Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.

15 janvier 2021

Internet pour les vieux

 

Devant son ordinateur, il pleurait. C'était trop dur, il n'y arrivait pas. Des mois qu'il s'accrochait, pourtant. S'il n'y avait eu qu'une ou deux difficultés, il aurait fini par les surmonter. Mais il y en avait trop. Beaucoup trop. Parfois il ne savait même pas comment ouvrir ou fermer une « fenêtre ». Où cliquer ? Il essayait, ça ne marchait pas. On lui avait dit qu'il fallait souvent « double cliquer ». Mais même quand il appuyait deux fois de suite, ça ne marchait pas.

D’autres fois, il ne savait pas ce qu'il fallait faire, pas où il devait pointer la souris, qu’il ne dirigeait pas comme il voulait. Ses doigts gourds ne suivaient pas. On lui avait dit qu'il suffisait d'aller sur internet et de taper ce qu'on voulait. « Mon œil ! ».

Le troisième problème était que, sur nombre de sites, il voyait très mal ce qui était écrit. Les caractères étaient incroyablement petits. Ils faisaient exprès, ou quoi ? La DMLA n’arrangeait rien, un vrai cancer des yeux, ce truc. Le plus handicapant était sans doute qu'il ne comprenait pas les instructions. Le vocabulaire et la syntaxe lui étaient inaccessibles. Identifiant, login, password, renseigner, adresse IP, activer, barre d'outils, barre de menu, cookie, FAQ, icône, initialiser, périphérique, URL, pop-up… Il n'y comprenait rien.

Il avait essayé pourtant, au début des années 2000, quand internet était entré dans les familles. Il était alors à la retraite depuis deux ans, veuf depuis un an. Il avait acheté tout seul son ordinateur et l'avait fait installer, « configurer » lui avait dit le type. Comme il avait été fier devant ses enfants quand il leur avait montré ça !

– Papa, t'as acheté un PC ?!

Eh oui, il avait acheté un « PC ». Lui. Le Pauvre Con, il avait acheté un PC. 

Sa joie n'avait pas duré longtemps. Son but était alors de pouvoir répondre aux mails que les amis et la famille commençaient à envoyer ; c'était apparemment un nouveau moyen de communication, qui remplaçait la lettre et le téléphone. Il fallait en tenir compte. Sa femme n’était plus à côté de lui pour l’aider ; de toute façon, elle, c’était le téléphone. Il devait donc se débrouiller seul. Après tout, ce serait peut-être un moyen de se singulariser.

Sauf que… Même répondre à un mail n’était pas facile. Parfois ça marchait, parfois non. Souvent non. Pourquoi ? Il n’en avait aucune idée. Rien que taper le message était une épreuve. Déjà, il fallait placer le curseur. Logiquement, il répondait après le message envoyé, il ne comprenait donc pas pourquoi le curseur se mettait tout seul avant. Taper deux lignes sans fautes lui prenait une demi-heure, alors qu’il n’était pas mauvais en grammaire et en orthographe, bon sang de bois ! Pour revenir en arrière sans tout effacer, alors là, ce n’était pas possible. Quand il regardait ses messages, il les trouvait bizarres : il manquait des espaces entre les mots, ou il y en avait trop. Des majuscules se baladaient ici ou là, sans qu'on sache pourquoi, et les accents étaient rarement bien placés. Jamais bien placés. Quant aux pièces jointes que ses correspondants annonçaient, il avait laissé tomber. Soit elles ne s'ouvraient pas, soit il ne les trouvait pas. 

Par sécurité – il arrivait à cette machine du diable d’effacer sans prévenir tout ce que vous veniez de taper – il imprimait tous les messages sur papier. Il s'aperçut que ça coûtait cher, les cartouches d'encre, et qu'il fallait les changer souvent. Et pour les remettre, les cartouches, ce n'était pas de la tarte. Il devait  appeler le gars qui était venu lui installer le tout la première fois. Le type ne se déplaçait pas pour rien, mais enfin il était efficace. 

Ses enfants, quand ils venaient, demandaient à leur père s'il avait besoin d'aide, s'il voulait qu'ils leur montrent « des trucs ». Il déclinait. Il ne voulait pas se ridiculiser devant eux, il finirait bien par se débrouiller.

Au fil des mois et des années, il avait commencé à maitriser quelques fonctions de base – la lecture et l'envoi de mails (surtout la lecture), la consultation de la météo et les recherches sur Wikipédia (les recherches, ça ne signifiait pas qu’il trouvait) – quand, vers 2010, était apparu un truc qui s'appelait Facebook. Il n’arrivait pas à savoir ce qu’était Facebook – un journal, un album de photos, un lieu d’échanges de messages ? –, mais on lui demandait s'il avait un compte Facebook, s’il avait vu ça sur Facebook, s’il pouvait partager sur Facebook. Il commençait à en avoir sa claque de Facebook. Non, il n’avait pas Facebook et il emmerdait Facebook. Il avait encore le droit, non ?

Le pire était à venir. Vers 2015, internet était devenu obligatoire pour nombre de formalités. Il fallait aller sur des sites ou des « plateformes », chercher son « espace », créer un compte, indiquer (pardon, renseigner) son identifiant, choisir un mot de passe, se souvenir du mot de passe, remplir (renseigner) des rubriques, valider la saisie,  télécharger (horreur) et envoyer un formulaire, guetter un code qui arrivait lui sur le téléphone, et qu’il fallait ensuite entrer sur l’ordinateur, cliquer, espérer un accusé de réception, très difficile à imprimer…

Résultat, il n’avait plus été capable d’effectuer sa déclaration d’impôts sans sa fille, alors qu’il ne possédait rien, même pas son appartement. Il se demandait comment on avait pu concevoir une chose telle que la « déclaration en ligne », illisible et incompréhensible. Sa fille était patiente, gentille même, mais quelle humiliation de devoir tout dévoiler, pour qu’elle entre sur l’ordinateur les chiffres de sa retraite, de son compte épargne, de ses dons, de ses charges…, notés en tout petit dans des endroits improbables sur les papiers qu’il avait conservés. Bien sûr, il manquait toujours des renseignements, on lui demandait des informations qu’il ne savait pas où récupérer. C’était comme s’il se déshabillait devant elle, et même devant eux, car il était sûr qu’elle en parlait à ses frères. 

De même, il n’était jamais arrivé à déclarer la femme de ménage qui venait 2 h 30 par semaine depuis que ses articulations le faisaient souffrir. Le site du CESU était lisible, on pouvait lui accorder cette qualité, mais passer d’une case à une autre était une épreuve. Quand il se déplaçait, ce qu’il venait de taper s’effaçait. Et il ne pouvait pas taper la ville où il habitait et le code postal correspondant. C’était ou l’un ou l’autre ! Or, il fallait « renseigner » les deux. C’était diabolique, à vous faire perdre la tête.

Et puis il y avait toutes ces « informations » et « newsletters » qu’il recevait alors qu’il n’avait rien demandé. Pourquoi est-ce qu’on le bombardait ? Pour y échapper, et encore, il fallait se désabonner. Mais il ne s’était jamais abonné ! Pourquoi est-ce qu’on tolérait ça ? C’était à la fois du vol et du viol.

Le comble revenait sans doute aux banques et aux assurances. Ces voleurs professionnels avaient trouvé avec internet le moyen de voler davantage. Il fallait payer pour effectuer des opérations en ligne. Et comme il fallait maintenant payer aussi pour obtenir un relevé mensuel – sur papier dans une enveloppe à mon adresse Nom de Dieu, c’est trop demandé ? – on l’avait dans l’os. Frais de gestion, intérêts et commissions, commissions de mouvement, cotisation trimestrielle, abonnement annuel, formule Esprit libre (Esprit libre qu’ils disaient ces fumiers, alors qu’ils vous emprisonnaient et vous volaient !), toutes ces appellations mensongères qui avaient fleuri, c’était un scandale, une honte. En plaçant un écran entre la banque et le client, on avait technicisé la gestion du budget familial, on empêchait l’accès à l’argent, on avait cassé la relation humaine. 

Comme il n’arrivait à rien par internet, il allait au guichet pour retirer ou pour virer. On le tolérait encore, même si depuis deux ans, on le priait d’utiliser plutôt « les automates » et « les bornes ». Automates et bornes : il n’y a que lui que ces mots effrayaient ? Les gens ne comprenaient-ils donc pas ce qui se passait ? Il avait dû essayer ces outils totalitaires une fois, deux fois, trois fois. Même la fille qui était censée l’aider n’y arrivait pas. Ah ah ! Il ne savait pas s’il fallait en rire ou en pleurer. Alors il allait au guichet. Il ne voulait pas être mauvaise langue, mais il lui semblait que les délais étaient de plus en plus longs. Sans doute était-ce volontaire. On privilégiait « les automates ». Fumiers !

Il parait que, de toute façon, son agence allait disparaître. Même les banques, qui avaient acheté tous les coins de rue pendant 30 ans et qui rénovaient leurs locaux de fond en comble tous les deux ans, eh bien même elles, elles étaient « en difficultés ». Elles allaient « changer de modèle ». Les banques en ligne leur taillaient des croupières, la « dématérialisation » s’imposait, les consommateurs avaient d’autres exigences, etc. Bien fait ! Voilà ce que c’est de casser ce qui marche bien, de mépriser les gens, de remplacer les sourires par des voix synthétiques.

Un jour cependant, il reçut le mail qui changea tout. « Cher jAEn? Ici COlette Barnieri. Comment allez vous? Comme vous voyez j’ai un prude mal avec internet. Je me dissèque vous qui êtes si habile de vos doit, vous pourviez peut-etre m’aider. Et-ce que vous seriez dacordd pour venir prende le the vendredi 17 heures? Et si internet et l’ordinateur vous embête, on pourra discuter un peu, ca me fera plaisir de vous voir. à vendredi j’espère Colette ».

Bon sang ! On lui demandait de venir donner des conseils en informatique !  Lui !Incroyable. S’il avait pu imaginer ça, un jour… Il se mit à rire, à pleurer aussi. Il relut le message. Alors il réalisa qu’il y avait autre chose. Il y avait… de la tendresse. Elle semblait avoir envie de le voir, d’être gentille avec lui. Ça alors !

Colette était une ancienne amie de sa femme. Il aimait bien son mari, mort quatre ou cinq ans plus tôt. Ils s’étaient moins vus après la mort de sa Josie, mais il avait croisé Colette quelquefois par la suite, d’abord en couple, seule après le décès de son Jacques, chez des amis communs qui les avaient invités en même temps. Ça l’étonnait qu’elle pense à lui, mais pourquoi pas ?

Il relut le message, mot à mot, pour ne pas se tromper sur le sens. Colette avait quelques problèmes de typographie, elle aussi. Ça le mit en confiance. Il fallait répondre. Il réfléchit, chercha. Il commença à taper. Effaça, recommença. Il voulait soigner son message. Pour la première fois, il prit plaisir à chercher les lettres, à appuyer sur les touches, à respecter les espaces, à trouver les accents, les virgules, les points, les majuscules… Il se rappela soudain qu’on pouvait obtenir certains caractères qui n’apparaissaient pas sur le clavier en tenant les touches Alt ou Maj appuyées avec la main gauche pendant qu’on tapait une lettre ou un chiffre à droite. Oh oui, formidable, ça marchait ! Comment avait-il pu oublier ça jusqu’à ce jour ?

Il prit trois quarts d’heure pour rédiger son message de 4 lignes. Quand il l’estima correct sur le fond et sur la forme, il l’envoya. Il avait laissé le curseur se placer au-dessus du texte de Colette, réalisant qu’après tout ce n’était pas plus mal ainsi. Le message le plus récent en premier, oui, ce n’était pas illogique. Bon sang : internet lui paraissait agréable et bien fait. Que se passait-il ?

Il s’en passa davantage le vendredi à 17 heures. Ils se mirent à l’ordinateur et ils rirent en partageant leurs connaissances et leurs difficultés. Que c’était bon de rencontrer quelqu’un qui vous comprenait… En fait, c’est davantage Colette qui le conseilla que l’inverse.

– Vous connaissez Youtube ?

– J’ai entendu parler, répondit-il.

– Vous ne l’utilisez pas ?

Elle lui montra et il fut fasciné.

– Et Spotify ?

– Connais pas.

Elle lui montra et il fut fasciné.

– J’écoute aussi beaucoup de livres audio. Je lis en écoutant. Regardez.

Elle lui montra et il fut fasciné. Un peu inquiet, aussi.

– Comment je vais faire, tout seul, à la maison ?

– Vous essayez, tranquillement, sans vous affoler. En prenant ça comme un jeu, un trésor à découvrir… 

Un trésor à découvrir. L’image lui plut.

– Ce n’est pas facile au début, reprit Colette. C’est si extraordinaire que ça se mérite, c’est normal. Mais si vous êtes bloqué, vous m’appelez. Si je ne peux pas vous aider au téléphone, je viens. C’est aussi simple que cela.

– Mais… votre jambe…

– Une mauvaise jambe est une jambe. Ça lui fera du bien.

Il revint chez Colette le mardi suivant, puis de nouveau le vendredi. Elle vint aussi chez lui, pour lui montrer sur sa machine.

– Votre matériel est ancien. Mais on va s’en sortir.

Chez elle, chez lui, il se sentait progresser à toute vitesse. Au lieu de s’agacer d’un obstacle ou d’une incompréhension, Colette en souriait. Et surtout elle faisait quelque chose qui le laissait comme deux ronds de flan : elle posait la question par écrit. Et Google envoyait la réponse ! Magique.

– On peut même le faire en parlant, mais ce n’est pas encore au point. 

Il faut dire que l’ordinateur de Colette était bien mieux que le sien. Aussi, quand sa fille l'avisa que ses frères et elle envisageaient un cadeau commun pour son anniversaire et lui demanda s’il avait un souhait particulier, il fut un peu gêné, mais il osa :

– Un Mac.

– Pardon ?

Sa fille n’avait pas entendu. Il répéta un peu plus fort.

– Un Mac.

– Un Mac… Tu veux dire un ordinateur Apple ?

Il se sentit rougir.

– Oui. Celui avec le grand écran… si possible. 27 pouces… je crois. Rétina. Avec ça, on voit bien. C’est plus simple. Et plus performant. Et ça dure longtemps…

Sa fille semblait estomaquée.

– Ah ben dis donc…

– Je sais que c’est cher, ajouta-t-il aussitôt… Donc bien sûr, vous n’allez pas tout payer, vous me donnerez ce que vous voulez, ça m’aidera.

Il voulait aussi acheter des enceintes. 

– Regarder un concert sur Youtube ou écouter des chansons sur Spotify, c’est dommage de le faire sans un caisson de basse et deux bons hauts parleurs sur le bureau, avait affirmé Colette en montant le volume devant un concert de Johnny Hallyday qui était là, devant eux, avec une qualité d’image aussi époustouflante que celle du son.

C’était Colette qui lui faisait découvrir l’univers numérique, Colette qui lui avait fait aimer le thé, Colette avec qui ils ne restaient pas une journée sans s’envoyer un mail…

Il avait 77 ans. Il pensait à la chanson de Sardou, La maladie d’amour. Il était dans les clous. Colette en avait 76, il le savait, c’était l’âge de sa femme.

Une fin d’après-midi qu’ils se quittaient, elle affirma :

– Dis donc, Jean. Nos téléphones portables sont trop vieux. Et trop petits. On va s’équiper en iPhone. Je veux pouvoir t’envoyer des sms. Et puis il nous faut WhatsApp, c’est incontournable, maintenant.

– Des sms ? Ouat quoi ?

– On va commencer par les sms. Quand je penserai à quelque chose, ou que je verrai un film à la télé que je voudrai te signaler. Pour l’immédiat, le spontané, le sms est mieux que le mail.

– Tu crois ?

– Oui. Et comme ça on pourra s’envoyer un bisou le soir, pour se souhaiter bonne nuit.

Il la regarda, stupéfait :

– Un bisou ?…

Désormais, il rythmait ses journées en fonction de l’utilisation de son Mac flambant neuf. Le matin, il lisait quelques articles sur des journaux en ligne. En fin de matinée, après le ménage, les courses, ou les emmerdements médicaux, il regardait une conférence ou un film. Souvent, il déjeunait devant. Ensuite, après sa sieste, il allait marcher, soit seul, soit avec Colette quand elle s’en sentait la force. Quoi qu’il en soit, à 16 h 30 ils se retrouvaient chez elle pour prendre le thé, discuter, et bidouiller devant l’ordinateur. Quand il rentrait, vers 19 heures, il envoyait ou répondait à des mails, qu’il prenait un immense plaisir à concocter. Il avait découvert tellement de choses, il avait tellement d’envies. Et vers 21 heures, ils s’envoyaient un « bisou sms ». Quelquefois, c’était même lui qui commençait. Et elle répondait. Ils se répondaient toujours. Ils étaient là l’un pour l’autre.

Colette avait changé sa vie, parce qu’elle avait changé son regard sur la vie. Grâce à elle, au lieu de voir les défauts d’internet, il en appréciait les immenses potentiels, notamment l’accès illimité à la connaissance. Même les impôts en ligne lui paraissaient une belle performance ! Il réalisa combien il s’était aigri sans femme. Le mail de Colette l’avait sauvé.

– Tu sais, lui dit-il un jour, je voudrais rendre un peu de ce que tu m’as donné.

– Mais tu m’apportes autant que je t’apporte, répondit-elle. 

– Je veux dire, autour de nous. Même à nos âges, même diminués, s’il nous reste quelques dixièmes de vue, un peu d’audition, un peu de mobilité dans les doigts malgré l’arthrose, alors on peut utiliser internet, apprendre, se cultiver, apprécier les beautés du monde. Trop peu de nos congénères en profitent. Tous n’ont pas la chance d’avoir une Colette.

– À quoi tu penses ?

– Pourquoi on créerait pas un association ?! lança-t-il enthousiaste. On l’appellerait Internet pour les vieux.

Elle réfléchit un instant.

– Internet pour les vieux. Ça sonne bien. C’est franc. Et comment on fonctionnerait ?

– C’est toi qui as défini le principe, l’autre jour : dès qu’on a un problème, on appelle et quelqu’un vient, ou on va chez quelqu’un. Quelqu’un comme nous, qui a juste un peu plus d’expériences, ou de facilités. 

– Oui. Bonne idée. Ça serait aussi un bon moyen de lutter contre la solitude et l’inertie. 

– Tout serait gratuit, ça va de soi.

– Ton idée est belle ! s’exclama Colette en lui prenant les mains. Il faut la faire connaitre.

– Par le bouche à oreille. Et peut-être en envoyant quelques mails à nos contacts.

Il rit de sa phrase, de son évolution, de la bêtise qu’il avait surmontée.

– On va quand même créer un compte Facebook, ajouta Colette. 

– Facebook ? Tu crois ?

– Je suis sûre. Internet pour les vieux, ce sera un réseau. Et Facebook, c’est le réseau des réseaux. C’est donc l’outil qu’il nous faut.

Il tombait des nues. Facebook…

– Ne t’inquiète pas, reprit Colette, en serrant de nouveau ses mains. Tu vas voir, c’est formidable, Facebook. 

– C’est toi qui es formidable, répondit-il, ému. Quelle chance de t’avoir rencontrée.

À 77 ans, il avait commencé une nouvelle vie, fort d’une certitude : il mourrait vivant.



8 janvier 2021

Mylène, Célia et le 31 décembre

 

C'est parce que je n'ai pas voulu l'accompagner au concert de Mylène Farmer que Célia m'a quitté. Ben oui. J'ai commis une erreur, parce que j'ai sous-estimé l'adversaire. C'est impardonnable et je n'ai eu que ce que je méritais. J’arrive à en parler avec détachement aujourd’hui, mais sur le coup, j’étais bon à jeter à la poubelle. Minable, qu’elle m’a mis, Mylène. Faut dire que Célia, pour moi c’était le Graal. Je vais pas vous décrire ici ses beautés et qualités, parce que vous ne me croiriez pas. Et puis c’est pas le sujet.

Le sujet, c’est comment on peut perdre si vite ce qu’on a mis si longtemps à obtenir et ce pour quoi on a donné de sa personne comme jamais. Si c’est une question, je crois que la réponse est simple : la bêtise. Je n’ai pas vu que c’était important pour elle. Plus qu’important, même : fondamental. J’ai été fan moi aussi, de groupes de hard, de Johnny, de JJ… Mais je sais pas, elle a quand même passé 30 ans, nous avons un enfant, on n’a pas tellement de sous, pas tellement de temps, ça me semblait pas une priorité. D’autant qu’on habite à 500 bornes de Paris, et la star ne se produit que dans des capitales, pour quelques soirées tous les 5 ans, dans des endroits rassemblant 30 000 personnes minimum. Aller au concert impliquait donc une nuit d’hôtel, 1000 bornes d’essence et de péage, la bouffe, faire garder la petite, etc. Putain, je me trouve pingre en racontant ça. Et si j’ai renoncé à claquer 5 ou 600 € pour un week-end exceptionnel, alors en effet je suis un trou du cul. 

Elle m’avait prévenu, pourtant. Avant même la mise en vente des billets, alors que j’avais montré ma réticence, elle avait asséné :

– Non seulement je vais prendre une place, mais je vais en prendre deux. Si tu viens pas, j’irai avec ma mère.

La mère, je crois qu’une partie du problème vient de là (tous les problèmes ne viennent-ils pas de là ? Mais les pères sont souvent plus problématiques). La mère, elle voulait y aller aussi. Alors qu’elle habite Marseille et qu’elle a déjà vu trois fois la chanteuse en concert ! Mylène Farmer, ça remontait à leur enfance, plus exactement à la jeunesse de la mère. Une vraie dingue, celle-là. À 55 balais, elle se comporte comme une midinette : pochtronne, jupe ras la touffe, des mecs tous plus craignos les uns que les autres. Mylène, c’est sa génération. Depuis que j’ai creusé le sujet – je suis incollable maintenant –, j’ai appris que le cœur de cible de Mylène Farmer, c’est les 40–50 ans. Alors pourquoi ma nénette qui en a que 33 est intoxiquée elle aussi ? Hein ? À la sortie de Libertine, en 1986, elle était même pas née ! Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? Y’a eu une contamination tardive, c’est tombé sur moi. L’inconscient sans doute : Mylène, à la mère comme à la fille, ça leur rappelle un paradis, perdu, l’insouciance, disparue, la famille, ventilée façon puzzle.

Elle a donc pris ses tickets – 125 € pièce, tant qu’à faire… – et m’a demandé une dernière fois :

– Tu es sûr que tu viens pas ?

Non, désolé. Misère, Mylène. Célia était à peine monté dans le train que j’ai compris ma faute. Son au revoir glacial et son absence de regard signifiaient qu’elle était très fâchée. Et puis elle m’a crucifié avec son dernier mot :

– Dommage. 

C’était le samedi 8 juin 2019 à 9 heures. Après, je n’ai plus eu de contact de tout le week-end. Pas le moindre texto. J’en ai envoyé 40, pas une réponse. Heureusement, la petite était chez sa tante, la sœur de Célia, parce qu’elle a là-bas un cousin qu’elle adore. J’ai été bosser au magasin, c’est le mieux que je pouvais faire, aussi bien pour m’occuper que pour justifier un minimum mon absence de La Défense Arena.

Le dimanche soir, enfin, sms : « C’était fabuleux, je te remercie de t’en soucier. J’ai aussi réfléchi pendant ce week-end. Je crois qu’il est temps de tourner la page. Il y a Jade, bien sûr, mais elle sera mieux avec des parents épanouis. Nous nous organiserons. Je viens de l’appeler, ne t’inquiète pas. Je passerai récupérer mes affaires dans la semaine. Prends soin de toi. C. »

Qu’est-ce que ?… Mais ?… Mais !… C’est pas possible ?… Je relus ces phrases démentes. Elles me paraissaient si inconcevables que je me persuadai que cette salope de Mylène, avec ces textes pornos et sa voix sussureuse, avait monté le bourrichon à ses fans, leur enjoignant de tout faire péter et de tenter toutes les expériences. Elle m’a mis la haine, Mylène. C’est elle que j’insultai et implorai tour à tour, plutôt que Célia. Que s’était-il passé dans cette antre diabolique entre la star et ses affidées ?

Je vous passe imprécations, explications et supplications au cours des jours et des semaines qui ont suivi. Rien n’a pu la faire changer d’avis. Célia m’a bel et bien quitté le lendemain du concert de Mylène Farmer. Après avoir hésité à me battre pour Jade, j’ai laissé à la mère la garde de la petite, ne voulant pas ajouter de traumatisme au traumatisme. Heureusement, je vois ma fille toutes les semaines, elle vient la moitié des vacances et un week-end sur deux. Je n’ai pas déménagé, pour qu’elle garde au moins quelques repères.

Inutile de dire qu’après un coup pareil, je ne voulais plus entendre parler de Mylène Farmer. Dès que son nom arrivait dans une conversation, je ruais dans les brancards, calomniant son absence de voix, son son de chiotte, son look de fantôme androgyne, ses paroles débiles, sa mégalo, et la triste situation d’un pays qui mettait sur un piédestal une pareille calamité. Quand par malheur j’entendais une de ses chansons, je quittai les lieux sur-le-champ. Cette saleté avait tué mon amour, cassé ma famille, elle m’avait démoli.

Arriva la soirée du 31 décembre 2020. Un an et demi s’était écoulé depuis le drame, et je m’en remettais à peine. Je ne devais pas être si bien que ça puisque je prétextai le coronavirus et les hallucinantes restrictions qu’il entrainait pour rester seul ce soir-là. Ça avait été une autre année de merde : après avoir perdu ma chérie en 2019, j’avais perdu 30 % de mon chiffre d’affaires en 2020. Sans les aides de l’État, je serais mort. Quand on n’a plus le droit de commercer, ça complique les choses. La vente en ligne ne fait pas tout. On avait pu rouvrir l’été puis en fin d’année, ça me sauvait en partie.

Pour récupérer tout ce qui était possible, je laissai ouvert le magasin jusqu’à la dernière minute, le 31 décembre à 20 heures. J’arrivai à la maison à 20 h 30, me douchai, me changeai. À 20 h 50, je me servis un verre de Gewurz glacé après avoir allumé la télé. Je regardais la fin de Scènes de ménage, j’aimais cette suite de sketchs avec 5 couples différents, les dialogues et les acteurs étaient bons. Célia aussi aimait cette émission, comme elle aimait boire un verre de blanc avec moi en fin de semaine. Quel gâchis…

En sirotant et zieutant, je préparai mon repas : saumon et mâche, tourte alsacienne. Scènes de ménage s’acheva. C’est alors qu’un jingle racoleur annonça : « Tout de suite sur M6, le concert événement de Mylène Farmer, filmé en juin 2019 à l’Arena Paris La Défense ». Je m’arrêtai de vivre. Après un instant de mort subite, je saisis la télécommande et cherchai le programme des différentes chaînes. Que de la daube : du patrimoine, du classique, des dessins animés, des séries d’un autre siècle, les guignols de l’information continue… Je tentai un début de polar, après avoir ressorti la bouteille de blanc du frigo pour m’enquiller un deuxième verre bien tassé. 

Je me posai devant la télé, le vin blanc dans une main, la télécommande dans l’autre. Je tâchai de me concentrer sur le polar, mais mon esprit était focalisé sur Mylène. Ça me poursuit, grommelai-je. Pourquoi est-ce que je tombe dessus ce soir ? Je suis maudit ou quoi ? Je zappai, hagard. Tout était insipide. C’est alors que, consciemment ou pas, j’appuyai de nouveau sur le 6.  

Le concert commençait. Enfin il allait commencer. On voyait une immense salle sans fenêtres remplie de dizaines de milliers d’humains et d‘écrans téléphoniques que des lasers en faisceaux balayaient, avec des changements de couleurs prodigieux, comme si une armée d’extraterrestres s’apprêtait à atterrir sur la foule en pleine nuit. Des sons venus de l’au-delà faisaient trembler les murs. Au fond, un écran de 50 mètres de large sur 20 de haut diffusait des images de nuages au milieu desquels naissaient de nouveaux êtres, mi-humains mi-robots, produits démiurgiques de la génétique et l’intelligence artificielle. Il y avait du Game of Thrones là-dedans.

Je fus immédiatement scotché. J’avais vu quelques films de science-fiction, mais ce que je voyais là était beaucoup plus fort, pour la bonne raison qu’il y avait des êtres réels en dessous et que ce que je regardais avait eu lieu pour de vrai. Après dix minutes de ce spectacle dantesque, un anneau géant descendit d’une soucoupe arrimée au plafond. Dans ce cercle à l’intérieur luminescent : Mylène. Elle arrivait sur le monde. On n’apercevait qu’au dernier moment qu’elle allait en fait se poser sur une sorte d’embarcadère que, une fois à terre, elle remonta pour rejoindre la scène gigantesque. Au fond, on pénétrait dans une ville futuriste qui se construisait sur l’écran de 1000 mètres carrés. Les musiciens étaient répartis sur deux plateaux devant, fourmis efficaces et besogneuses au service d’un ordre supérieur.

On ne la voyait encore que de loin, mais je fus frappé par la ligne et la coupe de la chanteuse. Elle était très belle, alors que je la trouvais rien moins que monstrueuse dans ses clips des années 80-90. 

Sa première chanson s’appelait Interstellaire, et c’était parfaitement adapté au décor. Ou l’inverse. J’eus toujours la même impression qu’on ne comprenait pas la moitié de ce qu’elle disait et que, comme pour Stéphanie de Monaco, on masquait l’absence de voix par un déluge de notes électroniques.

Mais au fur et à mesure que se déroulait le spectacle, ce défaut me parut secondaire. La mise en scène d’une part, la présence de la chanteuse d’autre part, suppléaient à la musique. Au troisième titre, elle avait changé de tenue, chaussant des bottes à talons et cuissardes sur un pantalon et un pull noir, qui dévoilait un corps de rêve. Au sixième morceau, elle était en mini-robe métallique, dévoilant des hauts de cuisses époustouflants. Un quart d’heure plus tard, elle était toute en blanc. Etc. Que ceux qui pense que l’on ne peut pas être plus belle à 58 ans qu’à 18 regardent ce concert. 

Elle était enfin une femme. Splendide. Avec des formes, des couleurs, des ondulations, tout ce qui lui faisait si cruellement défaut avant. Fini le visage blafard, les cheveux filasses, les habits d’homme. Surtout, elle souriait. Des sourires venus du cœur. Sincères, profonds, bons. Elle aimait les gens en face d’elle. Elle leur donnait autant d’amour qu’ils lui en donnaient. Elle laissait parler ses émotions. Ça changeait tout. Il y avait dialogue, et même communion.

La bonté associée à la beauté la rendaient incroyablement attirante. Les seize danseurs autour d’elle était dévoués corps et âme à leur déesse. Il en était de même pour les 30 000 personnes du public. Je savais que Célia était dedans et cela augmentait bien sûr le prix de ce que je regardais. Et moi maintenant, seul devant ma télé, avec des années, voire des décennies de retard, j’étais amoureux à mon tour. Je crois que c’est parce que je n’ai pas été directement confronté à Mylène en gros plan que je pouvais apprécier son spectacle. C’était progressif, du coup j’ai été embarqué. Je voyais, je comprenais, je changeais d’avis.

Je dégustais mon saumon avec du beurre sur du pain grillé. La tourte mise au four commençait à embaumer. Je vis alors apparaitre… Sting ! Je regardai mon verre : avais-je trop bu ? Non, c’était bien Sting, ce géant de la Police qui venait pour un duo de 5 minutes avec Mylène. Et ça ne sonnait pas si mal. Là, pour moi, elle entrait dans la légende. Sting…

Pendant la pub, j’ai cherché sur la tablette ce que diffusait YouTube des concerts de Mylène Farmer. Celui que je regardais était en partie repris dans des clips de chansons live. Je jetai un œil à son concert précédent, stade de France 2013. À cette date pourtant pas si lointaine, elle n’avait pas encore accompli sa mue : coiffure hideuse, maquillage monstrueux, peau de morte, froideur sépulcrale.  

Là, six ans plus tard, rayonnante, sereine, généreuse, au sommet de son art, elle enchainait les titres, les tenues, les chorégraphies, les jeux de lumière et les effets spéciaux. Des grilles s’ouvrirent, des plateformes s’ajustèrent, des étoiles explosèrent, des cascades se déchainèrent, des corps apparurent, des cieux s’illuminèrent. Des Mylène se dupliquaient sur des écrans de différents formats.

Avec Ainsi soit je et juste un piano pour accompagnement, elle mit les larmes aux yeux de la moitié de la salle. Il fallait voir le public. Certains, hommes et femmes, étaient en transe. Ils n’étaient plus eux, elle en avait pris le contrôle. Mais pour leur bien. Il y avait du Madonna en elle, en moins vulgaire, et en beaucoup plus belle désormais.

Pour la qualité du spectacle, je ne voyais que Johnny pour rivaliser avec la prêtresse. Mais même « le taulier » aurait dû s’accrocher pour rester à la hauteur de la divine. Si le feu n’avait pas été allumé depuis longtemps, elle l’aurait mis avec Pourvu qu’elles soient douces, que, 32 ans après sa création, elle transforma enfin en belle chanson. À moins que ce soit moi qui… Je découvris M’effondre, revisitai Tristana, California, À quoi je sers

Après la tourte et mon quatrième verre de Gewurz, j’étais quasi k.o. Mylène m’avait tué. À moins que… Plus on s’approchait de la fin du concert, plus je le regardais avec les yeux de Célia. Plus même, je fondais les deux : Mylène était Célia, Célia était Mylène. Ma petite chérie avait eu raison d’aller voir ce concert, j’aurais dû l’accompagner. Et je… devais le lui dire. Ça me parut nécessaire, indispensable. Je devais aller au bout de cette révolution esthétique et psychologique. 

À peine était-ce terminé que je me mis à penser au texto que j’allais envoyer. En fait, il me vint d’un coup, comme une évidence, alors que les mots n’étaient pas vraiment mon truc : « Je viens de regarder le concert de Mylène à la télé. Celui où tu étais. C’était magnifique. C’est toi qui avais raison, j’aurais dû t’accompagner. C’est trop tard, mais excuse-moi. J’ai été bête. C’est pas encore minuit, mais je vais me coucher, alors je te souhaite une bonne année 2021. Un baiser, P ».

La réponse est arrivée à 3 heures du matin. Une clé a tourné dans la porte. Je n’ai pas eu le temps de me lever qu’une ombre était déjà dans la chambre. Une robe de soirée a glissé sur le sol, des souliers ont été enlevés. L’ombre que je connaissais est entrée dans le lit et s’est blottie contre moi. J’ai reconnu son parfum, sa peau, tout. Elle a murmuré :

– Il n’est jamais trop tard. On dort. On a beaucoup de choses à remettre en place demain.  



1er janvier 2021

Le soir tombe sur Big Sur

 

   Une année commence et je suis seul face à l’immensité. Seul sur la montagne face à l’immensité de l’océan. Pacifique. San Francisco se trouve à 200 miles au Nord, Los Angeles à 350 au Sud. Cette partie de la chaîne côtière de l’ouest américain s’étend sur 90 miles entre les localités de Carmel-by-the-Sea au Nord, San Simeon au Sud. Ce sont les circonstances qui m’ont conduit ici. Certains disent qu’il n’y a pas de hasards ; il me semble que tout est hasard. Et que l’on peut, au mieux, le titiller. 

   Malgré le Homestead Act de 1862 par lequel le Président Lincoln accordait aux pionniers la propriété de leur terrain, dans la limite de 160 acres et à condition qu’ils l’occupent depuis plus de cinq ans, la population de Big Sur ne dépassait pas 1000 personnes en l’an 2000. 996 pour être précis, pour 140 km du nord au sud et 40 d’ouest en est ! Soit guère plus qu’au temps des nomades amérindiens qui furent les seuls humains à fouler les lieux pendant des millénaires. Espagnols puis Mexicains s’approprièrent l’endroit ensuite, d’où le nom anglo-hispanique, Big Sur, Grand Sud. Aujourd’hui, le territoire est avant tout constitué de parcs nationaux. Les quelques possessions privées, disséminées dans les forêts, sont soit des cabanes en bois, soit des propriétés luxueuses ; les ranchs et les fermes ont disparu. 

   Depuis le point culminant, Cone Peak, à 1600 mètres au-dessus du niveau de la mer, à 4800 mètres de la mer elle-même, je contemple le fantastique panorama qui s’offre à moi. Il n’y a pas de limites entre la terre et l’eau, les deux se télescopent dans une confrontation grandiose. Il en est de même en dessous, pour ce qui échappe à mes yeux : ici les plaques tectoniques Pacifique et Nord Américaine se jaugent depuis des millions d’années. Ce choc de titans laisse des traces : la faille de San Andreas mesure 1300 kilomètres de long, et chaque année 200 séismes sont ressentis par les hommes, qui savent qu’un jour « le big one » les engloutira tous. Quand ? That is the question, à 1 000 milliard de dollars. 

  Les montagnes avancent en dégradé jusqu’à l’océan. Dégradé de hauteurs,  l’altitude baisse à proximité de l’eau, ce qui n’empêche pas des falaises plus hautes que des buildings. Dégradé de couleurs, car de végétations. Vers l’intérieur, le vert sombre domine, car les arbres sont partout. Et quels arbres ! Dieu du ciel… Des forêts entières de séquoias. Ces arbres qui vivent 2000 ans et atteignent 100 mètres de haut, dont le tronc est pourtant… mou ! J’aime appuyer mon doigt sur l’écorce ; il s’enfonce. Comme si moi, le petit homme fébrile, je pouvais abattre ce géant. Toute la sagesse des arbres est là : au lieu de m’écraser d’une pichenette, le séquoia accueille ma pression, il prend mon énergie au lieu de la repousser. Respect, vieux sage.

   Plus proche de l’océan, la couleur change car les arbres ont déserté ces flancs battus par les vents, attaqués par les embruns. C’est une lande sauvage d’herbe, de terre et de rocher, de vert plus ou moins pâle, d’ocres entre ombres et lumières, de camaïeux de gris seuls capables d’affronter les vagues qui se fracassent sur eux. Les criques sont rares au milieu des à-pics, mais elles existent. J’en ai repéré deux, trois, quatre. Découvrirai-je une de ces criques cette année ? Avec quelle fille ? Qui sera celle qui m’accompagnera ? Le grand ouest, est-ce un rêve raisonnable ? Réalisable ? Est-ce un rêve ? Il est l’heure des résolutions et j’en suis aux questions. Je les note dans un fichier, pour m’obliger à y répondre.  

   Je viens tous les jours, à toute heure. Je suis rivé. Je vois ainsi évoluer la lumière. Car au-dessus de la terre et de l’eau, il y a le ciel et le soleil. Ce sont eux les plus forts ? Peut-être. Ils sont ceux qui donnent le ton, en tout cas. Le matin, c’est encore pastel. D’autant qu’entre le haut et le profond, les anges se déploient, je veux dire les nuages. Oui, tels d’éternels Gabriel, les stratus coiffent les arêtes les plus occidentales et pénètrent dans les vallées qui achèvent, ou commencent, l’Amérique. Plus on s’éloigne du lever du jour, plus ils s’effilochent et laissent apparaitre des reliefs infinis ; une vie de contemplation ne me suffirait pas pour en connaître les détails. 

   À 13 heures, la lumière a changé. Le soleil cogne et, sous son feu, c’est l’océan qui s’impose. Son bleu parfait éclipse les hésitations de la terre, qui se fait discrète, comprenant qu’elle ne peut pas lutter. Tout est question de moment, dans la vie. Les condors et les colins se taisent, les lynx et les pumas se terrent. L’heure est aux baleines, aux otaries, aux pélicans, aux cormorans. Il convient de respecter l’ordre des choses. La nature est bien faite.

  En fin de journée, le ciel devient rose orange et tout s’équilibre. L’air, la terre et l’eau sont en harmonie, en symbiose. Je reste sans voix. Je lève mes doigts, je cesse de taper. Jamais je n’ai senti à ce point l’unité tant recherchée. Le miracle est qu’il me semble en faire partie. Moucheron dans ces éléments primaires, j’en suis. Il n’y a plus le reste et moi, un regard et un paysage, non, il y a un tout, des poussières agrégées et désagrégées issues de la même étoile originelle. Big Sur a fait plus que trois lectures d’Hubert Reeves et deux décennies de yoga pour la disparition de mon ego et la compréhension de l’essentiel.

   La route me tente. Je la vois serpenter le long de la côte ciselée. Il a fallu pas moins de dix-huit ans pour la construire. Un viaduc enjambe une gorge, des soutènements tiennent la chaussée, un ruban se déploie au bord de la prairie où le rocher affleure. Faut-il prendre cette California State Route 1 qui longe la côte, ou aller chercher la Highway à l’intérieur, qui relie L.A. et Frisco en 7 heures ? Encore un choix déterminant. Toutes ces options qui nous sont offertes… Alors que l’on maîtrise si peu de choses. 2021  sera-t-elle l’année du lâcher-prise ? Après qu’en 2020 les humains se soient si dramatiquement pris au sérieux, ce ne serait pas un mal. Je choisis, autant que faire se peut, de demeurer face à Big Sur. Je peux travailler, réfléchir, progresser, et même communiquer.

   Il n’est guère étonnant que ce territoire si beau et si désert ait attiré des écrivains en mal de solitude. Jack Kérouac vécut là dans une cabane le temps d’écrire le roman intitulé Big Sur. Et le premier livre d’un de ses disciples, Richard Brautigan, a pour titre Un général sudiste de Big Sur. Le grand Henry Miller, qui m’a appris à vivre et à écrire avec, entre autres, le Tropique du Cancer, s’installa à Big Sur à la fin de sa vie ; il en sortit le fascinant Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch. Autre grand, le Français Romain Gary est allongé sur une plage de Big Sur quand il raconte ses souvenirs qui servent de matrice à La promesse de l’aube. Même la fiction aime l’endroit : dans le film Basic Instinct, la résidence de l’écrivain Catherine Tramell, incarnée par Sharon Stone, est située à Yankee Point, non loin de la réserve de Point Lobos, à l’extrémité nord de Big Sur.

  La nuit est là, maintenant. Le fond bleu noir n’empêche pas les reflets métalliques de l’eau, la phosphorescence d’un oiseau, l’éclat d’une roche. Tout est si calme, si préservé. Au cœur de l’État le plus technologique du monde, ce lieu n’a pas changé depuis des millénaires. L’Indien Ohlone en l’année moins 5000 avait la même vue que moi, et, plus étonnant encore, le même environnement sonore. Comment ce prodige est-il possible ? Que fait la mer à l’homme ? Et la montagne ? Et l’Ouest ? Suis-je au bout ou au début de quelque chose ? De l’autre côté, c’est l’Asie et c’est un nouveau jour. La Californie est, avec l’Alaska, la dernière à se coucher. À Tokyo, on est déjà demain. Celui qui décolle de Pékin pour Los Angeles arrive avant d’être parti.

  Toujours plus à l’ouest, ce fut un temps ma devise. Suis-je arrivé ? Je n’ignore pas le danger de cette prétention. Mais je pose une question, je n’affirme pas. Non, je ne suis pas arrivé. Nous n’arrivons jamais. Parce que la terre est ronde et parce que la vie est un cycle. Et parce que je ne suis même pas. Juste une infime partie d’un tout, souvenez-vous.

   Connecté, j’ai ma mémoire à disposition, rangée, stockée. Tout est clair. Je vais éteindre mon nouvel ordinateur Apple et le fond d’écran évolutif du système d’exploitation macOS Big Sur disparaitra jusqu’à demain matin.