Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.

 23 octobre 2020

Ivanka

  

               – Allo Maman ? C'est Ivanka.

– Oh, Darling ! Qu'est-ce qui me vaut l'honneur ? Vous devez être en campagne, puisque ton père veut en croquer pour 4 ans de plus.

– C'est pour ça que je t'appelle.

– Eh bien… Il faut que vous soyez peu sûrs de vous pour vous souvenir d'une ancienne championne de ski tchécoslovaque.

– Maman… Tu es Tchèque, mais aussi Autrichienne, Canadienne et surtout Américaine, don't forget it.

– Je sais ce que je dois aux États-Unis d'Amérique, chérie, don't worry.

– Et tu es sportive de haut niveau, mais aussi professeure d'éducation physique, businesswoman, modèle, designer et auteure…

– C'est gentil, ma fille. Mais venons-en aux faits. Vous avez peur de perdre ?

– On avait un boulevard et le covid a tout fichu en l'air ! C'est un coup des Chinois.

– Chinois, c'est vite dit. Autant ton père a raison de se défendre contre le pillage économique de ces Asiatiques, autant il se ridiculise en les accusant d'avoir créé la maladie.

– Oui, bon. Je ne t'appelle pas pour parler politique.

– Ça vous ferait du bien, pourtant, d'entendre des sons de cloche différents, et cependant amicaux.

– Ce dont j'ai besoin, c'est que tu fasses une déclaration.

– Ne dis pas de bêtises. Tu le sais mieux que personne, Ivanka, ce salaud m'en a fait voir de toutes les couleurs. Il m'a trompé comme un goret. Et il m'arrachait les cheveux, tu te souviens ?

– Je sais, Maman, je sais. Je ne te demande pas de prendre partie pour Papa.

– Je voterai Républicains, si ça peut vous rassurer, je ne suis pas encore devenue communiste. Mais je ne me prononcerai pas publiquement sur une probité ou des capacités que ton père n'a pas. Donald, Président ; quand on y pense… Le hold up du siècle.

– Ce n'est pas une déclaration pour Papa dont nous avons besoin, mais… pour moi.

            Dans son bureau de la Maison Blanche à Washington, Ivanka perçut les deux secondes de silence en provenance de Miami Fischer Island.

– Explique-moi.

– Voilà. Si Papa est réélu, il aimerait que Jared et moi prenions davantage de responsabilités.

– Qu'est-ce que tu appelles davantage de responsabilités ?

– Jared pourrait prendre en mains la politique étrangère…

– Secrétaire d'État ?

– Oui.

– Et toi ?

– Il est question du Commerce, peut-être du Trésor.

– Eh bien, mes enfants…

            Ivanka entendit, du côté de Fisher Island, le claquement d'un briquet, suivi d'une longue expiration.

– Maman, tu devais arrêter de fumer !

– Alors ne m'annonce pas de mauvaises nouvelles.         

– Beaucoup de mères seraient fières que leur fille ait de telles perspectives.

– Vankoucha, tu le sais, je suis très fière de toi et je t'ai toujours soutenue. Et c'est précisément pour cela que je ne suis pas emballée. Tu peux faire mieux.

– Mieux que Secrétaire au Trésor ?!

– La politique ne t'amènera que frustrations et ressentiments.

– L'occasion se présente de faire quelque chose pour mon pays, je ne vais pas la laisser passer.

– Ne pratique pas la langue de bois avec ta mère, veux-tu ?

– Je ne prétends pas être une sainte, mais qui refuserait un tel job ?

– Toute personne sensée.

– Je te remercie.

– Les politiciens n'ont plus de pouvoir, ma fille. Tu ne pourras agir qu'à la marge et tu seras détestée.

– On peut encore faire pas mal de choses. Et peu m'importe ce qu'on dit de moi, si les personnes qui me sont chères me respectent.

– Tu vas t'isoler, t'angoisser, te réduire. Tu parlais de mes différents métiers tout à l'heure. Mais toi aussi Ivanka, tu as été modèle, auteure, businesswoman, et promoteur, administratrice, que sais-je encore ! Ensuite, tu as fait 4 ans comme conseillère du Président, ça suffit. Passe à autre chose. Reviens dans la vraie vie.

– Maman, le pouvoir de ceux qui dirigent les États-Unis reste important, crois-moi. Ne serait-ce qu'en terme d'influence.

– Mais tu auras autant de pouvoir et d'influence en tant que cheffe d'entreprise, animatrice à la télévision, auteure de best-seller, etc.

– Ça m'étonnerait.

– Et tu oublies un point fondamental, que je vais te rappeler encore une fois : tu es la plus belle fille du monde.

– Maman…

– Je sais que tu ne veux pas jouer cette carte de la beauté, mais elle est là, tu n'y peux rien. C'est d'ailleurs un des talents de ton père : il a toujours eu près de lui les plus belles femmes du moment. Moi d'abord, passons. Ensuite Maria, même s'il l'a vite abîmée, la pauvre. Ensuite cette salope de Mélania – il faut lui reconnaitre ça, en plus de son corps exceptionnel, un vrai scandale, tu as vu cette bouche, ce regard ? Un coup d'œil à un homme et il est cuit, comme s'il avait pris un coup de taser. Elle entre dans une salle, et les têtes se tournent, les esprits s'affolent, les paroles cessent. Toute concentration devient impossible. Elle vient de passer 50 ans, et ça tient encore ! Merde alors ! Et puis il y a toi, qui nous surclasses toutes, maintenant.

– Eh bien moi, même si je peux coucher avec tous les hommes, je vois pas ce que ça m'apporterait.

– Il ne s'agit pas de coucher, Ivanka, mais de laisser croire qu'on couche, et pas avec eux.

– Ça rapporte quoi ?

– De l'influence et du pouvoir, ce que tu cherches. En plus, c'est drôle et agréable, ce que n'est pas du tout ton job.

– Maman, la vie n'est pas une partie de plaisir.

– Justement. Ne la rend pas encore plus triste.

– Il faut bien que quelqu'un dirige les États-Unis ! Et puisque Dieu m'a mis en position de prendre ma part à cette direction, je ne dois pas me dérober.

            Il y eut une autre longue expiration de tabac blond du côté de Miami Beach, ressentie dans l'aile ouest de la Maison Blanche.

– Laisse Dieu où il est.

– Tu ne crois plus ?

– Bien sûr que si. C'est pourquoi ta conversion au judaïsme orthodoxe m'a perturbée, je l'avoue. Ce n'était pas à toi de te convertir, mais à ton mari. Tu n'as pas usé de ton pouvoir, Baby. Tu as manqué de confiance en toi.

– Je ne me suis pas convertie pour Jared.

– On ne ment pas à sa mère, Ivanka.

– Je concède que ma conversion a facilité les relations avec ses parents. Et je trouve que ça vaut le coup de faire des concessions pour construire une famille solide et durable.

– Tu ne dois pas renoncer à tes valeurs pour autant.

– Je crois toujours au même Dieu. Je ne pratique plus de la même manière, c'est tout.

– Et tu as changé ton prénom, le beau prénom que j'avais choisi pour toi.

– Mais personne ne m'appelle Yael ! Pour le monde entier je suis Ivanka. 

– Tu es Ivanka Trump. Il te reste à devenir Ivanka.

– Je vais en avoir l'occasion. C'est pour ça que j'ai besoin de ton soutien public. Si ma mère pouvait communiquer dans les prochains jours sur les qualités de sa fille, ce serait un plus.

            Expiration, petite toux, talons sur le dallage.

– Je vais voir, chérie. Je ne garantis pas. Car je maintiens : ce n'est pas un cadeau qu'il te fait.

– Il ne s'agit pas de cadeau, mais de nécessité. Le pays va mal, le monde est fou. On ne peut pas rester sans rien faire.

–Il y a des technocrates pour cela, laisse-les faire.

– Et la démocratie ?

– La démocratie… Tu n'as plus 15 ans, chérie, réveille-toi.

            Ivanka s'était levée. Elle ouvrit la porte du cabinet de toilette attenant à son bureau et, téléphone en main, se regarda dans la glace. Elle se tourna de gauche et de droite. Parfaite, en effet. Elle aimait beaucoup ses chemisiers avec le col boutonné jusqu'au cou. Ça les rendait encore plus fous, les hommes, de ne pas voir un centimètre de décolleté.

– Tu es toujours là, Koucha ?

            Elle revint à sa mère :

– Tu me feras cette déclaration ? Maman, s'il te plait…

– À une condition.

            Ivanka s'inquiéta. Sa mère était presque aussi retorse que son père quand il s'agissait de négocier :

– Je veux voir mes petits-enfants un week-end par mois.

            Ivanka ne s'y attendait pas, pourtant elle aurait dû : que pouvait réclamer à sa fille de 38 ans une femme de 70 ans comblée par la vie ?

– C'est compliqué, tu sais, avec les mesures de sécurité que l'on doit prendre, et maintenant le covid.

– Comme tu voudras, darling. De toute façon, je vais te dire une chose : vous allez perdre. Ton père a été si mauvais qu'il va être battu. Par la force des choses, tu seras bien obligée de changer de boulot. Et ce sera ta plus grande chance.

– Bon, d'accord pour tes petits-enfants, mais tous les deux mois.

– Au revoir, ma chérie.

– Maman !



 16 octobre 2020

Sa pauvre tête

  

                 C'était un dimanche après-midi plutôt calme à la station. Ça avait été chaud hier soir, soutenu ce matin. Restait le moment des retours de week-end entre 17 heures et 20 heures. Après quoi je pourrais rentrer, m'accorder une bière avec le Seb et Yannick avant qu'on recommence demain la semaine à la fac. Ce boulot n'était pas désagréable, et de toute façon j'avais besoin de ces 16 heures de taf pour payer mes études, les kebabs et les clopes.

            Une Clio blanche est venue se garer entre les pompes. Je jette toujours un œil quand un client arrive. Sinon, dès que j'ai un moment de libre, je lis. C'est une des raisons pour lesquelles j'aime ce job : y'a des creux pendant lesquels je peux m'enfiler des romans. J'embarque dans des histoires fabuleuses, j'apprends mille choses sur les hommes et les femmes, je vois toutes les vies que je peux avoir.

            Pendant que le type se servait, j'ai replongé dans mon livre. Mais une minute après, la porte de la boutique s'est ouverte. C'était pas un type, mais une femme. Âgée. Genre septuagénaire, avancée. Limite octo. On les laisse sortir à cet âge ?

– Excusez-moi, j'arrive pas à enfoncer le tuyau dans le réservoir. J'ai honte ! Je crois que je vais avoir besoin de vous…

            Eh ben Mamie, t'as trop bu ce midi ?

– Oui, bien sûr.

            J'ai suivi la vieille qui m'avait pas attendu pour rejoindre sa bagnole. Elle avait déjà saisi le pistolet du gas-oil. Le truc était énorme dans sa main minuscule et devant son corps tout fin. Si elle pesait 40 kilos, c'était le bout du monde.

– Rien à faire.

– Laissez.

            J'empoignai le truc. Et constatai vite le problème.

– Il ne risque pas de rentrer, ce pistolet. C'est de l'essence qu'il vous faut.

– Et c'est pas de l'essence, ça ?

– Ça, c'est du gas-oil. Pour les moteurs diesel. La forme des réservoirs, et des pistolets, est différente selon le type de carburant, pour éviter les petits problèmes que vous auriez eus si vous aviez mis du gas-oil dans un moteur à essence.

– Ah !… s'exclama la vieille comme si elle découvrait la lune. C'est astucieux. Pourtant, j'ai pas pris le jaune. Ma fille m'a bien dit pas le jaune, et pas le noir, parce que quelquefois c'est noir ; c'est pas très pratique, vous avouerez.

– Mais le orange aussi est du diesel, amélioré. C'est le vert qu'il vous faut.

– Je me mélange avec ces couleurs. 

            Elle savait peut-être pas lire. Tandis que je remplissais le réservoir, je matais la bagnole. Encore plus abimée que la conductrice. Y'avait tellement de pètes que ça faisait une ligne très différente de ce qu'avait conçu le designer de chez Renault. Modèle unique. Et c'est pas des rayures qu'il y avait, mais des crevasses. La carrosserie était lacérée. Au bruit, elle devait conduire, la mamie !

– Voilà. Ça vous fera 56 euros et 37 centimes.

– Merci. Je vous suis, je vais vous payer en carte.

– Vous prenez pas votre sac ?

– Ah oui. Ma pauvre tête…

            Sûr. Elle a morflé, la Spice girl.

            Je passai derrière le comptoir, attrapai le terminal, tapai le montant.

– Maintenant, faut que je trouve ma carte.

            Me prends pas pour une truffe, Mamie ! Tu te rinceras pas à l'œil.

            Elle commença à déballer son portefeuille, qui semblait contenir un nombre hallucinant de bouts de papier. Qu'est-ce que c'était que tous ces tickets ? Les 06 de ces amants ?

– C'est ça ?

            Elle me tendait une carte bleu clair. Je regardai.

– Non, ça c'est votre carte de bibliothèque.

– Ah. Mais je l'ai, la bleue. Je sais que je l'ai.

            Maintenant elle vidait le sac. Vision d'horreur…

– Ah ! La voilà.

            D'un mouchoir qui avait connu des jours meilleurs, elle tira un rectangle qui en effet ressemblait à une carte bancaire. 

– Je sais pas pourquoi je l'ai mise dans mon mouchoir…

            Moi non plus, chérie, moi non plus.

            Je saisis l'objet entre deux doigts et l'entrai dans le lecteur. Je vérifiai le montant et tournai le terminal vers la décolorée.

– Ah oui, dit-elle d'un air embêté.

            Elle arrondit ses doigts décharnés, mais ils restèrent bloqués quelques centimètres au-dessus du clavier.

– Attendez… Il faut que je réfléchisse…

            Nom de Dieu, pensai-je. Elle va pas se souvenir de son code !

– Avant c'était Corrèze et Bas-Rhin. Mais c'est plus le même depuis que j'ai dû changer, parce que j'ai perdu l'autre carte.

– Vous retenez vos codes avec le numéro des départements ?

– Ben oui. Je sais pas tous les départements, mais ceux des codes, je les sais.

            Chacun se complique la vie comme il peut. M'enfin tu vois, Simone, ça marche pas terrible, ton système.

– Et si vous essayiez quand même Corrèze Bas-Rhin ?… suggérai-je.

– 19-67 ?

– Si vous le dites.

            Elle tapa, prenant bien dix secondes entre chaque touche. Elle releva la tête. Je ramenai la machine. « Code incorrect ».

– Je suis désolé, ce n'est pas le bon.

– Oui, je sais. Qu'est-ce que ça peut bien être ? Vous auriez pas une idée ?

– Euh… Val d'Oise Bouches du Rhône ?

            Elle me regarda d'un air dubitatif.

– Ça ne me dit rien.

– Il nous reste deux tentatives. Vous ne l'avez pas noté quelque part, ce code ?

– Peut-être. Mais où ? Ma pauvre tête…

            Elle me montra le monticule devant elle. Il allait falloir que je désinfecte sévère, moi.

– Vous pouvez peut-être régler en liquide.

            Elle n'eut pas l'air de comprendre.

– En billets.

            Elle comprit et regarda dans le portefeuille. Pas le moindre bifton. Ça sentait l'eau de boudin.

            C'est alors que j'avisai une enveloppe pliée en deux. Je l'indiquai du doigt.

– Et dans l'enveloppe, vous croyez pas ?

            Elle la saisit, l'ouvrit et, ô miracle, deux billets de 20 et un de 10 apparurent.

– Ah ! s'exclama-t-elle. Regardez !

            Je regardai.

– Prenez, dit-elle en commençant à remettre le bazar dans son sac.

            Que les trois billets ne suffisent pas pour éponger sa dette n'effleura pas ma copine. Je prendrais dans ma poche les 6,37 € qui manquaient pour les placer dans la caisse, sans quoi on y était encore demain.

– Voilà, bonne chose de faite ! Bon, je pars. Mais je vais boire un thé, je vois que vous avez une machine. J'ai très soif.

            Incroyable ! Une foldingue ou un culot monstre ?

            Elle s'approcha du distributeur. Je la laissai examiner le truc, car un type qui avait fini son plein entrait pour payer. Quand il fut reparti, elle se tourna vers moi et me demanda :

– Je trouve pas de monnaie. Vous pensez que je peux payer en carte ?

            J'allais la tuer. Je m'approchai et sortis 1 euro de ma poche, que je glissai dans la fente.

– C'est gentil. Décidément, je vous embête.

            Mais non. J'attrapai le gobelet rempli et le posai sur la table ronde. J'allais lui dire de faire attention parce que c'était chaud, mais elle avait déjà chopé le truc et le portait à sa bouche. Elle but le thé quasiment d'une traite.

– Vous ne craignez pas le chaud, remarquai-je.

– Ça fait du bien.

            Cette fois, elle sortit, non sans me remercier. Je pensais en avoir fini avec elle et me replongeai dans mon roman. Mais relevant la tête au bout de 2 minutes, je constatai que la Clio balafrée n'avait pas bougé d'un pouce. J'attendis une minute encore ; rien ne se passa. Je me décidai à aller voir.

            Je toquai à la fenêtre côté conducteur. Elle fit descendre la vitre. Elle était en larmes et semblait désemparée.

– Que se passe-t-il ?

– Je ne sais plus ce que je dois faire.

– Vous voulez dire, pour démarrer ?

– Non, ça je sais. Mais après ? Pourquoi je suis là ? Où est-ce que je vais ?

            Ces mots produisirent un déclic en moi. La vieille casse-couilles se transforma en femme fragile, courageuse et respectable. Merde alors ! C'était ça, Alzheimer ? On pouvait soudain ne plus savoir ce qu'on faisait et pourquoi on le faisait ? Ne plus se souvenir où on allait ? La pauvre femme concrétisait devant moi ces notions lointaines.

– Vous avez peut-être quelqu'un à qui téléphoner ?

– J'ai ma fille. Mais je crois que je n'ai pas pris mon téléphone. Je suis pas à l'aise avec les portables, j'y pense pas. Et je ne connais pas son numéro par cœur.

– Vous savez où elle habite ?

– Qui ?

– Votre fille.

– Oui. Oui, ça je sais. Route des Milles, à Luynes.

– Bon. Et vous savez y aller ? On est à Aix nord ici.

– D'habitude, oui. Mais là, je me sens pas très bien. Ma pauvre tête…

– Est-ce que vous voulez que j'appelle un médecin ?

– Oh non ! Je sais ce que j'ai, et un médecin n'y peut rien. Je perds la tête, voilà tout. J'ai fait mon temps, que voulez-vous… Mais c'est la première fois que je suis si perdue.

            Je fus frappé par la franchise et la lucidité de cette femme, qui se rendait compte qu'elle devenait folle et l'acceptait comme elle pouvait.

            Je sortis mon téléphone de ma poche.

– Vous avez le nom de votre fille ? Je vais essayer de trouver son numéro.

            Elle me donna nom et prénom, mais je ne trouvai rien.

– Le prénom de son mari, si elle est mariée ?

– Oui, elle est mariée. Mais le prénom de son mari… Ah, zut… Je l'aime beaucoup pourtant… Comment est-ce qu'il pourrait s'appeler ? Vous avez essayé Bertrand ?

            Non. J'avais pensé à Gaspard, Jules, Ferdinand, mais pas à Bertrand. Pardon, Mamie, je me moque encore.

            J'essayai Bertrand, Parouvier puisque c'était leur nom. Ni numéro de téléphone ni adresse.

– Qu'est-ce qu'on va faire ? s'alarmait-elle. Oh ma pauvre tête… Cette fois, je ne vais plus pouvoir sortir…

            Elle leva sur moi ses yeux pleins de larmes et je réagis instinctivement, peut-être pour cacher les larmes qui me venaient, à moi aussi.

– Ne vous inquiétez pas ! Je ferme la station et on y va. Attendez-moi !

            Je basculai les pompes en automatique, pris une feuille dans l'imprimante et un marqueur. « Urgence médicale. Retour à 16 heures ». Le patron n'allait pas être content, mais je lui expliquerais. Et s'il ne comprenait pas, tant pis pour lui. Et s'il me licenciait ? Eh ben je serais dans la merde.

            Je scotchai la feuille sur la porte, coupai le courant, fermai. Et rejoignis la vieille.

– Vous permettez que je conduise ? Je vais vous emmener chez votre fille. Route des Milles, à Luynes, c'est bien ça ?

– Oui, je suis sûr. Vous verrez, elle a une belle maison.

            Alors nous sommes partis. L'embrayage patinait tellement qu'on se demandait si on avait changé de vitesse. Et le freinage était si aléatoire qu'il fallait tripler les distances de sécurité avec le véhicule de devant. Et ne jamais dépasser le 50, quoi qu'il arrive.

            Nous n'avions pas fait 500 mètres que la vieille femme se mit à parler d'elle, de ses enfants, de ses petits-enfants, de son enfance. Et je réalisai très vite qu'elle avait tout oublié du pourquoi nous étions là tous les deux dans cette dangereuse guimbarde. Elle était sereine et souriait à la vie. Nous roulions sous le soleil, elle papotait, tout allait bien. D'une certaine manière, elle vivait le présent ; fallait-il perdre la boule pour atteindre ce graal ?

            Le vers d'une chanson de Brassens me revint en mémoire : « Il s'en fallut de peu, mon cher, que cette putain ne fût ta mère ». C'était clair : cette femme pourrait très bien être ma mère dans quelques années. Cette femme pourrait très bien être ma future femme. Cette femme pourrait très bien être moi-même.

            La leçon que me donna cette pauvre tête qui quittait le monde pour entrer dans un autre était presque aussi forte que celle d'un personnage de roman. Merci, Madame. Et pardon de m'être moqué.



 9 octobre 2020

Les leçons du pianiste

  

                   J'enchaînais les standards sans me soucier du brouhaha dans la salle et dans le hall. C'était, comme souvent dans notre métier, le moment de jouer pour les murs. Il y avait pourtant du monde, mais des individus impatients de se retrouver, ou de s'asseoir, ou de partir. 

            Ces mouvements ne me gênaient pas. Do as you feel, ladies and gentlemen. J'avais voulu être là et j'y étais. Sous les ors du Ritz. Au milieu du business, de la culture, de l'histoire et de la beauté. 250 soirs par an, derrière un Steinway demi-queue. Avec le titre de pianiste-résident, s'il vous plait ; je n'en demandais pas tant.

            Mes confrères vendraient leur mère pour être à ma place. Pas tant pour le salaire – 250 € de 18 à 22 heures 5 soirs par semaine – ou les pourboires – de 10 centimes à 1000 € – que pour le prestige et la référence. Le Ritz, c'est le Graal du pianiste de bar. D'autant plus dur à atteindre que le nombre d'établissements qui nous inclut dans leurs prestations est en chute libre. La mode est aux playlists, aux karaokés, aux animations. Nous pouvons être tout cela, avec me semble-t-il plus de culture et de réactivité, mais on ne demande pas son avis à un pianiste de bar. Tais-toi et joue, dans le meilleur des cas, tais-toi et cesse de jouer, de plus en plus. 

            Moi, ce qui me plait ici, c'est le poste d'observation : je sens le monde se mondialiser, je vois des hommes et des femmes que je n'aurais jamais vus sans ce job, je les entends même. Européens, Américains, Asiatiques, Africains, hommes d'affaires, actrices, aristocrates, millionnaires en culottes courtes, génies de la tech ou de la finance, artistes contemporains, espions, émirs, escorts à 6000 la nuit, grands patrons, top models, écrivains subventionnés, cinéastes oscarisés…

            Je ne prétends pas qu'ils sont le monde à eux seuls. Mais ils sont le monde eux aussi, et ils le font. Il y a sans doute dans le lobby, le lounge où je joue, l'Hemingway Bar et la Brasserie Vendôme, ces 1000 mètres carrés du rez-de-chaussée du Ritz, autant de talents que dans tout le reste de Paris. C'est un condensé d'exceptions. Et de la rencontre de ces exceptions jaillissent des créations magnifiques. Il n'y a pas qu'à Paris, certes, mais il n'y a pas 36 endroits non plus. Mon prochain objectif est le Waldorf, à New York. J'ai une proposition pour le Top of the world de Dubaï, une autre pour le Fairmont de Monte-Carlo, lieux intéressants.

            Je joue doux. Le pianiste de bar, dans un bouge comme dans un palace, ne doit pas agresser. Si on ne lui demande rien, il est un fond, une atmosphère. Pour l'instant, je fais dans le français, pour rassurer les clients, vous êtes bien à Paris. J'enchaîne les thèmes : Un homme et une femme, C'est si bon, Les moulins de mon cœur… Après, entre 19 et 20 heures, s'il y a un peu d'électricité dans l'air, je serai plus jazzy, plus technique. Ensuite, ce sera selon la demande. En soirée, je joue pour quelques clients, qui font le menu musical, soit qu'ils le commandent soit qu'ils me l'inspirent. Oui, je peux jouer deux heures d'affilée rien que pour une jolie femme, un homme fatigué, un couple en tension. Ils ne s'en aperçoivent pas, mais je les aide, les oriente, les accompagne. Au fil des morceaux, je guette leur réaction et j'adapte. Quand ils finissent par se détendre et savourer le moment présent, je suis heureux.

             Bien sûr, j'aime quand on me demande un morceau. Ce qui est drôle, c'est que de nombreuses personnes n'osent pas, même parmi ces super riches. Ce n'est pas tant qu'ils ont peur de me déranger, c'est qu'ils craignent de se montrer sentimentaux, pas assez blasés. Mais si un ou une se met à me solliciter, et que mon interprétation satisfait, ce dont je m'efforce, alors souvent les inhibitions tombent, et chacun y va de sa réclamation. Ça me va. Et si je ne connais pas ? C'est rare, honnêtement. Je connais par cœur des centaines de grilles. Et si la mémoire me fait défaut, j'ai deux gros classeurs qui regorgent de partoches.

            Dans une place précédente, à Montmartre, je reconnaissais certains clients étrangers qui venaient une ou deux fois par an. Quand ils arrivaient, je jouais leur morceau préféré. Ils étaient sciés, devenaient accrocs à vie. Je me souviens d'un Japonais, fan d'Adamo comme tous les sujets de l'empire du Soleil Levant. Il s'asseyait comme à la messe. Et j'envoyais Tombe la neige. Alors les larmes coulaient sur ses joues. Il ne bronchait pas, demeurait stoïque, à la Japonaise. Il écoutait la musique en pleurant. Après quoi, il me saluait en inclinant la tête et joignant les mains, puis il commandait son cocktail.

            Je fis le break rituel au bout de 50 minutes. J'avais 10 minutes avant d'attaquer le deuxième quart temps. Je sortis en griller une en m'écartant d'une trentaine de mètres, pour ne pas gêner les entrées sorties des limousines et des voitures de luxe ; j'aurais fait tâche avec mon costume bas de gamme et mon nœud pap insignifiant. Les huissiers m'envoyaient des clins d'œil ou attiraient mon attention quand un visage célèbre ou une croupe fabuleuse foulait le tapis rouge. J'aurais pu fumer dans le jardin intérieur ou sous la véranda, mais je préférais la façade, le moment où ces personnes qui comptaient se détachaient du lot commun pour pénétrer dans le sanctuaire.          

            Je rentrais discuter avec Jo, le barman de l'Hemingway, qui me proposait un verre, que je déclinais. Je ne buvais une bière ou un whisky qu’entre les 2e et 3e, puis 3e et 4e heures. Du moins je commençais les verres, car je les emportais avec moi et les posais sur une tablette à proximité du piano, c'était une image que j'aimais, le verre à moitié plein à sur le bois laqué.

            J'avais repéré une femme d'un certain âge, d'un blond cendré qui cachait le gris. Un visage minéral, pour ne pas dire sidéral. Il était difficile de dire si elle était perdue dans ses pensées ou vide de pensées. J’essayai As time goes by. Le film Casablanca, Bergman et Bogart, « Play it again, Sam »… Pour 3 minutes, j’étais Sam et elle était Ingrid.  Mais elle ne réagit guère, je dois le reconnaître. Je n’avais pas capté son regard. Elle tressaillit, baissa la tête, consulta son téléphone. Ah, bon sang, cet appareil du malheur, qui pousse les gens à vouloir tout savoir. Mais l’ignorance est la condition du bonheur, disait Anatole France, comment ne voit-on plus cette évidence ?

            Je me lançais dans quelques standards de jazz, ce que je n’aurais pas fait s’il y avait eu beaucoup de Saoudiens ou d’Emiratis dans la salle, ils n’aiment pas ça. Comme il n’y avait qu'un keffieh et 2 turbans dans mon champ de vision, en grande conversation, je pouvais y aller. Round Midnight, Blue Monk, Take the A train, All of me… Ces morceaux auraient mérité une écoute, car c’était des chefs-d’œuvre, mais l’heure était à l’excitation. À 19 h 30, le rez-de-chaussée du Ritz était plein. Y avait-il une conférence, aujourd’hui ? Je ne sais pas. Toujours est-il que ça allait dans tous les sens, toutes les langues, toutes les humeurs. La magie du lieu, de l’histoire ou de l’architecture je ne sais, faisait qu’il demeurait toujours un côté feutré malgré le bruit.  

            Le pianiste fait partie du charme de l’endroit, de l’attendu. L'humilité est sa qualité, à égalité avec sa compétence. Il joue pour les murs, oui, ou pour la musique elle-même. Il traque la beauté pour lui rendre hommage et tant pis s'il n'y a pas de partage. Aujourd'hui, on partage tout, mais on oublie le fond : c'est bien beau de faire savoir, encore faut-il savoir, et faire.

            J'égrenais mes notes en chapelets, je plaquais des accords discrets. Je savais que parmi les environ 150 personnes présentes dans ce rez-de-chaussée du Ritz, il y avait 150 humeurs différentes, 150 espoirs particuliers ; je devais être là pour tous, être réceptif à chacun, ne déranger personne. Les émotions viendraient plus tard. S'il fallait faire pleurer, je ferais pleurer. Avec Romeo et Juliette, My way, I will always love you, Ne me quitte pas, Love me tender… Ou même avec autre chose. Parfois l'émotion surgissait là où on ne l'attendait pas. Je pouvais aussi arrêter un morceau avant la fin, rester sur un passage, et débuter une variation parce que je sentais que les quelques personnes qui m'écoutaient aimeraient cela. Je cherchais à les toucher, à établir la connexion. Et ces moments de grâce me payaient des heures à jouer pour les murs, qui du coup ne me pesaient pas.

            Mais la soirée prit une tournure inhabituelle. Les mouvements qui semblaient immuables s'interrompirent en trois secondes. Il y eut comme un engloutissement, un naufrage, plus rapide que celui du Titanic, où, parenthèses, le pianiste était exceptionnel, transatlantique. Peut-être parce que je travaillais autant avec mes oreilles qu'avec mes doigts, guettant le rendu de mes notes et le souffle des présences, je me souviens de la simultanéité entre l'explosion et les conséquences de l'explosion. Le plus impressionnant fut le déplacement des tables, des fauteuils, des chaises et, par-dessus tout, des individus, ou plutôt – il fallait admettre cette effarante réalité – des morceaux d'individus.

            Au moment où meubles, hommes et femmes giclaient comme des obus, des millions de bouts de verre envahirent l'espace, tombant comme une pluie serrée de balles transparentes et irisées, fracassant les marbres et les boiseries, perforant les tentures, les coussins et les chairs.

            Il se passa quelques secondes avant que retentissent les premiers hurlements. Comme si même la douleur avait eu besoin d'un moment pour réaliser qu'elle devait s'exprimer. D'ailleurs, les hurlements ne vinrent pas tout à fait, ce sont les gémissements qui dominèrent, car la plupart des personnes présentes n'étaient pas en état de hurler. Il faut une bonne santé pour mugir, et de bonne santé il n'y avait plus. Tout n'était que morts et blessures.

            Je n'échappais pas aux bouts de verre, sur ma veste, sur mon crâne, sur le dos de mes mains. Parmi les mille images que je garderais de ce cataclysme, celle-ci : mes mains se criblant de points rouges, certains de ces points s'élargissant en taches ou s'étirant en filets, d'autres demeurant des points plantés sur la peau tendue, comme des positions qu'un chef de guerre marquerait avec des punaises sur un territoire juste conquis.

            Le demi-queue était éventré, il ressemblait à une voiture accidentée dont le capot était relevé tandis que la calendre pendait malencontreusement sur la chaussée maculée. La mécanique avait dû prendre un coup aussi, puisque la sonorité changea, de même que le répondant de certaines touches. On était passé de la perfection classique du Steinway à un son de bastringue, comme si l'on avait été projeté un siècle plus tôt dans la Beale Street de Memphis, Tennessee.

            Je réalisai que si je distinguais les sonorités, c'est que je jouais encore. Bon sang ! Comment était-ce possible ? Je regardai de nouveau mes mains. Les filets rouges grossissaient et, mince alors, dégoulinaient sur l'émail des touches, s'insinuant même dans le feutre des contreforts. Je remarquai alors un tesson planté pile sur l'articulation entre les 2e et 3e phalanges de mon auriculaire gauche, empêchant celui-ci de s'arrondir et de frapper la note comme elle le méritait. Mon jeu manquait de basse. Mais je jouais. Incontestablement, je jouais. La paralysie qui avait saisi tout l'établissement ne s'était pas manifestée chez moi par un arrêt des mouvements mais au contraire par une impossibilité de les arrêter. Malgré le choc cérébral, ou à cause de lui. J'étais comme un canard qui court encore après qu'on lui a coupé la tête.

            Tout n'était que souffrances et désolation. Les gens geignaient, gisaient. C'est l'explosion de la verrière qui avait, semble-t-il, provoqué le plus de dégâts. On le réalisait à cet instant : le Ritz, c'était de l'or, du velours, du marbre et du bois verni, mais aussi du verre, beaucoup de verre.

            Les premières personnes valides arrivèrent. Elles n'étaient pas moins hagardes que les blessés et les morts, mais elle tenaient debout et elles marchaient. Certaines cependant ne pouvaient aller loin, se mettant à vomir, ou s'agenouillant en se cachant les yeux. Qui était-ce ? Des clients descendus des étages ? Des passants qui se trouvaient sur le trottoir au moment de l'attentat ? Les secours investirent les lieux, la police avant les pompiers. Très vite, on apporta des draps et des couvertures. Ceux à qui l'on attribuait un drap ne pouvaient pas le sentir : finir sa vie enroulé dans un linceul aux armes d'un grand palace, était-ce une réussite ? Ceux que l'on déplaçait sur une couverture étaient eux toujours vivants, pas forcément pour longtemps.

            Je jouais et personne ne s'occupait de moi. Comme d'habitude, aurais-je pu penser si j'en avais été capable, ce qui n'était pas le cas. Mon cerveau se défendait du traumatisme en bloquant toute réflexion. Mes doigts évoluaient mécaniquement sur le piano. L'étonnant est que, malgré tout, je cherchais la nuance, le feeling. On ne se refait pas. Jouer sur la scène d'un attentat : était-ce le défi suprême pour un pianiste de bar ?

            Ceux qui passaient autour du piano ne se souciaient pas de moi. Il faut dire que dans mon angle je ne gênais personne. M'entendait-on ? Étais-je un bruit ambiant ? Et si j'étais… nécessaire ? Nécessaire au moral des blessés, des secouristes, des témoins ? Nécessaire pour montrer que jamais, quoi qu'il arrive, la culture ne cèderait face à l'obscurantisme ? Nécessaire pour prouver que, quand bien même le monde se parait de laideurs innombrables, la beauté existerait toujours ?

            Je n'avais pas de mérite, ma résistance était circonstancielle et mécanique. Mais enfin, les images et enregistrements de ce pianiste qui continuait à jouer alors que le rez-de-chaussée du Ritz venait d'être soufflé par un attentat – 26 morts, 57  blessés – firent le tour du monde et devinrent des symboles importants de beautés et de libertés plus fortes que tout.

            Je jouai ainsi 9 minutes. Après quoi, le sang qui coulait de mon crâne sur ma nuque et dans mon dos créa une anémie qui me fit m'évanouir. Je réussis à tomber sans fausse note.



 2 octobre 2020

Porc d'époque

  

            Il savait que ça arriverait. Cinquantenaire, blanc, gentil, solitaire, rétif aux pétitions et manifestations, donc mal vu de ses semblables, il était une proie idéale. Isolé, il était vulnérable depuis que la tendance était au lynchage de ce qui ne convenait pas aux minorités influentes dans les médias assassins comme sur les réseaux asociaux.

            Cela arriva un jeudi soir. Ou plutôt la configuration qui allait permettre sa mise à mort se mit en place un jeudi soir. Ce jour, son cours de sciences de la vie et de la terre était placé de 16 à 18 heures, un horaire désastreux en termes pédagogiques, mais le proviseur lui avait dit qu'il n'avait pu faire autrement.

– Avec la réforme du bac, mon cher, les emplois du temps sont un casse-tête inextricable !

            Cela faisait vingt-cinq ans qu'on lui refilait chaque année des horaires impossibles, peut-être qu'il y avait une réforme du bac chaque année. En tout cas, ce jeudi soir à 18 heures, il était le seul professeur encore présent au deuxième étage de l'aile ouest du lycée. Les élèves n'avaient pas demandé leur reste et avaient filé dès le retentissement de la sonnerie. Il avait rangé ses affaires, effacé le tableau, replacé le bureau qu'il avait déplacé.

            Pris d'un besoin, il passa aux toilettes. Il entra et fut surpris de trouver devant les lavabos la jeune Naëlle, une de ses élèves.

– Ah, Naëlle.

            Ce n'était pas grand-chose, mais c'était sans doute mieux que de ne rien dire. Un peu gêné tout de même, il lui adressa un demi-sourire, qu'elle lui rendit. Elle n'avait pas l'air troublé. Elle semblait se maquiller. Peut-être avait-elle un rendez-vous à honorer avant de rentrer chez elle ?

            Il s'enferma dans une cabine et urina en essayant de ne pas faire de bruit. Il espérait qu'elle partirait pendant ce temps, mais il n'entendit pas de pas. Il tira la chasse et revint aux lavabos se laver les mains. Elle était toujours là, contournant ses yeux d'un trait d'eye liner. Comme il n'y avait que trois lavabos, ils étaient assez proches l'un de l'autre. Il trouvait la situation embarrassante et se crut obligé de dire quelque chose :

– C'est joli, ton maquillage.

            Il n'avait jamais bien su faire avec les femmes, encore moins avec les jeunes filles.

– Merci, c'est gentil, répondit-elle, sans s'interrompre.

            Il coupa le robinet. Mince, les serviettes en papier se trouvaient du côté de Naëlle. Il passa derrière elle pour accéder au distributeur.

– Tu permets que je…

            Il ne finit pas sa phrase, parce qu'elle avait sans doute compris qu'il visait les serviettes.

            C'est à ce moment-là que passa dans le couloir Alexia Padelpon, professeure de français, qui aperçut Naëlle et son collègue Jean-François Madiran juste derrière elle. Il avait une main au niveau des fesses de la petite et une autre qu'il tendait comme s'il allait l'enlacer. « Non ? s'exclama-t-elle intérieurement. Lui ? Ce vieux frustré coincé ? Mais quel salaud ! ».

            Rejoignant la salle des professeurs, elle hésita. Pouvait-elle rester sans réagir ? Non. Elle était responsable syndicale, en plus. Si elle se taisait, on pourrait lui reprocher d'avoir eu un réflexe corporatiste et cautionné les agissements d'un collègue. Il fallait alerter. Elle se rendit jusqu'au bureau du proviseur. Par chance, il était encore là. Elle dut patienter un quart d'heure avant de pouvoir entrer dans son bureau. Quand elle fut devant lui, elle lui exposa ce qu'elle avait vu.

– Et il a dit « Tu permets que je… » ?

– Oui.

            Le proviseur était embêté. C'était un homme pressé qui n'aimait pas les problèmes. Il s'en était sorti jusque-là en laissant pourrir les situations et, ma foi, à 39 ans, il avait accompli un parcours intéressant, qui était loin d'être fini. Là, il sentait que la Padelpon attendait du répondant. Et cette salope avait de l'influence, elle tenait ses troupes, et même au-delà. Elle était incontournable.

– Bon. On va appeler les parents ! dit-il spontanément.

               Ce qu'ils firent. Ils tombèrent sur la mère qui, à leur grande surprise, leur dit :

– Naëlle rentre vers 19 heures. On sera là avec elle à 19 h 15.

            C'est ainsi que les parents et la fille débarquèrent au lycée à 19 h 20, heure pour le moins inhabituelle, mais la situation était exceptionnelle. Le concierge, mobilisé pour l'occasion, conduisit la famille au bureau du proviseur, où les attendaient ce dernier et la professeure de français.

– Madame, Monsieur, entrez. Bonsoir, Naëlle.

            Alexia Padelpon expliqua ce qu'elle avait vu et entendu. On demanda à Naëlle de raconter. Elle s'exécuta, même si elle s'étonna :

– Mais il ne m'a rien fait.

– Enfin Naëlle, il t'a dit que tu étais jolie ?

– Oui, eh ben ?

– Alors que vous étiez tous les deux seuls dans les toilettes et qu'il n'y avait personne à l'étage ?

– J'en sais rien.

– Et, compléta le proviseur, il a dit : « Tu permets que je… » ?

– Oui. Il voulait attraper les serviettes.

– Elles ont bon dos, les serviettes, lâcha le père.

– Est-ce qu'il t'a touchée ? demanda la mère.

– Non, répondit sa fille, avant d'ajouter. Enfin je crois pas.

– Il t'a touchée ou il t'a pas touchée ? insista le père.

– Je… je sais plus.

            La discussion se prolongea encore un quart d'heure. Au bout duquel il fut décidé que le proviseur appellerait M. Madiran demain matin à 8 heures pour lui demander de passer à son bureau et l'entendre sur sa version des faits. Après quoi on aviserait : plainte, confrontation, suspension.

– Dès la fin de l'entretien, je vous tiens au courant et on décide ensemble. En attendant, rentrez chez vous et essayez de vous détendre. Naëlle, crois bien que nous sommes désolés de cette pénible affaire, que nous allons très vite tirer au clair. Tâche de dormir quand même.

            Chacun s'en fut, étourdi par les mots qui prenaient des proportions surprenantes. Au domicile familial, Naëlle s'enferma vite dans sa chambre après le dîner pendant lequel ses parents ne l'avaient pas lâchée. De son smartphone, elle consulta tous les blogs et les forums qui parlaient de harcèlement scolaire, d'abus de la part d'une personne dépositaire de l'autorité, et même d'enseignants pédophiles.

            De nombreux propos la déstabilisèrent :

« La plupart des vieux qui abusent s'arrangent pour faire comme si leurs gestes avaient été mal interprétés » ;

« Le prof qui te drague est souvent celui qui paie pas de mine, devant qui tu n'hésiterais pas à te montrer en petite culotte » ;

« C'est quand tu crois qu'il s'est rien passé qu'il s'est passé quelque chose ».

            Mince alors, se dit Naëlle : j'ai été victime d'un abus sexuel. Elle se sentit fragilisée. Elle avait besoin de partager sa souffrance. Elle chercha une photo qui correspondait aux deux mots « gentil professeur ». Parmi celles que proposait Google, elle récupéra la bobine d'un type qui aurait pu être son prof, la posta sur son compte Instagram avec la légende suivante : « Vous croyez que le danger peut venir de là où on l'attend pas ? »

            Les réactions commencèrent instantanément, de ses copines d'abord :

– Qu'est-ce tu veux dire, Nana ? On t'a fait du mal ?

– T'as besoin d'aide ? Je suis là.

– Parle.

            Et puis des inconnus se greffèrent assez vite sur les commentaires :

– Quesqui ta fait ce batar ?

– Vas au flics tout de suite.

– Balance ton porc, chérie.

            La discussion s'amplifia et lui échappa. Les sms, les messages Whatsapp et les notifications Instagram pleuvaient. Tout le monde s'excitait. Incroyable, ce buzz. Ça voulait dire qu'elle avait bien fait. Soulagée, elle partit prendre sa douche.

            De son côté, Alexia Padelpon avait appelé quelques collègues.

– Dis, Madiran, t'en penses quoi ? Tu le verrais genre pédophile ?

            Elle avait expliqué pourquoi elle posait la question. Plusieurs lui avaient répondu que ce n'était pas impossible. Une amie lui dit même en rigolant :

– J'ai toujours trouvé qu'il avait un air de vieux satyre !

            La professeure syndicaliste écoutait, confortant son opinion. Elle concluait ses conversations par :

– Je vous en dis plus demain, dès que le proviseur m'a appelé.

            Le lendemain matin, Jean-François Madiran, professeur de sciences de la vie et de la terre au lycée Blaise Pascal, 52 ans, se présenta à 8 h 30 au bureau du proviseur. La secrétaire de ce dernier l'avait appelé dès 7 h 45, ce qui ne devait pas être dans les habitudes de la maison.

            Docile et dubitatif, il n'avait pas posé de questions.

– Ah, vous voilà ! s'exclama le proviseur en le voyant.

– Vous m'avez demandé de venir…

– Oui, et j'aurais préféré de ne pas avoir à le faire ! Enfin, qu'est-ce qui vous a pris ?

            L'enseignant regarda le chef d'établissement.

– Excusez-moi, je ne comprends pas de quoi vous parlez.

– Eh bien je vais vous le dire.

            Et le con dit. Et le professeur, sidéré de ce qu'il entendait, expliqua qu'il ne pensait pas avoir eu un mot ou un geste déplacé pour sa jeune élève.

– Vous ne pensez pas ou vous n'avez pas ? enfonça le tortionnaire.

– Non… Je n'ai eu ni mot ni geste déplacé avec cette jeune fille.

– Les faits sont là, Madiran. Vous vous êtes arrangé pour vous retrouver seul avec elle…

– Mais…

– Vous avez prolongé l'instant où vous étiez isolés tous les deux…

– Mais enfin…

– Vous l'avez complimentée, vous vous êtes placée derrière elle, vous lui avez faussement demandé si vous pouviez… et dieu sait quoi ensuite. Mon Dieu, vous avez perdu la tête !

            Aussi modeste qu'il fut, Madiran n'était pas un imbécile. Il comprit assez vite comment les faits s'étaient enchaînés – le hasard de la rencontre aux toilettes, le passage d'Alexia Padelpon, l'alerte au proviseur, l'échange avec les parents et l'enfant – et comment ces faits s'étaient corrélés dans l'esprit de quelques imbéciles malfaisants alors qu'ils étaient indépendants les uns des autres – la présence du prof et de l'élève aux lavabos, les paroles de lien social minimal, le déplacement autour des lavabos.

            Avec son même esprit scientifique et son expérience d'enseignant, il sut ce qui allait advenir : il serait cloué au pilori par la rumeur dans la journée, par la suspicion que sa collègue ne manquerait pas d'alimenter, puis par les réseaux sociaux dès qu'un élève – Naëlle elle-même ? – parlerait de cette affaire créée de toute pièce.

– J'ouvre une enquête administrative, conclut le proviseur. Et je ne vous cache pas que les parents ont porté plainte. Vous allez donc être convoqué par la police, peut-être déféré devant un juge. En attendant que l'on statue sur votre sort, je vous conseille de rester chez vous.

            Jean-François Madiran regarda l'homme qui se payait d'importance derrière son bureau. C'était évident : ce mâle dominant était prêt à tout pour affirmer son pouvoir. Anéantir un innocent sur une simple insinuation n'était pas un problème, au contraire ; c'était une opportunité à saisir, pour se faire la main, pour montrer sa puissance.

– Et mes cours ? demanda la professeur.

– Comment ça « mes cours » ? Ce ne sont pas les vôtres, d'abord. Et vous pouvez les oublier pour l'instant. Je me charge de prévenir les élèves. Votre présence n'est plus souhaitée dans cet établissement. Je vous conseille de le quitter tout de suite.  

            Le professeur se leva, flageolant. Il savait que cela pouvait arriver et cela lui arrivait. Une présence au mauvais endroit au mauvais moment, la bêtise et la méchanceté de quelques-uns, et vous étiez morts. Professionnellement, socialement, et psychologiquement, il était mort. N'importe qui désormais pouvait détruire n'importe qui. Votre voisin vous déplaisait ? Il suffisait de dire à deux ou trois personnes alentour que vous l'aviez vu toucher un peu longuement la petite fille d'en face, il était mort. Et si vous arriviez à prendre une photo où il se trouvait à moins d'un mètre d'elle, cela allait encore plus vite.

            Il avait à peine mis un pied dans le couloir qu'il sentit sur lui les yeux tueurs de deux secrétaires. « Ça y est, le mensonge a fait son œuvre », pensa-t-il. Il évita la salle des profs mais ne put contourner le hall principal et la cour menant au parking. Deux cents regards d'adultes et de jeunes se tournèrent vers lui les uns après les autres. Il y eut des sifflets, des cris, et des menaces.

– Salaud !

– Une honte !

– On aura ta peau, mec !

            Il rejoignit le portail au milieu des injures. C'était fini.

            Il ne fut jamais condamné pénalement, dut être réintégré à la rentrée suivante. La jeune Naëlle lui écrivit pour s'excuser et lui expliquer qu'elle avait été manipulée. Mais l'intelligence des humains d'une part, celle des moteurs de recherche d'autre part, avaient produit leur œuvre destructrice ; à tout jamais le nom de Jean-François Madiran était associé à une sale affaire, qui faussait immanquablement le regard des élèves et des enseignants sur sa personne. Des centaines de liens renvoyaient à des articles, des reportages, des discussions, des interviews…

            Trois semaines après sa réintégration, face à la haine, à la bêtise et à la méchanceté, des enseignants autant que des élèves, il dut démissionner de l'Éducation Nationale. Pour survivre, il passa un concours administratif de catégorie B, qui lui permit de trouver un poste d'attaché de bureau à la sous-préfecture de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe ; il y resta jusqu'à la retraite. 



 

25 septembre 2020

La traversée

  

             Il était 5 h 30 et Armand laissait se dérouler son filet. Il faisait nuit et les ampoules brinquebalantes n'éclairaient pas le pont trempé d'humidité. Mais l'obscurité ne gênait pas le vieux loup, qui, après 47 ans de métier – il avait commencé la pêche à 15 ans et en avait 62 – pouvait agir sur son bateau même s'il n'y voyait goutte. Il se repérait aussi très bien sur la mer. En fonction du courant, de la distance des cargos, du creux des vagues, il savait, au kilomètre près, où il se trouvait dans les quelque 75 000 km2 que comptait la Manche, the Channel.

            Basé à Boulogne-sur-Mer, il opérait le plus souvent à l'est, en Manche orientale, entre Calais, France, et Douvres, Angleterre. Certes, l'endroit s'avérait un des passages maritimes les plus fréquentés du globe, mais c'était encore un bon coin, riche en merlans, morues, rougets, plies… Si aucun accord n'était trouvé avant la fin de l'année entre l'Union Européenne et la Grande-Bretagne, les Britanniques pourraient interdire aux chalutiers français de s'aventurer plus loin que 12 miles nautiques avant les côtes anglaises. Pour l'instant, vu l'étroitesse du détroit, on pouvait aller presque jusqu'à la terre, en échange de la réciproque, bien sûr ; il fallait donc profiter de ces derniers mois avant la mise en œuvre du Brexit et d'un probable « no deal ».

            Le câble se déroulait sur le tube d'acier qu'Armand avait fixé à l'arrière de son bateau de bois, retenant le chalut que son poids entraînait dans la mer. Le pêcheur était sorti de la cabine pour surveiller l'opération. En bottes et ciré, il était imperméable à la nuit, au grain et à la brise, qui sévissaient comme à l'accoutumée.

            Soudain, il sentit un mouvement sous ce qui restait du filet sur le pont de bois vermoulu. C'était imperceptible, et pourtant il perçut, peut-être parce qu'il ne voyait rien. Un frottement, une irrégularité dans le déploiement du filet, un déplacement d'air… Il sut qu'il y avait quelque chose. Il laissa le temps au chalut de rejoindre l'eau tout entier, car il n'était jamais bon d'interrompre la manœuvre, on risquait un emmêlement et donc un retour bredouille au port dans l'après-midi. Puis il quitta la poupe, contourna la cabine et se dirigea vers le centre du pont.

            Il distingua plus nettement le bruit et le mouvement, d'autant que quelque chose heurta le treuil à casiers, fixé sur le bord droit du bateau, à équidistance entre la poupe et la proue.

– Nom de Dieu ! fulmina-t-il.

            Il pensa à un chat, peut-être un chien. Il sortit un couteau d'une de ses poches et appuya sur le cran d'arrêt. La lame brilla sous le reflet d'une ampoule. D'une autre poche, il sortit une torche, qu'il alluma et braqua devant lui. D'abord, il ne vit rien. Et puis il découvrit, recroquevillée dans l'arrondi à gauche avant la pointe du bateau, une forme noire, qui tentait de se rouler en boule, mais qui n'y parvenait pas, car la forme n'était pas ronde mais longue…

– Nom de Dieu ! Qui c'est ? Montrez-vous ! Sortez de là !

            S'approchant, brandissant torche et couteau, il se mit à donner de grands coups de pieds dans le corps, qui se leva à une vitesse surprenante en criant des mots dans un sabir incompréhensible :

– Wah ! Oh ! Ah ! No arm ! No arm ! Please ! 

– Tais-toi ! Qui t'es ? Qu'est-ce que tu fous là ?

            Armand braquait sa torche sur le visage de l'étranger, qui se protégeait avec les mains de la lumière aveuglante et des coups redoutés. Armand lui aussi avait peur et tendait le couteau devant lui comme s'il se mettait en garde pour un combat de boxe. Il essayait de voir, mais il ne voyait que des cheveux noirs et bouclés qui dépassaient d'un sweat-shirt à capuche.

            L'étranger se déplaça sans lâcher le rebord du bateau, comme s'il se préparait à sauter à la mer si le marin l'attaquait.

– Moi expliquer vous ! Moi expliquer ! Moi refugee.

            C'est alors seulement qu'Armand réalisa.

– Mais ?… T'es une gonzesse ?!

– Moi expliquer ! Refugee. England !

            Armand ne comprenait rien, mais la peur l'abandonna aussi vite qu'elle avait surgi. Cette créature du diable était une femme, qui ne devait pas être très âgée vu sa voix. Il la saisit pas le haut du bras et la ramena vers le centre du pont où les quelques ampoules apportaient un peu de lumière. Il la lâcha, rangea sa torche et son couteau. La diablesse manqua tomber à cause d'un remous qu'Armand ne sentit même pas.

– Assieds-toi sur la caisse, là ! Et enlève ta capuche, bon Dieu, que je vois ta gueule !

            Comme la créature n'obtempérait pas, Armand saisit la capuche.

– Ah ! Oh ! No !

– Je vais pas te frapper, bougre de connasse ! Mais enlève cette saloperie de capuche !

            Après une minute de cris et de pugilat, la fille comprit qu'il valait mieux ne pas résister, du moins physiquement. Armand contempla le visage devant lui et s'exclama :

– Nom de Dieu de nom de Dieu ! Une Mustapha !

            Il cracha par terre, ajoutant à la viscosité du pont que la pluie nettoyait mal du sang et de la graisse de poisson. Il ajouta :

– Mais qu'est-ce que tu fous là ? Tu t'es planquée sur mon bateau pour échapper aux flics ? Pour t'abriter ?

– Moi go to England. Freedom there. London !

– Tu veux aller à Londres ? Ah ah ! Vous voulez tous aller à Londres, bandes d'imbéciles ! Mais les Rosbeefs il veulent pas plus de vous que nous les Français. On veut pas de vous, tu comprends ? On a assez d'emmerdements comme ça ! Est-ce que nous on va chez vous dès qu'on n'est pas contents ? Non, alors !

            Il était campé les jambes écartées, au milieu du pont qui oscillait, à deux mètres de la fille ; assise sur une caisse retournée, elle se tenait des deux mains pour ne pas glisser. Leurs visages étaient éclairés par intermittence, selon le faible halo des lampes qui fluctuaient au gré du roulis. Le bateau était arrêté néanmoins, Armand n'avait pas remis le moteur.

– Please. Vous emmener moi Angleterre. Moi payer.

            Elle se leva. Il mit la main sur le couteau dans sa poche. Elle posa un sac qu'elle avait sur le dos et qu'il n'avait pas remarqué ; il faut dire qu'il n'était pas bien gros. Elle ouvrit une petite poche sur le dessus et en sortit une série de billets qu'elle tendit devant elle.

            Armand devina plus qu'il ne vit une dizaine de billets.

– Mais qu'est-ce que tu fais, imbécile ? Je vais pas en Angleterre, moi ! Déjà que c'est tendu en ce moment ! Et encore, je fais plus la Saint-Jacques, parce qu'alors là c'est carrément la guerre.

– Gair. Gair ! War in my country !

– Mais d'où tu viens ? D'Afrique ? Non, t'es pas bamboula. La Syrie, alors ? Ou l'Irak. Irakiens et Syriens, y'a que ça en ce moment, on est envahis.

– Vganistane

– Quoi ? Istane ? C'est où, ça ?

– Avganistane. Talibane. Kabul. Acid on the face, my syster. And my brother killed.

– Nom de Dieu, je comprends rien à ce que tu racontes. Mais en tout cas, on va pas en Angleterre. On rentre à Boulogne et tu te casses de mon bateau. Et tu peux t'estimer heureuse que je t'emmène pas direct chez les flics, putain ! Je vote Rassemblement National, moi, je te signale ! Le Pen, ça te dit quelque chose ? Le Pen !

            Il fit un signe pour lui dire de ranger son fric. Il s'apprêtait à retourner dans la cabine quand la fille le surprit en se jetant à ses pieds, entourant ses chevilles de ses deux mains et inclinant la tête entre les deux bottes

– Please. Vous approch Angleterre. Pas port. Moi swim. Water.

            Elle redressa la tête pour le regarder avec des yeux suppliants en faisant les mouvements de brasse avec les bras.

– Mais t'es dingue ? Y'en a plein qui sont morts l'an passé, emportés par les courants ou happés par les bateaux ! On a retrouvé des corps en Norvège, cocotte ! En Norvège ! Et pas plus tard qu'il y a un mois, j'ai un collègue qu'a récupéré une jambe dans son chalut. Une jambe ? Tu piges, un peu ?

            Elle était toujours à genoux devant lui, inclinant et relevant sa tête comme si elle faisait sa prière, enfin la prière des Mustapha. Ça le toucha quand même, ce truc, c'était la première fois que quelqu'un se mettait à genoux devant lui.

– Relève-toi, putain ! Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ? Ah, tu fais chier !

            Il se détacha des mains qui l'agrippaient. Et rentra dans la cabine, qui faisait comme une petite tourelle d'un mètre carré plantée sur le pont. Là, il ne sut pas quoi faire. Bon Dieu, et son filet qu'il venait de lâcher ! Mais quelle idée avait eue cette fille ! Ça ne se faisait jamais, ça. Pendant des années, du temps de la Jungle, ces forcenés avaient essayé de passer avec les camions, se planquant parfois sous la remorque. Quand les douaniers avaient compris le truc, les mecs avaient commencé à tenter la traversée en canoë, en barque, en kayak ! Ils devaient se croire sur un petit lac de campagne. On ne comptait plus les morts. Certains y allaient à la nage, et, s'ils n'avaient pas la chance d'être arrêtés par les garde-côtes, on les retrouvait ou gelés ou coupés en morceaux. Mais se planquer dans un bateau de pêche, Armand n'en avait jamais entendu parler. C'était pas con, pourtant. C'est vrai qu'il s'approchait pas loin des côtes de l'Angleterre, et que ça faisait partie des usages, pour quelques semaines encore tout au moins.

            Il regarda sur le pont. Il ne la voyait pas. Il consulta sa montre. Il était 5 h 52. Il devait être à 15 miles des côtes britanniques. En mettant les gaz, il pouvait les atteindre un peu avant 6 h 30. Le jour ne serait pas encore levé. Bien sûr, il pouvait se faire intercepter. Mais ce n'était pas dramatique. Il se ferait convoyer par une vedette anglaise jusqu'à la sortie des eaux territoriales. Et s'il n'avait rien pris comme poissons ou crustacés, il n'écoperait même pas d'une amende. Bon sang, il allait le faire ! Lui, Armand Dupontel, patriote, français et pêcheur de père en fils, enfin pas son fils, ce con, il allait aider une rastaquouère qui avait squatté son vieux caseyeur à quitter la France et à entrer en Angleterre ! Nom de Dieu de nom de Dieu !

            Il enfonça un bouton, et le câble qui tenait le filet se mit à s'enrouler lentement autour du tube d'acier.

– Journée de cons ! grommela-t-il.

            Il attrapa dans la glacière une bouteille, un sac en plastique et sortit sur le pont.

– T'es où, l'emmerdeuse ?

            Elle était de nouveau assise sur la caisse. Elle redressa la tête. Il s'approcha d'elle, tira deux autres caisses. Il en retourna une et s'assit dessus, tandis qu'il posa dans l'autre la bouteille et le sac. Les grincements et frottements du filet qui remontait couvraient les clapotis de l'eau salée.

            Il ouvrit le sac, attrapa une des huitres qui se trouvaient à l'intérieur, le trancha avec son couteau et tendit une demi-coquille à la sauvageonne en face de lui.

– Mange ça. Tu vas avoir besoin de forces.

            La fille détourna la tête.

– Mange ! Où je t'emmène pas !

            Armand en goba une. Comme la fille ne bougeait pas, il se leva, prit la main qui tenait l'huitre et la dirigea vers la bouche. Il dut lui maintenir la tête pour qu'elle consente à laisser glisser le contenu de la coquille sur sa langue. Aussitôt, elle s'étrangla et recracha le tout en gesticulant.

– Bon Dieu de merde ! T'as même pas goûté ! Bois un coup, au moins.

            Il lui tendit la bouteille. Elle fit un signe de dénégation.

– M'oblige pas à me fâcher ! Tu quitteras pas la France sans avoir lampé un petit blanc de par chez nous. Chez les Britons, là-bas, t'auras que de la bière pour pleurer.

            Comme il ne baissait pas son bras, elle saisit le picrate. Elle porta lentement le goulot à sa bouche et fit semblant de boire. Il se leva et inclina la bouteille.

– Me prends pas pour un con, fillette. Je vois dans le noir.

            Elle s'étrangla et recracha de nouveau.

– Putain de ta race ! Comment veux-tu survivre par ici si t'es pas capable d'avaler un fruit de mer et un gorgeon de muscadet ?

            Il but, lui, et s'enfila quelques huitres.

– Bon, allez. Ce con de chalut est remonté. Doit être dans un bel état vu que j'ai pas pu l'accompagner, j'en ai pour quatre heures à tout démêler. Journée de merde !

            Il regagna la cabine, remit la bouteille et le sac d'huitres dans la glacière. Il ralluma le moteur et cramponna le gouvernail. Il mit le cap au nord-ouest. Il savait le coin qu'il allait viser, Samphire Hoe, entre Douvres et Folkestone, il y avait là des mini-criques au pied des falaises, sans doute difficilement accessibles par la terre. Pourrait-elle en sortir ? Escalader les falaises ? Trouver un trou de souris ? Il fallait prendre le risque. S'il la débarquait dans un port, elle était sûre de se faire attraper puis renvoyer en France, ou carrément dans son pays de rastaquouères. Il ne pourrait pas accoster, au risque de crever sa coque – il ne manquerait plus que ça, bordel de merde – mais elle pourrait sauter à une cinquantaine de mètres du rivage. Il allait falloir qu'elle nage un peu, bien sûr, à moins que… Bon, on verrait.

            Déjà, il fallait éviter les cargos, les pêcheurs anglais, les garde-côtes des deux pays, une vraie partie de plaisir. Pensant à cela, il n'alluma pas ses phares, éteignit les lampes du pont, et même l'éclairage de la cabine. Cette fois, il était invisible. Il pouvait être pris par le radar d'un navire malgré tout, mais le radar ne pouvait deviner qui il était et ce que contenait sa cargaison. De toute façon, il n'avait pas le choix.

            La mer grossissait. Le crachin se mêlait aux éclaboussures provoquées par les claquements de la coque à la surface de l'eau. Il ouvrit la porte de la cabine.

– Eh, Rastaquouère ! Reste pas dehors à tous les vents ! Viens t'abriter.

            Pas de réponse, pas de mouvement. Tant pis. Il devait aller à l'essentiel, et vite. Il aperçut à bâbord un porte-conteneurs qui se dirigeait vers la France, tandis qu'à tribord un pétrolier s'en allait vers Amsterdam ou Hambourg. 10 minutes après, il aperçut une flottille de 3 chalutiers qui venaient droit sur lui. Des rosbeefs, à tous les coups. Sans doute ne l'avaient-ils pas vu, et il valait mieux qu'ils ne le voient pas. Il changea de cap temporairement, et coupa même son moteur pendant deux minutes. Les ennemis passèrent en trombes.

            Il reprit son cabotage. Cinq minutes plus tard, il aperçut les lumières de Douvres à droite, et, un peu plus loin à gauche, celles de Folkestone. Il fallait avancer encore un peu, un ou deux miles. Il ralentit. Il ne savait pas exactement à quelle distance du rivage il se situait et des récifs pouvaient se trouver là ; ces rochers à fleur d'eau vous transperçaient une coque en moins de deux. C'était un endroit où la côte n'était ni habitée ni éclairée, car des falaises abruptes se dressaient au-dessus de la grève. Si elle a une chance, c'est là, se dit-il.

            Il fut tenté d'allumer les phares, ne serait-ce que dix secondes, mais cela aurait été de la folie, cela pouvait ruiner tout ce qu'il venait d'accomplir. Il avança encore un peu. Il tâchait d'écouter son bateau, notamment le dessous de la coque. Le bruit du moteur dominait bien sûr, mais il avait tant d'expérience qu'il pouvait sentir quand le tirant d'eau faiblissait. Cependant, il ne connaissait pas l'état des fonds marins et la déclivité si près de l'Angleterre. « Pays de cons », bougonna-t-il. À combien on est ? 300 mètres ? 500 ? 150 ?

            Il tint le gouvernail encore une minute, puis coupa le moteur. Il sortit de la cabine.

– Eh ?

            Elle avait délaissé la caisse pour se caler comme elle pouvait le long du rebord, auquel elle pouvait s'accrocher. Son hésitation disparut et il descendit dans la cale, d'où il remonta un petit pneumatique, deux rames et un gilet de sauvetage.

– Tu vas te foutre là-dedans. Là où on est, tu seras poussée vers le rivage. Si ce n'est pas le cas, tu te fous à la baille et tu nages. 

            Elle s'était levée. Elle s'agrippa à lui car le bateau tanguait. Elle regarda au loin et demanda :

– England ?

– Oui, England. Juste là, l'England. À deux minutes à la rame. Peut-être une, peut-être trois. Two minutes. Capito ? 

– England ?!

            Elle ouvrait des yeux incrédules.

– Oui !… Je sais pas ce que vous avez tous avec l'England, putain, mais elle est là. Enfin t'as encore quelques mètres pas faciles à te cogner. Mais je peux pas faire mieux, fillette. Je comprends toujours pas ce que j'ai fait, d'ailleurs.

            Il s'écarta et, avec l'aide du treuil à casiers, mit le canoë à l'eau, prenant soin de l'arrimer au bateau par une corde.

– Tu vas droit devant. Par là.

            Il tendit le doigt.

– De toute façon, le jour va se lever dans un quart d'heure. Mais tu auras accosté avant. Après, je ne peux plus rien pour toi. Ah, attends !

            Il retourna dans la cabine et revint quelques instants après, une bouteille d'eau et un paquet de gâteaux secs dans les mains.

– Tiens, prends ça. Puisque tu veux pas de mes huitres et de mon vin, bougresse.

            Il tapa sur le sac, qu'elle ouvrit. Il glissa lui-même l'eau et les biscuits à l'intérieur. Elle rouvrit la petite poche sur le dessus et en ressortit les billets.

– Range ça, imbécile ! T'en auras besoin pour t'en sortir, en England !

            Elle ferma toutes les poches, mit le sac sur son dos. Ils se retrouvèrent face à face, lui stable sur ses deux pieds, elle ajustant sans cesse son équilibre. Il la regarda dans les yeux pour la première fois. Et comme ils étaient tout près l'un de l'autre, malgré l'obscurité, il la voyait assez bien. Son visage s'était comme allumé. Elle semblait soudain forte, et fière. Elle fit quelque chose qui le laissa sidéré. Elle prit sa main droite et pencha sa tête pour l'embrasser. Avec le front. Trois fois de suite. Oui, trois fois de suite, elle posa son front de jeune rastaquouère sur sa main de vieux loup. Elle se redressa. Comme il la fixait, il vit une larme et un sourire sur le visage qui s'imposait à lui. Instantanément, il sut que cette larme, ce sourire et ce visage qu'ils ne reverraient jamais allaient changer pour toujours le regard qu'il portait sur le monde.

– Nom de Dieu… murmura-t-il, comme pour lui-même.

            Il mit une main dans ses poches et sentit son couteau. Il le sortit et le lui tendit.

– Prends ça. On ne sait jamais. Et puis… tu pourras ouvrir des huitres.

            Elle voulut refuser, mais il le mit lui-même dans la poche du haut du sac à dos.

– Allez, viens.

            Il la prit par le poignet, l'aida à enjamber le rebord et à descendre dans le canoë en s'aidant de la corde.

            Quand elle fut assise rames en mains, il détacha la corde.

– Va. Go.

– Thank you.

            Elle allait partir quand il l'interpela, comme s'il avait oublié quelque chose d'important.

– Au fait, fillette, comment tu t'appelles ? Ton nom ? Your naïm ! Your naïm !

            Au milieu du clapotis de la mer, il entendit :

– Yass.

– Yass ?

– Yass.

– Alors, go Yass. Va, ma fille, va ! Bonne chance, Yass.

            Il entendit une rame taper contre la coque, puis bientôt les deux pales s'enfoncer dans l'eau et en ressortir.

– C'est bien, Yass. Tu vas y arriver. England !

– England ! Thank you.

            Il resta un instant au bord du bateau à tendre l'oreille. Mince, il avait oublié de lui dire de cacher le canoë quand elle arriverait sur la côte, pour ne pas risquer d'être repérée. Tant pis, elle y penserait peut-être. Il hésita à attendre le lever du jour pour être sûr que la terre n'était pas loin et qu'elle n'était plus dans l'eau. Mais non, il risquerait de se faire voir et de provoquer l'alerte.

            Quand il n'entendit plus rien, il rentra dans sa cabine, remit le moteur en marche et exécuta un demi-tour. Il pleura sur une bonne partie du trajet retour, manquant se faire pulvériser par des cargos dont il se souciait à peine. Ce qui le retournait le plus, c'était de penser qu'il s'en était fallu de peu qu'il ramène cette fille en France et ruine son espoir de vie meilleure.

– Bon Dieu de Bon Dieu… Comment j'aurais pu vivre si j'avais agi comme un connard de salopard ?…

            Là, il s'était comporté en être humain digne de ce nom. Et beaucoup mieux que ces dernières années. Beaucoup, beaucoup mieux. Oui, en une heure, Yass avait fait de lui un homme, avec un cœur et des couilles. Il lui avait rendu un petit service ; elle lui en avait offert un immense.

            Il continua à monter chaque jour sur son bateau pendant 3 ans. Et, comme il l'avait prédit aux copains du Bar des pêcheurs où il tapait le carton chaque jour à 17 heures, c'est lui qui calencha le premier, avant le bateau, alors qu'ils avaient le même âge. Mais pendant les trois années qui suivirent ce matin pas comme les autres, pas une nuit il n'avait mis en marche son rafiot sans penser à cette Afghane qui fuyait l'enfer – il s'était renseigné à partir des mots qu'il avait retenus, Kaboul, Talibans – et lui avait rendu sa dignité.

            Alors que, étendu sur le pont visqueux tandis que l'infarctus faisait son œuvre, il regardait le ciel tout noir, il eut cette dernière pensée :

– Nom de Dieu, Yass, tu m'as sauvé. Grâce à toi, je meurs un peu moins con. J'espère que tu t'en es tirée. England, fillette, England !



 

18 septembre 2020

Elle avait dormi sur le sable

 

             Je l’ai remarquée pour la première fois un soir où je sortais le chien. Elle était assise sur le sable contre le mur qui soutient la route dix mètres plus haut. Jambes croisées dans un jean usé, elle pliait un vêtement avant de le poser dans un sac. Je ne voyais pas son visage, mais elle avait l’air jeune, et orientale ; c’est la peau, les cheveux, les habits, la position, qui me faisaient penser cela.

Le lendemain en début de matinée, nouvelle sortie du chien, elle n’était plus là. Je l’ai revue trois jours plus tard. Le soir d’après, elle était encore là. Des cheveux noirs et bouclés, un visage sombre. Elle fumait une cigarette roulée. Je lui ai dit bonjour. Il m’a semblé qu’elle m’avait répondu, mais je n’en suis pas sûr. Le ressac était fort et les vagues s’écrasaient avec fracas.

Un matin, je l'ai découverte lovée sous un manteau, la sangle de son sac passée dans son bras. Pas de doute, elle avait dormi là. Elle n’avait pas dû avoir chaud, on était début avril. Je n’ai pas osé approcher, mais je me suis arrêté quelques secondes pour la regarder. Comment était-elle arrivée jusqu'ici ? D’où venait-elle ? Voulait-elle passer en Angleterre ?

Ça m’a tarabusté toute la journée. Au dîner, j’en ai parlé à ma femme, qui a été efficace.

– Elle ne doit pas vouloir aller à l’accueil social. Apporte-lui quelque chose à manger.

            Après le dîner, nous avons préparé ce que nous pouvions.

– Il lui faudrait du chaud, dit ma femme. Je vais refaire une soupe.

– Ça va refroidir.

– Pas dans la thermos.

            Pendant que ma femme préparait la soupe, j’ai découpé des morceaux de poulet. Avec des feuilles de salade et du fromage, j’ai confectionné des sandwichs. J’ai pris deux compotes dans le frigo. On voulait lui donner quelque chose d’équilibré.

– On a des cuillères en plastique ?

– Non. Prends-en une en alu. Mets-lui un paquet de gâteaux secs. Des bios.

            On a encore ajouté une bouteille d’eau, et trois feuilles de sopalin.

            À 20 h 45, je suis sorti avec le chien. Nous avons traversé la route avec prudence. Puis nous sommes descendus sur la plage par l’escalier. Le ciel se confondait avec la mer, les rouleaux lançaient des éclairs blancs dans le noir. J’ai pris sur la droite sans m’éloigner du mur de soutènement. Arrivé à l’endroit habituel, je ne l’ai pas vue. Que faire ? J’avais le sac avec moi. Ma femme serait déçue si je le rapportais. J’ai décidé de le laisser.

            Le lendemain matin, c’est avec fébrilité que je suis revenu à la place de la fille. Le sac n’était plus là. Qu’est-ce que j’étais content ! J’étais sûr que c’était elle qui l’avait pris, il n’y avait pas grand-monde ici en cette saison, surtout entre 9 heures du soir et 8 heures du matin. J’allais repartir quand j’ai vu un bout de papier plié coincé entre deux pierres du mur.

            Je l’ai pris et j’ai lu :

Thank you. I hesitated to leave the thermos and the spoon, but I thought that these tools would be useful to me. I allow myself to keep them and thank you doubly. You show me that my choice was the right one and that I will get there. Perhaps one of these days, life is so weird.
On a traduit ça sur internet quand je suis rentré à la maison :

– Merci. J’ai hésité à laisser la thermos et la cuillère, mais je me suis dit que ces outils allaient m’être utiles. Je me permets de les garder et vous remercie doublement. Vous me montrez que mon choix était le bon et que je vais y arriver. À un de ces jours peut-être, la vie est si bizarre.

            Nous ne l’avons jamais revue, et espérons qu’elle a réussi son pari, en Grande-Bretagne ou ailleurs. Il ne se passe jamais plus de quelques jours sans que, quand je sors le chien sur la plage, je pense à cette fille étrangère qui, après avoir parcouru des milliers de kilomètres, a dormi plusieurs nuits seule sur le sable avant de continuer son voyage impossible vers une vie meilleure.



 

11 septembre 2020

Dans le vide (fin)

 

               Elle avait bien sûr réfléchi à sa tenue. C'était important, pas la peine de se mentir. Pourtant, il ne fallait pas en rajouter. D'abord, elle devait montrer qu'elle avait confiance en elle. Ensuite, il ne s'agissait pas d'un dîner mais d'un verre, à 19 heures. Enfin, elle n'avait pas l'intention de jouer la séductrice. Certes, elle l'avait appelé, mais c'était lui le demandeur, lui qui avait écrit après 10 ans d'attente et lui qui avait proposé cette rencontre. À lui d'assumer, de se montrer à la hauteur.

            Il avait bien sûr réfléchi à sa tenue. C'était important, pas la peine de se mentir. D'autant qu'il ne pouvait rivaliser ni en jeunesse ni en beauté avec la femme qu'il allait rencontrer. S'il ne voulait pas lui ficher la honte et lui faire regretter ce tête-à-tête, il devait compenser le déséquilibre des corps avec des vêtements de qualité qui lui siéraient. Il n'avait rien à perdre mais beaucoup à gagner s'il ne jouait pas à l'imbécile et tenait le choc.

            On était au début de l'automne. S'il faisait moins de 20 degrés en début de soirée, elle revêtirait son fin pull blanc directement sur la peau, sa jupe, sa veste et ses bottines de cuir beige. Ça faisait beaucoup de cuir, mais ça lui donnait un look de loubarde branchée aussi bien que de bourgeoise sexy, et elle considérait qu'elle se situait juste entre les deux. Et puis elle avait sa coiffure et son maquillage qui, parfois, rendaient secondaires les vêtements.

            Il mettrait un pantalon et une veste assortie sur une chemise sans cravate. Il porterait des chaussures de style sportswear ; il ne supportait plus le cuir noir ou les choses de ce genre. S'il y avait du vent, il ajouterait une écharpe. Il était prêt à prendre toutes les angines du monde pour tenter de plaire à sa voisine ressuscitée, mais une écharpe choisie pouvait constituer un élément de sa parure de paon. Ses cheveux étaient ce qu'ils étaient, hélas. Il avait essayé de se teindre une fois, le résultat avait été catastrophique.

            Elle était en avance quand elle se gara dans une rue adjacente à la place de l'hôtel de ville, où se situait la brasserie. Mince, elle voulait arriver avec 12 minutes de retard. Elle pouvait faire mieux, en terme de retard, mais elle ne voulait pas trop stresser un homme qui parcourait 200 kilomètres pour venir la voir. En se vérifiant dans le rétroviseur puis dans le miroir de son sac, elle se remémora son objectif, qu'elle ne voulait pas oublier, cette fois. Elle devait se méfier, il était apparemment beau parleur, un de ces types qui vous embobinaient sans y paraitre, après quoi vous vous retrouviez dans leur lit sans avoir compris ce qui vous arrivait. Son objectif était le suivant, d'une simplicité confondante, qu'elle avait pourtant mis un moment à trouver : si elle était attirée, le revoir ; si elle n'était pas attirée, ne pas le revoir. Elle avait aussi défini les moyens pour atteindre cet objectif : une heure de conversation, d'observations et d'inspirations dans le lieu qu'elle lui avait laissé choisir.  

            Il était en avance quand il se gara dans une rue près de la brasserie où ils avaient rendez-vous. C'était bien : il entrerait dans le bar le premier, il aurait le temps de passer aux toilettes, de vérifier sa mise et sa coiffure. Il choisirait une bonne place, dans un angle si possible, plutôt en fond de salle qu'à l'entrée. Il avait choisi cet établissement pour ses banquettes, ses boiseries, et parce qu'il n'était pas bruyant, du moins s'il n'avait pas changé. Il se préparait au retard de son ex-voisine – le nombre d'heures qu'il avait passé dans sa vie à attendre des femmes dépassait l'entendement – car elle saurait se faire désirer, il n'en doutait pas. L'expérience lui avait appris à garder son calme pendant ces moments, ce qui n'était pas facile, car on perdait vite son assurance si les efforts et la concentration qu'on avait mobilisés pour être prêt à l'instant T se prolongeaient alors qu'on poireautait seul dans un lieu public. Quoi qu'il en soit, il ferait avec ce que dicterait le comportement de la belle. Son objectif était simple : donner à cette femme envie de le revoir et obtenir un dîner – avec les moins de 40 ans le dîner était jugé ringard, mais elle en avait plus – pas forcément le soir-même, mais dans un délai raisonnable. Moyens pour parvenir à cette fin : illimités.

            Elle le vit. Il était un peu moins grand que dans son souvenir. Un peu plus blanc aussi. Mais le visage était correct, la peau soignée. Elle dirait 54. Il se leva et un sourire illumina son visage. Waouh ! Il était très fort sur le sourire, imparable ! Du coup, le léger plissement des commissures qu'elle avait prévu se transforma en grand écart, découvrant ses dents. Elle riait presque ! Mince alors, Chloé, reprends-toi, oh !

            Seigneur Jésus ! La démarche de cette femme, l'assurance qu'elle avait. Le mouvement de sa poitrine, de ses cheveux, de ses fesses peut-être, que déclenchait le claquement de ses talons sur le parquet. Mon Dieu, ces bottines, une pure merveille ! Et ce pull, blanc et argent, enfin ce pull, quelques millimètres de mailles, un pousse-au-crime. Il lui sembla que dès que leurs regards s'étaient trouvés, son visage s'était illuminé. Waouh ! Il avait attendu 10 ans, mais ça valait le coup.

– Bonjour, dit-il.

– Bonjour, répondit-elle, en s'asseyant rapidement. 

            Elle posa son téléphone sur la table et le sac sur la banquette, puis le téléphone dans son sac. Il allait dire quelque chose, mais elle redressa soudain la tête et dit :

– Alors, c'est vous !

– C'est moi. J'ai un peu honte.

– De quoi ?

– Vous avez dû, a posteriori, vous sentir épiée, observée.

– Un peu, c'est vrai. Je ne vous snobais pas, pourtant, du moins pas de manière volontaire.

– J'ai mal interprété. Je voulais tellement entrer en contact avec vous…

– Mais pourquoi ?

            Il cherchait sa réponse quand elle s'exclama :

– Non, ne répondez pas à cette question ! Excusez-moi.

– Ça ne me gêne pas.

– Non, s'il vous plait…

– Pas de problème.

            Elle ne devait pas lui tendre la perche pour qu'il déclare sa flamme, si telle était son intention, sans quoi la discussion prendrait une tournure plus intime que ce qu'elle voulait.

            Était-elle plus fragile qu'elle ne le laissait paraître ? Avait-elle peur de certaines vérités ? Il sourit. Ce n'était pas un mal qu'elle se sente un peu gênée, il l'était aussi.

– En tout cas, je suis heureux de vous voir, enfin. J'ai aimé les dix années passées à Saint-Jean, mais j'avais le regret de ne pas avoir connu ma mystérieuse voisine.

            Ce ne serait pas facile de l'empêcher d'aller sur le terrain de la confession, il en avait envie, visiblement. Mais elle devait résister. Elle tenta de réorienter la conversation :

– Pourquoi êtes-vous parti ?

– À la fois pour le travail et pour me rapprocher de mes parents, qui sont mal en point. Vous, vous êtes originaire de la région ?

– Non. D'encore plus loin que vous. Je suis d'Avignon.

– Et qu'est-ce qui vous a amenée ici : le travail ou l'amour ?

            Elle le regarda, vaguement inquiète. Pourquoi est-ce qu'elle n'était pas plus détendue ?

– Le travail de mon amour. Du moins de mon amour de l'époque.

– Et malgré votre divorce, vous êtes restée dans la région ?

            Elle le fixa, faillit s'indigner. Non, c'était logique. Bien sûr qu'elle était divorcée, il avait eu dix ans pour s'en apercevoir.

– Oui, c'est lui qui est parti.

– Et vous êtes restée à cause de votre travail à vous ?

– Et à cause des enfants, de quelques amis, de l'endroit…

– Et c'est quoi, votre travail à vous ?

– Ce n'est pas très glamour : je suis secrétaire-comptable.

            Il perçut, dans le « ce n'est pas très glamour », une souffrance, ou un regret. Rêvait-elle d'un autre métier ? Oui, comme 80 % des individus, hommes ou femmes. En effet, il lui parut évident qu'elle pouvait faire plus, être plus. Comme il serait heureux de l'aider ! Rien ne lui procurait autant de joie que d'aider quelqu'un à progresser, à donner son potentiel.

– Tout dépend, j'imagine, pour qui et avec qui vous travaillez. Peu importe le boulot finalement, s'il a un sens qui nous motive et si on l'accomplit avec des personnes qu'on estime.

– J'ai cette chance, en effet, de travailler dans une entreprise où je me sens bien.

            Mince, c'est lui qui posait la plupart des questions. Mais s'il voulait avoir l'impression de maîtriser l'entretien, mieux valait ne pas lutter contre. L'expérience lui avait appris qu'il fallait laisser croire aux hommes qu'ils menaient les choses ; ils étaient moins pénibles ainsi. Il suffisait de dire « oui oui » tout en agissant comme on voulait.

            Merde, on tombait dans les banalités, et il voulait tout sauf ça : leur prise de contact était exceptionnelle, ce moment devait être exceptionnel, ils devaient être exceptionnels.

            Une serveuse se présenta.

– Vous prendriez un cocktail avec moi ? interrogea-t-il. J’en ai envie, et ça me ferait plaisir que vous m’accompagniez.

– Et quoi comme cocktail ?

– Pour vous, je verrais bien un Mojito.

– Et pourquoi ?

– Parce que depuis trois ou quatre ans, c’est l’alcool à la mode chez les femmes de votre génération. N’est-ce pas, Mademoiselle ?

            La jeune fille consentit :

– C’est vrai que c’est tendance, en ce moment !

– Vous voyez, c’est tendance.

– Bon, va pour un Mojito.

– Et un Cosmopolitan pour moi, s’il vous plait.

– Pourquoi pas un Mojito ?

– Je n’aime pas la menthe.

            La jeune fille s’éclipsa et ils se calèrent sur les banquettes. Il se tut quelques secondes. Elle inspira, expira. Il sourit.

– Ça va ?

            Il la regardait, sans la dévisager, non sans intensité. Elle enchaîna :

– Et vous, quel est votre métier ?

– Pire que secrétaire comptable. Je fais du coaching.

– Ouh là !

– Ça fait peur, hein ?

– Disons que ça incite à se méfier. Vous devez être un manipulateur. Qui coachez-vous ?

            Il consentit à parler un peu de son métier, pour équilibrer le dialogue, les questions et les réponses.

            Les cocktails arrivèrent. Un verre large et cubique empli du vert gazeux du Mojito, un verre à pied fin pour le Cosmopolitan au rouge éclatant. 

– Et voilà, dit la serveuse.

– C'est beau, dit-il.

Elle trouvait cela beau en effet, les verres mais aussi les boiseries et les lumières de l’établissement. On était entre chiens et loups, un moment propice à l’appréciation de la beauté, du moins quand on n’était pas trop stressée.

      Vous semblez pensive, dit-il.

– Oh…

– Y a-t-il quelque chose qui vous tracasse ?

– Non. Je pense trop, c'est un de mes défauts.

– Vous aimeriez être plus légère ?

– Oui. Maintenant que les enfants ont grandi.

– Que font-ils ?

– Florian a 22 ans, il termine une licence de droit. Manon en a 20, elle est dans une classe préparatoire économique et commerciale.

– Ils marchent bien.

– Florian peine. Il n'est pas assez travailleur, il faut dire qu'il fait beaucoup de sport. Manon, elle, change d’avis toutes les semaines. Elle s’emballe vite.

– Ils ont plusieurs cordes à leur arc.

– Il faudra bien qu’ils choisissent.

– Et vous, qu’est-ce que vous allez choisir ?                      

            La question lui fit l’effet d’un coup au cœur.

– Moi ?

– Oui, vous.

– Mais, je n’ai pas de choix à faire. Ils sont faits depuis longtemps !

– Vous êtes sûre ?

– Il y a un temps pour tout.

– « Quand Dieu créa le temps, il en créa suffisamment ».

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Un proverbe idiot, que j’aime bien, car il n’est pas si bête, même si on ne croit pas en Dieu.

Elle sourit, eut même un petit rire. Elle recula et secoua sa tête. Elle essayait de se faire une idée : de ses épaules, de ses forces, de ses faiblesses, de ses mains, de son odeur, de sa culture.

            Il la sentait osciller entre parole et silence. Elle se méfiait d'elle-même autant que de lui. Elle gardait son mystère et sans doute le garderait toujours ; elle faisait partie de ces femmes que l'on ne connaissait jamais, et c'était un miracle.

 – Au fait, vous me devez un aveu !

– Comment ça ? Je ne vous dois rien du tout !

– Si, votre prénom. Vous conviendrez que je ne suis pas très exigeant.

– C'est vrai que j'avais promis. D'après vous ?

– J'y ai réfléchi, figurez-vous.

– Non ?

– Vous n'avez pas pensé à moi depuis notre conversation, depuis que vous avez reçu la lettre ?

            Elle le regarda.

– Vous savez que vous êtes indiscret ?

– Parce que je suis attiré. Je sais, vous n'êtes qu'intriguée.

– Bon, alors, mon prénom ?

– D'après moi, vous êtes née il y a 40-45 ans, et les plus courants à cette époque étaient Stéphanie, Sandrine, Céline, Virginie, Émilie, Aurélie, Laetitia…

– Bien essayé, mais non.

– Alors ?

– Ça commence par un C.

– Catherine, Coralie, Corinne…

– Non.

– Christine, Christelle, Charlotte…

– Non.

– Caroline !

– Non.

– Cécile, Camille, Coline…

– Non.

– Je m'incline.

– Chloé.

            Il sembla surpris.

– Mon prénom vous pose problème ?

– Mais non ! Au contraire ! Chloé, c'est fantastique ! Je n'ai jamais connu de Chloé !

– C'est pour ça que c'est fantastique ?

– Pas que. Chloé, ça vous va à la perfection. Ça claque comme un coup de fouet, ça vous interpelle et vous arrête en même temps.  

– N'importe quoi…

– Si, je vous assure, Chloé c'est un très bel équilibre, une promesse et une menace…

– J'imagine que si je m'appelais Simone que vous auriez trouvé autre chose. Ou la même chose, d'ailleurs !

– Simone aurait été difficile à positiver.

            Ils sourirent. Il remarqua :

– Je vous signale que j’ai presque fini mon Cosmopolitan, alors que vous n’avez quasiment pas touché votre Mojito. Vous n’aimez pas ?

– Mais si !

            Pendant qu’elle buvait quelques gorgées, il interpela la serveuse qui passait non loin.

– Vous m’en mettrez un autre s’il vous plaît, ce verre était tout petit. Et pour Madame, on va attendre, elle est plus mesurée que moi.

– N'oubliez pas que vous habitez loin maintenant, vous avez de la route.

– Deux demi-cocktails n’empêcheront pas ma prudence et ma sobriété, ni même mon respect du code de la route. Et si j’en bois un troisième… vous m’hébergerez.

– Je ne crois pas.

– Mince alors.

            Elle se sentit rougir. Pourquoi n'arrivait-elle pas à se détendre davantage ? Elle avisa son verre et comprit que la solution était dedans. Elle sirota, se cachant et se dévoilant à travers les parois qui contenaient son breuvage. Un deuxième Cosmo arriva, qui fut suivi quelques minutes après d'un deuxième Mojito.

            Elle sentait que l’alcool commençait à faire son effet et qu’elle se détendait, mais elle voulait garder le contrôle de ce qu’elle disait. Car elle était peut-être attirée, finalement. Elle irait peut-être un peu plus loin avec cet inconnu qui se dévoilait. Peut-être.

            Il était subjugué. Aplomb, beauté, fragilité. C'était elle, le cocktail qui réchauffait son cœur et lui montait à la tête. Elle était capable de silence, en plus.

            Elle inspira. Et éclata de rire avant de finir sa respiration.

– Ah ! s’exclama-t-il. C’est bon de vous voir rire. Riez !

– C’est l’alcool, ça ne compte pas.

– Comment, ça ne compte pas ? Vous n’êtes pas bien ? Pas mieux qu’il y a une demi-heure ?

– Si.

– L’alcool, à petite dose, nous aide à être nous-même. C’est sa plus grande vertu.

– Et c’est bon, ce truc.

            Elle rit de nouveau, et il l’accompagna. Alors elle décida de ne plus chercher à tout contrôler. Le cadre était agréable, la boisson délicieuse, et elle avait plaisir à découvrir l’homme en face d’elle.

            C'est pourtant elle qui parla le plus. De sa famille, de son travail, de ses origines. Lui aussi parlait cependant, même s’il était plus court qu’elle dans ses réponses. Il ne paraissait pas vouloir cacher quoi que ce soit ; simplement, ça ne l’intéressait pas de parler de lui.

– Et si moi ça m’intéresse ? remarqua-t-elle.

– Mais non.

– Mais si, je vous assure.

– Vous voulez de l’état civil ? J’ai 55 ans, je suis divorcé depuis 20 ans, j’ai deux enfants, je suis deux fois grand-père, et donc coach depuis 10 ans après avoir été D.R.H. pendant 20. J’ai l’air en bonne santé, mais j’ai mal partout. Aucun intérêt. C’est vous qui êtes intéressante.

– Moi ?

– Vous avez remarqué ? Vous dîtes souvent moi quand on vous interroge.

– Moi ?

            Il rit, elle aussi. Elle comprenait qu’en parlant avec lui elle apprenait sur elle-même. Il avait un don pour révéler des vérités, éclairer des points obscurs, faire sortir les non-dits. Les gens étaient si rarement francs, la parole était si rarement vraie.

            Les cocktails facilitaient leur gaieté, augmentaient leur aisance.

– Attendez, reprit-elle. Vous n’avez pas vécu comme un moine depuis 20 ans ?

– Souvent, si. Ma vie est à dominante monacale. Je travaille beaucoup et beaucoup à domicile, je ne sors pas, je mange peu. Il me semble que je m'éloigne des humains.

– J’ai du mal à vous croire. Vous semblez si épanoui, si à l’aise en société.

– Les moines sont souvent des gens joyeux.  

– Vous n’avez jamais refait votre vie, comme on dit ?

– Souvent.

– Et… ça n’a pas marché ?

– Si, très bien.

– Vous vivez avec quelqu’un ?

– Pas en ce moment.

– J’ai du mal à vous suivre.

– Je ne cherche pas à faire durer les relations à tout prix.

– Pourquoi ?

– Le plus beau peut avoir été vécu, le quotidien peut devenir pesant. On peut avoir d’autres priorités. Dans ces cas-là, mieux vaut ne pas prolonger.

            Elle eut une moue dubitative, que son alcoolémie rendait comique. Elle s'interrogeait : était-il un affreux macho ? Mentait-il pour se donner un genre ? C’est lui qui compléta.

– Ce que j’aime, ce sont les histoires. J’aime en lire, en écrire, et en vivre.

– Les histoires d’amour ?

– D’amour, oui. S’il n’y a pas d’amour, c’est ennuyeux.

            Ces mots faisaient écho à sa vie à elle : elle repensait aux configurations amoureuses qu'elle avait connues. Mais elle voulut rester sur sa vie à lui, maintenant qu'elle avait réussi à lui piquer la maitrise de la conversation. Elle relança :

– Et comment rencontrez-vous les femmes avec qui vous vivez de belles histoires ?

– Par hasard, mais en titillant ces hasards. Vous êtes le dernier exemple : c'est le hasard qui nous a fait voisins, et j'ai titillé ce hasard en vous envoyant une lettre. Après 10 ans de mépris…

– Ce n'était pas du mépris. Vous êtes du genre persévérant ?

– Je crois, oui. C'est une qualité que je m'accorde.

– Une qualité que je n'ai pas.

– Parce que vous avez la qualité inverse : la capacité à passer à autre chose, à ne pas vous encombrer l'esprit, à aller de l'avant.

– Je crois, oui. C'est une qualité que je m'accorde.

            Ils se regardèrent. Plus intensément, sans doute qu'ils ne l'auraient voulu. Mais c'était trop tard. On pouvait détourner les regards, ce qu'ils firent, mais on ne pouvait effacer la seconde où ils s'étaient trouvés.

– Vous êtes un séducteur ?

– J'aimerais. Je suis un piètre conquérant.

– Ça m’étonnerait.

– Je réfléchis trop. Je ne suis pas assez instinctif. J’ai des scrupules.

– Vous êtes un homme libre ?

– On n’est jamais libre, car on n’est rien sans les autres. Personne ne serait capable de vivre seul. Mais j’aspire à une certaine liberté. Par exemple, contrairement à la plupart des gens, j’applique le proverbe : « Mieux vaut être seul que mal accompagné ».

– Je l'applique aussi.

– Ce n'est pourtant pas une règle universelle. Il n’y a pas de solution idéale. Tout est compromis, priorités. Chaque cas est particulier.

            Ce n’était que des mots, mais elle fut étonnée de la résonance qu’ils avaient en elle. Elle regarda pendant quelques secondes l’espace « lounge » où ils se trouvaient. Elle observait les visages des consommateurs, entendait leurs voix. Le Mojito semblait non pas flouter sa vision et brouiller son audition, mais leur donner une acuité particulière. Était-ce cette perception qui créa en elle un sentiment d’appartenance qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps ? Oui, dans ce café, en ce début de soirée, elle faisait partie des vivants. Elle tentait quelque chose et cela donnait du relief à sa vie.

            Après quelques secondes de silence, il relança :

– Est-ce que le but que vous vous étiez fixé en venant ici est atteint ?

            Boum. Un direct de plus. Mais elle avait de la ressource et son jab en retour, comme on dirait en boxe, partit à pleine vitesse :

– On ne vous a jamais dit que vous êtes trop direct ?

– Parfois.

– Ça ne m’étonne pas.

– Que voulez-vous : on se gargarise avec la franchise, valeur prônée par tout-un-chacun, mais en fait les gens détestent qu’on soit franc avec eux. Ils ne veulent que l’hypocrisie.

– N'est-ce pas la vie en société qui nous impose quelques convenances ?

– Oui, mais elle sont détournées pour être érigées en murs derrière lesquels chacun s'isole. La franchise est une délivrance, pour les deux interlocuteurs.

– Elle peut faire mal.

– Oui, et parce qu'elle peut faire mal, on ne l'utilise pas et on l'empêche de faire du bien. Si je vous demande de quoi vous avez envie, là maintenant tout de suite, que me répondez-vous ? En toute franchise ?

            Celui-là, elle ne l'avait pas vu venir. Comment se défiler, cependant, après ce qu'ils s'étaient dit ? Au point où ils en étaient ? Alors, elle s'entendit répondre :

– Aller marcher sur les quais.

            Elle avait l'impression de s'être jetée dans le vide, pourtant il revint à la charge :

– Avec moi ?

            Elle tenta un regard réprobateur, mais elle pouffa :

– Vous êtes insupportable ! Vous mériteriez que je réponde « Non, toute seule ».

            Elle se leva. Ouh là… Sa tête tourna quelques secondes et le haut de la banquette fut un support bienvenu.

– Vous m'avez saoulée. Mais je vous préviens, vous ne coucherez pas avec moi.

– Marcher est mieux. Surtout qu'il va peut-être falloir que je vous porte.

            Elle balança son sac vers sa figure à lui :

– Sale type.

            Il avait pris la coupelle avec les notes et s’était avancé vers le bar.

– Attendez, dit-elle en le rejoignant, on partage !

– Pas question.

– Vous…

– Ne dites pas des choses que vous pourriez regretter.

            Elle n’ajouta rien, mais lui donna un coup de poing sur le bras. Il rit, et, pendant que le patron du bar additionnait les tickets, elle s’étonna de ce geste qu’elle avait eu, inimaginable une heure plus tôt.

            Tandis qu'elle s'avançait vers la sortie de la brasserie, elle se dit une chose, à l'instinct : s'il met un bras sur mon épaule ou me prend par la taille, je le jette. S'il me prend la main, j'accepte.

            Il la rejoignit, lui ouvrit et lui tint la porte. Ils se retrouvèrent sur la place et, accompagnant le geste à la parole, suggéra :

– Donnez-moi votre bras. Nous avons un peu bu, et il faut se soutenir.

            Le bras ? Elle n'avait pas pensé à cela. Le bras, c'était entre l'épaule et la main, et cela n'emprisonnait pas la taille. Pas de doute, il avait du savoir-vivre.

            Il écarta son bras, et elle glissa le sien. Les creux de leurs coudes s’ajustèrent. Elle pensa qu'ils faisaient peut-être petits vieux, mais après tout pourquoi pas. Les bonnes manières avaient leur charme.

            Ils partirent en direction du fleuve. La nuit était tombée, l'air s'était chargé en humidité. Cette fraicheur lui plut. Elle se sentait légère, et confiante. Elle rit toute seule, mais il ne s’en rendit pas compte, ou il fit semblant.

– Excusez le décousu de notre conversation, dit-il. Et le culot de ma lettre. Et l'incongruité de ce rendez-vous.

            Elle s’entendit répondre :

– Vous avez bien fait, Guillaume.

            Ces seuls mots lui mirent les larmes aux yeux. Elle ne s'en rendit pas compte, ou elle fit semblant. Il ajouta :

– Vous, Chloé, je vous remercie d'avoir été malpolie pendant 10 ans.

            Elle s'écarta légèrement pour regarder son visage, sans lâcher son bras pour autant. Leurs yeux se trouvèrent à nouveau, et ils surent qu'ils allaient vivre une belle aventure.



 

4 septembre 2020

Dans le vide (suite)

 

               – Guillaume Huscat ?

– Oui.

– C'est votre voisine.

– Celle avec qui j'ai parlé des poubelles ce matin ?

– Pas exactement. Votre voisine d'avant. D'avant votre déménagement. Celle qui ne dit pas bonjour.

Guillaume sentit son cœur remonter dans sa gorge.

– Ah oui !

– Oui, quoi ?

– Oui, c'est vous.

– C'est moi.

C'était elle. Incroyable. Depuis qu'il avait posté la lettre, il n'y avait plus pensé. Et elle était là. Au bout du sans fil. Il fallait qu'il trouve quelque chose à dire, et vite. Il avait rêvé de lui parler pendant 10 ans, il ne pouvait rester muet alors qu'elle lui tendait la perche.

– Vous avez reçu ma lettre ?

Imbécile : pourquoi est-ce qu'elle t'appellerait si elle n'avait pas reçu ta lettre ?

– Vu que vous l'avez mise dans ma boîte, il était difficile de ne pas la recevoir.

2-0.

– Et… vous en pensez quoi ?

Minable. 3-0. Il posait les questions et pourtant il subissait la conversation. Comporte-toi en homme, bon sang ! 

– J'en pense que vous vous êtes trompé sur mon attitude et mes pensées à votre égard.

Elle parlait avec assurance. Presque avec dureté. Pas de doute, c'était elle.

– Mais, je n'ai fait que subo… (il allait dire subodorer, ce con), que chercher à deviner votre attitude et vos pensées.

– Et pourquoi, s'il vous plait ?  

– Parce qu'elles ne me paraissaient pas… pas normales.

– Ah ! Vous êtes expert en normalité ?

4-0.

– Ce que je veux dire, c'est que j'étais surpris que vous ne répondiez pas à mes bonjours.

Elle sembla marquer le coup, du moins le déduisit-il de l'absence de mots et de souffle au cours des deux secondes qui suivirent. 4-1.

– Si vous dites bonjour en attendant un retour, c'est que vous êtes intéressé.

C'est lui cette fois qui resta muet deux secondes. 5-1. Elle en profita pour relancer :

– C'était le cas ?

Vite…

– Non, enfin, je veux dire… Oui, ça m'aurait intéressé de vous connaître. Mais je dis aussi bonjour aux petites vieilles, rassurez-vous.

– Oh, je ne suis pas inquiète. Vous semblez très bien maîtriser les codes de la communication.

– Je n'appellerais pas ça de la communication. Plutôt de la politesse : vous connaissez la signification du mot ?

5-2. Quoique… C'était peut-être trop direct. 

– L'insolence, c'est votre style ?

Ouf.

– Excusez-moi. C'était idiot.

– Pas tant que ça. Puisque c'est cela que vous me reprochez : l'impolitesse.

– Je ne reproche pas, je regrette. De ne pas avoir pu parler avec vous.

– Peut-être que vous vous y êtes mal pris.

6-2. Il essayait de la visualiser. Il ne voyait que des contours. Jamais elle ne lui avait laissé le temps de la regarder en face.

– Je suis content que vous m'appeliez. Je n'osais pas l'espérer.

– Soyez franc : si vous m'avez adressé cette lettre, c'est bien que vous espériez une réaction ?

– J'espérais toucher votre conscience. Il m'a toujours semblé que, lorsqu'on n'arrivait pas à obtenir les gestes que l'on souhaitait de la part de quelqu'un, on pouvait au moins essayer d'agir sur sa conscience. C'est une maigre consolation, mais c'est mieux que rien. Que l'autre se dise, même a posteriori : j'aurais dû, ou j'aurais pu. Lui donner quelques regrets.

– C'est une conception. Pourquoi était-ce si important que je vous dise bonjour ?

Elle dominait toujours la conversation, mais le ton était plus doux, en même temps plus profond. Il n'aimait pas le téléphone, il savait qu'il n'était pas bon avec cet engin. Mais si elle ne le brusquait pas trop, il allait y arriver.

– Peut-être parce qu'on ne peut pas vivre sans un peu de chaleur et de douceur autour de soi.

– Et est-ce que vous pouvez comprendre qu'une femme se méfie de ce qu'il y a souvent de caché derrière la chaleur et la douceur ?

– Bien sûr. Je le comprends, je vous comprends. Mais… est-ce que je suscitais la méfiance de votre part ? Vous êtes sûre que vous ne m'accordez pas plus de pouvoirs que je n'en ai ?

– Oh là, vous vous emballez, là ! Votre fausse modestie vous rend prétentieux.

7-2, au moins.

– Je vais essayer d'être franc.

– N'essayez pas, soyez.

– Eh bien disons que j'aurais souhaité une réponse à mes bonjours de n'importe qui, mais une réponse de votre part aurait embelli ma journée. 

– Pourquoi ?

– Non…

– Si. Pourquoi ?

– Parce que… vous m'attiriez.

– Pourquoi ?

– C'est de la torture…

– Il ne fallait pas m'écrire. Pourquoi est-ce que je vous attirais ?

– Mais parce que ! Vous êtes belle, vous êtes élégante, vous êtes mystérieuse.

– J'imagine que vous croisez bien 100 femmes chaque jour à qui vous pouvez coller ces qualificatifs ?

– Toutes n'habitent pas à côté de chez moi.

– Du coup, je parais plus facilement accessible, c'est ça ?

– Il n'y a pas moins accessible que vous. Je n'ai toujours pas compris comment vous faisiez pour m'ignorer à ce point.

– Je ne vous ignorais pas.

– Vous ne le faisiez peut-être pas exprès, mais vous m'ignoriez.

Un silence se fit. Soudain, elle éclata de rire. Il se détendit.

– Quelle conversation, quand même ! dit-elle.

– Surréaliste.

– Pourtant réelle.

– C'est ce qu'il y a de mieux : quand la fiction rejoint la réalité.

– Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?

– L'expérience. Mais je me tais car vous allez encore me trouver prétentieux. 

– On prétend tous à quelque chose.

Elle se tut, lui également. L'expérience lui avait appris ça, aussi : si l'on n'avait pas peur du silence et qu'on lui laissait sa place entre les sons, il obligeait les interlocuteurs au dévoilement, à la sincérité.

– Quand même, reprit-elle, cette lettre, alors que vous êtes parti maintenant, ce n'est pas très glorieux…

– Je reconnais.

– Pourquoi ne l'avez-vous pas écrite, et surtout postée, avant ?

– Vous regrettez ?

Silence.

– Oui.

7-3. Vite… Il fallait à la fois profiter de l'aveu et ne pas abuser, sans quoi la porte entrouverte se refermerait.

– Vous êtes franche.

– Plus que vous.

– Avouez que je fais des efforts : mes bonjours, mes sourires, la lettre…

– C'est vrai.

– Le problème est que je ne sais pas si ça vous plait.

– Le problème est que je ne le sais pas non plus.

– Ah… Je ne vous attire pas, ça j'ai eu 10 ans pour le constater. 

– Pourquoi est-ce que vous m'attireriez ? Il y a quelques autres milliards d'hommes sur terre et vous ne cassez pas des barres.

8-3.

– C'est dit.

– Si ça peut vous faire plaisir, vous avez réussi à m'intriguer. Écrire ce que vous avez écrit et me le faire savoir dénote une personnalité intéressante, peut-être. En tout cas du culot. Et les femmes aiment les hommes qui ont du culot. 

8-4.

– Donc vous m'aimez ?

– Ne déformez pas mes propos : j'aime un des actes que vous avez commis dans votre vie depuis… Quel âge avez-vous, au fait ?

– Trois ans de plus que vous.

– Un peu plus, à mon avis.

– Dans ce cas, c'est que vous faites plus vieille que votre âge.

8-5. Il crispa le visage. De peur d'une claque verbale en retour d'un humour dont elle n'avait peut-être pas le sens. Mais elle eut cette réponse honnête et astucieuse :

– Je ne peux pas me vexer puisque j'ai dit que les femmes appréciaient le culot. Et puis on ne justifie pas une évidence.

9-5.

– J'ai une question : pourquoi m'avez-vous appelé ?

– Je vous l'ai dit : vous avez éveillé ma curiosité. Curiosité de vous – qui est ce type qui m'a calculée pendant 10 ans pour me l'avouer quand il est parti ? – et curiosité de moi – quelle image et quelles attitudes sont les miennes pour que j'apparaisse si malpolie ?

– Et vous espérez que je vous donne les réponses ?

– Plutôt que notre discussion m'aide à les trouver.

– La discussion d'aujourd'hui ?

– Oui.

Mince. Elle n'envisageait pas de rencontre. Du moins ne le disait-elle pas ? Devait-il la proposer ? Maintenant ? Culot, elle avait dit culot !

– Il faut qu'on se voie.

– Et si je ne veux pas ?

– Vous voulez.

– Le problème est que vous, les hommes, confondez rencontre avec ouverture.

– À mon âge, comme vous dites, on connait les différences entre hommes et femmes, et on les respecte.  

– Une telle affirmation n'est pas suffisante ; seules les preuves concrètes sont valables.

– Laissez-moi vous apporter des preuves, concrètes.

9-6. Silence. Tais-toi, pensa-t-il. Elle hésite, elle réfléchit. Tu n'obtiendras pas de rendez-vous en insistant, mais en la laissant découvrir que c'est la suite logique.

– Vous habitez loin, maintenant.

 – Je viendrai jusqu'à vous. 

Il faillit ajouter qu'il serait heureux de connaître enfin le derrière des fenêtres qu'il avait regardées si souvent, mais se retint en estimant qu'elle risquait de ne pas aimer cette intrusion.

– Je préfère que nous nous voyions en terrain neutre.

– C'est la guerre ?

– Plutôt la conclusion d'un traité de paix.

10-6.

– J'aime bien les mots « traité », « paix », mais je n'aime pas « conclusion ».

– Tous mes mots ne peuvent pas vous plaire.

– Je crois que si, en fait. J'ai tellement espéré entendre le son de votre voix que vous pouvez dire n'importe quoi, je suis comblé.

Elle rit de nouveau. Oh, joie.

– Au fait… Je ne sais pas votre prénom. Il n'était pas marqué sur la boîte aux lettres.

– Je vous le dirai quand nous nous verrons.

– Alors on va se voir ?

– On va se voir. 

10-10 !

– Magnifique.

– Ne vous emballez pas. Quand nous serons l'un en face de l'autre, vous me trouverez moins jolie que de loin, peu intéressante, et moi je me dirai que j'avais raison de ne pas vous saluer. 

11-10.

– Pour l'instant, continuons à rêver. C'est bon de rêver. Vous ne trouvez pas ?

– Ce n'est pas désagréable.

– J'ai encore une question. 

– La dernière.

– En ce moment, vos cheveux sont détachés ou attachés ?

– Attachés avec une pince. Je sors de ma douche et je suis en peignoir.

C'était si beau qu'il n'eut pas besoin de visualiser pour voir.

– Vous voulez me tuer ?

– Ah c'est vrai, vous êtes vieux. Prenez votre cachet pour le cœur.

– Il n'y a pas de remède à ça.

– C'est quoi, ça ?

– Vous.

Alors, peut-être pour créer un choc salutaire et ne pas prolonger une conversation avant d'être enfin près d'elle, il coupa l'appel. D'instinct. N'était-ce pas de la folie, alors qu'elle s'était décidée à lui parler ? Non, c'est ce qu'il fallait. 11-11. Elle devait être surprise, amusée peut-être. Son numéro s'était affiché. Il lui enverrait un texto pour lui proposer un lieu et une date. Et il lui dirait combien il était heureux de son appel.

 

Chloé regarda son téléphone. La communication avait été coupée. Par lui. Et c'est elle qui était malpolie ? Il était dingue ce mec, non ? Elle sourit. Oui, bien frappé même, pour se faire un film pendant 10 ans, lui écrire, et lui parler comme il lui avait parlé. Pas banal en tout cas, pas frileux, et pas désagréable. Et qui, visiblement, savait ne pas insister. 

Elle devait se méfier cependant, ne pas s'emballer, elle non plus. Il n'était pas un prince charmant. Juste un voisin, un ancien voisin, qui la draguait d'une drôle de manière. Elle n'allait quand même pas se faire avoir comme une ado ? À 45 ans ! 

Elle se repassa le déroulé de la conversation. Le plus étonnant est qu'elle avait mis 5 jours à l'appeler, pensé des heures à ce qu'elle allait dire, et que l'échange lui avait complètement échappé. D'où étaient sortis ces répliques, ces aveux, ces esquives ? Pourquoi avait-elle été si dure au début, limite agressive ? Pour correspondre à l'image qu'il avait d'elle ?

Elle avait ensuite rectifié le tir. Quand il avait dit « Je suis content que vous m'appeliez. Je n'osais pas l'espérer », cela avait été le déclic : ils avaient pu sortir des postures, aller à l'essentiel sans se mentir. Ils s'étaient cherchés avec les mots, se découvrant l'un l'autre. Ils avaient été gonflés quand même ! Tous les deux !

Pour autant, l'amour ne se décrétait pas. Rien n'indiquait qu'elle tomberait amoureuse de lui. Il n'empêche qu'elle devait utiliser le cadeau que lui faisait cet homme en l'obligeant à se dévoiler pour vérifier si elle vivait de manière optimale ou si elle devait procéder à quelques changements pour vivre mieux. Qu'il en soit bénéficiaire ou pas était secondaire, même si elle lui donnerait sa chance si par hasard il l'attirait. En serait-il heureux ? Pour peu que son fantasme de 10 ans ne s'effondre pas devant la réalité, c'était probable vu ses propos. 

Et maintenant ? Maintenant, elle allait appliquer la règle qu'elle connaissait, mais qu'elle oubliait souvent de mettre en pratique : on n'entreprend pas quelque chose d'important avant d'avoir déterminé, 1 son objectif, 2 les moyens à mettre en œuvre pour l'atteindre. 

Cela signifiait qu'elle devait réfléchir à un tas de questions avant le rendez-vous : avait-elle envie d'aimer et d'être aimée ? Qu'attendait-elle, et que n'attendait-elle pas, d'un compagnon ? Voulait-elle continuer à vivre seule ou se réinstaller avec un homme ? Était-elle prête à changer de logement ? Comment s'organiser avec ses enfants qui avaient quitté le nid, mais y revenaient souvent ? Et même : quel serait, pour elle, la situation idéale ? 

Oui, si elle pouvait choisir sa vie, là, sans limites, que déciderait-elle ? Ça valait le coup de s'interroger sur ce point, non ? Si. Comme on était à peine dans la réalité, elle allait mettre la barre haut, très haut. Puisque rien n'avait commencé, tout était possible.



 

28 août 2020

Dans le vide

 

               Chère voisine,

            À l'heure où je quitte la rue, le quartier, la ville, la région, je tiens à vous dire au revoir, à vous qui ne m'avez jamais dit bonjour. Pendant 10 ans, chaque fois que nous nous sommes croisés, ce qui arrive souvent quand on habite une rue calme à 20 mètres l'un de l'autre, vous êtes restée muette et avez détourné la tête. Mes sourires et mes bonjours tombaient à plat, je me sentais bête.

             Dans ces cas-là, on hésite entre différentes attitudes. Persévérer d'abord. En se disant que vous êtes gênée, timide ou maladroite, et qu'avec un peu de patience, la politesse ou l'humanité minimales qui demeurent en tout un chacun finiront par se révéler. Alors j'ai continué à vous dire bonjour chaque fois que je vous voyais, généralement quand vous montiez ou descendiez de voiture tandis que je partais ou revenais à pied. Soit je vous avais vue quelques secondes avant de vous croiser, et je prenais le temps de préparer mon visage, ma tonalité, mon attitude. Soit nous nous tombions dessus, et naturellement, parce que c'est ma personnalité, un sourire se formait sur mon visage tandis qu'un bonjour sortait de ma bouche. Dans l'un ou l'autre cas, vous ne réagissiez pas, faisant comme si vous ne m'aviez pas entendu, même pas vu. J'en restais comme deux ronds de flan, du moins une demi-seconde, après quoi je reprenais la marche et les battements de cœur pour ne pas m'humilier davantage.

            Vous pensez bien – vous pensez ? – que je me suis posé des questions. Comment étiez-vous capable d'une telle performance ? Oui, figurez-vous que j'assimilais votre magistrale ignorance à une performance. Car même le plus malpoli des malpolis – ils sont légions – finit par grommeler un salut quand on lui met régulièrement devant le nez une marque de sympathie. Comment pouviez-vous à ce point refuser les règles de la sociabilité, alors que vous sembliez une femme active, équilibrée, insérée ? J'en riais. « Incroyable », me disais-je chaque fois que je rentrais, si parfaitement méprisé.

            Après le comment, c'est le pourquoi qui m'a tarabusté. Pourquoi une telle attitude, si peu naturelle et usuelle qu'elle ne pouvait qu'être délibérée, choisie, volontaire ? La réponse se trouvait-elle dans l'image que vous aviez de moi, qui vous poussait à une franche détestation ? Il est vrai que j'habitais, seul, dans une grande maison avec jardin, tandis que vous logiez, avec deux enfants adolescents, dans un des quatre cubes collés les uns aux autres qui forment le petit ensemble à côté de chez moi. Maudissiez-vous cet homme qui vivait au large dans 130 mètres carrés tandis que vous vous serriez à trois dans 80 ? Travaillant avec des horaires irréguliers, dont une partie à domicile, passais-je pour un riche oisif qui ne fichait rien de ses journées alors que vous faisiez rugir le moteur chaque matin à 8 heures pour partir au boulot ? Recevant peu de monde, si ce n'est quelques femmes, pas toujours les mêmes, et m'absentant souvent deux ou trois jours, donnais-je l'image d'un type malsain, aux mœurs douteuses ?      

            Peut-être. Si vous saviez, cependant… Mes 130 mètres carrés sont une location, dont 40 à usage professionnel. Le loyer n'a pas bougé depuis 10 ans, parce que j'ai pris la maison « en l'état » et que la propriétaire n'y fait jamais rien. Le glandeur est un professionnel libéral qui travaille 50 heures par semaine et ne gagne sans doute pas plus que vous. Mes absences sont dues à des déplacements de travail et les quelques femmes que vous pouvez apercevoir ne sont que des compagnes qui se succèdent au fil du temps, avec pas mal d'intermittence entre chaque. J'ajoute que j'ai deux enfants moi aussi, même s'ils sont adultes maintenant et qu'ils vivent loin d'ici.

            Ensuite, face à votre mutisme et à votre rigidité, j'ai cessé mes simagrées. L'indifférence ? Moi aussi je peux le faire ! J'ai cependant vite dû reconnaitre que je n'étais pas aussi bon que vous. Si je vous apercevais à l'avance, ça allait, j'avais le temps de me préparer mentalement : « Fais pas le con, tu bronches pas, tu ne baisses par la tête mais tu fermes ta gueule et tu prends pas l'air du ravi de la crèche ». Motivé, je vous croisais le regard lointain et le port altier, préoccupé de tout sauf de cette insignifiance, vous. Mais si vous me surpreniez au dernier moment, j'avais du mal à retenir mon sourire et mon mot. Quand par malheur ils m'échappaient et que vous n'aviez pu esquiver ce quasi-contact, vous vous dégagiez du corps et de la tête d'un air agacé.

            Cela a duré ainsi des années et des années. Nous pouvions rester deux mois sans nous voir, et nous croiser ensuite plusieurs fois dans une même semaine. Imperceptiblement, nous avons appris à augmenter la distance entre nous, moi changeant de trottoir, vous limitant vos apparitions aux trajets porte de voiture – porte de domicile, douze mètres environ. Nous sommes devenus, avant l'heure, des experts de la distanciation sociale. Vous par choix, moi à mon corps défendant.

            Car vous m'attiriez. Le mystère de votre attitude, une certaine solitude, et votre beauté. Ai-je dit que vous étiez belle ? J'aurais dû commencer par là peut-être, mais non, parce qu'un autre physique n'aurait peut-être rien changé à ces comportements étonnants. Il m'arrivait, sans le vouloir, de vous apercevoir dehors depuis chez moi, au hasard d'un passage devant une des fenêtres donnant sur la rue. Parfois seule, parfois avec un de vos enfants, parfois avec un homme – rarement –, parfois avec votre chien ; c'est de lui que j'étais le plus jaloux. C'est le seul pour qui vous sembliez capable de douceur et de tendresse. Je vous ai vue le porter dans vos bras et l'embrasser. Parfois quand, d'une fenêtre toujours, je voyais arriver votre voiture, je m'accordais une minute. Je voulais vous voir descendre et marcher, voir vos cheveux coiffés, vos joues maquillées, vos habits choisis. C'était fugace, quelques secondes entre la voiture et la maison, jamais un regard ni pour mes fenêtres ni pour l'alentour – ne pas être le seul que vous méprisiez, était-ce une consolation ? –, mais c'était toujours ça, un peu de beauté dans la journée, un peu de désir dans l'apathie, un peu de mystère dans la banalité.

            C'est vous qui m'y obligiez, mais j'essayais de ne pas vous réduire à votre beauté. Qu'y avait-il derrière cette sculpture de glace ? Quelle vie ? Quelle personne ? Vous avait-on fait beaucoup de mal pour que vous sembliez à ce point vous méfier des humains ? Maudissiez-vous la terre entière parce que vous n'aviez-pas la vie que vous souhaitiez ? Mais à part quelques imbéciles que l'on ne croise qu'à la télé ou sur Youtube, n'est-ce pas le lot commun que la souffrance et la déception, certes à des degrés divers ? Ou alors, et ce serait pire, n'étiez-vous si indifférente qu'avec moi pour être charmante avec les autres ? Était-ce mégalomanie de ma part de penser à ce traitement spécifique ? Ou folie de croire que vous étiez le problème alors que c'était moi ?

            Je revenais à mes interrogations – comment pouvais-je susciter un tel mépris ? – et à mes objections rassurantes – ma voiture n'était pas plus grosse que la vôtre. J'ai failli, quelquefois, crever l'abcès, vous prendre bille en tête, me plantant devant vous et vous saisissant le poignet en beuglant :

– Enfin merde, on est des êtres humains, non ? Pourquoi est-ce que vous me dites jamais bonjour ?

            D'autres jours, je penchais plutôt pour :

– Écoutez, c'est trop bête. On est voisins, on ne se connait pas alors qu'on est peut-être faits l'un pour l'autre. Venez prendre un verre à la maison.

            D'autres fois, je pensais à des choses folles, comme bloquer votre voiture avec la mienne pour vous obliger à me parler et à vous dévoiler. Ou m'introduire chez vous et vous faire une déclaration à genoux à votre rentrée du travail. Peut-être attendiez-vous d'un homme qu'il vous surprenne enfin ? Qu'il sache commencer une relation par autre chose qu'un sourire, un bonjour et une invitation à boire un verre ?

            Mais je remisais vite ces audaces mentales au fond de mon cerveau, de peur que vous me preniez pour un dangereux malade et que vous me fuyiez plus que jamais. Un mot glissé sous votre porte ? J'y pensais également. Mais je redoutais là encore que le remède soit pire que le mal.

            Je n'ai donc rien fait jusqu'à aujourd'hui. J'ai vu vos enfants grandir, puis partir, même s'ils reviennent souvent, j'ai l'impression. Vous avez à peine vieilli, vous êtes toujours aussi belle. Ce mot, cette lettre plutôt, c'est maintenant que je m'en vais, maintenant que je ne suis plus là pour en apprécier les conséquences, que j'ai le courage de vous l'adresser. La lâcheté caractérisée. Tant pis. Au point où j'en suis de votre estime… Quand on n'existe pas, on ne peut pas tomber plus bas.

            Je vous salue, vous que je n'ai pas réussi à connaître. Vous, vous n'aurez pas à m'oublier puisque vous ne m'avez jamais connu. À jamais, Guillaume.

 

            Quand elle découvrit une lettre dans sa boîte aux lettres, Chloé fut très surprise. Une lettre, non timbrée, avec son prénom et son nom écrits à la main, ce n'était pas courant. Quand elle la lut, elle fut sidérée. Lui ? Mais qu'est-ce qu'il racontait ? C'est lui qui ne lui disait pas bonjour ! Il avait toujours l'air ailleurs, préoccupé, dans son monde ! Elle chercha dans sa mémoire, et ne se souvint pas d'avoir été impolie avec lui. C'est vrai qu'elle n'aimait pas traîner entre la voiture et la maison, soit parce qu'elle était à la bourre le matin, soit parce qu'elle était pressée d'aller se doucher le soir. Mais de là à le mépriser, quel film il se faisait ! Incroyable.

            Elle relut la lettre. Elle s'aperçut qu'elle n'avait pas enlevé sa veste et ses escarpins. Elle se libéra et se replongea dans les lignes invraisemblables. Elle rit à certains passages, fut émue à d'autres. Abasourdie, elle posa les trois feuilles sur la table basse et s'affala contre le dossier. Elle resta ainsi un moment à tenter d'assimiler les mots qui se bousculaient dans sa tête.

            Elle partit se doucher. Pendant que l'eau coulait sur sa peau, mille pensées commencèrent à l'assaillir, sur elle-même, sur l'image qu'elle renvoyait, sur sa vie, sur celui qui avait été son voisin pendant 10 ans et qu'en effet, ça c'était incontestable, elle n'avait jamais regardé. Elle voyait cependant à quoi il ressemblait.

            En peignoir, elle sirota son thé en croquant un carré de chocolat. Elle prit la lettre et la relut encore. Elle comprit alors que ces mots allaient bouleverser sa vie. Fébrile, elle saisit la tablette et tapa le nom de l'expéditeur, son ancien voisin, ce fou qui avait osé écrire, accomplir et penser ça. Elle trouva ses coordonnées sans difficultés, il avait un site. En effet, il avait quitté la ville. Il n'empêche – elle le décida le soir-même –, elle allait l'appeler.

            La suite, ce serait un roman.



 

21 août 2020

LKO (2e partie)

 

           – Piotr Alexandrovitch Ossokovsky est donc mort à la frontière franco-italienne le 26 avril 1945 à l'âge de 44 ans, perforé par un obus allemand. Son fils, Viktor Kabdan Ossokovsky, avait 9 ans et demi. Il n'avait vu son père que trois fois trois jours pendant les années de guerre. Il avait donc peu de souvenirs, et la mort d'un père absent changea peu de choses à son quotidien. Aylin prit moins bien la mort de son mari. Non seulement elle ne pouvait construire la famille qu'elle espérait avec l'homme qu'elle aimait, mais en plus elle se demandait si elle n'avait pas commis une erreur en quittant Paris, la danse et la liberté pour suivre cet aventurier qui l'avait laissée pour aller se battre après six ans de vie commune, et qui désormais ne risquait pas de revenir.

            Le commerce de vêtements, qui leur avait permis de survivre pendant la guerre – même si le troc avait remplacé les ventes – put se maintenir jusqu'en 1949. Mais à partir de 1950, commença l'ère de la fabrication en série, du synthétique et du prêt-à-porter. La soif de consommation comme le progrès technique et la liberté retrouvée poussaient les consommateurs vers des tenues pas chères et faciles à porter. Et puis la protection sociale qui se mettait en place en France rendait plus compliquée l'exploitation – j'emploie ce mot volontairement – des couturières indépendantes, qui aspiraient à autre chose qu'à se ruiner les yeux 10 heures par jour et 6 jours par semaine dans des ateliers mal éclairés.

            En 1952, Aylin stoppa d'elle-même l'activité pour la terminer proprement. Elle avait 50 ans. Elle rêvait d'un changement, de métier, mais aussi de vie, c'est-à-dire de lieu de vie. Retourner en Turquie l'attirait. Après la Guerre, avec l'aide des Américains, l'économie s'était libéralisée. Et le pays conservait le principal héritage de Mustafa Kémal : la laïcité.

            Le problème était Viktor. Il ne voulait pas quitter Paris, même Boulogne, pour Istanbul. Il allait passer son bac, et il voulait entreprendre des études scientifiques ; il semblait attiré par la physique et la chimie, même s'il était aussi passionné d'histoire, excellent en français, en anglais et en russe.

– Tu as de nombreuses cordes  à ton arc, mon fils.

– Grâce à toi, Maman.

– Et à ton père.

            Aylin n'oubliait jamais de rendre hommage à son mari défunt et de rappeler à son fils quel homme extraordinaire il avait été. Viktor, faute de pouvoir incarner son géniteur dans un corps et une voix, le voyait plutôt comme un personnage de légende, plus fictif que réel.

            Viktor obtint son bac avec mention très bien – rarissime à l'époque – ce qui lui valut d'être accepté en classe préparatoire au collège-lycée Stanislas de Paris, encore mieux cotée que celles d'Henri IV et de Louis-le-Grand.

– Eh ben dis donc ! s'exclama Lutsi.

– Tu pourras toi aussi y entrer, si tu le veux, répliqua Sonia.

            Lutsi donna un coup de coude à sa mère et secoua la tête.

– N'importe quoi. Continue.

– Tout est possible, Lutsicha. Il ne tient qu'à toi…

– Allez… Continue !

–  En septembre 1953, Viktor intégra l'internat de la prépa scientifique Stanislas, dans le VIe arrondissement de Paris. Il ne t'a pas échappé que Stanislas est un nom russe, ce qui, même si c'est symbolique, ne pouvait que donner du sens à ce choix. Tranquillisée, Aylin partit à Istanbul, grâce à des cousins sur place avec qui elle était restée en relations, qui pouvaient la faire travailler dans leur commerce de fruits et légumes et l'aider à se loger. Il était convenu qu'elle reviendrait huit jours à Noël et que son fils irait passer un mois en Turquie l'été suivant.

            Je vais vite, mais c'est ainsi que cela se déroula pendant toutes les études de mon père. En 1960, diplômé de l'École centrale de Paris, il fut embauché par une entreprise qui s'appelait alors Thomson-CSF, et qui est aujourd'hui Thalès. Ses domaines d'activités étaient la défense, l'aéronautique et la sécurité. Passionné d'électronique, balbutiante à l'époque, Viktor contribua à mettre au point des systèmes de protection d'installations, de couverture radar du territoire, de guidage laser et je ne sais encore quelles autres technologies.

            En 1965, il rencontra une jeune ingénieure française, avec qui il se maria un an plus tard. En 1968, naquit Nicolas, mon demi-frère, que tu connais.

– Ouais…

– Mais c'est à partir de 1970 que les choses se compliquent. Je vais vite là encore, mais figure-toi que ton grand-père fut approché par les services de renseignements russes.

– Le KGB ?

– Eh oui, le KGB.

– Il a accepté de travailler pour eux ?

– Attends. Il commença par refuser. Les Russes insistèrent : il ne s'agirait que de transmettre quelques renseignements sur les systèmes de défense français, pour éviter la domination américaine, ce qui est un objectif que « nos deux nations partagent, n'est-ce pas Viktor Piotrovitch ? ». Ajouter le patronyme de son père était destiné à faire vibrer la corde sensible. « Un combattant hors pair, camarade. Bien entendu, si vous le souhaitez ensuite, nous faciliterons votre retour dans la mère patrie ». Depuis 1946, un décret permettait aux « Russes blancs » de rentrer au pays, en principe sans poursuite, puisqu'ils étaient « amnistiés ». La plupart avaient refusé, considérant que le régime stalinien n'avait rien à voir avec la Russie. Les malheureux qui crurent à la clémence du monstre se retrouvèrent à travailler dix heures par jour dans des camps de Sibérie. Krouchtchev et Brejnev, si l'on peut dire simples autocrates, assouplirent le régime, mais le goulag fonctionnait toujours sous leur règne et toute dissidence se payait de quelques années de travaux forcés, ou, pour les plus récalcitrants, d'un séjour en hôpital psychiatrique, d'où l'on ne ressortait jamais sain d'esprit tant la torture mentale y était forte.

            Les Russes passèrent au stade 3 de la persuasion. Tu devines ?

– Des menaces contre son fils ? Contre sa femme ?

– Je pense que cela aurait été le stade 4. Le stade 3, ce fut une femme, qui constituait bien une menace cependant. Elle était ce que les hommes appellent « une bombe » et ce que la Russie produit en étonnantes quantités. Celle qui approcha Viktor cacha son identité russe bien sûr, la ficelle aurait été trop grosse. Et elle se manifesta plus d'un an après le dernier contact avec l'émissaire russe. La « Finlandaise » chargée de séduire Viktor devait obtenir des photos compromettantes pouvant servir à le faire chanter.

– Pourquoi les Russes tenaient-ils tant à Viktor ?

– On était en pleine guerre froide. L'Est et l'Ouest se livraient une bataille sur tous les terrains : nucléaire, militaire, industriel, géopolitique…

– Viktor a cédé ?

– À la femme non, aux Russes oui.

– Comment ça ?

– Figure-toi que les Russes n'étaient pas les seuls à s'intéresser aux travaux de ton grand-père. La DST, Direction de Surveillance du Territoire, était alors le principal service de renseignement français. Ils avaient repéré les manœuvres soviétiques. Ils approchèrent alors Viktor et lui mirent un marché en main : « Acceptez la proposition soviétique, nous vous transmettrons les informations susceptibles de les intéresser. En échange de votre collaboration, demandez à être rapatrié en Russie au bout de 3 ans de service, à Moscou si possible ».

– Tu veux dire qu'il devint un agent double ?!

– Exactement. Sans doute voyait-il là une manière de conjuguer sa double appartenance. Peut-être aussi espérait-il avoir la paix, c'était un scientifique. Mais il était fils de son père. Il avait donc en lui une part de folie et une envie d'aventure.

– Sa femme accepta ?

– Non. Ils divorcèrent. D'après mon frère, cela devait arriver de toute façon. Annick, c'était le nom de cette femme, ma belle-mère, et Nicolas, partirent vivre à Grenoble, d'où elle était originaire.

– Et ton père partit en Union Soviétique ?

– Pas tout de suite. Pendant trois ans, il remit à son correspondant des plans et des notes confidentielles. Les responsables russes n'étaient pas des enfants de chœur et ils auraient vite flairé l'escroquerie si les renseignements n'étaient pas de qualité. Ils l'étaient donc, simplement ils avaient été produits trois années plus tôt. Les dates étaient falsifiées.

– Par la DST ?

– Par la DST.

– Comment il retrouvait son contact ?

– D'une manière très simple. Dans une brasserie près des Champs-Élysées, Le Berkeley, qui était en quelque sorte le repère des espions à Paris, ce qu'a raconté par la suite l'écrivain Vladimir Volkoff.

– Repère d'espions, c'est un oxymore, non ?

– Tu connais ça, toi ? Non seulement tu as une jolie frimousse, Lutsicha, mais en plus elle est bien pleine.

– Arrête les digressions… 

– Digressions aussi ?

– Allez !…

– Des enveloppes sous une table, parfois un microfilm dans une poche, plus rarement un paquet caché dans les toilettes. Bref, du classique.

– Et que recevait Viktor en échange ?

– Des billets.

– Dont il faisait quoi ?

– Il a acheté un bel appartement à Paris. Il a sans doute entretenu des maîtresses. Mais il n'oubliait pas son ex-femme et son fils, qu'il n'a jamais laissés dans le besoin.

– Et les Russes ne s'aperçurent pas de son double-jeu ?

– Pas dans un premier temps.

– Ça a dégénéré ?

– Oui.

– Raconte.

– D'accord, mais là il me faut une cigarette. C'est de la mort de mon père dont je vais te parler, quand même.

            Sonia se leva pour attraper un cendrier. Elle en profita pour allumer une lampe à pied, qui seconda la bougie et augmenta la clarté de la pièce sans casser l'intimité nécessaire aux confidences. Lutsi admira la silhouette de sa mère, parfaite dans sa jupe droite grise et un chemisier rouge en soie, qui semblait n'avoir jamais froid. « Quelles origines elle a… », pensa-t-elle, sans pour autant s'associer à cette ascendance, qui était aussi la sienne. Il ne faisait pas chaud et Lutsi s'entoura de la polaire qui traînait sur le sofa.

– Tu ressembles à un petit ourson, remarqua Sonia en exhalant une bouffée de tabac blond.

– J'admirais ta ligne.

– Moi j'admire ton visage. Et bientôt j'admirerai ta ligne aussi.

            Sonia resta debout un moment.

– Bon. En 1975, Viktor Kabdan Ossokovsky fut exfiltré à Moscou, dans un centre de transmissions militaires.

– Mais comment pouvait-il avoir envie d'aller vivre là-bas alors qu'il avait la belle vie à Paris ?

– Bonne question. À laquelle il y a je pense plusieurs réponses : la curiosité scientifique, les pressions de la DST, et puis la principale selon moi : son histoire familiale, en particulier celle de son père, qu'il connaissait si mal malgré ce qu'avait pu lui en dire sa mère.

– Elle était toujours à Istanbul ?

– Malheureusement, elle y est morte assez jeune, en 1971, à l'âge de 69 ans. Bêtement, en plus : elle a été renversée par un camion. Je regrette beaucoup de ne pas l'avoir connue.

– Ah oui, tu n'es pas née, toi, encore…

– Pas encore. À Moscou, dans ces années 1975-76-77, les compétences de Viktor firent merveille. Réciproquement, il apprit beaucoup auprès des ingénieurs et techniciens soviétiques. La vie à Moscou n'était de plus pas désagréable quand on avait la chance d'être un privilégié du régime. D'une manière très différente, Viktor retrouvait un peu la position de ses grands-parents à la fin du régime tsariste.

– Comment est-ce qu'il a rencontré ta mère ?

– Eh bien tu ne vas pas me croire, mais comme son père.

– C'était une danseuse ? Il l'a rencontrée dans un cabaret ?

– Mieux : au Bolchoï.

– C'est quoi ?

– Le théâtre le plus célèbre de Moscou. Miléna faisait partie de la troupe du ballet. Elle interprétait les grandes œuvres du répertoire : Le lac des cygnes, La belle au bois dormant, L'oiseau de feu… Miléna cependant n'était pas une danseuse vedette. Elle n'exécutait pas de solos, et surtout elle ne participait pas aux déplacements à l'étranger. Elle en était très frustrée, car il était impossible de sortir de l'URSS si l'on ne faisait pas partie d'une organisation officielle invitée dans un pays tiers pour une raison précise. Je crois que Maman était sincèrement amoureuse de Papa, mais sans doute l'aimait-elle aussi en raison de sa nationalité française, car elle rêvait de venir en France. « Dis, milyy Viktor, tu m'emmèneras à Paris ? Dorogoy, tu m'emmèneras à Paris ? ».

– Il l'a fait ?

– Attends. Ils se sont mariés. Tu sais où ? À l'église Saint-Nicolas-le-Thaumaturge. Pas celle de Boulogne, où s'était marié son père, celle de Moscou. C'était un beau clin d'œil. Maman était magnifique, une vraie poupée russe, un peu mince peut-être, comme toutes les danseuses.

– Elle a de la chance…

– Ne dis pas de bêtises. Les filles de ta génération, vous visez le mode squelette, mais ce n'est pas une solution.

– Continue.

– Ils s'installèrent dans le quartier de Khitrovka, dans un appartement pas trop vétuste, pas trop mal chauffé. Et truffé de mouchards du parti, comme partout.

– C'est là que tu es née ?

– C'est là que j'ai grandi, après être née dans une clinique…

– … le 26 octobre 1978.

– Exact.

            Sonia prit le temps de finir sa cigarette. Quand elle arriva au filtre, elle la posa sur le cendrier pour qu'elle s'éteigne d'elle-même. Elle ne les écrasait jamais, pour ne pas jaunir ses doigts vernis. Elle revint s'asseoir sur le sofa et Lutsi, partageant la polaire, se blottit contre elle.

– Quand je suis née, il restait à mon père moins d'un an à vivre. Depuis son arrivée à Moscou, il était toujours en contact avec les renseignements français, non plus la DST, qui n'opérait que sur le territoire national, mais le SDECE, Service de documentation extérieure et de contre-espionnage. Ils prenaient cette fois de très grandes précautions, car la Russie soviétique était un état totalitaire, basé sur la surveillance générale de la population par la population. Il y avait forcément parmi les voisins, les collègues, les amis, un apparatchik sans scrupules – là, ce n'est pas un oxymore mais un pléonasme –, prêt à dénoncer aux autorités le moindre comportement suspect. En fait, le SDECE avait mis au point une règle simple : c'est toujours eux, les Français, qui prenaient contact.

            L'agent du SDECE était un attaché de l'Ambassade de France, les ambassades ayant toujours été à la fois la couverture et le vivier des espions de tous les pays. Généralement, l'agent du SDECE contactait Viktor dans un lieu public – métro ou file d'attente devant un magasin – et lui donnait rendez-vous pour deux jours plus tard dans le square le plus proche de notre appartement, où l'agent se trouvait pour soi-disant promener son chien, tandis que Papa descendait pour fumer une cigarette. Même quand ils n'étaient que tous les deux, ils faisaient mine de se rencontrer par hasard. Papa laissait tomber une enveloppe, ou un sac, l'agent récupérait et s'en allait.

– Mais comment pouvait-il sortir les documents de son centre des transmissions de Moscou, qui devait être hyper-surveillé ?

– Remarque pertinente. Il ne sortait rien. Il apprenait par cœur et il notait chez lui, en cryptant le tout selon un code que les Français lui avaient appris en France.

– Mais c'était quoi, ces renseignements ?

– Ça pouvait être des formules mathématiques, des lieux d'implantation d'écoutes, et, le plus intéressant, le nom d'agents soviétiques infiltrés dans les pays de l'Ouest.

– Il avait accès à tout ça ?

– De manière parcellaire. Mais avec de la rigueur et du temps, on fait beaucoup de choses.

            La mère et la fille méditèrent un instant cette affirmation. Puis :

– Qu'est-ce qui a mal tourné, alors ?

– On ne sait pas. Il avait dû être repéré, malgré sa prudence. Voilà ce qui s'est passé. Il fut désigné pour aller à Londres représenter l'institut moscovite à une rencontre internationale sur les micro-ondes et les faisceaux hertziens, une sorte de congrès où, malgré la guerre froide, les puissances avaient décidé de faire le point des connaissances. Personne n'était dupe : les technologies les plus prometteuses seraient tenues secrètes par les pays qui les mettaient en place. Mais c'était malgré tout l'occasion de se connaître entre spécialistes, de briller, et pour l'URSS de montrer sa puissance, dans ce domaine également.

            Maman, toujours avide de sortir d'URSS, aurait voulu l'accompagner à Londres. Mais c'était impossible, le régime ne le permettait pas. Ce fut une chance pour elle, sans quoi elle serait morte de la même manière que son mari et je me serais retrouvée orpheline à 10 mois.

– C'est-à-dire ?

– C'est-à-dire que les personnes qui vinrent le chercher à l'aéroport étaient sans doute des tueurs à la solde des Soviétiques. Cet honneur qu'on faisait à Viktor de l'envoyer à Londres était en fait un piège. Toujours est-il qu'on a retrouvé son corps dans la Tamise, trois jours plus tard seulement. Il était lardé de coups de couteau, on avait pris la montre et le portefeuille, sans doute pour faire croire à une agression crapuleuse. On était le 19 septembre 1979. Selon le rapport médical, Viktor était décédé le 16. Il avait 44 ans, le même âge que son père lorsqu'il est mort.

– Comment sais-tu qu'il n'a pas été tué par des voyous londoniens ?

– Parce que le 26 décembre 1991, l'URSS s'est disloquée. Et qu'au cours des années qui suivirent, les langues se sont déliées, les archives se sont ouvertes, du moins en partie, du moins pendant un moment. Dans un document professionnel concernant Papa, il y avait marqué, à côté de son nom : « Disparu au cours d'une mission en service commandé ». Les Russes, pour camoufler l'assassinat, voulaient-ils faire croire qu'il espionnait pour leur compte en Grande-Bretagne ? Était-ce vrai ? En tout cas, il n'était nullement question d'une agression à Londres. Une fois adulte, j'ai cherché en Angleterre aussi : les journaux révèlent bien qu'un homme a été retrouvé dans la Tamise, mais affirment que l'on n'a pu déterminer son identité. J'ai fini par avoir accès aux archives de Scotland Yard : il n'y a jamais eu d'enquête. Sans doute un arrangement en haut-lieu pour étouffer l'affaire. C'était avant l'information continue, avant les caméras, avant internet, avant les téléphones portables, avant que l'on s'indigne pour tout et n'importe quoi. 

– Eh ben… ponctua Lutsi, qui semblait sonnée par ces révélations.

– Tu comprends pourquoi je ne t'ai pas beaucoup parlé de notre famille jusque--là ?

– Je comprends, et je te remercie de le faire aujourd'hui. Pourquoi aujourd'hui, d'ailleurs ?

– Je ne sais pas. peut-être parce que tu as su me le demander. Peut-être parce que j'en avais besoin. peut-être à cause de la lumière blanche et de la neige…

            Lutsi se dégagea de la polaire.

– Et toi dans tout ça ? Comment as-tu grandi ?

– Oh, si tu veux bien, on parlera de moi une autre fois, surtout que tu connais déjà certaines choses.

– Alors Papa ! Pour terminer sur les hommes. D'autant que tu n'as toujours pas répondu à ma question : pourquoi est-ce que je m'appelle Lutsi ?

– Bien vu. Il faut que je te parle de ton père pour répondre à cette question.

– Oui, un prénom d'enfant, ça se choisit à deux !

– Certes. Mais ton père, c'est plutôt je décide seul quand ça m'intéresse – 3 % des affaires familiales environ –, sinon tu fais ce que tu veux – autrement dit, je te laisse te débrouiller pour à peu près tout.

– T'exagères pas un peu, là ?

– Il me semble que tu peux constater les faits. Mais laissons ça. Je ne veux pas accabler un homme que j'ai aimé, que je pourrais aimer encore. Et puis même s'il n'est pas souvent là, il t'aime et tu es très importante pour lui. Et je suis aussi responsable de la situation que lui, puisque j'étais consentante, et même demandeuse, de notre histoire, ainsi que de ta venue au monde.

– Comment vous êtes-vous rencontrés ?

– J'y viens. J'ai donc grandi sans mon père, seule avec ma mère qui n'a jamais su un mot des activités de renseignements de son mari. Ce silence était non négociable aux yeux de services, russes aussi bien que français. Elle croit donc qu'il a été victime d'un crime crapuleux à Londres. Il faut dire que le KGB montra son professionnalisme pour éviter que Miléna regrette trop « le départ » de son Viktor : elle fut, à sa grande surprise, promue dans le corps de ballet n° 1 du Bolchoï. Et dix-huit mois plus tard – je ne sais si c'est le hasard ou le KGB –, elle a rencontré Sacha, violoniste, avec qui elle n'a pas tardé à se remettre en couple.

– C'est le père de ta demi-sœur, Tatiana ?

– C'est ça. J'ai un demi-frère par mon père, Nicolas, ingénieur informatique à Grenoble, et une demi-sœur par ma mère, Tatiana, directrice d'une salle de spectacles à Moscou.

– Et toi, tes études ?

– Coupées en 2. Dans les petites classes, j'ai appris les bases de l'orthodoxie communiste, les bienfaits du collectivisme, la haine de l'Amérique, la grandeur du parti, etc. Et puis, avec le lancement de la glasnost et de la perestroïka par Gorbatchev, à partir de 1986-87, les choses se sont assouplies. Mais le changement radical est intervenu avec Eltsine, Président de la Fédération de Russie de décembre 1991 à décembre 1999. Ce furent des années folles, une anarchie complète. L'économie se libéralisait, les entreprises étaient privatisées, mais il n'y avait rien à vendre et pas grand-chose n'était produit. On découvrit le chômage, des millions de gens tombèrent dans la misère. L'inflation, c'est-à-dire l'augmentation des prix, dépassait les 1000 % par an. Le rouble ne valait plus rien. La Russie apparaissait pour ce qu'elle était : un pays complètement attardé, sous-développé.

            En même temps, et c'est ce que je voyais, moi du haut de mon adolescence, des tas d'initiatives surgissaient partout, économiques, artistiques, politiques, sociales. C'était violent, c'était russe, il y avait des morts. La chape de plomb n'existait plus, on osait tout, on rêvait, on y croyait !… Depuis le règne de la grande Catherine, jamais la Russie n'avait été autant ouverte sur le monde. On se sentait Européen et citoyen du monde. Et puis, en raison des difficultés économiques, Poutine est arrivé, et de nouveau le pays s'est fermé, durci. Le mensonge d'État, l'oppression et la pensée unique sont réapparus. Mais j'étais partie.

– Pour la France ?

– Pas directement. Parce que j'ai rencontré ton père. 

– Alexei Valovidov.

– Alexei Sergueiovitch Valovidov, oui. Il avait dix ans de plus que moi et il était vendeur de voitures. Mais à grande échelle. Sais-tu ce que sont les oligarques ?

– Non.

– Les oligarques sont des hommes qui, pendant l'ère Eltsine, ont profité des privatisations pour acheter à un prix dérisoire des entreprises mises sur le marché. Les plus célèbres sont Mikhaïl Khodorkovski, ancien propriétaire du géant pétrolier Ioukos, Boris Berezovski, qui racheta l'Aéroflot et monta mille coups aussi tordus que lucratifs, ou Roman Abramovitch, le président du club de foot anglais de Chelsea. Mais il y en a bien d'autres. Ils étaient à la fois liés au Kremlin et à la mafia. Poutine a sifflé la fin de la récréation, mais le mal était fait et la corruption n'a jamais cessé en Russie.

            Ton père est un petit poisson par rapport à ces hommes-là, mais il a côtoyé ce milieu. Cependant, et cela change beaucoup de choses, à mes yeux tout au moins, il a toujours gagné sa vie honnêtement. Il était passionné de mécanique. Toute sa jeunesse – il est né en 1968 – il avait rêvé devant les voitures allemandes et américaines, inexistantes en URSS, mais qu'il apercevait parfois dans les revues ou à la télévision. Malgré la censure, quelques images passaient. À 21 ans, il a ouvert un premier garage. Et tout est allé très vite. Il a su montrer ses compétences, de mécanicien, mais aussi d'acheteur et de vendeur. Il a su aussi s'entourer et déléguer, pour ouvrir des succursales au début des années 90 au moment où le pays se libéralisait.

– Ça, c'était légal ?

– Oui. Le problème est qu'il commençait à gêner Berezovski, qui avait transformé l'entreprise d'État AutoVaz en LogoVaz et qui voulait pour lui seul le gâteau de la bagnole en Russie. En 1996, Berezovski est venu voir Alexei et il lui a dit une chose simple : « Ou tu travailles avec moi ou tu es mort demain ». Ton père n'a pas froid aux yeux, mais il sait évaluer la force d'un adversaire. Quand on ne peut pas lutter, il faut trouver une autre solution.

            Alors il accepta de travailler en Russie sous la houlette de Berezovski. En gros, ce salaud lui prenait 50 % de son bénéfice. Mais ton père était un malin. Il s'est dit qu'il allait travailler avec l'étranger, notamment avec ce qui lui apparut très vite comme le plus grand marché du monde : l'Inde. Autant d'habitants que la Chine, mais un pays encore fortement sous-développé et surtout sous-investi.

– Et ça, il l'a fait sans Berezovski ?

– En effet. Mais son intelligence a été de le lui dire, de ne pas le prendre en traitre. Et il l'a dit au moment où Berezovski avait quelques problèmes. Pour te donner une idée, le magasin vitrine de Berezovski à Moscou fut attaqué à la kalachnikov par un groupe maffieux. Un an plus tard, son chauffeur était décapité lors d'une attaque à la bombe.

– Quand même.

– Oui. Quand même. Donc Berezovsky se fichait de ce que ton père montait en Inde, du moment qu'il ne l'embêtait pas en Russie.

– Bon, mais attends, toi, où tu es là-dedans ?

– J'avais 19 ans quand j'ai connu ton père, en 1997. J'avais eu quelques petits copains avant, dont deux belles histoires. Là, c'était à Moscou, pour l'ouverture d'un de ses magasins. J'avais été invité par une copine dont le père était un client d'Alexei. Il y eut des présentations de voitures, des Ford, des Mercedes, des Toyota. Après, Alexei a fait un speech, drôle, dynamique. Il sait parler aux gens. Ensuite, il y a eu un cocktail. Je buvais une coupe avec mes amis quand Alexei est venu vers nous, il saluait personnellement tout les invités. Il a posé son regard sur moi et il m'a dit :

– J'ai aimé la manière dont vous m'avez regardé.

– Mais…

– Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? Qu'est-ce que vous voulez faire dans la vie ?

            Ça m'a sciée. C'était lui la vedette, et il me posait des questions sur ce qui m'intéressait, moi. Il m'a laissé une carte, et il m'a dit : 

– On pourrait travailler ensemble. Mais pas avant que vous ayez fini vos études. C'est important, les études.

            Il disait ça alors que lui, je l'ai su après, n'avait pas été plus loin que le brevet élémentaire ! On s'est vu le lendemain et on est vite tombés amoureux. Il aurait pu m'embaucher d'un claquement de doigt, mais il a tenu parole : il m'a encouragée à poursuivre mes études, de langues, anglais et français.

– Ta mère pensait quoi de cette relation ?

– Au début, elle a été furieuse. La différence d'âge, les affaires, l'argent, les voyages d'Alexei. Et puis, elle a été obligée de constater qu'on ne faisait pas n'importe quoi, que je réussissais dans mes études, et qu'Alexei était un homme de qualité. Un détail a achevé de me faire craquer : il était de Nijni-Novgorod. Comme mon grand-père. Nous y sommes allés, d'ailleurs, ce fut un beau moment.

            Il passait de plus en plus de temps en Inde. Un soir où l'on se retrouvait après un de ses déplacements, il m'a dit :

– Je vais m'installer en Inde, pendant quelques années. Je voudrais que tu viennes avec moi.

            J'avais tout prévu, mais pas de vivre en Inde ! Il a tout de suite ajouté :

– Je t'ai trouvé un emploi. Tu seras traductrice à l'ambassade de Russie à New Delhi.

            Il avait tout organisé. Là, j'ai dû aller contre la volonté de Maman. Mon beau-père, Sacha, a été bien ; il a aidé Maman à accepter.

            Et nous sommes partis pour l'Inde. Pays fou, sale, violent, mais d'une créativité incessante, qui a beaucoup de points communs avec la Russie, la chaleur et la densité en plus. En Inde, le coup de maître de ton père a été de créer le système de crédit qui permet aux gens d'emprunter à long terme pour acheter une voiture. La stabilité économique le permet, alors que ce n'était pas le cas dans la Russie des années 90.

            Moi, je me suis plu à l'ambassade. Surtout que, accompagnant l'ambassadeur ici ou là, j'ai connu des gens de différents pays, j'ai beaucoup appris.

            Et puis je suis tombée enceinte.

– C'était voulu ?

– Bien sûr. De moi comme d'Alexei. Le problème est que ton père a commencé à s'éloigner, au physique comme au moral, et que je n'ai pas eu envie de supporter cela. Je passe sur les détails pour l'instant, on y reviendra une autre fois si tu veux. Alors j'ai saisi une occasion qui se présentait à moi : accompagner un consul de Russie, en poste en Inde jusque-là, mais qui venait d'être nommé en France, aux services consulaires de l'Ambassade de Russie, à Paris. Il avait besoin d'une assistante, sachant parler russe, français et anglais. Comme on travaillait en confiance, il m'a proposé le job. J'ai dit oui.

– Comment a réagi Papa ?

– Il a commencé par tempêter, disant qu'il n'accepterait jamais de vivre loin de son enfant. Je lui ai expliqué que c'est lui qui m'obligeait à partir, et qu'il ne tenait qu'à lui de jouer son rôle de père s'il le souhaitait. Nous n'étions pas mariés – on y avait pensé, on s'était dit qu'on verrait ça plus tard –, mais nous étions un couple, du moins le pensais-je.

– Pourquoi est-ce que tu n'es pas repartie en Russie ?

– C'était trop tôt. Je voulais continuer à voir le monde. Et puis j'ai tout de suite senti que Poutine était un sale type, qui allait instaurer un mauvais climat dans le pays, réécrire l'histoire, travestir la réalité, haïr les Américains. Et puis j'avais l'opportunité d'aller en France ! C'était à la fois le lieu de naissance de mon père et le rêve de ma mère ! Comment laisser passer une occasion pareille ? Je suis partie, enceinte de 4 mois. Et ce fut Paris, où tu es née, le 12 mars 2006. Ce furent de belles années. Nous étions heureuses. Ta grand-mère – ta Babushka – est venue nous voir souvent et on passait de très bons moments toutes les trois.

– J'ai quelques souvenirs.

– J'espère. Ton père venait aussi. Un peu plus souvent que maintenant. On s'entendait bien. Au fond, on avait vécu ce qu'on devait vivre ensemble, mais on ne pouvait pas aller plus loin. Il est trop indépendant, trop imprévisible. Et moi aussi peut-être. Le problème est que nous t'avons mise au monde et que nous t'imposons une vie un peu spéciale.

– Ça va.

– En même temps, tu es notre plus grande joie, ton père comme moi pensons que tu es ce que nous avons fait de mieux dans notre vie.

– Et c'est parce que tu as rencontré Richard qu'on a quitté Paris ?

– Il y a 5 ans, oui. Mais aussi parce que j'ai décidé de m'installer en tant que traductrice-interprète indépendante. Le côté administratif de l'ambassade et du consulat commençait à me peser. Je préfère des missions ponctuelles  d'une part, et puis le travail à la maison d'autre part, qui me permet d'être là pour toi le plus souvent.

– Et Papa fat quoi aujourd'hui ?

– Il est basé à Singapour. Mais il fait tout pour reprendre pied en Russie, d'autant que Berezovski est mort, en 2013, suicidé en Angleterre, du moins en apparence.

– Décidément, l'Angleterre est dangereuse pour les Russes.

– Je crois que ce sont surtout les Russes qui sont dangereux pour les Russes.

            La mère prit les mains de sa fille et y posa un baiser.

– Nous avons une famille à la fois pesante et absente, Lutsicha.

– Au fait ! s'écria Lutsi en bondissant du sofa. Mon prénom ? Tu ne m'as pas dit !

– Ah oui, c'est vrai. Tu ne devines pas ?

– Un prénom indien ?

– C'est ça, puisque nous t'avons conçue en Inde. Mais nous n'avons pas choisi n'importe quel prénom. D'abord nous aimons la sonorité de Lutsi. Et puis je trouve que cela va bien avec ton nom de famille, qui est le mien, Kabdan Ossokovsky. J'ai décidé de te donner mon nom quand j'ai été sûre que ton père ne vivrait pas avec toi. Je l'ai mis devant le fait accompli après ta naissance, mais bon… Lutsi vient du sanskrit, l'ancienne langue parlée en Inde, c'est le nom d'une plante du genre basilic, considérée là-bas comme sacrée, que l'on place dans les maisons pour porter bonheur. Tu es sacrée, tu nous portes bonheur, cela nous a paru adapté.

            Lutsi sourit et se rassit.

– D'où vient la couleur de nos yeux ? Marron et bleu, ça fait gris ?

– Noir, Lutsicha, noir. Mon père avait les yeux noirs comme du charbon. Et noir et bleu, ça fait gris, en effet. Ton père à toi a les yeux bleus. Bleus et gris, ça fait ce magnifique bleu-gris qui n'appartient qu'à toi. Tu es une eurasienne, Lutischa, tu viens du berceau de l'Europe. Tu as aussi l'âme slave, ce qui n'est pas forcément un atout.

– C'est quoi, l'âme salve ?

– C'est passer du rire aux larmes, de la tragédie à la comédie, sans transition.

– C'est la vie, non ?

– Certes. Mais il faut apprendre à gérer ses émotions, sans quoi on se fait du mal, et on fait du mal. Il faut un peu de constance, dans la vie. J'aurais pu t'appeler Constance, pour t'aider dans cette voie.

– Bof. Et que sont devenus le frère et la sœur de Piotr, mon arrière-grand-père ?

– Comme je te l'ai dit, ils ont survécu. Mais ce sont d'autres histoires.

– Et Babushka ?

– Elle tient le coup. On ira la voir, bientôt. Il faut que je t'emmène à Nijni-Novgorod, aussi. On donnera rendez-vous à Papa là-bas. On tâchera de retrouver un peu nos racines…

– C'est sans fin…

– Oui, Lutsicha, c'est sans fin. Une histoire en appelle une autre, il y a d'innombrables bifurcations et ramifications.

– Tu racontes bien, je trouve.

– Parce que c'est une belle histoire. Celle de notre famille.

– Et maintenant je sais pourquoi comment je m'appelle !

– On peut le dire comme ça. Cette histoire signifie également qu'on ne choisit pas ses origines et que ce qui nous arrive dans notre vie est en bonne partie déterminé par ce qu'ont été ceux qui étaient là avant nous. Ce fut vrai pour Piotr, pour Viktor, pour Alexei, pour moi, et ce le sera pour toi.

– Je ne suis pas libre, alors ?

– Nos origines d'une part, les circonstances d'autre part, sont pour beaucoup dans nos vies. Cela doit nous inciter à la modestie, mais ne doit pas nous empêcher de nous accomplir. Il reste à chacun pas mal de choix à effectuer, tous les jours. Malgré leurs déterminismes, ton arrière-grand-père, ton grand-père et ton père ont osé prendre leur vie en mains.

– Les barres sont hautes…

– On place souvent la barre trop bas. Vise haut. Et peu importe si la barre tombe ou pas, ce qui compte c'est de s'entraîner pour la franchir. C'est ça, la vie : la course avant le saut.

– C'est noté, Mamouchka. 



 

14 août 2020

LKO (1ère partie)

 

            – Maman, pourquoi est-ce que je m'appelle comme ça ?

– Parce que ton père avait ce nom et que je t'ai donné ce prénom.

– Ce n'est pas ce que je te demande. D'où viennent mon nom et mon prénom ?

            La mère regarda sa fille, d'une manière qui donnait l'impression qu'elle s'étonnait d'avoir produit une telle enfant, 14 ans désormais, si curieuse, si intelligente, si perspicace. Debout près de la fenêtre, Sonia Kabdan-Ossokovsky fumait une cigarette, tandis que sa fille grignotait des cookies. À 42 ans, Sonia était une femme habillée de vêtements de prix et impeccablement coiffée, d'un blond cendré en accord avec ses yeux gris et métalliques. Elle ne parlait pas beaucoup, même avec sa fille, d'où certaines informations qui manquaient à cette dernière.

            – Alors ? relança Lutsi.

            La fille non plus ne parlait pas beaucoup. Elle avait intégré le passé mystérieux de sa famille et savait que ses parents n'étaient pas des gens qui se livraient facilement.

            Ce jour-là cependant, la mère concéda :

– À quoi te font penser ton nom et ton prénom ? Si tu t'en tiens aux sonorités.

            Lutsi prit le temps de finir sa bouchée de sable et de pépites.

– Ossokovsky, c'est russe. Ou polonais. En tout cas de par là-bas. Kabdan, Je sais pas pourquoi, je dirai écossais. Ou alors norvégien, un truc comme ça. Lutsi… italien, non ? Ça sonne un peu chinois, aussi.

            Sonia esquissa un sourire en exhalant sa fumée. Mais elle ne disait rien.

– Allez !… insista Lusti.

            Il était 17 heures, un samedi de février. La fille avait travaillé aujourd'hui, ses cours particuliers le matin, son violoncelle au conservatoire de 14 à 16 heures. Elles habitaient à 20 minutes de la ville, dans une propriété isolée. L'arrêt de car le plus proche était à 1,5 km. L'hiver parfois, Lutsi l'utilisait. Sinon, sa mère l'emmenait à l'école, mais payait une professeure en retraite pour ramener sa fille et l'aider aux devoirs. Le père ? Il existait, mais ailleurs. Il séjournait là deux fois l'an, pendant une semaine, et il éblouissait sa fille. Puis il repartait. Où ? Pourquoi ? Lutsi savait juste qu'il vendait des voitures en Asie et en Russie.

            – Tu as envie d'entendre une histoire ?

            La fille leva la tête et la tourna vers sa mère, qui avait posé cette question.

– Vrai ? Tu vas me raconter ?

– N'est-ce pas ce que tu souhaites ?

– Si.

            Lutsi n'en demandait pas tant. Mais il aurait été absurde de refuser si sa mère, pour une fois, était en veine de confidences.

            La fille pensa qu'elles allaient s'installer sur le sofa du salon, mais non. Sa mère saisit le samovar et ajouta de l'eau brûlante dans sa tasse à thé. Puis elle vint se replacer contre le radiateur sous la fenêtre. À travers les voilages, Lutsi aperçut des flocons qui tombaient avant la nuit.

– Il neige. 

            Sonia, d'un doigt, écarta le voilage puis se repositionna.

– Ça tombe bien pour l'histoire que je vais te raconter.

            La femme aux yeux gris et aux cheveux cendrés irradia sa gorge avec le thé, puis commença à raconter, de son accent lointain venu de l'Est :

– Ton arrière-grand-père est né en Russie en 1901, dans la ville de Nijni-Novgorod, à 400 kilomètres à l'est de Moscou.

– Mon arrière-grand-père paternel ou maternel ?

– Maternel. Mon grand-père. Il s'appelait Piotr Alexandrovitch Ossokovsky. Figure-toi que c'était un aristocrate. Un noble, si tu préfères. Sache aussi qu'il parlait bien le français.

– Pourquoi ?

– Parce que le tsar Pierre le Grand, au début du XVIIIe siècle, avait souhaité européaniser la Russie, qui comme tu le sais est à cheval entre l'Asie et l'Europe. Il a donc obligé tous les aristocrates de la cour à s'habiller à l'occidentale et à adopter la langue alors dominante de cette civilisation, le français.

– Dommage que ce ne soit plus le cas ; je ne serais pas obligée d'apprendre l'anglais.

– Les temps changent, Lutsicha, rien ne dure… Le français a pris encore plus de place dans la cour impériale quand des aristocrates français chassés par la Révolution ont émigré en Russie après 1789. Plusieurs sont devenus précepteurs de Russes fortunés, à qui ils enseignaient le français, ainsi que la danse et l'escrime.

            Le Français déclina après les guerres de Napoléon – tu liras La guerre et la paix, bientôt – et avec le succès de l'écrivain Pouchkine, qui dépoussiéra la langue russe, la rendit accessible à tous, et fit perdre au français son prestige et son utilité. Il n'empêche, les familles nobles parlaient encore la langue de Molière, et ton arrière-grand-père ne faisait pas exception.

– Et puis la Révolution communiste est arrivée…

– Tu connais ça ? 

– Le prof d'histoire nous a expliqué.

– Tu te souviens de la date.

– Octobre 1917.

– Oui, avec une première étape en février, mais passons. En octobre 1917, les communistes emmenés par Lénine ont pris le pouvoir et instauré une dictature bien pire que la précédente. Tous ceux qui représentaient l'ancien régime, l'armée, la police, la noblesse, furent chassés et pourchassés. Non seulement ils pouvaient être arrêtés, tués, mais en plus ils furent dépossédés de tous leurs avoirs. Il devint même difficile de se nourrir, de trouver du charbon, de circuler.

            Alors, comme beaucoup de familles aisées, les Ossokovski fuirent les grandes villes – Nijni-Novgorod, Moscou, Saint-Pétersbourg – et se réfugièrent dans leur datcha. Tu sais ce qu'est une datcha ?

– Une maison de campagne ?

– Une maison de campagne donnée par le tsar aux familles qu'il appréciait, ou en remerciement de services rendus à l'empire. Les Ossokovski – c'est-à-dire les parents, Piotr, son frère, sa sœur et la bonne qui était restée avec eux, sont donc partis dans leur datcha du Caucase en laissant tout ce qui leur restait. Du jour au lendemain, ils étaient devenus pauvres. Même leur argent avait été confisqué, ou il ne valait plus rien.

            Le trajet fut horrible. Les fuyards civils étaient arrêtés en permanence par des espèces de miliciens qui faisaient ce qu'ils voulaient. Ce qu'on a appelé ensuite l'Armée blanche n'était pas encore formée, mais déjà des groupuscules se constituaient pour se battre contre les Bolchéviques. Je te passe les détails. Juste un, apparemment anodin, mais pour te donner une idée : les gens n'avaient pas de chaussettes, et dès le premier barrage les miliciens avaient saisi leurs bottes fourrées. Ça parait rien, mais quand on connait l'hiver russe…

– J'imagine.

– Après des semaines de marche, de train et de carriole dans le froid, ils sont arrivés à Armavir, d'habitude une petite ville tranquille entre la Mer Noire et la Mer Caspienne. Pas très loin de Sotchi, tu sais, là où ont eu lieu les Jeux Olympiques d'hiver, en 2014.  L'endroit était envahi de réfugiés. Il y avait bien plus de monde que ce que le commerce local ne pouvait supporter. Bien vite, on manqua de denrées alimentaires et de produits de première nécessité. N'oublie pas qu'on était en Russie pendant l'hiver 1917-1918, il n'y avait pas de supermarchés aux quatre coins de la ville.

– Je n'oublie pas, Sonia.

– Ne m'appelle pas comme ça. Je suis ta mère, pas ta copine.

– D'accord Mamouchka.

            Sonia prit le temps d'allumer une cigarette et de savourer une bouffée de tabac blond.

– La datcha des Ossokovsky se situait à 3 verstes (un peu plus de 3 km) d'Armavir. Ce relatif isolement les sauva dans un premier temps ; leur maison n'avait pas été occupée, ni pillée. Il faut dire que le koulak à qui ils en confiaient la surveillance, en échange de l'utilisation des terres de la propriété pour ses bêtes, avait joué son rôle et éloigné les importuns. Un koulak était un paysan qui a quelques possessions, pas trop pauvre.

            Ils eurent donc quelques jours de repos dans leur datcha gelée. Et ils purent se nourrir grâce aux réserves du koulak, qui ne se fit pas prier pour les servir, pressentant qu'il y aurait peut-être une propriété entière à récupérer dans le chaos. Ce moment de répit ne dura pas. Car les volontaires de la Garde rouge envahirent Armavir. Ces volontaires étaient le bras armé des communistes, pas encore organisés par Trotski dans l'Armée Rouge. Ils faisaient donc n'importe quoi, à commencer par des massacres, des viols, des pillages. Pour les communistes, si l'on n'était ni ouvrier, ni paysan, ni membre du parti, on était suspect. Et si en plus on appartenait à une grande famille d'une grande ville, on devait être abattu. L'ordre nouveau imposait de se débarrasser des familles anciennes. Les hommes sont méchants, Lutsicha, très méchants.

– Continue.

– Le koulak les prévint en pleine nuit qu'un escadron de Bolchéviques arrivait. Apparemment, ils réquisitionnaient toutes les maisons pour les « redistribuer au peuple ». « Partez, implorait le koulak, je veillerai sur la maison ». C'est à ce moment-là que ton arrière-grand-père, qui avait alors 16 ans, commença à prendre son destin en mains. Ses parents ne voulaient pas bouger.

– Nous n'allons pas fuir éternellement, Piotr Alexandrovitch. Nous sommes ici chez nous.

– Mais Papa, Maman, n'avez-vous pas compris que l'ordre ancien n'existe plus ? Que les titres, les possessions et les positions n'ont plus de valeur ? Qu'ils sont même un facteur aggravant ? 

– Nous avons été chassés comme toi de Nijni et nous avons enduré le même voyage que toi, Piotr Alexandrovitch. Nous sommes au courant de la situation. Mais nous n'allons pas tomber plus bas encore. Nous avons notre dignité.

            Piotr compris que ses parents n'avaient plus la force, ils étaient épuisés. Restaient sa sœur, Svetlana, 13 ans, et son petit frère, Grigori, 9 ans. Que faire pour eux ? Il ne pouvait pas les abandonner. Il insista :

– Remontons jusqu'à Rostov, et longeons la Mer Noire jusqu'à Odessa. De là, nous pourrons tenter de gagner l'ouest ensuite. Nous sommes tous fatigués, mais si nous restons ici nous sommes condamnés. Vous savez comme moi ce qui se passe à Armavir depuis trois jours.

            Il réussit à les convaincre. Le koulak fournit un cheval, une charrette et des provisions – en échange de l'usage de la maison. Il valait mieux éviter les gares et les trains, qui seraient contrôlés.   

            Ils mirent plus de dix jours à parcourir les 300 verstes jusqu'à Rostov-sur-le-Don, la neige gênant leur circulation. Heureusement, il n'y eut pas de chutes au cours de ce périple, sans quoi le cheval et la charrette auraient été inopérants. Ils trouvèrent refuge chez des cousins éloignés, dans une maison d'un quartier calme de la ville. Les Bolchéviques avaient pris le contrôle de toutes les administrations de Rostov, mais on ne déplorait pas les mêmes violences qu'à Armavir.

            Piotr avait placé sa famille dans une relative sécurité, il était soulagé. Il n'avait que 16 ans, mais il savait au moins deux choses : il ne voulait pas vivre dans une société communiste et il ne voulait pas rester sans rien faire. Dès lors, une évidence s'imposait : rejoindre un des groupes « blancs » qui se constituaient contre les groupes « rouges ». Il aurait dû reprendre le lycée. Mais le lycée fonctionnerait-il encore dans un tel chaos ? De toute façon, il voulait se battre, se battre contre ceux qui détruisaient son pays. Il supposait que des combattants ne feraient pas la fine bouche en voyant arriver une nouvelle recrue.

            Une nuit, il rédigea une lettre à la lueur de sa chandelle : « Papa, Maman, Svetlana et Grigori, et toi aussi bonne Maria. Ma conscience m'oblige à me battre pour défendre la civilisation contre la barbarie. Je pars donc. Veuillez m'excuser si je vous fais de la peine, j'ai moi aussi de la peine à vous quitter. Mais il le faut. J'arrive à l'âge où l'on doit s'engager pour ce qui nous est cher. Aimez-moi comme je vous aime, Piotr A. »

            Avant l'aube, il était parti.

            Il avait toujours rêvé de voyages. À cause des livres qu'il lisait, des épopées où se mêlaient cavaliers mongols, marchands chinois, soldats napoléoniens… Ces personnages lui avaient fait découvrir de nombreuses contrées, qu'il brûlait de parcourir à son tour.

            Mais avant de voyager, il se battit, durement, pendant quatre années, entre 16 et 20 ans. Pour te donner une idée, le général qui commandait l'Armée des Volontaires, que ton arrière-grand-père avait réussi à rejoindre, avait eu cette phrase : « Même s'il faut brûler la moitié de la Russie et verser le sang des trois quarts de la population, nous le ferons si c'est pour sauver le pays ». Mais cela ne suffit pas, et les Bolchéviques finirent par s'imposer sur toutes les autres formations, malgré l'intervention étrangère.

            Avant qu'il ne soit trop tard, fin 1921, Piotr retourna à Rostov-sur-le-Don : la maison des cousins où il avait laissé sa famille n'existait plus. Il se renseigna pour savoir ce qu'étaient devenus les siens, sans succès. Alors il décida de quitter le pays.

– Pour la France ?

– D'abord pour Constantinople, au sud-ouest de la Mer Noire, que des bateaux surchargés, envoyés par les Anglais, tentaient de traverser.

– Constantinople, en Turquie ?

– Oui, Istanbul aujourd'hui, ville coupée en deux par le Bosphore, frontière entre l'Europe et l'Asie. À la fin de la Première Guerre mondiale, les Alliés avaient divisé la ville en plusieurs zones. Français, Anglais, Italiens et Grecs se partageaient l'administration de la cité. Ton ancêtre trouva refuge dans la zone française et réussit à devenir le chauffeur d'un général et de sa famille. Sa connaissance du français était un atout, ses faits d'armes encore plus. Le général était fasciné par l'expérience de Piotr, plus importante que la sienne.

– Eh bien mon garçon, on peut dire que tu n'as pas froid aux yeux ! s'exclamait l'officier.

            Quand la Turquie fut reprise en mains par le fameux Mustafa Kemal Atatürk, les Français s'en allèrent. Le général n'avait plus besoin de Piotr, mais il voulut faire quelque chose pour son fidèle et si courageux serviteur.  

– Qu'est-ce qui te ferait plaisir, mon garçon ?

– Que vous m'emmeniez en France. Une fois là-bas, je ne vous embêterai plus, je me débrouillerai.

            Ainsi fut fait. Et Piotr Alexandrovitch se retrouva dans la capitale française.

– Il n'a jamais revu sa famille ?

– Ils ont tous ont été envoyés dans des camps de Sibérie, qu'on n'appelait pas encore le goulag. Ses parents y sont morts, de froid et de faim. Svetlana a réussi à se faire réhabiliter en épousant, en 1929, un officiel du régime nouveau. Grigori a fui, lui, par la Finlande, avec l'aide d'un passeur letton. Les deux frères se sont revus à Paris, même si Grigori s'est établi en Suède.

            Piotr s'est installé à Boulogne-Billancourt, où se forma une importante communauté de Russes blancs, à tel point qu'on surnomma une partie de la ville Billankoursk. Il faut dire que se trouvaient là les usines de la régie Renault, gros employeur de réfugiés russes. Il y avait aussi des médecins, des couturières, des commerçants, ainsi que de nombreux militaires et des membres de l'ancienne cour du tsar, comme le prince Youssoupov ou la famille Troubetzkoy. Quel que fût leur statut, ils étaient tous fortement déclassés. Le choc était rude pour ces anciens privilégiés, même s'ils étaient conscients d'avoir échappé à l'enfer. Pour se donner du courage, les 4000 russes de Boulogne construisirent une église, Saint-Nicolas-le-Thaumaturge, où, à partir de 1930, l'on se retrouvait le week-end avant d'aller boire du thé, ou de la vodka, les uns chez les autres, afin d'échanger des informations sur les atrocités staliniennes et ranimer la grande Russie à coups de chants et de souvenirs.

            Il faut que tu aies conscience de cela, Lutsicha : la tragédie fait partie de la Russie. Tout Russe sait que la vie lui enlèvera ce qu'il possède, que la raison et la civilisation ne sont que temporaires, que l'existence est baignée de plus de larmes que de rires. Tu comprends ?

– Je ne suis pas pressée de découvrir la tragédie.

– Tu l'as déjà découverte.

            Lutsi fixa sa mère dans le soir qui tombait. Elle l'interrogerait plus tard sur le sens de cette affirmation. Pour l'instant, elle voulait entendre la suite de l'histoire de ses origines.

– Continue.

– À 30 ans, Piotr avait la rage au ventre. Il aurait encore aimé se battre. Mais où ? En attendant de nouveaux combats, il démarra une affaire de vente de vêtements. Ce n'était pas un travail noble, mais ton arrière-grand-père avait une simplicité qui l'aidait à accepter la situation telle qu'elle était, sans se soucier de ce qui aurait dû ou pu être. Parmi les couturières russes, il avait repéré les plus talentueuses, et il leur avait suggéré de créer leurs propres vêtements. « Je me charge de vous fournir en tissus et d'écouler la production. Je vous paye à l'heure, un franc de plus que ce que vous donnent vos clients habituels ».

            Son affaire se développa rapidement. Il tâcha d'harmoniser les créations, de pousser à la confection des produits qui se vendaient le mieux. À lui qui avait connu les atrocités de la guerre, le commerce ne faisait pas peur. C'était même un jeu d'enfant. « Tant qu'on ne risque pas de mourir, on ne risque rien », affirmait-il avec son accent venu de l'Est.

            En amour aussi, il osait tout. Du coup, il avait un succès fou, alors qu'il n'était pas beau, trop petit, le nez cassé, les cheveux gras. Mais il avait trois qualités fondamentales pour séduire une femme : le bagout, l'humour et le courage. Il aurait pu séduire n'importe laquelle des couturières, toutes plus ou moins amoureuses de lui. Mais, peut-être pour ne pas faire de jalouses, ou pour ne pas mettre son activité en péril, il jeta son dévolu sur une jeune danseuse, d'origine turque, qui s'appelait Aylin Kabdan, qu'il allait admirer aux Folies Bergères, le cabaret parisien où il aimait se rendre le dimanche, fasciné qu'il était par la beauté des femmes qui s'y produisaient et la qualité des spectacles qui y étaient donnés. Je ne sais pas comment il s'y prit pour séduire une de ces beautés, toujours est-il qu'il y parvint. Le fait qu'elle soit Turque était sans doute une motivation supplémentaire : Piotr n'oubliait pas qu'il avait pu se réfugier dans ce pays lorsque les Rouges avaient détruit la Russie tsariste.

            Aylin accepta même de devenir son épouse, à une condition : qu'elle garde son nom. En mémoire de ses parents disparus, qui avaient fui avec elle la Turquie Kémaliste peu après Piotr et son général, elle souhaitait pérenniser leur patronyme par-delà les générations. Comme elle était fille unique, elle était la seule à pouvoir le faire. Immigré et orphelin lui aussi, Piotr pouvait comprendre cette demande. Voici pourquoi, Lusticha, tu t'appelles Kabdan-Ossokovski.

            Lutsi secoua la tête. Quelle histoire… Son arrière-grand-père était un sacré type. Un homme, un vrai. Elle ne voulait pas s'appesantir pour l'instant.

– Et mon prénom ?

– Attends, répondit Sonia. L'histoire est loin d'être finie.

            La mère alluma une nouvelle cigarette sous le regard désapprobateur de sa fille et se resservit du thé. Tasse fumante à portée de main, cigarette au bout des doigts, Sonia se recala contre le radiateur près de la fenêtre et poursuivit son récit.  

– Piotr et Aylin se marièrent à Boulogne-Billankoursk le 17 juin 1934, entourés de toute la communauté russe, d'une partie de la communauté turque, de gens du spectacle et de pas mal de Français, car les relations commerciales de Piotr étaient nombreuses et se transformaient toujours en relations amicales.

            En 1935, naquit mon père, ton grand-père, Viktor Kabdan-Ossokovski. Tu remarqueras que le prénom est aussi russe que français, et sans doute est-il également prononçable en turc.

            En 1936, quand il apprit que des brigades internationales se formaient pour aller soutenir les républicains espagnols qui luttaient contre les nationalistes du général Franco, Piotr se sentit des fourmis dans les jambes et dans les bras. C'était l'occasion d'en découdre, de reprendre le combat contre l'oppression. Mais il y avait aux yeux de l'ancien Russe blanc trop de rouges parmi ces combattants et leurs soutiens. Le communisme c'était le fascisme, pas la liberté. Et puis il était désormais mari, père et prospère, considérations qui l'incitaient à réfréner ses ardeurs belliqueuses.

            Il comprit que le fascisme pouvait être aussi bien de droite que de gauche, ou ni de droite ni de gauche, quand, le 23 août 1939, Hitler et Staline signèrent le pacte germano-soviétique. Les deux monstres s'associaient, le mal n'avait ni couleur ni limites.   Quand la guerre fut déclarée contre l'Allemagne nazie, le 3 septembre 1939, Piotr n'hésita pas : il s'engagea. Du moins essaya-t-il : mais on refusa de l'intégrer, aux prétextes qu'il n'était pas français, qu'il était trop vieux – 38 ans – et qu'il avait une famille à charge. Il pesta, jura, implora : rien n'y fit.

            Il rongea son frein durant toute la « drôle de guerre » et assista médusé à l'invasion allemande de mai-juin 1940, qui anéantit l'armée française en un mois. Heureusement, pour lui comme pour le pays, un général caractériel nommé Charles de Gaulle lança un appel à la radio…

– Le 18 juin 1940. Depuis les studios de la BBC, à Londres.

– Bien, Lutsicha. Piotr n'entendit pas l'appel, mais il en entendit parler. Il décida de partir sur-le-champ. Il n'était pas militaire, et alors ? Le général ne rechignerait pas, il n'y aurait peut-être pas tant de volontaires que ça.

– Et nous ? demanda Aylin.

– Ma perle, lui répondit son mari, tu sauras te débrouiller sans moi pendant quelques mois.

            Depuis la naissance de Viktor, Aylin avait quitté la troupe des Folies Bergères, la grossesse et l'accouchement étant rédhibitoires pour une danseuse nue de haut niveau. Dès lors, elle n'avait pas tardé à seconder son mari dans son entreprise de production et de vente de vêtements ; elle était vite devenue indispensable, se chargeant de toute la gestion depuis le local de Boulogne, tandis que Piotr était sur la route pour trouver des clients et rencontrer des fournisseurs. Victor, pris en charge par une « Nanouchka », vivait au milieu des adultes et semblait ne pas s'en porter mal.

– Et puis, reprenait Piotr pour convaincre sa femme réticente, notre fils ne doit pas avoir un père et une mère lâches. Pour lui transmettre le courage que tout homme devrait avoir, il n'y a pas meilleur moyen que de montrer l'exemple, par le travail et par l'engagement. Regarde ce que nous avons accompli, toi et moi, Aylin chérie, d'où nous venons et par où nous sommes passés. Continuons, élargissons. Et ne pensons pas qu'à nous, soyons généreux.

            Que répondre à cet argumentaire ? Aylin était d'accord et elle accompagna son mari de bonne grâce dans ses préparatifs. Celui-ci dut passer par l'Espagne pour rejoindre Londres, mais il y parvint, dès le mois de juillet. Se trouvaient là quelques militaires évacués de Dunkerque ou revenus du corps expéditionnaire de Norvège ; la plupart d'entre eux choisirent d'être rapatriés en métropole. Ne resta alors que les volontaires, comme Piotr, encadrés par quelques officiers ayant refusé l'arrêt des combats puis l'armistice du maréchal Pétain.

            Piotr avait un profil atypique : il avait déjà une expérience des combats, et non des moindres, mais il n'était pas militaire. Il fut vite remarqué pour ses talents, d'autant que le vieux général qu'il avait servi à Constantinople l'avait recommandé à ses pairs ralliés à De Gaulle. C'est ainsi que Piotr devint instructeur à l'école des cadets de la France Libre, fondée en février 1941. Ses talents de communication, son expérience unique, son énergie, firent merveille. Ses élèves, de tous âges et de tous bords, réunis par le seul verbe d'un officier anachronique, adoraient leur enseignant combattant. C'est de Gaulle lui-même qui le nomma capitaine, moins d'un an après le 18 juin.

– Ossokovsky, vous êtes le meilleur de l'alliance entre la grande Russie et la France éternelle.

– Général, vous êtes plus que la France : vous êtes le courage et la liberté ; c'est un honneur de servir sous vos ordres.

            Début 1942, le capitaine Ossokovsky, appelé Osso par ceux qui le connaissaient, fut envoyé en Afrique du nord. Il ne comprenait pas bien pourquoi le général passait tant de temps à rallier les colonies à sa cause alors que c'est en France et en Europe que se situait le cœur de la machine allemande.

– La Résistance intérieure est encore trop faible, lui expliquait un autre colonel devenu son ami. Il faut gonfler nos effectifs ailleurs et remonter par le sud. Les Anglais se chargent du nord.

            Enfin, les combats arrivèrent, dans un lieu aussi improbable que les sables du désert. « Quelle idée que de venir s'entretuer ici ? », s'étonnait Piotr, constatant une fois de plus l'absurdité de la guerre. Étranger, Osso fut affecté à la Légion étrangère, dans une demi-brigade qui allait se retrouver en première ligne en juin 1942 dans le désert de Lybie face aux Italiens et aux Allemands de l'Afrika Korps du général Rommel. On attendait les Anglais, qui n'arrivèrent jamais. Seuls, les 3000 Français Libres tinrent pendant 15 jours face à des forces bien supérieures, en nombre comme en matériel, et permirent aux Britanniques de se repositionner pour, un mois plus tard, remporter la bataille d'El Alamein. Bir Hakeim était la première contribution décisive de la France Libre à la lutte contre les nazis, et le capitaine franco-russe y était pour beaucoup.

            Le 8 novembre 1942, les Américains débarquaient en Afrique du Nord. Il fallait opérer la jonction avec eux, battre les Allemands en Afrique pour ensuite gagner la France. Ce furent de rudes combats encore, dans les montagnes, dans le djebel, dans les dunes. Sueur, sable et sang se mêlaient sous un soleil de plomb. Lors d'une percée des lignes ennemies, une balle atteignit Piotr à l'omoplate. Il tomba, mais il se releva. Nombre de ses camarades restèrent à terre. Il ne s'évanouit que lorsque, en sécurité, on lui ôta sa chemise trempée de sang pour retirer la balle.

            Il tut sa blessure à Aylin pour ne pas l'inquiéter. En revanche, dans ses lettres, il ne cachait pas un paradoxe : « Je suis devenu un combattant à 16 ans pour défendre les valeurs de mon pays glacé contre le communisme ; aujourd'hui, je me bats dans le désert contre et avec des hommes que je ne connais pas. Je le sais, c'est pour une cause que je me bats, la liberté, la civilisation même, mais il est difficile de la voir quand la mort frappe autour de toi ».

            Quand il apprit la défaite de l'armée allemande à Stalingrad, le 2 février 1943, après 4 mois de combats et 1 200 000 morts, Piotr fut partagé. Le honteux pacte germano-soviétique était effacé, cette victoire était un tournant dans la guerre, un incontestable signe d'espoir. Mais qui avait gagné : les Russes ou les communistes ? La liberté ou le totalitarisme ? La vie ou la mort ?

            Ironie de l'histoire, c'est ce jour-là que Piotr fut nommé colonel. Nomination assortie de la citation suivante : « Soldat exemplaire, très belle tenue au feu. Par sa bravoure, a plusieurs fois permis à sa brigade des avancées décisives. Officier responsable et enthousiaste. A su gagner le respect de ses légionnaires ainsi que des commandants des unités associées. Fera un excellent commandant de bataillon ».

            Le colonel n'allait pas tarder à s'illustrer, au cours de la célèbre bataille de Monte Cassino, autour de Rome. L'Afrique étant nettoyée, il s'agissait de faire tomber ce point d'Europe du Sud tenu par les Allemands, centre névralgique d'un dispositif de défense appelé la ligne Gustave. Ce n'était pas exprimé ouvertement, mais il s'agissait aussi, pour Churchill notamment, d'éviter que les Russes n'arrivent en Italie, via les Balkans. Pendant tout le premier trimestre 1944, Anglais et Américains attaquèrent sans succès les défenses du Mont Cassin. En avril, on repensa la stratégie, en associant plus de forces, dont des Polonais, des Canadiens, des Français, des Marocains.

            Le rôle des Français, commandés par le général Juin, était de couper les lignes arrières de l'ennemi en passant par les montagnes. Après quoi, les Polonais partiraient à l'assaut du Mont Cassin. C'est ce qui advint, au prix de lourdes pertes. L'artillerie française et l'infanterie marocaine furent pilonnées par l'aviation allemande. On avançait mètre par mètre, dans de terribles combats. Après lesquels les Polonais purent, de l'autre côté, enfin prendre la position.

            Piotr fut de nouveau atteint, à la cuisse cette fois, par la balle de mitrailleuse d'un avion, ce qui ne l'empêcha pas de continuer même après Monte Cassino, sur les berges du fleuve Garigliano et de son affluent, le Liri, où les Allemands s'acharnaient encore. Piotr fut soigné dans un hôpital de Rome, dont il s'enfuit au bout de 24 heures pour rejoindre ses hommes. La population romaine, qui avait pris conscience de l'impasse dans laquelle l'avait amenée Mussolini, destitué depuis juillet 1943, accueillit les vainqueurs de Monte Cassino en héros.

            Mais le temps du bonheur et du repos n'était pas encore venu. Il fallait continuer, et rentrer en France, enfin. Cette fois, la Résistance intérieure était prête. Surtout, les Anglais et Américains avaient débarqué en Normandie et avançaient chaque jour de quelques kilomètres vers l'Est.

            La première D.F.L., Division des Français Libres, dont les légionnaires du colonel Ossokovsky, débarqua sur la Côte d'Azur le 17 août 1944. Ils participèrent aux combats du Mont des Oiseaux, près de Toulon. Piotr et ses hommes, avec entre autres un escadron de fusiliers marins, une compagnie anti-chars, remontèrent la Durance pour couper la route à la 9e Armée allemande qui battait en retraite. Il y eut encore là des jours pénibles et meurtriers. Débarrassés de cette 9e Armée, la 1ère D.F.L. continua vers le Nord, sans difficultés jusqu'en Bourgogne. Il y eut là quelques accrochages, mais c'est plus au nord, dans les Vosges et dans la plaine d'Alsace que les combats se firent les plus intenses.

            En effet, convergeaient là toutes les unités allemandes qui se repliaient, la plupart des villes de France, dont Paris, étant libérées depuis la fin de l'été, et les Américains avançant lentement mais sûrement d'ouest en est. Restaient les Vosges, la Lorraine et l'Alsace. C'est là que, de novembre 1944 à mars 1945, se déroula la bataille d'Alsace. On se battit au corps-à-corps. Puis il fallut contrer l'opération allemande Nordwind, une des dernières manœuvres d'envergure de la Wehrmacht. Au prix de nombreuses pertes, Mulhouse, Strasbourg, puis la poche de Colmar furent libérées, et Piotr prit sa part à ses batailles meurtrières.

– Rentre, lui dit alors Aylin, une fois que la France était libérée.

– Bientôt, répond Piotr, qui faisait partie de ceux qui voulaient poursuivre les Allemands même sur leur terre jusqu'à la reddition complète.

            – Pourquoi voulait-il continuer ? demanda Lutsi. Puisque les Allemands se repliaient en Allemagne…

– Parce que le régime nazi existait toujours. Hitler ne s'est suicidé que le 30 avril 1945. Les camps de concentration n'étaient pas encore libérés non plus. Et puis il y avait toujours cette idée, plus ou moins consciente, de ne pas laisser trop d'espace aux communistes. Tu peux être sûr que ton arrière-grand-père avait cela en tête.

– Et alors, qu'a-t-il fait ?

– Alors il a continué. Sa brigade ne fut pas envoyée en Allemagne, mais en Italie du nord, où restaient encore quelques Allemands et où étaient réfugiés les fascistes italiens. Et c'est là que son histoire s'arrêta, sur un piton rocheux du Massif de l'Authion, à quelques jours de la fin des combats, le 26 avril 1945. Alors qu'il exhortait ses troupes à le suivre pour un dernier assaut, c'est un obus de 105 mm – il fallait bien ça pour anéantir un homme de cette trempe – qui l'emporta pour toujours. Il est mort au combat, et il me semble que c'est ce qu'il voulait. Il n'imaginait pas vivre et mourir autrement, je crois.

– Comment c'est possible, ça ? Et sa femme ? Et son fils ? Son entreprise ? La communauté de Boulogne ?

– Ce n'est pas facile à expliquer, parce qu'il y a plusieurs raisons. Le traumatisme de l'adolescence et les combats qui ont suivi. Sa relation avec le général à Constantinople, qui a développé son goût pour la chose militaire. Le besoin d'être un exemple, d'être courageux, pour lui comme pour ses proches. Et puis cette folie russe, qui fait que l'on n'hésite pas à mettre sa vie en péril, car on sait que de toute façon ni la vie ni la mort ne sont choisies et qu'on ne maîtrise rien.

            Lutsi resta silencieuse un moment, les mains posées sur la table. Il lui sembla qu'elle venait de regarder trois saisons d'une série les unes à la suite des autres, et les images se bousculaient dans sa tête. La pénombre avait envahi la cuisine, mais elles n'avaient pas allumé la lampe ; ce n'était utile ni pour parler ni pour écouter.

– Eh bien… Qui on est, nous, par rapport à ça ?…

– Les circonstances ne sont plus les mêmes, et c'est heureux. Mais nous devons être prêtes à prendre nos responsabilités quand la vie nous y oblige.

– Tu les as prises, toi ?

– Je crois, oui.

– Alors raconte-moi la suite.

– D'accord. Mais allons nous asseoir au salon, nous serons mieux installées.

            Elles changèrent de pièce, et mère et fille s'installèrent côte à côte sur le sofa. Sonia allait allumer une cigarette quand Lutsi prit sa main :

– S'il te plait. Ta responsabilité…

            Les yeux gris et bleus se regardèrent.

– D'accord. Mais allumons une bougie.

            C'est à la lueur d'une flamme qui dégageait une odeur de jasmin que, dans le séjour d'une maison du sud-ouest de la France, la petite-fille du Russe blanc mort pour la France raconta la suite de l'histoire familiale à l'arrière-petite-fille de celui-ci.

(à suivre)



 

7 août 2020

Le moteur qui tournait

 

       Chaque jour à 6 heures, mon voisin démarrait le moteur de sa bagnole, qu’il laissait tourner 10 minutes, rentrant chez lui pendant ce temps, claquant les portières à l’aller et au retour… C’était un vieux moteur diesel et chacun sait combien ces mécaniques sont bruyantes dès qu’elles ont de l’âge ; sans parler des particules qu’elles émettent. Chaque jour, samedi compris, le bruit me réveillait (le dimanche, c’était 7 heures au lieu de 6).

Si encore celui qui causait cette nuisance partait travailler… Mais mon voisin démarrait sa bagnole pour aller faire un tour et revenir un quart d’heure plus tard. Après quoi il ne fichait rien jusqu’à 8 h 20, heure à laquelle il emmenait ses deux enfants à l’école, située à 5 minutes à pied. Il rentrait chez lui ensuite où il bullait jusqu’à 10 heures. Là, le rituel recommençait ; il remontait dans sa bagnole et accomplissait un nouveau tour d’une quinzaine de minutes. Le rituel se reproduisait toutes les heures et demie environ, jusqu’à 20 heures le soir, où il se garait au centimètre près sur une croix qu’il avait fait tracer, sans que cela corresponde au moindre arrêté municipal.

Un jour, j’avais pris mon courage à deux mains – la prudence s’impose avec les psychorigides comme avec les dingues de la bagnole – et j’avais été lui parler. J’argumentais avec l’étroitesse de la rue, mon rythme de travail qui m’obligeait à travailler jusqu’à 22 heures, le besoin de sommeil, etc. Il me répondit qu’un moteur diesel exigeait un moment de chauffe le matin et que, de toute manière, la rue était à tout le monde.

– Précisément, dis-je, nous sommes obligés de tenir compte les uns des autres.

– N’essayez pas de jouer au plus fin avec moi, répondit-il, ou ça finira mal.

Après cette douce conversation, il ne varia pas ses habitudes d’un iota. Alors je pris ma plume, reprenant avec calme mes arguments, ajoutant qu’au moins il pourrait garer sa voiture 50 mètres plus loin, au bout de la rue où il y avait de la place et moins d’habitations. Je glissai la missive dans sa boîte. Je trouvai la réponse 48 heures plus tard. Dans sa lettre, il était question de harcèlement, de ma part, de liberté, la sienne, et de tribunal, si je continuais.

Sa réponse fut complétée de vive voix, quand il m’aperçut le lendemain devant chez moi. Il était en voiture, bien sûr (jamais je ne l’avais vu marcher plus de dix mètres). Il pila, sortit en laissant tourner le moteur, et avança le torse bombé :

– J’ai pas du tout aimé votre lettre. Vous m’avez manqué de respect. Si je vous reprends à m’emmerder, je sais pas si je vous dénoncerai aux flics ou si je vous démolirai la gueule. Mais je resterai pas sans rien faire, vous pouvez être sûr.

            Ça tournait au vinaigre. Je pris mon mal en patience, mais je continuais à être réveillé tous les matins, et perturbé plusieurs fois dans la journée, par cet insupportable moteur. J’envisageai un instant d’avancer mon réveil d’une demi-heure, pour être synchrone avec le tocard. Mais six heures, mince, c’était tôt pour moi, qui ne pouvais pas me coucher avant minuit et qui dormais mal. Et puis je ne voulais pas laisser ce type troubler l’ordre public sans réagir. Céder aux incivismes, c’était lâche et le début de la fin d’une société harmonieuse.

            Une solution s’imposa, sans que je l’aie préméditée. Un matin, alors qu’à 6 heures – pétantes pourrait-on dire – la courroie qui merdait et le moteur qui explosait entraient en action, je me levai et enfilai quelques habits par-dessus caleçon et tee-shirt. Sans allumer, je sortis dans la rue, prenant garde à ne pas être vu.

            J’allai jusqu’à la voiture fumante et ronflante, que mon voisin laissait chauffer pendant qu’il était retourné chez lui. J’ouvris discrètement la portière et m’installai au volant. L’odeur était infâme, l’intérieur sale. J’enclenchai la première, priant pour ne pas caler, car le fou allait bondir dès qu’il entendrait le changement de bruit. J’appuyai sur l’accélérateur en relâchant l’embrayage et la voiture partit. Je crus qu’elle allait se désintégrer tant il semblait y avoir du jeu entre les pièces du moteur. Je tournai au coin de la rue et roulai brinquebalant jusqu’à l’avenue.

            Je la descendis sur trois cent mètres. J’avisai une place sur la gauche, et me garai. J’éteignis les phares et coupai le moteur. J’hésitai, puis laissai la clef dessus. Je sortis et rentrai chez moi. À la maison, je pris une douche puis me concoctai un petit-déjeuner.

J’en étais aux céréales quand on frappa de grands coups à la porte. Boum boum boum, à plusieurs reprises. Pas du tout un toc toc civilisé. J’avais une sonnette, en plus. J’allais ouvrir. Le fou était devant moi, massif, éructant. Je sentis contre mon ventre avant de voir le fusil avec lequel il m’obligea à reculer.

            Il referma la porte d’un coup de talon et hurla :

– Tu vas me payer ça, ordure !

– Voulez-vous un café ?

            Il appuya sur la détente et je mourus. La dernière chose que je perçus fut le bruit du moteur qui tournait. Il avait été récupérer sa voiture avant de venir me tuer.



 

31 juillet 2020

Une salope à l'heure du film

 

         Il était 21 heures, un dimanche, et le film venait de commencer. J’étais confortable dans mon fauteuil, un whisky glace et trois cacahuètes à portée de mains. La journée avait été fructueuse : j’avais pu achever une correction, terminer ma compta, effectuer mon footing, avancer l’écriture de mon roman. C’est donc avec la conscience du devoir accompli que je m’accordais un film et un verre, plaisir de fin de semaine devenu rituel depuis quelques années.

On frappa. Oh ? Si, aucun doute n'était possible : on avait frappé. Ce qui voulait dire que l’intrus était monté jusqu’à ma porte, au lieu d’attendre au portillon après avoir sonné. Il avait franchi sans autorisation les cinq mètres de dallage qui menaient à l’escalier, qu’il avait gravi jusqu’au perron. Et il était là. Le rideau était tiré devant la partie vitrée de la porte, mais il devait me deviner, et entendre la télé, c’était sûr. Nom de Dieu !

Qui cela pouvait-il être ? Mes amis savaient que je n’aimais pas les visites impromptues. Mes familles, ascendante et descendante, habitaient loin. Je n’avais pas de petite amie depuis six mois, et quand bien même, je n’aurais pas toléré une telle intrusion. J’étais sapé comme un clodo, pas rasé, mal coiffé. Le séjour n’était pas top, des godasses traînaient dans l’entrée, un pantalon et un pull pendaient sur la rambarde. 

Qui venait me faire chier ? À cette heure ? Un dimanche soir ! Pendant un Clint Eastwood, bon sang ! Quatre coups furent de nouveau frappés. Sur la partie vitrée. Épaisse et dépolie, certes, mais bon. Je baissai le son de la télé, me levai. Trop tard pour cacher le whisky, ranger les groles. J’attrapai quand même le pantalon et le pull, les jetai dans la chambre. Je m’arrêtai cinq secondes devant le miroir de l’entrée, me passai la main dans les cheveux pour aplatir derrière et relever devant, allumai l’entrée, tirai le rideau et me penchai pour déverrouiller. Je n’allumai pas la lampe sous la verrière, qui aurait éclairé le perron ; je ne vis donc pas de qui il s’agissait avant d’ouvrir la porte.

Heureusement, car je ne sais pas si j’aurais ouvert. Quoi que si, forcément, sans quoi elle aurait ameuté le quartier. La salope ! C’était elle, une des plus belles garces qu’il m’ait été donné de rencontrer – et d’aimer, pauvre con –, et je peux dire que je m’en suis colleté un paquet. Elsa la salope. Splendide et scandaleuse, une femme pour qui je me suis roulé par terre et tordu de douleur (avant de la reconquérir, de vivre avec elle 50 jours de plus, et de me faire à nouveau plaquer).

– Tu me sers un gin-fizz ?

            Elle n’attendit pas ma réponse, me jeta un coup d’œil, puis, comme si cette seconde lui avait suffi pour s’assurer qu’elle ferait de moi ce qu’elle voulait, monta la dernière marche, du perron à l’intérieur de la maison, finit sans la toucher d’ouvrir la porte et passa devant moi qui m’écartai comme un automate.

Si j’avais été dans mon état normal, même pas dans une grande forme, je lui aurais demandé ce qu’elle foutait là, ce qu’elle voulait. Et si j’avais été le genre de mec qu’il fallait à cette diablesse, je lui aurais claqué le beignet. Mais j’étais en dimanche soir et cette garce avait le don de me faire perdre mots et raison.

Je refermai la porte, rideau et verrou compris. Puisque le feu était là, il s’agissait de le circonscrire. Je me retournai. Elle était plantée au milieu du séjour, main gauche sur les hanches et jambe droite tendue, comme un mannequin présentant une collection. De fait, en dehors de sa petite taille – 1 m 62 – et de son âge – 47 ans – elle avait des arguments pour valoriser l’éternel féminin, braver le regard des hommes et des photographes. Elle était habillée classique mais impeccable : robe noire, bas fins, stilettos, étole fuchsia. Teint parfait, lèvres gonflées, paupières noires sur les yeux bleus. Elle mit la main droite derrière ses cheveux, inclina la tête pour me présenter sa nuque et dit :

– T’as vu ? J’ai refait mon carré.

            Sa chevelure était éblouissante. Une boule de feu.

– Plongeant, non ?

            Elle répondit par un petit sourire. Parle pas de ce que tu connais pas, semblait-elle dire. Elle avança jusqu’à la télé. Se planta devant. Mon fauteuil tourné vers l’écran trahissait le schnock maniaque et solitaire. La courbe qui allait de sa chute de reins à ses pointes de pied était fascinante.

– Tu regardes quoi ? demanda-t-elle avec une ambiguïté volontaire.

– Un Clint Eastwood.

– Toujours fan des Américains ?

– Ils sont bons…

            Elle se détourna de la télé, s’approcha de moi, près. Quelle poitrine, Seigneur…

– Ça fait combien de temps ? Que je suis pas venue ?…     

De l’émotion ? Elle en était capable, aussi ? Elle était capable de tout. Du pire et du meilleur, dans les extrêmes. Avant que j’aie le temps de répondre, elle enchaîna :

– Tu ne m’attendais pas, on dirait…

            Elle prenait la situation en mains, je le voyais bien. Elle occupait l’espace, orientait la conversation, m’anesthésiait avec son parfum et ses yeux de chatte. Je devais réagir.

– Je vais chercher du Schweppes…

 Quand je suis remonté, elle avait ouvert la porte de la chambre et regardait à l’intérieur. Le pantalon et le pull chiffonnés lui sautaient aux yeux.

– Ferme ça.

– T’as peur que j’entre ?

– Oui.

– Sois pas bête.

Elle vint s’asseoir sur un des tabourets du comptoir entre cuisine et séjour. Juste devant moi, qui me tenait debout de l’autre côté. Elle croisa les jambes, posa un pied sur la barre d’un autre tabouret. Une pute. Elle s’offrait ? Mais comment voulait-elle que je la rétribue ? Elle annonça tout de suite le tarif :

– J’ai décidé de vivre avec toi.

            Oummff !…

– Tu vas me tromper.

– Pas beaucoup. Et je te préviendrai.

– C’est censé me rassurer ?

– Tu m’aimes. Tu seras content et fier de m’avoir avec toi. Et moi, je serai rassurée. Tu seras ma conscience. Tu me cadreras.

– Tu es incadrable.

– Tu sais me prendre, maintenant. Tu as l’expérience. Tu ne recommenceras pas certaines erreurs.

– Toi si.

– J’ai ma personnalité. Qui a besoin de la tienne.

– De là à constituer un couple…

– Chaque couple est unique, chaque relation est à inventer, tu me l’as assez dit.

Un point pour elle. Qui montrait qu’elle enregistrait plus qu’il n’y paraissait et qu’elle avait de la rhétorique.

– Enfin, merde ! tentai-je. Tu te souviens pas ?

            Elle m’en avait fait voir de toutes les couleurs, les assiettes volaient, le sang coulait, elle griffait, cognait, on se mettait ko.

– Et alors ? On ne s’ennuyait pas. On vivait fort.

            Je l’ai regardée. Elle a soutenu mon regard.

– Tu es folle.

            Son sourire fut lumineux. Je n’aurais pas pu lui adresser un plus beau compliment.

            J’ai taillé puis pressé les citrons, ajouté le sucre de canne, le gin, le Schweppes. J’ai pilé deux glaçons, touillé avec le manche d’une cuillère en bois. Et j’ai poussé un des deux verres devant moi. Elle l’a saisi. A pris une longue gorgée.

– Ouah !… Je sais pas comment tu fais… Y’a pas un bar qui t’arrive à la cheville. J’aurais pu revenir rien que pour ça !

– C’est à cause de la pulpe. Et des pépins. Je les laisse.

            Elle a bu encore une rasade. Puis elle s’est levée, et elle est venue me rejoindre derrière le comptoir.

– Non…

– Dis pas de bêtise. Tu te souviens de mes talents, quand même ?

            Je me suis tu. Et j’ai bien fait. Ça c’est passé comme elle a dit. Elle m’a trompé quelquefois, jamais longtemps, et en effet elle m’a prévenu. On a déménagé ses affaires le dimanche suivant sa visite et elle n’est jamais repartie.

Elle a 55 ans aujourd’hui. La ménopause l’a faite gonfler comme une courge pendant un moment. Ça a scié ses ardeurs, et ça n’a pas arrangé son humeur. Ce fut Halloween tous les jours durant deux années.

Aujourd’hui, elle a la folie plus douce qu’avant et la beauté d’une femme qui a su passer le cap de la jeunesse. Elle ne peut rien faire simplement, ce qui après tout est une caractéristique de la féminité. Chaque sortie est une aventure. Où qu’on aille, elle crée, par ses propos et son attitude, une atmosphère électrique. On est toujours à deux doigts du scandale, et parfois elle le déclenche pour de bon. Je ne suis jamais tranquille.

Mais il se passe tout le temps quelque chose d’intéressant. Elle m’a rendu à la vie. Elle peut faire la gueule cinq jours de suite, passer des nuits entières à maudire et à médire, jeter un verre contre le mur, partir sans dire où elle va ni quand elle revient. Mais elle rentre. Et elle reste. Et elle m’aime. Incontestablement elle m’aime, ce qui n’était pas le cas lors de notre première tentative conjugale.

Elle ruine mon portefeuille et ma santé. Elle me malmène, mais je m’en formalise moins et ne souffre plus comme avant. En revanche, elle me procure toujours des joies incommensurables. Et elle est très drôle, ce que je n’avais pas perçu auparavant. Bref. Pas un jour je n’ai regretté que cette salope vienne sonner un dimanche soir à l’heure du film, et fasse une nouvelle fois exploser ma vie. Grâce à elle, je ne suis pas mort seul devant la télé. Du moins, pas encore.



 

24 juillet 2020

L'hyper ne marche plus

 

          Il était 14 h 30, ce samedi de juillet 2020, et Christian avait faim. Ce sont les circonstances qui l’avaient ramené dans cet hypermarché où il accompagnait sa mère tous les mercredis quand il était enfant.

            Le centre commercial se trouvait à côté de l’hôpital où son père venait d'être admis en urgence, après que l’aide à domicile l’avait découvert prostré dans son fauteuil, ne pouvant plus ni parler ni bouger. La brave femme avait appelé les pompiers, qui avaient embarqué le vieil homme. De nouveaux vaisseaux avaient éclaté dans son cerveau déjà endommagé, noyant un peu plus ses neurones et ses synapses, le privant des fonctions essentielles.

            Christian était arrivé à 13 heures à l’hôpital. Il avait pu parler avec l’interne de service, qui avait confirmé l'AVC. Son pauvre père était paralysé du côté gauche et n'avait plus l’usage de la parole. Quelle tristesse ! Toute dignité était impossible dans cet état et Christian se sentait humilié pour son paternel, assigné à son lit d'hôpital, dépendant du goutte-à-goutte d'une solution de survie et d'un protocole que suivaient à la lettre les soignants de permanence.

            Le regard du vieil homme ne captait rien, il ne réagissait pas aux questions, mais toute conscience n’était peut-être pas anéantie. L’interne n’avait pas voulu se prononcer sur les probabilités de récupération des facultés ; Christian avait compris qu’elles étaient faibles. Le pire – que son père reste muet et paralysé tout en réalisant sa situation  – n’était pas à exclure non plus.  

            Christian s'était assis près de l'homme immobile, essayant de lui parler, comme il l'avait vu faire dans les séries télé. Ce n'était pas la même histoire quand on était soi-même concerné.

– Papa, tu m'entends ?

            Papa ouvrait parfois les yeux, mais sans que cela semble correspondre à la perception d'un son.

– C'est moi, Christian… Ton fils.

            Ce tressaillement au bas de la joue droite, était-ce le signe qu'il avait compris ? Pas évident. Pensant aux séries, Christian se souvint d'un truc. Il passa quatre doigts sous la main droite de son père, qu'il n'osa pas saisir complètement :

– Si tu m'entends, serre mes doigts une seconde. Vas-y.

            Christian se concentra, penché sur le visage et la main inertes.

– Vas-y, répéta-t-il. Serre un peu mes doigts si tu m'entends. Ou si tu me vois.

            Christian se pencha et se crispa, comme pour encourager la réaction souhaitée. Mais la réaction ne vint pas. Christian se redressa, retira ses doigts à regret. Il s'aperçut qu'il tremblait. 

– C'est pas grave. Fais comme tu le sens.

            Un éclat de rire mêlé de sanglot le secoua.

– Excuse-moi. Fais comme tu le sens, c'est pas très malin. Fais comme tu peux, plutôt.           Les larmes lui montaient aux yeux.            On n'était pas doué pour l'expression des sentiments, dans la famille. Se toucher, se congratuler, parler d'amour, ce n'était pas le genre de la maison. Vu les circonstances, fallait-il qu'il se force ? Était-ce le moment de dire à son père qu'il l'aimait ? L'idée lui parut ridicule.

– Fais un effort, merde.

            Il faillit éclater, encore, ne sachant si cette imprécation imbécile s'adressait à lui ou à son père. Il balaya l'air devant lui et détourna la tête. Il se leva soudain. C'est la rage maintenant qui montait en lui. Contre cet entre-deux insupportable. Soit on était en vie, soit on claquait : mais cette fausse vie ou cette presque mort n'était pas humaine.

            Il marcha d'un mur à l'autre, puis se posta dos à la fenêtre, regardant vers l'intérieur, le lit. Était-ce la nouvelle façon de mourir ? Prolongé à l'hosto à coups de perfusions et de réanimations ? « Connerie »…

            Il revint s'asseoir. Alors il laissa remonter des souvenirs, quand le vieillard couché était un homme fort, impressionnant pour le petit garçon qui était son fils.

– Tu te souviens ?

             Christian se laissa dériver un moment. Il fut tenté d'exprimer tout haut ses réminiscences, mais il n'osa pas. La pudeur encore, ou la timidité, ou la bêtise.

            Il posa une main sur le poignet de son père.

– Je vais déjeuner. Je reviens te voir ensuite. Tu n'as besoin de rien ?

            En regardant son père, il sourit à sa blague dérisoire, « Tu n'as besoin de rien ». Il fallait un peu de légèreté, sans quoi ce n'était pas possible.        

            C'est ainsi qu'il se retrouva dans la galerie marchande de l'hypermarché qui l'avait nourri pendant son enfance. L'état de désolation du lieu le sidéra. Non seulement la brasserie où sa mère lui offrait un chocolat et un croissant n’existait plus, mais surtout la moitié des 40 emplacements de la galerie était vide. « À vendre », « À louer », « Espace disponible », « Bail à reprendre ». Les panneaux hideux et les papiers opaques avaient remplacé les vitrines étincelantes garnies de chaussures, de robes, de téléphones, de cafés, de thés, de produits provençaux. L'onglerie et le coiffeur avaient disparu. Que s'était-il passé ? Jusqu'à ces dernières années, les chaînes comme les indépendants se battaient pour décrocher une place à l'Hyper, car la fréquentation était maximale, la dynamique excellente, le retour sur investissement assuré. Ce temps semblait révolu.

            Des individus épars circulaient sans conviction dans les allées trop grandes, devant des magasins fermés à 50 %. Certes, on était en juillet, mais le samedi 14 h 30 avait toujours été un des moments où la consommation atteignait un pic. Qu'étaient devenus les clients ? Où se cachaient les vendeurs ? Était-ce parce que les premiers ne venaient plus que les seconds avaient tiré le rideau ? L'inverse ? Où se trouvaient les familles qui considéraient comme une fête la sortie au centre commercial ? Où rigolaient les copines qui paradaient devant les boutiques de fringues, avant d'aller manger une glace et de découvrir le nouveau smartphone ? Où étaient les ados qui traînaient sous les verrières, tiraillés entre les jupes des filles, les consoles de jeux vidéo et autres gadgets dernier cri qu'ils rêvaient de se procurer ?

            Désemparé, Christian entra dans le navire amiral de cette flottille en perdition, l'hypermarché lui-même. Il n'y avait pas plus de monde, alors que les rayons dégueulaient de marchandises agressives et que les allées centrales étaient encombrées de piles promotionnelles démesurées. Cela ne semblait plus intéresser personne. Les quelques pousseurs de chariot passaient avec nonchalance. Quand ils s'arrêtaient, ils saisissaient un article, l'observait d'un air sceptique et le reposaient d'un air dégoûté. Incroyable.

            Christian leva les yeux et constata l'absence de plafond de ce hangar gigantesque. Entre les lampes accrochées à des tiges de fer, pendaient des câbles et des fils désordonnés. C'était comme si l'on avait oublié de refermer une machinerie après l'avoir ouverte. Il baissa la tête et ce ne fut pas mieux. Le carrelage du sol lui parut d'un autre âge. Et les rayons, si l'on en retirait les produits qui les encombraient, semblaient importés de l'Union Soviétique des années 50. Entre le haut et le bas, un éclairage blafard vulgarisait humains et produits dans une lumière digne d'une salle de bains d'un hôtel de seconde zone.

            Christian acheta des ampoules et des piles. Il en aurait l'usage, mais il lui sembla surtout qu'il devait accomplir un geste en mémoire du temple de son enfance. Sur les 25 caisses, seules 4 étaient ouvertes ! Il n'y avait pas plus de deux chariots devant chacune. Il choisit l'espace automatique et se dirigea vers un écran. « Hors service ». Décidément… Celui d'à côté fonctionnait, mais sur une impulsion, il reprit ses articles et se dirigea vers un caisse classique. Quand vint son tour, il interrogea la caissière :

– Pourquoi y a-t-il si peu de monde ?

– Ohfff…

– Le commerce en ligne ?

– Les commandes par internet, oui, mais aussi les drive, les grandes surfaces spécialisées, les petites surfaces de centre-ville (Contact, City, Proxy…), les magasins de producteurs…

– Et la galerie marchande ?

– C'est un engrenage. Un commerce commence à douter, un autre a des difficultés, les autres notent la baisse de fréquentation, le temps de vacances des locaux est de plus en plus long… Le début de la fin a commencé il y a deux ans. Les gilets jaunes, les manifestations contre la réforme des retraites et le confinement ont été trois coups de couteau, tous plus graves les uns que les autres.

– Eh bien… Ce n'est pas gai.

            Après avoir payé puis remercié la caissière, fatiguée mais lucide, Christian s'assit sur une table de la galerie autrefois marchande devant le seul point de restauration qui demeurait sur place, une sandwicherie viennoiserie. Il commanda un ice tea, un pan-bagnat et une tarte framboises, qu'il dégusta en ressassant ses pensées. Il se dit alors que ce n'est pas seulement son père qui s'en allait ; c'est tout un monde qui ne vivait plus mais qui n'arrivait pas à mourir. 



 

17 juillet 2020

Le vieux, la danseuse et les fous

 

            Il voyait mal et elle marchait vite. Mais il avait remarqué qu’elle lui souriait chaque fois qu’elle passait devant son banc. Ce n’était qu’un sourire, ce n’était qu’une fille, mais le sourire d’une fille pour un homme de son âge constituait le plus délicieux des élixirs. Et puis, c’était peut-être une fille un peu meilleure que les autres.

            Il était assis là tous les jours, entre 16 h 15 et 17 heures, sur un banc du square de la mairie. Même si la marche lui demandait un effort, il venait volontiers, trouvant dans cet espace vert en milieu urbain l’équilibre entre la nature et la ville, deux éléments qu’il avait chéris du temps de sa vie active.

            Sur son banc de jardin public, il lisait un roman, activité désuète, incongrue en plein air. C’était un miracle qu’avec toutes les dégradations de son corps il lui restât deux yeux capables de voir des lignes de caractères sur du papier blanc. Il marquait des pauses pendant sa lecture. Il aimait regarder les gens, leurs tenues, leurs mouvements, et capter certains de leurs propos quand ils passaient à proximité.

Il se réjouissait de l’intérêt qu’il portait au monde, alors qu’il en était exclu et qu’il n’y jouait plus aucun rôle. Oui, il conservait, et même renforçait, sa capacité d’émerveillement. Il voyait dans cette heureuse disposition la récompense d’un long travail d’approche de la sagesse.

            Pourtant, il ressentait un manque : il ne transmettait plus. Certes, il avait toujours deux enfants et quatre petits-enfants, mais en dehors de la famille plus personne ne comptait sur lui. Il avait œuvré plusieurs années dans une association où son expérience avait fait merveille, mais il avait dû renoncer à cet engagement, pour cause de santé insuffisante. Désormais, il gardait pour lui ce que la vie lui avait appris, et il en souffrait. Tous ces savoirs accumulés, quel dommage qu’ils ne servissent à personne. Cette écoute qu’il pourrait apporter, ces conseils qu’il pourrait donner, ces erreurs qu’il pourrait empêcher… 

            Il se rendit compte que, au fil des jours, il s’était mis à attendre le passage de la fille. Elle allait toujours dans le même sens. Elle venait de la mairie, sans doute y travaillait-elle. Si jeune… Quelle idée de s’enfermer là-dedans à 20 ans, pensa-t-il. Mais que savait-il de sa vie, après tout ? Peut-être cet emploi était-il le résultat d’efforts importants ? Peut-être n’avait-elle pas eu le choix ? Peut-être avait-elle voulu rendre service ? Il avait appris qu’on se trompait souvent sur les motivations des individus.

            Il se dit qu’il aimerait lui parler, connaître et son histoire et sa motivation. Oh oui, quel bonheur ce serait ! Entrer dans l’histoire de son opposé : elle était femme, jeune, belle et pleine d’énergie ; il était… achh… Elle le rajeunirait, l’intéresserait, lui apprendrait le monde d’aujourd’hui. L’écouter, l’observer, vaudrait tous les romans de la création. Il resta plusieurs minutes sur cette pensée, et ce fut comme s’il n’y avait plus que le banc. Les grilles, les arbustes et les jets d’eau, les automates errants ou pressés traversant le square, avaient disparu. Il s’était extrait un moment de son environnement pour partir avec elle.

            Et puis, au lieu de retrouver la réalité, il franchit une étape de plus dans son voyage. Il se prit à rêver qu’il l’aidait. Oui, c’était possible. Même à une personne avec tant de potentiels, il pouvait apporter quelque chose. Il pouvait au moins l’aider à utiliser ses talents, à élargir son horizon, à monter la barre. Bon sang, s’il pouvait aider cette petite, ce serait fabuleux ! Sa vie retrouverait un sens et il attendrait encore un peu avant d’y mettre fin.

            – Monsieur ?… Ça va, Monsieur !…

            On lui parlait ? La voix n’était pas désagréable. Il ouvrit les yeux, qu’il avait donc dû fermer. La proximité du visage le surprit. C’était le sien, le sien à elle. Il remarqua la beauté des yeux, ainsi que le trait d’eye-liner qui les prolongeait. Il avait toujours été sensible au maquillage. Aux talons, aux cheveux, et au maquillage. Elle avait quelque chose d’oriental. Jasmine, Yasmina ? Ou Esmeralda, l’Esmeralda de Victor Hugo. Mais lui n’était même pas Quasimodo.

– Monsieur, vous voulez que j’appelle les pompiers ?

– Non…

             La perspective de l’hôpital lui avait donné la force de répondre. Elle l’aida à se redresser. Ses longs cheveux le frôlèrent et il sentit le musc de sa peau.

– Ça va ?                   

            Il lui fallut encore quelques secondes pour se remémorer la situation. Le square, les gens, elle. Il pensait à elle et… elle était là.

– J’ai eu un étourdissement.

– Qu’est-ce qui vous a étourdi ?

– Je… Je crois que c’est vous. 

– Moi ? Je suis arrivée après votre étourdissement !

– Pas sûr. Il se passe beaucoup de choses dans une tête, vous savez.

Elle sourit. Il aurait voulu avoir de meilleurs yeux pour lire ce sourire. Il lui sembla cependant que, comme ceux qu’elle lui avait adressés les jours précédents, il était bon. Mais contenait-il de la pitié, de la condescendance ? « Bien sûr, mon pauvre vieux, ne sois pas pathétique ». Il sourit à son tour.

Elle s’était assise, sans s’appuyer. Elle s’était posée sur le banc elle aussi, comme si elle n’osait pas le laisser seul. Il essayait de mobiliser ses forces, de retrouver sa lucidité, car il se rendait compte qu’il se passait quelque chose. La fille qu’il avait remarquée, dont il avait rêvé avant ou pendant son étourdissement, était entrée en relation avec lui. Ils avaient parlé et ils étaient assis côte à côte. Il ne pouvait pas manquer un moment pareil, c’était peut-être la dernière rencontre de sa vie.

La littérature vint à son secours, puisqu’elle avisa le livre qui était tombé par terre et le ramassa.

– Un jour, lut-elle sur la couverture. On ne peut pas faire plus simple, comme titre ! s’exclama-t-elle. Et ce pourrait être le titre de tous les livres, non ?

            Cette dernière remarque le frappa. Oui, c’était vrai, c’était pas bête. S’il n’était pas si lent et si troublé, il aurait entamé une discussion sur le livre, sur le titre, sur la littérature… Il parvint à articuler :

– Est-ce qu’il vous arrive… de lire ? Des romans, je veux dire ?

            Sa voix n’était pas claire, mais enfin il sentait que la mécanique de la raison se remettait en route.

– Parfois, répondit-elle. En été, surtout. Et puis j’ai un peu lu en première et en terminale.

            Le lycée… Ce temps si loin pour lui semblait si proche d’elle.

– Les lectures obligées ne sont pas les plus intéressantes.

– J’avoue. J’ai bien aimé la philosophie. Enfin certains trucs…

– Ah bon ?

– Je parle pas des philosophes, des théories, tout ça. Juste des manières de voir le monde et les gens, de comprendre un peu comment ça marche.

            Que cette fille qui sortait de la mairie chaque jour entre cinq heures moins le quart et cinq heures ait envie « de comprendre un peu comment ça marche, le monde » ne manqua pas de le surprendre. Il allait l’interroger quand elle enchaîna d’elle-même :

– « Et ceux qui dansaient furent considérés comme des fous par ceux qui ne pouvaient entendre la musique ». J’adore cette citation.

            Il avait loupé le début, ne comprenant pas qu’elle citait, mais la qualité de l’agencement ne lui échappa pas.

– Vous pouvez répéter, s’il vous plait ?

– « Et ceux qui dansaient furent considérés comme des fous par ceux qui ne pouvaient entendre la musique ».

            Il dut lutter pour ne pas se laisser envoûter par sa voix. La puissance de la phrase l’aida.

– C'est une belle parole. Elle vous va bien.

– Vous êtes d’accord avec cette affirmation ?

– Oh oui…

– Avez-vous été un danseur ? Un fou ?

            Il prit un moment pour répondre. Elle lui posait une question importante. Il regarda les gens qui continuaient à parcourir le square en tous sens.

– Je crois, oui. Aujourd’hui… on me prend pour un fou alors que je ne peux plus danser. Mon challenge est de continuer à entendre la musique.

– Vous avez l’air de très bien l'entendre. Et peut-être que, même si vos jambes ne suivent plus, vous dansez encore dans votre tête…

Ses yeux s’embuèrent.

– Vous êtes gentille, jeune fille. Et vous semblez déjà connaître beaucoup de choses.

– Oh non, je ne sais rien du tout !

            Il pensa que reconnaître son ignorance à 20 ans impliquait une humilité rare et constituait un bon point de départ pour progresser.

– Bon, dit-elle en se levant. Il faut que j’y aille.

            Il resta assis et leva la tête.

– Vous allez… danser ?

            Elle sourit, dévoilant des dents éclatantes.

– Disons que je vais… à un cours de danse !

            Bon sang…

– Mais est-ce que je peux faire quelque chose pour vous, d’abord ?

            Un ange, ce devait être un ange. Il avait dû mourir, il devait être au paradis.

– Vous avez fait beaucoup.

– Mais non. Est-ce que vous voulez que je vous aide à rentrer chez vous ? Que j’appelle quelqu’un ? Que j’aille vous acheter un médicament ?

            L’émotion, le contrecoup et le manque de vivacité de son cerveau l’empêchaient de s’exprimer comme il souhaitait. Il leva la main en signe de dénégation, et en même temps osa :

– Il y a peut-être une chose que… Si ce n’est…

– Dites-moi.

– Est-ce que… vous accepteriez, de temps en temps, pas tous les jours, juste quand ça ne vous gênera pas trop, de vous… asseoir ici, sur ce banc, et de parler 5 minutes avec moi, comme nous l’avons fait aujourd’hui ?

– Mais oui, bien sûr ! Ce sera un plaisir.

            Alors elle se pencha, posa une main sur son bras gauche. Elle le regarda dans les yeux, délivra un autre sourire hallucinant et l’embrassa sur la pommette. La sensation fut si forte qu’il manqua tomber. Elle dut s’en rendre compte, car elle encadra ses épaules avec les mains, comme pour le replacer.

– Oh là ! Vous n’allez pas vous évanouir encore ?

– J’aimerais bien.

– Ne dites pas de bêtises. Vous êtes sûr que ça va aller ?

– Promis.

– Alors à demain. Je viendrai prendre de vos nouvelles et on parlera un moment. D’accord ?

            Il avait la gorge si nouée qu’il ne put articuler un mot de plus. Alors il leva son bras si faible et lui adressa un petit signe. Son sourire à elle fut d’une grâce infinie. Aidé de sa canne, il tâcha de se redresser un peu sur le banc : il resta là un moment, le regard fixé devant lui, les larmes coulant sur ses joues. 



 

10 juillet 2020

Le doigt d'honneur

 

            Le type me collait au cul depuis 10 minutes. J'étais pourtant à 90 chaque fois que c'était possible, mais ça ne suffisait pas à ce tocard. Il donnait des coups d'accélérateur et s'approchait à 20 centimètres de mon pare-chocs arrière. Le moindre coup de frein de ma part et c'était le clash, que je ne pouvais me permettre. Je rêvais d'une voiture à la James Bond avec mitraillette et arbalète à l'arrière, ou capable de dégager une fumée blanche et un gaz asphyxiant, afin de débarrasser l'humanité d'un danger public.

            Hélas, on devait subir ces criminels de la route, qui se croyaient des hommes parce qu'ils savaient appuyer sur la pédale de droite et faire ronfler un moteur. Mon réflexe était toujours le même en la circonstance : ralentir. Ça limitait le risque en cas de collision et ça énervait l'agresseur. L'idéal aurait été de se ranger sur le bas-côté, de le laisser passer en lui adressant un sourire ; j'en avais été capable quelquefois. Mais avaler trop de couleuvres déclenchait un cancer ou un ulcère. Et s'incliner devant les chauffards était un lâche encouragement aux comportements assassins.

            Je le voyais faire de grands signes avec ses mains qui me signifiaient que j'étais une merde, un connard, un enculé, ne méritant pas d'être autorisé à utiliser les routes au même titre que les autres automobilistes ; j'étais un raté, une calamité, une sous-merde, peut-être une sur-merdre, que l'on devait exterminer.

       Il se mit à klaxonner et je me dis qu'il allait me passer dessus. Je sentis les battements de mon cœur s'emballer, mon visage surchauffer ; ce salaud avait réussi à me stresser. 

        Son pare-chocs était énorme. Sur les protections renforcées de métal et de plastique, étaient fixés deux tubes centraux en inox, une platine de treuil et des tampons frontaux en polyuréthane. Je ne voyais ces éléments que lorsqu'il décélérait, car la plupart du temps il était si près de mon arrière-train que je n'apercevais que le haut massif de son 4X4 et son visage dément derrière le pare-brise gigantesque.

       La route n'était pas mauvaise mais sinueuse ; elle reliait deux petites villes de mon département. Quand elle n'était pas pervertie par les criminels, elle était paisible. La nature qu'elle traversait était magnifique. Mais l'enragé qui me harcelait en me poussant à avancer plus vite dans des virages souvent limités à 70 ou à 50 ne s'intéressait guère aux chênes et aux peupliers noirs. Il voulait aller vite, il ne supportait pas les limitations de vitesse et ceux qui les respectaient, il devait doubler tout ce qui se trouvait devant lui.

    Nous étions maintenant dans une descente. Il s'approchait encore plus, klaxonnait comme un malade, multipliait les appels de phares, les gestes et les rictus de haine. Apeuré, je ralentis encore, ce qui me valut une bordée d'injures et une infernale série de coups de klaxon. Soudain, il déboita. La visibilité était quasi nulle dans ces virages en pente. Nous n'avions croisé que trois ou quatre voitures depuis la dizaine de minutes qu'il me suivait, mais il suffisait d'une au mauvais moment.

        Je ne pus m'empêcher de tourner la tête quand il parvint à mon niveau. Il allait vite mais j'eus le temps de voir sa face éructante, penchée vers moi comme pour mieux m'agonir, précédée d'un majeur bien tendu vers le haut.

        Il se rabattit aussitôt, pas parce qu'un autre véhicule arrivait en face, mais pour compléter son harcèlement avec une sévère queue de poisson. Je dus piler et fus à deux doigts de déraper. Je jurais entre mes mâchoires serrées. Je me sentis trembler, transpirer. Quel salopard ! 

      Enfin il était parti. J'essayai de retrouver ma sérénité. Je le voyais de temps à autre, quand la route, après un lacet, revenait sur elle-même quelques mètres plus bas. Il descendait comme un coureur du Tour de France, sauf que la route n'était pas sécurisée, sans compter que sa voiture était autrement plus lourde qu'un vélo de compétition.

     Cinq minutes passèrent. Je commençai à penser à autre chose quand je l'aperçus de nouveau. Dans une situation différente. La voiture était sortie de la route et avait percuté un arbre en contrebas, un orme ou un aulne si je ne me trompais pas. Elle n'était pas bien droite, mais une chose était sûre : plus aucune des quatre roues ne touchait le sol. « Ben alors, Ducon, pensai-je, t'as un souci ? ».

       Je m'arrêtai sur un terre-plein peu après, sortis de ma voiture et m'approchai de l'autre. Je dus m'accrocher pour aborder le haut du ravin, au fond duquel le 4X4 aurait débaroulé s'il n'avait été retenu par l'orme, ou l'aulne, je n'arrive jamais à distinguer les deux. La voiture avait dû faire un demi-tonneau avant de percuter l'arbre, côté conducteur, alors qu'elle se trouvait sur le toit.

        La chaleur du moteur, de la tôle et des pneus était encore forte ; j'entendais des craquements de métal et de tuyauterie. Je contournai le véhicule sans le toucher, car malgré ses 2 tonnes, il ne semblait pas très stable. Il était donc les roues en l'air, bloqué par l'arbre sur un côté, enfoncé au niveau de la porte arrière. Je me rapprochai de l'avant. Malgré l'enchevêtrement des branches et des feuilles, je distinguai mon bonhomme dans la carlingue, la tête en bas, et même posée sur le plafond jusqu'au cou, après quoi le dos partait dans un angle qui devait être douloureux. Un bras pendait dans une position étonnante. Le reste du corps avait un aspect grotesque, les habits semblaient vouloir quitter un support qui ne les tenait plus.

         Je tapai à la vitre. La tête se tourna légèrement. Tiens, la joue était ouverte et un œil était fermé, ou mort. L'œil vivant me regarda.

– On s'est déjà vus quelque part, non ? questionnai-je.

       Il n'avait plus qu'une moitié de visage, je n'eus donc droit qu'à une demi-grimace. Alors, en souriant, je dégageai mon majeur et remontai mon doigt tendu le long de la vitre. Je le maintins ainsi quelques secondes.

– T'es beau, tu sais ? Quoique t'as l'air en petite forme, là, sans vouloir être désobligeant.

          Il essaya de grimacer davantage, mais, faute de moyens, ne fut gère convaincant.

– Allez, faut que j'y aille. Je te laisse. Sois prudent sur la route.

          Je me détournai, contournai de nouveau le véhicule et l'orme – l'aulne ? – puis remontai sur la chaussée. Là, je pris mon iphone, sélectionnai « appel masqué » dans les paramètres et composai le 18. À la fille du centre de traitement de l'alerte, j'indiquai le lieu précis de l'accident, signalant que le conducteur semblait en mauvais état et qu'il fallait faire vite.

         Je remontai dans ma voiture et terminai dans le calme cette descente mouvementée.

       Pendant les heures et les jours qui suivirent, je repensai à mon attitude, notamment à mon doigt d'honneur. Avais-je bien fait ? Ma réaction était-elle compréhensible, appropriée ? Mince alors : ce fumier allait encore me faire chier un moment. 



 

3 juillet 2020

N'oublie pas que nous avons été belles

 

            Lily avait longtemps donné le change, fait moins que son âge, conservé un tempérament facétieux. Elle tenait à garder ses cheveux noirs, que la coiffeuse colorait et coupait dans un carré dégradé très XXIe siècle. Alors que Lily était née en 1929.

           À 85 ans, elle sortait encore avec ses copines, allait au théâtre, participait à des vernissages, déjeunait au restaurant… Elle était mère, grand-mère et arrière-grand-mère, mais ce triple statut ne prenait pas chez elle les proportions qu’il avait d’habitude chez les septua et octogénaires ; elle était femme avant tout et souhaitait le rester jusqu’au bout.

          Et puis, en 2017, alors qu’elle atteignait l’âge respectable de 88 ans, les choses avaient commencé à se dérégler. D’abord Jacques était mort. Son Jacques. Certes, il n’était que l’ombre de lui-même ces dernières années. Il ne l’accompagnait plus dans ses sorties, mais il était là quand elle rentrait. Il l’écoutait et même réagissait à ses propos. Jusqu’à ce que son cœur lâche un matin sans crier gare.

            Trois semaines après Jacques, c’est Marie-France, sa sœur, qui rendait les armes et abandonnait la partie.

           Ensuite, Lily était tombée. Elle s’était cassé le tibia et deux dents. À son âge, le tibia fracturé l’avait clouée au lit pendant deux mois et elle n’avait jamais retrouvé son assurance, marchant depuis avec une canne. Mais les deux dents cassées l’avaient davantage contrariée que la jambe, car elle avait zozoté pendant six mois, jusqu’à ce qu’elle se mette à porter un dentier. Un dentier, elle !…

            Enfin Lily avait déclenché un cancer, qui l’obligeait à de la chimiothérapie. Elle trouvait que ça faisait beaucoup. Elle ne parvenait pas à considérer ces soucis comme normaux à son âge, encore moins la chance que cela représentait de ne pas avoir souffert plus tôt de ces pertes et de ces maux. Elle estimait révoltant de ne plus pouvoir maintenir sa coiffure, ses sorties, ses rires.

            Le plus terrible fut peut-être de découvrir qu’elle n’intéressait plus personne. Certes, une aide à domicile venait tous les jours, les enfants passaient tous les week-ends et l’appelaient trois fois par semaine, mais ce n’était pas la vie, selon elle. Ce qui lui manquait, c’était le contact avec l’extérieur. Certes, plusieurs amies lui rendaient visite, mais ce n’était pas pareil, elles étaient condescendantes, coincées dans les fauteuils, et les voir ainsi l’attristait plus qu’autre chose.

            Alors chaque fois qu’elle s’en sentait la force, elle allait faire un tour à pied. Elle avançait à petits pas et s’appuyait sur sa canne. Quelle misère, pensait-elle. Et ma tête, je dois être affreuse. Un jour, elle tomba sur Mélanie, une ancienne responsable d’association culturelle, avec qui elle avait sympathisé ; elles avaient souvent été au théâtre ensemble. Mélanie marchait sans canne, mais elle était d’une maigreur effrayante, et sa peau était diaphane :

– Oh, Lily…

– Mélanie, oh…

            Elles restèrent quelques secondes immobiles, sidérées de ce qu’elles voyaient. Les premières larmes coulèrent en même temps sur leur peau de papier. Puis, maladroitement, parce qu’elles n’étaient pas stables sur leurs appuis, elles se serrèrent l’une contre l’autre. Et Lily entendit Mélanie murmurer à son oreille :

– N’oublie pas que nous avons été belles.