Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 Vous pouvez lire et commenter ces histoires également sur le blog www.desvies.art.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.




17 mai 2024

La fille de sa collègue

 

(environ 12 minutes de lecture)

L’histoire se déroule à la préhistoire, c’est-à-dire au XXe siècle, avant la connexion généralisée, avant internet et avant le smartphone, quand les gens étaient encore capables d’écouter, de réfléchir, de penser aux autres. L’histoire n’a rien à voir avec ces questions de connexion, et sans doute aurait-elle pu se dérouler aujourd’hui aussi ; mais son rythme lent lui donne un parfum de passé, une des tares des débiles modernes étant de se fabriquer des emplois du temps, factices, de « débordé.e » pour avoir l’impression de « courir », précisément parce qu’ils n’ont plus besoin de travailler pour survivre et s’ennuient à périr.

Dans le monde d’avant donc, il travaillait à la Trésorerie municipale. On disait aussi parfois « la Recette », ou « le Trésor Public ». Aujourd’hui, les trésoreries sont le service de la Direction Générale des Finances Publiques (DGFiP) chargé de la gestion budgétaire et comptable des collectivités territoriales et des hôpitaux. Dans une trésorerie, il y a donc des fonctionnaires administratifs qui essayent avec plus ou moins de bonheur de s’intéresser à leur mission, nécessaire mais peu enthousiasmante.

En 1982, il avait 33 ans. Fils de paysans, il avait réussi à obtenir le bac et avait ensuite passé des concours administratifs de catégorie B. Il en avait loupé trois avant de réussir celui de Contrôleur des finances publiques. Il s’était dit que, finalement, ça ne pouvait pas être mieux : les chiffres, c’était rassurant, on ne pouvait pas se tromper, ou ça collait et on avançait, ou ça ne collait pas et on reprenait. Et puis les finances publiques, c’était le Ministère de l’Économie, qui avait la réputation, justifiée, de payer ses agents mieux que ceux des autres ministères, en raison de quelques primes et avantages spécifiques, on appelait ça un « régime indemnitaire » de qualité. 

Ses parents étaient aux anges. Dans la campagne française à la fin du XXe siècle, les familles paysannes avaient en effet toutes le même objectif : que l’enfant ou un des enfants trouve un poste tranquille et inamovible dans une administration – qu’on appelait un plaçou. Après quoi, avec la terre, les bâtiments, quelques bêtes et le bien qu’on avait accumulé au fil des décennies, on se débrouillait. Il suffisait d’un fonctionnaire qui ramène un salaire et une couverture sociale pour sécuriser trois générations, qui étaient au final beaucoup plus fortunées que la plupart des urbains ; ce dont on s’apercevait quand on vendait un terrain ou une maison.  

Sylvain, c’était son nom, avait commencé « aux Impôts » des entreprises, avant de, au bout de 6 ans, poser sa candidature pour une mutation en interne (autre immeuble, mais même ville et même administration) sur un poste de « Chargé de l’exécution de la dépense publique » à la suite d’un départ en retraite. Après un petit test et deux entretiens, il avait été retenu, ce dont il n’était pas peu fier. Il avait donc quitté le SIE pour la Trésorerie, et commencé son nouveau travail. Là, il contrôlait les dépenses des collectivités et de leurs établissements publics, vérifiait les pièces justificatives, l’imputation budgétaire, la disponibilité des crédits, le respect du délai de paiement, la prise en charge des mandats… Il suivait aussi les marchés publics, ce qu’il aimait le plus, et participait à la confection du compte de gestion. Ça lui plaisait, il ne se plaignait pas.

Il était bien noté – c’était avant le remplacement de la note par l’entretien annuel d’évaluation –, même si on lui avait fait remarquer deux fois qu’il était un peu « rigide ». Il s’était défendu, avec tout le respect dû à son supérieur hiérarchique, en affirmant que si « rigide » signifiait « rigoureux », il voulait bien accepter ce terme, qui lui paraissait une qualité plus qu’un défaut pour un agent chargé de veiller au bien public. Comment lui donner tort ? Il est des professions – trésorier, douanier, gendarme, et dans un genre opposé politicien, acteur, agent immobilier – où le caractère est plus important que la compétence. 

À 33 ans, il n’était toujours pas marié. Au XXe siècle, en province, il n’était donc pas dans la norme. Il y pensait bien sûr, même s’il n’avait jamais été très porté sur la chose et qu’il avait du mal à s’imaginer partager son appartement avec une femme. Mais il sentait que ses parents attendaient. Là encore, on se situait avant l’égoïsme généralisé, et le souci de la continuité familiale n’était pas un vain mot. Un enfant fonctionnaire, c’était l’antidote au malheur ; un petit-fils, même s’il ne reprenait pas la ferme, c’était le bonheur assuré. Une petite-fille pouvait faire l’affaire.

– Dans ton travail, il doit bien y en avoir, des femmes qui seraient contentes de trouver un gentil mari ?…

Sa mère avait du mal à comprendre qu’être « gentil » ne suffisait pas, et pouvait même s’avérer contreproductif. Mais il avait compris le message, et il s’était décidé à passer à l’action.

Dans le bureau en face du sien – c’était l’époque où il y avait encore des bureaux  individuels et fermés –, était arrivée quelques mois plus tôt une jeune femme qu’il trouvait à la fois très jolie et très comme il faut. « comme il faut » signifiait qu’elle ne montrait pas trop de peau et n’éclatait pas de rire. Elle était élégante et souriante, ni plus ni moins. Il avait entendu le chef de service l’appeler Mademoiselle Mathevin – on avait encore le droit – et savait donc qu’elle n’était pas mariée. Il connaissait même son petit nom, qu’une autre collègue avait un jour mentionné sans y penser : Anne.

  Il devait l’aborder. Mais comment ? Il n’était déjà pas dans le style de la trésorerie que des collègues deviennent amis et se voient en dehors des heures de travail, même s’il y avait quelques exceptions. Mais entre un homme et une femme, cela se faisait encore moins, en 1982. Pour ne pas faire jaser, et plus encore pour ne pas se faire rembarrer, il convenait donc d’être discret. 

Il connaissait ses horaires. Elle travaillait, comme tout le monde, 39 heures par semaine (le Président Mitterrand venait d’instaurer la semaine de 39 heures, payée 40) et elle partait tous les soirs à 17 h 30 (16 h 30 le vendredi). Lui ne partait jamais avant 18 heures, parfois plus tard. Il ne pouvait donc pas l’interpeller à la sortie du travail, ça n’aurait pas paru spontané. Il eut beau réfléchir, il ne voyait pas d’autre possibilité que de frapper à son bureau sous un prétexte ou un autre, et de tenter quelque chose, une invitation ou une déclaration.

Il frappa donc un jour à la porte de la belle, sous le prétexte du rapprochement comptable de l’office d’HLM, dont ils s’occupaient tous les deux. Après qu’il eût épuisé son prétexte, il se lança :

– Et puis je voulais vous demander… Je… Est-ce que ?…

– Oui ? Sylvain, dîtes-moi ?

– Est-ce qu’on pourrait… enfin… faire connaissance ?

– Mais… On se connait Sylvain, non ?

– Oui. Oui. Mais je voulais dire, mieux. Se connaître mieux.

– En dehors du travail, vous voulez dire ?

– Oui, c’est ça, en dehors du travail. 

Elle le regarda, avec un sourire « gentil ».

– Écoutez, Sylvain, je suis touchée par votre proposition. Mais je dois décliner. Ma vie est un peu compliquée en ce moment, je n’ai pas la tête à ça. Vous comprenez ? 

– Oui, oui. Bien sûr. Excusez-moi.

– Y’a pas de mal, Sylvain.

– Merci. Excusez-moi encore.

Il s’en fut, penaud, et ne sut plus où se mettre pendant trois semaines, rougissant comme une pivoine dès qu’il la croisait.

Il pensa un moment lui écrire. Mais il se raisonna. Écrire, c’était laisser une trace, et si elle le prenait mal, ça pouvait lui coûter sa carrière.

Après ce cuisant échec, il avait repris sa routine, triste bien sûr, mais d’une certaine manière soulagé. Il avait essayé, ça n’avait pas marché, c’est que cette femme n’était pas faite pour lui. Ça marcherait avec une autre, ou pas, sans doute n’était-ce pas lui qui décidait de toute façon. Sa mère continuait à le seriner, c’était le point noir, et il portait le poids trop lourd des espérances qui pèsent sur les épaules des enfants uniques. Son père, taiseux par nature, n’en rajoutait pas ; au contraire, il le soupçonnait de sermonner sa femme en privé, peut-être même de lui rappeler que si elle avait voulu être sûre d’avoir des petits-enfants, ils auraient dû procréer davantage. 

Mais il se passa quelque chose. Un mercredi après-midi, la poignée de la porte de son bureau s’abaissa, sans que quelqu’un ait frappé. Il se passa plusieurs secondes entre le mouvement de la poignée et l’ouverture de la porte. Il se pencha et vit alors une créature d’environ 1 mètre 10, une petite fille, avec une robe, un gilet, des socquettes, des chaussures à lanière, et deux gros nœuds rouges dans ses cheveux clairs. Son visage pâle était charmant, rehaussé par des pommettes roses et une petite bouche rouge sur des dents blanches éclatantes et minuscules.

Sa première phrase ne laissa pas de le surprendre :

– C’est moi.

Il ne put s’empêcher de rire, estomaqué par un tel aplomb, dont il eût été incapable.

– Je vois, répondit-il, moins dégourdi que son interlocutrice.

Il faut dire qu’un enfant dans une administration dédiée au calme, à la rectitude, et à la vérification, c’était aussi incongru qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine. L’éléphanteau entra plus avant dans son bureau et reprit :

– Tu as du papier et des crayons ?

– Tu veux dessiner ?

– Ben oui.

Il se leva pour attraper deux feuilles, marquées de l’en-tête du service.

– Non, des toutes banches. 

Elle avait raison, il aurait dû y penser.

– Je les garde quand même, ça me fera des brouillons.

Si le trésorier-payeur général entendait ça, pensa-t-il, il ferait des bonds. Il détacha deux feuilles blanches d’un bloc de papier à lettre, et les tendit à la petite, qui les ajouta à sa collection.

– Je n’ai que des crayons de bois, dit-il en lui en tendant un.

– Et le stylo rouge, là ?

C’était vrai, il y avait un stylo à bille rouge dans son porte-crayons.

– Ça, c’est un stylo. Et je peux en avoir besoin.

– Je te le rendrai.

Il consentit. Il était temps de demander à ce petit ange d’où elle venait.

– Mais qu’est-ce que tu fais ici ?

– Je suis avec ma maman. Parce que ma mamie est à l’hôpital et elle peut pas me garder.

– Je comprends. Et qui c’est, ta maman ?

– La dame en face de ton bureau.

Ce fut comme s’il recevait une décharge.

– Juste là ? répéta-t-il en pointant le doigt.

– Juste là, oui.

Anne avait une fille ? Il y avait donc un père ? Malédiction ! Sa malheureuse tentative avait dû lui paraître d’autant plus déplacée.

Comme pour confirmer les dires de l’enfant, on frappa à la porte. Il eut à peine le temps de donner le feu vert que la porte s’ouvrit et Anne apparut :

– Alexandra, tu es là ! Oh, Sylvain, je suis confuse ! Excusez-moi. Ce petit monstre s’est échappée de mon bureau pendant que j’étais au téléphone. Je suis impardonnable.

– Ce n’est rien. C’est au contraire très… divertissant. 

– Je vous explique.

– Vous n’avez pas besoin.

– Si, j’y tiens.

– Votre fille m’a déjà expliqué. Votre mère à l’hôpital…

– Oui, c’est ça. Je me suis trouvée prise au dépourvu. J’ai demandé à Monsieur Bergelat (le chef) si je pouvais exceptionnellement la prendre avec moi ce mercredi après-midi et peut-être l’autre, où je ne peux pas la faire garder, enfin pour l’instant, je vais m’organiser. 

Elle prit sa fille par la main.

– Allez, repose ça, et vient.

Mais la petite refusa de lâcher crayons et papiers. 

– Gardez-les, dis-je. Vous me rapporterez juste le stylo rouge à l’occasion.

Mère et fille regagnèrent leur bureau. Inutile de dire qu’il fut incapable de se concentrer pendant le reste de l’après-midi. Il était tiraillé entre deux injonctions contradictoires : mille questions venaient à son esprit, tandis qu’il essayait de se persuader qu’au contraire il n’y avait pas la moindre question à se poser. Le père bien sûr l’obnubilait : qui était-il ? Était-il encore en circulation ? Pourquoi n’en avait-il jamais entendu parler ? Pourquoi appelait-on Anne « Mademoiselle » ? Il mesura là combien son manque de liens avec les collègues de travail le privait d’informations importantes. Mais qu’y pouvait-il ? Il n’avait rien d’hostile, il lui semblait même être « gentil » comme disait sa mère ; simplement il n’était pas doué pour les relations humaines.

Quoi qu’il en fût, sa relation avec Anne n’avait jamais existé, et n’existerait jamais. Anne avait une vie bien remplie par ailleurs, elle n’avait pas la moindre raison de s’intéresser à lui. 

À 17 h 25 cependant, la poignée de la porte s’abaissa de nouveau et le petit ange apparut. Elle posa crayon et stylo sur le bureau, et lui tendit le papier qu’elle tenait dans la main :

– C’est pour toi.

Il saisit la feuille et découvrit un dessin d’enfant, avec un arbre, une maison, un soleil comme on les imagine, et quatre personnages : une grande dame, un monsieur à côté, un peu en retrait, une fille, et un garçon plus petit à côté, presque un bébé, sur lequel la petite avait posé la main. 

– Qui sont ces gens ? demanda-t-il.

– Tu reconnais pas ?

– La dame, c’est ta maman, la petite fille c’est toi ?

– Oui ! 

– Le monsieur, c’est ton papa ?

– Mais non, t’es bête ! Mon papa il est parti loin, on le verra plus. Le monsieur, c’est toi ! Regarde, j’ai mis ta bague, là.

Il avait une chevalière, et en effet elle avait dessiné une sorte d’anneau autour d’un doigt.

Il déglutit, difficilement.

– Et le petit garçon, c’est ton petit frère ?

– Oui. Il existe pas encore, mais il viendra bientôt !

Si on lui avait dit qu’un dessin d’enfant et quelques mots prononcés à la va-vite par cet enfant pouvaient changer une vie, il ne l’aurait pas cru. Car il eut beau se raisonner, se défendre, se baffer, se doucher à l’eau froide, s’épuiser aux travaux agricoles durant tout le week-end, il ne pouvait se défaire de ce dessin et de ces mots.  

Il pria pendant 7 jours et 7 nuits pour que la grand-mère reste à l’hôpital et que la petite revienne avec sa mère le mercredi après-midi suivant. Alléluia, ce fut le cas. Il avait réfléchi, répété, réfléchi encore, répété encore. Cette petite, c’était son ange, c’était sa chance, la chance de sa vie, et il ne devait pas la laisser passer. Alors il s’était dit que si à 14 h 30 Alexandra ne s’était pas présentée d’elle-même à son bureau, il irait frapper au bureau de sa mère. Il inviterait la petite à venir dans son antre pour que sa maman puisse travailler plus au calme. Il avait apporté deux coussins et aménagé la petite table où il tapait ses rapports à la machine, qu’il avait déplacée. Là, il avait posé de superbes feuilles de papier Canson, une pochette de feutres et une boîte métallique de crayons de couleurs Caran d’Ache, qu’il avait achetés tout exprès. Ainsi fut fait.

Quand Anne vint récupérer sa fille le soir, elle dit :

– Eh bien, Sylvain, vous m’épatez ! Elle aime bien nos autres collègues aussi, mais vous, c’est autre chose. Il y a les autres, et Sylvain ! 

– Je suis comblé. Merci. À mercredi prochain, dit-il à la petite. Je t’attendrai. Tu viendras ?

– Oui.

Anne le regarda, troublée, et il remarqua son trouble. 

Il passa encore 7 jours et 7 nuits de dangereuse tachycardie. Enfin le mercredi suivant arriva. Là encore, il s’était préparé. « C’est là que tu joues ta vie, se morigénait-il. Ne fais pas l’imbécile. Tu joues ta vie ! ».

Anne lui parla chaque jour avant ce mercredi, et elle était sans conteste plus chaleureuse qu’avant. Le mardi, elle lui fit un cadeau merveilleux :

– Vous savez pas ? Ma mère est rentrée, mais Alexandra veut absolument venir vous voir demain. Comme M. Bergelat m’avait donné l’autorisation pour 3 mercredis après-midi, je vais l’amener. 

Les battements de son cœur atteignirent des sommets, sa nuit ne fut pas blanche mais transparente, cosmique, boréale. 

Le lendemain après-midi se déroula comme dans un rêve. Il avait acheté non seulement de la peinture, mais en plus du Coca Cola et des chocos BN. La petite passa un peu trop de temps à son goût chez une collègue au fond du couloir, mais heureusement elle entra à 16 heures et ne repartit plus avant que sa mère vienne la chercher. Il avait prévu son plan et avait initié ce dialogue :

– Il parait que ta grand-mère est rentrée de l’hôpital ?

– Oui, elle est guérie.

– Tant mieux. Mais je ne vais plus te voir, et je suis bien triste.

– Peut-être que je reviendrai. 

– Peut-être… Mais j’ai une meilleure idée. Tu crois que tu pourrais garder un secret ?

– Oh, oui ! dit la petite. J’adore les secrets. 

– Alors voilà. Ce qui serait bien, c’est que tu demandes ce soir à ta maman si vous pouvez m’inviter à diner chez vous ? Pour être sûrs qu’on va se revoir, tu comprends ?

– Oui, je comprends. Mais c’est pas un secret.

– Si. Le secret, c’est que tu dis pas à ta maman que c’est moi qui t’ai demandé de m’inviter. D’accord ?

Il se doutait qu’un enfant ne gardait jamais longtemps un secret, mais il pensait que ce secret dévoilé jouerait en sa faveur. Il se dévoilerait ainsi une deuxième fois auprès d’Anne, plus franchement, en meilleure position, c’était quitte ou double, il avait réfléchi, c’était maintenant ou jamais.

– D’accord, dit la petite. Ça me plait bien.

Mais l’ange de l’amour n’attendit pas le soir pour dévoiler et sa proposition et son secret. Quand sa mère vint la récupérer, elle lui sauta dessus en gigotant :

– Maman, il faut inviter Sylvain à diner à la maison ! Et il faut pas que tu sais que c’est lui qui a demandé ça !

Anne resta incrédule un moment, regarda sa fille, puis son collègue qui ne savait plus où se mettre. Il la regardait d’un air anéanti, les mains implorantes tournées vers le ciel. C’est là, à cette seconde-là, que leur vie à tous les trois, bientôt quatre, se joua. Anne expira et lui sourit comme jamais on ne lui avait souri :

– Vendredi à 20 heures, ça vous irait ? Je vous donnerai l’adresse demain. 

Il aurait pu mourir, là, d’émotion, de bonheur. Mais au contraire, il commença à vivre. Il n’aurait jamais cru qu’on pouvait aimer autant.

10 mai 2024

Les gars du chantier d'à côté

 

 

(environ 2 minutes de lecture)

Il les entendait siffler ou chanter à longueur de journée. Les gars du chantier d’à côté. Ce n’est pas tant le bruit qui le gênait, que l’état d’esprit qu’il impliquait. Fallait-il être irresponsable pour s’égosiller de la sorte au son de chansons insipides sortant d’une radio minable…

Il n’avait jamais aimé ceux qui sifflent. Cette arrogance, ce sans-gêne, cette vulgarité. Quant à ceux qui chantaient à tue-tête, massacrant des mélodies harmonieuses et des voix justes, il les trouvait grotesques. Là, ces maçons ou ces plâtriers ou ces plombiers machin-chose étaient indécents. Manifeste-t-on ainsi son humeur et son caractère quand on est un être civilisé ? Ils l’empêchaient de se concentrer, de se reposer.

Dire que c’était ce genre de types à qui les femmes se donnaient… Des rustres, traînant chez eux en marcel et rotant de la bière devant la télévision. Oui, aussi invraisemblable que cela pût paraître, les plus belles n’avaient que faire des bien élevés, des gentils, des sensibles. Elles voulaient du lourd, du violent, du manuel.

Pour rabattre un peu le caquet de ces coqs, il attrapa un œuf dans le frigo. De la fenêtre de l’ancienne chambre de son fils, il pouvait atteindre le chantier. Avec tous les appartements alentour, avec la palissade qui bouchait leur vue, ces abrutis ne sauraient jamais d’où était venu l’œuf qui allait leur tomber sur la gueule.

Il ouvrit la fenêtre, vérifia que personne ne fût en train de regarder dehors ou de marcher dans la rue. Il se positionna épaule gauche en avant, plaça l’œuf dans le creux de sa main droite, et actionna son bras. L’œuf décrivit une trajectoire ovale avant de plonger une bonne quinzaine de mètres derrière la palissade.

Il se baissa pour ne pas être vu, et ne ferma pas la fenêtre pour savourer son succès. Mais au lieu des récriminations attendues, il entendit l’exclamation suivante :

– Nom de Dieu, Gé ! Y’a un con qui nous a envoyé un œuf ! Et tu sais pas ? Il est tombé dans le pot de peinture ! En plein dans le mille !

– J’y crois pas ? Ça va la fluidifier juste comme il fallait ! 

Une voix s’éleva et cria :

– Merci Ducon ! 

Ils montèrent le son de la radio et hurlèrent Les lacs du Connemara du début à la fin. 



3 mai 2024

Comment j'ai accompagné Mme Pélarin

 

 (environ 15 minutes de lecture)

J’ai rencontré Mme Pélarin dans le cadre de mon travail. Je suis auxiliaire de vie, à destination des personnes âgées. C’est mon métier depuis 11 ans. Mais avant, j’ai travaillé 22 ans dans une grande surface. Mme Pélarin a 88 ans. Elle vit seule dans un appartement de 3 pièces, avec de jolis meubles. Elle a une fille, qui ne vient pas souvent la voir, deux petits-enfants et quatre arrière-petits-enfants. Eux non plus, elle ne les voit pas souvent. Ils ne lui rendent jamais visite. Si j’ai bien compris, la famille se réunit deux fois par an. Mais « la vieille », comme elle s’appelle elle-même, on ne lui consacre qu’une journée à Noël, et une semaine en été, où on l’installe dans la maison de campagne d’un de ses petits-fils. Ça ne fait pas beaucoup.

Mme Pélarin a besoin de mes services depuis trois mois, uniquement le matin, alors que la plupart des personnes qui font appel à une auxiliaire reçoivent sa visite en début et en fin de journée. Elle marche encore un peu, mais elle ne peut plus lever les bras. Elle peut encore prendre son pain à la boulangerie en dessous et quelques petites choses à la supérette en face, si ça ne pèse pas plus d’un kilo. Son plus gros souci, c’est sa vue déclinante. Elle ne peut plus lire, et même plus voir la télé, ce qui la chagrine beaucoup. Elle commence à être incontinente, mais elle ne m’en a pas parlé, alors je traite ce problème avec le plus de discrétion possible. 

Comme toujours, des liens se créent entre l’auxiliaire et la personne dont elle s’occupe. On a beau nous dire qu’il ne faut pas aller trop loin dans les sentiments et l’intimité, pour ne pas être gênée dans notre professionnalisme, il est impossible d’empêcher un certain attachement, surtout si la personne a tendance à se confier. Heureusement, nos responsables reconnaissent que l’affection, l’écoute, le sourire sont aussi importants que les médicaments pour la prévention et la guérison des maladies, ce dont je suis convaincue.

Avec Mme Pélarin, c’est moi qui ai dû casser la glace au début. Ça aussi, ça fait partie du métier, mettre les gens à l’aise, leur montrer notre bienveillance. Ça peut prendre un peu de temps, mais une fois que la confiance est là, c’est gagné, on sait qu’on va travailler dans de bonnes conditions, que la personne profitera au maximum de notre passage. Car il faut avoir conscience qu’une fois sur deux, peut-être même trois fois sur quatre, nous sommes la seule occasion qu’auront les personnes de parler au cours de la journée. On est donc plus que des aides au ménage, à la toilette et à la cuisine. Rassurez-vous, je ne me prends pas pour Dieu le père. 

J’ai remarqué que plus la relation est difficile les premiers jours, plus le lien est solide par la suite. Comme si le fait de devoir vaincre des réticences renforçait la relation créée. Ce fut le cas avec Mme Pélarin. C’est une femme qui a été blessée par les autres. Par ses parents – dans ce cas, on garde une faiblesse pour la vie, il est impossible de s’en remettre – par son mari, par ses collègues de travail, par sa fille, par les membres d’une association où elle était bénévole. Elle est donc méfiante, parce qu’elle a peur d’être déçue et de recevoir de nouveaux coups. Et puis quand votre physique vous lâche, votre confiance diminue. C’est une chose que l’on ne peut sans doute pas ressentir avant d’y être confrontée, mais ma petite expérience auprès des personnes âgées m’a appris cette évidence.

Mme Pélarin ne craint pas de parler politique. Je n’aime pas ça, mais je fais un effort. Il n’y a pas trente-six moyens de gagner la sympathie des gens, il faut s’intéresser à ce qui les intéresse. Ce qui m’embête, c’est qu’elle est raciste. Là, je n’ai pas pu me retenir, je lui ai dit que je n’étais pas d’accord. Maintenant elle le sait, parfois elle me plaisante avec ça. « Oui, vous, bien sûr, tous ces migrants ne vous gênent pas ». Elle aborde aussi les questions de santé, je préfère, et des questions liées à l’évolution de la technologie et à l’augmentation de l’espérance de vie. Je maîtrise pas trop, j’avoue, mais j’ai l’impression qu’elle s’y connaît pas mal.

Elle parle parfois de sa famille. Là, elle me fait de la peine. Elle a des propos durs, mais je comprends que c’est juste de la souffrance. Elle rêverait de recevoir et de donner de l’amour. Comme ce n’est pas possible, elle cogne. Plus ça va, plus elle évoque son enfance. C’est logique, chez les vieilles personnes, la mémoire marche à l’envers. Elles oublient ce qu’elles ont fait 5 minutes plus tôt, mais elles se souviennent de détails survenus il y a quatre-vingts ans.

Elle me dit des trucs qui me mettent les larmes aux yeux. Elle, j’ai l’impression qu’elle n’a plus de larmes ; elle a tellement intégré la douleur liée à la méchanceté qu’elle ne s’en émeut plus. Par exemple, elle m’a raconté qu’un soir à table, quand elle avait 8 ans, elle avait annoncé toute fière qu’elle avait appris un nouveau mot à l’école, qu’on ne disait pas un « racoin » mais un « recoin ». Sa mère et son frère n’avaient rien dit, et son père avait lâché :

– Mais pour qui elle se prend, celle-là ?

Ça l’avait mortifiée. Après ce soir-là, elle était quasiment devenue muette, elle n’osait plus ouvrir la bouche en famille.

Sa mère était assez horrible aussi, qui lui disait parfois :

– J’aimerais bien te donner. Mais personne voudrait de toi.

Comment est-ce possible ? Et sa grand-mère ajoutait encore à la cruauté. Quand on lui confiait sa petite-fille, elle l’obligeait à rester assise sur un banc derrière la maison. Une fois, la petite Irène avait voulu au moins chanter. Alors la grand-mère l’avait rabrouée en assénant :

– Tais-toi. Tu vas réveiller mon cochon.

Quand vous avez vécu ça… Comment ne pas lui pardonner ? Comment ne pas l’aimer ?

La question de sa fin de vie se mit à revenir de manière récurrente dans les conversations. De légères et subreptices dans les premiers temps, les remarques étaient devenues plus insistantes au fil des semaines. Surtout, la teneur avait évolué. Ou s’était clarifiée. Alors qu’elle déplorait jusqu’à il y a peu la tristesse de se voir diminuée, de rester seule sans ne rien pouvoir faire, elle répétait maintenant une volonté peu courante dans nos sociétés : elle choisirait sa mort et ce moment était pour bientôt.

D’abord gênée par ses propos, auxquels je ne répondais pas, j’ai fini par saisir la perche qu’elle tendait pour l’aider à préciser sa position.

– Mais vous voyez ça comment, concrètement ? Avec des médicaments ?

– Oh non. J’irai là où c’est organisé. En Suisse.

– En Suisse ?

– En Suisse, oui. Là-bas, vous pouvez mourir quand vous l’avez décidé. Ils sont plus évolués que nous.

– Comment ça se passe ?

– Simple. Quand vous sentez le moment venu, vous prenez rendez-vous. Vous remplissez un dossier, vous signez des papiers, vous ou quelqu’un de confiance si vous n’êtes pas en état. C’est sérieux, officiel. La seule chose qu’ils veulent vérifier, c’est que la demande vienne de la personne, qu’elle soit non seulement consentante, mais volontaire.

– Et après ? Si votre dossier est accepté ?

– Vous vous installez dans une chambre, comme à l’hôtel. Là, on vous monte un premier demi-verre à boire, du genre des sachets de poudre vitaminée qu’on dilue dans l’eau pour combattre la grippe. C’est une sorte de somnifère qui ralentit le rythme cardiaque, vous apaise, et qui évite le rejet de la potion ensuite. 15 minutes plus tard, on vous apporte un deuxième demi-verre, vous le buvez et vous vous allongez. Vous avez très envie de dormir et votre cœur s’arrête au bout de quelques minutes. Vous ne souffrez pas.

– Ça paraît simple…

– Mais c’est simple ! Bon, ça coûte 9 000 €, mais qu’est-ce que ça peut faire, puisqu’on n’a plus besoin d’argent ensuite. Et depuis le temps que j’y pense, j’ai eu le temps d’économiser.

– Pourquoi c’est si cher ? 

– Parce que les formalités et les frais d’obsèques sont compris dedans.

– Les gens font ça tout seul ou ils sont accompagnés ?

– D’après ce que j’ai lu, la plupart des gens viennent avec quelqu’un, le conjoint ou un enfant. 

– Et vous en avez parlé à votre fille ?

– Oh non ! Elle me traiterait de folle. Et elle m’empêcherait de le faire. Pourtant, c’est elle qui ne vient pas me voir et qui…

Elle ne finit pas sa phrase, désespérée. Ce qu’elle disait était cohérent, et je trouvais courageux d’oser prendre son destin en mains, pour ne pas subir la dépendance et l’absurdité d’une vie sans amour, sans épanouissement, sans utilité.

Elle attendit deux semaines avant de remettre ça sur le tapis. Un matin, alors que je finissais de l’habiller, elle annonça :

– Je suis décidée. Je pars en Suisse dès que je peux. 

– Ah bon ? Mais pourquoi ?

– Vous êtes gentille alors vous ne m’avez rien dit, mais vous voyez bien que je ne contrôle plus ma vessie. Et pourtant je prends des médicaments. Et j’ai fait de la kiné pour muscler mon périnée. Mais il n’y a plus rien à faire. Et ça ne va guère mieux à l’arrière, je suis tout le temps aux toilettes.

– Mais il y a des couches ?

– Il y a des couches, oui. Mais passer mes jours et mes nuits avec des couches, qu’il faudra donc changer souvent, ou alors je vivrai dans des couches sales, non merci. Cette fois, il est temps d’en finir. 

Au moment où elle disait cela, elle se redressait et son visage n’était pas sans une certaine dignité. Que dire ?

– Vous avez pris rendez-vous ?

– J’ai envoyé mon dossier. Et le chèque. Ils m’ont appelé pour me dire qu’il fallait d’abord qu’on examine mon état médical, mais j’ai bon espoir. J’ai un seul problème.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Je ne sais pas comment aller là-bas. 

Je restai silencieuse. Je réalisai que j’avais vu venir cette demande et que je la redoutais. Elle poursuivit :

– Je ne suis pas capable de prendre le train, de changer, de porter une valise. J’ai demandé à un taxi, mais il m’a dit que c’était trop loin, il ne pouvait pas sortir du pays. Il faudrait que quelqu’un m’emmène. Je payerai bien sûr.

Nous étions debout dans sa chambre toutes les deux. Elle regardait par la fenêtre, malgré les voilages ; de toute façon elle ne voyait rien. Il fallait que je me décide, vite. Elle eut la correction de me faciliter la tâche :

– Je ne suis pas honnête. Il faut que je vous dise : c’est à vous que j’ai pensé. Vous seriez la personne idéale pour m’accompagner. 

Je restai encore silencieuse. Décidément, je n’étais pas douée. Cette femme me parlait de la décision la plus importante de sa vie, et je n’étais pas fichue de trouver quelques mots.

– Moi ?

Je me faisais honte.

– Oui, vous. 

– Mais… Je ne suis pas de votre famille.

– Vous êtes plus que ma famille. Vous vous occupez de moi tous les jours. Vous m’écoutez, vous me comprenez.

– Je ne peux pas faire ça, Madame Pélarin.

– M’emmener ? Et pourquoi ?

– Mais c’est trop important ! C’est pas comme si on partait en vacances !

– Vous avez raison. C’est plus important que des vacances. Et c’est pour ça que j’ai besoin de vous. 

Mon esprit était confus. Je voulais aider cette femme. Mais j’étais programmée pour aider les gens à vivre, pas à mourir. En même temps, à mon âge, et avec mon expérience auprès des personnes âgées, j’étais consciente de l’absurdité qu’il y a à vouloir se prolonger quand la vie n’est plus que souffrance. Reste qu’il n’était pas facile de passer de la théorie à la pratique, je m’en rendais compte. Et encore, ce n’est pas moi qui étais directement concernée. Qu’est-ce que ce serait quand mon tour viendrait…

L’honnêteté me pousse à dire que le principal obstacle – disons le premier – que je voyais sur la route de mon « oui » était la fille de Madame Pélarin. Je ne la connaissais pas, mais la vieille dame m’avait assez parlé d’elle pour que je comprenne que c’était une emmerdeuse. Si cette garce apprenait que j’avais emmené sa mère quelque part d’où elle n’était pas revenue, j’étais bonne pour un procès et des tas d’embêtements, voire la prison. Une emmerdeuse, ça crée des emmerdements.

– Votre fille, finis-je par dire. Elle m’accusera de vous avoir poussée à la mort. 

– Oh, c’est ça qui vous tracasse ? Elle n’en saura rien.   

– Elle s’en doutera.

– Elle ne vous connaît même pas !

– Votre auxiliaire de vie est la première personne à qui elle pensera. 

– Nous prendrons des précautions. Et quand bien même elle vous identifierait, elle ne peut pas vous accuser de m’avoir emmenée quelque part. 

– Peut-être, si.

Je n’étais pas contente de moi. J’apparaissais lâche. Je me focalisais sur ma culpabilité possible, au lieu de discuter de l’essentiel.

– Attendez. Il faut prendre le temps. Ça ne se fait pas comme ça. Vous devez en parler avec un médecin, des personnes spécialisées. Je veux bien vous accompagner dans ce travail préparatoire. 

– Ça ne peut être qu’en Belgique ou en Suisse. J’ai fait tout ce que je pouvais à distance. 

– Vous êtes entrée en contact avec un établissement précis ?

– Avec l’association Dignitas, en Suisse. Ils sont moins exigeants qu’en Belgique. Il n’y a pas besoin de maladie incurable. Mais il ne suffit pas de demander quand même.

– Ça paraît normal qu’ils vérifient l’état et les motivations de la personne.

– Oui. Encore que. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas choisir sa mort. D’ailleurs, ça sera bientôt possible en France, vous verrez. Dans quelques années, chacun pourra aller en pharmacie pour acheter une pilule qui mette fin à ses jours. Ça sera aussi simple que ça, et ça sera un progrès.

Je croisai son regard. Elle avait l’air déterminée, presque gaie. Elle me fixa.

– Si je continue ce travail préparatoire et que la Suisse donne son accord définitif, vous ne me laisserez pas au milieu du gué ?

J’essayai de ne pas baisser les yeux.

– Promis. 

– Vous n’aurez rien à faire. Juste à m’accompagner, à m’emmener. C’est déjà beaucoup et je vous en suis très reconnaissante.

– D’accord. Mais prenez le temps de réfléchir.

– Je ne fais que ça.

Nous en sommes restées là ce jour. Le lendemain, dès mon arrivée, elle me dit, toute excitée :

– J’ai rendez-vous demain après-midi avec un médecin, au téléphone !

– Un médecin suisse ?

– Oui, de l’association Dignitas ! On doit faire un premier point. S’il me demande de venir ensuite, vous m’emmènerez, hein ?

– Ça sera pas simple, mais oui. Comptez sur moi. 

Nous avons fait sa toilette, j’ai changé les draps, nettoyé l’alèse, lancé une machine. Visiblement, l’état de sa vessie ne s’arrangeait pas. Fallait-il cependant qu’elle mette fin à ses jours ? Quelle question difficile… J’essayais de me mettre à sa place. Que ferais-je si j’étais incontinente, quasi-aveugle, seule et âgée à 88 ans ?…

Je la quittai à 9 heures et quart alors que je venais de l’asseoir sur son fauteuil. Oh, elle se lèverait, elle était encore à peu près mobile, du moins à l’intérieur de son appartement. Mais pour faire quoi ? Souvent je pensais à elle : avec quoi occupait-elle son esprit ? Et de quelles pensées se remplissait-il au fil des secondes, des minutes, des heures, des journées ? Parfois, je me disais que c’était déjà une belle performance de ne pas devenir folle dans ces circonstances.

Mais il faut croire que la performance avait ses limites et qu’elle avait épuisé ses ressources. Car le lendemain matin, je la trouvai par terre près d’une chaise autour de la table du séjour, un sac poubelle sur la tête. Je n’eus pas besoin de vérifier longtemps. Le corps était déjà froid. Une forte odeur d’urine imprégnait l’air ambiant. Un petit magnétophone était en évidence au milieu de la table ; elle m’avait montré une fois cet appareil, qu’elle avait acheté il y a des années m’avait-elle dit, dans la perspective d’enregistrer ses pensées, ou de raconter sa vie, ce qu’elle n’avait jamais fait. Le corps tombé, et surtout la tête cachée par un sac noir hideux, donnaient un aspect grotesque à la scène.

J’ai ouvert la fenêtre puis je me suis laissée tomber sur une chaise. Tremblante, j’ai appuyé sur la touche « on » du magnétophone. La voix de Madame Pélarin, étendue au sol à côté de moi, retentit au bout de quelques secondes à travers le mini haut-parleur. « Ma chère petite. J’ai parlé avec le médecin suisse cette après-midi. Il a été charmant, mais, après m’avoir écoutée, m’a avoué que ma demande n’était pas recevable. Il veut bien croire que je souffre et se dit convaincu que ma démarche est légitime. Mais en l’état actuel de la législation, le suicide accompagné – ils appellent ça euthanasie passive – est réservé aux cas de personnes à l’agonie, ou ayant épuisé tous les traitements médicaux possibles. J’ai eu beau expliquer ma situation, il m’a dit avec franchise que je n’entrais pas dans les cas jugés prioritaires. Je l’ai remercié, avant de raccrocher. J’ai pleuré un moment sur l’absurdité de mon état, puis j’ai eu un sursaut. Mais si, me suis-je écriée, je peux très bien mettre fin à mes souffrances ! J’ai tout de suite pensé aux sacs poubelle. Parce qu’ils ferment bien. Il suffit de tirer sur les lanières bleues. Les miens sont de petite contenance, en plus. Dans la bassine, sous l’évier, j’ai tâtonné, j’en ai pris un. Je suis retournée au salon et je me suis assise sur le fauteuil. Je suis restée là un moment avec le sac à la main, que je regardais et approchais de mon visage de temps en temps. Vous savez quand est-ce que je me suis décidée ? Quand j’ai constaté que je m’étais oubliée, souillée, une fois de plus. Il fallait en finir. Je me suis approchée de la table, j’ai tiré une chaise et je me suis assise. J’ai posé le sac devant moi. Mais alors j’ai pensé à vous. Oui, à vous, qui avez été si gentille avec moi, qui étiez même prête à m’accompagner jusqu’au bout. Je me suis dit que je vous devais une explication. Alors j’ai été jusqu’au secrétaire, j’ai cherché le tiroir en bas à droite, et de là j’ai sorti le petit magnétophone. Je ne l’avais jamais utilisé, mais le vendeur m’avait montré comment il fonctionnait, en appuyant en même temps sur les deux boutons du milieu pour lancer l’enregistrement. C’est ce que j’ai fait en revenant m’asseoir devant la table et c’est pour ça que vous entendez ce message. Si tout va bien, dans 5 minutes, mes souffrances cesseront et j’aurai terminé cette vie absurde. Et la Sécurité sociale aura une personne à charge en moins, c’est toujours ça. Qu’on mette l’argent pour aider les jeunes à se former plutôt que pour prolonger les vieillards. Ce serait un peu moins bête ».

Il y eut un blanc de plusieurs secondes à ce moment, on entendait sa respiration tout de même, et puis soudain le bruit du sac poubelle qu’elle dépliait et ouvrait. Mon Dieu, qu’allais-je entendre ? « Voilà, ma petite, je vais le faire. J’en ai le courage, il ne faut pas laisser passer le moment. J’espère y arriver, j’ai d’ailleurs préparé un nœud avec les lanières, pas encore serré, pour n’avoir plus qu’à tirer fort quand le sac sera sur ma tête. Je n’y vois plus, mais j’ai encore un petit reste d’habileté avec mes doigts. J’espère que vous me trouverez la tête posée sur la table, comme si je dormais. Même ainsi, ce ne sera pas une vision très agréable. J’aurais aimé finir plus dignement, vous le savez. Mais il aurait fallu attendre, attendre encore, et donc être indigne trop longtemps. Je tiens à vous dire merci. Vous avez embelli mes dernières semaines. Vous êtes quelqu’un de bien, qui fait du bien. Oubliez-moi, ou gardez-moi comme une expérience parmi d’autres, une personne que vous avez aidée à la fin de sa vie. Je vais arrêter là l’enregistrement, pousser le magnétophone au milieu de la table pour que vous le trouviez quand vous entrerez demain matin. Vous l’emporterez bien sûr, ce message ne s’adresse qu’à vous. Je vous embrasse, Irène ».

Juste avant le clac du bouton, j’entendis encore un bruit de plastique. Quel courage il fallait… J’essayai de m’imaginer la chose : passer le sac sur la tête, placer la fermeture au niveau du cou, tirer sur les lanières pour boucher l’ouverture et empêcher l’air de passer. Alors la respiration collait le plastique au visage et l’on étouffait petit à petit. Combien de temps cela prenait-il ? Pouvait-on se passer d’un réflexe de survie ? Avait-elle essayé de revenir en arrière ? De déchirer le plastique ? Quoi qu’il en soit, elle avait atteint son objectif. 

Je fis ce qu’il fallait pour prévenir les secours, puis sa fille. Celle-ci n’était pas quelqu’un d’agréable en effet. Culpabilisait-elle maintenant que sa mère avait par son acte montré l’étendue de sa solitude ? Il me sembla entendre la réponse de ma chère patiente : « Oh, elle a toujours été comme ça ». 

J’aidai à l’organisation de son enterrement, même si tout était prévu, selon une convention qu’elle avait signée depuis longtemps déjà. Nous n’étions qu’une dizaine de personnes dans l’église. Je demandai à la fille l’autorisation d’accompagner le cercueil jusqu’à la tombe. Elle me toisa : « Si ça peut vous faire plaisir ». 

Tandis que je jetais un peu de terre sur le couvercle de bois, je me promis de venir au moins une fois par an me recueillir à cet endroit ; pour compenser par un peu de présence dans la mort trop d’absences dans la vie, et pour réfléchir à la belle leçon que nous donnait Irène. On devait mieux appréhender la mort, on devait permettre aux personnes qui le souhaitaient de mettre fin à leur vie de souffrance.

Un mois après environ, je reçus l’appel d’une étude notariale. On me demandait de passer, en vertu d’une disposition à mon égard figurant dans le testament de Mme Irène Marie Françoise Pélarin, survenue le 2 mars dernier à Nancy. Trois jours plus tard, je me trouvais face à une femme qui me lut et m’expliqua différentes choses que je ne compris pas. Je retins en revanche la phrase suivante, issue du testament : « Je souhaite que les 12 000 et quelques euros de mon Livret de développement durable et solidaire reviennent à mon auxiliaire de vie, Madame Fabienne Sparicka, qui m’a assistée chaque jour avec compétence et compréhension ». 

Non seulement j’étais surprise par le geste, mais en plus je me demandais quand elle avait décidé cela. Une chose était certaine : elle avait donné cette instruction avant d’appeler le médecin suisse, elle n’aurait pas eu le temps ensuite. Cela signifiait soit que l’argent de ce livret n’était pas celui destiné à être utilisé pour son suicide assisté, soit qu’elle avait prévu la possibilité d’une autre fin, en conséquence de quoi l’argent resterait disponible et elle souhaitait qu’il me revienne.

Je sortis de chez le notaire avec le chèque, que j’allai aussitôt déposer à la banque. Je me promis de verser dès le lundi suivant 1000 € à l’ADMD, Association pour le droit de mourir dans la dignité, et de fleurir chaque année à l’anniversaire de sa mort la tombe de Madame Pélarin. Avec le reste, ma foi, je ne savais pas. Assez vite, je penchai pour ne rien m’acheter, juste prendre conscience de la petite sécurité que m’offrait ce cadeau pour tenter de mieux profiter de chaque jour. Par son courage, Irène m’avait révélé une des grandes libertés à la disposition des humains, si mal utilisée : la possibilité de quitter le monde. Bizarrement, mais peut-être n’était-ce pas si bizarre, ma chère vieille dame m’apprenait, et me permettait, de vivre mieux tant que je décidais de rester en vie.

 



26 avril 2024

« Ouh bon Dieu ! »

 

 

(environ 2 minutes de lecture)

Nous étions couchés chacun dans un lit de la chambre rouge, mon cousin Bébu, 15 ans, et moi, 12 ans. Nous passions la nuit chez notre grand-mère, à Thonon-les-Bains.

Pendant le mois d’août, la famille se réunissait en Haute-Savoie, se partageant entre un chalet restauré dans le village de Champanges, à une quinzaine de kilomètres sur les hauteurs côté français du lac Léman, et le vieil appartement de la doyenne de la famille dans la jolie ville de Thonon, au bord de ce même lac. Le chalet était, grâce à mes oncle et tante qui l’avaient acheté et à leurs nombreux enfants, un endroit de rêve que j’appelais « le meilleur du monde ». Il n’empêche que passer la nuit à Thonon était un privilège, car nous retrouvions là les oncles et tantes célibataires, qui se couchaient tard, nous valorisaient et nous amusaient.

Ce soir-là, Bébu et moi avions été choisis pour descendre à Thonon avec Tonton Guy, Bilou, Chipette, Oncle Henri et Tante Francette, qui étaient venus passer la journée au chalet et qui nous remonteraient le lendemain. La soirée en ville dans le vieux salon-séjour de notre grand-mère avait tenu ses promesses, et il était presque minuit quand nous nous sommes couchés, ivres de bonheur et de fondue, dans les lits de la chambre rouge. Le rouge était celui des rideaux qui pendaient et des édredons qui nous recouvraient, Bébu et moi. 

Allongés à plat dos, nous discutions en regardant au plafond les lueurs qui passaient entre les lattes des volets de bois. Dans la rue en dessous, le trafic se raréfiait et le silence s’imposait. C’est alors que, pile entre deux répliques de notre dialogue, nous avons entendu un formidable bris de verre, suivi d’une exclamation non moins formidable :

– Ouh bon Dieu ! 

Cette concomitance du verre brisé, de l’exclamation, du silence de la nuit et de notre esprit échauffé déclencha un fou rire irrépressible, phénoménal, qui reste, pour Bébu comme pour moi, le plus beau de notre vie.

Il était si magistral que, le lendemain, quand notre grand-mère revenant des courses annonça aux participants au petit-déjeuner qu’un type s’était tué en passant par la fenêtre de son appartement – « là, dans l’immeuble en face, hier à minuit et demi ! » –, nous nous sommes tout de suite remémorés ce que nous avions entendu. Sidérés deux secondes, nous n’avons pu à la troisième réprimer la renaissance du fou rire, énorme, effarant, qui nous secoua tant et si bien que nous fûmes obligés de quitter la cuisine, devant les regards médusés des adultes. 

Le comique, pour Bébu et moi, était encore renforcé par le contraste entre la légèreté du « Ouh bon Dieu » et la gravité de ce qui avait suivi ; le type s’était exclamé comme s’il avait renversé un peu de vin sur sa chemise alors qu’il était à une seconde de la mort.

Comment expliquer l’hilarité à l’annonce d’un décès ? Comment avouer que le souvenir de l’exclamation de la veille était plus fort que notre conscience attristée par le terrible accident du voisin ? Nos oncles et tantes avaient beau être bienveillants, nous faisions preuve d’un manque de savoir-vivre indiscutable. Jamais l’adjectif tragi-comique ne fut si bien adapté pour qualifier l’existence.

Nous avons grandi, la vie nous a séparés, et je ne revois Bébu qu’en de trop rares occasions. Mais à chaque retrouvaille, sans que nous ayons besoin de prononcer une parole, nous entendons en nous le bris de verre suivi du magistral « Ouh bon Dieu ! ». Nous savons désormais que ces trois mots furent la dernière parole d’un homme innocent ; pourtant, le même fou rire nous reprend, idiot, indécent et incompréhensible pour les autres, comme tous les fous rires. 



19 avril 2024

Une cliente un peu particulière

 

(environ 20 minutes de lecture)

Chaque métier comporte des risques, on l’oublie trop souvent. Parce que travailler, c’est entrer en contact avec d’autres individus : collègues, clients, patients, administrés, fournisseurs, partenaires… Et ces individus, au début du deuxième quart du XXIe siècle, sont le plus souvent susceptibles, égoïstes, excessifs, déstructurés, amoraux… Ils peuvent donc exiger de vous des actes hors des limites de la relation de travail et même hors des limites de ce qui vous parait acceptable.

Mon boulot, comptable, n’est, a priori, pas un des plus dangereux. Il s’agit de traduire des activités économiques en corrélant des chiffres dans des cases et des colonnes, ces corrélations devant être présentées selon la forme attendue par les autorités : comptes annuels, bilans d’activités, déclarations fiscales, j’en passe. Certains comptables travaillent pour une seule entreprise ou institution ; d’autres assurent des missions pour différentes personnes, morales ou physiques, c’est mon cas. 

Cela a toujours été mon cas, même si ça l’est davantage encore aujourd’hui : je veux dire qu’après deux décennies passées dans une agence du groupe Fiducial, j’ai pris mon indépendance et ouvert mon propre cabinet, qui ne compte qu’une personne : moi-même. Je n’ai même pas de secrétaire, n’ayant jamais compris l’utilité de ces charmantes femmes à l’heure du numérique, indispensables dès qu’elles sont là, mais dont on se passe fort bien quand on ne les recrute pas. Je n’ai aucune sécurité de revenus, je ne gagne que ce que je fais, et ça me convient. Je n’ai pas à me demander pourquoi je dois me lever le matin, la réponse est évidente : il faut gagner de quoi se nourrir et se loger.

Quand Madame Allirois m’appela pour la première fois, elle m’expliqua que jusque-là elle arrivait à peu près à tenir la comptabilité de l’entreprise de métallurgie qu’elle dirigeait avec son mari, comptabilité qu’elle faisait valider une fois l’an par un expert-comptable commissaire aux comptes.

– Mais maintenant, c’est infernal, il y a trop de normes, qui changent tout le temps ! Je ne m’en sors plus ! Rien que les fiches de paye, c’est une horreur !

Elle avait raison, tant mieux pour moi d’une certaine manière : tenir seul.e sa comptabilité si vous aviez une petite entreprise était quasi impossible. Même un libéral  au régime des bénéfices non commerciaux devait être bon en maths et très rigoureux pour rester dans les clous. Il n’y avait guère que les auto-entrepreneurs qui pouvaient se débrouiller sans professionnels à leurs côtés ; heureusement, vu ce qu’ils gagnaient.

Je débarquai donc un jeudi matin dans la petite ville d’Issoire, au sud du Puy-de-Dôme – basé à Roanne, je couvrais la région Auvergne-Rhône-Alpes – et découvris un couple soudé à la tête d’une boîte qui produisait des tubes en acier sans soudure. Monsieur Allirois, 63 ans, représentait la deuxième génération de cette entreprise familiale, la troisième étant déjà en place, puisque le fils, 39 ans, avait le titre de directeur technique et commercial. Une petite-fille, donc une arrière des fondateurs, 17 ans, allait entrer à son tour dans la danse, du moins quand elle aurait passé son bac et obtenu son diplôme de la Clermont, Toulouse ou Montpellier Business School.

– On n'est plus tout jeunes… soupira Mme Allirois. Mon mari a 63 ans, moi 59. Il faut penser à la relève.

J’eus droit à un rapide historique de la maison, des premiers pas dans la métallurgie jusqu’à la découpe de tubes au laser, en passant par l’usinage et le profilage, des premiers clients régionaux aux premières exportations hors des frontières… C’était une belle réussite, dans un marché où les gros groupes avaient tendance à rafler toutes les mises. Il fallait à la fois conserver ce qu’on avait laborieusement acquis et sans cesse se renouveler, techniquement et commercialement. J’étais toujours impressionné par les gens qui faisaient vivre une boîte, et des salariés et leurs familles, dans des secteurs ultra-concurrentiels et sans aucune garantie du lendemain

Après quelques présentations et amabilités autour d’un café, je suivis la patronne dans son bureau, le mari nous laissant, tout en assurant qu’il se tenait à disposition si besoin était. Elle avait sorti les registres et livres de comptes, que j’examinai rapidement. Elle m’invita aussi à regarder son écran où elle avait ouvert son logiciel de gestion. C’était bien tenu. Je la questionnai sur quelques points et vis qu’elle avait l’habitude. Cela manquait de précisions ici ou là, quelques affectations seraient à revoir, mais il n’y avait rien d’alarmant. Alors qu’il m’arrivait de débarquer dans des endroits où des tas d’opérations, d’achats ou de ventes, n’étaient même pas répertoriées !

Je la félicitai.

– Le problème, c’est que je perds beaucoup de temps. Voyez, tout ce que je note là – elle me montra un bout de tableau sur son écran – il faut que je le reporte là – autre tableau – et encore là – livre de comptes.

– Ce n’est pas très rationnel, en effet. On peut améliorer. Il y a de nouveaux outils informatiques, maintenant. 

– Tant mieux. Est-ce que vous pourriez me remettre tout au propre avec les bons outils, disons depuis le début de cette année, et puis m’apprendre pour que je puisse ensuite remplir au fur et à mesure, mais qu’une seule fois ?

– C’est faisable.

– Bon. Et les fiches de paye. Là aussi, il faut que vous m’aidiez.  

Nous passâmes un moment sur les fiches de paye de cette P.M.I. qui comptait 29 salariés, plus le patron et son épouse, et les déclarations conséquentes aux caisses de retraite, à l’URSSAF, à l’assurance chômage, etc.

Elle fut plusieurs fois interrompue par le téléphone, ce qui me permit de consigner quelques notes dans mon MacBook. Un moment, la porte s’ouvrit brusquement et un type entra sans frapper. 

– Firmin Allirois, bonjour ! C’est vous le comptable ?

– C’est mon métier, répondis-je prudemment.

– Vous avez du mérite ! Quel merdier, ces paperasses ! Pour une boîte familiale comme nous, c’est l’enfer ! Ma mère s’en sort plus. Si vous pouviez simplifier tout ça…

C’était le fils, bien sûr, et je me dis tout de suite que, avec sa volonté manifeste d’occuper l’espace, il n’allait pas le rester longtemps. Si le patron ne se retirait pas assez vite, le rejeton ne tarderait pas à passer à l’offensive. Je ne m’occupe que des chiffres, mais je pénètre dans les directions de sociétés. Avec l’expérience, je me rends assez vite compte des rapports de force entre les humains.   

La mère raccrocha, et son fils la questionna à propos d’une livraison. Elle regarda, vérifia, appela, ils discutèrent et Firmin sortit enfin. Nous reprîmes nos examens comptables et administratifs.

Au bout d’1 heure, elle me demanda si j’avais cerné les problèmes. 

– Il me semble. Je vais récapituler, et je vous enverrai un devis, en temps et en coût.

– Vous viendrez travailler ici ?

– Ce sera plus simple. Ça vous dérange ?

– Non, au contraire.

Elle insista pour que son mari vienne me dire au revoir. Il était certes plus poussif que son fils – il avait 24 ans de plus –, ce qui ne voulait pas dire qu’il était moins compétent, au contraire. Ils me raccompagnèrent tous les deux presque jusqu’à ma voiture ; je me dis que l’affaire était pas mal engagée.

Les premières séances avec Mme Allirois se passèrent bien, je veux dire par là qu’elle me donna les éléments dont j’avais besoin pour travailler, même si elle était un peu trop présente et avait tendance à confondre transmission d’informations financières et récit autobiographique ; mais rares sont celles et ceux qui ne profitent pas de la moindre occasion pour raconter tout ou partie de leur histoire. Sur des demi-journées de 3 heures et demie, 50 minutes environ étaient donc perdues en récit de vie, non indispensable à l’écriture comptable, mais sans doute nécessaire à l’équilibre psychologique de Mme Allirois. 

Au fur et à mesure de nos séances – j’en avais prévu 8 de 3 h 30 + 12 heures de travail personnel à mon cabinet, soit une mission de 40 heures –, je découvris une femme qui avait beaucoup travaillé depuis 40 ans, qui ne le regrettait pas, au contraire, mais qui souffrait de n’être plus vue que comme « le Ministre des Finances » – « Mon mari m’appelle comme ça » – de la maison Allirois. 

Le plus souvent, je restai muet pour ne pas m’embarquer dans quelque chose qui me dépassait, mais par moments j’étais obligé de répondre, ne serait-ce que pour des raisons de bienséance. Ainsi, après ce regret avoué de ne plus être considérée comme autre chose que l’argentière ou l’intendante de la famille, je tentai le réconfort suivant :

– Vous êtes aussi femme, mère, grand-mère… Sans doute amie, peut-être sœur, et bien d’autres choses encore…

– D’accord, mais c’est automatique, figé. Comme si j’avais une identité une fois pour toutes, des fonctions précises auxquelles je ne peux pas déroger. La vie, c’est aussi de la fantaisie, de l’imprévu !…

Je connaissais cette envie de hasard, de bousculade, d’impromptu… Qui d’entre nous ne rêve pas d’un grand télescopage qui changerait la vie, ou qui au moins lui apporterait une lumière et un relief inattendus ? Nous attendons cela car nous avons eu quelques avant-goûts de ces coups de pétards, de ces esquisses de moments grandioses, et nous nous rendons compte que c’est aux concours de circonstances que nous devons les plus belles choses de notre vie. Nous aurions été bien incapables de définir et de programmer ce qui, finalement, a constitué l’essentiel de notre existence.

Mme Allirois s’éloignait parfois beaucoup de notre sujet de base – la gestion administrative et comptable de son entreprise – pour me confier le caractère difficile de son mari – « le revers de ses qualités de chef d’entreprise » – les relations quasi rompues entre les parents et la fille, dans lesquelles le fils avait sa part – « ça m’a empêché de dormir des années, maintenant j’accepte mieux » –, la lourde charge qu’était la fin de vie de sa mère – « je culpabilise de ne pas pouvoir lui consacrer plus de temps » –, et bien d’autres choses encore.

Quand elle s’épanchait ainsi, elle enlevait ses lunettes, comme si elle voulait tomber le masque et montrer la femme qu’elle était en vérité. Toujours élégante et tirée à quatre épingles, elle semblait soudain plus fragile, et c’est ce qu’elle voulait : que l’on reconnaisse sa fragilité.

Il faut dire que le contexte était, paradoxalement, propice aux confidences : nous nous trouvions au cœur d’une entreprise, sur une longue mezzanine au-dessus de deux lignes de production plutôt bruyantes, avec d’incessants va-et-vient et appels téléphoniques ; à l’heure d’internet, le temps gâché en conversations inutiles au téléphone était sidérant. Cependant, le bureau de la patronne était fermé. Une large fenêtre ouvrait sur la mezzanine et surplombait l’atelier en dessous, mais elle pouvait actionner des stores à lames verticales pour couper la vue et s’isoler un peu, ce dont elle ne se privait pas. Ce fragile bocal créait, entre ceux qui nageaient ensemble à l’intérieur, une proximité obligée. J’aurais aimé disposer d’un bureau pour moi seul, mais je n’avais pu l’exiger, puisque il y avait dans celui de la patronne un deuxième poste de travail, que j’utilisais quand je venais.

Le plus pénible à mes yeux était les entrées intempestives de MM. Allirois père et fils, qui, à la différence des autres membres du personnel de la boîte, ne frappaient jamais.

– Je le leur ai demandé mille fois, me dit l’épouse et mère un jour qu’elle constata combien cette pratique me heurtait, mais ils n’ont jamais respecté mes désirs.

Ce non-respect des désirs me sembla recouvrir un domaine plus large que le toc-toc contre la porte.

Une connivence supplémentaire entre nous se créa en raison d’un vice commun : la cigarette. Le comble est qu’une pause café cigarette au bout de deux heures de travail me suffisait, mais que sous pression de la patronne, qui elle sortait en fumer une toutes les heures, quitte à téléphoner en même temps quand il y avait urgence, je me sentais obligé d’accepter ses injonctions quand soudain elle s’exclamait :

– Allez, on va souffler 5 minutes !

Deux fois, j’avais osé refuser en prétextant que j’allais perdre le fil si je ne finissais pas de remplir mon tableur. Mais ayant constaté son air contrarié, même déçu, après ces refus, je ne réitérai pas et la suivais chaque fois qu’elle m’y invitait.

Là, à l’arrière de l’usine, d’où la vue était belle jusqu’aux monts du Livradois derrière l’Allier qui coulait là – selon moi une des plus belles rivières françaises, avec la Dordogne et la Vienne –, nous mélangions tabac et oxygène dans un silence relatif. Ces pauses cigarette nous rapprochaient d’autant plus qu’elles nous distinguaient des autres membres de l’entreprise. Quand le patron, mari de la dame, s’aperçut que je fumais aussi, il dit, en plaisantant à moitié :

– Monsieur Girardin, si j’avais su que vous alliez encourager mon épouse dans son addiction, j’aurais refusé de contracter avec vous !

– Ne l’écoutez pas, rétorqua la fumeuse. Il a lui aussi longtemps avalé de la nicotine, encore plus que moi. 

Rien de plus intransigeants que les convertis, pensai-je en me remémorant une réflexion de Cioran.

Un palier fut franchi après notre cinquième séance de travail, quand elle m’appela un jour à mon cabinet, en début de soirée :

– Je ne vous dérange pas ?

– Je vous en prie.

– J’aimerais que ça reste entre nous.

– Bien sûr.

– Voilà. J’ai un peu d’argent liquide, personnel je veux dire.

Et elle me demanda en gros de l’aider à blanchir cet argent. Ce n’était pas une somme colossale – 90 000 € tout de même –, mais c’était délicat, fiscalement bien sûr, mais plus encore familialement pour elle et professionnellement pour moi. Car cela créait une complicité, par laquelle elle pouvait ensuite « me tenir » si d’aventure elle se retournait contre moi ou si son mari l’apprenait. J’eus la présence d’esprit de réaliser cela et le courage de refuser.

– Écoutez, je ne peux pas faire ça. Vous pouvez me trouver lâche, et je le comprendrais. Mais si on ne respecte pas certains principes que l’on s’est fixés, on risque vite ensuite de ne plus pouvoir se regarder en face.

Elle argumenta, à coup de 10 000 et même 12 000 € en espèces pour moi, de « solution pour la paix du ménage », de « petit service pour une pauvre femme ». Je me retins de lui répondre que le terme « pauvre femme » n’était guère adapté à son cas et que j’aurais pu sortir légèrement de la légalité pour aider quelqu’un dans le besoin, mais pas pour la commodité d’une personne à l’aise financièrement.

Je m’attendais à ce qu’elle me batte froid lors de notre sixième séance de travail à son bureau, mais il n’en fut rien.

– Excusez-moi pour l’autre soir, ce n’était pas une bonne idée, vous avez raison. N’en parlons plus, voulez-vous ?

C’était mieux ainsi, sauf que ce n’était pas un renoncement, mais un changement de tactique. Pas pour blanchir ses 90 000 € dont elle n’avait rien à fiche, mais pour pimenter son existence, ce que je réalisai en constatant les modifications apportées ce jour-là, trois notamment : les talons étaient plus hauts, la jupe plus courte, et le chemisier plus échancré que d’habitude. Je rappelle que la dame avait 59 ans, âge qui par la force des choses réduit les capacités de séduction, pour une femme comme pour un homme. Mais enfin elle possédait ce qu’on appelle « des arguments », et elle savait les mettre en valeur. Se disait-elle que c’était la dernière fois qu’elle pourrait en user hors-les-murs ? Était-ce un baroud d’honneur ?

Je compris que le hasard qu’elle attendait, elle était prête à me l’attribuer ! C’est sur moi qu’elle avait jeté son dévolu : j’étais celui qui allait bousculer son train-train, faire de nouveau battre son cœur, lui redonner goût à la vie ! Le comptable qui exerçait une mission ponctuelle dans son entreprise arrivait au moment voulu, il ferait l’affaire. Comme elle avait tendance à me prendre pour le thérapeute qu’elle n’irait jamais consulter, j’étais à la fois le psy et l’amant potentiel. Situation rare, mais périlleuse, un tel « transfert » n’étant jamais anodin, ni pour l’une ni pour l’autre.

J’eus envie de lui demander si elle m’avait bien vu, bien considéré : insignifiant physiquement et socialement, je n’avais pas le moindre atout pour lui apporter les frissons qu’elle escomptait. Inversement, le physique de Mme Allirois ne m’avait jamais frappé. Son corps, malgré ses derniers efforts vestimentaires, n’avait pour moi rien de sexuel, il n’était que le support de sa voix et de ses habits, je ne pouvais pas la voir autrement. Qu’elle semble vouloir dire qu’elle était aussi une femme avec des désirs, voilà qui était difficilement concevable pour moi. Et même si la différence d’âge n’est pas toujours un critère, elle n’allait pas dans son sens : j’avais 48 ans, elle 59. 

Son attrait réel ou supposé n’avait donc ni fondement ni réciprocité. Mais la raison n’a jamais arrêté la folie.

Je me rends compte seulement maintenant qu’un autre basculement s’était produit : elle ne me parlait plus du passé, mais du présent et même de l’avenir. Ça donnait des phrases du genre :

– Vous pensez qu’on va s’en sortir ?

– Vous resterez à mes côtés, n’est-ce pas ?

– Qu’est-ce que je ferais sans vous…

– Il faudra que je vous remercie, d’une manière ou d’une autre.

Malgré mes réponses ou absences de réponses le plus neutres possibles, elle redoublait d’ambiguïtés, sans parler des œillades et des frôlements qu’elle multipliait, venant notamment se coller contre moi et se pencher sur mon écran, m’imposant au gré des changements de position son postérieur, ses hanches, sa poitrine ou son visage. J’aurais pu justifier une plainte pour harcèlement.
Au matin de la 7e séance, ayant sans doute préparé son effet, elle me reçut assise sur son fauteuil de bureau qu’elle avait placé au centre de la pièce. Quand j’entrai, elle ne bougea pas mais remonta sa jupe pour dévoiler bas et cuisses en disant :

– Alors, quel programme proposez-vous aujourd’hui ?

Euh…

– Eh bien, je crois que nous sommes prêts désormais pour un examen complet de comptabilité, afin de parer à toute éventualité en cas de contrôle fiscal.

Elle me fixa 3 secondes avec un sourire enjôleur, puis se leva en soupirant, feignant le mécontentement. C’était l’avant-dernière séance et il me tardait d’en terminer. Mais il se produisit un événement inattendu. 

Le surlendemain de cette 7e journée à son bureau, elle m’appela :

– Mon mari est mort.

– Oh ?

– Infarctus. On n’a rien pu faire.

– Quel choc !

– Je vais avoir besoin de vous.

– Si je peux aider…

– Vous viendrez à l’enterrement ?

– … Bien sûr… 

J’y fus. Je restai à l’église, mais ne suivis pas au cimetière, car je ne voyais pas ce que je faisais là. Elle m’appela le surlendemain.

– Je suis au bureau. Firmin va prendre les choses en mains, mais il a encore besoin de moi. Et il va falloir tout modifier, les statuts, le capital, les en-tête… Nous allons devoir prolonger votre mission.

Ce n’était pas une question. Pouvais-je me priver d’une cliente qui me payait bien et m’estimait ? Je n’aurais pas fait faillite en refusant de continuer cette collaboration, mais il est déraisonnable pour un professionnel libéral de ne pas cueillir les fruits de son travail. J’acceptai donc et, après avoir fini de remettre en ordre les procédures comptables, je m’attaquai aux modifications légales conséquentes au décès du patron. 

Fabienne – elle m’avait demandé de l’appeler ainsi quand elle s’était mise à me donner du Pascal – sembla s’imposer une attitude de femme endeuillée pendant un mois. Les trois fois où je me rendis à son bureau pendant cette période, elle montra une retenue qui contrastait avec nos précédentes rencontres : pas de sourires, pas de confidences, pas d’effleurements. C’était préférable.

Je crus donc que j’allais pouvoir m’extirper de cette entreprise que le fils prétentieux et paresseux ne tarderait pas à couler quand, une fin de matinée, Fabienne me dit :

– Je vous invite à déjeuner. Ne dites pas non, j’ai réservé !

Je fus obligé de la suivre, m’asseyant même à ses côtés sur le siège passager de son cabriolet Mercedes, dans un restaurant bien trop chic pour un déjeuner de travail, qui prit donc une autre dimension.

– Vous m’avez révélée à moi-même, me dit-elle tout-à-trac après sa première gorgée de Martini blanc. 

– Moi ?… Je suis votre comptable.

– Vous êtes beaucoup plus. Vous savez écouter, poser des questions…

– Sur des chiffres.

– Pas que.

Le maquillage avait été renforcé avant de quitter l’entreprise, l’échancrure avait été augmentée d’un bouton, le parfum était surdosé. La table me parut minuscule. Elle allait me sauter dessus, elle était en train de me sauter dessus.

– Avez-vous des nouvelles du brevet pour le découpage des tubes au plasma ?

C’était faible, mais j’essayai de ramener la conversation sur quelque chose de professionnel. Elle répondait, sans montrer d’impatience, comme si elle était sure de son fait, comme si elle avait le temps. Ensuite, elle remettait la conversation sur un chemin plus personnel. Cela donnait des échanges comme :

– Parlez-moi de vous. Je ne sais rien !

– Parce qu’il n’y a rien.

– Comment ça, rien ?

– Rien d’intéressant, je veux dire.

– Mais si. Moi, vous m’intéressez.

Que répondre ? Elle était touchante, sincère, courageuse. J’hésitai à lui dire que j’avais quelqu’un, mais ce n’était pas vrai, à lui dire que j’étais homosexuel, mais ce n’était pas vrai non plus. Le mensonge est souvent bien utile, mais je répugnais à mentir. Alors je parlai et jouai le jeu qu’elle voulait que je joue. Après tout…

Quand nous sortîmes, elle me prit le bras jusqu’à sa voiture. Quand nous fûmes devant la Mercedes, elle la déverrouilla mais se plaça du côté passager. 

– Prenez le volant.

– Mais non !

– Mais si. 

À peine étions-nous assis, qu’elle m’attrapa par le cou et m’embrassa.

– Mais non ! 

– Mais si.

Je démarrai pour échapper à l’emprise. Déboussolé, j’eus cette question fatale :

– Où va-t-on ?

– Chez moi.

Je ne me voyais pas de toute façon la ramener à l’usine, moi au volant, elle dans cet état d’ivresse plus liée à l’amour qu’à l’alcool. Nous allâmes chez elle. Et nous fîmes ce qu’elle voulait que nous fissions. Elle fut parfaite et sut me mettre en confiance.

Notre idylle dura 9 mois. Il y eut des repas et des après-midi chez elle, mais aussi des soirées chez moi, un séjour en Suisse un autre à Hammamet. Tout cela en secret. Dans le même temps, nous avons mis fin à mon travail à l’entreprise, car elle avait du mal à paraître naturelle quand j’étais dans son bureau. Et le fils qui n’était plus le fils m’insupportait.

Je découvris avec Fabienne ce que je ne connaissais pas : l’amour qui grandit. Jusque-là, pour moi, l’amour allait toujours en diminuant. Avec elle, c’était l’inverse : plus je la découvrais, plus je la trouvais intéressante. Jusqu’à ce que je me rende compte que je l’aimais pour de bon. Elle m’avait fait un beau cadeau. Et heureusement qu’elle avait insisté, car je n’avais pas voulu le voir au début.

Notre idylle dura 9 mois car les résultats d’un scanner furent sans appel : cancer des poumons. Des, oui, les deux étaient atteints, et bien atteints, ce qui n’était pas illogique. Elle reconnut cette logique, ne s’effondra pas, ne se révolta pas.

– Je n’aurais pas tenu sans la cigarette, ni physiquement ni moralement. La cigarette ponctuait mes journées de travail. Elle m’a permis de faire du bon travail.

Elle fut hospitalisée. J’allais la voir presque tous les jours, si possible quand les autres visiteurs étaient partis, ou pas encore arrivés. Elle m’envoyait un sms pour me prévenir quand la voie était libre.

Je prenais sa main. Quand elle avait la force, elle me parlait. Quand elle était trop faible, elle murmurait :

– Parle-moi. J’aime tant ta voix.

Je parlais, même quand elle s’endormait. Car si j’arrêtais, je sentais une légère pression dans ma main qui m’intimait l’ordre de continuer.

– Tu finiras de dépenser les 90 000 € en ma mémoire, dit-elle un jour.

– Je vais t’attendre. Et nous les dépenserons ensemble. 

– Ne dis pas de bêtises.

Elle était lucide. Trois jours avant sa mort, elle me dit encore :

– Je ne regrette rien. J’ai eu 60 années bien remplies. Et après 40 ans de labeur, tu m’as offert 9 mois de magnifique récompense. C’est bien que ça s’arrête maintenant. Je vais mourir en plein bonheur.  

Malgré les larmes, je répondis :

– C’est toi qui nous as offert ce bonheur, que je ne voyais pas. Tu as su le percevoir et m’y conduire. Je te dois tout. 

– Tu es un homme, maintenant. Mon petit comptable…

Miracle de l’amour. Elle avait fait d’un moins que rien un être capable d’aimer et de comprendre. 

C’est grâce à son amour que je fus capable d’une dernière chose pour elle. Je retrouvai sa fille, l’appelai et la convainquis de venir voir sa mère ; les deux femmes purent se réconcilier à temps. Et avec moi, Cécile fut celle qui fut le plus présente lors des derniers jours.

L’imprévu qu’elle attendait, le hasard qui change le cours des choses, était-ce mon irruption dans son bureau, la mort de son mari, le cancer, le retour de sa fille ? Les quatre peut-être. Mais les faits sont incontestables : la vie a plus d’un tour dans son sac.

 



12 avril 2024

La maison du bout du monde

 

Chacun.e d’entre nous a une histoire et une géographie personnelles, un temps et un espace dans lesquels se situer, quand bien même on a tendance à les oublier ou à s’en éloigner.

Les choses paraissent assez claires en termes de rapport au temps. Malgré les progrès de la virtualité, on ne peut pas encore, alors que nous allons attaquer le deuxième quart du XXIe siècle, vivre en dehors de son temps. Nous avons l’illusion parfois d’incursions dans le passé, quand nous regardons un film historique ou les photos noir et blanc de nos ascendants. Et nous envisageons le futur quand nous lisons de la science-fiction ou les prévisions de prospectivistes plus ou moins compétents. Mais quoi que l’on fasse, on est dépendant.e de son époque, c’est-à-dire des mœurs, des rapports de force et de la technologie du moment.

C’est un peu moins figé en ce qui concerne le rapport à l’espace. Si la plupart des terriens passent toute leur vie non loin de l’endroit où les a fait naître le hasard, quelques-uns (10 % ?) choisissent de partir à l’autre bout de leur pays, voire à l’autre bout du monde, pour des raisons d’opportunités professionnelles et d'épanouissement personnel. À celles et ceux-là, on peut ajouter les nomades involontaires, qu’on appelle aujourd’hui les migrants, exilés en raison de la misère, de la violence, de la sècheresse ou de l’oppression (3,6 % de la population mondiale) ; contraint.e.s et forcé.e.s, ils et elles vont tenter de survivre loin de leur point de départ. Mais que l’on vive dans la ville de son enfance ou que l’on se soit expatrié, il reste des repères indélébiles et souvent l’envie d’y revenir en fin de course ; on pourrait parler d’un syndrome de l’éléphant, qui guette beaucoup d’entre nous. 

Un des phénomènes les plus troublants que je connaisse en termes de rapport au temps et à l’espace est le ciel étoilé : nombre d’étoiles que nous apercevons sont en fait éteintes depuis plusieurs années. Je suis un peu déstabilisé chaque fois que je réalise cela : je vois quelque chose qui n’est plus, parce que cette chose était très loin (cela se chiffre en milliers d’années-lumière, une année-lumière équivalant à 9 461 milliards de km) et que la lumière met un certain temps (300 000 km/seconde, quelle lenteur) pour arriver jusqu’à nos yeux. Fascinant.

J'en viens à mon histoire. Pardon pour ce préambule, qui lassera sans doute quelques lectrices et lecteurs et risque de me priver d’elles et d’eux pour ce qui va suivre, ce dont je serais bien triste.

Voilà. Entre 18 et 59 ans, je m’étais éloigné de ma région natale pour mes études (sud puis nord), pour le travail (nord puis sud-ouest), pour l’amour (sud-ouest puis ouest), comme beaucoup de gens. J’avais essayé d’inventer ma vie sans trop de succès, comme beaucoup de gens. J’avais écrit plus de lignes que Victor Hugo, plus de livres que Balzac, j’étais devenu le plus grand écrivain de mon époque, mais à mes yeux seulement, ce qui limitait un peu la performance. 

À 59 ans, je m’étais légèrement recentré (est), par rapport à mon point de départ, parce que les trajets pour aller voir ma mère désormais veuve devenaient trop fréquents et trop longs. J’avais continué à travailler pendant 10 ans, mais à 69 ans, quasiment aveugle et presque sourd, je devais m’arrêter. La surdité m’arrangeait presque, mais la demi-cécité me gênait. Je loupais les touches de mon clavier une fois sur deux, et j’avais très mal au cou et aux reins dès que j’étais assis devant mon écran plus de trois heures. Je pouvais dicter, mais ce n'était pas pareil. C’était dommage, car j’avais encore de la demande pour des biographies, des corrections, des accompagnements, des formations, et des idées pour 2 essais, 20 romans, 200 nouvelles.

À compter de mon recentrage dans la capitale auvergnate, j’avais déménagé 4 fois. Pour une raison simple : les voisins. Vous en connaissez ? Vous en avez, vous aussi ? Ils sont épouvantables, non ? Ne faudrait-il pas les exterminer ? Les cuire à feux doux pour qu’ils souffrent beaucoup ? Oui, réfléchissez-y s’il vous plait, et montons des commandos. C’est incroyable : je n’avais plus que 25 % d’audition à droite et 50 % à gauche, j’étais saturé d’acouphènes, et pourtant ces nuisibles me pourrissaient la vie. Comment expliquez-vous cela ? Ne sont-ils pas démoniaques ? J’avais essayé deux appartements et deux maisons, cela n’allait toujours pas. 

C’est pourquoi je me fixai un objectif pour les 10 dernières années de ma vie (je ne souhaitais pas vivre après 80 ans) : trouver enfin une maison calme, qui me plaise, et qui soit bien située dans mon histoire et ma géographie personnelles. Ma mère était morte désormais, c’est de mon frère et de ma sœur dont je ne voulais pas être trop loin ; nous vieillissions, nous avions besoin de nous soutenir, et d’intervenir en cas de besoin (hospitalisation, déménagement, maladie…). Je ne voulais pas non plus m’éloigner trop de cet ouest que j’avais tant aimé, où je gardais une poignée d’ami.e.s irremplaçables. 

Pour cette dernière décennie, maximum, de mon existence, j’étais prêt à mobiliser mes maigres économies. C’est-à-dire à acheter (un crédit complémentaire serait nécessaire, et il fallait que la banque y consente), même si je préférais louer (pour pouvoir partir plus vite en cas de nuisances ou d’opportunités à saisir). Je définis donc mes critères de la maison idéale, en tenant compte de l’histoire et de la géographie qui étaient les miennes. J’exclus ainsi la maison de type gentilhommière, avec parc et allée de gravier, qui dans un autre temps (énergie moins chère, domestiques à disposition, rythme de vie plus lent) aurait été l’objet de mon choix. De même, je renonçai à la villa ultramoderne dans une marina de Dubaï ou d’Abu Dhabi, lieu que j'aurais choisi si j’avais été un jeune nomade bien portant et high tech moins contraint par la géographie, c’est-à-dire par les responsabilités familiales, et plus encore par un état de santé problématique. 

En fonction de ces déterminismes conséquents, voici les critères que je définis pour orienter la recherche de ma maison de fin de vie :

– une maison située dans les départements, par ordre de priorité, du Puy-de-Dôme, de l’Allier, du Rhône (à l’ouest de Lyon), de la Loire (côté Forez) ;

– un périmètre de sécurité d’au moins 20 mètres entre la maison et la clôture des jardins les plus proches et d’au moins 50 mètres entre la maison et les maisons voisines ;

– une situation dans une rue ou une route peu passante, mais à pas plus de 10 minutes d’une ville moyenne et d’une autoroute ;

– une isolation et un système de chauffage qui permettent sans difficultés d’obtenir 22 degrés en hiver, 26 en été (moins 3° dans les chambres) ;

– un séjour et une cuisine baignés de lumière ;

– 2 wc minimum et 2 salles de bain si possible (ou une petite salle d’eau en complément de la salle de bain) ;

– au moins 2 chambres et un bureau ;

– une entrée assez large, distincte de la première pièce.

C’était agréable d’avoir ces éléments en tête, et, lors d’un footing, d’une balade ou d’un déplacement professionnel, quand je voyais une jolie maison dans un endroit paisible, de se demander si elle correspondait aux critères. Il était très rare qu’elle les réunisse tous (autant que je puisse en juger), et, si elle les réunissait, aucun panneau à vendre n’était accroché à la façade. Mais cela me permettait d’affiner mes recherches, d’envisager l’avenir et de supporter ma condition présente. 

Un jour que nous parlions avec une amie de nos présents certains et de nos futurs possibles, j’avais eu l’occasion de justifier mes choix :

– La côte méditerranéenne ou atlantique ne te tente pas ? m’avait-elle demandé.

– Qu’est-ce que ça peut me foutre qu’il y ait la mer ou pas !

– Tu n’aimes pas te baigner ?

– Une fois par an, oui, et encore. La mer, c’est une concentration de connards, des embouteillages, du vent, du sable, des logements hors de prix et des restaurants dégueulasses.

– Et la montagne ? Tu es en partie d’origine savoyarde.

– J’aime pas le froid, pas la neige, et je me sens oppressé par les sommets trop élevés.

Nous rîmes, de l’acariâtre que je révélais en répondant ainsi. 

– D’accord… Assure-toi au moins d’être près d’une grande ville, avec des animations et des équipements culturels.

– Tu plaisantes ? Je déteste l’opéra, le théâtre, le cinéma, les musées…

– Ah bon ? Toi qui es si cultivé…

– Je lis beaucoup certes, je m’informe avec sérieux, je me documente pour écrire, je donne des cours de culture générale, mais selon moi les exagérations des acteurs de théâtre et d’opéra sonnent faux et rendent l’épreuve difficilement supportable. 

– C’est une manière de voir les choses…

– Le cinéma, je ne vois pas l’intérêt d’aller m’asseoir sur des fauteuils douteux au milieu d’imbéciles qui vont me tousser dessus, alors que j’ai le choix entre des milliers de films et de séries de qualité que je peux regarder tranquille dans mon salon en sirotant un whisky. 

– Y’a du vrai.

– Quant aux musées, rien ne me fatigue plus et n’est moins propice à l’émotion que de déambuler devant des œuvres qu’on enchaîne les unes à la suite des autres dans des lieux confinés et lugubres.   

– Bon… Et les bars, les bowlings, les salles de spectacles, de sport ? 

– Je n’aime pas les loisirs. Je trouve qu’ils sont bien moins enthousiasmants que le travail. Ils sont chers et ennuyeux. À part un bon groupe de musique dans un café agréable, ces lieux n’ont pas d’intérêt pour moi.

– Tu cherches quoi, alors ?

– Un trou. Avec des ramifications pour accéder aux voies de communications, commerces et services indispensables.

– Une petite ville ?

– Petite ou moyenne, 50 000 habitants maximum. Un village près d’une de ces villes serait encore mieux. Et une maison excentrée par rapport à ce village. Ce serait facile à trouver dans l’ouest de la France. Mais à l’est du Massif central, beaucoup plus dense, j’ai moins de possibilités. 

Je mis une alerte sur Le Bon Coin, le site qui révolutionna l’échange et le commerce des biens et services. Quand je découvrais un mail au petit matin avec une annonce répondant aux critères que j’avais définis, je regardais avec empressement les photos, la carte, la description. Quelquefois, l’aspect était trop moche et je fermais vite la fenêtre. D’autres fois, par contre, l’intérieur comme l’extérieur étaient tentants et j’essayais d’imaginer ce que serait ma vie si je vivais en ce lieu. Le prix n’était pas un problème puisque m’étaient notifiés seulement les biens dont le coût était inférieur au montant maximum que j’avais indiqué.  

Pendant des mois, jamais je n’ai appelé le vendeur de la maison susceptible de me convenir. Le poids de l’habitude sans doute, la tentation de la paresse. Bouger ? Déménager ? Pfffouu… Et puis un jour, à la vue d’une annonce qui semblait cocher toutes les cases, j’ai fini par solliciter une visite. 

Le jour venu, je constatai avec déplaisir que d’autres personnes avaient été conviées par l’agent immobilier, et ce seul attroupement gâcha tout le charme que contenait sans conteste la maison que je visitais. De quel droit ces gens venaient-ils chez moi ? Ils souillaient ce lieu qui du coup ne m’intéressait plus. Et qui finalement n’était pas si bien que cela.

Deux semaines plus tard, je me laissai tenter par une deuxième annonce. Cette fois, j’étais seul visiteur. Il faut dire que le vendeur était un particulier, pas un escroc assermenté. C’était en fait un couple d’une cinquantaine d’années, qui avait décidé de déménager pour se rapprocher de sa fille et de sa petite-fille. « On est grands-parents maintenant, elles ont besoin de nous ». Il me semblait que c’était rarement une bonne solution de suivre ses enfants, mais je ne connaissais pas leur situation et les félicitai plutôt que les critiquai pour le mouvement à venir.

Je n’en profitai pas cependant, car l’organisation des pièces était mal fichue. Je trouvai de plus le salon trop sombre et trop petit. Je déclinai, malgré une exposition et une situation intéressantes.

Je visitai encore deux maisons pas mal, pas idéales cependant, et ne donnai pas suite. 

Le temps passait, je ne focalisai pas, je n’étais pas obnubilé, mais je continuai à regarder ce qui venait du Bon Coin et ce qui apparaissait devant mes yeux au hasard de mes pérégrinations. 

C’est en revenant de Vichy où j’avais animé un atelier d’écriture de deux jours que la foudre me frappa. Il faisait beau, je n’étais pas pressé, j’avais donc décidé de rentrer par les petites routes et d’éviter l’autoroute. À la sortie de Bellerive-sur-Allier, sur la commune de Serbannes, j’avisai un panneau en bois au bord de la route, ainsi libellé : « belle maison à vendre, 1ère à gauche après le ruisseau ». Pas de numéro de téléphone ou de nom d’agence.

– Ça alors, pensai-je tout haut en bifurquant sur une mini-route nommée « Chemin des charmes ». 

Un autre chemin partait à gauche 50 mètres plus loin ; n’ayant pas vu de ruisseau, je continuai. J’arrivai assez vite à un joli pont de pierre, surmontant un cours d’eau qui ne l’était pas moins : le courant était vif, l’eau scintillait sur des rochers joliment disposés et les mini-cascades ponctuaient un parcours splendide qui serpentait entre les arbres. Arrivais-je au paradis ? 

L’emplacement était parfait, en bordure d’un village à 10 minutes de Vichy, cette ville qui me paraissait la mieux possible pour terminer sa vie, en raison de ses eaux, de ses parcs, de ses planches le long du lac d’Allier, de ses établissements de soins, adaptés à un vieil intellectuel solitaire du Massif Central.

Le chemin qui croisait ensuite, et que je pris donc à gauche, s’appelait, je n’en crus pas mes yeux, « Chemin du bout du monde ». Je le sus alors : c’était là, c’était pour moi.

La suite se déroula comme dans un rêve : un couple de vieux charmants, me faisant visiter une maison splendide, s’excusant de quelques petites usures de jointures ou de revêtement ici ou là, alors que tout était impeccable, pierres et poutres apparentes comprises, avec des fenêtres sur 3 côtés, une entrée de 15 mètres carrés, une cuisine de 25 à gauche, un séjour de 50 à droite, une salle d’eau et un WC au rez-de-chaussée, 3 grandes chambres plus un palier immense qui pouvait faire bureau, une grande salle de bain et un autre WC au premier. Et encore un grand garage, une petite dépendance, un jardin avec des pins. Une seule maison visible, à plus de 50 mètres, et pourtant l’endroit était dégagé, pas du tout peureux. Tout était si parfait que les larmes me vinrent aux yeux.

– Ça va, Monsieur ? s’enquit la dame.

– Ça va trop bien, pardon. C’est si beau… J’ai trouvé ce que je cherchais.

– Ce serait pour vous ?

– Oui. Mais, excusez-moi de vous demander cela, vous n’avez pas passé d’annonce ? Ou contacté une agence immobilière ? 

– Pas encore, non, répondit le monsieur. On a eu l’idée du panneau, pour les gens qui passent sur la route en allant ou en revenant de Vichy. Vous êtes du coin ?

– J’habite près de Clermont. Mais je cherche quelque chose de plus calme. Et j’aime beaucoup Vichy.

– Alors vous serez bien ici.

Je regrettai de ne pas avoir de chéquier, sans quoi j’aurais signé tout de suite. Le prix était 25 000 € plus élevé que ma limite, c’était justifié ; je m’arrangerais.

– Pour le chauffage, on a tout changé il y a deux ans, vous verrez c’est économique et ça chauffe très bien.

Un miracle. Cette maison, ces gens, c’était un miracle. Qui ne se démentit pas jusqu’à mon installation dans ce paradis, cinq mois plus tard.

Je vécus deux ans dans cette maison du « Chemin du bout du monde », avec une sérénité maximale eu égard aux soubresauts du monde et à ma mauvaise santé, ayant autant de plaisir à être seul pour écrire et lire avec le peu de vue qui me restaient qu’à recevoir les quelques proches qui me restaient aussi. À 70 ans, j’avais cessé de donner des cours et d’animer des formations. Je me contentais de corrections, de réécritures et de quelques accompagnements individuels. Je me sentais enfin préservé des fâcheux, même s’il fallait parfois que je retourne à l’in-civilisation pour me soigner et me sustenter. Je pouvais d’ailleurs aller à pied à la boulangerie, à la pharmacie et au supermarché, ce qui était un autre des nombreux atouts de cette demeure de rêve.

Je pensais donc avoir trouvé l’endroit adapté à ma fin de vie, quand l’impensable, ou l’inévitable, arriva. Une camionnette s’arrêta un matin une cinquantaine de mètres avant la maison. Deux types en sortirent avec quelques outils et un panneau, qu’ils plantèrent solidement en bordure du pré, côté route. Je sentis mon rythme cardiaque s’accélérer. J’attendis qu’ils fussent repartis pour aller voir. Et je lus ceci :

– Autorisation d’urbanisme et permis de construire. Bénéficiaire : Mairie de Serbannes. N° de permis/DT : 113/13/26. Date : 5 avril 2026. Nature des travaux : Construction d’une salle polyvalente et maison des associations. Auteur du projet architectural : Cabinet Poncins, Clermont-Ferrand. Surface du terrain : 2800 mètres carrés. Surface du plancher : 1400 mètres carrés. Hauteur construction : 12 mètres. Dossier en mairie de Serbannes. Date d’affichage en mairie : 12 avril 2026 jusqu’à la fin des travaux. 

Je restai là, statufié vivant, comme si le panneau et moi nous livrions un combat de regards. Une salle polyvalente et une maison des associations… Là… Juste à côté de ma maison ! Était-ce simplement possible ? La fête, la parlotte, le bruit, tous les soirs ou presque, les moteurs des voitures, l’incessant va-et-vient… Ces calamités allaient m’être imposées, par la puissance publique, à quelques mètres de chez moi, à portée de nez, de vue et d’oreilles. Oh mon Dieu… Je baissai les yeux le premier, j’avais perdu, le panneau avait gagné.

Quand je m’étais installé, le pré entre le ruisseau et ma maison appartenait à un couple qui en avait hérité, mais qui le louait à un agriculteur. Le couple avait-il vendu à la commune ? Je me rendis en mairie le lendemain pour me renseigner, et appris par la gentille secrétaire que la commune avait en effet préempté en vue de construire cet équipement, nécessaire pour remplacer le vieux foyer rural qui n’était plus adapté.

– Vous n’aurez pas du monde en permanence, me dit la secrétaire pour essayer de compenser la désolation qu’elle lisait sur mon visage. Et votre jardin est assez grand pour vous séparer de la salle et du parking.

Hélas, les vingt mètres entre la maison et la limite du pré qui allait devenir le parking d’une salle où des sapiens en bout de course viendraient se déhancher, déblatérer, dégobiller, ne constitueraient pas une protection suffisante. Les voisins qui m’avaient poursuivi toute ma vie ne me lâcheraient donc pas. Ils revenaient, toujours, plus odieux, plus nombreux, plus bruyants. C’était d’ailleurs logique, imparable : la terre comptait 2,7 milliards d’habitants à ma naissance en 1955, il y en aurait 8,1 à ma mort en 2026. Une folie, une apocalypse. 

Car oui, j’étais décidé. J’allais mourir. J’avais difficilement trouvé un coin convenable pour supporter la vie, ce coin allait devenir un enfer, ça ne valait plus le coup de continuer. Et je n’avais plus l’énergie pour chercher autre chose, pour fuir encore. Je venais de toute façon d’avoir la preuve qu’il était impossible d’échapper à l’homo-loisirus, cette mutation, cette dégénérescence. Les cellules malades proliféraient et me tuaient.

J’avais 71 ans. J’allais partir 9 ans avant le terme que je m’étais fixé, mais j’avais déjà beaucoup de chance d’être arrivé jusque-là sans avoir connu la faim, la violence et la guerre. À quoi bon s’arc-bouter si c’était pour maudire et végéter ? J’étais mal foutu et surtout mal entouré. Et comme je n’étais plus guère utile à mes rares proches, je pouvais tirer ma révérence sans culpabiliser. Il était temps de mettre un terme à cette hasardeuse aventure qu’avait été ma vie, pour éviter de tomber un peu plus dans le sordide, le grotesque. 

Je n’attendis même pas le début des travaux de la salle polyvalente. Je rédigeai une lettre pour mon frère et ma sœur que je laissai en évidence sur le bureau. Ils comprendraient, d’autant qu’ils connaissaient ma philosophie de l’existence et que je leur avais souvent fait part de mes intentions. 

Je passai une dernière soirée à ranger le bureau de mon ordinateur et à nettoyer la maison, qui n’était pas sale. Le lendemain matin, je m’habillai en tenue de marche. Je pris les chaussures et le bâton dans le coffre de la voiture. Je mis une gourde de 50 centilitres d’eau, quelques gâteaux secs et un vêtement de pluie dans un sac à dos. Et je ne pris aucun de mes cachets journaliers indispensables pour compenser mes ablations d’organes cancéreux. J’allais marcher jusqu’au sommeil dans ce Massif Central autour duquel s’était déroulé l’essentiel de ma vie. Je me coucherais sous un bel arbre quand je n’aurais plus de forces. Et je me laisserais mourir, tranquille, apaisé, enfin débarrassé des voisins.

 



29 mars 2024

Dévoilées

3 – À Kaboul, l'école de Samia

 (environ 15 minutes de lecture)

Longtemps, elle n’avait même pas eu de nom et de prénom. Oui, selon les traditions tribales des montagnes afghanes, elle était « la fille d’Abdul », « la sœur de Farid, Kamal et Yusuf », et elle serait un jour « la mère de Baran ou d’Anisa ». Même sur sa carte d’identité, pas de prénom et de nom. Et sur son certificat de naissance, le nom du père seulement. Dans la mort, elle serait dans l’inexistence encore : dans bien des villages en effet, il n’y avait pas de mentions féminines sur les pierres tombales. Selon la logique des tribus, le corps d’une femme appartient à un homme. Ce corps ne saurait être montré à quelqu’un de l’extérieur, il ne doit même pas être nommé. Il n’a pas d’autonomie propre, il est un outil, propriété de l’homme.

Mais en 2017, quelques courageuses avaient lancé le hashtag #WhereIsMyName, suscitant un engouement dans le pays pour ce combat plus que légitime visant à sortir les zones reculées du Moyen Âge et les femmes vivant dans ces zones du barbarisme. « Oui, nous sommes des personnes, nous avons une identité propre », affirmaient-elles. Les choses évoluèrent, un peu, pour certaines, et alors la fille d’Abdul devint Samia. Du moins parce que ses parents acceptèrent, et que la période était propice. Bien entendu, les instigatrices du mouvement, comme Laleh Osmany, furent menacées dans leur intégrité physique, par les islamistes et les chefs traditionnels, fustigeant cette remise en question des coutumes et de la religion. Et dans les cases familiales, à l’abri des murs de terre sans fenêtres, les coups plurent sur celles qui osaient bousculer l’ordre établi.

Malgré les énormes inégalités persistantes dans les vallées du nord-est, les années 2017 – 2020 furent, dans les souvenirs de Samia, les plus belles années d’espoir et de liberté. Elle ne pouvait pas le dire à beaucoup de monde, mais la présence des Américains entre fin 2001 et août 2021 avait entraîné d’énormes progrès pour les droits des femmes et pour la vie sociale en général. Alors que lors de leur premier règne, de 1996 à 2001, les Talibans avaient interdit l’éducation des filles et le travail rémunéré des femmes, le taux de scolarisation des filles monta au début du XXIe siècle à 50 % en primaire, à 20 % dans le secondaire et à l’université. Les femmes purent occuper des emplois salariés et même prendre leur place dans la vie publique, puisqu’elles représentèrent jusqu’à 25 % des parlementaires du pays ! Des chiffres impensables quelques années plus tôt. On constata même que l’espérance de vie des femmes passa en 15 ans de 57 à 66 ans, tout simplement parce qu’elles furent plus soignées et moins… frappées.

Pendant ces années de présence des Américains et des troupes de l’OTAN, une atmosphère de légèreté imprégnait toutes les relations humaines, dans la rue, dans les espaces publics, au travail. Hommes et femmes se mélangeaient comme jamais, et tous les vendredis soir c’était la fête dans les grandes villes, à Hérat, Kandahar, Kaboul, Jalalabad, Mazâr-e-Sharîf… On écoutait de la musique, on dansait, on s’amusait. On voyait même des touristes venir visiter le pays. Avec eux, comme avec tous les militaires et fonctionnaires internationaux, le commerce fonctionnait à plein, le niveau de vie augmentait, on pouvait vivre bien.

Samia, née en 1999, avait pu bénéficier de cette lumière dans l’obscurantisme. À Gardez, la petite ville à 150 km au sud de Kaboul où elle avait grandi, dans une famille d’éleveurs de chèvres, pour le lait et la laine, après l’école primaire, elle avait pu aller au lycée, comme ses trois frères. Et, avec l’aide d’une tante qui l’hébergea, elle put ensuite suivre des études d’infirmière à Kaboul. C’est véritablement là qu’elle découvrit la vie moderne et qu’elle prit goût à la liberté. Les factions islamistes ensanglantaient encore le pays que les fonctionnaires corrompus gangrénaient, le pays dépendait totalement de l’aide internationale, mais les progrès économiques et sociaux étaient visibles et les choses allaient dans le bon sens. Les années d’études de Samia furent heureuses, et le premier poste qu’elle occupa ensuite, dans le service cardiologie de l’Institut Médical pour la Mère et l’Enfant, hôpital construit en 2014 par la Chaîne de l’Espoir et dirigé par le Réseau de Développement Aga Khan, lui donnèrent l’impression d’un plein épanouissement, tant personnel que professionnel. 

Hélas, hélas, trois fois hélas. En raison des attentats innombrables commis à la fois par les Talibans et par l’État Islamique qui se livraient une guerre sans merci, en raison aussi de l’incurie des gouvernements successifs, les Occidentaux se lassèrent et un retrait fut programmé. En août 2021, ce sont pas moins de 120 000 personnes qui quittèrent l’Afghanistan (dont de nombreux Afghans qui avaient travaillé avec les Américains et les organisations internationales), dans des conditions difficiles, un attentat faisant un carnage à l’aéroport de Kaboul au moment de l’évacuation.

En vertu d’une part de leurs victoires sur le terrain, d’autre part d’accords patiemment négociés à Doha, au Qatar, les Talibans reprirent le pouvoir dont ils avaient été chassés vingt ans plus tôt. On les espéra un temps moins rigoureux, un peu plus en phase avec le millénaire et le monde. Ils donnèrent quelques gages, en paroles, que les faits démentirent rapidement. 

Le rabaissement des femmes apparut vite comme un des axes majeurs de ce deuxième règne taliban. D’ailleurs, ce qui était le « Ministère des affaires de la femme » fut remplacé par le « Ministère de la Promotion de la Vertu et de la Prévention du Vice ». Aujourd’hui, non seulement il n’est plus question de systématiser l’utilisation des prénoms et des noms féminins dans les zones tribales, mais en plus il est interdit aux femmes de sortir sans se couvrir la tête et, pire encore, sans être accompagnées par un « mahram », autrement dit un guide masculin. C’en est fini de la liberté ; c’est comme si la moitié de la population du pays avait été incarcérée. Pour faire bonne mesure, on interdit aussi aux femmes les jardins publics, même accompagnées.    

Dans ce totalitarisme fou, la pire des règles selon Samia est la limitation à l’école primaire pour les filles, à qui l’enseignement secondaire et l’université sont désormais interdits. Celles et ceux qui osent critiquer ces décisions insensées, ne serait-ce que sur les réseaux sociaux, sont arrêtés et inculpés, au motif de « corruption morale ». Les journalistes qui relaient ces critiques sont arrêtés et torturés. La police intervient où elle veut quand elle veut pour interdire une réunion, une discussion, un petit rassemblement. La charia est appliquée, non seulement par les juges, mais aussi en dehors de toute décision de justice. Nombreuses sont les flagellations et exécutions en public pour une relation adultère, un vol, la suspicion d’une opposition.

Un tel régime de terreur nuit à toute la société. Un chiffre terrifiant parmi d’autres : en 2020, 45 % de la population vivait dans la pauvreté, en 2023 c’est 85 %. Et le nombre de personnes qui fuient oppression et misère ne cesse d’augmenter : 6 millions d’Afghans (sur 40) sont aujourd’hui réfugiés à l’étranger. 

Comment ne pas désespérer dans un tel contexte, surtout quand on est une fille de 20 ans ? Dans son hôpital pourtant ultra-moderne et financé par la solidarité internationale, Samia n’eut plus le droit de participer aux réunions de coordination avec les médecins hommes. 

– Mais c’est ridicule ! s’insurgea-t-elle auprès du nouveau directeur. Comment allons-nous échanger les informations sur les patients, établir le diagnostic et les prescriptions ?

– Des procédures écrites sont prévues. Vous n’aurez qu’à les appliquer. Je vous rappelle aussi que vos cheveux et votre cou doivent impérativement être couverts.

De quel droit les barbus s’approprient-ils cet établissement ? s’indignait Samia. Ils vont tout casser ! Parce que les islamistes ne voulaient plus d’elles, et que les opinions publiques occidentales se lassaient de ces opérations lointaines, coûteuses aux résultats incertains, les troupes de l’OTAN avaient plié bagages, en essayant d’obtenir quelques garanties de bonne conduite de la part des nouveaux gouvernants, parfaitement incompétents, qui s’empressèrent de manquer à leur parole quand ils furent seuls au pouvoir.

– Vous n’avez même pas le droit d’être là, avait ajouté un jour le directeur pro-taliban, indiquant que les femmes ne devaient pas travailler, du moins pas dans le cadre d’un emploi rémunéré.

Cependant, les usurpateurs barbus se rendaient compte que si on licenciait toutes les femmes salariées d’une entreprise ou d’une administration, plus rien ne fonctionnerait. On tolérait donc l’existant, on se réfugiait dans le non-dit pour masquer, autant que faire se pouvait, la révoltante absurdité de ce féminicide permanent. 

Mais Samia n’était pas du genre à s’avouer vaincue. On ne pouvait pas renoncer à vingt années de progrès, les femmes ne pouvaient plus être rien, elles avaient désormais un prénom, un nom, des cheveux, des savoirs, des droits, des devoirs, des envies, des pouvoirs… Il fallait se battre pour conserver cela. Et c’était possible. Car les femmes comme elle qui avaient une éducation, des connaissances, une expérience, pouvaient à leur tour transmettre leurs acquis.

– Je vais créer une école clandestine, niveau collège lycée. Je contacterai Mme Malinesh, mon ancienne professeure principale de lycée, que j’adorais ; elle me trouvera des collègues ici qui accepteront de reprendre du service pour les filles, même de manière officieuse pour l’instant. Et j’apprendrai aux plus grandes ce que je sais de la médecine. 

D’abord, il fallait lister les personnes sur qui elle pourrait compter pour trouver un lieu, des livres, du papier, des crayons, puis des profs et des élèves. Sur ce dernier point, elle ne se faisait pas de soucis ; elle savait qu’elle aurait plus de demandes que de places. Du moins à Kaboul et dans les grandes villes, où les filles restaient très volontaires. Certains parents laisseraient leurs filles venir, s’ils étaient sûrs de ne pas se faire repérer.

Elle pensa à deux collègues infirmières, au couple sur le même palier qu’elle dans son immeuble, à un cousin qui vivait dans la capitale et qu’elle voyait de temps en temps.  Et donc à son ancienne professeure à Gardez, qui soutiendrait son projet, elle en était sûre. C’était des personnes de confiance, qui partageaient son refus de l’obscurantisme. Ça suffirait pour commencer. De toute façon, il ne fallait pas mettre trop de monde dans la confidence.  

Samia s’appuierait aussi sur les cours diffusés par Radio Begum, média créé par la journaliste en exil Hamida Aman, radio qui propose justement des cours pour les filles privées d’enseignement après 12 ans, que les Talibans n’avaient pas encore interdite, car par définition la radio ne montre pas d’images. La rédaction avait cependant reçu plusieurs fois la visite des agents de la répression du vice, qui leur avaient demandé de ne pas rire à l’antenne et de ne pas retransmettre en direct la voix d’auditeurs masculins. Les journalistes avaient cédé sur ces points pour sauver l’essentiel à leurs yeux : la diffusion de cours de langues, d’histoire, de mathématiques, de géographie… De fait, même dans les campagnes, on pouvait capter ces cours, du moins si le patriarche le tolérait ou si l’on pouvait déjouer sa surveillance. 

C’est sa collègue Chadi qui trouva un lieu possible :

– Ma tante a une petite maison au sud de la ville, entre Jangalak et Wassel Abad. Dans son jardin, il y a une construction, qui devait être une bergerie. Son mari l’avait plus ou moins aménagée pour la transformer en une pièce de jeu pour les enfants. Ça pourrait convenir. 

– Et ta tante… accepterait ce que nous voulons faire ? Et elle saurait rester discrète ?

– Elle a longtemps travaillé pour une organisation non gouvernementale européenne, Save the children ; je suis sûre qu’elle partage nos convictions, et même au-delà.

Samia et Chadi allèrent visiter les lieux un soir. Noor, la tante, les reçut fort bien et leur montra les lieux. En effet, c’était une militante dans l’âme.

– Non seulement on va le faire, mais je vous aiderai à trouver des ressources et des financements. 

Samia était en train de découvrir quelque chose de formidable : un contact même incertain pouvait en amener un autre, déterminant, qui à son tour entrainait quelque chose, faisait grandir le projet. Était-ce cela l’intelligence collective ? La solidarité ? 

Demeurait un problème : comment rester discret ? La maison se situait le long d’une avenue poussiéreuse entre le centre de Kaboul et les quartiers sud. L'ancienne bergerie qui ferait office de salle de classe se trouvait au fond du jardin, mais il fallait y venir, y entrer. Les voisins verraient forcément passer des filles. 

– Je sais ! dit Noor. On va demander aux filles de venir avec un Coran dans la main et dûment voilées. Car les écoles coraniques, les madrasas, ne sont pas interdites, elles. Je dirai dans le voisinage que je crée une petite communauté islamique !…

Et Noor riait : 

– S’ils savaient…

Mme Malinesh, l’ancienne prof de Samia à Gardez, lui trouva deux collègues dans la capitale, trop heureuses de reprendre du service, même gratuitement. 

– Elles partagent notre volonté. Elles feront le maximum. Elles ont aussi du matériel – cahiers d’exercices, livres – et elles sauront où en trouver. Elles disent aussi que d’autres initiatives sont en train de voir le jour un peu partout dans le pays.

Un soir que, avec Noor et Chadi, elle récapitulait et finalisait la première promotion de 10 élèves âgées de 13 à 17 ans – qui, par le simple et prudent bouche à oreille, affluèrent –, Samia lança cette idée :

– En échange de la gratuité, on demandera à chacune de répercuter à son tour ce qu’elle aura appris ici. Non seulement cela démultipliera notre effort d’éducation, mais en plus c’est excellent d’un point de vue pédagogique.

Toutes les futures élèves acceptèrent le deal. Il faut dire qu’elles avaient été traumatisées par l’arrêt soudain de leurs études :

– C’était le pire jour de ma vie, expliqua Shabnam, quand, en octobre 2021, on lui refusa l’accès au lycée.

– Mon uniforme est toujours accroché au mur de ma chambre, raconta Lina en pleurant. Comme un beau tableau. Je ne veux pas le ranger. Il doit resservir un jour.

– Ils détruisent tout, dit Aisha. Pourquoi sont-ils si méchants avec nous ? Qu’est-ce qu’on leur a fait ? 

– Je veux apprendre, renchérit Karima. Mon corps est prisonnier, mais il me reste mon cerveau. Il doit rester libre et fonctionner. 

– À la maison, je déprime, confia Sana, des sanglots dans la voix. Comme on ne peut plus se rendre dans les parcs, dans les cafés, dans les librairies, parfois je vais faire une promenade avec une amie. Mais les talibans n’aiment pas voir les femmes dehors. Alors il faut que j’étudie, que j’apprenne, que j’aie l’impression de progresser. C’est la seule solution pour échapper un peu à l’enfer.  

Et c’est ainsi qu’ouvrit la première école de la liberté au sud de Kaboul, en mars 2022. Pour éviter d’attirer trop l’attention, les cours avaient lieu un jour sur deux seulement, une fois le matin, une fois l’après-midi. Les absences étaient autorisées, quand il y avait une bonne raison médicale ou familiale, mais elles étaient rares, car la motivation des filles était forte ; elles seraient venues plutôt deux fois qu’une. Et c’est ainsi qu’elles prirent l’habitude d’aller et venir sur la route Sarak, un Coran à la main, et sans cartable d’école sur le dos, cela aussi faisait partie des consignes de discrétion. Ces filles étaient un peu inquiètes, de ce qui pourraient leur arriver ou de ce qui pourrait arriver à leurs parents si on les surprenait dans leur école secrète, mais elles étaient fières et heureuses. Elles prouvaient que leur dignité méritait que l’on se battît pour elle, et qu’elles étaient elles-mêmes prêtes à prendre leur part à ce combat. Les enseignantes elles aussi furent heureuses de donner des cours à nouveau ; elles avaient autant soif de transmettre que leurs élèves avaient soif d’apprendre. 

Cette initiative ne tarda pas à faire tâche d’huile. Un réseau informel s’organisa bien vite, et Samia fut contactée par des femmes qui voulaient ouvrir un établissement dans les provinces de Ghor et de Daikundi à l’ouest, et même par des hommes qui eux voulaient agir à Helmand et Kandahar au sud. Trois institutrices originaires des montagnes allaient également démarrer des cours dans une grotte !

– Tu te rends compte ! s’exclamait Chadi. Ce que tu es arrivée à créer !

– Ce que nous sommes arrivées à créer, précisait Samia.  

Quelques informations plus ou moins secrètes sur les réseaux internet encore accessibles évoquaient aussi la Herat online school, lancée par une professeure réfugiée en Grande-Bretagne. C’était là encore des sources de savoir et donc d’espoir. Allons, tout n’était pas perdu en Afghanistan.

Pourtant, les risques encourus ne tardèrent pas à se concrétiser. Un soir que Samia remontait la route Sarak pour aller rejoindre l’arrêt de bus puis un autre quartier de Kaboul où elle habitait, un homme en uniforme et armé se matérialisa soudain devant elle :

– Sœur, je sais ce que tu fais. 

Samia se figea. Elle vit qu’il était jeune, pas plus de 25 ans.

– N’aie pas peur, dit-il. C’est plutôt moi qui devrais avoir peur. Car je suis d’accord avec toi. Et je vais t’aider. 

Il se moquait d’elle, sûrement. C’était un test, certainement. Samia osa regarder son visage plus attentivement. Il semblait franc pourtant, un peu fébrile peut-être. 

– Tu sais, reprit le soldat, parmi les agents de l’État, il y a des différences. Certains n’ont rien contre les filles. Si des policiers ou militaires dangereux viennent pas ici, sur le check-point ou en patrouille, je te préviendrai. Je te dirai aussi pour l’hôpital.

Samia fut estomaquée.

– Tu sais que je travaille à l’hôpital ?

– De la mère et de l’enfant, oui. Et je sais que tu as créé une école clandestine, pour les filles, d’où tu reviens chaque soir.

Mon Dieu, réalisa Samia effarée, ils savent déjà tout. Qu’allons-nous devenir ? Mais l’étrange Taliban poursuivit :

– Je peux te protéger. Je peux empêcher l’information de remonter. Et si jamais elle remonte, j’ai encore une protection haut placée qui peut éviter que ça devienne un trop gros problème.

Ils se trouvaient sur une voie passante, et des véhicules brinquebalants se croisaient bruyamment sur la route poussiéreuse. Kaboul était une ville de 4 millions d’habitants, et le trafic était encore dense à 19 heures. Le soldat incita Samia à se reculer dans une petite rue pour être plus au calme.

– Donne-moi ton numéro de téléphone. 

Samia hésitait. Elle dit franchement :

– J’ai peur que tu veuilles me piéger. Peux-tu me donner une preuve de ton honnêteté ?

– Je te donne mon nom et mon numéro de téléphone. Essaye de m’appeler, maintenant.

Il lui donna son numéro, qu’elle composa devant lui. Il prit la communication et dit devant elle :

– Je m’appelle Amir Bakmayar.

– D’accord Amir, répondit Samia en rangeant son téléphone. Je te crois. Et je te remercie de nous laisser poursuivre notre travail. Ce n’est pas contre l’État, au contraire. Nous aimons notre pays.

– Je te crois, moi aussi, dit Amir.

– Pourquoi fais-tu ce métier ? demanda Samia. 

Il sembla réfléchir.

– Tu sais, on ne choisit pas toujours. Mais comme toi je crois en l’avenir de l’Afghanistan, où l’on pourra vivre libres et en paix. Hommes et femmes. 

Ils se regardèrent. Et il y eut l’étincelle, cette connexion inexplicable qui parfois relie deux êtres alors frappés par la foudre. Il y avait eu les mots échangés, et l’adversité programmée – entre l’homme et la femme, la clandestine et le policier – s’était transformée en complicité. L’écoute avait entraîné le respect mutuel, et ils avaient constaté sans en avoir conscience une certaine compatibilité physique – d’âge, de taille, de visage, de peau. Était-ce Dieu ou l’absence de Dieu qui avait permis ce répit, ce miracle ?

Sans qu’elle se l’explique, Samia saisit son voile des deux mains au niveau des tempes et, lentement, le tira en arrière pour dévoiler ses cheveux. Elle ne lâchait pas Amir des yeux, qui soutint son regard, les lèvres légèrement tremblantes. Dévoilée, elle sourit, fière et confiante. Alors de sa main droite, le jeune homme tira le bout de son chèche enfoncé dans les replis du tissu sur son crâne et, dans un geste circulaire, dévoila lentement ses cheveux à son tour. Quand le turban fut tout entier enroulé autour de sa main, il reprit sa respiration et sourit lui aussi.

Ils se regardèrent, ébahis, émus, admiratifs. Ils avaient osé, ils s’étaient trouvés. Ils seraient partenaires, et ensemble ils y arriveraient. Ils venaient de décrocher le plus beau : l’amour réciproque. Ils auraient donc la force nécessaire pour les combats qui les attendaient. 

– À bientôt, Amir, dit Samia en remontant son hidjab.

– À bientôt, Samia, dit Amir, qui resta un instant à contempler la jeune femme rejoignant le flux avant de remettre son chèche.



22 mars 2024

Dévoilées

2 – À Téhéran, les mots de Mina

 

(environ 15 minutes de lecture)

Bien sûr, il y eut la mort de Mahsa Amini, le 16 septembre 2022, arrêtée trois jours plus tôt par la Police de la moralité pour « port de vêtements inappropriés ». Mahsa lui ressemblait tellement… Elle était d’origine kurde, comme elle, elle avait 20 ans (un peu plus pour Mahsa, un peu moins pour Mina), elle avait un frère, elle était joyeuse et généreuse, elle était venue à Téhéran pour étudier, comme elle. « Ça aurait pu être moi », pensait Mina. Ô ma grande sœur, que t’ont-ils fait ?

On n’a jamais su ce qu’ils lui avaient fait, pendant cette heure où elle fut emmenée au centre de détention, soi-disant pour recevoir un cours de morale. C’était d’autant plus absurde qu’elle portait le hidjab ! Mais trois petits salauds au service de la répression, peut-être en manque de résultats pour justifier leur salaire, ont aperçu les cheveux de Mahsa, qui avait rejeté son hidjab en arrière, simplement parce qu’elle avait chaud. Alors, pour prouver leur zèle, ils ont arrêté et emmené Mahsa et son frère, Ashkan. À celui-ci, ils ont dit d’attendre devant le centre.

Une quarantaine de minutes plus tard, Ashkan vit entrer puis sortir une ambulance. Quand il demanda des renseignements, on lui dit qu’un soldat avait été blessé. Mais l’inquiétude d’Ashkan augmenta. C’était en effet Mahsa qu’on avait emmenée, après qu’elle eut reçu des coups pour avoir osé répondre aux insultes des policiers. D’autres femmes interrogées au même moment que Mahsa confirmèrent en effet qu’elle avait été frappée à la tête et qu’elle avait fini par s’effondrer. Elle resta trois jours dans le coma avant de mourir.

Des images piratées sur le serveur de l’hôpital laissent voir des saignements aux oreilles, des hématomes sous les yeux. Des radios montrent « une fracture osseuse, une hémorragie et un œdème cérébral ». Mais les autorités affirment qu’elle a été victime d’un « problème cardiaque soudain ». Et le rapport médical officiel stipule qu’elle était atteinte d’une maladie du cerveau. La famille a contesté cette version et porté plainte contre les policiers, sans que rien n’aboutisse, évidemment. 

Mahsa n’était pas la première jeune femme, loin de là, victime de la frustration des hommes qui justifient leur barbarisme au nom de Dieu. La République Islamique d’Iran date de 1979, la Police de la moralité de 2005, le nouveau durcissement du régime de 2021. L’ayatollah Khomeiny, longtemps hébergé par la France, Mahmoud Ahmadinejad,  Président de la République de 2005 à 2013, Ebrahim Raïssi, président de la République depuis 2021, auquel il faut ajouter « le guide suprême » de la Révolution islamique depuis 1989, Ali Khamenei : voilà les noms des plus grands responsables. Ce sont eux qui encouragent les petites mains à martyriser les filles et les femmes qui osent ne pas disparaître complètement.

Dès le jour de l’enterrement de Mahsa, le 17 septembre à Saqqez, dans sa ville natale, des personnes se rassemblèrent spontanément, en signe d’hommage et de protestation, à Saqqez, mais aussi à Sanandadj, capitale du Kurdistan iranien. Le lendemain 18, à Sanandadj, des femmes enlevèrent leur hidjab et marchèrent tête nue dans l’espace public. Un cri sortit alors de la gorge de ces femmes au courage inouï : « Femme ! Vie ! Liberté ! » (« Jin ! Jiyan ! Azadî ! » en kurde, « Zan ! Zendegi ! Azadi ! » en persan). Ce slogan ne venait pas de nulle part, il était celui des femmes kurdes depuis la fin du XXe siècle, relayées par certains combattants hommes. Admirable peuple kurde, opprimé en Turquie, persécuté en Iran et en Irak, à la tête de la lutte contre l’État Islamique en Syrie, et donc à l’initiative des manifestations de l’automne 2022 dans l’Iran des mollahs mortifères. 

Mina apprit la mort absurde et révoltante de Mahsa sur Instagram. En quelques heures, on ne parlait plus que de ça. « Ils ont tué Mahsa ! » « Pour quelque cheveux visibles ! ». Et puis très vite : « Sœurs, il faut réagir ! », « N’acceptons pas ! ». Mina likait et répercutait. Et même elle interrogeait ses plus proches contacts. Whatsapp prit le relai d’Instagram. « T’as vu ? ». « C’est plus possible ! » « Ça aurait pu être n’importe laquelle d’entre nous ! ». « En plein jour, avec son frère ! ».  

Mais les mots prirent un nouveau sens quand elle lut un message forwardé : « Mobilisons-nous ». Puis un autre : « À notre tour d’oser être libres. Pour que Mahsa ne soit pas morte en vain ! ». Et celui-là plus encore « Sortons dans la rue dès ce soir. Et débarrassons-nous de nos voiles ! ». Elle s’arrêta sur ce dernier message, qu’elle lut plusieurs fois. Les mots Sortons, rue, débarrassons-nous, voiles se télescopaient dans sa tête. Il se passait quelque chose, mais quoi ? Il se passait que, à 19 ans, Mina réalisait que les mots avaient un sens et que si ce sens était respecté, et si l’agencement des mots était approuvé, ce qu’elle ne cessait de faire depuis le début de la soirée, ils impliquaient des actes.

Sortir dans la rue ce soir ? Se débarrasser de son voile ? Les mots l’incitaient à défier l’ordre établi, à montrer son désaccord, et donc, à risquer les coups, l’arrestation peut-être. Elle avait entendu parler de la prison d’Evin, dont le nom seul glaçait les sangs.  Celles et ceux qui en revenaient étaient marqués à jamais par ce qu’ils avaient vu ou subi. S’il lui arrivait quelque chose de grave, ses parents ne s’en remettraient pas. Et son frère ? Mina aussi avait un frère : elle ne pouvait lui imposer ce que vivait le frère de Mahsa, désormais privé de sa sœur. Mahsa n’avait pas fait exprès, tandis que elle, Mina, si elle sortait pour manifester contre les persécutions policières, elle prenait consciemment un risque, elle était responsable. 

Mina tourna en rond dans sa chambre, alternant les coups d’œil à Instagram et les échanges de messages sur WhatsApp. Elle aurait aimé parler à un adulte, là, mais la vieille dame qui lui louait une chambre de son vieil appartement ne semblait guère réceptive aux préoccupations de la jeunesse ; l’absence de liberté ne paraissait pas être un problème pour elle. « Tu viens ? », « On y va ? ». La pression s’accentuait. Tous les étudiants de Téhéran se galvanisaient les uns les autres. 

« Il faut y aller, tous ensemble on ne risque rien ». Mina tâcha d’analyser les mots, là encore. Et elle perçut assez vite que quelque chose n’était pas tout à fait vrai dans cette dernière phrase. Les deux propositions étaient juxtaposées, comme s’il s’agissait d’une suite logique. Si on ne risquait rien « tous ensemble », on pouvait « y aller » en effet. Mais ce n’était pas le cas : même tous ensemble, on risquait quelque chose. 43 ans d’ayatollisme l’avait assez montré. Tous les Iraniens savaient de quoi étaient capables les pasdarans, cette milice ultra-brutale des Gardiens de la révolution. Et comme si ça ne suffisait pas, on avait donc ajouté la Police de la moralité, 70 000 fonctionnaires, au moins, prêts à tout pour exécuter les ordres inhumains de leurs supérieurs. Comment lutter contre ces forces maléfiques, dont tous les adultes étaient plus ou moins complices par leur silence et leur acceptation ?

Oui, mais voilà, malgré la volonté de préserver sa famille, malgré sa peur légitime des sévices qu’elle pourrait subir à son tour, malgré le peu de chance de pouvoir obtenir un changement de politique si ce n’est de gouvernement, Mina passa aux toilettes, se recoiffa, se maquilla légèrement et enfila ses chaussures. Parce qu’elle avait rendez-vous avec l’histoire. Parce qu’elle sentait que quelque chose d’impérieux l’appelait, et que ce quelque chose était la conscience de sa responsabilité. Elle était 1 sur 88 millions, elle n’avait pas la moindre autorité sur qui que ce soit, mais elle avait son rôle à jouer. Elle se rappela quelques cours, quelques films, quelques livres : Martin Luther King, Nelson Mandela, Superwoman, Harry Potter… Et puis quelques personnes de sa famille : sa grand-mère, qui avait osé traverser le pays toute seule et sans argent pour aller chercher son fils malade, sa tante qui, maltraitée par son mari, avait fini par s’enfuir pour retrouver sa dignité. C’était son heure à elle : elle était une jeune fille de 20 ans dans l’Iran de 2022 ; si elle ne prenait pas part à la lutte contre la tyrannie des fous de Dieu, sa lâcheté la poursuivrait toute sa vie durant. Elle devait combattre en mémoire de Mahsa pour la liberté de toutes les Iraniennes. 

Juste avant de quitter son appartement, alors qu’elle tendait son bras vers l’étagère de l’entrée, elle stoppa son geste : hidjab ou pas ? Rien que ce questionnement était vertigineux. Pourquoi tout d’un coup envisageait-elle de sortir sans hidjab, alors que c’était impossible ? Était-ce cela qui se jouait ce soir ? Elle repensa aux messages, aux mots. Oui, c’était ça qui se jouait. Mais pour se découvrir, il fallait d’abord se couvrir. Pour montrer le geste, la différence. Et le faire avec d’autres, pour que ça soit fort et que ça ait du sens. Elle enfila son hidjab et claqua la porte de l’appartement. Sa vieille propriétaire ne s’était pas montrée, mais nul doute que, vu l’heure tardive, elle désapprouvait cette sortie.  

Quand elle se retrouva dans la rue, Mina fut étonnée du nombre de personnes qui  marchaient et qui semblaient aller quelque part. Il était déjà 20 heures pourtant, ce 21 septembre 2022, et d’habitude son quartier était plutôt calme. Les commerces étaient fermés et il n’y avait pas de bars et de restaurants dans ces pâtés de maisons. Pourtant, des jeunes se pressaient, autant de filles que de garçons, elle le remarqua tout de suite. Les lumières des écrans de téléphone brillaient dans la nuit. On voyait aussi passer des phares de vélos ou de mobylettes. Il y avait peu de voitures en revanche. Mina devait retrouver ses amies Sheyda et Javaneh près du Haddadi café, sur l’avenue Choobtarash.

Avant même qu’elle arrive au lieu de rendez-vous, elle commença à entendre la rumeur. C’était plus qu’une rumeur en fait. On distinguait à la fois quelque chose qui ressemblait aux voix mélangées de personnes regroupées, et par-dessus des bruits plus secs de pétards, de ferraille, des sifflets. Trois garçons la dépassèrent en courant. Ils l’apostrophèrent :

– Sœur, on est avec toi ! Tu es notre égale ! Les filles et les garçons doivent bénéficier des mêmes droits !

Ces mots claquèrent dans la cœur de Mina. C’était si simple, si fort, si évident. Et si révolutionnaire pourtant ! 

– Merci, dit Mina, qui du coup se mit à courir avec ces garçons qu’elle ne connaissait pas, mais qui comme elle semblaient mus par un appel supérieur.

Elle les laissa et les remercia quand ils arrivèrent au carrefour où Mina devait retrouver ses amies. La foule était déjà dense. Mais Sheyda et Javaneh étaient là, les trois filles s’exclamèrent et se congratulèrent. Elles regardèrent autour d’elles, tentant de prendre la mesure de ce qui se passait. 

Elles remarquèrent plusieurs petits groupes, mouvants. Elles s’avancèrent vers l’un d’eux. La cinquantaine de regards étaient dirigés vers un point central au sol. Il s’agissait d’un feu. Et dans ce feu, ô gestes hallucinants, des filles faisaient brûler voile et hidjab. L’une d’elles tint le sien en flamme au bout d’un bâton jusqu’à ce qu’il fût réduit en cendres. Alors des applaudissements se déclenchèrent. Et la plupart des filles commencèrent à enlever leur voile. 

Croyant à peine ce qu’elle voyait, Mina saisit son hidjab de la main droite au niveau de la poitrine et le fit passer par-dessus sa tête, comme si elle enlevait une cagoule. Sheydah et Javaneh firent de même. Alors les trois filles se regardèrent, d’abord ébahies, avant d’éclater de rire, des rires un peu nerveux d’abord, puis de vrais rires et enfin de vraies larmes quand elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. Elles furent même étreintes par des jeunes femmes qu’elles ne connaissaient pas, qui comme elles avaient ainsi marqué leur volonté d’émancipation, quand bien même les mollahs ne le voulaient pas.

Un peu remises de leur émotion, Mina et ses amies continuèrent à avancer, le hidjab dans la main, qu’elles faisaient tournoyer sous les lumières de la nuit persane. Les jeunes femmes qui se croisaient ou se doublaient se présentaient les unes les autres, comme si c’était la première fois qu’elles possédaient une identité. Les plus éberlués étaient les garçons, qui découvraient des cheveux qu’ils ne connaissaient pas et des visages féminins transformés par cette mise à nu de la tête. Ce soir-là, ils auraient épousé  sur-le-champ la première de ces madones devenues passionarias qui le leur auraient proposé. Elles étaient si belles… Ils étaient respectueux cependant, à la fois du courage de leurs consœurs et de cette beauté nouvelle dont on ne devait pas abuser si l’on voulait qu’elle se prolonge.

Le gros de ce qui devenait une foule remonta la rue Teymoori. De nombreux portraits de Mahsa Amini avaient été reproduits et collés sur des pancartes de bois ou de cartons brandies par des manifestant.e.s, hommes et femmes confondues, qui criaient des slogans hostiles au régime. La radicalité des messages surprit Mina : « Honte à la Police de la moralité ! » « Où sont les meurtriers de Mahsa ? » « Liberté pour les femmes iraniennes ! ». Et souvent, repris par presque tous les groupes, le fameux « Femme ! Vie ! Liberté ! », qu’on entendait en kurde – « Jin ! Jiyan ! Azadî ! » –, en persan – « Zan ! Zendegi ! Azadi ! » – et en anglais – « Woman ! Life ! Freedom ! ». Ça aussi, c’était extraordinaire : un slogan contre le régime, lancé en américain, la langue du Grand Satan !

Les groupes s’aggloméraient et se séparaient, occupant désormais davantage les chaussées que les trottoirs, formant des guirlandes qui se déployaient et se repliaient le long des grandes artères de la capitale. Quelques voitures au milieu klaxonnaient comme lors des soirs de matchs. Au bout du boulevard Saleh, square Sama, Mina aperçut des garçons qui avaient posé deux échelles pour atteindre une pancarte géante soutenant une photo en gros plan du guide suprême, Ali Khameini. Armés de torches, les garçons parvinrent à enflammer le portrait du tyran aux cris de « Mort au dictateur ». Des milliers de téléphone filmaient cette scène surréaliste. 

Wi-fi et bluetooth avaient été coupés par les services de sécurité, qui voulaient priver les internautes de Facebook, Instagram, Tiktok, Whatsapp, Twitter…, outils du diable qui contrevenaient au dogme des fous de Dieu. Mais ici le diable c’était la lumière, et Dieu l’obscurité. Les images passeraient de toute façon. Certains journalistes étrangers bien introduits indiquaient à leurs sources comment contourner les réseaux. Et certains Iraniens, forts de leur longue expérience de la lutte contre l’oppression, savaient naviguer dans les intermittences de l’internet, en créant des réseaux virtuels VPC, voire en utilisant de classiques lignes téléphoniques. Déjà, les images de femmes se coupant les cheveux, « en hommage à Mahsa », circulaient de toutes parts et ce n’était pas rien. Supprimer sa chevelure, c’était aller encore plus loin que retirer le hidjab, c’était refuser ce qui vous limitait à une condition, celle de femme, et rappeler qu’avant d’être une femme on est un être humain, autant que les autres, alors que, selon la loi islamique, une femme ne vaut que la moitié d’un homme.

– La police va venir, c’est obligé ! s’inquiéta Javaneh.

– Oui, obligé, répondit Sheyda. 

– Oui, mais si on fait ça tous les soirs, si ça bouge dans toutes les villes, pas seulement à Téhéran et au Kurdistan, alors on peut faire changer les choses.

– Rien ne sera plus jamais comme avant ! lança une voix, et cette injonction fut reprise par toutes les marcheuses et marcheurs. 

Le cortège, un parmi d’autres, prit le boulevard Azizi et elles comprirent où elles allaient :

– À la Tour Azadi !

La Tour Azadi, ou Mémorial des Rois, est l’Arc de Triomphe de Téhéran. Sa forme si singulière et son marbre blanc d’Ispahan sont connus dans le monde entier. Cet oiseau géant est posé sur une place qui mesure pas moins de 50 000 mètres carrés, ce qui constitue logiquement un bon endroit pour faire converger des manifestations dans un immense rassemblement. Et quelle fantastique image ce serait que des milliers de femmes dévoilées sous ce temple de l’Iran conservateur !

Mais les mollahs ne l’entendirent pas de cette oreille. Des véhicules anti-émeutes apparurent en haut du boulevard Azizi. Et comme par hasard, des groupes de policiers se trouvaient aussi dans des rues adjacentes. Ils étaient bien informés, sans doute par des fonctionnaires en civil infiltrés dans les cortèges ou simplement parce qu’ils avaient été renseignés par des salauds ordinaires. 

Ce sont les canons à eau des véhicules anti-émeutes qui entrèrent en action les premiers. Mina vit les personnes en tête du cortège basculer en arrière comme des culbutos, tandis que celles et ceux qui pouvaient quittaient la chaussée pour se réfugier sur les trottoirs. Alors les policiers venues de rues adjacentes, matraques à la main, assénaient tous les coups qu’ils pouvaient, à la fois pour faire mal et pour faire refluer le cortège, dont visiblement on ne souhaitait pas qu’il arrive jusqu’à la Tour Azadi. 

– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Javaneh, alors qu’elles reprenaient leur souffle après avoir couru 300 mètres. 

– La coordination étudiante propose un point de secours devant la Faculté d’économie !répondit Sheyda en consultant son téléphone.

– Reculons encore un peu, mais attendons un moment pour voir comment ça tourne, rétorqua Mina. Ne rentrons pas trop vite. 

Leur réflexion ne dura pas longtemps. Elles furent assourdies par des bruits d’explosion et, quand elles virent la fumée envahir le boulevard, elles comprirent qu’il s’agissait de grenades fumigènes. Elles entendirent alors des cavalcades qui, vu les cliquetis de métal et le bruit des pas sur le sol, devaient être celles de policiers. Elles prirent les jambes à leur cou, vers l’arrière, seul endroit où il y avait encore de l’air et de la visibilité. 

Il y eut des cris autour d’elles, des altercations. Et des explosions encore, qui bouleversaient les sens et empêchaient toute appréciation rationnelle de la situation. Soudain, Mina se sentit saisie par le bras. Elle tenta de se dégager, mais alors elle reçut un coup sur la tête, qui la mit aussitôt à genoux. 

– Mes amies ! cria-t-elle. 

Sheyda et Javaneh ne répondirent pas – étaient-elles prises, elles aussi ? –, ou Mina ne les entendit pas dans le tumulte général. Alors qu’on lui tordait le bras droit dans le dos, elle aperçut deux formes noires et casquées au-dessus d’elle. C’était des pasdarans, les anges noirs d’Allah le trop puissant. L’un d’eux saisit le hidjab qu’elle tenait dans la main gauche et le lui enfila de force, en serrant sa gorge jusqu’à l’étouffer. Mina éructa.

– Vous n’avez pas le droit !

Un autre coup sur la tête la fit taire. Ils la maintinrent un moment à genoux, comme s’ils attendaient des ordres. Puis on la fit se relever et on l’emmena vers la fumée. Elle entendit des coups de feu et vit des corps sur le sol. Mon Dieu, qu’avaient-ils fait ? Les larmes lui vinrent aux yeux, elle renversa la tête en arrière, et dans une longue plainte, elle hurla ce qui était une incantation :

– Mahsaaaaaa !!!!!

Un nouveau coup sur la tête la fit trébucher et ils la retinrent de force pour ne pas qu’elle tombe. Elle crut qu’elle allait vomir. 

Elle se retrouva devant une camionnette noire dans laquelle on la fit monter par l’arrière. Trois autres filles étaient déjà là, ainsi que deux pasdarans, fusil en bandoulière, pistolet et matraque à la ceinture. Les deux hommes qui l’avaient emmenée jusqu’ici la poussèrent puis refermèrent la porte. Le véhicule démarra. 

Aucune fenêtre ne donnait sur l’extérieur. Mina regarda ses compagnes d’infortune, qui n’étaient pas Sheyda et Javaneh. L’une avait le visage couvert de sang, une autre pleurait, la troisième semblait sonnée. Il régnait une forte odeur d’urine, la vessie de l’une avait dû céder sous le coup de la peur. 

Où allaient-elles ? Au bout d’une dizaine de minutes, la camionnette s’arrêta. On percevait la voix du chauffeur qui parlementait. Le véhicule redémarra, lentement, puis s’arrêta une cinquantaine de mètres plus loin. Les portes arrière s’ouvrirent et on les fit descendre. Elles se retrouvèrent dans une grande cour illuminée par des projecteurs. D’énormes bâtiments fermaient le quadrilatère. Était-ce une caserne ? La prison d’Evin ?

Encadrées par deux soldats, elles furent dirigées dans des couloirs interminables. Dans un de ces couloirs, on les fit s’asseoir sur un banc, où elles attendirent longtemps. Mina avait soif. Elle essaya de réfléchir à ce qu’elle entendait. Et ce qu’elle distingua la fit frissonner : des rires et des cris, des haussements des voix et des gémissements. Pas de doute : on interrogeait des manifestant.e.s, à la manière iranienne.

Des hommes, certains en civil d’autres en uniforme, entraient et sortaient depuis des portes qui donnaient dans le couloir. Une comparse des prisonnières fut emmenée. Quinze minutes plus tard, un policier vint, donna un coup de pied dans la cheville de Mina, et lui dit :

– Lève-toi et suis-moi.

Mina obéit. Elle avait commencé à réfléchir à ce qu’elle allait répondre aux questions qu’on lui poserait. Elle dirait qu’elle avait manifesté à la fois parce que la mort de Mahsa l’indignait et parce qu’elle voulait plus de respect pour les femmes. Elle ne critiquerait ni l’Iran ni l’islam, elle s’en tiendrait à quelques mots : vérité (sur la mort de Mahsa), liberté (d’aller et venir, de se vêtir, de penser), égalité (entre les hommes et les femmes).

Mais les mots et les arguments n’étaient pas ce qu’attendaient les propagateurs du mal. Elle se retrouva dans un bureau presque vide, hormis une chaise au milieu, et un bureau avec un fauteuil à roulettes sur lequel se tenait un militaire avec des barrettes sur ses épaulettes. Les deux soldats la firent s’arrêter au milieu de la pièce, sans la faire asseoir sur la chaise. Le gradé se leva et vint jusqu’à elle. Il approcha son visage à quelques centimètres de celui de Mina. Il sentait fort. Il la fixa de si près qu’elle fut obligée de baisser les yeux, ce qu’il voulait sans doute. 

Il passa la main dans le hidjab, plaqua la paume à l’arrière du cou, et, avec le bout de ses doigts, appuya fort sur ses vertèbres cervicales.

– Tu vois, lui dit-il en appuyant encore plus fort, si j’appuie un peu plus ici, je te tue. Facile.

Mina avait eu un mouvement de recul, mais les deux soldats de part et d’autre la tenaient chacun par un bras. La douleur était insupportable, elle cria.

L’homme retira sa main et la regarda avec un rire mauvais. Les larmes dans les yeux, Mina ne voyait plus rien. 

Il rajusta le hidjab de Mina, puis, soudain, avec son autre main, le gradé mit un pouce sur le pelvis de sa jeune prisonnière et les quatre doigts en dessous. Et il serra. 

Mina fut figée sur place, de stupeur et bien vite de douleur, car l’homme appuyait très fort comme s’il voulait écraser sa vessie, ses ovaires et son vagin. Par réaction elle se plia et se recula, mais les soldats la cramponnèrent pas le bras pour qu’elle reste debout tandis que l’homme serrait toujours ses parties génitales. Elle ne pouvait même pas crier. Sa vue se brouilla davantage et il lui sembla que sa tête allait éclater. 

Après quelques interminables secondes, l’homme relâcha sa pression et les soldats la posèrent sur la chaise, de laquelle elle tomba aussitôt. Elle se recroquevilla par terre et se mit à gémir. Sur un signe du chef sans doute, les soldats la ramassèrent et la sortirent du bureau. Ils la trainèrent dans le couloir car elle avait de la peine à marcher. Elle se retrouva dans un autre bureau, avec d’autres filles qui venaient d’être interrogées, leur état le montrait assez. Elle fut assise sur un banc où elle se serait écroulée si l’épaule d’une autre blessée ne l’avait retenue. 

Elle resta là un temps qu’elle était incapable d’estimer, percluse de douleur et d’humiliation. Il y avait des mouvements parfois, elle changea de voisine lui sembla-t-il, mais elle perdit conscience plusieurs fois.

Elle finit par se retrouver devant une sorte de secrétaire qui prit des renseignements d’identité, de logement, de famille, sans lui poser une seule question sur les raisons de sa présence dans les cortèges protestataires en cette nuit de septembre. 

Après quoi, avec dix autres filles, elle fut escortée jusqu’à la porte de la caserne (ça n’avait pas l’air d’une prison). Dans la cour illuminée qu’elle avait retraversée, d’autres camionnettes noires allaient et venaient, et d’autres garçons et filles en sortaient, tous jeunes.

Un garde appuya sur un bouton et une porte s’ouvrit. 

– Allez vous en ! dit un soldat.

Mina trouva qu’elle n’avait pas fait grand-chose et qu’elle n’avait pas été très courageuse. Elle avait été humiliée et ça n’avait rien apporté. Elle devait essayer quelque chose, au moins tenter d’en faire réfléchir un. Juste avant de franchir la porte de la caserne qui lui rendait la liberté, elle s’arrêta et se tourna vers le soldat :

– Frère. Que mes sœurs et moi soyons libres de nous habiller comme nous le souhaitons et de choisir notre vie ne te privera de rien, au contraire. Les hommes seront plus heureux avec des femmes épanouies. N’aie pas peur de nous, ne nous fais pas de mal. Nous ne voulons pas vivre contre vous, mais avec vous.

Mina avait hésité à enlever son hidjab en prononçant ces mots. Mais finalement elle l’avait gardé pour ne pas avoir l’air de provoquer. Le soldat, qui n’avait pas 30 ans, tâcha de garder une mine impassible. Mais à un rictus, à un clignement d’yeux, à un mouvement de la jambe, Mina vit qu’elle avait touché sa conscience. Elle lui sourit le plus gentiment possible et retrouva une liberté qui restait relative.

Après s’être éloignées un peu de la caserne, les filles se mirent à parler entre elles, de ces moments douloureux, mais aussi de ce qu’elles souhaitaient. Chacune avait son caractère, certaines étaient prêtes à continuer, d’autres à renoncer, mais toutes avaient des choses à dire. En les entendant, en se rappelant tous les mots lus sur les réseaux puis dans la rue, en revoyant le visage du soldat à qui elle avait pris la peine de parler sans agressivité, Mina comprit qu’elle venait de découvrir le plus beau et le plus important : les mots. Même quand on la mettait à terre, elle avait encore les mots à sa disposition, au moins dans sa tête. Elle allait se nourrir de mots, lire, beaucoup lire, et puis à son tour elle utiliserait et restituerait les mots. Elle serait journaliste, ou écrivaine, ou comédienne. Et, avec d’autres, elle changerait le monde avec les mots. « Femme ! Vie ! Liberté ! ».



15 mars 2024

Dévoilées

1 – À Karachi, la moto de Hira

 

Préambule

 

Il y a beaucoup plus de gens qu’on l’imagine qui peuvent changer le monde. Car, outre la grande fortune et le pouvoir politique qu’une infime minorité de chanceux possède, les comportements remarquables en termes d’altruisme sont assez nombreux, dans tous les milieux, sous toutes les latitudes. Au quotidien, sans bruit, sans relai ni publicité, des hommes et des femmes osent des actes, des mots, des choix, pour que, au péril de leur vie, d’autres hommes et d’autres femmes puissent vivre mieux, sortir de la misère et de l’oppression. Le problème est qu’on ne les voit pas. La plupart des héros sont inconnus, et cet anonymat ajoute encore à leur héroïsme. 

Moi qui n’ai été capable d’aucun acte exceptionnel, qui n’ai fait preuve d’aucun courage particulier, j’essaye depuis longtemps de mettre en valeur ces personnes exemplaires, non seulement parce qu’elles le méritent, mais aussi parce que le courage d’une personne peut donner du courage à une autre, qui elle-même donnera du courage à une autre, etc. L’histoire nous a appris ce qu’ont permis un Gandhi, une Rosa Parks, un Mandela, une… Mais pour ces héros et héroïnes célèbres, combien demeurent dans l’ombre et ne bénéficient ni de la reconnaissance qu’ils mériteraient ni de l’influence qui serait si utile à l’humanité ? 

Des journalistes, parfois, révèlent certains comportements et permettent à quelques figures d’émerger. C’est important. Dans ces cas-là, les médias servent encore la liberté, l’intelligence, l’émancipation, alors que si souvent maintenant ils nuisent à la démocratie. Si les révélations sur ces humanités enfouies sont ensuite reprises ou relayées, l’opinion peut alors en avoir connaissance, prendre conscience d’un problème, soutenir une cause, voire agir pour une évolution. L’action d’une personne peut ainsi déclencher la vocation de plusieurs. 

L’écrivain qui souhaite lui aussi prendre part à la vérité du monde agit un peu différemment. Pour toucher les consciences, il crée des personnages, fictifs mais incarnants et crédibles, qu’il place dans un contexte. Dès lors, dans ses histoires, des mouvements s’enclenchent, des mots se prononcent, des contacts se nouent. Par les émotions produites, il s’efforce de susciter la prise de conscience et la réflexion, sur un sujet qui lui parait important, sur une réalité qui lui semble devoir être rappelée ou révélée.    

C’est dans cette logique que je livre aujourd’hui la première histoire d’une série qui en comportera plusieurs, que j’ai nommée Dévoilées. Car parmi les courageuses invisibles, les femmes qui refusent la tyrannie des islamistes méritent notre plus grand respect. En refusant l’esclavage et en osant affirmer leur identité, en revendiquant un simple droit à l’éducation et à la liberté, elles font vaciller les autocraties patriarcales, dans leur famille, dans leur région, dans leur société. Et, si leurs combats sont montrés et racontés, elles peuvent faire réfléchir le monde entier, changer les rapports de force. En Iran, au Pakistan, en Afghanistan, au Maroc, en Algérie, les héroïnes sont innombrables. Et elles sont très nombreuses à avoir payé de leur vie ce courage face à des lâches et à des assassins.

Voici un regard sur une première héroïne, qui tente de vivre au Pakistan.

 

Dévoilées

1 – À Karachi, la moto de Hira

 

(environ 15 minutes de lecture)

C’était devenu une obsession : il lui fallait une moto. La moto, c’était la liberté. La possibilité d’aller et venir, même loin. Elle avait ses jambes bien sûr, et pour sûr elle marchait, mais ça ne suffisait pas. À pied, elle ne pouvait pas s’échapper, elle était surveillée, suivie. Quand bien même elle aurait trouvé l’argent, jamais elle n’aurait pu monter dans un train sans être repérée, donc arrêtée, à l’arrivée si ce n’était au départ.

Déjà, il avait fallu apprendre à faire du vélo, ça n’avait pas été simple. Il y en avait deux dans l’appentis, mais ils étaient réservés à son père et à ses frères. Sa petite sœur, sa mère et elle n’y avaient pas droit. Elle avait demandé, pourtant, plusieurs fois, mais on lui avait toujours dit non :

– Ma fille, qu’est-ce qui t’arrive ? répondait son père. Tu veux faire honte à la famille ? 

– Je ne veux faire honte à personne. Je veux être moi, juste moi !

– Ta place est auprès de ta mère et de ta sœur, en attendant qu’on te trouve un mari avec qui tu auras des enfants. Tu ne veux pas changer les règles de la société tout de même ?

– Aucune règle n’interdit à une fille de faire du vélo !

– Ah là là ! ma fille. Respecte les commandements. Ne te mets pas en difficultés avec Allah.  

Allah, Allah, toujours Allah ! Quel était le rapport entre Allah et une bicyclette ? Hira n’avait pu dérober la clé des cadenas des vélos de son père, alors elle avait rusé. Elle avait imploré Kumail. C’était un garçon, mais on la laissait jouer avec lui parce qu’ils étaient cousins. Kumail avait un vélo et il pouvait lui apprendre à en faire.

– On va nous voir !

– Pas quand on va au parc. Tu sais, sur le chemin sous les arbres.

– Mais le chemin est tout cabossé !

– C’est pas grave, j’apprendrai.

Elle tanna tant et si bien son cousin qu’il finit par céder, en échange d’un baiser sur la bouche et d’une caresse sur les seins. Outrée, Hira commença par refuser. Il maintint sa demande en retour de ce qu’il lui apprendrait. Ils se battirent froid pendant quelques jours, puis, comme son désir de savoir faire du vélo, puis de la moto, était si fort, Hira accepta.

– Tu es aussi fou que moi ! dit-elle.

– Toi tu veux connaitre d’autres endroits que le tien, moi je veux connaitre d’autres corps que le mien.

Les coups de pédales et les recherches d’équilibres furent aussi maladroits que les caresses et les baisers. Il y eut des chutes, des pleurs, des claques, des insultes, des tentatives de fuites, des placages pour empêcher la fuite, des câlins, des rires et encore des rires. L’un et l’autre progressèrent ainsi, sous les arbres du Tikona Park du secteur 47 de Karachi, ville de 15 millions d’habitants. À l’abri des adultes et de Dieu, Kumail et Hira s’apprirent les prémices du plaisir et de la liberté.

À 16 ans, Hira savait donc enfin faire du vélo. Elle pouvait passer à l’étape suivante. Elle savait où, et comment. C’était un peu loin, 7 km, dans le quartier de Goshan. On le lui avait dit, et elle ne l’avait pas répété. Elle n’avait pas bien compris si c’était autorisé ou pas. 

Avec le téléphone d’une amie – on ne lui avait pas encore donné le droit d’en avoir un – elle avait repéré l’itinéraire et l’avait mémorisé. Elle savait quand elle irait : le jeudi, où, après le lycée qui finissait à 15 heures, elle allait normalement, de 16 h 30 à 18 h 30, prendre des cours de couture et de cuisine. Elle n’irait pas au cours de couture ce jour-là,  en espérant que le centre ne préviendrait pas ses parents, ou pas tout de suite. Elle se rendrait sur le terrain de celles qu’on appelait les « Rowdy riders ». Les « motardes turbulentes », oui ! Rien que ce nom la fascinait. Sa copine lui avait montré une vidéo sur Instagram. On voyait des étudiantes et des jeunes femmes tenter quelques mètres dans un terrain vague sur des petites motos de 50 ou 125 cm3. La première fois qu’elle les avait vues, l’audace de ces filles avait d’abord sidéré Hira. Son père avait emmené sa famille ici, au nord de Karachi, il y a deux ans seulement, quand l’entreprise de camions qui l’employait l’avait rattaché au grand dépôt de la ville. Mais ils avaient gardé les mentalités du village, et cette morale coercitive pesait sur Hira désormais. Elle voulait la ville, elle voulait la vie, elle voulait le lien avec le monde. 

Sa copine qui lui avait montré la vidéo sur Instagram ne pouvait pas l’accompagner. Alors un jeudi de printemps, Hira se rendit seule au terrain vague des Rowdy riders. Déjà, pénétrer sans ses parents ou un frère dans des quartiers inconnus lui donnait l’impression de transgresser les règles. 

Quand elle arriva au lieu indiqué, elle ne décela pas grand-chose. Il y avait bien un terrain vague, terreux et caillouteux, grand, de la taille d’un terrain de foot au moins, au milieu d’immeubles de deux à trois étages en béton nu, ce qui semblait la norme en termes de logements à Karachi. Mais elle ne vit pas de motos dessus. Elle aperçut quelques plots cependant, de ceux qu’on utilise pour dévier une route lors d’un chantier empêchant le passage. L’espace était entouré d’un mur sur la longueur opposée, d’une sorte de grillage, bardé de trous et d’ouvertures, sur les autres côtés.

Hira passa dans une des ouvertures et avisa un hangar à l’opposé de l’endroit où elle se trouvait. Elle n’osa pas traverser en diagonale cet immense rectangle où toutes les personnes des habitations alentour pourraient la voir. Alors elle remonta la longueur du terrain sur le côté. Elle regardait l’immensité de la surface, vide à cet instant. Dans une ville si peuplée, ce n’était pas si courant. Là, par endroits, elle les aperçut : les traces de pneus. Les traces de la liberté, les traces qui seraient bientôt les siennes ! C’était bien là. Hira accéléra le pas. Elle tourna à angle droit pour rejoindre le hangar positionné sur la largeur du terrain vague. 

Elle entendit des bruits qui venaient de sous la tôle, à la fois des bruits de ferraille, des bruits de moteur et des voix. Elle osa avancer jusqu’à l’entrée du hangar. Une fois dessous, d’abord elle fut plongée dans la pénombre. Le contraste était fort entre l’obscurité à l’intérieur et la lumière à l’extérieur. Et puis petit à petit, ses yeux s’habituant, elles apparurent : les motos ! Pas grosses, pas très belles, mais quand même : des gros vélos avec un moteur et une selle comme une banquette. Hira rêvait de faire ronfler ces moteurs et de s’asseoir sur ces chevaux de feu, pour de vrai, pas en amazone derrière un garçon qui conduisait. Les motos étaient soit rangées sur un côté, soit en train d’être essayées ou bricolées par celles qui allaient les conduire. Plein de motos ! Un vrai capharnaüm, un boucan de paradis ! Et il n’y avait que des femmes.

– Est-ce que je peux voir la responsable ? demanda Hira à la première « rowdy » qu’elle aborda.

– Shafaq ? Elle est dans la petite maison, en face. 

Hira hésita, comme si elle ne voulait pas quitter cet endroit où se trouvaient les objets de ses rêves. Comme à regret, elle se dirigea vers la sortie, d’où elle aperçut en effet une petite maison qu’elle n’avait pas vue en arrivant. Là, en lettres peintes sur un panneau en bois, était inscrit : Rowdy riders. Rassurée, elle entra. 

Elle se retrouva dans une sorte de grand hall, sur lequel ouvraient deux bureaux. Des femmes discutaient de vive voix. On ne prêta pas attention à elle. Pour se donner une contenance, Hira regarda les affiches et les photos sur les murs. Les photos semblaient avoir été prises sur place, aucun doute. Hira fut réconfortée par une chose : il n’y avait apparemment pas besoin d’équipement spécial. Même le casque ne semblait pas obligatoire. La plupart des femmes qui chevauchaient une moto portaient le classique salwar kameez, la tunique et le pantalon amples facilitant leurs mouvements de bras et de jambes. Autour du visage, le hijab était majoritaire – il retombait sur le haut du corps et ne risquait pas de s’envoler –, mais on voyait aussi des dupattas, et ces longues écharpes colorées qui couvraient aussi la tête avaient été enroulées pour ne pas risquer de se prendre dans les roues. Hira portait des dupattas.

– Ma sœur, que cherches-tu ?

Hira se retourna. Elle se retrouva face à une femme d’une trentaine d’années, moins grande qu’elle, vêtue d’une longue chemise bleue sur un pantalon noir de style jogging, d’un châle noir, d’une casquette noire et de baskets roses.

– Je suis Shafaq.

– Oh, bonjour ! lança Hira, estomaquée par la casquette et les baskets. Je… je voudrais apprendre.

– Le vélo ?

– Je sais faire du vélo. Je voudrais apprendre la moto.

– Quel âge as-tu ? 

– 16 ans.

Hira n’avait pas besoin de mentir, car au Pakistan les filles accédaient à la majorité à 16 ans, contre 18 pour les garçons, ce qui était un triste paradoxe dans ce pays où les premières étaient si peu libres. Il s’agissait en fait d’une disposition perverse, destinée à faciliter le mariage des filles le plus tôt possible. Dans la région du Pendjab et certaines zones tribales, on pratiquait même encore le Vani, autrement dit le mariage de filles enfants pour résoudre des différends entre clans. 

– Tes parents sont-ils au courant ?

Hira aurait dû s’attendre à cette question et préparer sa réponse, mais elle fut prise au dépourvu. 

– Oui, répondit-elle en se tortillant.

– Ma sœur, ne mens pas, répondit Shafaq en lui mettant une main sur le bras. Je suis passée par là, moi aussi.

Hira sourit timidement et ne répondit pas.

– C’est 20 roupies la séance d’une heure, reprit Shafaq.

L’argent, mince. Shafaq n’y avait pas pensé. Elle en trouverait. Elle irait voir Kumail, il travaillait, il commençait à gagner de l’argent. Il lui en prêterait. Dieu sait ce qu’il allait exiger en échange, mais vu ce à quoi elle avait consenti pour qu’il lui apprenne à tenir sur un vélo, elle pouvait considérer qu’il était son fiancé. 

– Je peux vous apporter 40 roupies la semaine prochaine. 

– D’accord. Il faut aussi que tu remplisses une fiche de renseignements, avec ton adresse, ton téléphone si tu en as un, ton numéro de carte d’identité, etc. Dépêche-toi, le cours commence à 5 heures. Tu as manqué les 3 premiers, mais tu rattraperas. 

– C’est tous les jours ?

– Le premier niveau, c’est le mardi ou le jeudi, au choix. 2e niveau, c’est lundi ou mercredi. Le samedi, c’est le vélo.

– Je viendrai le jeudi.

À 17 h 05, Hira, pour la première fois de sa vie, cramponna le guidon d’une moto et passa une jambe de l’autre côté de la selle. Quelle sensation ! Un événement. Sur certaines motos était marqué Honda et Suzuki, des noms qu’elle connaissait. La sienne était une Benelli.

– C’est chinois, lui avait-on indiqué en réponse à sa question. On a surtout des chinoises ici, Benelli, Vonge, et CF. Tout est d’occasion, bien sûr.

Se retrouver ainsi assise avec deux pieds touchant à peine le sol et la selle moelleuse entre les jambes, c’était enthousiasmant, c’était… ça faisait quelque chose. Comme quand Kumail touchait ses seins. Hira tressaillit. « Contrôle-toi, imbécile, se dit-elle. Tu n’as même pas encore démarré. Tu dois avoir l’air d’une parfaite idiote ». 

Hira respira un grand coup et leva la tête. Voyant les immeubles autour d’elle, elle se demanda comment était possible au vu et au su de tous les barbus de la ville ce rassemblement de femmes sur leurs engins pétaradants, si masculins jusque-là. Mais il était trop tôt pour poser des questions, elle ne perdait pas de vue son objectif : apprendre à faire de la moto pour un jour voyager, partir, et au besoin (si on voulait la marier de force par exemple), fuir. Tout le reste était secondaire.

Tandis que les autres commençaient à aller d’un côté à l’autre du terrain – une quinzaine de motos –, Hira apprit les rudiments de la conduite motorisée avec Zainab, une autre adolescente désignée par Shafaq pour coacher la nouvelle.

Position en ligne droite, équilibre dans les virages, maniement des commandes, de la poignée d’accélérateur et du levier d’embrayage, manières de freiner, Hira intégra rapidement les bases. Elle voulait d’ailleurs apprendre plus, apprendre encore.

– Tu comprends vite, confirma Zainab. Mais chaque chose en son temps.

À la fin de cette première séance, Hira put tout de même faire quelques longueurs. Elle regretta de ne pas pouvoir passer les dernières vitesses et pousser sa petite 50 cm3 un peu plus loin. 

Au retour sous le hangar, où l’on devait nettoyer et ranger les motos, Hira osa quelques questions à la fille la plus proche d’elle, qui devait avoir une vingtaine d’années :

– Pourquoi tu es là ? Je veux dire, pourquoi tu apprends à conduire une moto ?

– C’est un défi que je me suis lancé. Si j’arrive à ça, moralement et physiquement, je serai plus forte ensuite. 

C’est un beau programme, pensa Hira, qui avisa ensuite une femme avec un plâtre sur le poignet. 

– Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

– Je suis tombée.

– Ici ?

– Oui. 

– Tu… tu l’as dit à ton mari ? 

– J’ai dit que j’étais tombée en descendant du bus.

La femme rit de sa réponse et du coup Hira s’autorisa à rire aussi. Sans doute y avait-il parmi toutes ces apprenties motardes des femmes extrêmement courageuses, qui avaient pris beaucoup de risques et bravé beaucoup d’interdits pour venir apprendre à conduire…

En rentrant chez elle, ce soir-là, elle était heureuse comme jamais. Ses parents ne s’aperçurent de rien, même s’ils trouvaient qu’elle rentrait un peu tard. La responsable du cours de couture n’avait pas téléphoné pour signaler son absence. En se couchant le soir, Hira sentait encore le moteur de la moto qui ronflait entre ses cuisses.

Le surlendemain samedi, elle retrouva Kumail. Elle lui expliqua ce qu’elle avait fait et ce dont elle avait besoin.

– Tu es folle ! Et si tu te fais arrêter ?

– Pourquoi je me ferais arrêter ? Je ne fais rien de mal.

– Si, à ceux qui veulent contrôler les femmes tu fais du mal.

– Ils se font mal tout seuls. Prête-moi 40 roupies.

Il fallut donner un peu plus de son corps pour qu’il prête, et elle consentit à condition qu’il transforme son prêt en don. 

– Je vois pas comment tu aurais pu me rembourser, de toute façon.

– Dis, Kumail, est-ce que tu m’aimes ? lui demanda-t-elle tandis qu’il avançait doucement sa main entre ses jambes. 

– Ça se voit pas ? répondit-il, agacé.

– Ça c’est pas de l’amour, c’est du désir.

– C’est la même chose.

– C’est pas du tout la même chose.

– Tais-toi.

Comment lui en vouloir ? Il fallait bien qu’il apprenne lui aussi. En matière de connaissance des corps et de relations interpersonnelles, les garçons du Pakistan étaient aussi corsetés que les filles. 

Alors qu’ils reprenaient leur souffle après quelques minutes aussi douloureuses que délicieuses, ils restèrent un moment à se tenir la main. Et là, ils pensèrent l’un et l’autre, sans se le dire : « Oui, je l’aime ».

– Imaginons que un jour tu aies une moto à toi, questionna Kumail doucement. Où est-ce que tu iras en premier ?

Hira s’entendit répondre, d’instinct :

– J’irai voir Malala.

– Malala ? Qui c’est ?

– Malala Yousafzai. Tu en as entendu parler, quand même ?

– Non.

– Oh là là… Malala habite à Mingora, dans la province de Khyber Pakhtunkhwa. Quand elle a eu 12 ans, elle a commencé à écrire un journal où elle racontait que les talibans interdisaient aux filles d’aller à l’école. Et ce journal a été connu dans le monde entier grâce à un journaliste anglais. Ça n’a pas plu aux talibans, qui ont voulu l’assassiner en lui tirant dans la tête un jour où elle attendait le bus. Elle avait 15 ans. Mais elle n’est pas morte. Elle a été opérée plusieurs fois, d’abord à Peshawar, puis à Birmingham en Angleterre. Elle a été sauvée. Depuis, elle est connue dans le monde entier. Elle se bat contre l’oppression des enfants et pour l’accès à l’éducation des filles. Elle a reçu le prix Nobel de la paix en 2014, et aujourd’hui elle est une messagère de l’ONU pour la Paix.

– C’est quoi le prix Nobel ? Et l’ONU ?

– Mais qu’est-ce qu’ils t’ont appris à l’école ?! Tu devrais savoir, c’est important !

Hira ne pouvait pas parler de Malala à la maison, où l’on n’était pas loin de la trouver subversive, mais elle pensait souvent à Malala. C’était un peu sa grande sœur. En répondant à Kumail, elle avait pris conscience de cela : elle rejoindrait le combat de Malala.

Le jeudi suivant, en arrivant au terrain des Rowdy riders, Hira était motivée comme jamais. Ce n’est pas sans fierté qu’elle remit les 4 billets de 10 roupies à Shafaq. 

– Ma sœur, répondit celle-ci, je ne te demande pas comment tu as eu cet argent si ce n’est par tes parents. Et je sais bien qu’il faut se débrouiller si nous, femmes, nous voulons vivre un peu correctement. Mais ne fais rien qui te déshonore et te salisse, d’accord ?

Hira réfléchit et dit, sans baisser les yeux :

– Je ne me suis pas déshonorée. Au contraire, je crois que j’ai fait quelque chose de positif, j’ai aidé quelqu’un de bien.

Dès qu’elle fut sur sa moto, la sensation de puissance revint aussitôt. Là, dans ses mains, entre ses jambes, droit devant, c’était la liberté. Hira obtint le droit de suivre le même cours que les autres, même si elle avait trois leçons de retard. Quand elle se retrouva sur la même ligne que les 15 autres jeunes femmes qui étaient là, et que toutes allumèrent et firent ronfler leur moteur en même temps, elle eut l’impression de prendre le départ d’un grand prix. C’était grisant. 

Après quelques slaloms entre les plots pas trop serrés, Shafaq proposa quelques exercices d’accélération et de décélération. Hira ne coordonnait pas encore très bien main gauche et pied gauche, sélecteur de vitesses et levier d’embrayage, mais elle ne calait plus comme au premier jour. Vu les dimensions restreintes de l’espace et la vitesse donc limitée que l’on pouvait atteindre, elle n’avait passé que les 3 premières vitesses, sur les 5 de sa moto, une Benelli encore, mais pas la même que l’autre fois.  

– Pour terminer, lança Shafaq après les avoir rassemblées en rond, je vous propose à chacune dix minutes de conduite libre, à votre guise. Travaillez vos points faibles, ou faites-vous plaisir.

Rien n’aurait pu donner plus de joie à Hira que ces dix minutes de liberté qu’on lui proposait alors qu’elle était assise sur une confortable selle montée sur deux pneus bien gonflés entrainés par un moteur infatigable. Elle essaya une diagonale pour trouver la plus longue ligne droite disponible sur le terrain vague. Bien sûr, il faillait veiller à ne pas percuter les autres concurrentes et copines, et on se klaxonnait et s’apostrophait dans la joie et la bonne humeur. Chacune a son objectif, pensait Hira, mais on est toutes sœurs, on veut toutes le même droit d’aller et venir sans contraintes autres que celles que nous nous imposons nous-mêmes. 

Est-ce que même la diagonale parut trop courte à Hira ? Alors que l’aiguille sur le compteur allait atteindre la marque des 50 km/h, plutôt que de freiner, elle avisa une des nombreuses trouées dans la palissade en grillage, se dirigea là et… franchit la palissade. Elle se retrouva dans la rue, avec de la circulation, mais elle avançait, ralentissant quand il le fallait, accélérant de nouveau. C’était un bon exercice pratique. Conduire pour de vrai, au milieu des voitures, des autres deux-roues, des charrettes et des piétons. Elle franchit plusieurs carrefours, toujours tout droit. Et bientôt elle se retrouva sur la grande Gadap Road.

Qu’avait-elle fait, mon Dieu ? Et le terrain des Rowdy riders ? Et Shafaq ? Et les autres filles ? L’avaient-elles vue franchir la palissade ? L’appelaient-elles ? Tant pis, il était trop tard pour revenir, du moins pour l’instant. Quelque chose la poussait, ou la tirait, vers l’avant, loin.

Pour la première fois, elle enclencha la 4e vitesse. La Benelli tressauta, Hira serra fort le guidon, et la vitesse augmenta. 60, 65 ! Elle allait atteindre 70 km/h ! Waouh, waouh, waouh ! Les immeubles s’espaçaient autour d’elles, et les voitures roulaient plus vite. Mais elle en dépassait certaines ! Elle voyait des garçons qui s’arrêtaient sur le trottoir pour la regarder. Elle se sentait belle, puissante. Elle existait, enfin ! Elle n’était plus la fille de son père, plus la sœur de ses frères, elle était elle, une femme libre dont l’écharpe jaune volait dans le vent créé par la vitesse. 

Elle passa la dernière vitesse. L’aiguille était au-delà des 80 km/h. Jamais Hira n’avait roulé aussi vite ! Elle sentait les vibrations dans tout son corps, le guidon les communiquait aux poignets, elles remontaient jusqu’à ses épaules, puis redescendaient pas ses flans jusqu’aux jambes d’où montaient d’autres vibrations. Même son cœur et son ventre palpitaient comme jamais. Elle se mit à rire, toute seule, tant elle était heureuse.

Elle montait toujours vers le nord sur Gadap Road. Le nord, c’était la direction de Mingora, loin, loin. Et si elle allait dès aujourd’hui chez Malala ? Le terrain des Rowdy riders à Goshan était à plusieurs kilomètres derrière et déjà elle avait dépassé le niveau de sa maison. Pourquoi ne pas aller plus loin encore, rejoindre la plus courageuse de toutes les courageuses ?

Alors que sa moto l’entrainait à 85 km/h, elle sentit d’abord un serrement sur son cou puis une bouffée d’air dans ses cheveux. Au même moment, il y eut une sorte de claquement et Hira comprit qu’elle venait de perdre sa dupatta. Son premier réflexe fut de freiner. Mais elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur et comprit qu’il était dangereux voire impossible de chercher à récupérer son écharpe dans une route aussi passante qu’une pénétrante dans la ville depuis les banlieues nord. Alors elle continua et accéléra encore. Elle ne vit plus le tissu jaune dans le rétro. Le vent s’engouffra dans ses cheveux et c’est comme si l’air entrait enfin dans tout son corps. Sa chevelure devint une vague, soyeuse et ondulante, électrique et naturelle. C’était donc ça la liberté ? C’était bon, infiniment bon.

Elle aperçut à droite les minarets de la nouvelle mosquée de Bahria Town. Adieu la mosquée, adieu les obligations, adieu la résignation ! « Je respecte Allah et je n’ai rien contre le prophète. Ce sont ceux qui ont suivi qui n’ont pas su évoluer ; ils ont fait de l’islam un instrument de domination, alors qu’une religion doit permettre la libération. À quoi sert un Dieu s’il asservit les humains au lieu de les aider à progresser ? ».

Partir ? se demandait-elle les mains sur le guidon tremblant. Pas tout de suite. Pas comme une voleuse. Pas sans un projet bien préparé. Ce soir, elle allait revenir. Car elle avait encore du travail ici, auprès des ses sœurs, de ses amies, de sa mère. Et il y avait Kumail, elle devait finir de l’aider à se libérer lui aussi. Mais un jour elle partirait. Pas pour fuir, non, mais pour rejoindre le combat en faveur de l’émancipation des femmes musulmanes, et aussi pour voir le monde, découvrir comment on vivait ailleurs, pour prendre des idées, des images, des voix. En échange de ce qu’on lui apporterait, elle parlerait de son pays, dirait ses misères, ses beautés, et vanterait le courage de toutes ces femmes qui tentaient simplement de vivre.

Pour l’heure, il fallait apprendre aux filles à monter, à oser et à vouloir monter, sur une moto, un vélo à défaut. Il fallait qu’elles soient suffisamment nombreuses pour qu’on ne puisse plus leur interdire de se déplacer. 

Au niveau de Konkar, Hira fit demi-tour, et prit la route du retour. Elle conduisit moins vite. Elle était calmée. Elle s’excuserait auprès de Shafaq, qui comprendrait. Cette escapade lui avait donné la confiance nécessaire. Elle savait, elle pouvait.

 



8 mars 2024

Deux personnages au restaurant (suite)

 

Cette histoire est la suite de Deux personnages au restaurant, publiée le 24 février 2023. À celles et ceux qui ne l’ont pas lue, je conseille de commencer par là : https://desvies.art/2023/02/24/deux-personnages-au-restaurant/ Et si l’histoire leur a plu, de venir lire après la suite ci-dessous.

 

(environ 15 minutes de lecture)

Lieu : un restaurant où ils s’étaient rencontrés quinze jours plus tôt, Daniel y déjeunant avec son ami Pierre, lorsque Caroline était entrée, seule avec son petit chien. Pierre, ancien amant de Caroline, avait présenté celle-ci à Daniel, qui, à l’issue du repas, demanda à son ami le numéro de la belle.

 

– Quand je pense que vous m’avez obligé à revenir ici…, maugréa faussement Daniel, qui n’avait apprécié ni la cuisine ni le service lors de sa précédente venue en ce lieu, mais qui était ravi que Caroline ait accepté son invitation. 

Elle était toujours avec son chien, malheureusement, mais la boule blanche s’allongea sans aboyer sous la chaise de sa maîtresse.

– C’est ici que vous déjeuniez avec Pierre quand nous nous sommes aperçus, rétorqua la belle, et que vous n’avez cessé de me calomnier.

– Qu’est-ce que vous racontez ? Je vous admirais, j’étais sous le charme.

– On n’aurait pas cru.

– Comment est-ce que vous supportez cette cuisine ?

– Je n’ai jamais eu de problème. 

– Vous venez souvent ? Le serveur a l’air de bien vous connaitre.

– Peut-être qu’il m’aime bien.

– Ou que vous ne passez pas inaperçue ?

– C’est un compliment ?

– Peut-être.

Caroline fit une moue, détourna la tête. Elle aurait bien allumé une cigarette, là, ou au moins siroté un verre, mais ils venaient d’arriver.

– Il fait chaud, non ? Appelez Julien, s’il vous plait.

– Il ne s’appelle pas Victor ?

– Quelle idée…

Daniel appela Julien-Victor et ils commandèrent, elle un cocktail, lui un Perrier.

– Vous ne buvez pas ?

– Pas d’alcool.

– Mince alors ! Vous devez être d’un triste…

– Vous croyez que l’alcool est indispensable ?

– Absolument. Je pense que la vie serait insupportable sans alcool. Et que nous sommes quelques milliards à partager cet avis.

– Pourquoi ?

– Il y a plusieurs raisons, je vous en donne une : quand on a bu un verre, on trouve les gens autour de soi moins insipides.

Daniel pencha la tête de côté, comme si un boxeur l’avait touché au menton. Il ne put s’empêcher de sourire.

– Moi, par exemple, vous pensez que je ne serais pas capable de vous intéresser si vous ne buvez pas un cocktail ?

– Exact. Ça n’a rien de personnel. J’ai du mal à trouver de l’intérêt aux hommes.

– D’où le chien ?

– Entre autres. Mais comme on ne peut pas vivre sans quelques relations avec les êtres de la même race que la nôtre, je bois un peu d’alcool pour les rendre meilleurs qu’ils ne sont.

– Intéressant. Là, je ne bois plus, parce que j’ai trop bu. Mais je prendrai un verre de vin. En votre honneur.

– Mon honneur… Je sais pourquoi nous sommes là, rassurez-vous. Je sais avec quel organe pensent les hommes, épargnez-moi vos salades !

– Vous n’êtes pas romantique ?

– Si le romantisme c’est des mots mièvres, des clichés éculés, l’hypocrisie masculine, alors non merci. Je rêve d’un vrai romantique. 

– C’est-à-dire ? 

– Un inventeur, un courageux, un original, un fou !… Hélas…  

Caroline but une gorgée, et son regard partit dans le jardin derrière la vitre. Elle a l’air triste, se dit Daniel. Pourtant, elle est drôle. Et elle est là, présente. Elle est venue.

– Pourquoi est-ce que vous avez accepté mon invitation ?

– Parce que je n’ai rien de mieux à faire en ce moment. Peut-être aussi parce que vous êtes un ami de Pierre.

– Vous l’avez aimé ?

Elle soupira.

– Je ne suis pas douée pour aimer, il a dû vous le dire. Mais c’est un homme qui m’a marquée. 

– Et depuis ?

– Quoi, depuis ? Ça fait 10 ans ! Vous croyez que j’ai attendu à me morfondre ? None ou pute, faudrait savoir !

Ils rirent, et se regardèrent pour la première fois. Ce qu’ils n’avaient pas osé jusque-là. Ils étaient plus gênés qu’il n’y paraissait. Daniel savait que ce serait difficile, que son aversion pour les manies féminines le pénaliserait. Mais il y avait l’attirance. Elle avait raison, tout était très physique. Elle avait quelque chose en plus, cependant. Un mystère, un recul, une sorte d’intelligence. Le problème, selon lui, se résumait ainsi : les femmes attirantes étaient toutes à moitié cinglées, et même complètement cinglées pour beaucoup d’entre elles. De sorte que l’alternative était la suivante : ou l’ennui avec une femme convenable et sans reliefs, ou l’enfer avec une folle qui abusait des ses charmes.

Caroline fixait rarement, car elle était méfiante. Si vous regardiez trop les hommes, ils vous attrapaient et ne vous lâchaient plus. Ils vous endormaient avec leurs mots suaves, leurs mains de moins en moins retenues, les rêves qu’ils faisaient miroiter mine de rien. Ils vous glissaient comme par inadvertance qu’ils avaient un bateau et une maison au Pays Basque, qu’ils vous montreraient la Côte Amalfitaine ou Essaouira, qu’ils avaient une cave bien fournie et qu’ils se débrouillaient pas mal aux fourneaux quand ils s’y mettaient. Bonne joueuse, vous les regardiez faire la roue en approuvant de temps en temps. Mais alors ils croyaient qu’ils avaient gagné, et ils vous voyaient déjà dans leur lit.

– À quoi vous pensez ?   

– Je pense qu’une femme ne se donne pas à un homme comme si de rien n’était.  

– « Donner », c’est drôle que vous utilisiez ce mot. Plus personne ne veut donner aujourd’hui, encore moins se donner. Les féministes vous lyncheraient…

– Les féministes…

– Vous ne couchez pas le premier soir ?

Caroline sembla fouiller dans sa mémoire.

– Souvent, je ne couche que le premier soir.

– Pourquoi ? demanda Daniel en riant.

– Parce que c’est décevant. Même à ce niveau-là, les hommes sont décevants.

Elle parlait sérieusement. Daniel avait une question, mais il ne voyait pas comment la formuler. Caroline le devança :

– Vous vous demandez si je suis mal baisée ?

– Euh… oui.

– Disons que je suis rarement bien traitée. Ça ne semble pas si dur de faire plaisir à une femme, mais j’ai malheureusement constaté que peu d’hommes en sont capables. Et les discussions avec les copines m’ont montré que cette incompétence était très répandue chez… les gens comme vous.

Daniel baissa la tête et rit en même temps. Deuxième coup efficace.

– Prends ça…

Caroline ne prit pas la peine d’atténuer. Daniel reprit :

– Et le bateau, les voyages, la belle maison, ce sont des choses qui ne vous plaisent pas ?

– Ça aide, bien sûr. Mais ça n’empêche pas le quotidien, l’attente, l’après, l’avant. Le pendant… 

– Qu’est-ce qui est important, alors ?

Le regard bleu changea de couleur, oscillant entre mer et ciel.

– L’essentiel, c’est un homme qui sache se renouveler, qui apprenne, qui grandisse, et qui agisse suffisamment chaque jour pour toujours vous surprendre. 

– Un caméléon ?

– Un être vivant, qui tient compte de ce qu’il voit, qui n’a ni présupposé ni a priori, qui cherche à progresser, qui change d’avis comme de chemise, et surtout qui n’a pas peur.

– Vous n’en avez jamais rencontré ?

– Quelquefois, si. Mais la plupart des hommes ne se renouvellent pas. Alors je renouvelle les hommes. 

– Mais on ne peut pas se renouveler ! On est comme on est. Les femmes aussi.

– Je n’accuse personne, je constate. Les gens sont comme ils sont, je suis d’accord. D’où l’alcool. D’où le chien…

C’est pas gagné, se dit Daniel, qui se demanda soudain s’il avait bien fait. Elle l’avait prévenu : « Je vous ennuierai et vous risquez de ne pas obtenir ce que vous espérez ». Pourtant, il ne s’ennuyait pas. La regarder était agréable, l’écouter était instructif. C’était déjà pas mal, non ? Et l’atmosphère du soir dans le restaurant lui paraissait préférable à celle de midi.

Ils passèrent commande. 

– Vous en tant que femme, reprit Daniel, vous vous mettez au-dessus du lot ?

– Hélas, non. Je ne suis pas intelligente.

– Vous êtes belle.

– Pas assez. Et je ne suis pas assez bien née. Et j’ai compris trop tard les choses importantes.

– C’est quoi, les choses importantes ?

– Ce que je vous ai dit. Le peu de confiance que l’on peut accorder aux hommes, la nature de leurs relations avec les femmes, l’importance et la rareté du courage… J’ajouterais à cela le besoin de voir grand et d’y aller progressivement. Je n’ai pas été assez ambitieuse, ni assez travailleuse.

– Vous regardiez la montagne en vous disant je n’y arriverai pas ? Et pourtant vous auriez pu commencer par faire un pas sur le chemin, puis un autre pas, et aujourd’hui vous seriez en haut de la montagne. 

– Si vous voulez. Mais je ne me suis pas dit que je n’arriverais pas en haut de la montagne. Juste, je n’ai pas été méthodique. On est trop brouillon quand on est jeune, ça part dans tous les sens.

– Il faut dire que vous deviez avoir des tas de possibilités, crouler sous les propositions…

– Que vous en ayez 2 ou 1000, vous ne pouvez en choisir qu’une. On ne peut pas être à deux endroits en même temps. Exercer deux métiers. Vivre avec deux personnes différentes. 

– Quoique…

Elle le toisa.

– C’est bien une remarque d’homme, ça ! On peut toujours donner un coup de canif dans le contrat, c’est ça ? Encore heureux, oui, mais ça ne change pas le fond du problème. Il faut choisir une voie.

– Vous croyez qu’on choisit tant que ça ?

– Quand même, oui. À certains moments, il faut choisir une direction, ou un cadre. Et c’est là qu’on se trompe. Ou que je me suis trompée. 

Ils avaient commencé leur plat, poisson pour lui, viande pour elle. 

– Servez-moi du vin.

Il s’exécuta, amusé. 

– Vous mangez et buvez comme un homme. Normal que vous ayez quelques kilos en trop !

Elle manqua s’étrangler :

– Non mais, Toto !

– Quoi ? Ça ne vous empêche pas d’être une belle femme.

– Trop tard, vous êtes grillé. Vous ne m’aurez pas. Pas gratuitement, en tout cas.

Ne sachant comment interpréter ces phrases, il resta coi. Elle est pas courante, celle-là…

Ils burent.

– Et alors, reprit-il, si vous vous êtes trompée, quelles sont vos erreurs ?

– Je n’ai pas besoin d’un psy. Mon intimité ne vous regarde pas.

– Elle ne me regarde pas, elle m’intéresse.

– Tant pis.

– Une. Citez-moi un moment où vous vous êtes trompée. Une erreur que vous regrettez. S’il vous plait. 

Elle se demanda pourquoi il insistait là-dessus. Elle ne put s’empêcher d’être touchée par cette sollicitude. Ils ne faisaient que jouer, pourtant elle se rendait de nouveau compte à quel point on pouvait se laisser embarquer par un de ces salauds. Comment pouvait-elle encore y croire une seconde ? 

Elle fit quelques remarques sur la nourriture, qu’elle ne touchait qu’avec des pincettes. Puis elle consentit :

– Ma plus grande erreur, je l’ai commise vis-à-vis de ma famille. Je n’ai pas assez joué mon rôle de grande sœur, et de fille aînée. 

– Vos parents vous demandaient beaucoup à ce titre ?

– Pas spécialement. Mais je comprends aujourd’hui. Mes frères et ma sœur auraient eu besoin que je sois plus présente, plus responsable, que je donne un meilleur exemple. Ils avaient besoin d’un guide, et moi je ne pensais qu’à sortir et m’amuser. J’étais trop insouciante.

– Vous étiez jeune.

– Ça a duré longtemps. Naître la première dans une fratrie de quatre, ce ne fut pas une bonne chose pour moi, vu mon caractère. J’ai senti tout au long de ma vie que cette place d’aînée ne me convenait pas. Je n’avais ni la prestance, ni la confiance. Au lieu de donner l’exemple, je multipliais les erreurs.

– Il faut se tromper pour faire.

– Ce n’est pas ça. Impulsive, je n’étais pas capable de guider et de rassurer, car j’avais moi besoin d’être guidée et rassurée. J’aurais aimé que le frère qui est venu après moi soit venu avant. Je me serais appuyée sur lui, il m’aurait protégée, recadrée. Au lieu de quoi mon pauvre frère était déboussolé par cette grande sœur qui n’assumait pas la fonction qu’il n’a jamais osé lui prendre ; il n’a pas pu se forger un caractère et est devenu timoré.

– Vous n’êtes pour rien dans la génétique. 

– L’éducation est aussi importante. 

– Ça se discute, malheureusement.

Elle fit comme si elle n’avait pas entendu. Qu’elle est belle… pensa Daniel en la regardant. Elle vit et lut son regard, et il vit qu’elle avait vu. 

– Ma sœur, la troisième de la fratrie, qui est venue après mon frère, était en tous points différente de moi. Je lui parlais de robes, de boucles et de chaussures, tandis qu’elle lisait Camus, prenait des cours de théâtre et écoutait de la musique classique ! Aujourd’hui, elle se passionne pour la permaculture ! Plus différentes, on ne peut pas. Là aussi, au lieu de m’intéresser à elle, de me montrer compréhensive et intelligente, je l’ai carrément laissée tomber.

– Vous n’êtes pas un peu sévère avec vous-même ?

– Ne me cherchez pas des excuses.

– Pas des excuses : des explications.

Elle fit là encore comme s’il n’avait rien dit, et Daniel comprit que lorsqu’elle ne disait rien, c’est qu’elle ne désapprouvait pas.

– Mon deuxième frère, qui termine la fratrie, était et reste un gros poupon, gentil et pas pénible, mais qui aurait eu besoin lui aussi d’être tiré vers le haut. 

– Au risque de vous déplaire, je dirais que c’était plutôt le rôle de vos parents. 

– C’est vrai. Mais ils n’en étaient pas capables. Ils n’avaient pas conscience de ce qu’ils devaient faire. Pour eux, éduquer c’était fournir le gîte et le couvert jusqu’à la majorité. Eux, c’est à 16 ans qu’ils avaient débuté dans la vie, seuls.

Daniel laissa planer le silence. Elle avait étonnamment parlé d’elle et il ne voulait pas avoir l’air d’abuser. Au bout d’un instant, il fit simplement remarquer :

– Vous ne mangez plus ?

– Non. Mais resservez-moi du vin.

– Encore ?!

– Eh, oh… Taisez-vous, petit homme.

– Je ne suis pas grand, c’est vrai.

– Je ne parlais pas de la taille.

Il rit. La resservit. Elle le toisa. Plus hautaine, on ne pouvait. Il n’arrivait pas à savoir si elle était naturelle ou si elle jouait la comédie. Quoi qu’elle en soit, elle avait du chien, comme on dit. Parfois justement, elle flattait ou tapait son petit chien, sans qu’il parût à Daniel qu’il y eût une logique dans la manière dont elle traitait son animal. 

Ils passèrent au dessert, et ils prirent … du fromage. 

– Vous n’allez pas dire que vous avez raté votre vie, tout de même ? reprit Daniel sans transition et si fort que la moitié de la salle se tourna vers eux. 

L’altière, qui ignorait le monde, ne prêta pas attention aux regards sur elle.

– Si. À tous points de vue : je n’ai pas de fortune, pas de mari, pas de travail, pas de relations intéressantes.

– Vous goûtez à de nombreux plaisirs, vous avez une fille, vous trouvez facilement du travail, vous avez été beaucoup aimée.

Elle le regarda d’un œil torve.

– Vous connaissez ma vie ou vous inventez ?

– Vous m’avez parlé un peu et Pierre m’a donné deux trois repères.

– Ah, voilà… Vous vous êtes renseigné, et Pierre, avec sa franchise imbécile, vous a raconté des trucs. 

– Pas grand-chose, rassurez-vous.

– Non, je ne suis pas rassurée. Pierre est un homme bien, mais quand il est avec vous, il doit être lamentable.

Daniel s’étonnait lui-même : avec cette femme, il était obligé de faire appel à la nuance, de philosopher. Lui ! C’est drôle, pensa-t-il, comme on peut changer de rôle en fonction de son interlocuteur. 

– Qu’est-ce que c’est qu’une vie réussie ? demanda-t-il tout haut. Une vie bien remplie ?

– Ce serait déjà pas mal.

Il ne se voyait pas aller plus loin sur ce terrain.

– Ça vous dérange, si on se tutoie ?

– Oui.

– Mince.

– Bien essayé, Toto.

Il entendit le couple à la table derrière eux s’écrouler de rire, et il se retourna, pas pour les fusiller du regard, mais pour partager avec eux le comique de la situation.

Il se replaça face à son interlocutrice, impassible. Elle ne joue pas, conclut Daniel. Elle dit ce qu’elle pense. C’est un de nos points communs.

Elle lança :

– Si on vivait ensemble, vous me donneriez combien ?

Daniel se figea. 

– Ça n’arrivera pas, ajouta-t-elle. Mais c’est pour avoir une idée, de ce que vous seriez prêt à mettre. 

Il n’imaginait pas vivre avec une femme pareille. Et il n’avait jamais envisagé la relation homme femme comme une rétribution en argent de la seconde par le premier.

– Rien.

– Comment ça, rien ? Je suis une godiche, mais je ne fais pas la potiche sans contrepartie. Quant au plaisir sexuel à domicile et à volonté, si vous n’êtes pas prêt à donner un peu  d’argent pour ce qui vous importe le plus, vous êtes incohérent. 

– L’amour, ce n’est pas une question de contrepartie.

– Quand il n’y a pas ou plus d’amour, il faut bien trouver une sorte de réciprocité, que chacun y trouve son compte.

– Bien sûr, oui.

– Alors, combien ? Combien pour que je vous accompagne quand vous le souhaitez, que je prépare votre dîner cinq jours sur sept, que nous recevions de temps en temps et que je vous laisse me monter dessus certains soirs ?

– Je préfèrerais que ce soit vous qui me montiez dessus…

– Un paresseux, mince alors. Ça sera plus cher.

– Je vais appliquer la règle du bon commercial : ne pas parler d’argent le premier. Vous, combien demanderiez-vous pour vivre avec moi à ces conditions ?

Pour la première fois, elle le regarda dans les yeux plus d’une seconde. Tenter quelque chose avec lui ? Pourquoi pas ?

– 4000 nets mensuel (elle pensait 3000, mais montait la barre en vue de la négociation), à condition que j’aie ma chambre avec salle de bains personnelle. Et que nous habitions pas trop loin de la ville.

– Vous vous arrêteriez de travailler ?

– Ça va de soi.

– Et que ferez-vous avec ces 4000 € mensuels ?

Elle ne sut s’il l’avait fait exprès ou pas, mais il était passé du conditionnel à l’indicatif.

– Je me ferai belle, pour vous notamment, je sortirai avec les copines, j’embellirai notre intérieur et notre jardin, je préparerai quelques réceptions pour famille et amis, et je prendrai une petite voiture en leasing car la mienne arrive au bout de sa vie.

– 3000 suffiraient.

– Ne soyez pas mesquin, je déteste la pingrerie. D’autant que j’aimerais être généreuse. Si j’avais un peu de sous, j’en donnerais. Il y a tellement de gens qui sont dans le besoin. Sans même parler des pays pauvres…

Cet altruisme inattendu sidéra Daniel. Jamais il n’aurait imaginé une telle pensée chez cette femme. Il en fut touché au cœur. Quelques mots pouvaient-ils suffire à déclencher un sentiment ? 

C’était à son tour d’envisager l’impensable. Il l’avait invitée en raison de son charmant culot, espérant un moment érotique plus un peu de pornographie dans le meilleur des cas. Mais elle avait posé une question indécente qui sous-tendait une hypothèse invraisemblable, et voilà qu’ils envisageaient la folle aventure de la vie commune ! La farce était en train de tourner au sérieux !

– Il manque quelque chose dans l'usage de votre salaire mensuel.

– Dites.

– La bienveillance. Envers moi, je veux dire. Je doute que vous soyez capable de ça.

Elle leva légèrement la tête, comme pour réfléchir.

– La bienveillance, non, confirma-t-elle. Cela impliquerait que je croie en l’intelligence et  en la bonté des hommes, ce qui est impossible. Mais si vous êtes gentil avec moi, si vous me respectez, je serai douce, et même tendre. J’ai besoin de tendresse, moi aussi, comme tout le monde. 

Il fut frappé par le bleu de ses yeux, qui semblait s’éclaircir. Et à son tour il remarqua qu’elle était passée à l’indicatif. Dans quoi s’embarquaient-ils ? Étaient-ils sincères ? Quelle était la motivation de cette femme ? Une fois de plus, elle formula d’elle-même les éléments de réponse qu’il attendait :

– Mon but est simple : être dégagée des soucis matériels et prendre le temps de vivre. Je ne crois plus au grand amour, ou plutôt il ne m’intéresse plus, trop compliqué, trop d’inconvénients. Mais si je trouve un homme ni radin ni désagréable, qui m’assure la sécurité dont j’ai besoin et me laisse être comme je l’entends, alors je serai la femme qu’il attend. À condition qu’il ne soit pas plus jeune que moi, car je n’ai plus 20 ans, hélas.

C’était clair, et assez simple en effet. Bon sang, est-ce qu’il n’était pas d’accord avec ça ? Est-ce qu’il ne serait pas heureux de trouver une compagne qui le laisserait vivre sa vie tout en étant une épouse digne de ce nom ? Ni plus ni moins ? Les relations hommes-femmes avaient été faussées parce que placées sous les termes du rapport de forces. On était passé de la domination masculine à la revanche féminine, d’un ancestral écrasement à un combat de boxe qui ne finissait jamais. N’était-il pas temps de réduire le côté passionnel, d’arriver enfin à un équilibre fluide et léger  ?

Elle avait à peine touché son fromage, mais tendu son verre pour qu’il la resserve.

– Si on appelait Pierre ? lança-t-il. C’est lui qui nous a mis en relations, il serait de bon conseil. 

– Laissez Pierre où il est. Vous irez cafter tout à l’heure si vous voulez.

– En tout cas, ça ne sera pas 4000 € ; 3500 maximum.

– Pourquoi ?

– Parce que c’est la moitié de mon revenu mensuel.

Et puis parce qu’il ne pouvait sceller un accord sans négocier, c’était contre sa religion.

Elle lui sembla un peu troublée, pour la première fois. Il le décela à la rapidité avec laquelle elle porta le verre à sa bouche, à l’expression du visage qui s’était crispée pendant une seconde. Elle constata de son côté qu’il ne souriait plus, et que son souffle était un peu court. Étaient-ils en train de réaliser qu’une question absurde au cours d’un déjeuner improbable pouvait changer leur vie ? En tout cas, elle constatait une fois de plus le pouvoir des femmes, donc le sien, dont elle s’était si mal servie jusque-là. Il était prêt à lui donner 3500 € par mois pour… pour quoi ? Pour son bonheur ? Non, le mot était excessif. Pour son bien-être, sa tranquillité. Et cela jouait dans les deux sens : il pourrait lui apporter ce qu’elle lui apporterait. C’était assez vertigineux.

Il lui sourit et, pour la première fois, certes protégée par son verre, certes de manière fugace, elle lui sourit en retour. 

– Nous n’avons plus tellement de temps pour effectuer les bons choix, reprit-il. Enfin moi surtout. 

– La peur de se tromper est normale, renchérit-elle ; on s’est trompés si souvent.

– Oui… Mais il ne faut pas que cela empêche d’essayer ; on peut toujours arrêter quelque chose quand ça ne marche pas. 

– C’est vrai.

Ils en étaient là. Et se demandaient comment procéder à un essai qui leur permettrait de voir si ça valait le coup d’aller plus loin, de tenter leur pari fou.

Il lui prit la main. Elle ne la retira pas, mais ne manifesta pas d’émotion particulière. Ce qu’il remarqua.

– Vous êtes froide.

– Je ne suis plus dupe, je vous l’ai dit. Mais je peux être de bonne composition, je vous l’ai dit aussi. Si vous êtes respectueux, si vous savez vous renouveler, tout se passera bien.

– Se renouveler, c’est vrai.

– Fondamental. 

Daniel porta la main de Caroline à ses lèvres et la baisa.

– On y va ? dit-il aussitôt.

– On y va.

Ils n’avaient pas dit où.

– Où habitez-vous ? demanda-t-il.

– Dans une petite maison sur les hauteurs de Saint-Fran. Et vous ?

– J’occupe le dernier étage d’un immeuble rue d’Alembert. 

– Si nous… commença-t-elle.

– … il faudra que nous déménagions, continua-t-il. Je suis d’accord. Nous trouverons une belle maison. 

Elle se pencha pour… Le chien ! pensa Daniel. Il avait oublié le chien, fort discret, il est vrai. C’était, cependant, une difficulté en plus. Il n’avait aucun plaisir avec ces quadrupèdes, qui apportaient en revanche d’innombrables complications à la vie de tous les jours. Et il détestait quand les femmes passaient sans transition des caresses à leur chien aux caresses sur son corps à lui. C’était rien moins que dégueulasse.

Il faillit demander à Caroline si, dans leur vie future, le chien était incontournable, mais il s’abstint. Il allait au moins essayer de réussir cette nuit. Si d’aventure ils s’accordaient et avaient envie de poursuivre, il serait toujours temps de négocier le chien. 

Après qu’il eût réglé le dîner, un peu moins mauvais que le déjeuner avec Pierre mais de piètre qualité toutefois, et qu’ils furent sortis du restaurant, il annonça sa carte secrète. 

– J’ai quelque chose à vous proposer.

Elle leva les yeux de son smartphone.

– On fait un saut chez vous, vous prenez quelques affaires, et on va passer la nuit et la journée de demain dans un bel endroit que j’ai réservé.

Elle eut l’air surprise, plutôt favorablement.

– Vous avez prévu votre coup. Et si je refuse ?

– Ce n’est pas grave, j’irai seul. Mais vu ce que nous envisageons, ce serait dommage. Passons une nuit ensemble, cela nous permettra déjà de mesurer nombre de compatibilités ou d’incompatibilités.

– Et vos affaires à vous ?

– Dans le coffre de ma voiture.

– Un homme organisé.

– Qui ne veut pas être pris au dépourvu.

– Un bon point pour vous.

– Juste une chose, ne put-il s’empêcher de dire : le chien. Il faudra le laisser chez vous. Le relai-château où nous allons n’accepte pas les animaux. 

– Oh, rassurez-vous, je sais m’en passer.

Elle lui aurait dit qu’elle l’aimait qu’il n’aurait pas été plus heureux.

 



1er mars 2024

N'oublie pas que nous avons été belles

 

(environ 2 minutes de lecture)

 

Lily avait longtemps donné le change, fait moins que son âge, conservé un tempérament facétieux. Elle tenait à garder ses cheveux noirs, que la coiffeuse colorait et coupait dans un carré dégradé très XXIe siècle. Alors que Lily était née en 1937. 

À 80 ans, elle sortait encore avec ses copines, allait au théâtre, participait à des vernissages, déjeunait au restaurant… Elle était mère, grand-mère et arrière-grand-mère, mais ce triple statut ne prenait pas chez elle les proportions qu’il avait d’habitude chez les septua et octogénaires ; elle était femme avant tout et souhaitait le rester jusqu’au bout. 

Et puis, l’année dernière, alors qu’elle atteignait l’âge respectable de 85 ans, les choses avaient commencé à se dérégler. D’abord Jacques était mort. Son Jacques. Certes, il n’était que l’ombre de lui-même ces dernières années. Il ne l’accompagnait plus dans ses sorties, mais il était là quand elle rentrait. Il l’écoutait et même réagissait à ses propos. Jusqu’à ce que son cœur lâche un matin sans crier gare.

Trois semaines après Jacques, c’est Marie-France, sa sœur, qui rendait les armes et abandonnait la partie. 

Ensuite, Lily était tombée. Elle s’était cassé le tibia et deux dents. À son âge, le tibia fracturé l’avait clouée au lit pendant deux mois et elle n’avait jamais retrouvé son assurance, marchant depuis avec une canne. Mais les deux dents cassées l’avaient davantage contrariée que la jambe, car elle avait zozoté pendant six mois, jusqu’à ce qu’elle se mette à porter un dentier. Un dentier, elle !…

Enfin Lily avait déclenché un cancer, qui l’obligeait à de la chimiothérapie. Elle trouvait que ça faisait beaucoup. Elle ne parvenait pas à considérer ces soucis comme normaux à son âge, encore moins la chance que cela représentait de ne pas avoir souffert plus tôt de ces pertes et de ces maux. Elle estimait révoltant de ne plus pouvoir maintenir sa coiffure, ses sorties, ses rires. 

Le plus terrible fut peut-être de découvrir qu’elle n’intéressait plus personne. Certes, une aide à domicile venait tous les jours, les enfants passaient tous les week-ends et l’appelaient trois fois par semaine, mais ce n’était pas la vie, selon elle. Ce qui lui manquait, c’était le contact avec l’extérieur. Certes, plusieurs amies lui rendaient visite, mais ce n’était pas pareil, elles étaient condescendantes, coincées dans les fauteuils, et les voir ainsi l’attristait plus qu’autre chose.

Alors chaque fois qu’elle s’en sentait la force, elle allait faire un tour à pied. Elle avançait à petits pas et s’appuyait sur sa canne. Quelle misère, pensait-elle. Et ma tête, je dois être affreuse. Un jour, elle tomba sur Mélanie, une ancienne responsable d’association culturelle, avec qui elle avait sympathisé ; elles avaient souvent été au théâtre ensemble. Mélanie marchait sans canne, mais elle était d’une maigreur effrayante, et sa peau était diaphane :

– Oh, Lily…

– Mélanie, oh…

Elles restèrent quelques secondes immobiles, sidérées de ce qu’elles voyaient. Les premières larmes coulèrent en même temps sur leur peau de papier. Puis, maladroitement, parce qu’elles n’étaient pas stables sur leurs appuis, elles se serrèrent l’une contre l’autre. Et Lily entendit Mélanie murmurer à son oreille :

– N’oublie pas que nous avons été belles.



23 février 2024

Dans les pensées de Volodymyr Zelensky

 

(environ 10 minutes de lecture)

Les éclairs de la défense antiaérienne tournent dans le ciel de Kiev et j’essaye de m’endormir, parce que mon corps si malmené depuis 2 ans réclame au moins un peu de sommeil de temps en temps. J’entends si souvent les sirènes que par moments je ne sais plus si elles retentissent ou si mes oreilles en restituent le dernier souvenir. La terreur ne s’arrête plus, l’horreur est permanente. Chaque jour, chaque nuit, un peu partout dans le pays, des portions d’immeubles s’effondrent, des maisons brûlent, des installations explosent… Avec des hommes, des femmes et des enfants à l’intérieur, qui hurlent, souffrent et meurent. Quant au front… Oh, mes pauvres concitoyens d’Ukraine, vous vous battez avec une abnégation qui force le respect du monde entier, mais quel enfer vous vivez, alors que du métal brûlant déchire vos membres et vos visages les uns après les autres !…

Nous étions des enfants il n’y a pas si longtemps, nous jouions sur des terres qui n’intéressaient personne, et nous voilà devenus tristement adultes, projetés sur les devants de l’histoire, parce qu’une créature du diable nous a pris comme cibles afin de détruire notre joie et notre liberté, trop dangereuses selon lui près de la peur et de la résignation qu’il impose à son peuple endoctriné depuis un siècle. Nous étions en paix et il voulait la guerre, nous aimons l’avenir et il vit dans le passé, qu’il trahit également.  

Cela fera 2 ans demain que les troupes russes ont envahi mon pays et apporté avec elles la désolation et la mort. Des dizaines de milliers de morts militaires et civils, des centaines de milliers de blessé.e.s et traumatisé.e.s, 14 millions de personnes obligées de fuir leur foyer, dont la moitié à l’étranger, des milliards de dollars de routes et de bâtiments détruits… Comment pourrons-nous nous remettre de pareilles agressions ? Rien que le fer des obus, des drones et des missiles russes, souvent plus de 10 000 par jour : comment extirper un jour tout le métal du sol pilonné de notre patrie ? 

Notre terre à jamais souillée par la ferraille est aussi gorgée de chairs et de sang, un sang autant russe qu’ukrainien, car nos tortionnaires tombent en nombre et leurs chefs ne prennent pas la peine de les ramasser, encore moins de les enterrer. Ces gosses décérébrés par 20 ans de propagande totalitaire et de lavage de cerveau tuent et se font tuer sans avoir la moindre idée de la réalité de la situation. Puis-je les exonérer de leurs crimes cependant ? Non, bien sûr. Je suis le malheureux président d’un pays martyrisé. Mais je sais aussi que ces soldats obligés ne sont qu’à moitié responsables ; leur maître et ses complices maléfiques sont planqués dans les bunkers en or du Kremlin.

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J’ai un peu de mal, je l’avoue, avec ceux qui célèbrent sans fin des héros de la Seconde Guerre mondiale – film Une vie en Angleterre, panthéonisation du couple Manoukian en France, rediffusion de La liste de Schindler en Allemagne, émissions et commémorations innombrables un peu partout –, mais qui nous soutiennent du bout des lèvres, quand ils ne se montrent pas compréhensifs vis-à-vis de Poutine… Les victimes et les héros de la Seconde Guerre méritent toute notre considération, bien sûr, mais ce respect du passé ne devrait pas être un moyen de se détourner du présent : il y a des victimes et des héros ici et maintenant, et eux ont plus que jamais besoin de votre soutien. Ne vaut-il pas mieux empêcher le mal au présent que de s’en gargariser au passé ? Un nouvel Hitler est là devant vous, et vous ne voulez pas le voir : le reconnaîtriez-vous mieux s’il portait une moustache ? Ou si c’est sur votre pays qu’il envoyait chaque jour des missiles, si c'est votre famille qu’il torturait, vos enfants qu’il tuait ?

Savez-vous que, avec la Géorgie, la Tchétchénie, la Syrie, l’Afrique, l’Ukraine, Poutine a atteint son million de morts (dont la moitié de Russes), sa vingtaine de millions de personnes déplacées, sa centaine de millions de vies fracassées ? Savez-vous que la moitié des cyberattaques mondiales, qui perturbent l’économie et l’administration, donc ruinent des vies, proviennent de la Russie ? Savez-vous qu’il a réussi à coaliser les régimes les plus épouvantables de la planète dans une lutte à mort contre l’occident dont il ne supporte pas la réussite ? Savez-vous qu’une bonne partie des fake news qui nourrissent le populisme et minent la démocratie n’existent que par la volonté du Kremlin ? Politiciens européens, vous vous repaissez du devoir de mémoire, mais à quoi sert-il si vous ne l’utilisez pas pour agir au présent ?

N’avez-vous pas dit et répété, quand tout allait bien, « Plus jamais Munich », ce pacte avec le diable de septembre 1938 ? Mais combien de fois avez-vous pactisé avec Poutine depuis 20 ans ? Et vous continuez à inviter Sergueï Lavrov, le Ministre des Affaires étrangères du diable, autrement dit Ribbentrop, à vos grandes messes internationales ! Vous lui serrez la main, le faites asseoir à côté de vous ! Honte à vous. Vous ne voulez pas être « cobelligérants » : doit-on comprendre que Poutine n’est pas votre ennemi ? Qu’il faut le considérer comme un égal ? De quoi avez-vous peur ? Que ses chars arrivent jusqu’à Paris ? Je vous rappelle que nous sommes là, et que nous nous battons depuis 2 ans justement pour que ça n’arrive pas. Vous feriez mieux de bombarder le Kremlin et d’envoyer des commandos pour éliminer enfin le pire cancer du monde. Vous savez faire, on vous a connus plus habiles et volontaires, quand votre petit intérêt était plus directement menacé.

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Beaucoup nous aident financièrement et militairement, certains beaucoup. Merci les États-Unis, merci l’Allemagne, merci la Grande-Bretagne, merci la Norvège, merci le Japon. Et merci la Pologne. J’espère qu’un jour ces armes que vous nous envoyez et que vous fabriquez de nouveau ne serviront plus, et que vous arrêterez la production plus vite qu’elle aura commencée. Mais pour l’instant, il n’y a pas le choix si l’on veut éviter l’obscurantisme et l’anéantissement. Parfois, en de rares moments, il faut se battre. Quand des millions de vies sont en jeu, ainsi que l’orientation d’une société pendant des décennies. Quand on a tout essayé avant. Le 23 février 2022 encore, la veille de la déferlante, je me suis adressé aux citoyens russes pour leur demander de renoncer au projet criminel et insensé de leur gouvernement. Sans succès. Je sais que certains Russes sont éminemment courageux et font ce qu’ils peuvent, merci à vous amis russes, et respect. Mais le tyran torture et assassine Alexeï Navalny, et tous ceux qui tentent de suivre son exemple.

Je ne serai jamais sûr à 100 % de mon choix. Chaque jour, quand on m’apporte le décompte des morts civils et militaires, plus encore quand je partage sur le terrain la douleur et les pleurs de celles et ceux qui ont perdu un enfant, ou un bras, ou deux jambes, je doute. Je ne suis pas Poutine ; j’ai encore un cœur et un cerveau en état de marche. Si le 25 février 2022, j’avais accepté le « taxi » pour quitter le pays plutôt que choisi de rester en demandant des « munitions », j’aurais évité ces morts. Mais les habitants de mon pays seraient des morts-vivants dans un camp de concentration russe. Qu’est-ce qu’il vaut mieux ? La réponse n’est pas simple.

La réaction d’Israël après les actes innommables du Hamas le 7 octobre 2023 a apporté une pierre de plus au débat difficile sur la légitimité de la défense. Je ne peux m’empêcher de penser qu’une autre voie était possible, et peut-être préférable, que ce déluge de feu sur Gaza après le carnage dans les kibboutz. Netanyahou n’aurait-il pas été inspiré de dire : « Voilà ce qu’est le Hamas, voilà par quoi nous sommes menacés. Nous pourrions nous venger facilement et tuer dix fois plus de personnes à Gaza dans les prochains jours. Mais nous ne le ferons pas, car cela ajouterait de la mort à la mort et cela ne résoudrait rien. Je demande simplement à la communauté internationale de nous aider à démanteler ces groupes terroristes et à trouver une solution pour qu’Israéliens et Palestiniens puissent vivre en paix les uns à côté des autres ». Israël n’aurait-elle pas alors gagné en respectabilité ? Ne serait-elle pas devenue intouchable ? Au lieu de détruire durablement son image, même auprès de ses plus fervents soutiens. Et de créer encore plus de souffrance et de ressentiment pour une génération supplémentaire.

Mon interrogation n’est guère fondée, car moi aussi j’ai choisi la violence face à la violence. Je crois que si Mandela avait été encore en vie, je l’aurais appelé. Qu’aurait-il fait, lui le géant, à ma place ? Et à la place de Netanyahou ? 

Une chose peut-être peut nous guider : la cohérence entre les paroles et les actes. J’ai essayé, et j’essaye de tenir cette cohérence. C’est ce que j’aime particulièrement chez Joe Biden, qui dès le printemps 2022 a qualifié Poutine de « boucher », et encore de « salopard cinglé » il y a quelques jours. Tout en nous apportant 75 milliards d’aides militaire et financière en deux ans. Contre 3,6 pour la France, qui n’est pas vingt fois moins riche et pas vingt fois moins peuplée. Macron emploie des grands mots, se veut un leader en Europe, mais dans les faits… Il n’y a pas si longtemps, il voulait « ménager » Poutine pour pouvoir « négocier » avec lui. Négocie-t-on avec Hitler ? Ah, Munich, Munich… Je suis désolé pour les antiaméricains : mais qui, comme toujours depuis un siècle, soutient vingt fois plus que les autres les combattants de la liberté face à l’oppression ? Les États-Unis.

Ça n’empêche pas ce grand pays d’avoir de gros problèmes : les armes à feu, l’endettement, la remise en cause de la vérité… La moitié des Américains sont bien malades : ils ont un président extraordinaire, avec un humanisme exceptionnel, qui a fait des choses formidables sur les plans extérieur et intérieur, le dynamisme et la créativité de ce pays continuent à éclairer le monde, et ils vont réélire le plus égoïste et le plus vulgaire des gosses de riches, un type écœurant à tous points de vue, bête comme ses pieds, inintéressant au possible, et extrêmement dangereux pour le monde entier. Quelle tristesse, là encore… Que sera 2025 si Trump, Poutine, Xi Jinping, le débile de la Corée du Nord et les affreux mollahs iraniens sont encore là et tout puissants ?…

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Je ne dors pas. Olena si, heureusement, et cela me réconforte. Ma chère femme, si belle, si brillante, et vous nos enfants, notre fierté notre plus grand amour, quelle vie je vous impose depuis 2 ans… Je suis rarement là, nous devons souvent déménager, nous n’avons pas d’adresse officielle car on ne doit jamais savoir où nous sommes, nous vivons entourés de militaires et d’hommes en armes, et les missiles tombent autour de nous… Oui, un jour, nous retournerons avec les cousins dans la maison au bord du lac, et nous pourrons faire voler les cerf-volants sur la plage, griller des brochettes et chanter tous ensemble. Nous n’aurons plus peur, et nous aurons retrouvé la paix. Il faut y croire, absolument, c’est pour cela que nous nous battons et que nous souffrons tant aujourd’hui, pour que toutes les familles d’Ukraine puissent bientôt et pour toujours aller se détendre tranquilles au bord d’un lac. 

Je veux retrouver mon sourire, mon vrai sourire. Je suis acteur de métier, j’arrive donc à donner le change, mais ce n’est pas mon vrai sourire. Mon visage est trop marqué par la tristesse. Je vois trop de souffrances chaque jour pour sourire comme avant. Tous ces morts, tous ces blessés, c’est trop dur, trop terrible. Encore une fois : se rend-on bien compte de ce que signifient 10 000 missiles, drones et obus qui tombent chaque jour sur un pays ?… Imaginez juste 1 000, un jour, dans n’importe quel pays d’Europe de l’Ouest. 1 000 sifflements et explosions sur des maisons, des immeubles, des voitures, vous voyez ? Nous c’est 10 000, chaque jour, depuis 2 ans. Hitler, je vous dis. Avec en plus des bombes nucléaires et des armées des hackers pour détruire la démocratie via internet.

Vais-je mourir bientôt ? C’est possible. Des tueurs sont aux aguets, je le sais. Dans les premières semaines, j’ai échappé à plusieurs attentats, perpétrés par les affreux de Wagner. Je n’y pense pas souvent, heureusement. Je considère au contraire que j’ai de la chance. Des Ukrainiens, civils et militaires, meurent tous les jours ; je suis encore en vie.

C’est pourquoi je dois continuer à conduire notre peuple, dont je fais partie. Deux incroyables coups du destin m’ont placé au cœur de la géopolitique mondiale en 3 ans : en 2019, l’acteur que j’étais a fait passer de la fiction à la réalité son personnage de professeur devenu président dans la série télévisée Serviteur du peuple. Cédant à d’amicales pressions, comme on dit, je me suis lancé en politique. Je trouvais drôle et enthousiasmant que pour une fois la fiction amène à la réalité, non pas l’inverse. Témoin de ce lien, j’ai gardé le nom de la série pour baptiser mon parti, qui s’est donc appelé Serviteur du peuple. N’est-ce pas un beau nom pour un parti politique ? 

Ma ligne était simple : lutte anti-corruption et renforcement de la démocratie. Et j’ai gagné. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Il n’y a sans doute pas de raisons très objectives. Et puis, 3 ans plus tard, peut-être parce que je ne réussissais pas trop mal et qu’une démocratie heureuse terrorise tout dictateur, nous avons été envahis par les Russes et notre pays inconnu est devenu le centre du monde. J’étais acteur comique pour quelques Ukraniens, je suis devenu un personnage tragique aux yeux du monde entier. 

C’est ainsi. Je ne peux pas me défiler. Pendant 3 ans, le hasard a fait plus que ma volonté ; depuis 2 ans, ma volonté fait davantage que le hasard. Il n’est qu’à regarder l’histoire, d’ailleurs, pour constater ce balancement perpétuel entre hasard et volonté. Par moments les événements font les individus, mais à d’autres les individus font les événements. Plus grave, un seul individu peut déclencher des événements innombrables qui bouleverseront les vies de centaines millions de personnes. Parfois c’est pour le bien, le plus souvent c’est pour le mal. N’est-ce pas Vladimir ?

Le jour « se lève, il faut tenter de vivre ». Et ce n’est pas facile. 



16 février 2024

Les technocrates agissent-ils contre le peuple ?

 

 

(environ 20 minutes de lecture)

Licencié en droit en 2023, âgé de 22 ans, je poursuis mes études en master tout en passant certains concours pour tenter d’entrer dans des écoles qui m’intéressent. Il se trouve que, pour une épreuve de culture générale, je suis tombé deux fois sur le même sujet, à l’École Nationale de la Magistrature de Bordeaux, et à Sciences-Po Paris. Comme ces deux épreuves se déroulaient à 8 jours d’intervalles, j’ai rédigé deux fois le même devoir. Je vous le livre ci-dessous. Et je vous laisse découvrir les deux notes à la fin (ne les regardez pas avant d’avoir lu le devoir, s’il vous plait). 

 

Les technocrates agissent-ils contre le peuple ?

(épreuve de Questions contemporaines, 4 heures. Sujet ici limité à la France)

 

En ces années de populisme (le peuple serait un tout qui sait ce qui est bon pour lui, tandis que les élites gouvernantes le mépriseraient), il est de bon ton de faire porter la responsabilité des difficultés économiques et sociales aux ministres et hauts fonctionnaires qui dirigent la politique du pays. Certains accusateurs parlent même d’un « État profond », sorte de réseau invisible qui tirerait toutes les ficelles dans le seul but de s’auto-entretenir.  

Il y a des causes à ce ressentiment, ce qui ne signifie pas qu’il est fondé. Ces causes, on les cerne désormais assez bien : peur du déclassement des « petits blancs » européens et américains alors que la mondialisation a surtout profité aux Asiatiques, peur de l’immigré du Sud ou de l’Est qui viendrait remplacer l’occidental de souche en imposant sa religion, incompréhension des plus de 50 ans face au tout numérique d’une part au changement des mœurs d’autre part (remise en cause de l’ordre social, du genre, de l’autorité), refus de céder ses privilèges quand bien même l’urgence climatique et l’équilibre mondial imposent que ceux qui ont un peu partagent avec ceux qui ont moins. Ces peurs, cette incompréhension, ce refus, renforcent les égoïsmes, déclenchent des violences, défient la démocratie.

Y a-t-il, face à ce peuple qui se sent incompris, des responsables d’administrations et d’institutions qui feraient prévaloir des considérations uniquement comptables et techniques sans soucis des conséquences humaines ? Est-on, dans les ministères du VIIe arrondissement de Paris ou dans les couloirs du Berlaymont à Bruxelles, si protégés (par un statut, un réseau, une rémunération) qu’on en oublie les contingences terrestres touchant une humanité besogneuse à laquelle on n’appartiendrait pas ? Existe-t-il un complot, rassemblant politiques, responsables des médias et patrons des grandes groupes financiers, qui viserait à maintenir la masse en état de dépendance afin de pouvoir continuer à se goberger de richesses et de plaisirs exclusifs ? L’observation des faits empêche de répondre oui à ces trois questions. Il n’empêche que certaines décisions, forcément venues « d’en haut », sont parfois mal acceptées par une partie de la population, quand elles compliquent un quotidien fragile, à coups de normes et de taxes notamment. 

Ainsi, pour analyser le rapport entre peuple et technocratie, dans notre pays, nous commencerons par montrer quels sont les agissements publics qui suscitent l’ire de certaines catégories de la population. Ensuite, nous rappellerons quelques principes et réalités de la gouvernance dans les démocraties libérales comme la France, pour soit rassurer soit conforter les esprits critiques.

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I – Les pilules difficiles à avaler par les impatients

Il n’est pas besoin de remonter très loin pour trouver des décisions difficilement acceptées. Était-ce parce qu’elles étaient difficilement acceptables ? Chacun.e a son opinion en la matière. Essayons ici de garder le plus d’objectivité possible. Nous nous appuierons sur des exemples français, mais on retrouve des faits et mécanismes similaires dans d’autres pays.

 

A – Les réticences face aux mesures qui touchent à l’ordre public

Quand, à partir de janvier 2015, le terrorisme islamiste a commencé à décliner ses horreurs sur le territoire français, les gouvernements du président Hollande ont renforcé l’arsenal législatif antiterroriste, allant même jusqu’à prendre un certain nombre de mesures dites d’exception, comme l’instauration de l’état d’urgence, permettant notamment les perquisitions administratives sans passer par le juge, l’assignation à résidence, la fermeture de certains lieux suspects. En 2014 déjà, une loi créait le « délit d’entreprise individuelle à caractère terroriste », permettant l’interpellation a priori de personnes susceptibles de commettre un attentat. Ces mesures prises pour la sécurité de tous ont été contestées en partie. Dans l’acceptation de l’autorité gouvernementale lors des attentats, deux moments sont en effet à distinguer : d’abord une union nationale dans la compassion après Charlie Hebdo, aboutissant aux plus grandes manifestations dans un pays qui en a pourtant une pratique régulière – manifestations exceptionnellement unitaires, gouvernants et gouvernés ensemble –, ensuite une défiance vis-à-vis de lois jugées liberticides après les attentats du 13 novembre, suscitant nombre de contestations.

En 2020 et 2021, des comportements peu logiques sont apparus au moment de la pandémie Covid-19, là aussi en deux temps : une acceptation unanime d’un confinement incertain scientifiquement et douloureux pour les catégories sociales les plus fragiles, une contestation significative de la vaccination, dont les bénéfices ne sont plus à prouver depuis au moins Pasteur. Des mesures prises par les mêmes autorités de santé, sous la présidence Macron cette fois, avec le même objectif de venir à bout de la même pandémie, ont reçu un accueil étonnamment différent. Comme pour les attentats, on constate deux temps, deux types de réactions, contradictoires.

Depuis l’épisode dit des « Gilets Jaunes » (2018-2019), la plupart des manifestations sont marquées par la violence – des « blacks blocs », mais pas que – et nécessitent la mobilisation d’un nombre considérable de policiers. À tel point que les gouvernements ont légiféré pour tenter de limiter ces violences systématiques. On peut citer notamment la loi « anticasseurs » de 2019 qui autorise les fouilles aux abords d’une manifestation, et qui qualifie de délit la dissimulation du visage, ou encore la loi « pour une sécurité globale protégeant les libertés », de 2021, permettant notamment l’accès aux images des caméras policières, texte censuré en partie par le Conseil Constitutionnel. Quelques mois plus tard, la loi confortant le respect des principes de la République, dite « loi séparatisme », était adoptée dans la douleur après toutes les obstructions possibles, sous prétexte d’une remise en cause des libertés d’enseignement, de culte et d’association.

On retrouve dans ces discussions l’éternelle question de l’équilibre entre liberté et sécurité, inhérente à la vie en société. « Il n’y a point de liberté sans lois », écrivait Rousseau au XVIIIe siècle. Et c’est pour éviter « la guerre de tous contre tous » qu’un siècle plus tôt déjà Hobbes conseillait à l’homme de se dessaisir d’une partie de sa liberté pour que l’État garantisse sa sécurité.  

On pourrait encore, si l’on avait le temps, évoquer le combat majeur qui se joue actuellement entre les plateformes numériques et les régulateurs, européens notamment, pour limiter, en partie seulement car il est déjà tard, le travail de sape effectué par les influenceurs et autres manipulateurs sur les cœurs et les cerveaux de centaines de millions d’humains, qui du coup le sont de moins en moins.

 

B – Les mobilisations contre les mesures qui touchent au portefeuille

Le samedi 17 novembre 2018, débutait le mouvement des Gilets Jaunes contre une augmentation de 9 centimes de la Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), autrement dit contre une augmentation de 9 centimes du litre d’essence. On se souvient de l’évolution du mouvement ensuite, élargissant les revendications à l’amélioration du « pouvoir d’achat » (devenu le maître mot des années 2018-2022), à la justice sociale, et de plus en plus à l’exigence de démission, voire de décapitation, du Président de la République. Les Gilets Jaunes ont fait des blocages et des cassages un moyen courant d’action revendicative. On constate nettement un avant et un après, que montrent bien ces témoignages recueillis par Le Monde (lemonde.fr, 17 mars 2019) au plus fort du mouvement : « Les black blocs, avant, ils faisaient peur à tout le monde, maintenant on trouve que c’est un plus. C’est eux qui font avancer les choses, nous, on est trop pacifistes ». « Quand j’ai vu casser le Fouquet’s, ce symbole de l’oligarchie, je ne dis pas que j’étais satisfaite, mais je ne suis plus contre ». « C’est génial que ça casse, parce que la bourgeoisie est tellement à l’abri dans sa bulle qu’il faut qu’elle ait peur physiquement, pour sa sécurité, pour qu’ils lâchent »..

Pendant très longtemps, et sans doute encore aujourd’hui, une majorité de Français a soutenu l’action des Gilets Jaunes. On pourrait d’ailleurs mettre en parallèle l’indignation à propos de l’assaut des Trumpistes américains contre le Capitole, le 6 janvier 2021, et le silence à propos d’exactions similaires, et préalables, de la part des Gilets Jaunes : incendie de la préfecture de la Haute-Loire, avec du personnel à l’intérieur (« On va vous griller comme des poulets »), profanation de l’Arc de Triomphe, tentative d’enfoncement du Ministère de la Ville, qui ne nuisirent pas à la popularité des instigateurs. 

Ce soutien est d’autant plus étonnant que les Gilets Jaunes n’étaient pas les derniers « damnés de la terre », mais en majorité des agents publics et des retraités, donc précisément des personnes ne craignant pas pour leur « fin de mois », autre expression star née ces années-là.

Dans les mesures qui touchent au portefeuille, celles qui concernent les retraites sont  parmi les plus sensibles. Les grèves de 1995 avaient déjà marqué l’opinion et restent comme un fait de gloire de nombreux syndicalistes chevronnés (la réforme Juppé est passée, en revanche le projet de suppression des régimes spéciaux a été retiré, les privilèges des manifestants ont donc été maintenus). Régulièrement ensuite, les manifestations contre les retraites ont été des occasions de blocages et de prises en otages, notamment en 2010 et 2020. Le premier semestre 2023 fut un point d’orgue, à ce jour, avec une quinzaine de journées de mobilisation, des grèves, des blocages de routes, de raffineries, de voies ferrées, des coupures de courant, des poses de banderoles, des concerts de casseroles… Là encore, le soutien général fut long et fort, incitant le gouvernement à utiliser l’article 49.3 de la constitution pour faire aboutir son projet de relèvement de l’âge légal de départ en retraite de 62 à 64 ans.

Beaucoup de gens peuvent se reconnaitre dans les Gilets Jaunes et les retraités. C’était moins vrai avec les agriculteurs. Pourtant eux aussi se révoltèrent début 2024, pour demander, entre autres, la suppression d’une taxe sur la gasoil non routier. Après 10 jours de blocages qui empoisonnèrent la vie de millions de professionnels et de particuliers, après des dégradations et des actes d’incivisme innombrables, le gouvernement céda tant et si bien qu’une bonne partie des mesures du Green Deal européen partit en fumée, comme l’interdiction de certains produits toxiques et le respect de la jachère (repos de la terre). On comprend dès lors que la France ait du mal à convaincre ses partenaires européens sur tel ou tel sujet, car elle est une des premières à revenir sur les accords communautaires chaque fois que ça l’arrange.

Certaines désobéissances sont plus sectorielles, mais n’en recueillent pas moins un assez large assentiment, comme ce fut le cas pour la ZAD Notre-Dame-des-Landes (dont les occupants allèrent même jusqu’à récuser les résultats d’un référendum qui ne leur convenaient pas) ou l’absurde mobilisation contre les « méga-bassines », dont on ne peut contester le bien-fondé sans une bonne dose de mauvaise foi. Pour expliquer ces soutiens qui pourraient paraître étonnant, le politologue Roland Cayrol affirmait simplement : « En France, on aime bien les gens qui défendent leur bifteck ». Oui, quand on est retraité ou que l’on peut gagner son pain sans avoir besoin de sa voiture ou des transports en commun.

On pourrait aussi parler des attentes vis-à-vis de l’hôpital, ou des exigences en termes de rejet carbone des véhicules, beaux exemples de gémonies auxquelles on voue l’État pour tout et son contraire. Mais il est temps d’essayer de comprendre un peu mieux comment fonctionne cette technocratie qui marcherait sur la tête du peuple. 

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II – Principes et réalités de la gouvernance dans une démocratie comme la France

Il est facile d’accuser quand on ne connait pas, et qu’on est planqué derrière un écran ou dans une foule avec des drapeaux, des gilets et des fumigènes, si ce n’est des boules de pétanque. On ne peut cependant renoncer au droit et à la fiscalité pour faire évoluer une société, qui a besoin d’être conduite pour progresser et qui doit jouer son rôle afin de rendre supportables les inégalités naturelles.

 

A – Politiques et hauts fonctionnaires

Faut-il expliquer ce qu’est une démocratie et que nous sommes en démocratie ? Les confusions et les exagérations sont telles qu’on peut se le demander.

Rappelons simplement ici que, dans une démocratie, les ordres sont donnés par des autorités politiques issues d’une élection au suffrage universel. Ce qui, ramené à notre sujet, signifie que les technocrates ne prennent pas de décisions majeures ; ils les mettent en œuvre et les font appliquer. Il n’est qu’à se remémorer les événements évoqués dans notre première partie pour s’en rendre compte : dans la lute contre le terrorisme, contre la pandémie Covid-19, contre les violences urbaines, les ordres viennent des responsables politiques. Or, ces politiques sont élus par… le peuple. Du moins par la majorité. Et c’est là sans doute qu’est le nœud du problème actuel : les Français n’acceptent plus la règle de la majorité. En des temps plus paisibles, lorsque le candidat pour lequel un électeur votait n’était pas élu, cet électeur reconnaissait le résultat des urnes et tentait de nouveau sa chance à la prochaine élection. Désormais, nombre d’électeurs minoritaires refusent ce résultat et en appellent « à la rue », à la désobéissance civile, à la mobilisation (non sans quelques succès, on l’a vu).  

Poussons plus loin notre réflexion. Certains reconnaissent que le peuple est bien souverain en principe, mais que, dans les faits, les hauts fonctionnaires qui connaissent les rouages depuis longtemps emmènent les ministres où ils veulent, et non pas l’inverse. Ces ministres, de passage, ne peuvent en effet tout connaitre en peu de temps, d’autant qu’ils ont souvent des objectifs politiques éloignés du contenu de leur portefeuille ; leurs directeurs et collaborateurs seraient donc dans les faits seuls maître à bord. Il y a du vrai dans ce constat, dans certains cas, même si les cabinets, à la frontière du politique et de l’administratif, sont là pour veiller à la bonne exécution des décisions du premier par le second. Mais « l’esprit de corps » étant ce qu’il est… 

Nous y voilà : « l'esprit de corps », ou des corps plutôt, ces « grands corps de l’État » qui tiendraient la France. Il y a les grands corps administratifs, recrutés à l’École Nationale d’Administration – Conseil d’État, Cour des Comptes, Inspection des Finances, Inspection Générale de l’Administration, Inspection Générale des Affaires Sociales… –, et les grands corps techniques, recrutés à l’École Polytechnique – Ingénieurs des Mines, Ponts et Chaussées, Télécoms… Tous ces gens se connaitraient, auraient des intérêts communs, ne feraient jamais rien les uns contre les autres, veilleraient à de précieux équilibres garants de leurs pouvoirs et de leurs prérogatives. Il y a du vrai là encore, les réseaux existent plus que jamais, on ne voit pas pourquoi les meilleurs cerveaux s’en priveraient. 

Pour aller dans le sens du peuple, le président Macron a transformé l’ENA en Institut National du Service Public (au 1er janvier 2022), supprimant du même coup ces fameux grands corps pour créer un corps unique des « Administrateurs de l’État ». Est-ce que cela réduira la cooptation ? Est-ce que cela favorisera la docilité de ces grosses têtes ? Est-ce que cela leur évitera d’oublier les conditions de vie de la majorité de la population ? Déjà, l’ENA a été déplacée de Paris à Strasbourg, déjà un stage obligatoire envoie tout énarque en sous-préfecture se colleter aux pneus qui brûlent devant les grilles, aux accidents de la route du samedi soir, au manque de trains et aux fermetures d’écoles. 

Plus qu’un manque de connaissance du terrain – procès facile, les hauts fonctionnaires sont eux aussi « nés quelque part » –, le problème vient parfois du pantouflage – qui consiste pour un haut fonctionnaire à quitter la fonction publique pour aller travailler dans une entreprise privée – ou des connivences avec les médias, en raison de liens d’amitiés ou de pouvoirs. Là, les tentations sont fortes de mélanger les genres, d’autant qu’il est impossible pour un individu de se dissocier. 

On remarquera enfin que les hauts fonctionnaires deviennent eux aussi des responsables politiques, et dans ce cas cumulent beaucoup de pouvoirs. Emmanuel Macron, Président de la République, Alexis Kohler Secrétaire Général de l’Élysée, Édouard Philippe Premier Ministre de 2017 à 2021, Benoit Ribadeau-Dumas, son directeur de cabinet à Matignon, sont tous énarques et membres des grands corps. De plus en plus, le responsable politique est un professionnel (technocrate vient de tekné, qui signifie savoir-faire, et de kratos, le pouvoir).

Ce qui nous amène à une remarque importante : si les technocrates ont des défauts et si leur action ne doit pas remettre en cause les principes démocratiques, ils sont aussi et surtout une chance pour un pays. Que ce soit pour diriger une administration, réparer une voiture ou soigner une dent, il est préférable de bénéficier du service de quelqu’un de compétent dans son domaine. C’est un réflexe très populiste de dénigrer « les élites » et de calomnier les « grandes écoles » d’où elles sont sorties. Mais une intelligence et une formation de haut niveau sont encore les meilleurs remparts contre les injustices, la violence et l’obscurantisme, des siècles de progrès de la civilisation nous l’ont appris. Concrètement : un individu avec du bon sens et une simple expérience de terrain peut faire un bon maire d’une commune de 5000 habitants ; pour diriger un pays de 68 millions, cela peut s’avérer insuffisant.

 

B – Une multiplication des organes de proximité et de concertation

On n’a pas attendu l’émergence des populismes violents du XXIe siècle pour rapprocher les preneurs de décisions de ceux qui sont censés les exécuter. N’est-ce pas Napoléon III qui avait repris, dans un décret de 1852, une formule parfois attribuée à son oncle, « On peut gouverner de loin, mais on n’administre bien que de près », renforçant alors le rôle des préfets dans chaque département ? Les mouvements de déconcentration, autrement dit l’implantation des services de l’État dans les territoires, n’ont cessé depuis, le dernier d’ampleur étant la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) voulue par le Président Sarkozy en 2007. 

Au niveau européen, le principe de subsidiarité – on réserve à l’échelon supérieur (l’U.E.) uniquement ce que l’échelon inférieur (les États membres) feraient moins bien – procède de cette même logique. « Bruxelles », souvent accusée de tous les maux, est donc soucieuse et consciente des récriminations des citoyens. 

L’État a aussi transféré des pouvoirs, on le sait. Après la loi de 1871 sur l’élection des conseils généraux et le renforcement de leurs attributions, l’équivalente pour la commune en 1884, ce sont les lois Defferre de 1982 et 1983 qui ont donné le vrai coup d’envoi de la décentralisation dans notre pays, qui en est aujourd’hui à sa 3e, si ce n’est 4e étape (le nouveau Premier Ministre, Gabriel Attal, a annoncé vouloir simplifier « le millefeuille administratif »). Sans conteste, la décentralisation a permis un grand développement de toutes les régions de France, en termes d’équipements, de réseaux de transport, de valorisation du territoire, d’animations, d’accueil…

Proximité et efficacité ne sont pas toujours synonymes cependant, et il a fallu parfois s’éloigner un peu pour rationaliser en mutualisant des moyens limités : l’importance prise par l’intercommunalité depuis 2015 (loi NOTRe) ne s’explique pas autrement. Mais cela n’enlève rien au transfert de pouvoirs de l’État vers les élus locaux, et ils ne sont pas prêts de les rendre.

La concertation avec la population s’est beaucoup développée. Les collectivités peuvent organiser des référendums locaux depuis 2003. Les communes peuvent créer des comités consultatifs locaux « sur tout problème d’intérêt communal » ; ils sont variables et innombrables, mais on connait l’importance prise par les comités de quartiers, par exemple. Parfois les comités sont même des conseils, de prévention de la délinquance, des sages, des jeunes… Et l’on peut encore ajouter nombre de commissions, d’urbanisme, des services publics locaux, et autres. 

Au niveau national, les concertations se sont elles aussi multipliées. De plus en plus, avant toute grande réforme, l’État consulte, avec plus ou moins de succès, tant le paritarisme et la mise en commun paraissent difficiles à mettre en œuvre dans notre pays. On a été plus loin avec la « Convention citoyenne pour le climat », rassemblant en 2020 et 2021 150 personnes tirées au sort devant proposer des mesures pour atteindre l’objectif de 40 % de réduction d’émission de gaz à effet de serre en 2030 (par rapport à 1990).

La création des AAI (autorités administratives indépendantes) et API (autorités publiques indépendantes) depuis près d’un demi-siècle participe elles aussi de ce souci de ne pas laisser les administrations centrales tout gérer. On sait aujourd’hui l’importance de la CNIL (Commission Nationale Informatique et Liberté), de l’ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire), de l’AMF (Autorité des Marchés Financiers), pour ne citer quelques exemples. Ce sont des structures que le grand public assimile au gouvernement, mais qui disposent d’une réelle indépendance. Le Médiateur de la République, devenu Défenseur des Droits, est quant à lui un recours appréciable pour les personnes bloquées dans leurs relations avec l’administration. Et la création de la Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC) en 2008, permettant à tout justiciable de contester une disposition législative s’il estime qu’elle porte atteinte aux droits et libertés garantis par la Constitution, parachève une construction visant à prémunir les citoyens contre toute atteinte à leurs libertés fondamentales.

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Allons, tout ne va pas si mal et la dictature est encore loin.

Ce n’est d’ailleurs pas tant les technocrates qu’il faut craindre que le peuple lui-même quand on attise ses bas-instincts ; innombrables sont les politiques à jouer avec le feu de la sorte, dans notre pays comme dans d’autres. Témoins de ce danger d’individus chauffés à blanc par des irresponsables, le politologue américain Yasha Mounk, qui publiait en 2018 Le peuple contre la démocratie, et le philosophe français Pierre-Henri Tavoillot, qui un an plus tard se demandait Comment gouverner un peuple-roi ?

Oui, ce peuple est devenu très difficile à gouverner, mais sans doute davantage en raison des addictions aux produits et aux écrans que de la puissance de la technocratie. Ce qui déstabilise nos sociétés, c’est avant tout l’information continue, la publicité incessante, la vulgarité télévisuelle, la connexion permanente, la consommation à outrance. Ces fléaux ne pouvaient que détruire une citoyenneté récente, briser une société fragile. Il était certain que nous payerions Facebook, Tik-Tok, Hanouna et Amazon ; l’addition n’a pas fini d’augmenter. 

Il est difficile, maintenant, de combattre l’égoïsme et la mauvaise foi, d’autant que la vérité n’a plus cours. Écrire ce mot au singulier est d’ailleurs répréhensible. Il n’y a plus de vérité. Il y a des vérités, autrement dit des mensonges. Les faits, les chiffres, les situations et les analyses scientifiques n'intéressent plus. Seuls comptent les exclamations et les looks de  celles et ceux qui sont télé-hygiéniques. Voilà ce que nous avons laissé advenir, tous (parents, éducateurs, responsables…), parce que nous n'avons pas été vigilants. Même les grands phares de la République, comme Robert et Elisabeth Badinter, ne sont pas parvenus, malgré leurs alertes et leurs efforts, à empêcher ces dérives. Et puis Robert Badinter est mort…

C’est tous, collectivement, que nous devons réconcilier la société avec elle-même, en empêchant autant que faire se peut les facteurs de division. Gens du peuple et technocrates font partie du même monde et sont aussi divers les uns que les autres. Il ne s’agit pas de les opposer, mais au contraire de favoriser leur respect mutuel ; il y va de la survie de notre démocratie.

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Mes notes pour ce devoir :

École Nationale de la Magistrature : Devoir bien écrit et bien construit, riche en informations comme en réflexions, qui traite le sujet dans la forme exigée. Un peu court en références (philosophie, idées politiques), mais l’on peut attribuer cette faiblesse à la contrainte de temps. 17/20.

Sciences-Po Paris : Devoir tendancieux, qui fait la part belle à l’idéologie libérale dominante. Point de vue biaisé, pensée sclérosée, forme poussive. 7/20.

Je ne sais si je méritais 17 à l’E.N.M., mais ce triste 7 montre assez bien comment Sciences-Po Paris est devenu un des temples du wokisme, autrement dit de la réécriture de l’histoire. On ne juge plus la construction, l’écriture et l’argumentation du devoir, mais sa conformité à l’idéologie woke. Sciences-Po Paris, tout de même : on se pince ! 

 



9 février 2024

Le vol de la pouzzolane

 (environ 25 minutes de lecture)

Dans la commune où j’habite près de Clermont-Ferrand, des bacs en plastique gris sont posés sur nombre de trottoirs. Ils sont remplis de grains de pouzzolane, pierre volcanique rougeâtre que l’on répand sur le sol en cas de neige et de verglas. Les agents municipaux peuvent donc agir vite les jours de froid, puisqu’elle est à portée de pelle, accessible en permanence. Les citoyens eux-mêmes peuvent disséminer quelques granules sur une portion de trottoir qui leur parait en avoir besoin. À la différence du sel, la pouzzolane ne fait pas fondre la neige, mais elle renforce l’adhérence au sol des pneus et des semelles. 

Ce nom bizarre vient de Pouzzoles, près de Naples, en Campanie, région volcanique, comme le Puy-de-Dôme. On a longtemps utilisé la pouzzolane pour la mélanger à de la chaux et créer un mortier d’autant plus efficace que cette colle pour la construction prend même sous l’eau (on parle d’hydraulicité). Au milieu du XXe siècle, la pouzzolane d’Auvergne était une richesse et se vendait 150 francs le mètre cube. Plusieurs volcans auvergnats sont encore marqués par l’extraction de la Pouzzolane, les Puys de Gravenoire et Lemptéguy par exemple. Et lorsque l’on grimpe sur les Puys jumeaux de la Vache et de Lassolas, il n’est qu’à se baisser pour ramasser par poignées ces cailloux alvéolés plus légers que des pralines. 

On ne se sert plus guère de pouzzolane pour la construction aujourd’hui, mais pour le terrassement quand on a besoin d’un écoulement rapide de l’eau. C’est pourquoi on a mis de la pouzzolane sous le terrain du Stade de France, et qu’on en trouve sous de nombreuses pistes d’hippodromes. On s’en sert aussi pour la filtration, le drainage, l’irrigation. Ainsi que, donc, pour limiter les chutes sur le trottoir et les dérapages sur la chaussée. Elle est un peu moins efficace que le sel, mais elle n’abîme pas les canalisations des égouts et les tuyauteries des véhicules.

Il est une dernière utilisation de la pouzzolane, et c’est celle-ci qui va initier cette histoire : le jardinage. En gros grains, la pouzzolane sert de revêtement décoratif et de paillage, à l’instar de l’écorce de pin par exemple. En granulats de plus petite taille, elle fournit, en raison de sa porosité, un excellent substrat pour certains types de cultures, comme les bonsaïs, les cactus et autres plantes exotiques.

C’est sans doute ce que savait le type que je surpris une nuit, alors que je m’étais levé pour aller aux toilettes, marcher un peu pour me détendre, et regarder par la fenêtre en l’entrouvrant pour me rafraichir. En haut de l’avenue que surplombait l’immeuble où ma femme et moi habitions, un type avait arrêté sa voiture à laquelle une remorque était attachée. Il sortit de l’habitacle et, sur le trottoir, saisit un bac de pouzzolane, le décolla du sol, et, ni une ni deux, le fit passer dans sa remorque.

– Hé ! m’exclamai-je spontanément en tendant faiblement le bras.

J’ai de plus en plus de mal à lever les bras au-dessus de l’épaule, et j’aurais été incapable de déplacer un bac de pouzzolane, même à moitié vide, comme venait de le faire le gaillard, barbu, la quarantaine, qui, après de brefs coups d’œil à droite et à gauche, remonta dans sa voiture camionnette et démarra sans bruit, parce que, je le constatai alors, elle était électrique.

– Ah ben merde ! m’exclamai-je derechef, pas trop fort cependant, pour ne pas réveiller ma femme. Il a volé la pouzzolane ! Hé ?!

Je me serais bien penché pour regarder aux étages du dessus et du dessous si d’autres habitants que moi avaient été témoins de ce forfait, mais là encore mes 70 ans m’imposaient quelque prudence : incliner la tête dans le vide ou la tourner vers le ciel, c’était la nausée assurée. Je restai donc seul avec mon constat, que je partageai tout de même le lendemain avec mon épouse, avec M. et Mme Gonfaron du 3e, Mme Alibot, du 1er, et notre ami Alain Patriat que je rencontrai à la boulangerie. C’est ce dernier qui me suggéra quelque chose :

– Tu devrais écrire au maire. Parce que ce n’est pas la première fois que ça arrive. Il semble bien qu’il y ait dans notre commune un voleur de pouzzolane, et ils ne savent pas quoi faire, si ce n’est supprimer ces bacs, qui sont pourtant bien pratiques.

– Il ne faudrait pas plutôt aller trouver les flics ? 

– L’un n’empêche pas l’autre.

Je fis et l’un et l’autre. Aux flics, je décrivis au plus juste ce que j’avais vu et à quelle heure, notamment le physique du voleur et les caractéristiques de la voiture dont je n’avais malheureusement pas reconnu la marque. Je ne pus pas porter plainte cependant.

– Vous n’êtes pas victime de l’infraction, me dit le lieutenant qui me reçut ; elle ne vous a pas porté préjudice.

– D’une certaine manière, si, argumentai-je. Ce bac de pouzzolane est un bien public qui a été retiré aux habitants de la commune, dont je fais partie.

– Ça ne suffit pas. Il faudrait que vous soyez plusieurs à vous manifester. Si vous en avez le courage, essayez de mobiliser autour de vous. Ça nous arrangerait, on pourrait agir, car ce n’est pas la première fois qu’on nous signale ce problème.

Nous nous contentâmes donc d’une « main courante », autrement dit d’un signalement qui n’entrainerait pas de poursuites.

En rentrant du commissariat, je m’installai sur la table de la salle à manger avec un stylo et un bloc de papier. Mais j’appelai ma femme :

– Écris, toi, tu sauras mieux. 

– Tu me dictes, alors.

Laborieusement, nous parvînmes à tourner une missive à Monsieur le Maire, que j’allai déposer en mairie le lendemain. J’en profitai pour effectuer un tour de quelques quartiers de la commune, dont le mien, recherchant devant les maisons à la fois une voiture avec une remorque, ou une remorque seule, et des parterres de pouzzolane. Cela ne me donnerait pas la garantie d’identifier le voleur, mais peut-être quelques indications susceptibles d’être communiquées aux autorités.

En parcourant les rues de notre banlieue petite bourgeoise, je me rendis compte que la pouzzolane n’était plus si courante que ça dans les jardins. J’aperçus toutefois quatre allées aux reliefs rouges et noirs caractéristiques, trois rocailles agrémentées de petites terrasses sur lesquelles une plante racinait dans les scories volcaniques de petit diamètre, et quelques bordures auxquelles le basalte carminé apportait une couleur plus ou moins belle selon l’entretien et la densité. Le voleur de bacs était-il un de ces propriétaires ? Je ne pus établir de lien entre la présence de pouzzolane, une voiture et une remorque semblables à celles que j’avais vues. J’avais même un doute sur la couleur de la voiture. Grise, me semblait-il. Mais la nuit, n’est-ce pas…

En revanche, je ne vis pas un seul bac sur les trottoirs. Le voleur avait-il fait une razzia ? C’était probable, vu la remorque. Ce qui, si j’étais flic, me laisserait penser qu’il habitait une ville voisine et non pas notre commune. 

Trois jours après, je lus dans La Montagne (je fais partie des derniers Mohicans abonnés de la presse quotidienne régionale) : « La mairie de Sanlouis communique. Le vol de pouzzolane a atteint des proportions inégalées dans la nuit du dimanche 4 au lundi 5 février, puisque ce sont pas moins de 12 bacs et leur contenu qui ont été dérobés cette nuit-là. Jusqu’à ce jour, nous avions fermé les yeux sur les actes d’incivilité qui conduisent certains individus à prélever pour leur compte personnel une matière destinée à tous, notamment aux personnes les plus fragiles afin qu’elles ne glissent pas sur les trottoirs. Les disparitions de cette nuit, d’une ampleur inégalée, nous poussent à porter plainte, contre X pour l’instant, pour que l’auteur de ce forfait soit arrêté et condamné selon la loi. Nous rappelons que, en vertu de l’article 311-3 du Code Pénal, le vol peut être puni de 45 000 € d’amende et 3 ans d’emprisonnement. La peine est applicable même si l’auteur restitue ce qu’il a volé ou s’il n’est pas parvenu à dérober ce qu’il souhaitait. Dorénavant, les agents municipaux seront les seuls autorisés à utiliser le contenu des bacs de pouzzolane, dont ils surveilleront régulièrement les niveaux. Toute suspicion de vol fera l’objet d’investigations poussées. Le respect et la solidarité sont des valeurs que nous portons au nom des habitants de Sanlouis ; nous ne laisserons pas quelques individus malhonnêtes remettre en cause le bien-être dans notre commune ».

Le lundi suivant, je reçus la réponse de la mairie à ma lettre : « Cher Monsieur, Nous vous remercions vivement de nous avoir alertés sur ce que vous avez observé en haut de l’avenue du Stade au cours de la nuit du 4 au 5 février. Votre témoignage va nous aider, en lien avec les polices nationale et municipale qui sont mobilisées, à agir afin que ce type de comportement soit puni comme il le mérite et ne se reproduise plus. Vous avez peut-être vu notre communiqué dans la presse et sur les réseaux sociaux pour responsabiliser la population. Nous évoquerons de plus cette question lors de la séance du Conseil municipal du jeudi 15 février à 18 heures, à laquelle vous êtes le bienvenu, comme tous les habitants de Sanlouis. En vous remerciant de nouveau, je vous prie de croire, Cher Monsieur, à l’assurance de mon entier dévouement ». Et c’était signé Jacques Mortau, maire de Sanlouis, vice-président du Conseil Départemental du Puy-de-Dôme.

– Eh bien… soupira ma femme après notre lecture, on dirait que le maire t’a entendu.

– Oui, mais… Ce ne sont que des mots. Tu sais comme ils sont…

– Écoute. Attendons de voir.

Je décidai de me rendre au Conseil municipal, puisque j’y étais invité (et même si les séances sont ouvertes à tous). Ce serait peut-être l’occasion de discuter un peu avec le maire, que je ne connaissais pas personnellement. J’avais eu l’occasion de le côtoyer cependant, d’abord quand il avait réuni successivement les habitants des différents quartiers pour demander de la patience alors que les tranchées pour la fibre et l’assainissement perturbaient la circulation et créaient d’inextricables embouteillages. J’avais ensuite été le voir quand il avait fallu se battre pour obtenir l’autorisation d’ouverture d’une nouvelle pharmacie et que la préfecture ou je ne sais qui se faisait tirer l’oreille. Et son prédécesseur m’avait reçu quand j’avais sollicité un rendez-vous, après que le service état-civil n’avait pas fait suivre mon dossier correctement pour le renouvellement de ma carte d’identité. 

Et oui, quand on est vieux, on n’a plus l’énergie, plus la beauté, plus l’autorité (parce que le respect a disparu), mais on a du temps, un peu d’argent et une bonne connaissance de la nature humaine. Ce qui peut faire de nous des êtres redoutables, bien des fonctionnaires vous le diront, car certains de mes congénères n’ont de cesse de traquer le moindre dysfonctionnement au sein de la machine publique. À leur décharge, on peut constater qu’ils ne sont pas les seuls et que le pinaillage est devenu un mal national ; l’oisiveté étant la mère de tous les vices, les deux tiers des Français s’insurgent contre la moindre peccadille, le plus souvent planqués dans des réseaux sociaux ou dans des manifestations, hurlant à la moindre contrariété, comme si tout pouvait être parfait, réussi, comme si l’aléa n’existait pas, et comme si l’intérêt général pouvait être la somme des intérêts particuliers sans que chacun renonce à quoi que ce soit dans sa quête maladive du toujours plus. Moi, je reste calme, je ne demande rien d’autre que chacun fasse son travail et qu’on ne laisse pas les choses se dégrader ; ça ne me semble pas insurmontable.

Quand j’arrivai dans la salle du conseil, les élus étaient déjà en place, et derrière eux les administratifs, à savoir le directeur général des services, le directeur de cabinet, le directeur général des services techniques… Ça faisait beaucoup de responsables, d’autant qu’on avait paraît-il (c’est le bulletin municipal qui nous l’avait expliqué) regroupé les services en pôles et recrutés de nouveaux directeurs ; tel était, du moins le croyait-on, le prix à payer pour la fameuse « reconnaissance » dont chacun.e se sentait en manque… La salle était sombre malgré les lustres imposants qui pendaient du plafond trop haut, car elle n’était percée que de deux fenêtres. Les épaisses tentures et les tableaux classiques aux cadres énormes alourdissaient encore l’atmosphère.

Je m’installai sur une chaise d’un des trois rangs de dix qui s’élevaient en fond de salle pour le public. Une dizaine de concitoyens se tenaient là, tous âgés je dois le dire. Je les saluai d’un signe de tête, j’avais déjà vu certains. Au bas de notre petite tribune, se trouvaient quelques tables pour la presse, occupées pour l’heure par quatre personnes qui chahutaient ensemble : les journalistes ou correspondants de La Montagne, Le Semeur hebdo, France 3 et France Bleue, tous biberonnés aux fonds publics et en situation monopolistique. 

Le maire ouvrit la séance en soumettant le procès-verbal de la réunion précédente à l’approbation de l’assemblée, puis en rappelant les décisions qu’il avait prises en vertu de la délégation de pouvoir que lui accordait le conseil municipal pour certaines mesures de gestion courante. Le DGS, le DGA, le DST, le dircab et une secrétaire juste derrière lui se tenaient aux aguets, tendaient et récupéraient des feuilles à intervalles irréguliers. J’avais souvent remarqué ça chez les élus qui prenaient la grosse tête (c’est peut-être un pléonasme) : en quelques années, ils devenaient incapables de faire la moindre chose tout seul. Je me demandais même si on ne les assistait pas quand ils allaient pisser. Il fallait qu’ils montrent qu’ils détenaient le pouvoir ; et comme le personnel avait du temps…

L’examen des délibérations s’enchaîna. Un rapporteur présentait la délib – généralement l’adjoint.e concerné.e –, le maire ensuite mettait son grain de sel, et demandait s’il y avait des questions ou des objections. Dans notre commune de 19 000 habitants, il y a 33 conseillers municipaux, c’est la règle. Parmi ces 33, 22 appartenaient à la majorité centre-droit, 5 au Rassemblement National, 5 à la gauche, et 1 se qualifiait d’« écologiste dissident » (De quoi ?… Dissident). Les conseillers du Rassemblement National – 3 hommes et 2 femmes – s’exprimaient sur chaque point à l’ordre du jour, en lisant une intervention qu’ils avaient préparée. Ce n’était pas toujours négatif. Les gauchistes eux ne prenaient pas la parole systématiquement, mais quand ils le faisaient c’était violent et agressif. J’entendis ainsi : « C’est une honte, Monsieur le Maire ! », « Encore une libéralisation du service public, qui du coup n’en est plus un ! », « C’est de la destruction, vous êtes un fossoyeur ! », « Quelle incurie ! Le peuple vous jugera ! ». Les piques et l’échafaud n’étaient pas loin. L’écologiste, dissident, n’était là que par intermittence, je veux dire que souvent il semblait ailleurs, regardant le plafond ou lisant un dossier (qui n’avait rien à voir avec le conseil du jour), ou fermant à moitié les yeux, comme s’il entamait une séance de méditation. Les conseillers de la majorité eux ne parlaient jamais, sauf si on les y invitait. La discipline de groupe jouait à plein, les consignes avaient été données : on écoutait le rapporteur, le maire, l’opposition, puis on levait le doigt pour voter pour. Le conseil municipal, nécessaire à la démocratie locale, était avant tout une chambre d’enregistrement. Les négociations avaient lieu avant, en commissions, ou dans le bureau du maire en fin de journée, autour d’une bouteille de whisky payée par la collectivité. 

C’est en fin de séance, dans les « questions diverses », que fut abordé le vol de la pouzzolane, premier point de cette dernière partie. 

– Nous ne vous proposons pas de nouvelle délibération sur ce sujet, précisa le maire, car il n’y a pas lieu, mais je tiens à souligner l’importance, pour ne pas dire la gravité, de ce problème. 

Le directeur général des services techniques fit passer une feuille qui n’empêcha pas le maire de se tourner vers lui et de lui demander quelque chose. Après quoi il énuméra :

– En 2022, 10 mètres cube de pouzzolane avaient disparu ; en 2023, 14. Et lors de la seule nuit du 4 au 5 février 2024, ce sont 7 mètres cubes qui ont été dérobés, avec douze bacs ! 31 mètres cube, à 321 € l’unité, ça représente 10 199 €. En ajoutant 12 x 4,50 € pour les bacs, soit 54 € de plus, on arrive à un total hallucinant de 10 253 € !

En bon politicien, le maire s’interrompit quelques secondes pour laisser aux conseillers le temps de réaliser l’importance des chiffres cités. Puis il enchaîna :

– Ce ne sont pas tant les sommes, néanmoins conséquentes, mais les comportements qui me paraissent le plus problématiques. Vous rendez-vous compte, Chers collègues, de ce que cela signifie ? Que certains individus n’hésitent pas à s’approprier le bien commun. Que cela ne les embête pas de mettre leurs concitoyens en difficultés pour satisfaire leur interêt particulier. Si nous en sommes là, il y a du souci à se faire. Faudra-t-il protéger les espaces verts ?…

– C’est souvent que des fleurs et des plantes sont volées, osa préciser l’adjoint à l’urbanisme, qui voulait aller dans le sens de son maire. 

– … Faudra-t-il mettre un policier ou un gendarme devant chaque arbre, chaque panneau, chaque barrière ? 

– C’est souvent qu’on nous vole des panneaux, et des cônes, renchérit le conseiller délégué à la voirie.

– Vous voyez ! rebondit le maire en prenant l’assemblée à témoin. Des voyous, qui ne sont sans doute pas des jeunes à capuche, pillent les ressources publiques ! Sans vergogne ! Ça ne peut plus durer !

Je regardai les conseillers quand le maire les interpela : ceux de la majorité hochaient la tête de l’air le plus grave possible ; ceux du Rassemblement National souriaient en pensant « On vient de gagner 10 points à Sanlouis » ; deux des gauchistes ricanaient, heureux du chaos à venir ; l’écologiste visiblement n’écoutait pas, voire n’entendait pas, occupé qu’il était par sa commande de laine de chanvre pour l’isolation de sa maison, une passoire thermique, ce qui la foutait mal pour un écologiste, même dissident.   

– Je prendrai donc mes responsabilités, continua le maire, en vertu des pouvoirs de police qui me sont conférés, vous le savez. Mais avant, j’ai souhaité ce moment de discussion entre nous, afin que chacun des groupes politiques de notre assemblée puisse apporter sa contribution.

Le renard, pensai-je : il veut forcer chacun à s’exprimer, car d’une part il sait que chaque propos sera enregistré et répercuté dans le procès-verbal de la séance, d’autre part il sait qu’il n’y a pas de réponse à cette question. À quelle question d’ailleurs ?

– Pour lancer le débat, je vous signale les trois mesures que j’envisage de prendre. La première : nous organiserons des patrouilles certaines nuits, sans préciser lesquelles bien entendu, avec les agents des polices nationale et municipale…

– Oh là ! s’exclama un conseiller de gauche. Vous allez créer un climat de peur, et bien sûr vous n’aboutirez à aucun résultat !

– Laissez-moi finir, s’il vous plait, vous aurez la parole ensuite.  

– Je vous laisse finir, mais je ne vous laisserai pas fliquer la commune ! rétorqua le conseiller.

Les journalistes levèrent les yeux de leur smartphone et réactivèrent l’écran de leur ordinateur, comme si quelque chose d’intéressant allait enfin se passer.

– Deuxième mesure envisagée, reprit le maire : l’ouverture d’une plateforme de lutte contre les incivilités, que nous appellerons « Sanlouis sécurité », sur laquelle chacun pourra signaler ce qu’il a constaté en termes de dégradations, vols, violences, et de tout comportement contraire à la loi. 

– Non mais ça va pas bien ?! s’insurgea une conseillère de gauche. Vous voulez encourager la délation ?! La dénonciation calomnieuse ?!

– Attendez ! lança le maire en haussant la voix. Si vous ne m’interrompiez pas tout le temps, vous m’auriez entendu dire que bien entendu, tout sera vérifié et anonymisé avant d’être publié. Le service de la vie citoyenne et le service communication y veilleront et nous ferons appel à une société spécialisée en ce domaine pour la mise en œuvre technique. 

– C’est du délire !

– Une honte !

– Oh, la ferme ! leur lança un adjoint.

Je me demandai si j’avais bien entendu. Et en voyant les quelques autres citoyens spectateurs à côté de moi gigoter sur leur chaise, je me dis qu’eux aussi n’étaient pas très à l’aise avec cette idée de plateforme où chacun pourrait venir raconter ce que bon lui semblait. Pour l’expression des instincts les plus bas, n’y avait-il pas des trucs appelés X et Facebook ? C’est pourquoi je pensai que le maire savait pertinemment que cette plateforme n’était pas acceptable, mais qu’il l’évoquait en public pour provoquer des réactions et pour prouver ensuite qu’il n’avait rien exclu a priori pour le bien-être des habitants. 

– Troisième mesure que je suggère, Chers collègues, la création, sur la base du volontariat, de brigades de nettoyage et d’entretien des quartiers, constituant une sorte de service civique visant à renforcer la responsabilisation et la citoyenneté.

– Des brigades, maintenant ! Parce qu’on a volé trois cailloux de pouzzolane ! Le pouvoir vous monte à la tête, Monsieur le Maire !

Le maire, là, ne fut pas trop mauvais, continuant sans se formaliser, façon de montrer qu’il assumait et ne redoutait pas la critique :

– Je suggèrerai ce service civique à raison de 3 heures par personne et par mois, de 7 à 77 ans, encore une fois sur la base du volontariat. Sachez qu’il y a des pays où ce travail commun pour la collectivité existe et donne de formidables résultats. 

L’écologiste paraissait voir et entendre à présent, il était entré dans le match, réalisant qu’on n’était pas si loin du social et de l’environnement, deux domaines sur lesquels il était censé avoir un avis éclairé.

– Voilà, c’est sur la table, dit le maire. Nous n’avons pas forcément de décision à prendre ce soir, mais je voudrais que chacun puisse s’exprimer sur ce sujet. Quand des biens publics sont dérobés, ce sont tous les habitants qui sont lésés, et nous devons tous nous sentir concernés.

Comme il sait entortiller les choses ! me dis-je avec un rien d’admiration. « Nous n’avons pas forcément de décision à prendre ce soir » ! Le saligot… Autrement dit, on cause pour rien, mais je veux que vous causiez : ça me dédouane et ça vous ligote.

Comme dans conseillers il n’y a pas que « seillers », ceux-ci entrèrent dans le jeu du maire avec une rapidité qui me laissa pantois.

– J’en parlerai avec mes collègues de groupe, lança le leader de la gauche municipale. Mais puisque vous ne nous laissez pas le temps de nous préparer…

– Cette question était inscrite à l’ordre du jour, coupa le maire.

– Pas vos mesures débiles, recoupa l’autre.

Là, me sembla-t-il, le maire perdit 1 point (délai trop court), voire 2 (« débiles » sonnait assez juste en la circonstance). La majorité s’offusqua, grogna, menaça, mais le gauchiste avait la parole.

– Oui, débiles, et dangereuses. Vous utilisez un problème très spécifique pour instaurer une sorte de « big brother » qui créera un climat détestable de méfiance généralisée. Quel rapport avec la pouzzolane ? Une plateforme pour dénoncer les incivilités ? Et puis quoi encore ? C’est ouvrir une boîte de Pandore qui deviendra le réceptacle de toutes les frustrations, et qui sera utilisée seulement par les esprits les plus malfaisants. Quant aux brigades soi-disant basées sur le volontariat, c’est de l’embrigadement justement ! Vous allez créer une sorte de police des mœurs et des comportements !

Le maire, qui s’attendait sans doute à cette diatribe, sourit :

– Vous me pardonnerez, Cher collègue, mais qu’un adepte du Vénézuélien Hugo Chavez, des Sandinistes du Nicaragua et du sous-commandant Marcos du Mexique, bien connus pour leur grand amour de la démocratie, nous donne des leçons en la matière de liberté ne manque pas de sel. 

– Laissez Chavez où il est.

– Nous sommes d’accord. 

– Alors dites-nous le rapport entre la pouzzolane et les mesures délirantes que vous proposez ?

– Le rapport est simple : nous ne pouvons, et ne voulons, pas fliquer la population.

– À la bonne heure !

– C’est pourquoi nous devons englober le vol de pouzzolane dans quelque chose de plus large, en quelque sorte profiter de ce problème pour responsabiliser la population et créer concrètement cette démocratie participative que chacun appelle de ses vœux. Il s’agit de sortir par le haut, et en effet de créer un climat, mais un climat d’entraide et de solidarité.

Des applaudissements crépitèrent depuis les fauteuils de la majorité, car les élus étaient soulagés de pouvoir adhérer là à ce que disait leur patron – « la démocratie participative », mais oui –, alors qu’en effet cette histoire de plateforme paraissait un peu hasardeuse (ça devait être une idée du directeur de cabinet, il prenait trop de pouvoir celui-là, il allait falloir s’en occuper). 

– La parole est au Rassemblement National, reprit le maire en dirigeant son regard vers les élus bleu marine.

Ceux-ci semblaient prêts et c’est leur cheffe de groupe, Albane De Groot, trentenaire à la blondeur et au tailleur impeccables, qui prit la parole :

– Chers collègues. Oui, nous en sommes là : nous ne sommes même plus capables d’empêcher un vol de pouzzolane. L’insécurité a tellement augmenté dans notre commune que n’importe qui peut s’en prendre aux biens publics sans craindre quoi que ce soit en termes de conséquences judiciaires ! Les vols ont augmenté de 25 % depuis 4 ans, les atteintes aux personnes de 32 % et les atteintes aux biens de 36 % ! Oui, ici, à Sanlouis, nous ne pouvons plus agir et circuler tranquillement ! Il y a des risques, dans la rue, dans les commerces, dans les transports, chez nous quand nous y sommes et quand nous n’y sommes pas !

– Vous détournez le sujet ! maugréa un adjoint qui fut entendu.

– Au contraire, reprit la jeune Albane, je le contextualise et je le mets en perspectives. La pouzzolane, il ne faut pas laisser passer bien sûr, et je suis personnellement favorable aux patrouilles de nuit envisagées, qui ne peuvent que faire du bien, car les voyous se contentent rarement des horaires de bureau.  

Les élus RN opinèrent pour montrer leur accord avec leur patronne.

– Avec votre plateforme, Monsieur le Maire, à mon avis vous vous tirez une balle dans le pied, ce qui, politiquement parlant, n’est pas pour me déplaire.

Cette phrase entraina quelques sourires, à gauche et à droite. Les élus de la majorité commencèrent à grogner, mais quand ils virent que le maire lui-même souriait, choisirent de sourire eux aussi. 

Elle est forte, pensai-je. Et elle a de la classe, ce qui est un atout supplémentaire.  

– Quant à l’idée de faire participer la population à des travaux d’intérêt général, pourquoi pas. Mais ce n’est pas le problème le plus urgent : le problème urgent est de rétablir la sécurité à Sanlouis, sécurité que vous et votre prédécesseur avez laissé se dégrader.

– Il y a une montée générale de la violence dans la société, intervint l’adjoint chargé de la vie publique, et la sécurité est plutôt meilleure ici que dans les alentours. Vous n’auriez pas fait mieux que nous.

– C’est faux, Monsieur, et vous le savez bien. Voulez-vous que je vous rappelle nos propositions sur les caméras de surveillance, l’armement des policiers municipaux, les actions du Conseil de Prévention de la Délinquance ?

– Ça ne changerait rien.

– Comment, ça ne changerait rien ? C’est trop facile de récuser a priori une idée et de se résigner à ce qui est ! C’est une des grosses différences entre vous et nous : vous êtes résignés, nous nous sommes volontaires. Courageux et combatifs.

– Ça va, les chevilles ? lança un jeune conseiller.

– Ça va répondit Agathe, elles sont pas mal. Mais ne t’avise pas de les toucher !  

Ce sont des rires qui s’élevèrent cette fois, tous bords confondus. Même les fossiles que nous étions, assis sur nos chaises pour le public, ne pouvions que reconnaître le talent de cette oratrice, qui en plus avaient de jolies chevilles.  

– Merci, Mme de Groot, dit le maire en rallumant son micro. Est-ce que Monsieur Vintesour souhaite intervenir. 

L’élue nationaliste resta debout un instant, hésita à dire qu’elle n’avait pas fini, mais comprit que finalement ce n’était pas plus mal qu’on la fasse terminer sur la bonne image qu’elle avait donné d’elle.

L’écologiste dissident alluma son micro et se redressa. 

– Oui. Merci, euh, Monsieur… le Maire. Je… Bon, pour la pouzzolane, on ne va pas en faire une maladie. Après tout le voleur l’a peut-être prise précisément pour en faire bénéficier d’autres personnes…

– Ah ah ! s’esclaffèrent plusieurs conseillers de la majorité. 

– Bienvenue chez les Bisounours ! lança un nationaliste. 

– On ne sait pas, reprit l’écologiste. Pourquoi toujours voir le mal ? Cette pouzzolane servira bien à quelque chose. Et puis elle ne manque pas, chez nous. C’est pourquoi les chiffres que vous avec donnés, Monsieur le Maire, sont exorbitants. Plus de 300 € le mètre cube ! Ici, au cœur des volcans d’Auvergne. C’est une hérésie.

Le maire se tourna vers le Directeur des services techniques, qui sentit instantanément un filet de sueur dégouliner le long de son échine. 

– Les volontaires du service civique, je suis tout à fait pour, poursuivit le vert. Emmenez-les au Puy de la Vache une fois par trimestre, et si chacun ramène quelques kilos de pouzzolane, nous n’en manquerons plus. 

En ce qui concerne la démocratie participative, oui, bien sûr qu’il faut la promouvoir si nous voulons ramener à la vie publique celles et ceux qui s’en sont détournés. Une plateforme d’échanges peut être un moyen parmi d’autres, à condition qu’elle n’encourage pas la délation, ce qui sera inexorablement le cas si vous la présentez comme vous l'avez fait ce soir. Il faut au contraire qu’elle empêche l’anonymat, afin de responsabiliser, et de valoriser, les uns et les autres. Quant aux rondes policières nocturnes, avec des policiers plus ou moins cachés si je comprends bien, c’est tellement absurde… Ce serait contre-productif, car cela ne pénaliserait que les citoyens honnêtes.

Tortueux, long au démarrage, mais pas si bête l’écolo, pensai-je. Il voit les choses d’une autre façon. C’est alors qu’une évidence m’apparut : chacun des quatre groupes de ce conseil municipal, malgré ses faiblesses de forme et de fond, montrait une manière de considérer la société, et chacune de ces visions avait une certaine légitimité. Cela me déstabilisait, car j’ai toujours pensé que tout ne se vaut pas, qu’il faut faire des choix et que l’on ne peut pas toujours ménager la chèvre et le choux, dire tout et son contraire. Là cependant, je trouvai intéressant et finalement rassurant que ces avis et ces personnalités si différentes puissent s’exprimer sur un sujet concret. C’est quand même beau, la démocratie, pensai-je. Et je me trouvai ridicule en sentant les larmes venir à mes yeux.

Le maire remercia chacun et s’engagea à réfléchir à ce qui avait été dit avant de prendre toute mesure novatrice. Les autres questions diverses donnèrent lieu à d’autres échanges plus rapides, et la séance fut levée à 20 h 30. J’aurais bien été saluer le maire, mais les journalistes l’accaparèrent pour une interview. Je discutai 10 minutes avec un couple sympathique, puis je quittai l’hôtel de ville pour rentrer chez moi. Ici ou là, des graviers de pouzzolane craquèrent sous mes pas.

––––––––––

Deux mois et demi après cette séance… il ne s’était rien passé. Si ce n’est que les  agents municipaux avaient retiré les bacs de pouzzolane non volés des trottoirs où ils demeuraient le 15 avril, alors qu’auparavant ils restaient dehors été comme hiver. 

Le 18 avril à 10 h 45, je sortais du cabinet dentaire où je me faisais suivre (après quelques mésaventures douloureuses à Sanlouis, j’avais trouvé un praticien à peu près humain dans une commune voisine). Je remontai une large avenue peuplée de belles maisons quand mon regard fut attiré par une voiture et une remorque, parce qu’elles me rappelèrent instantanément celles que j’avais vues la fameuse nuit du vol de la pouzzolane. Je ralentis mon pas et observai le jardin : la quantité de petites pierres rouges présentes devant la maison me frappa immédiatement.

Bon sang ! pensai-je. Serait-ce le domicile du voleur ? Les pensées se bousculaient dans ma tête. Arrivé à mon véhicule, je retournai sur mes pas, comme si j’avais oublié quelque chose chez le dentiste. À hauteur de la voiture et de la remorque, j’enregistrai mentalement la marque et la couleur – un Renault Kangoo gris –, ainsi que la plaque d’immatriculation – GH-342-SP – et le numéro de la maison dans l’avenue Léon Blum – 27. J’aperçus la boîte aux lettres, sans pouvoir distinguer de nom, et sans oser m’approcher pour regarder mieux. Mais j’avais suffisamment d’informations. Je rebroussai chemin en prenant la première rue à gauche puis à gauche et encore à gauche.

Après, tout alla plutôt vite. D’instinct, c’est à la mairie de Sanlouis que je me dirigeai. Je demandai à voir le maire. On me répondit qu’il ne recevait pas sans rendez-vous ; je pouvais déposer une…

– Dites-lui que j’ai retrouvé le voleur de pouzzolane. Et qu’il faut intervenir tout de suite si on ne veut pas qu’il s’envole.

Je ne sais pas ce qui motivait ce sentiment d’urgence. Je me prenais pour un flic, un détective, chargé d’une recherche fondamentale ! Quand je vous disais que, nous les vieux, pouvons êtres redoutables. 

Une des agents d’accueil me dit « Attendez », puis s’éclipsa chez le directeur de cabinet, du moins sus-je que c’était lui quand elle revint 5 minutes plus tard pour me conduire jusqu’à son bureau. J’expliquai au cravaté ce que j’avais vu, en rappelant que j’avais écrit au maire pour lui signaler le vol que j’avais constaté début février.

– Le maire ne sera pas là avant ce soir. Mais nous devons nous téléphoner à midi. Je lui ferai part de votre découverte. Et s’il est d’accord, nous contacterons le commissaire dès le début d’après-midi pour qu’il investigue chez cet amateur de pouzzolane. 

– Pourrez-vous me tenir au courant s’il vous plait ?

– C’est la moindre des choses. Vous nous aidez à identifier puis à résoudre un problème, le moins que nous puissions faire est de vous tenir au courant. Laissez-moi votre numéro de téléphone.

Je ne sais si l’efficacité vint du dircab, du maire ou du commissaire. Toujours est-il que dès 20 h 17 ce même jour, le directeur de cabinet tint sa double promesse, investiguer, me prévenir :

– Monsieur Biraton ? Germain Delpierre. Nous avons interpelé votre homme. Il est au commissariat où il va passer la nuit, histoire de réfléchir un peu à ses actes. Savez-vous comment nous avons pu le confondre ? Il avait gardé les bacs, on les a tous retrouvés dans son garage !

– Ça alors… Et, il a dit quelque chose ? 

– Il a tenté de se justifier en arguant que ces bacs ne servaient à rien, et que la pouzzolane pourrissait d’une année sur l’autre. Comme si la pouzzolane pouvait pourrir ! Bref, à l’écouter, en volant, il nous rendait service.

– Eh bien…

– Vous ne devinerez pas la profession du type ? Prof ! Dans un lycée de Clermont. 

– Bel exemple pour la jeunesse.

– N’est-ce pas ? 

– Et qu’est-ce qu’il risque ?

– Oh, il n’ira pas en prison pour ça. Mais une belle amende et quelques heures de travaux d’intérêt général paraissent vraisemblables. 

––––––––––

La prédiction du dircab s’avéra juste, puisque 7 mois plus tard, le 3 novembre exactement, alors qu’au petit matin, encore en pyjama, je regardai par la fenêtre du salon pour avoir une idée du temps à venir pour la journée, j’aperçus deux hommes en haut de l’avenue qui posaient un bac puis le remplissaient de Pouzzolane. L’un des deux était sans conteste un agent municipal, l’autre avait l’air moins bien équipé pour ce travail, pour lequel il ne montrait guère de zèle. Et il était barbu, ce qui m’aida à le reconnaître. 

– C’est lui ! m’exclamai-je tout fort.

– Qui ? demanda ma femme qui préparait le café.

– Le voleur. Le prof ! Ils lui font remettre les bacs de la pouzzolane.

– Oh ?

Je ne sais pas pourquoi, je levai le bras, dans la mesure de mes moyens. À cet instant, le type me fixa, tandis que l’agent continuait à pelleter. 

– Il y a une justice, murmurai-je. Puisse cette petite expérience vous éduquer un peu, Monsieur le Professeur.

Me vit-il ? Réalisa-t-il à cet instant que c’est moi qui l’avais vu, puis retrouvé ? Allait-il monter me casser la figure ? Si j’avais été moins vieux, peut-être. 

L’agent municipal lui mit un coup de coude, et il se mit à pelleter.



2 février 2024

Digression sur les culs

 (environ 3 minutes de lecture)

Je m’excuse, mais j’aime les culs. C’est ridicule, et je culpabilise, un peu. Les culs m’obsèdent, m’acculent, occultent tout le reste. Ils m’ont convaincu.

Quand je dis cul, c’est tous les culs. Aucun n’est exclu. Tous ont leur place dans mon fascicule : les culs bénis et les curés, les cubas et les culots, les Q.I. et l’écuelle. Les cutanés comme les culs-terreux, les cuillères autant que les cuvettes.

J’aime les culbutes, les culottes, les cuvées. Moins les culs de poule, les culs de jatte, les cutis et les tape-culs. Parfois, je recule dans un cul-de-sac, et je circule intranquille dans des culs-de-basse-fosse. C’est au-dessus des cumulus, loin de la circulation, que je me sens sécurisé.

Un peu cucul, l’amateur de cul rit. D’autant plus avec un cubi à portée. Mais quand on est cupide, les culasses, et alors les accus sont plats. C’est cruel. Quoi qu’il en soit, les culs hissent. Et si les culs hissent tôt, ils culminent.

Plus bas, vous avez le cure-dents, les ventricules, le cumin, le cure-ongles. Ainsi que, oserai-je le dire, le cure-pipe. Attention quand même : le document. Et il n’y a pas loin du pied au cul.

Le cul est culturel, bien sûr. Mais avant, le cul est naturel : le porc cul noir et l’oiseau cul blanc, le cul bique et le cui-cui, le cuissard et le cubitus, tous sont enfants de Dieu. Vous comprenez pourquoi je voue un culte aux culs ?

J’en ai vu des culs, j’en ai cuisiné des Cunégonde à Cucugnan ! J’ai certes tendance au cumul, voire à l’accumulation. Pourtant, pas un n’est pareil : chaque unité a son opercule, son réticule, sa tubercule. Son vécu, quoi.

Sans doute suis-je un rien concupiscent. Mais suis-je le seul touché par Cupidon ? Le seul qui se prend pour Hercule ? Si vous croyez en ma culpabilité, accusez-moi et injectez-moi le curare. Si vous me disculpez,  récusez les juges et serrez-moi l’auriculaire. 

Arrière-train, fondement, fion, popotin… Le cul a diverses occurrences. Il y a le socio-cul, le cultivé, le cul-serré, l’occulte, le cubain… Le cunéiforme et le cul né informe. Tous craignent le cuteur, mais se livrent à l’acupuncteur. 

Je les vois mal maintenant, les culs, ils sont obscurs, je suis presbyte. C’est pourquoi l’oculiste m’inculque le mucus nécessaire. Ça coûte pas mal d’écus, mais ils le valent bien. Les culs devraient être remboursés par la Sécu.

Le curiste l’est, d’ailleurs. Et la muscu pourrait l’être. On sait les bienfaits du curcuma, et du curry, je l’ai dit. J’ajoute le curaçao ; avec des cacahuètes, c’est succulent.

Je donnerais toutes les sculptures pour un seul cul, et jamais ne m’avouerai vaincu. C’est incurable. Qu’importe si l’on me fait cocu : comme dit le boulanger de Montcuq, si l’on récupère nos femmes, c’est que les culs y sont.

Je conclus ce texte sans cuistrerie, avant que vos cuivres m’empêchent de poursuivre. Ami.e.s des culs et des cultures du monde, merci. J’ai customisé mes phrases pour tenter de vous plaire, j’ai vers le bas déplacé le curseur, mais je le jure : je ne suis pas sous curatelle. Les culs font simplement partie de mon curriculum.

 



26 janvier 2024

Variation sur les cons

 

(environ 3 minutes de lecture)

Quand il vous surprend par-derrière ou qu’il se met devant vous, le con sidère.

Et quand, alors que ce devrait être l’inverse, c’est lui qui rit de vous, le con vexe.

L’animateur télé en est la quintessence, et l’animateur radio le complice.

Sûr de lui et désagréable, riche d’argent pauvre de cœur, le con figure.

En France, le con prime. Et malheureusement, le con tient.

Et pourquoi le con plaît ? Parce que l’on con pâtit.

 

Cyril, Jean-Luc, Donald, il y a tant de cons solides.

Rien ne sert de mener le combat, on ne peut les convaincre.

Sans jugeote et sans souci, égoïste et arrogant, le con cerne.

Mais au moins, est-ce que le con sert ?

Pas sûr. Car il n’est pas dans sa nature que le con serve.

Il ne doute pas. Jamais le con s’tate. Quel con c’type !

 

Équitablement réparti dans toutes les couches de la société, le con pose.

Sur une famille, il peut se concentrer ; c’est le consanguin.

La journée, le con somme. Et la nuit, le con dort. Quand le con pète, le con sent.

Comme tout le monde, le con chie. Et le week-end, le con bine.

Quand sa conne remue des fesses, comme le chien le con vient.

Et quand il en sent le besoin, il lève la patte et alors le con pisse.

 

Il se peut que le con prie. Plus souvent pourtant, le con trie.

Plus souvent encore, le con jure. Mais jamais ne se confesse.

« Ah non, dit-il quand on le convie, je ne veux pas être contraint ! »

Alors, de sa démarche de compère, de son con pas le con sort.

Il roule des yeux et des épaules, confisque, compresse et compulse,

Et s’en va vers le convoi auquel il contribue de son concours.

 

Le con peut agir seul, c’est le consul, ou en groupe, c’est le concile.

Quand il contemple, le con teste. Et quand ils construisent, les cons signent.

Quand les cons volent, c’est en concorde. Quand les cons dansent, ils condamnent.

Convecteurs ou contraires, consonnes ou consoles,

Les conformes se confient aux oreilles des connasses

Qui confortent ces connards sans autre conséquence.

 

Il y a les petits cons, ce sont les cons courts, 

Et les gros cons, ce sont les cons forts, voire les cons fortés.

Il y a les sales cons, en caleçons, qui ne sont rien en comparaison

Des cons nus concomitants de nos compartiments.

On peut aimer un con, oui, le con pote, le compagnon, ou le confident.

Il faut rester concentré cependant, car souvent le con bat et continue.

 

Y a-t-il une attitude face aux cons et savons-nous en quoi elle consiste ?

Pas facile de donner un conseil, car tout dépend du contexte.

Confit, conforme, content, reconnu, le con sacre.

Alors si vers nous les conjoints, confédérés ou confidents convergent

Restons confiants et appliquons la consigne car, quoi qu’on pense :

Il faut que le con passe ou bien que le con casse.

 

 

Y a-t-il une attitude face aux cons et savons-nous en quoi elle consiste ?

Pas facile de donner un conseil, car tout dépend du contexte.

Compact, conforme, connu et reconnu, le con sacre.

Alors si vers nous les conjoints, confédérés ou confidents convergent

Restons confiants et appliquons la consigne car, quoi qu’on pense :

Il faut que le con passe ou bien que le con casse.

 

Morale :

Reconnaissons quand même, confrères, consœurs, nous qui sommes concitoyens,

Que loin d’être des connétables, nous sommes nous aussi parfois des cons notoires. Eh oui.

Sans la moindre convocation, nous conversons de manière convenue.

Comme disait Descartes, qui n’était pas un con, il s’agit de se connaître soi-même.

Sans souci des connotations et des remarques du genre « ta race, con ! »,

Dans les confins de nos contrées ou de nos conurbations, tâchons d’être concrets si ce n’est compétents. 



19 janvier 2024

Service non compris

 

 

 (environ 10 minutes de lecture)

Lorsque j’étais en déplacement et que je devais dormir à l’hôtel, je dînais le plus souvent d’un poisson garni et d’un verre de vin blanc dans une brasserie. Quand l’hôtel possédait son propre restaurant, je dînais là, d’une part parce que j’avais réservé en demi-pension, d’autre part parce que l’expérience m’avait appris qu’on désobligeait les tauliers si dès le premier soir on dédaignait leur établissement.

Ce soir-là, j’étais à Montluçon, département de l’Allier. Vous connaissez Montluçon ? C’est moins ridicule qu’on pourrait l’imaginer. Les rives du Cher ont de la tenue et le Château des Ducs de Bourbon en plein centre a fière allure. Ajoutez à cela quelques enfilades de maisons médiévales, des artères commerçantes aux larges trottoirs et aux boutiques acceptables (volonté d’imiter la célèbre sœur départementale, Vichy ?), une avenue majestueuse avec des contrallées respectables ; la cité se maintient et l’on doit pouvoir y vivre bien. Autrement dit, si un jour l’amour ou le travail m’amène à Montluçon, je pourrai pourquoi pas choisir de me stabiliser là.

À l’issue d’un dîner dans un restaurant non loin de l’hôtel, qui n’en possédait pas, alors que je me dirigeais vers la caisse en sortant ma carte Visa, la cheffe de salle – on dit désormais « manager » –, me posa la question rituelle :

– Tout s’est bien passé ?

Une question rituelle est une question pour laquelle une seule réponse est possible. La réponse positive est une obligation que les restaurateurs, et tant d’autres prestataires, exigent désormais de leurs clients. Il faut payer, mais aussi répondre aux questionnaires, oraux ou écrits. Ne pas y répondre ou y répondre mal, c’est être sûr de déplaire au questionneur, qui vous le fera sentir. Voilà pourquoi nous sommes tous lâches face à cette inquisition. 

Pourtant, ce mardi de novembre dans cette brasserie de Montluçon, de belle apparence, la prestation avait été si minable et si méprisante que je me sentis incapable de l’hypocrisie attendue.  

– Disons qu’il y a eu du bon et du moins bon.

C’était gentil, non ? Pourtant la maîtresse du lieu se crispa instantanément. Ce n’était pas la réponse attendue. Son sourire déjà faux devint une grimace et ses yeux passèrent instantanément de l’hypocrisie au mépris. 

Tout en entrant les chiffres de l’addition sur l’écran du terminal carte bleue – on encaisse d’abord, on discute après –, elle grinça :

– C’est-à-dire ?

Si j’avais pris la peine de ne pas donner la bonne réponse à la question rituelle – qui aurait été « Oui », ou « Très bien », voire « Parfait » –, c’est parce que le décalage était énorme entre la qualité revendiquée et la réalité constatée, que j’avais été maltraité, et que je souhaitais le lui faire remarquer.

Elle tourna la machine vers moi pour que j’insère ma carte, ou simplement pour que je la pose sur l’icône adéquate, ce qui était suffisant pour être débité, le coût de ce mauvais repas n’atteignant pas, encore heureux, les 50 €. Je payai et demandai le ticket (obtenir au moins ce bout de papier me paraissait une précaution minimale, alors que n’importe quel commerçant mal intentionné pouvait vous soutirer n’importe quelle somme quand votre carte avait rencontré son lecteur ; mais à l’heure de l’écologisme absurde, il fallait réclamer cette preuve du montant débité, du moment du débit et de l’établissement où il avait eu lieu).

J’avais payé, elle était rassurée, nous pouvions causer. D’autant qu’il n’y avait pas grand-monde et qu’il n’était pas tard.

– Eh bien pour commencer, repris-je, quand je suis arrivé, le bonjour du serveur fut pour le moins discret… Ceci étant, je reconnais que j’entends moins bien qu’avant. C’est pourquoi un sourire m’aurait convenu.

– Je serais très étonnée qu’il ne vous ait pas dit bonjour.

– Je l’ai été, moi aussi, étonné. Bref. Ensuite, comme il m’intimait de m’installer sur cette petite table dans le passage et près du courant d’air de l’entrée (je montrai la table en question), alors qu’il y avait quinze autres meilleures possibilités, j’ai demandé si je pouvais m’installer plutôt là, vous voyez, dans l’angle à droite.

– Il a accepté, puisque vous avez dîné là.

– Absolument. Mais de mauvaise grâce.

– Vous interprétez, là…

– Un grimace, ça se voit. Et l’attente, ça se mesure.

– Vous voulez dire ?

– Je veux dire qu’entre le moment où il m’a apporté le menu, sans me demander si je désirais boire quelque chose, juste après que je me sois assis, et le moment où il est enfin venu prendre la commande, il s’est passé pas moins de 19 minutes.

– Vous avez chronométré ?

– Oui. Parce que je pressentais que ça allait arriver.

Je sentis bien qu’elle aurait souhaité une preuve. Mais j’aurais pu sortir le chronomètre de mon iPhone, ça n’aurait pas suffi à la convaincre. Je continuai :

– Alors qu’il n’y avait que 7 clients et qu’il y a apparemment une deuxième serveuse…

– Non, elle travaille en cuisine.

– Souvent en dehors de la cuisine, alors. 

C’est à partir de ce moment-là, je crois, que son mépris évolua en haine. Car ce que je lui disais, et je n’avais pas fini, remettait en cause l’organisation du restaurant, dont elle était responsable. Elle n’était pas la patronne, cela se voyait, mais une sorte de directrice chargée de faire tourner la boutique. Je menaçais donc directement son statut.

Bien peu de gens savent accepter le dévoilement des faits qui les contrarient, même quand ils sont exposés de manière calme et qu’ils sont incontestables. Ça ne parait pourtant pas difficile et cela peut être positif : on s’excuse auprès du client qui repart réconforté, donc reviendra peut-être, et on rectifie en interne ce qui doit l’être pour améliorer la prestation. Mais l’orgueil touchant bien davantage d’individus que l’humilité, et la bêtise bien davantage que l’intelligence, cela se passe rarement ainsi. 

La pimbêche dégagea ses fesses du tabouret sur laquelle elle en avait posé une, tira sur son chemisier soyeux, trépigna des talons et tapa frénétiquement sur le clavier de son ordinateur, comme si la solution était à l’intérieur. Ses lèvres sans chair, ses pommettes rougeoyantes et sa coupe trop carrée accentuaient la dureté de son visage, ou le mettaient en harmonie avec ses pensées à mon égard. 

– Écoutez, si notre organisation ne vous a pas plu, j’en suis désolée. Nous faisons de notre mieux et nos clients sont plutôt satisfaits.

L’imbécile. Non seulement, elle n’acceptait pas mes propos, mais en plus elle m’excluait de ses « clients ». Sans revenir sur les faits, elle aurait pu, au moins, montrer qu’elle était prête à écouter, avec une formule du genre : « Il y a autre chose ? ». Mais non. C’était trop demander.  

J’utilisai donc moi-même les mots qu’elle aurait dû utiliser :

– Il y a autre chose.

Elle leva les yeux de son écran sur lequel elle les avait rabattus. Elle me regarda comme si tout ce que vous avions dit avant n’avait pas existé :

– Oui ?

– Le verre de vin.

– Qu’est-ce qu’il a ? Il n’était pas frais ?

– Pas assez, en effet. Et c’était un mauvais Chardonnay. Mais comme je n’avais demandé qu’un blanc sec sans préciser, au temps pour moi. Le problème, c’est qu’il ne devait pas contenir plus de 8 centilitres, au lieu des 12 annoncés sur votre carte.

– Vous avez mesuré, là aussi ?

– Non. Mais c’était visible.

– Pourquoi ne l’avez-vous pas dit au serveur ?

– Parce que si je l’avais fait, vu son comportement jusque-là, il aurait remporté le verre, ajouté quelques gouttes et craché dedans.  

Elle me regarda, horrifiée, comme si c’était moi qui avait craché. En même temps, elle était rassurée : non seulement j’étais un emmerdeur, mais en plus j’étais un malade. D’ailleurs elle ne put s’empêcher :

– Vous n’êtes pas un peu parano, non ?

Son « no non » me fit sourire. Pas elle.

– Croyez-moi, repris-je. Quand vous faites remarquer ses fautes à un mauvais, il se venge.

J’aurais pu lui démontrer qu’elle illustrait bien mon constat, mais elle n’aurait pas compris.

On entendait des rires qui venaient de la cuisine, et les clients dans la salle semblaient abandonnés à leur sort. La veille, pour ma première soirée à Montluçon j’avais été dîné au « Bureau », à 50 mètres : c’était bon, bien organisé, mais tellement rempli et bruyant que j’avais choisi cet établissement plus modeste pour ce soir. Quel contraste !

– Et puis il y a eu la choucroute. 

– La choucroute ?

– Oui, d’habitude je prends un poisson. Mais ce soir, je me suis laissé tenter par la choucroute.

– Et alors ? Il n’y en avait pas assez ?

– Au contraire. Il est vrai que je mange comme un moineau.

– Épargnez-moi votre vie, s’il vous plait. Donc ?

Elle avait détaché une boucle d’oreille et semblait avoir des difficultés à la remettre. J’ai cru qu’elle allait me la lancer à la figure.  

– Donc la choucroute n’était pas assez chaude, presque froide même, en ce qui concerne le chou. 

– Et vous ne l’avez pas fait repartir pour ne pas qu’on crache dedans ? C’est ça ?

– C’est ça. Mais j’ai demandé de la moutarde. Qui, entre parenthèses, aurait dû être apportée d’office. Avec de la choucroute, on apporte de la moutarde.

– Ça se discute. Et donc vous avez demandé de la moutarde : vous n’aviez pas peur qu’on crache dedans ?

– Un peu, mais je me suis dit que dans un pot ou un tube ce n’était pas facile et que donc ça valait le coup de prendre le risque. 

– Et alors ? Vous avez été récompensé ?

– La moutarde n’est jamais arrivée jusqu’à moi. Je l’ai demandée, en ajoutant « s’il vous plait ». Mais je n’ai jamais eu droit à la moutarde.

Là, elle resta coite trois secondes. Puis :

– Écoutez, vous avez eu une mauvaise connexion avec ce serveur, ça peut arriver. C’est la faute à pas de chance.

Je la regardai. J’hésitai.

– Vous ne reconnaitrez jamais, hein ? 

– Non. Je ne vous ferai pas ce plaisir.

C’était donc bien ça. Une question d’orgueil, de haine. De rivalité homme femme aussi, peut-être.

– C’est d’autant plus dommage que je suis conscient des difficultés de recrutement dans la restauration. J’imagine que vous prenez ce que vous trouvez. Ce jeune homme n’a aucune notion de ce qu’est le service, c’est un malpoli comme il en existe tant d’autres. Je peux le comprendre. Le problème, c’est que vous ne semblez pas vouloir le lui apprendre. Vous le laissez maltraiter les quelques clients de votre établissement. Non seulement vous vous tirez une balle dans le pied commercialement – Vous avez vu Le Bureau, à côté ? –, mais en plus vous ne l’aidez pas. Vous le laissez persister dans l’erreur et l’ignorance.

Elle s’était figée. Plus de doigts tapant sur le clavier d’ordinateur, plus de va et vient de la boucle d’oreille, plus de trépignement des talons, plus de massage des fesses sur le cuir du tabouret. Elle avait posé les deux mains sur son mini-comptoir et fixait le vide au milieu de la salle.

– Allez vous en, Monsieur.

– C’est tout ce que vous trouvez à dire ?

– Monsieur, allez vous en, ou j’appelle mon patron !

– Vous pouvez. C’est moi de toute façon qui vais le contacter.

– Monsieur, pour la dernière fois, allez vous en !

Je la regardai encore une fois. Elle me faisait de la peine plus qu’autre chose.

– Je m’en vais. Après avoir été mal accueilli, mal servi, mal nourri, je suis mis dehors. Et pas un mot d’excuse, bien sûr. J’ai honte pour vous.

Elle restait immobile et devait se forcer pour ne pas… pour ne pas quoi ? Crier ? Pleurer ?

Quand je me retrouvai sur le trottoir, je ne me mis ni à crier ni à pleurer, mais à rire. Un rire un peu triste, peut-être, un peu jaune, mais un rire quand même. Je ris car la scène que je venais de vivre était grotesque, un signe supplémentaire, parmi des millions, des fissures dans la civilisation. Cette civilisation d’ailleurs, avait-elle jamais existé ? Dans les restaurants français pourtant, il me semble, on avait connu mieux.

Pour me vider de cette médiocrité, je remontai l’avenue Marx Dormoy jusqu’au centre ancien. Le château des Ducs de Bourbon sur sa butte dominait la vieille ville. Je ne sais pourquoi je pensai à De Gaulle, et Malraux : « Quand tout va mal autour de vous, regardez vers les sommets, il n’y a pas d’encombrements ».

J’allai jusqu’au Cher ensuite. Le froid, l’histoire et la géographie me firent du bien. En rentrant à l’hôtel, je racontai mon dîner au veilleur de nuit, qui venait de prendre son service et qui était sympathique.

 



12 janvier 2024

La conscience d'un prêtre

 

 

 (environ 20 minutes de lecture)

Il se souvenait quand c’était arrivé. Quand l’impensable était arrivé. Quand il avait perdu la foi, lui le curé. Oui, lui le curé, il avait perdu la foi.

Après une année de révélations et de réflexions, alors qu’il célébrait la messe de Noël, pour la quarante-troisième année consécutive, il s’était rendu compte qu’il ne croyait plus. En Dieu. Il ne croyait plus en Dieu ! Non, il devait se l’avouer, l’histoire ne tenait pas. Il ne pouvait plus repousser l’évidence. Il lui avait fallu du temps pour l’admettre, beaucoup de temps, mais désormais il était convaincu : personne n’avait créé le monde et personne ne veillait sur les hommes. Personne.

Il avait parfois douté au cours de son sacerdoce. Mais un doute n’était pas une négation. Le doute permettait de progresser. Il était une épreuve dont on sortait renforcé. Du moins le pensait-il, alors. Là, maintenant, plus aucun doute n’était possible. Pourtant, il avait suivi le chemin, il avait été loyal, il avait mené à bien ses missions, il avait travaillé son esprit. C’est pourquoi le résultat auquel il était parvenu était aussi solide qu’inattendu. Dieu n’existait pas. Bon sang, comment était-ce possible ? 

Le premier signe avant-coureur datait peut-être du soir d’hiver où il avait osé pour la première fois se poser la question d’une possible erreur, d’une éventuelle fausse route. Question qu’il n’avait pas préméditée, qui était apparue de manière si soudaine qu’il en avait été retourné pendant plusieurs jours. 

Ce soir-là, il était rentré chez lui à 23 h 30. Il avait enfoncé la clé dans la porte, et la serrure avait, comme souvent, résisté. Il n’arrivait pas à imprimer le quart de tour qui déclencherait le retrait du pêne. Il savait qu’elle était usée, et qu’il devait la faire réviser, peut-être changer. Mais ça voulait dire appeler quelqu’un, perdre du temps, dépenser de l’argent… 

Un jour, il risquait de ne plus pouvoir entrer chez lui, et il devrait passer la nuit… Où ? Où passerait-il la nuit s’il restait coincé dehors ? s’était-il demandé. Oh, les bonnes âmes ne manqueraient pas et elles se manifesteraient si elles l’apercevaient en difficultés. Mais combien l’accueilleraient avec plaisir ? Avec un sourire qui ne soit pas une politesse, mais une spontanéité venue du cœur ? Et lui, vers quelle personne ou famille se tournerait-il, si ce n’était avec joie, du moins sans gêne ? Le problème est que ceux qu’il choisirait ne seraient pas ceux qui le choisiraient. Le problème dans la vie était la réciprocité, réciprocité de l’amour, de l’amitié, de l’envie… Souvent, l’on n’était guère attiré par ceux qui nous aimaient. Et ceux que l’on aspirait à voir davantage ne nous considéraient pas plus qu’un brave type, qui faisait son job et qu’il n’était pas désagréable de croiser à l’occasion. Alors, débarquer à l’improviste à 23 h 45 parce que la serrure était bloquée…

Les dents de la clé avaient fini par trouver les creux de la serrure. La porte s’ouvrit, de quelques centimètres d’abord, puis davantage après une nouvelle poussée. Ouf. Ses vêtements étaient humides et il faisait froid. L’atmosphère dans la maison n’était guère plus engageante que celle de dehors. Le chauffage au fuel aurait pu diffuser une chaleur homogène. Encore fallait-il que le bouton soit dans une position en rapport avec la température de février. Mais l’évêque avait donné des consignes. On devait surveiller les dépenses. Il était conseillé de limiter la température à 19° quand on était présent, 15 pendant les absences. De fait, on dépassait rarement 17 dans la maisonnette. Même 19, ce n’était pas chaud.

Il avait refermé la porte. Puis l’avait rouverte. Car il avait oublié le jeu de clés dans la serrure. Et s’il n’arrivait pas à le retirer ? Il l’ôta, referma, puis tourna le verrou intérieur. Les clés tombèrent, il les ramassa et les posa… Où ? Il n’y avait pas la place pour un guéridon dans ce couloir. Il les fourra dans la poche de son pardessus. Il était maladroit, depuis toujours. Ses doigts se raidissaient, ça c’était plus récent. Souvent, quand il se réveillait le matin, ses phalanges étaient bloquées.

Allez, il ne fallait pas s’arrêter à ces choses-là. Le Seigneur n’aimait pas qu’on s’apitoie sur son sort. Le corps était une machine formidable créée de la main de Dieu, il était bien normal qu’elle fatigue un peu au bout de longues années de service. Il n’avait pas à se plaindre.

Il était passé dans la cuisine. Il allait sortir un plat tout fait de son placard, lorsqu’il avait réalisé qu’il avait déjà dîné. Certains soirs, il ne dînait pas et il ne s’en rendait pas compte, tandis que d’autres la faim le reprenait deux heures à peine après qu’il avait fini son repas. Il mit une casserole d’eau à chauffer pour l’infusion. Il était fatigué, mais il savait qu’il ne trouverait pas le sommeil s’il se couchait tout de suite. Il avait trop de choses en tête. Comment se faisait-il que par moments il se sentît si vide ?

Il gratta l’allumette. Manqua se brûler. Ou se brûla sans y prêter attention. Le courrier qu’il avait relevé à 13 heures était encore sur la table. Il s’assit. Ouvrit la lettre sur laquelle son adresse était écrite à la main. « Mon père, je prends la plume pour vous faire part du souci qui m’occupe. Je connais votre bonté et je sais que vous saurez m’écouter. Je viendrai vous parler de vive voix, mais je commence par écrit car ce n’est pas facile. Voilà. J’ai des doutes sur la fidélité de mon mari. Si ce n’était que ça, je ne vous en parlerais pas. Mais… »

De quel droit, ces intrusions ? Pouvait-on donc le mobiliser, venir chez lui, pour tout et n’importe quoi ? Cela faisait-il partie des charges de son ministère ? Il cessa de lire pour aller à la signature, car il n’y avait aucune coordonnée sur l’en-tête. Françoise Laurentin. Elle participait aux activités de la paroisse, elle l’avait invité à dîner une fois en famille et il l’avait vue lors d’un déjeuner chez des tiers. De là à devenir son confident… Il ne voulait pas en lire davantage pour l’instant, il avait la tête assez pleine.

Il s’était levé, avait pris le bocal de verveine citronnée offert par sa bonne Angèle. Il saisit une poignée de feuilles sèches entre ses doigts et les jeta dans l’eau qui bouillait. Il éteignit sous la casserole. Pendant que les feuilles infusaient, il regarda par la fenêtre qui donnait sur le jardinet. Il ne le voyait pas, mais il était là. Précieux et fragile. Un carré de paix au milieu des chaos. Il n’y allait pas souvent – manque de temps, mal de dos – et il était un piètre jardinier. Mais les quelques minutes qu’il passait à se pencher sur la terre lui apparaissaient comme une respiration vitale dans une vie où l’air était rare.

Il s’était assis avec son infusion. La réunion avait été pénible. Il s’agissait de la préparation des cérémonies de Noël. Ce devait être une fête, un moment de partage et de rassemblement, pourtant les questions humaines et matérielles avaient monopolisé les débats et gâché l’ambiance. Les inimitiés personnelles étaient ressorties, alors qu’elles n’avaient pas lieu d’être. Il s’en était fallu de peu que Solange fonde en larmes, parce que Nathalie avait insisté pour prendre en charge la procession des enfants avec les bougies ! Et Gérard, qui avait passé une demi-heure à détailler les problèmes d’électricité… Jacques, qui animait la réunion, possédait autant de vitalité que de patience, et c’était des qualités bien sûr. Mais en l’espèce, cela nuisait à l’efficacité, et plus encore à la rapidité.

Bah… Il ne s’aimait pas quand il critiquait autrui. C’était une faiblesse, qu’il combattait sans relâche. Le Seigneur avait doté chaque homme de qualités propres, il fallait les voir et les respecter. Ces gens du Conseil de fabrique étaient braves, heureusement qu’ils étaient là. Il n’allait pas commencer à médire, ni même à « mépenser ». Force était de constater qu’aujourd’hui c’était plutôt les équipes paroissiales qui soutenaient les prêtres que l’inverse. En France, les laïcs tenaient le clergé. Quelle évolution tout de même…

Un peu de miel n’aurait pas fait de mal à son infusion, et à sa gorge, mais il le réservait au dimanche. Il avait bien un paquet de sucre, mais il s’était habitué à ne plus en mettre dans ses boissons chaudes. Son taux de cholestérol était trop élevé, avait dit le médecin, lors de la dernière visite qu’il lui avait rendue. Boire son infusion le ramenait à l’enfance. Le mot utilisé était tisane. Sa mère en préparait chaque soir, elle en prenait même une tasse dans sa chambre pour l’avoir à côté de son lit en cas de réveil dans la nuit. Peu importait qu’elle fût froide. Sa pauvre mère… Elle n’avait eu qu’un fils, et ce fils c’était lui. Avait-il été à la hauteur de ses espoirs ? Elle avait eu l’air heureuse quand il lui avait annoncé sa décision d’entrer au séminaire. Mais est-ce que cela n’était pas juste une marque de son amour ? Était-elle satisfaite au fond d’elle-même ? Elle n’avait pas manifesté d’enthousiasme. Et si jamais son choix lui avait plu, n’avait-elle pas été déçue après ? Il était resté curé de paroisse, il n’avait pas fait carrière. Elle avait sans doute remarqué son manque d’envergure intellectuelle. Il était limité, il en était conscient. Le Bon Dieu n’avait pas donné à tous les hommes les mêmes talents. Les cerveaux comme les corps n’avaient ni la même taille ni la même forme. Il était fasciné quand il se trouvait face à des puissances intellectuelles. Dans ces cas-là, il buvait les paroles de ses interlocuteurs. Et il aurait donné cher pour dîner avec quelques grands esprits qu’il avait entendus à la radio, ou dont il avait lu les propos lumineux.

Il avait attrapé son agenda dans sa veste pour évaluer son emploi du temps du lendemain. Mais juste avant de l’ouvrir, il renonça. Non, chaque jour suffit sa peine. Il ne devait pas gâcher ses moments de répit. Sa tête était déjà lourde. S’il ne parvenait pas à la vider, au moins ne devait-il pas la charger de ce qui n’était pas encore advenu. L’existant suffisait. Il y avait déjà tant de choses. Quel dommage, se disait-il parfois, qu’on ne puisse effacer la mémoire humaine. On le pouvait bien pour les ordinateurs… Ah, chaque soir se délester du poids de la journée, se coucher léger !… Et chaque matin se réveiller avec l’innocence de l’enfant ! Se lever en s’émerveillant de chaque vision comme si c’était la première fois…

Il se remit debout, en grimaçant. Même se redresser devenait difficile. Il posa la tasse dans l’évier. Angèle venait trois matins par semaine. Demain était un de ses jours. Angèle n’aimait pas quand il n’y avait « rien à faire ». Aux yeux de l’abbé, le nettoyage qu’elle effectuait n’était pas le plus important. C’est pour la cuisine qu’il la trouvait indispensable. Elle achetait et préparait de quoi composer des repas équilibrés. Sans elle, il n’aurait rien mangé d’autre que des tranches de jambon et des bouts de fromage. Elle confectionnait des plats complets qui pouvaient se réchauffer et duraient plusieurs jours. Elle lui avait montré l’utilité du micro-ondes, qu’il avait longtemps tenu pour une invention du diable. On pense que les prêtres sont souvent invités à déjeuner et à dîner, ce n’est pas si vrai. Les week-ends oui, et encore. Le dimanche midi dans la foulée de la messe. Le samedi soir, lorsqu’on n’avait rien de mieux à faire et qu’on était un habitué de la messe, on invitait le curé. Mais sinon…

Ceci étant, il ne craignait pas de se retrouver seul à table. Une femme aurait pu être un bonheur bien sûr, mais il ne souffrait plus de ce manque. Il avait fait sa vie sans, c’est tout. Un ami lui manquait davantage. Ah, ça oui. Il n’avait jamais retrouvé des amitiés aussi fortes que celles de l’enfance et il en avait la nostalgie. La seule personne chez qui il irait volontiers s’il était bloqué dehors était un ami du collège qu’il avait gardé. Mais il habitait à 500 km. On lui avait dit, et il se disait, qu’un prêtre devait se situer au-dessus de l’amitié. Puisqu’il devait aimer tous les hommes sans distinction, il ne pouvait privilégier tel ou tel par le sentiment et la relation. Il avait retenu la distinction des Grecs anciens, qui distinguaient trois niveaux de l’amour. L’éros d’abord, sur lequel il avait fait une croix. La philia ensuite, qui était cet amour amitié qui lui manquait. L’agapé enfin, autrement dit l’amour des hommes en général, quelles que soient leurs différences et leurs insuffisances. Celui de Dieu, de Jésus, que devaient viser leurs serviteurs.

Et lui, l’aimait-on pour lui-même ou parce qu’il était un curé, et parce qu’on aime un curé comme un oiseau fragile, une espèce en voie de disparition ?…

C’est quand il s’était couché ce soir-là que la question était venue. Il se revoyait allongé sur le dos, son ventre arrondissant les couvertures malgré le creux du matelas, une lueur venant de la fenêtre dont il ne fermait jamais les volets. Sa respiration, sifflante et forte, le gênait lui-même. C’est peut-être à cause d’elle qu’il n’était pas arrivé à trouver le sommeil. Il était las pourtant, si las. Lassitude moins du corps que de l’esprit sans doute, puisque la question était arrivée : et s’il avait fait fausse route ? S’il s’était trompé sur… la base… la base de tout ? Pas tant dans sa manière de vivre que dans son regard sur la vie. L’hypothèse qu’il avait toujours refusé d’émettre – car même au titre d’hypothèse jamais on ne l’aurait acceptée autour de lui – méritait d’être examinée. Au moins examinée. Qu’y avait-il de mal, après tout, puisqu’on était si sûr ? Pensez, deux mille ans que ça dure. Pourtant, pourtant… Oui, pourtant. Et si… et si Dieu… et si Dieu n’existait pas ?

Sainte mère !… Ses yeux s’agrandirent tellement qu’il eut l’impression que le plafond descendait sur lui. Il eut un hoquet. Mais il ne refusa pas le combat. Qu’est-ce que c’était qu’un monde sans Dieu ? Imaginons l’impensable, allez ! Commençons par la souffrance, se dit-il, parce que la souffrance est peut-être la chose la mieux répartie sur la terre, et avec laquelle on passe le plus de temps lors de son existence. S’il n’y a pas de Dieu, alors pourquoi souffre-t-on ? Non, non, ce n’est pas ça. Mon hypothèse, pure hypothèse, est qu’il n’y a pas de Dieu. Donc si l’on souffre, c’est parce que Dieu n’existe pas. Est-ce que c’est logique ? Oui, si Dieu n’est pas, alors on souffre. C’était parfaitement logique, et même, il fallait le reconnaître, beaucoup plus logique sans Dieu qu’avec Dieu. Cette trouvaille l’excita tant qu’il arracha le bas des draps et de la couverture avec les pieds. Tant pis, il avait chaud désormais. Réfléchir donnait chaud.

Bon, et la vie, les enfants, la famille, est-ce que c’est possible si Dieu n’existe pas ? Il n’y connaissait pas grand-chose en enfants, mais enfin il était incontestable que se reproduire et protéger sa progéniture était naturel. Les animaux n’ont pas d’âme et ils se reproduisent. Les hommes avaient des enfants même quand ils ne croyaient qu’à des dieux folkloriques et païens. Donc… Donc, la vie pouvait fonctionner sans que l’on croie en Dieu. Oui, mais la question n’était pas celle-là : la question était de savoir si la nature pouvait être ce qu’elle était si elle n’avait pas été créée par Dieu. C’était son hypothèse, son incroyable hypothèse, mais comment démontrer sa validité ? Comment aller plus loin ? Ah, s’il était plus intelligent… S’il avait plus de connaissances… Il retint le mot qu’il avait prononcé : naturel. Si la nature était indépendante de Dieu – misère, comment serait-ce possible ! – alors la chaîne de la vie s’expliquait aussi. Aussi bien.

Il se tourna et les couvertures tombèrent. Flute. Tant pis. Bon, et le travail ? Le travail était-il lié à l’existence de Dieu ? Pouvait-on travailler sans que cela soit, d’une manière ou d’une autre, pour faire avancer le royaume de Dieu ? Eh bien, en dehors des prêtres, peut-être ? Un maçon, un professeur, un boulanger, un médecin… pouvaient agir sans intervention, et même sans présence, divine. Non ? Ça n’enlevait rien à l’utilité de leur métier. Si ?

Il mélangeait les questions de sens et de faisabilité. « Je n’arrive pas à poser les bonnes questions. Parce que je suis bête. Mais je perçois que les choses peuvent aussi s’expliquer sans Dieu. Oui… » Ce n’était pas une mince surprise. Il joignit les mains et se mit aussitôt à prier. « Seigneur, pardonne-moi. Remets-moi sur ton chemin si je m’égare ». Il eut un éclair : « Et la création ? La création, hein ? Le monde ne s’est pas créé tout seul, quand même. Bing, bang, il a bien fallu quelqu’un ! Ah ah ! » Il eut un moment d’extase et sourit au plafond de toutes ses dents. « Ah ah ! La création ! »   

Mais le soufflé retomba. « Ton hypothèse, mécréant, reste sur ton hypothèse ». Il tourna encore le problème dans sa tête pendant une heure, tâchant d’imaginer une construction crédible et un sens à cette construction. Il finit par s’endormir, mais des relents de sa journée vinrent se mêler à son mauvais sommeil : la réunion pénible, la lettre de Françoise Laurentin, la serrure qui coinçait. Mal dormir, ça signifiait qu’il y avait un Dieu ou pas ?

Le deuxième signe avant-coureur de la dégringolade avait eu lieu trois mois plus tard. La terre avait tremblé en Haïti, un des pays les plus pauvres du monde, tuant 230 000 personnes, blessant 300 000 autres, jetant 1,2 million d’habitants à la rue (sur un total de 10 millions), détruisant des quartiers entiers ainsi que la plupart des édifices publics de la capitale, dont le palais national et la cathédrale Notre-Dame de Port-au-Prince, empêchant tout approvisionnement en eau et en alimentation, provoquant de gigantesques problèmes de soins et de circulation, créant des souffrances durables et incalculables, anéantissant toute force publique et livrant la ville à la violence. Certes, ce n’était pas la première catastrophe majeure qui s’abattait sur des populations (le tsunami dans l’Océan indien avait causé à peu près le même nombre de victimes cinq ans plus tôt), mais jamais on n’avait vu un pays si touché. La preuve était qu’un an après, les observateurs s’accordaient à reconnaître que la situation était toujours épouvantable.

À la vue des images et des témoignages qu’il avait reçus hébété devant les informations, il avait eu un mouvement de révolte. Il se souvenait de sa colère à la vue d’une fille de 8 ou 9 ans qui venait d’être amputée d’une jambe et d’un bras. « Seigneur, s’était-il exclamé sans autre bruit qu’un gémissement, non ! C’est trop ! Tu ne peux pas permettre ça. Tu laisses commettre l’innommable ! C’est indigne. Tu n’as pas le droit ! » Ses doigts avaient agrippé les rebords du fauteuil et ses ongles avaient enfoncé le tissu élimé. Quand le reportage s’était achevé, il avait éteint la télévision et avait été s’agenouiller sous le crucifix du séjour, sur un vieux tapis prévu à cet effet. Il avait joint les mains, avait penché la tête, était resté près de cinq minutes sans rien dire, puis il avait levé la tête vers l’homme en croix orné de buis, et avait parlé ainsi :

– Et si tu n’existais pas ? Et si ce n’était pas de ta faute, parce que tu n’es pas ? Hein, qu’en dis-tu ? Je ne peux pas croire que tu permettrais toutes ces horreurs si tu étais. Et ne m’embête pas avec la liberté que tu laisses aux hommes, s’il te plaît. Elle a bon dos, la liberté… Si tu as laissé l’homme libre et que la liberté conduit à la violence et à la souffrance, alors tu es un salaud. Mais je ne le crois pas. Tu n’es pas un salaud. Et pourtant violence et souffrance il y a. Oh oui ! Alors ?

Alors c’était la deuxième fois qu’une remise en cause lui venait à l’esprit. Remise en cause qui n’était pas un simple doute.

La troisième manifestation de la crise eut lieu fin septembre, à l’issue d’une soirée avec des jeunes cadres qui s’étaient rencontrés dans la paroisse. Ils étaient quatre couples à vouloir « faire quelque chose ». Deux d’entre eux étaient venus le voir un dimanche à la sortie de la messe et lui avaient demandé si lui le prêtre voulait bien partager un dîner avec eux pour les aider à « structurer leur projet » et peut-être les renseigner sur ce qui existait comme groupes de ce type. 

– On s’est rencontrés à la dernière kermesse et on s’est déjà réunis deux fois, lui dit une petite brune autour de laquelle deux enfants qui devaient être les siens jouaient à cache-cache. On dîne et on discute autour d’un thème. Le prochain, c’est « comment être chrétien ici et aujourd’hui ? ». Si vous pouvez venir, ce serait formidable !

Il avait accepté bien sûr, les bonnes volontés n’étaient pas si nombreuses. Il s’était dit qu’il les orienterait sans doute vers le Mouvement des Cadres Chrétiens, puisqu’ils étaient ingénieurs, banquiers et informaticiens, d’après ce qu’il avait retenu.

Il s’était présenté à 20 h 20 à l’adresse qu’on lui avait indiquée. Il s’agissait d’une maison dans le centre ancien de la commune, où il pouvait donc aller à pied depuis chez lui. Souvent dans ces banlieues, les cadres habitaient des zones résidentielles excentrées. Ce n’était pas le cas ce soir, et il en était content. Il avait une voiture, une vieille Peugeot donnée par un paroissien, mais il la prenait le moins possible. Il n’aimait pas conduire, et il conduisait mal.

Il s’était retrouvé à dîner avec les quatre couples, en débattant du thème de la soirée. Mais il avait trouvé les discussions terriblement intellectuelles, hors de la réalité. Et il n’avait pas pu apporter sa pierre, alors qu’on l’avait invité pour cela, parce que ces trentenaires de haut niveau possédaient une culture et une intelligence qu’il ne possédait pas.

À un moment, on lui avait demandé : 

– Et vous, mon père, comment définiriez-vous un chrétien ?

Il n’y avait pas de malice dans la question, juste une volonté de faire participer l’invité, d’autant plus qu’il était bien placé pour émettre un avis sur la question. Pourtant, il s’était senti gêné. Il se racla la gorge.

– Un chrétien… c’est tout cela à la fois, tout ce que vous avez dit. Et beaucoup de choses encore. Je crois qu’il ne faut pas chercher la perfection, elle n’existe pas. Pas plus chez le chrétien qu’ailleurs. Le chrétien vit avec ses moyens, ses qualités, ses défauts. Je pense parfois… comment dire… qu’il y a du chrétien en chaque être humain. Et qu’il faut rechercher, stimuler cette chrétienté.

Pourquoi ai-je dit cela ? s’était-il demandé. Est-ce que je pense ce que je dis ?

Une jeune femme avait relancé :

– Mais celui qui s’affirme chrétien, qui se définit comme tel. Est-ce qu’il a quelque chose de spécifique ?

Bon sang, ils étaient charmants ces trentenaires, mais ce qu’ils pouvaient se torturer l’esprit… Il devait répondre à nouveau. 

– Il a… Le chrétien a… conscience d’appartenir à un tout. D’avoir une origine et un avenir. Un salut. C’est important, le salut. La notion de salut. Sa vie, au chrétien, découle de cette conscience.

Le salut… Pourquoi pas. Il ne savait pas d’où lui était venue cette réponse. 

Il avait eu quelque difficulté à éviter qu’on le ramène en voiture, mais il y était parvenu. L’air de la nuit lui avait fait du bien. Même si, levant les yeux vers les immeubles, il avait ressenti un manque qu’il connaissait bien. Celui d’un foyer, d’une chaleur, d’une présence. Et, autant nommer les choses, d’une femme. Il devait être agréable de dormir à côté d’une Séverine ou d’une Patricia. « Bon sang, être passé à côté de cette douceur, de ce qui rend la vie un peu moins dure, n’était-ce pas une folie ? ». Mais il était trop tard maintenant, il avait choisi. 

Quand il s’était couché, le doute était revenu. Encore. Terrible. Cela avait été sa troisième crise. Et si les critiques, dites ou non-dites, qui s’étaient manifestées ce soir-là, étaient justifiées ? Ou plutôt, et si c’était la base, le fondement, qui n’était pas le bon ? Si tout l’échafaudage s’écroulait parce que le sol était mouvant, et qu’aucun câble ne le retenait par en haut ? Bon sang, comment de telles pensées pouvaient-elles lui venir ?

Ces jeunes qui l’avaient accueilli étaient intelligents et de bonne volonté, mais il n’avait pas su répondre à leur attente. Parce qu’il n’avait plus l’énergie. Mais ce n’était pas qu’une question d’énergie, il le savait. L’énergie, il l’avait encore quand il fallait. Non, c’était plus grave, comme si, comme s’il… comme s’il n’y croyait plus. Oh Seigneur… Pourquoi m’as-tu abandonné ? Il sourit à cette phrase, mais son sourire était triste. 

Enfin il y eut l’article. Des mots imprimés, ceux-là. Comment cet article était-il entré dans sa vie ? Par la radio. Un matin, il l’avait allumée alors qu’il prenait son petit déjeuner. Il s’était levé comme d’habitude à 7 heures moins le quart. Avec le réveil, ce qui n’était pas bon. Pendant quarante ans il s’était réveillé de lui-même, avec le soleil, même quand il n’y en avait pas. Mais depuis quelques années, il était obligé de mettre son réveil à sonner, sans quoi il pouvait encore se trouver au lit à 8 heures.

Dans la cuisine, il ne faisait pas chaud. À 7 heures, il avait allumé la radio. Tandis que le bulletin d’informations se déroulait, il avait tiré le voilage et jeté un œil à la fenêtre. Il aperçut la mère Dalban qui balayait déjà, ainsi qu’un père de famille et ses enfants. « C’est bien tôt pour ces petits », pensa-t-il.

Il avait mis de l’eau à bouillir, avait sorti le beurre et la confiture. Il attrapait la miche quand les mots suivants frappèrent ses oreilles : « Et Dieu dans tout ça ? Eh bien Dieu ne sert à rien. Du moins selon Stephen Hawking, le célèbre physicien. Dieu n’est pas utile pour expliquer la formation de l’univers. Rien d’extraordinaire, me direz-vous, à ce qu’un scientifique ne soit pas croyant. Mais si les propos du génial Anglais sonnent comme un coup de tonnerre, c’est parce que son nouveau livre peut être vu comme une démonstration rigoureuse de la non existence de Dieu ».

Le journaliste avait ensuite interrogé un académicien, qui avait publié à ce sujet un article dans le Figaro. Le dénommé Jean d’Ormesson, « catholique et néanmoins grand admirateur d’Hawking », racontait que le plus grand physicien vivant, tétraplégique, cloué dans un fauteuil, avait écrit que Dieu n’était pas nécessaire à la création de l’univers. Le célèbre homme de lettres ne cachait pas le trouble dans lequel le jetait cette affirmation, étayée sur des dizaines de pages.

Tremblant, il avait dû reposer le pain. Même s’il n’était pas doué avec les réflexions, il connaissait le point principal sur lequel achoppaient les athées, la création. Avec cette fameuse question : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Eh bien ce Hawking répondait, preuves scientifiques à l’appui : l’univers s’explique très bien sans Dieu. Aucun Dieu n’a créé l’univers. Sans cela il ne l’aurait pas créé ainsi. C’était énorme, bouleversant. Et si quelqu’un d’aussi éminent qu’un académicien voyait sa foi remise en cause par cette démonstration, n’était-il pas légitime que lui aussi, simple curé, puisse être déstabilisé ?

Il vécut les dernières semaines de cette année d’effondrement dans un brouillard jusqu’à la nuit de Noël. Où là, pendant la messe la plus importante de l’année, devant tous ces gens qui ne venaient jamais d’habitude mais qui ce soir-là voulaient croire et attendaient de lui qu’il les stimule, il avait senti qu’il ne croyait plus à ce qu’il disait. Ses constats avaient entraîné ses doutes, qui avaient entraîné ses réflexions, qui avaient entraîné sa conviction qu’il y avait une autre manière d’expliquer le monde, plus convaincante que celle qui avait été la sienne jusque-là. 

L’argument des « depuis 2000 ans » lui parut soudain dérisoire. Qu’était-ce que 2000 ans à l’échelle de l’histoire et de l’univers ? Les Égyptiens, les Romains et leurs dieux multiples étaient-ils moins intelligents que les occidentaux du XXIe siècle ? Et même pendant ces 2000 ans, que dire du 1,4 milliard de Chinois qui ne croyaient pas en Dieu et du 1,4 milliard d’Indiens qui croyaient à une autre forme de Dieu ? Étaient-ils dans le faux alors que le 1,4 milliard de chrétiens étaient dans le vrai ? Ça ne tenait pas. Une vérité était universelle, ou elle n’était pas.

Comme chaque soir de Noël, son vieil ami du collège l’appela. Ce vieux camarade n’avait jamais cru, lui, mais n’avait rien d’un anticlérical. Ils avaient toujours abordé la foi de manière détendue, souvent avec humour. Il éprouva le besoin de s’épancher auprès de lui. C’était la seule personne auprès de qui il pouvait se le permettre. Et là, après cette terrible année et sa révélation pendant la messe, son besoin de se confier était urgent.

– C’est tout l’édifice que j’ai bâti qui s’écroule.

– Tu l’as gravi plutôt que bâti, cet édifice.

– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

– Que tu as suivi une voie, mais que tu ne l’as pas créée. Comme la quasi-totalité des gens, sois-en sûr. Tu tombes d’un édifice, mais l’édifice ne s’écroule pas. Et ton travail reste ce qu’il a été. 

– Comment ça ? J’ai construit ma vie autour de l’existence de Dieu, je n’ai cessé d’en faire la promotion, et Dieu n’existe pas !

– Et alors ? Les écrivains embarquent des lecteurs avec des personnages qui n’existent pas. Les cinéastes inventent des mondes plus vrais que nature, qui ne sont que le fruit de leur imagination. Les avocats racontent une histoire apte à convaincre un jury, sans se soucier de la vérité. Un agent immobilier pare une maison de qualités qu’elle n’a pas, etc.

– Mais je ne suis pas un artiste ! Et pas plus un agent immobilier ! Je suis au service de Dieu. Et si Dieu n’existe pas, j’ai trompé les gens !

– De bonne foi. Et puis, n’as-tu pas donné à tes ouailles ce qu’elles voulaient ? Des cérémonies, une écoute, une présence, un repère…

Ces derniers mots le réconfortèrent. C’était vrai, il avait fait son job, et même un peu plus. Non, le problème c’était lui, le chamboulement dans sa tête, l’absurdité que cela entraînait. Bon sang, avoir prié matin, midi et soir une imposture… Avoir prêché chaque dimanche à partir de textes sans fondements… Avoir béni des milliers de fidèles chaque année au nom d’une illusion…

– Ton travail n’a pas été vain, reprit son ami qui le sentait faiblir. 

– Pour les autres peut-être. Mais qu’est-ce que je vais devenir ? Tu te rends compte de ma situation ?

– Oui. Et maintenant tu prends une autre voie. Quarante ans…

– Quarante-trois.

– Quarante-trois ans d’exercice de la foi catholique t’amènent à une prise de conscience radicale. Au dépouillement extrême.

Ces deux derniers mots le marquèrent. Le dépouillement extrême. Oui, il était nu, celui qui n’avait plus sa foi pour se protéger.

– Mais comment accepter l’erreur ? Comment me rendre… compatible avec la vérité ? s’indignait-il.

– La vérité n’est pas facile à affronter, répondit avec calme son ami, qui avait un cerveau supérieur au sien. Mais quelle satisfaction, quelle lumière !

Il maugréa :

– Quelle lumière… Mais la lumière, c’était lui, le Seigneur ! Ça ne pouvait être personne d’autre ! Même le soleil était pâle à côté !

– Eh bien tu découvres que la lumière, c’est le soleil, pas le ciel. Bravo. Tu as réussi à te déconditionner. À te jeter du haut de l’édifice. Bien peu y parviennent…

– Mais enfin à 66 ans, alors que je suis prêtre, c’est d’un ridicule achevé !… 

– Non, c’est exceptionnel. Ton exemple va faire réfléchir.

– Tu es fou ? Quelle honte… Pas un mot à quiconque, tu m’as promis.

– Rassure-toi. Mais trouve une solution pour être en accord avec toi-même…

– Je ne peux pas quitter les ordres ! Défroquer à 66 ans, tu réalises !

– Tu as une bonne santé. Tu peux espérer 20 bonnes années devant toi. Une nouvelle vie commence !

– Tais-toi, tu blasphèmes ! 

Il s’était couché dans un état d’excitation extrême. Il n’avait bien sûr pas trouvé le sommeil. Mais, après deux heures de quasi-transe, il avait trouvé la solution : il allait demander sa retraite. Jamais il n’aurait pensé cela il y a un an, il se voyait aller jusqu’au bout de ses forces. Mais justement, il n’avait plus la force mentale pour accepter ce qu’on lui avait enseigné, qu’il ne comprenait plus aujourd’hui. Après 43 ans de service, il pouvait faire valoir sa demande. Oh, ça grincerait bien sûr, l’évêché ferait des histoires, on le considèrerait mal. Mais c’était ça ou le scandale. Il espérait ne pas avoir à le dire, mais il n’excluait pas d’avouer la véritable raison de son renoncement si besoin était.

Alors, il aurait le temps et une liberté nouvelle. Il allait pouvoir explorer de nouvelles voies, voir le monde sous un nouveau jour. Qui sait si, ce faisant, il ne deviendrait pas meilleur et plus utile à ses semblables ? Une nouvelle vie commençait, et … il ne put s’empêcher… d’aller s’agenouiller sur son prie-Dieu pour rendre grâce.

 



5 janvier 2024

 Bonne année Toi

 

 

 (environ 7 minutes de lecture)

– sms 1er janvier, 17 h 17 : Je profite de la tradition non seulement pour te souhaiter une bonne année, mais aussi pour te remercier des heureux moments que nous avons passés ensemble au cours de celle qui s’est achevée hier. Je n’oublie rien. J’espère que tu vas bien. Plein de bonnes choses pour toi, Alex.

– sms 1er janvier, 17 h 36 : Tu m’excuseras, mais je ne suis pas touchée par ton message. Je peux même dire que je le trouve… comment dire… j’hésite entre ridicule ou indécent. En tout cas grotesque. Malvenu. Détestable. Toi, quoi. Toujours à côté, en retard, hors sujet. Je te la souhaite mauvaise, Charline.

– sms 17 h 38 : Je suis heureux de constater que tout va bien. Tu sembles apaisée, charmante, épanouie. C’est toujours un plaisir de t’entendre. Je regrette de ne plus te voir, vraiment, Alex.

– sms 17 h 39 : Mais va te faire foutre, connard ! Charline.

– sms 17 h 40 : Bon, qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es malheureuse ? Je te rappelle que c’est toi qui m’as quitté, pas l’inverse, Alex.

– sms 17 h 41 : Je t’ai quitté parce que tu es un gros con (je ne signe pas, car toutes celles et tous ceux qui te connaissent souscriraient à mes propos).

– sms 17 h 43 : Petit rappel : tu me considères maintenant comme un « gros con », alors que tu m’as pendant deux ans qualifié d’« homme merveilleux » : n’y a-t-il pas un problème de cohérence ? Alex (je signe, car j’ai peur de ne pas être le premier de tes hommes qui passe du jour au lendemain de merveilleux à gros con).

– sms 17 h 53 : C’est drôle, tu finasses et pourtant tu n’as jamais été fichu de comprendre la nuance. Sais-tu que les choses évoluent ? Que le temps passe ? Que les gens sont changeants selon les circonstances ? Et qu’on peut en effet avoir été un mec bien pendant un temps, et devenir très vite un gros nul ? Ce n’est pas automatique heureusement, et certains hommes, des vrais eux, sont un peu moins versatiles que toi. 

– sms 18 h 02 : D’accord. Et peux-tu, pour ma gouverne, me dire en quoi j’ai changé, ou en quoi mon comportement s’est dégradé au fil des mois ?

– sms 18 h 15 : Tu ne comprendrais pas. Et puis c’est trop tard. J’ai essayé, pourtant, de te faire comprendre…

– sms 18 h 21 : De me faire comprendre quoi ? (C’est Alex, au cas où tu mènerais plusieurs conversations en même temps, tu sais le gros con).

– sms 18 h 30 : Qu’il n’y avait pas que le sexe. Et le travail. Qu’une femme a besoin d’attentions, petites et grandes. Qu’on pouvait peut-être aussi sortir, voyager, rencontrer… (Tu n’oublies rien, mais je te rappelle que je suis Charline).

– sms 18 h 32 : Tu ne vas quand même pas réduire notre histoire à une affaire de sexe ?

– sms 18 h 33 : Non, heureusement, car dans ce cas je resterais sur ma faim !

– sms 18 h 34 : Faudrait savoir. 

– sms 18 h 34 : Tu veux des détails ?

– sms 18 h 35 : Je t’en prie, ne va pas me dire que tu en as trouvé une plus grosse que la mienne…

– sms 18 h 35 : Ce n’est pas difficile !

– sms 18 h 35 : Bien aimable.

– sms 18 h 57 : Excuse, c’est encore Alex. Je ne comprends pas que tu aies des souvenirs si différents des miens, alors que nous avons partagé les mêmes événements, presque la même vie…

– sms 19 h 01 : Tu n’as pas fait exprès – tu en serais bien incapable –, mais tu viens de rappeler une triste vérité de la nature humaine. 

– sms 19 h 02 : Tu veux dire qu’on reste seul, ou seule, même quand on vit avec quelqu’un ?

– sms 19 h 03 : On pourrait résumer les choses comme ça, oui. 

– sms 19 h 03 : C’est affreux.

– sms 19 h 03 : La vie n’est pas une partie de plaisir.

– sms 19 h 04 : Tout de même. On n’est pas des étrangers l’un pour l’autre quand on… excuse-moi… s’aime (Alex, tu sais, le gros con avec une petite). 

– sms 19 h 05 : Des étrangers non, mais on reste deux individus différents (Charline, tu sais, celle qui n’est pas Alex).

– sms 19 h 08 : Je reviens à la question que je voulais te poser.

– sms 19 h 08 : Tout ça, c’est pour me poser une question ?! La réponse est non. 

– sms 19 h 09 : Attends ! Oh ! On se calme, on est des êtres civilisés quand même !…

– sms 19 h 09 : Merde.

– sms 19 h 10 : Oui, ça va, tu me hais, j’ai compris. Laisse-moi poser ma question maintenant, qui n’était pas préméditée, mais qui est venue au fil de la conversation.

– sms 19 h 11 : Accouche.

– sms 19 h 12 : Voilà : tu dis que j’ai changé, que je me suis dégradé, mais est-ce que tu ne devrais pas me reconnaître une certaine constance au contraire ? Je veux dire, je suis resté, calme en plus, alors que c’est toi qui déconnais plein tube par moments. Non ?

– sms 19 h 36 : Ne crois pas que j’ai mis du temps à répondre parce que je ne savais pas quoi dire. Je faisais autre chose simplement, il n’y a pas que toi dans la vie, sache-le. 

– sms 19 h 36 : Je sais. Bon, ta réponse ? 

– sms 19 h 38 : Je n’ai pas déconné plein tube. J’ai eu à faire face à une double pression : celle du travail et la tienne. C’est cette double pression qui m’a épuisée par moments. D’ailleurs je me suis remise, tu l’as constaté, et je vais encore bien mieux depuis que je t’ai quitté.

– sms 19 h 40 : Ravi de l’apprendre. Si je te lis bien, je t’ai mis la pression, c’est ça ?

– sms 19 h 41 : Oui. 

– sms 19 h 41 : Tu peux préciser ?

– sms 19 h 42 : Tu fais chier avec tes demandes de précisions. C’est trop tard, je te dis. Et t’as qu’à te souvenir, puisque tu n’oublies rien.

– sms 19 h 43 : Justement, je me souviens. Et il me semble avoir été celui qui, en permanence ou presque, t’aidais à faire retomber la pression, qui t’écoutais, te comprenais, te réconfortais. Non ?

– sms 19 h 47 : Tu vois comme tu es : tu ne vois que le côté qui t’arrange !

– sms 19 h 48 : Ça va pas te plaire, mais est-ce que tu peux préciser ?

– sms 19 h 50 : Tu faisais retomber la pression et me réconfortais parce que c’est toi qui me mettais cette pression et qui me perturbais ! Tu connais le concept du pompier-pyromane ? C’est toi. Enfin, c’était toi.

– sms 19 h 52 : Alors là, je ne demande pas de précisions, car je pense que tu n’as plus toute ta raison. Je te mettais la pression, moi ?! Cite-moi une phrase, un mot, avec lequel je t’ai mis la pression ?! Un seul ?!

– sms 19 h 53 : Il n’y a pas que les mots.

– sms 19 h 54 : Tu ne vas quand même pas dire que je t’ai violentée, maintenant ?! Je te battais, c’est ça ? Tu as été victime d’agression sexuelle dans ton couple ? Tu vas porter plainte pour viol contre ton ancien compagnon ? Tu m’excuseras du jeu de mots, mais MeToo, ça vous a rendues complètement mytho !

– sms 20 h 01 : Je vois que j’ai touché là où ça fait mal. Rassure-toi : je ne t’accuserai de rien de tout ça. Mais oui, un homme se comporte souvent en oppresseur, et tu n’échappes pas à la règle. Si tu voyais ton regard, parfois…

– sms 20 h 03 : Les bras m’en tombent. Tu es folle, ma pauvre fille ! Cinglée au dernier degré ! Donc je t’ai mis la pression avec mes regards, c’est ça qui t’a conduite à l’alcool, aux cachets, et à l’hospitalisation ? Et c’est pour échapper à mon emprise infernale que, dans un geste héroïque, tu as fini par me quitter ?!!

– sms 20 h 12 : Calme-toi. C’est fini, maintenant. Je suis remise, et je ne suis plus sous ton emprise. Je vais bien, je te dis. Toi, en revanche, tu n’as pas l’air au mieux…

– sms 20 h 29 : Je vais très bien, au contraire. Même si tes propos insensés ne sont pas très agréables à lire, je l’avoue. 

– sms 20 h 31 : Si tu ne voulais pas me lire, il ne fallait pas m’écrire.

– sms 20 h 32 : Je t’ai écrit gentiment, et en retour je me suis fait habiller pour l’hiver et j’ai lu des propos déments.

– sms 20 h 33 : Tu me connais. L’ « habillage » n’est que de la franchise, et ce que tu appelles des « propos déments » n’est que mon regard différent du tien.

– sms 20 h 34 : Un regard différent d’accord, mais la vérité est importante comme base de discussion. Si tu ne tiens pas compte des faits, il n’y a pas de communication possible, pas de relation possible, pas de société possible.

– sms 20 h 35 : C’est ton point de vue (Charline).

– sms 20 h 36 : En fait, tout vient de la démesure de ton ego. Si tu cultivais moins ton ego, autrement dit si tu ne pensais pas qu’à toi, tu pourrais vivre les mêmes choses et ne pas en faire tout un plat, voire les trouver positives (Alex). 

– sms 20 h 37 : Épargne-moi des conneries que tu ne maîtrises pas.

– sms 20 h 37 : Je ne suis donc pas un con ?

– sms 20 h 37 : Connard.

– sms 20 h 37 : Enchanté, moi c’est Alex.

– sms 21 h 08 : (encore Charline, l’ego démesuré) Tu peux me dire pourquoi tu m’as envoyé ce message, je parle du premier de cet échange ? Pour te donner bonne conscience ? Pour ne pas insulter l’avenir ?

– sms 21 h 19 : (Alex, le gros c… avec la petite b…) La gentillesse, l’attention aux autres, le souvenir, le respect, la gratitude, ça te parle ?

– sms 21 h 20 : Venant de toi, je doute, figure-toi. 

– sms 21 h 21 : Tu ne vas pas recommencer ?…

– sms 21 h 22 : Non, ne t’inquiète pas. D’autant que c’est toi qui as commencé. 

– sms 21 h 24 : Si tu permets, je vais clore cet échange, que je n’avais pas voulu, je le jure. Je te souhaite une bonne nuit.

– sms 21 h 25 : Toujours couché comme les poules !

– sms 21 h 26 : Il faut croire que je n’ai pas changé tant que ça…

– sms 21 h 27 : Un point pour toi.

– sms 2 janvier, 03 h 07 : Tu dors ? (C’est Alex).

– sms 03 h 08 : Non (C’est Charline).

– sms 03 h 09 : Tu fais quelque chose demain soir ? Enfin ce soir ?

– sms 03 h 11 : Ce soir je ne suis pas libre. Mais demain soir si tu veux.

– sms 03 h 12 : Demain mercredi 20 heures au Lutèce ?

– sms 03 h 12 : D’accord, demain 20 heures au Lutèce.

– sms 03 h 12 : Merci. Bonne fin de nuit.

– sms 03 h 12 : Toi aussi.