour ne pas… pour ne pas quoi ? Crier ? Pleurer ?

Quand je me retrouvai sur le trottoir, je ne me mis ni à crier ni à pleurer, mais à rire. Un rire un peu triste, peut-être, un peu jaune, mais un rire quand même. Je ris car la scène que je venais de vivre était grotesque, un signe supplémentaire, parmi des millions, des fissures dans la civilisation. Cette civilisation d’ailleurs, avait-elle jamais existé ? Dans les restaurants français pourtant, il me semble, on avait connu mieux.

Pour me vider de cette médiocrité, je remontai l’avenue Marx Dormoy jusqu’au centre ancien. Le château des Ducs de Bourbon sur sa butte dominait la vieille ville. Je ne sais pourquoi je pensai à De Gaulle, et Malraux : « Quand tout va mal autour de vous, regardez vers les sommets, il n’y a pas d’encombrements ».

J’allai jusqu’au Cher ensuite. Le froid, l’histoire et la géographie me firent du bien. En rentrant à l’hôtel, je racontai mon dîner au veilleur de nuit, qui venait de prendre son service et qui était sympathique.

 



12 janvier 2024

La conscience d'un prêtre

 

 

 (environ 20 minutes de lecture)

Il se souvenait quand c’était arrivé. Quand l’impensable était arrivé. Quand il avait perdu la foi, lui le curé. Oui, lui le curé, il avait perdu la foi.

Après une année de révélations et de réflexions, alors qu’il célébrait la messe de Noël, pour la quarante-troisième année consécutive, il s’était rendu compte qu’il ne croyait plus. En Dieu. Il ne croyait plus en Dieu ! Non, il devait se l’avouer, l’histoire ne tenait pas. Il ne pouvait plus repousser l’évidence. Il lui avait fallu du temps pour l’admettre, beaucoup de temps, mais désormais il était convaincu : personne n’avait créé le monde et personne ne veillait sur les hommes. Personne.

Il avait parfois douté au cours de son sacerdoce. Mais un doute n’était pas une négation. Le doute permettait de progresser. Il était une épreuve dont on sortait renforcé. Du moins le pensait-il, alors. Là, maintenant, plus aucun doute n’était possible. Pourtant, il avait suivi le chemin, il avait été loyal, il avait mené à bien ses missions, il avait travaillé son esprit. C’est pourquoi le résultat auquel il était parvenu était aussi solide qu’inattendu. Dieu n’existait pas. Bon sang, comment était-ce possible ? 

Le premier signe avant-coureur datait peut-être du soir d’hiver où il avait osé pour la première fois se poser la question d’une possible erreur, d’une éventuelle fausse route. Question qu’il n’avait pas préméditée, qui était apparue de manière si soudaine qu’il en avait été retourné pendant plusieurs jours. 

Ce soir-là, il était rentré chez lui à 23 h 30. Il avait enfoncé la clé dans la porte, et la serrure avait, comme souvent, résisté. Il n’arrivait pas à imprimer le quart de tour qui déclencherait le retrait du pêne. Il savait qu’elle était usée, et qu’il devait la faire réviser, peut-être changer. Mais ça voulait dire appeler quelqu’un, perdre du temps, dépenser de l’argent… 

Un jour, il risquait de ne plus pouvoir entrer chez lui, et il devrait passer la nuit… Où ? Où passerait-il la nuit s’il restait coincé dehors ? s’était-il demandé. Oh, les bonnes âmes ne manqueraient pas et elles se manifesteraient si elles l’apercevaient en difficultés. Mais combien l’accueilleraient avec plaisir ? Avec un sourire qui ne soit pas une politesse, mais une spontanéité venue du cœur ? Et lui, vers quelle personne ou famille se tournerait-il, si ce n’était avec joie, du moins sans gêne ? Le problème est que ceux qu’il choisirait ne seraient pas ceux qui le choisiraient. Le problème dans la vie était la réciprocité, réciprocité de l’amour, de l’amitié, de l’envie… Souvent, l’on n’était guère attiré par ceux qui nous aimaient. Et ceux que l’on aspirait à voir davantage ne nous considéraient pas plus qu’un brave type, qui faisait son job et qu’il n’était pas désagréable de croiser à l’occasion. Alors, débarquer à l’improviste à 23 h 45 parce que la serrure était bloquée…

Les dents de la clé avaient fini par trouver les creux de la serrure. La porte s’ouvrit, de quelques centimètres d’abord, puis davantage après une nouvelle poussée. Ouf. Ses vêtements étaient humides et il faisait froid. L’atmosphère dans la maison n’était guère plus engageante que celle de dehors. Le chauffage au fuel aurait pu diffuser une chaleur homogène. Encore fallait-il que le bouton soit dans une position en rapport avec la température de février. Mais l’évêque avait donné des consignes. On devait surveiller les dépenses. Il était conseillé de limiter la température à 19° quand on était présent, 15 pendant les absences. De fait, on dépassait rarement 17 dans la maisonnette. Même 19, ce n’était pas chaud.

Il avait refermé la porte. Puis l’avait rouverte. Car il avait oublié le jeu de clés dans la serrure. Et s’il n’arrivait pas à le retirer ? Il l’ôta, referma, puis tourna le verrou intérieur. Les clés tombèrent, il les ramassa et les posa… Où ? Il n’y avait pas la place pour un guéridon dans ce couloir. Il les fourra dans la poche de son pardessus. Il était maladroit, depuis toujours. Ses doigts se raidissaient, ça c’était plus récent. Souvent, quand il se réveillait le matin, ses phalanges étaient bloquées.

Allez, il ne fallait pas s’arrêter à ces choses-là. Le Seigneur n’aimait pas qu’on s’apitoie sur son sort. Le corps était une machine formidable créée de la main de Dieu, il était bien normal qu’elle fatigue un peu au bout de longues années de service. Il n’avait pas à se plaindre.

Il était passé dans la cuisine. Il allait sortir un plat tout fait de son placard, lorsqu’il avait réalisé qu’il avait déjà dîné. Certains soirs, il ne dînait pas et il ne s’en rendait pas compte, tandis que d’autres la faim le reprenait deux heures à peine après qu’il avait fini son repas. Il mit une casserole d’eau à chauffer pour l’infusion. Il était fatigué, mais il savait qu’il ne trouverait pas le sommeil s’il se couchait tout de suite. Il avait trop de choses en tête. Comment se faisait-il que par moments il se sentît si vide ?

Il gratta l’allumette. Manqua se brûler. Ou se brûla sans y prêter attention. Le courrier qu’il avait relevé à 13 heures était encore sur la table. Il s’assit. Ouvrit la lettre sur laquelle son adresse était écrite à la main. « Mon père, je prends la plume pour vous faire part du souci qui m’occupe. Je connais votre bonté et je sais que vous saurez m’écouter. Je viendrai vous parler de vive voix, mais je commence par écrit car ce n’est pas facile. Voilà. J’ai des doutes sur la fidélité de mon mari. Si ce n’était que ça, je ne vous en parlerais pas. Mais… »

De quel droit, ces intrusions ? Pouvait-on donc le mobiliser, venir chez lui, pour tout et n’importe quoi ? Cela faisait-il partie des charges de son ministère ? Il cessa de lire pour aller à la signature, car il n’y avait aucune coordonnée sur l’en-tête. Françoise Laurentin. Elle participait aux activités de la paroisse, elle l’avait invité à dîner une fois en famille et il l’avait vue lors d’un déjeuner chez des tiers. De là à devenir son confident… Il ne voulait pas en lire davantage pour l’instant, il avait la tête assez pleine.

Il s’était levé, avait pris le bocal de verveine citronnée offert par sa bonne Angèle. Il saisit une poignée de feuilles sèches entre ses doigts et les jeta dans l’eau qui bouillait. Il éteignit sous la casserole. Pendant que les feuilles infusaient, il regarda par la fenêtre qui donnait sur le jardinet. Il ne le voyait pas, mais il était là. Précieux et fragile. Un carré de paix au milieu des chaos. Il n’y allait pas souvent – manque de temps, mal de dos – et il était un piètre jardinier. Mais les quelques minutes qu’il passait à se pencher sur la terre lui apparaissaient comme une respiration vitale dans une vie où l’air était rare.

Il s’était assis avec son infusion. La réunion avait été pénible. Il s’agissait de la préparation des cérémonies de Noël. Ce devait être une fête, un moment de partage et de rassemblement, pourtant les questions humaines et matérielles avaient monopolisé les débats et gâché l’ambiance. Les inimitiés personnelles étaient ressorties, alors qu’elles n’avaient pas lieu d’être. Il s’en était fallu de peu que Solange fonde en larmes, parce que Nathalie avait insisté pour prendre en charge la procession des enfants avec les bougies ! Et Gérard, qui avait passé une demi-heure à détailler les problèmes d’électricité… Jacques, qui animait la réunion, possédait autant de vitalité que de patience, et c’était des qualités bien sûr. Mais en l’espèce, cela nuisait à l’efficacité, et plus encore à la rapidité.

Bah… Il ne s’aimait pas quand il critiquait autrui. C’était une faiblesse, qu’il combattait sans relâche. Le Seigneur avait doté chaque homme de qualités propres, il fallait les voir et les respecter. Ces gens du Conseil de fabrique étaient braves, heureusement qu’ils étaient là. Il n’allait pas commencer à médire, ni même à « mépenser ». Force était de constater qu’aujourd’hui c’était plutôt les équipes paroissiales qui soutenaient les prêtres que l’inverse. En France, les laïcs tenaient le clergé. Quelle évolution tout de même…

Un peu de miel n’aurait pas fait de mal à son infusion, et à sa gorge, mais il le réservait au dimanche. Il avait bien un paquet de sucre, mais il s’était habitué à ne plus en mettre dans ses boissons chaudes. Son taux de cholestérol était trop élevé, avait dit le médecin, lors de la dernière visite qu’il lui avait rendue. Boire son infusion le ramenait à l’enfance. Le mot utilisé était tisane. Sa mère en préparait chaque soir, elle en prenait même une tasse dans sa chambre pour l’avoir à côté de son lit en cas de réveil dans la nuit. Peu importait qu’elle fût froide. Sa pauvre mère… Elle n’avait eu qu’un fils, et ce fils c’était lui. Avait-il été à la hauteur de ses espoirs ? Elle avait eu l’air heureuse quand il lui avait annoncé sa décision d’entrer au séminaire. Mais est-ce que cela n’était pas juste une marque de son amour ? Était-elle satisfaite au fond d’elle-même ? Elle n’avait pas manifesté d’enthousiasme. Et si jamais son choix lui avait plu, n’avait-elle pas été déçue après ? Il était resté curé de paroisse, il n’avait pas fait carrière. Elle avait sans doute remarqué son manque d’envergure intellectuelle. Il était limité, il en était conscient. Le Bon Dieu n’avait pas donné à tous les hommes les mêmes talents. Les cerveaux comme les corps n’avaient ni la même taille ni la même forme. Il était fasciné quand il se trouvait face à des puissances intellectuelles. Dans ces cas-là, il buvait les paroles de ses interlocuteurs. Et il aurait donné cher pour dîner avec quelques grands esprits qu’il avait entendus à la radio, ou dont il avait lu les propos lumineux.

Il avait attrapé son agenda dans sa veste pour évaluer son emploi du temps du lendemain. Mais juste avant de l’ouvrir, il renonça. Non, chaque jour suffit sa peine. Il ne devait pas gâcher ses moments de répit. Sa tête était déjà lourde. S’il ne parvenait pas à la vider, au moins ne devait-il pas la charger de ce qui n’était pas encore advenu. L’existant suffisait. Il y avait déjà tant de choses. Quel dommage, se disait-il parfois, qu’on ne puisse effacer la mémoire humaine. On le pouvait bien pour les ordinateurs… Ah, chaque soir se délester du poids de la journée, se coucher léger !… Et chaque matin se réveiller avec l’innocence de l’enfant ! Se lever en s’émerveillant de chaque vision comme si c’était la première fois…

Il se remit debout, en grimaçant. Même se redresser devenait difficile. Il posa la tasse dans l’évier. Angèle venait trois matins par semaine. Demain était un de ses jours. Angèle n’aimait pas quand il n’y avait « rien à faire ». Aux yeux de l’abbé, le nettoyage qu’elle effectuait n’était pas le plus important. C’est pour la cuisine qu’il la trouvait indispensable. Elle achetait et préparait de quoi composer des repas équilibrés. Sans elle, il n’aurait rien mangé d’autre que des tranches de jambon et des bouts de fromage. Elle confectionnait des plats complets qui pouvaient se réchauffer et duraient plusieurs jours. Elle lui avait montré l’utilité du micro-ondes, qu’il avait longtemps tenu pour une invention du diable. On pense que les prêtres sont souvent invités à déjeuner et à dîner, ce n’est pas si vrai. Les week-ends oui, et encore. Le dimanche midi dans la foulée de la messe. Le samedi soir, lorsqu’on n’avait rien de mieux à faire et qu’on était un habitué de la messe, on invitait le curé. Mais sinon…

Ceci étant, il ne craignait pas de se retrouver seul à table. Une femme aurait pu être un bonheur bien sûr, mais il ne souffrait plus de ce manque. Il avait fait sa vie sans, c’est tout. Un ami lui manquait davantage. Ah, ça oui. Il n’avait jamais retrouvé des amitiés aussi fortes que celles de l’enfance et il en avait la nostalgie. La seule personne chez qui il irait volontiers s’il était bloqué dehors était un ami du collège qu’il avait gardé. Mais il habitait à 500 km. On lui avait dit, et il se disait, qu’un prêtre devait se situer au-dessus de l’amitié. Puisqu’il devait aimer tous les hommes sans distinction, il ne pouvait privilégier tel ou tel par le sentiment et la relation. Il avait retenu la distinction des Grecs anciens, qui distinguaient trois niveaux de l’amour. L’éros d’abord, sur lequel il avait fait une croix. La philia ensuite, qui était cet amour amitié qui lui manquait. L’agapé enfin, autrement dit l’amour des hommes en général, quelles que soient leurs différences et leurs insuffisances. Celui de Dieu, de Jésus, que devaient viser leurs serviteurs.

Et lui, l’aimait-on pour lui-même ou parce qu’il était un curé, et parce qu’on aime un curé comme un oiseau fragile, une espèce en voie de disparition ?…

C’est quand il s’était couché ce soir-là que la question était venue. Il se revoyait allongé sur le dos, son ventre arrondissant les couvertures malgré le creux du matelas, une lueur venant de la fenêtre dont il ne fermait jamais les volets. Sa respiration, sifflante et forte, le gênait lui-même. C’est peut-être à cause d’elle qu’il n’était pas arrivé à trouver le sommeil. Il était las pourtant, si las. Lassitude moins du corps que de l’esprit sans doute, puisque la question était arrivée : et s’il avait fait fausse route ? S’il s’était trompé sur… la base… la base de tout ? Pas tant dans sa manière de vivre que dans son regard sur la vie. L’hypothèse qu’il avait toujours refusé d’émettre – car même au titre d’hypothèse jamais on ne l’aurait acceptée autour de lui – méritait d’être examinée. Au moins examinée. Qu’y avait-il de mal, après tout, puisqu’on était si sûr ? Pensez, deux mille ans que ça dure. Pourtant, pourtant… Oui, pourtant. Et si… et si Dieu… et si Dieu n’existait pas ?

Sainte mère !… Ses yeux s’agrandirent tellement qu’il eut l’impression que le plafond descendait sur lui. Il eut un hoquet. Mais il ne refusa pas le combat. Qu’est-ce que c’était qu’un monde sans Dieu ? Imaginons l’impensable, allez ! Commençons par la souffrance, se dit-il, parce que la souffrance est peut-être la chose la mieux répartie sur la terre, et avec laquelle on passe le plus de temps lors de son existence. S’il n’y a pas de Dieu, alors pourquoi souffre-t-on ? Non, non, ce n’est pas ça. Mon hypothèse, pure hypothèse, est qu’il n’y a pas de Dieu. Donc si l’on souffre, c’est parce que Dieu n’existe pas. Est-ce que c’est logique ? Oui, si Dieu n’est pas, alors on souffre. C’était parfaitement logique, et même, il fallait le reconnaître, beaucoup plus logique sans Dieu qu’avec Dieu. Cette trouvaille l’excita tant qu’il arracha le bas des draps et de la couverture avec les pieds. Tant pis, il avait chaud désormais. Réfléchir donnait chaud.

Bon, et la vie, les enfants, la famille, est-ce que c’est possible si Dieu n’existe pas ? Il n’y connaissait pas grand-chose en enfants, mais enfin il était incontestable que se reproduire et protéger sa progéniture était naturel. Les animaux n’ont pas d’âme et ils se reproduisent. Les hommes avaient des enfants même quand ils ne croyaient qu’à des dieux folkloriques et païens. Donc… Donc, la vie pouvait fonctionner sans que l’on croie en Dieu. Oui, mais la question n’était pas celle-là : la question était de savoir si la nature pouvait être ce qu’elle était si elle n’avait pas été créée par Dieu. C’était son hypothèse, son incroyable hypothèse, mais comment démontrer sa validité ? Comment aller plus loin ? Ah, s’il était plus intelligent… S’il avait plus de connaissances… Il retint le mot qu’il avait prononcé : naturel. Si la nature était indépendante de Dieu – misère, comment serait-ce possible ! – alors la chaîne de la vie s’expliquait aussi. Aussi bien.

Il se tourna et les couvertures tombèrent. Flute. Tant pis. Bon, et le travail ? Le travail était-il lié à l’existence de Dieu ? Pouvait-on travailler sans que cela soit, d’une manière ou d’une autre, pour faire avancer le royaume de Dieu ? Eh bien, en dehors des prêtres, peut-être ? Un maçon, un professeur, un boulanger, un médecin… pouvaient agir sans intervention, et même sans présence, divine. Non ? Ça n’enlevait rien à l’utilité de leur métier. Si ?

Il mélangeait les questions de sens et de faisabilité. « Je n’arrive pas à poser les bonnes questions. Parce que je suis bête. Mais je perçois que les choses peuvent aussi s’expliquer sans Dieu. Oui… » Ce n’était pas une mince surprise. Il joignit les mains et se mit aussitôt à prier. « Seigneur, pardonne-moi. Remets-moi sur ton chemin si je m’égare ». Il eut un éclair : « Et la création ? La création, hein ? Le monde ne s’est pas créé tout seul, quand même. Bing, bang, il a bien fallu quelqu’un ! Ah ah ! » Il eut un moment d’extase et sourit au plafond de toutes ses dents. « Ah ah ! La création ! »   

Mais le soufflé retomba. « Ton hypothèse, mécréant, reste sur ton hypothèse ». Il tourna encore le problème dans sa tête pendant une heure, tâchant d’imaginer une construction crédible et un sens à cette construction. Il finit par s’endormir, mais des relents de sa journée vinrent se mêler à son mauvais sommeil : la réunion pénible, la lettre de Françoise Laurentin, la serrure qui coinçait. Mal dormir, ça signifiait qu’il y avait un Dieu ou pas ?

Le deuxième signe avant-coureur de la dégringolade avait eu lieu trois mois plus tard. La terre avait tremblé en Haïti, un des pays les plus pauvres du monde, tuant 230 000 personnes, blessant 300 000 autres, jetant 1,2 million d’habitants à la rue (sur un total de 10 millions), détruisant des quartiers entiers ainsi que la plupart des édifices publics de la capitale, dont le palais national et la cathédrale Notre-Dame de Port-au-Prince, empêchant tout approvisionnement en eau et en alimentation, provoquant de gigantesques problèmes de soins et de circulation, créant des souffrances durables et incalculables, anéantissant toute force publique et livrant la ville à la violence. Certes, ce n’était pas la première catastrophe majeure qui s’abattait sur des populations (le tsunami dans l’Océan indien avait causé à peu près le même nombre de victimes cinq ans plus tôt), mais jamais on n’avait vu un pays si touché. La preuve était qu’un an après, les observateurs s’accordaient à reconnaître que la situation était toujours épouvantable.

À la vue des images et des témoignages qu’il avait reçus hébété devant les informations, il avait eu un mouvement de révolte. Il se souvenait de sa colère à la vue d’une fille de 8 ou 9 ans qui venait d’être amputée d’une jambe et d’un bras. « Seigneur, s’était-il exclamé sans autre bruit qu’un gémissement, non ! C’est trop ! Tu ne peux pas permettre ça. Tu laisses commettre l’innommable ! C’est indigne. Tu n’as pas le droit ! » Ses doigts avaient agrippé les rebords du fauteuil et ses ongles avaient enfoncé le tissu élimé. Quand le reportage s’était achevé, il avait éteint la télévision et avait été s’agenouiller sous le crucifix du séjour, sur un vieux tapis prévu à cet effet. Il avait joint les mains, avait penché la tête, était resté près de cinq minutes sans rien dire, puis il avait levé la tête vers l’homme en croix orné de buis, et avait parlé ainsi :

– Et si tu n’existais pas ? Et si ce n’était pas de ta faute, parce que tu n’es pas ? Hein, qu’en dis-tu ? Je ne peux pas croire que tu permettrais toutes ces horreurs si tu étais. Et ne m’embête pas avec la liberté que tu laisses aux hommes, s’il te plaît. Elle a bon dos, la liberté… Si tu as laissé l’homme libre et que la liberté conduit à la violence et à la souffrance, alors tu es un salaud. Mais je ne le crois pas. Tu n’es pas un salaud. Et pourtant violence et souffrance il y a. Oh oui ! Alors ?

Alors c’était la deuxième fois qu’une remise en cause lui venait à l’esprit. Remise en cause qui n’était pas un simple doute.

La troisième manifestation de la crise eut lieu fin septembre, à l’issue d’une soirée avec des jeunes cadres qui s’étaient rencontrés dans la paroisse. Ils étaient quatre couples à vouloir « faire quelque chose ». Deux d’entre eux étaient venus le voir un dimanche à la sortie de la messe et lui avaient demandé si lui le prêtre voulait bien partager un dîner avec eux pour les aider à « structurer leur projet » et peut-être les renseigner sur ce qui existait comme groupes de ce type. 

– On s’est rencontrés à la dernière kermesse et on s’est déjà réunis deux fois, lui dit une petite brune autour de laquelle deux enfants qui devaient être les siens jouaient à cache-cache. On dîne et on discute autour d’un thème. Le prochain, c’est « comment être chrétien ici et aujourd’hui ? ». Si vous pouvez venir, ce serait formidable !

Il avait accepté bien sûr, les bonnes volontés n’étaient pas si nombreuses. Il s’était dit qu’il les orienterait sans doute vers le Mouvement des Cadres Chrétiens, puisqu’ils étaient ingénieurs, banquiers et informaticiens, d’après ce qu’il avait retenu.

Il s’était présenté à 20 h 20 à l’adresse qu’on lui avait indiquée. Il s’agissait d’une maison dans le centre ancien de la commune, où il pouvait donc aller à pied depuis chez lui. Souvent dans ces banlieues, les cadres habitaient des zones résidentielles excentrées. Ce n’était pas le cas ce soir, et il en était content. Il avait une voiture, une vieille Peugeot donnée par un paroissien, mais il la prenait le moins possible. Il n’aimait pas conduire, et il conduisait mal.

Il s’était retrouvé à dîner avec les quatre couples, en débattant du thème de la soirée. Mais il avait trouvé les discussions terriblement intellectuelles, hors de la réalité. Et il n’avait pas pu apporter sa pierre, alors qu’on l’avait invité pour cela, parce que ces trentenaires de haut niveau possédaient une culture et une intelligence qu’il ne possédait pas.

À un moment, on lui avait demandé : 

– Et vous, mon père, comment définiriez-vous un chrétien ?

Il n’y avait pas de malice dans la question, juste une volonté de faire participer l’invité, d’autant plus qu’il était bien placé pour émettre un avis sur la question. Pourtant, il s’était senti gêné. Il se racla la gorge.

– Un chrétien… c’est tout cela à la fois, tout ce que vous avez dit. Et beaucoup de choses encore. Je crois qu’il ne faut pas chercher la perfection, elle n’existe pas. Pas plus chez le chrétien qu’ailleurs. Le chrétien vit avec ses moyens, ses qualités, ses défauts. Je pense parfois… comment dire… qu’il y a du chrétien en chaque être humain. Et qu’il faut rechercher, stimuler cette chrétienté.

Pourquoi ai-je dit cela ? s’était-il demandé. Est-ce que je pense ce que je dis ?

Une jeune femme avait relancé :

– Mais celui qui s’affirme chrétien, qui se définit comme tel. Est-ce qu’il a quelque chose de spécifique ?

Bon sang, ils étaient charmants ces trentenaires, mais ce qu’ils pouvaient se torturer l’esprit… Il devait répondre à nouveau. 

– Il a… Le chrétien a… conscience d’appartenir à un tout. D’avoir une origine et un avenir. Un salut. C’est important, le salut. La notion de salut. Sa vie, au chrétien, découle de cette conscience.

Le salut… Pourquoi pas. Il ne savait pas d’où lui était venue cette réponse. 

Il avait eu quelque difficulté à éviter qu’on le ramène en voiture, mais il y était parvenu. L’air de la nuit lui avait fait du bien. Même si, levant les yeux vers les immeubles, il avait ressenti un manque qu’il connaissait bien. Celui d’un foyer, d’une chaleur, d’une présence. Et, autant nommer les choses, d’une femme. Il devait être agréable de dormir à côté d’une Séverine ou d’une Patricia. « Bon sang, être passé à côté de cette douceur, de ce qui rend la vie un peu moins dure, n’était-ce pas une folie ? ». Mais il était trop tard maintenant, il avait choisi. 

Quand il s’était couché, le doute était revenu. Encore. Terrible. Cela avait été sa troisième crise. Et si les critiques, dites ou non-dites, qui s’étaient manifestées ce soir-là, étaient justifiées ? Ou plutôt, et si c’était la base, le fondement, qui n’était pas le bon ? Si tout l’échafaudage s’écroulait parce que le sol était mouvant, et qu’aucun câble ne le retenait par en haut ? Bon sang, comment de telles pensées pouvaient-elles lui venir ?

Ces jeunes qui l’avaient accueilli étaient intelligents et de bonne volonté, mais il n’avait pas su répondre à leur attente. Parce qu’il n’avait plus l’énergie. Mais ce n’était pas qu’une question d’énergie, il le savait. L’énergie, il l’avait encore quand il fallait. Non, c’était plus grave, comme si, comme s’il… comme s’il n’y croyait plus. Oh Seigneur… Pourquoi m’as-tu abandonné ? Il sourit à cette phrase, mais son sourire était triste. 

Enfin il y eut l’article. Des mots imprimés, ceux-là. Comment cet article était-il entré dans sa vie ? Par la radio. Un matin, il l’avait allumée alors qu’il prenait son petit déjeuner. Il s’était levé comme d’habitude à 7 heures moins le quart. Avec le réveil, ce qui n’était pas bon. Pendant quarante ans il s’était réveillé de lui-même, avec le soleil, même quand il n’y en avait pas. Mais depuis quelques années, il était obligé de mettre son réveil à sonner, sans quoi il pouvait encore se trouver au lit à 8 heures.

Dans la cuisine, il ne faisait pas chaud. À 7 heures, il avait allumé la radio. Tandis que le bulletin d’informations se déroulait, il avait tiré le voilage et jeté un œil à la fenêtre. Il aperçut la mère Dalban qui balayait déjà, ainsi qu’un père de famille et ses enfants. « C’est bien tôt pour ces petits », pensa-t-il.

Il avait mis de l’eau à bouillir, avait sorti le beurre et la confiture. Il attrapait la miche quand les mots suivants frappèrent ses oreilles : « Et Dieu dans tout ça ? Eh bien Dieu ne sert à rien. Du moins selon Stephen Hawking, le célèbre physicien. Dieu n’est pas utile pour expliquer la formation de l’univers. Rien d’extraordinaire, me direz-vous, à ce qu’un scientifique ne soit pas croyant. Mais si les propos du génial Anglais sonnent comme un coup de tonnerre, c’est parce que son nouveau livre peut être vu comme une démonstration rigoureuse de la non existence de Dieu ».

Le journaliste avait ensuite interrogé un académicien, qui avait publié à ce sujet un article dans le Figaro. Le dénommé Jean d’Ormesson, « catholique et néanmoins grand admirateur d’Hawking », racontait que le plus grand physicien vivant, tétraplégique, cloué dans un fauteuil, avait écrit que Dieu n’était pas nécessaire à la création de l’univers. Le célèbre homme de lettres ne cachait pas le trouble dans lequel le jetait cette affirmation, étayée sur des dizaines de pages.

Tremblant, il avait dû reposer le pain. Même s’il n’était pas doué avec les réflexions, il connaissait le point principal sur lequel achoppaient les athées, la création. Avec cette fameuse question : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Eh bien ce Hawking répondait, preuves scientifiques à l’appui : l’univers s’explique très bien sans Dieu. Aucun Dieu n’a créé l’univers. Sans cela il ne l’aurait pas créé ainsi. C’était énorme, bouleversant. Et si quelqu’un d’aussi éminent qu’un académicien voyait sa foi remise en cause par cette démonstration, n’était-il pas légitime que lui aussi, simple curé, puisse être déstabilisé ?

Il vécut les dernières semaines de cette année d’effondrement dans un brouillard jusqu’à la nuit de Noël. Où là, pendant la messe la plus importante de l’année, devant tous ces gens qui ne venaient jamais d’habitude mais qui ce soir-là voulaient croire et attendaient de lui qu’il les stimule, il avait senti qu’il ne croyait plus à ce qu’il disait. Ses constats avaient entraîné ses doutes, qui avaient entraîné ses réflexions, qui avaient entraîné sa conviction qu’il y avait une autre manière d’expliquer le monde, plus convaincante que celle qui avait été la sienne jusque-là. 

L’argument des « depuis 2000 ans » lui parut soudain dérisoire. Qu’était-ce que 2000 ans à l’échelle de l’histoire et de l’univers ? Les Égyptiens, les Romains et leurs dieux multiples étaient-ils moins intelligents que les occidentaux du XXIe siècle ? Et même pendant ces 2000 ans, que dire du 1,4 milliard de Chinois qui ne croyaient pas en Dieu et du 1,4 milliard d’Indiens qui croyaient à une autre forme de Dieu ? Étaient-ils dans le faux alors que le 1,4 milliard de chrétiens étaient dans le vrai ? Ça ne tenait pas. Une vérité était universelle, ou elle n’était pas.

Comme chaque soir de Noël, son vieil ami du collège l’appela. Ce vieux camarade n’avait jamais cru, lui, mais n’avait rien d’un anticlérical. Ils avaient toujours abordé la foi de manière détendue, souvent avec humour. Il éprouva le besoin de s’épancher auprès de lui. C’était la seule personne auprès de qui il pouvait se le permettre. Et là, après cette terrible année et sa révélation pendant la messe, son besoin de se confier était urgent.

– C’est tout l’édifice que j’ai bâti qui s’écroule.

– Tu l’as gravi plutôt que bâti, cet édifice.

– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

– Que tu as suivi une voie, mais que tu ne l’as pas créée. Comme la quasi-totalité des gens, sois-en sûr. Tu tombes d’un édifice, mais l’édifice ne s’écroule pas. Et ton travail reste ce qu’il a été. 

– Comment ça ? J’ai construit ma vie autour de l’existence de Dieu, je n’ai cessé d’en faire la promotion, et Dieu n’existe pas !

– Et alors ? Les écrivains embarquent des lecteurs avec des personnages qui n’existent pas. Les cinéastes inventent des mondes plus vrais que nature, qui ne sont que le fruit de leur imagination. Les avocats racontent une histoire apte à convaincre un jury, sans se soucier de la vérité. Un agent immobilier pare une maison de qualités qu’elle n’a pas, etc.

– Mais je ne suis pas un artiste ! Et pas plus un agent immobilier ! Je suis au service de Dieu. Et si Dieu n’existe pas, j’ai trompé les gens !

– De bonne foi. Et puis, n’as-tu pas donné à tes ouailles ce qu’elles voulaient ? Des cérémonies, une écoute, une présence, un repère…

Ces derniers mots le réconfortèrent. C’était vrai, il avait fait son job, et même un peu plus. Non, le problème c’était lui, le chamboulement dans sa tête, l’absurdité que cela entraînait. Bon sang, avoir prié matin, midi et soir une imposture… Avoir prêché chaque dimanche à partir de textes sans fondements… Avoir béni des milliers de fidèles chaque année au nom d’une illusion…

– Ton travail n’a pas été vain, reprit son ami qui le sentait faiblir. 

– Pour les autres peut-être. Mais qu’est-ce que je vais devenir ? Tu te rends compte de ma situation ?

– Oui. Et maintenant tu prends une autre voie. Quarante ans…

– Quarante-trois.

– Quarante-trois ans d’exercice de la foi catholique t’amènent à une prise de conscience radicale. Au dépouillement extrême.

Ces deux derniers mots le marquèrent. Le dépouillement extrême. Oui, il était nu, celui qui n’avait plus sa foi pour se protéger.

– Mais comment accepter l’erreur ? Comment me rendre… compatible avec la vérité ? s’indignait-il.

– La vérité n’est pas facile à affronter, répondit avec calme son ami, qui avait un cerveau supérieur au sien. Mais quelle satisfaction, quelle lumière !

Il maugréa :

– Quelle lumière… Mais la lumière, c’était lui, le Seigneur ! Ça ne pouvait être personne d’autre ! Même le soleil était pâle à côté !

– Eh bien tu découvres que la lumière, c’est le soleil, pas le ciel. Bravo. Tu as réussi à te déconditionner. À te jeter du haut de l’édifice. Bien peu y parviennent…

– Mais enfin à 66 ans, alors que je suis prêtre, c’est d’un ridicule achevé !… 

– Non, c’est exceptionnel. Ton exemple va faire réfléchir.

– Tu es fou ? Quelle honte… Pas un mot à quiconque, tu m’as promis.

– Rassure-toi. Mais trouve une solution pour être en accord avec toi-même…

– Je ne peux pas quitter les ordres ! Défroquer à 66 ans, tu réalises !

– Tu as une bonne santé. Tu peux espérer 20 bonnes années devant toi. Une nouvelle vie commence !

– Tais-toi, tu blasphèmes ! 

Il s’était couché dans un état d’excitation extrême. Il n’avait bien sûr pas trouvé le sommeil. Mais, après deux heures de quasi-transe, il avait trouvé la solution : il allait demander sa retraite. Jamais il n’aurait pensé cela il y a un an, il se voyait aller jusqu’au bout de ses forces. Mais justement, il n’avait plus la force mentale pour accepter ce qu’on lui avait enseigné, qu’il ne comprenait plus aujourd’hui. Après 43 ans de service, il pouvait faire valoir sa demande. Oh, ça grincerait bien sûr, l’évêché ferait des histoires, on le considèrerait mal. Mais c’était ça ou le scandale. Il espérait ne pas avoir à le dire, mais il n’excluait pas d’avouer la véritable raison de son renoncement si besoin était.

Alors, il aurait le temps et une liberté nouvelle. Il allait pouvoir explorer de nouvelles voies, voir le monde sous un nouveau jour. Qui sait si, ce faisant, il ne deviendrait pas meilleur et plus utile à ses semblables ? Une nouvelle vie commençait, et … il ne put s’empêcher… d’aller s’agenouiller sur son prie-Dieu pour rendre grâce.

 



5 janvier 2024

 Bonne année Toi

 

 

 (environ 7 minutes de lecture)

– sms 1er janvier, 17 h 17 : Je profite de la tradition non seulement pour te souhaiter une bonne année, mais aussi pour te remercier des heureux moments que nous avons passés ensemble au cours de celle qui s’est achevée hier. Je n’oublie rien. J’espère que tu vas bien. Plein de bonnes choses pour toi, Alex.

– sms 1er janvier, 17 h 36 : Tu m’excuseras, mais je ne suis pas touchée par ton message. Je peux même dire que je le trouve… comment dire… j’hésite entre ridicule ou indécent. En tout cas grotesque. Malvenu. Détestable. Toi, quoi. Toujours à côté, en retard, hors sujet. Je te la souhaite mauvaise, Charline.

– sms 17 h 38 : Je suis heureux de constater que tout va bien. Tu sembles apaisée, charmante, épanouie. C’est toujours un plaisir de t’entendre. Je regrette de ne plus te voir, vraiment, Alex.

– sms 17 h 39 : Mais va te faire foutre, connard ! Charline.

– sms 17 h 40 : Bon, qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es malheureuse ? Je te rappelle que c’est toi qui m’as quitté, pas l’inverse, Alex.

– sms 17 h 41 : Je t’ai quitté parce que tu es un gros con (je ne signe pas, car toutes celles et tous ceux qui te connaissent souscriraient à mes propos).

– sms 17 h 43 : Petit rappel : tu me considères maintenant comme un « gros con », alors que tu m’as pendant deux ans qualifié d’« homme merveilleux » : n’y a-t-il pas un problème de cohérence ? Alex (je signe, car j’ai peur de ne pas être le premier de tes hommes qui passe du jour au lendemain de merveilleux à gros con).

– sms 17 h 53 : C’est drôle, tu finasses et pourtant tu n’as jamais été fichu de comprendre la nuance. Sais-tu que les choses évoluent ? Que le temps passe ? Que les gens sont changeants selon les circonstances ? Et qu’on peut en effet avoir été un mec bien pendant un temps, et devenir très vite un gros nul ? Ce n’est pas automatique heureusement, et certains hommes, des vrais eux, sont un peu moins versatiles que toi. 

– sms 18 h 02 : D’accord. Et peux-tu, pour ma gouverne, me dire en quoi j’ai changé, ou en quoi mon comportement s’est dégradé au fil des mois ?

– sms 18 h 15 : Tu ne comprendrais pas. Et puis c’est trop tard. J’ai essayé, pourtant, de te faire comprendre…

– sms 18 h 21 : De me faire comprendre quoi ? (C’est Alex, au cas où tu mènerais plusieurs conversations en même temps, tu sais le gros con).

– sms 18 h 30 : Qu’il n’y avait pas que le sexe. Et le travail. Qu’une femme a besoin d’attentions, petites et grandes. Qu’on pouvait peut-être aussi sortir, voyager, rencontrer… (Tu n’oublies rien, mais je te rappelle que je suis Charline).

– sms 18 h 32 : Tu ne vas quand même pas réduire notre histoire à une affaire de sexe ?

– sms 18 h 33 : Non, heureusement, car dans ce cas je resterais sur ma faim !

– sms 18 h 34 : Faudrait savoir. 

– sms 18 h 34 : Tu veux des détails ?

– sms 18 h 35 : Je t’en prie, ne va pas me dire que tu en as trouvé une plus grosse que la mienne…

– sms 18 h 35 : Ce n’est pas difficile !

– sms 18 h 35 : Bien aimable.

– sms 18 h 57 : Excuse, c’est encore Alex. Je ne comprends pas que tu aies des souvenirs si différents des miens, alors que nous avons partagé les mêmes événements, presque la même vie…

– sms 19 h 01 : Tu n’as pas fait exprès – tu en serais bien incapable –, mais tu viens de rappeler une triste vérité de la nature humaine. 

– sms 19 h 02 : Tu veux dire qu’on reste seul, ou seule, même quand on vit avec quelqu’un ?

– sms 19 h 03 : On pourrait résumer les choses comme ça, oui. 

– sms 19 h 03 : C’est affreux.

– sms 19 h 03 : La vie n’est pas une partie de plaisir.

– sms 19 h 04 : Tout de même. On n’est pas des étrangers l’un pour l’autre quand on… excuse-moi… s’aime (Alex, tu sais, le gros con avec une petite). 

– sms 19 h 05 : Des étrangers non, mais on reste deux individus différents (Charline, tu sais, celle qui n’est pas Alex).

– sms 19 h 08 : Je reviens à la question que je voulais te poser.

– sms 19 h 08 : Tout ça, c’est pour me poser une question ?! La réponse est non. 

– sms 19 h 09 : Attends ! Oh ! On se calme, on est des êtres civilisés quand même !…

– sms 19 h 09 : Merde.

– sms 19 h 10 : Oui, ça va, tu me hais, j’ai compris. Laisse-moi poser ma question maintenant, qui n’était pas préméditée, mais qui est venue au fil de la conversation.

– sms 19 h 11 : Accouche.

– sms 19 h 12 : Voilà : tu dis que j’ai changé, que je me suis dégradé, mais est-ce que tu ne devrais pas me reconnaître une certaine constance au contraire ? Je veux dire, je suis resté, calme en plus, alors que c’est toi qui déconnais plein tube par moments. Non ?

– sms 19 h 36 : Ne crois pas que j’ai mis du temps à répondre parce que je ne savais pas quoi dire. Je faisais autre chose simplement, il n’y a pas que toi dans la vie, sache-le. 

– sms 19 h 36 : Je sais. Bon, ta réponse ? 

– sms 19 h 38 : Je n’ai pas déconné plein tube. J’ai eu à faire face à une double pression : celle du travail et la tienne. C’est cette double pression qui m’a épuisée par moments. D’ailleurs je me suis remise, tu l’as constaté, et je vais encore bien mieux depuis que je t’ai quitté.

– sms 19 h 40 : Ravi de l’apprendre. Si je te lis bien, je t’ai mis la pression, c’est ça ?

– sms 19 h 41 : Oui. 

– sms 19 h 41 : Tu peux préciser ?

– sms 19 h 42 : Tu fais chier avec tes demandes de précisions. C’est trop tard, je te dis. Et t’as qu’à te souvenir, puisque tu n’oublies rien.

– sms 19 h 43 : Justement, je me souviens. Et il me semble avoir été celui qui, en permanence ou presque, t’aidais à faire retomber la pression, qui t’écoutais, te comprenais, te réconfortais. Non ?

– sms 19 h 47 : Tu vois comme tu es : tu ne vois que le côté qui t’arrange !

– sms 19 h 48 : Ça va pas te plaire, mais est-ce que tu peux préciser ?

– sms 19 h 50 : Tu faisais retomber la pression et me réconfortais parce que c’est toi qui me mettais cette pression et qui me perturbais ! Tu connais le concept du pompier-pyromane ? C’est toi. Enfin, c’était toi.

– sms 19 h 52 : Alors là, je ne demande pas de précisions, car je pense que tu n’as plus toute ta raison. Je te mettais la pression, moi ?! Cite-moi une phrase, un mot, avec lequel je t’ai mis la pression ?! Un seul ?!

– sms 19 h 53 : Il n’y a pas que les mots.

– sms 19 h 54 : Tu ne vas quand même pas dire que je t’ai violentée, maintenant ?! Je te battais, c’est ça ? Tu as été victime d’agression sexuelle dans ton couple ? Tu vas porter plainte pour viol contre ton ancien compagnon ? Tu m’excuseras du jeu de mots, mais MeToo, ça vous a rendues complètement mytho !

– sms 20 h 01 : Je vois que j’ai touché là où ça fait mal. Rassure-toi : je ne t’accuserai de rien de tout ça. Mais oui, un homme se comporte souvent en oppresseur, et tu n’échappes pas à la règle. Si tu voyais ton regard, parfois…

– sms 20 h 03 : Les bras m’en tombent. Tu es folle, ma pauvre fille ! Cinglée au dernier degré ! Donc je t’ai mis la pression avec mes regards, c’est ça qui t’a conduite à l’alcool, aux cachets, et à l’hospitalisation ? Et c’est pour échapper à mon emprise infernale que, dans un geste héroïque, tu as fini par me quitter ?!!

– sms 20 h 12 : Calme-toi. C’est fini, maintenant. Je suis remise, et je ne suis plus sous ton emprise. Je vais bien, je te dis. Toi, en revanche, tu n’as pas l’air au mieux…

– sms 20 h 29 : Je vais très bien, au contraire. Même si tes propos insensés ne sont pas très agréables à lire, je l’avoue. 

– sms 20 h 31 : Si tu ne voulais pas me lire, il ne fallait pas m’écrire.

– sms 20 h 32 : Je t’ai écrit gentiment, et en retour je me suis fait habiller pour l’hiver et j’ai lu des propos déments.

– sms 20 h 33 : Tu me connais. L’ « habillage » n’est que de la franchise, et ce que tu appelles des « propos déments » n’est que mon regard différent du tien.

– sms 20 h 34 : Un regard différent d’accord, mais la vérité est importante comme base de discussion. Si tu ne tiens pas compte des faits, il n’y a pas de communication possible, pas de relation possible, pas de société possible.

– sms 20 h 35 : C’est ton point de vue (Charline).

– sms 20 h 36 : En fait, tout vient de la démesure de ton ego. Si tu cultivais moins ton ego, autrement dit si tu ne pensais pas qu’à toi, tu pourrais vivre les mêmes choses et ne pas en faire tout un plat, voire les trouver positives (Alex). 

– sms 20 h 37 : Épargne-moi des conneries que tu ne maîtrises pas.

– sms 20 h 37 : Je ne suis donc pas un con ?

– sms 20 h 37 : Connard.

– sms 20 h 37 : Enchanté, moi c’est Alex.

– sms 21 h 08 : (encore Charline, l’ego démesuré) Tu peux me dire pourquoi tu m’as envoyé ce message, je parle du premier de cet échange ? Pour te donner bonne conscience ? Pour ne pas insulter l’avenir ?

– sms 21 h 19 : (Alex, le gros c… avec la petite b…) La gentillesse, l’attention aux autres, le souvenir, le respect, la gratitude, ça te parle ?

– sms 21 h 20 : Venant de toi, je doute, figure-toi. 

– sms 21 h 21 : Tu ne vas pas recommencer ?…

– sms 21 h 22 : Non, ne t’inquiète pas. D’autant que c’est toi qui as commencé. 

– sms 21 h 24 : Si tu permets, je vais clore cet échange, que je n’avais pas voulu, je le jure. Je te souhaite une bonne nuit.

– sms 21 h 25 : Toujours couché comme les poules !

– sms 21 h 26 : Il faut croire que je n’ai pas changé tant que ça…

– sms 21 h 27 : Un point pour toi.

– sms 2 janvier, 03 h 07 : Tu dors ? (C’est Alex).

– sms 03 h 08 : Non (C’est Charline).

– sms 03 h 09 : Tu fais quelque chose demain soir ? Enfin ce soir ?

– sms 03 h 11 : Ce soir je ne suis pas libre. Mais demain soir si tu veux.

– sms 03 h 12 : Demain mercredi 20 heures au Lutèce ?

– sms 03 h 12 : D’accord, demain 20 heures au Lutèce.

– sms 03 h 12 : Merci. Bonne fin de nuit.

– sms 03 h 12 : Toi aussi.