Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.

21 août 2019

Le mari de ma maîtresse

 

       

Il était 18 h 30 un soir de début avril. J’étais chez moi devant mon ordinateur quand j’ai aperçu par la fenêtre un type dans le jardin qui avait l’air de vouloir contourner la maison.

– Il se fait pas chier celui-là, pensai-je tout haut.

            Je coupai le son de la musique, me levai, ouvris la fenêtre et l’interpelai :

– Monsieur ? Je peux vous aider ?

            Il était déjà dix mètres plus loin, mais il se retourna, me vit et revint sur ses pas. Il était calme, habillé d’un jean et d’un blouson de cuir, la quarantaine.

– Je suis Monsieur Vaillant.

            Le nom ne me disait rien.

– Oui ?…

– Je suis le mari de Charline.

            Là pour le coup, ça me disait quelque chose. Quelque chose de précis : une jolie femme de 33 ans que j’avais rencontrée trois semaines plus tôt. Qui était donc mariée, ce que je savais. C’est d’ailleurs pour cela qu’il ne s’était encore rien passé entre nous, malgré un évident désir réciproque. « Je ne veux pas tromper mon mari », me répétait la belle, avec quelques variantes du genre : « Je ne vois pas comment je pourrais tromper mon mari que j’aime et qui m’aime ». Peu objectif, je ne pouvais m’empêcher de voir dans ces affirmations des incantations pour retarder, voire provoquer, ce qu’elle considérait comme inéluctable. J’étais quant à moi un divorcé de 50 ans, sans relations sexuelles au moment où ce mari qu’elle ne voulait pas tromper frappait à ma porte.

      Ah oui, répondis-je au mari de Charline. Je crois savoir pourquoi vous êtes là.

– On peut discuter ?

– Entrez. Revenez sur vos pas, prenez l’escalier qui mène au perron, je viens vous ouvrir.

– Excusez-moi, j’ai sonné. Mais comme personne ne répondait et qu’il y avait la voiture, je me suis avancé pour voir si l’entrée n’était pas à l’arrière.

– Je comprends. Scorpions, ça s’écoute fort, je n’ai pas entendu le coup de sonnette. J’arrive.

            Nom de Dieu, grommelai-je en quittant mon antre, plus sidéré que contrarié par cette intrusion inattendue.

            J’introduisis le visiteur. Nous nous trouvâmes dans le séjour. Qu’étais-je censé faire ? Je lui tendis un cintre pour qu’il y accroche son blouson. Il semblait toujours aussi calme. Je le précédai côté salon.

– Asseyez-vous, je vous en prie.

            Il s’assit sur un fauteuil, moi sur un autre. Il n’y avait aucune tension. Mon cœur ne battait pas à tout rompre, le sien non plus. C’était étrange. Je décidai de lui faciliter la tâche, pour autant qu’il en eut besoin :

– Alors, dites-moi ce qui vous amène.

– Écoutez. J’ai déjà été marié une fois avant Charline et je voudrais pas recommencer les mêmes erreurs. C’est pour ça que je suis là. Je préfère prendre les devants. Poser les problèmes sur la table plutôt que tout casser ou au contraire faire comme s’ils n’existaient pas.

– Je vous félicite. C’est couillu ! Je connais pas beaucoup de gars qui auraient osé.

– Merci à vous de me recevoir.

            La situation n’était pas banale. J’étais à deux doigts de « baiser sa femme » et on échangeait des politesses.

– Je vais vous dire tout de suite : je n’ai jamais couché avec votre épouse.

          C’était sorti d’un coup, sans doute autant pour me soulager que pour le rassurer. Et pour ne pas gâcher par des choses inconvenantes cette bonne atmosphère qui s’était installée. Et parce que c’était la vérité.

– Il s’est passé des choses, quand même.

            Certes, il s’était passé des choses, mais seulement à travers des mots, et plus à l’écrit qu’à l’oral. Nous ne nous étions vus que trois fois, Charline et moi : lors de la soirée associative où nous nous découvrîmes sans que cela n’ait de suite, six mois plus tard en nous croisant par hasard dans la rue, après quoi nous avons commencé à échanger des mails, il y a huit jours lors d’un rendez-vous dans une brasserie pour « mieux nous connaître », rendez-vous qui ne se termina que par un baiser furtif au coin des lèvres. Que savait-il ? Comment était-il remonté jusqu’à moi ? Avait-il découvert nos échanges de messages ? Nous n’utilisions jamais les sms, trop risqués.

Je ne savais pas ce qu’il savait, et il jouait de cette ambiguïté. Je me souvins alors de son métier : inspecteur de police ! Charline me l’avait dit, ça me revenait maintenant. Sa profession pouvait expliquer sa manière de procéder.

– Disons qu’on a joué avec les mots

– Vous avez été assez loin…

            Il avait prononcé cette phrase d’une façon telle que je ne sus s’il s’agissait d’une question ou d’une affirmation. Bon sang, avait-il lu nos mails ? Ceux des derniers jours étaient sans ambiguïtés. En même temps qu’elle tentait de nous convaincre de sa fidélité sans failles – « Malgré le désir que j’ai pour vous, je n’arriverais pas à tromper mon mari » –, Charline me racontait son attirance pour les hommes plus âgés, m’envoyait des photos toutes plus sexy les unes que les autres, décrivait les caresses et les baisers qu’elle aimerait me prodiguer. J’adoptais la même tonalité, aussi nos échanges étaient-ils assez chauds.

            Je trouvai une parade pour m’en sortir :

– Qu’est-ce qui vous a déplu ?

            Il eut un petit sourire, comme s’il reconnaissait le joli coup que je venais de jouer.

– Ce qui me déplait, c’est surtout ce que je ne sais pas.

            Un point partout. Il fallait que je parle un peu. Le risque était que je trahisse Charline sans le vouloir ; mais puisque son mari était là, c’est bien qu’elle s’était fait pincer d’une manière ou d’une autre. J’essayai d’être à la fois franc et imprécis.

– J’ai vu Charline deux fois par hasard. Nous avons sympathisé. Nous échangeons quelques mails. Elle m’a dit qu’elle était mariée et heureuse dans son couple. Voilà.

            Ce « voilà » pouvait passer s’il n’avait pas vu les mails. En même temps, il était pour moi comme un renoncement à ce que je convoitais, avec d’autant plus d’ardeur que c’était peut-être la dernière fois qu’il me serait donné de bénéficier des faveurs d’une jolie jeune femme. Mais puisque son mari était assis là dans mon salon à essayer de résoudre le problème, l’histoire était terminée avant même d’avoir commencé.

– Écoutez. On est mariés depuis 11 ans, elle a 33 ans, j’en ai 43. Je peux comprendre qu’elle ait des tentations, nous sommes des êtres humains. Mais je veux pas qu’elle me trompe et je veux pas la perdre. J’ai quitté ma première femme pour elle.

            C’était du sérieux. Si j’avais eu assez de courage, je lui aurais répondu que ses deux objectifs étaient incompatibles et qu’il devait me laisser devenir l’amant de sa femme pour la garder comme épouse. Mais je n’osai pas cette réplique. Au reste, rien ne prouvait à ce jour, hors l’histoire et les statistiques, qu’il ne pourrait pas conserver et l’exclusivité et la durabilité.

– Vous avez une fille de 10 ans, je crois ?

– Oui. Et j’ai deux garçons de mon premier mariage.

– Trois enfants, bravo ! Je n’en ai que deux, mais j’aurais bien aimé aller jusqu’à trois.

            J’avais à peine fini la formulation spontanée de ce regret que je me mordis les lèvres, pensant que cela pourrait accentuer le danger que je représentais pour lui, si je prenais sa femme comme une mère potentielle. J’enchainai :

– Vous fonctionnez en garde alternée ?

– Oui, on a trois enfants une semaine sur deux.

– C’est pas trop contraignant ? Pour les petits, je veux dire ? Ils arrivent à gérer deux maisons ?

– Franchement, oui. Chacun y trouve son compte.

            On s’éloignait du sujet. Quoique… Pas tant que ça.

– Et vous ? reprit-il.

– J’ai une fille de 26 ans et un fils de 25.

– Ils travaillent dans la région ?

– Pas vraiment : une à Chicago, l’autre à Berlin.

– Ah oui !… Et… vous le vivez bien ?

– Très bien. Je les vois pas beaucoup, mais ils travaillent et ils ont une vie intéressante. C’est ce que je voulais pour eux.

            Ça devenait surréaliste, comme conversation. Mais, aussi incroyable que fût la situation, ce n’était pas désagréable. Je décidai de jouer le truc à fond :

– Je vous offre un whisky ?

            Il me regarda :

– Pourquoi pas, après tout. Je suis pas en service.

           Je ne pus contenir un petit rire.

– Excusez-moi, c’est la formule. « Je suis pas en service ». On se croirait dans une série !

– Vous avez raison. On est formatés dans la police…

            Je me levai pour aller préparer deux verres quand son téléphone sonna. L’iphone X – il ne se mouchait pas avec n’importe quoi, l’inspecteur – était réglé assez fort et j’entendis la voix de l’appelante :

– T’es où ?

– Chez ton ami l’avocat.

– Quoi ?!

– On discute. Calmement. Entre adultes.

La conversation fut coupée.

– C’était Charline, confirma-t-il.

– J’ai cru comprendre. Elle avait pas l’air emballée…

– Surprise, peut-être.

             Au moins j’apprenais qu’elle n’était pas au courant de sa visite. J’apportais les verres remplis au cinquième, ainsi que la bouteille pour la lui montrer, car elle valait le détour.

– C’est un cadeau de mon fils : du whisky japonais.

– Japonais ?

– Observez la bouteille. On dirait un flacon pharmaceutique, mais vous allez voir, c’est bien du whisky. Et regardez le degré d’alcool…

– Oh là ! 51,4 !

– Ouais. Et pourtant il a du goût, un fumet, c’est pas du tord-boyaux. Je vous ai pas mis de glace pour que vous le gouttiez dans toute sa splendeur, mais après si vous voulez je vous ajouterai un ou deux cubes. Généralement, c’est ce que je fais.

            Il tenta une première gorgée avec prudence, prit le temps de l’apprécier avant de l’avaler, puis s’exclama :

– Waouh !

– Pas mal, hein ?

– Énorme, oui ! C’est de l’huile essentielle, ce truc !

            J’ai bien aimé sa comparaison. L’huile essentielle, c’était bien trouvé. Huile essentielle d’orge, de bois, de tourbe, ou je ne sais quoi issu de la terre nippone.

            J’ajoutai deux glaçons dans chacun des verres, laissai la bouteille sur la table basse qui en avait vu d’autres, et nous nous calâmes dans nos fauteuils.

– Alors vous êtes inspecteur ?

            Et il se mit à parler de son métier, et je le relançai, et nous avons avec plaisir oublié l’objet de sa visite. Il était comme la plupart des flics, me semblait-il : sensible, écorché. Pourtant, il était moins sombre que ceux que je connaissais ; ses trois enfants et Charline n’y étaient sans doute pas étrangers.

            Il me rendit la politesse et m’interrogea sur mon activité.

Je nous resservis deux rasades de lave japonaise et parlai volontiers de mon boulot. Avocat et flic, nos domaines d’intervention n’étaient pas si éloignés que ça, même s’il pouvait me voir comme celui qui passait son temps à lui compliquer la tâche.

– En fait, dis-je en concluant mon topo, on est d’accord sur le but : mettre les malfrats hors d’état de nuire. C’est sur les moyens qu’on diverge.

– Police, justice, le débat est vieux comme le monde. Nous sommes sans doute les deux facettes d’une même médaille.

Il savait écouter, c’était indéniable ; peut-être aussi qu’il était curieux de comprendre ce qui pouvait attirer sa femme.

Il recentra un peu les débats.

– Et vous avez jamais refait votre vie après votre divorce ?

– Oh, j’ai vécu, soyez sans crainte. Mais je ne crois pas que je serais capable d’habiter de nouveau avec une femme à plein temps, du moins au-delà de quelques jours.

– Je sais pas comment vous faites. J’ai besoin d’une femme à côté de moi. Je partirais à la dérive, sinon… La solitude ne vous pèse pas ?

– Non. Mais parce que je ne suis pas vraiment seul. J’ai un gros boulot, une sœur, mes parents, quelques amis, une aventure amoureuse de temps en temps. Même si ça devient moins facile de trouver une femme qui me plait et à qui je plais. Remarquez, ça n’a jamais été facile. C’est pour ça, que… Imaginez un vieux con de 50 ans qui voit débarquer une jolie blonde de 30 ans dans sa vie. Qui ne veut pas casser son mariage, qui n’est ni aigrie ni malheureuse, mais qui a comme tout le monde des envies et des sentiments. Je me suis dit, Charline, c’est un cadeau du ciel !

            C’était gonflé de lui balancer ça, mais c’était ce que je pensais et je vois pas pourquoi je le lui aurais caché. Il était bien ce mec, et c’était rare que j’estime un homme. Il hocha la tête, termina son verre et dit :

– À votre place j’aurais fait pareil.

Je remis une troisième série de rasades volcaniques. Il tendit le bras pour m’arrêter.

– Non, je suis déjà en feu.

– Allez, juste pour la finir. C’est de salubrité publique, pour éviter que cet alcool tombe dans de mauvaises mains.

– Dans ce cas. Si c’est pour sauver la France…    

Son téléphone sonna de nouveau. Je me levai pour aller chercher des glaçons, en tendant l’oreille.

– Qu’est-ce que vous foutez ?! cracha l’iphone.

– J’arrive. Il m’a offert un verre, la discussion s’est prolongée. Mais c’est intéressant…

– J’y crois pas, t’es bourré ?!

– Pourquoi tu dis ça ?

– Me prends pas pour une con, Alban !

Clac.

– Elle est pas contente ? demandai-je.

– Je crois qu’il va y avoir explication, à mon retour à la maison.

– Si vous voulez, je viens avec vous…

            Il s’est comme figé deux secondes, puis il a hoqueté, avant de se mettre à rire pour de bon, et j’ai fait pareil, et on s’est gondolés comme des bossus, même que les glaçons que j’ai lâchés dans les verres ont provoqué des éclaboussures sur la table, qui d’accord en avait vu d’autres.

– Ah putain ! ponctua-t-il en saisissant son breuvage une fois qu’il fut un peu calmé.

– Ça lui ferait une sacrée surprise, ajoutai-je.

– Déjà que ma présence ici a dû méchamment l’étonner.

Le feu liquide a traversé nos gorges avant d’aller brûler nos estomacs.

– Scorpions, j’aime beaucoup, a-t-il lancé tout à trac

– C’est vrai ?

– Ils m’accompagnent depuis mon adolescence.

– Pareil.

Et nous voilà partis à parler musique, concerts, souvenirs, joueurs et morceaux préférés… Je lui montrai un clip sur la tablette que j’avais à portée de mains, il me montra une version acoustique que je ne connaissais pas. Nous aurions pu continuer un moment mais il finit par repousser l’écran.

– Faut que j’y aille.

            Il se leva, resta immobile le temps que les braises s’apaisent dans sa tête puis me demanda :

– Je peux pisser quelque part ?

– Là, juste derrière.

J’eus du mal à retrouver la stabilité verticale, moi aussi. Je saisis la redoutable bouteille, examinant les caractères asiatiques de l’étiquette tandis que je la ramenais derrière l’évier où elle attendrait que j’aille la jeter dans un cube de verre.

Chasse d’eau, rinçage de mains dans le petit lavabo à côté des toilettes, Alban réapparut.

– Faudra que tu viennes à la maison, Charline sera contente.

Je l’ai regardé, je savais pas si c’était du lard ou du cochon. Finalement, il a éclaté de rire, je l’ai imité aussitôt et nous nous sommes gondolés pendant au moins 3 minutes, peinant à reprendre notre souffle.

– Putain, ton whisky…

– T’as pas peur de te faire arrêter par les flics ? demandai-je.

– Si ça va au tribunal, tu me défendras.

            Nouveaux éclats de rire.

            Il attrapa son blouson, qu’il échappa. Je le ramassai.

– C’est lourd, ce machin.

– C’est à cause des flingues qu’il y a dedans.

Je l’accompagnai jusqu'au portillon. Nous avons tenu la rampe pour descendre les marches qui rejoignaient la petite allée.

– Excuse-moi d’être entré comme ça tout à l’heure. Et d’être passé à l’improviste

– T’as bien fait.

– Oui, c’est mieux comme ça. On se connaît maintenant.

Apparemment, ça lui suffisait. L’avais-je rassuré ? Ou était-ce notre alcoolémie qui dissipait nos inquiétudes ?

Il démarra sa voiture, une Clio blanche.

– C’est une voiture de fonction.

– Banalisée ?

– Banale.

            Il leva le bras gauche, pas très haut, et enclencha la première.

– Salut.

Une heure et demie plus tard, je reçus un mail de Charline ainsi libellé : « Je pensais que tu étais un mec un peu différent des autres. Quelle erreur ! Irresponsable, grossier, buveur, branleur, macho et pitoyable. J’en oublie. Et je vais vite t’oublier, aucun doute. Ch. ». Ne sachant quoi répondre, je ne répondis pas. De toute façon, c’était cuit. Maintenant qu’Alban était au courant et qu’il était venu me voir, plus rien n’était possible avec elle.

Là, c’est moi qui me trompais. Quatre mois plus tard, je reçus un appel à mon cabinet.

– C’est Alban Vaillant. Le mari de Charline.

– Oh, salut ! Qu’est-ce que tu deviens ?

– J’ai un service à te demander.

– Si je peux, avec plaisir.

– Appelle Charline. Dis-lui que tu veux la voir.

– Tu plaisantes ? Ou t’as bu du whisky japonais ?

– Je suis sérieux. Elle va pas bien et je suis sûr qu’une relation avec toi la remettrait d’aplomb.

– Une relation avec moi ?

– T’as quelqu’un ?

– Non. Mais… tu serais d’accord ?

– Puisque je te le demande.

            J’avais du mal à croire ce que j’entendais.

– T’aurais vu le mail qu’elle m’a envoyé après que tu sois venu à la maison…

– C’était sur le moment. Ce que pense une femme un jour n’a rien à voir avec ce qu’elle pense le lendemain, tu le sais.

– De là à ce que je lui plaise à nouveau…

– Rien n’a changé, crois-moi. On ne parle pas de toi, c’est tabou, mais je sens qu’elle est pas guérie. Elle a été très jalouse de notre apéro. Et hyper vexée.

– T’en as pris pour ton grade ?

– Je confirme. Elle m’a pourri en me disant qu’elle faisait des efforts pour ne pas aller te voir ; alors que moi je me permette d’y aller, elle a considéré ça comme le comble de l’injustice.

– C’est une manière de voir les choses…

– Écoute, faut pas chercher. Là, elle est insupportable, elle est malheureuse, et ça me mine de la voir comme ça. Je sens que je la perds. J’ai besoin de ton aide. Dis-lui que tu penses toujours à elle, que tu regrettes, qu’elle est belle, charmante, tout le tralala. Fais-lui la cour et couchez ensemble.

– Ben dis donc… Si je m’attendais.

– Prends ça comme un cadeau de la vie, comme tu disais quand Charline te faisait la cour.

            Je restai silencieux cinq secondes, réfléchissant à toute vitesse.

– Ok, répondis-je. À une condition. C’est qu’on reste en contact, toi et moi. Pour faire le point de temps en temps, pour voir que tout se déroule bien. Et puis mon fils m’a donné un nouveau whisky, faut que tu viennes le goûter.

            Je le sentis se détendre.

– Du japonais ?

– Du breton.

– Ça marche. Merci, vieux.

– C’est moi qui te remercie. Quelle histoire…

Voilà  dans quelles circonstances je me fis mon meilleur copain et trouvai la délicieuse maîtresse qui m’aida à passer le cap de la cinquantaine. Je précise que leur couple va très bien, qu’ils sont épanouis tous les deux, et que nous nous voyons souvent, à deux, à trois, à quatre, à six, voire à plus. Car je suis invité chaque dimanche à déjeuner avec la famille, qui est un peu devenue la mienne.

 



12 août 2019

L'indécence des footeux

 

        Le défenseur latéral gauche de l’équipe de foot de Guingamp gagnait plus que le Président de la Banque Centrale Européenne, et deux fois plus que le Président de la République française ou la Chancelière de l’Allemagne. Un seul milieu de terrain de l’équipe de Montpellier gagnait plus que ces trois hauts responsables réunis.

         Ludo trouvait ça insupportable. Jusqu’à quand le peuple allait-il tolérer pareille absurdité ? Ne voyait-on pas que ce foot perverti, associé aux indécences médiatiques qui assuraient sa promotion, créait frustration et violence ? N’avait-on pas compris que la violence était conséquence de l’écœurement d’une majorité cantonnée au rôle de spectatrice d’une minorité qui se gave ?

         Puisque personne ne semblait réagir, il avait décidé d’agir, à sa manière. Il commença par diffuser sur le net, via ses modestes comptes Facebook et Twitter, 500 amis et followers, des comparaisons de salaires et de temps de travail, montrant par exemple que le numéro 4 de l’équipe de France gagnait, pour 1 h 30 ou 3 heures de match par semaine, 75 fois le salaire d’un petit patron près de chez lui qui, parti de rien, donnait du travail à 50 personnes dans son entreprise.

         Ses posts bien conçus furent repris et commentés. Quand il eut acquis une base de quelques milliers de sympathisants, il lança un appel pour que, lors de chaque match de Ligue 1, deux personnes déploient une banderole affichant des comparaisons explicites. Il trouva des volontaires beaucoup plus facilement qu’il ne l’aurait cru.

         La banderole déployée au Parc des Princes « Neymar gagne 3000 fois le salaire de l’homme le plus méritant de son village, pour 100 fois moins de travail et 200 fois moins de responsabilités » connut le plus beau succès, suivi d’assez près par celle vue à Marseille : « Si ces 11 branquignoles ne touchaient que 5000 € par mois, on aurait de quoi réhabiliter les 25 000 logements des quartiers nord, chaque année ».

Dès la première journée de championnat où apparurent les banderoles, la presse se fit l’écho du phénomène dit des « comparaisons ». On s’enflamma sur les réseaux. À la deuxième journée, les personnalités entrèrent dans l’arène. À la troisième journée, les banderoles apparurent dans les stades d’autres pays européens.

         Ludo constitua une association pour amplifier la mobilisation. Mais il savait qu’il ne gagnerait que lorsque les footballeurs eux-mêmes commenceraient à bouger. Fallait-il les contacter ? Il hésitait. Mais il n’eut pas besoin de le faire. Au bout d’un mois de polémiques, trois joueurs, dont un international, se déclarèrent prêts à réduire leur salaire de 50 % si tous les clubs du pays appliquaient la même règle. Le jour-même, d’autres joueurs, dans tous les pays d’Europe, ainsi qu’au Brésil et au Mexique, se dirent d’accord avec cette proposition.

         C’est alors que Michel Platini, autorité incontestée dans le monde du football, proposa que la moitié de l’argent économisé contribue à la réduction du prix des billets, l’autre moitié au soutien du football amateur. C’était, de fait, entériner la réduction de salaires. Les fédérations et les ligues se réunirent, l’opinion poussa en ce sens ; au début de la saison suivante, la FIFA exigea des clubs la division par deux de tous les salaires du football professionnel, en attendant d’établir une règle de « juste mesure » dans la rémunération des joueurs.

         Ludo était heureux. Il avait osé, des joueurs et responsables avaient suivi, le mouvement était devenu irréversible. Non seulement cette action contribua à la réduction d’une indécence planétaire, mais en plus elle encouragea d’autres initiatives de justice, puisqu’elle montrait qu’il suffit parfois d’une personne, une seule, pour, avec un peu de méthode et de volonté, réveiller les consciences et faire progresser la justice.

 



6 août 2019

Maman et Cyprien

 C’était un homme de petite taille, fort et noueux. On voyait à son visage et on entendait à sa voix qu’il venait d’un milieu simple et que sa vie avait été difficile. Il avait passé 60 ans, mais demeurait à mille lieux des conditions exigées pour obtenir une pension de retraite.

– Et pourtant j’ai pas arrêté de travailler. Depuis que j’ai 15 ans.

C’était vrai. Mais entre les six emplois salariés qu’il avait occupés, il s’était débrouillé seul pendant de longues périodes, au noir, et n’avait pu cotiser en vue d’acquérir le droit de se reposer un jour. Dans ses emplois salariés, il avait joué de malchance : alors que ses chefs louaient ses qualités, il avait subi trois licenciements économiques, une faillite et une délocalisation.

La maladie ne l’avait pas épargné non plus : cancer pour lui, cancer pour sa femme. Lui s’en était sorti, elle non. Mais il y avait eu pire : un accident, celui de leur fils, en voiture, à 24 ans, mortel. Le cancer de sa femme était la conséquence directe de ce drame ; lui avait survécu, et il le regrettait. Il aurait souhaité en finir, mais il avait peur de la mort, et ce manque de courage ajoutait à sa souffrance.

Maman, qui n’en finissait pas d’aider tous ceux qu’elle croisait, avait fait appel à lui parce qu’il était venu un jour proposer ses services de bricolage aux habitants de la rue. Il avait d’abord détapissé, nettoyé, retapissé une chambre, puis posé des étagères, puis installé un plafonnier. Et il était devenu indispensable. Chaque fois que nous venions la voir, Maman nous vantait les compétences et la serviabilité de Cyprien.

– Je ne sais pas ce que je ferais sans lui.

            Elle disait qu’il trouvait une solution à tout, ne coûtait pas cher. En plus, elle lui avait donné le goût de lire, ce qui l’emballait.

– Il a lu tous mes Françoise Bourdin ! Il a même dévoré un d’Ormesson !

Un peu surpris de cet engouement réciproque, nous n’étions cependant pas mécontents de cette aide, qui nous déchargeait et nous rassurait. Maman déclinait à vue d’œil, perdait en autonomie chaque jour. Ma sœur avait vu Cyprien une fois, il ne lui avait pas fait mauvais effet, même si quelques stigmates d’une alcoolémie visiblement régulière gâchaient l’impression. De mon côté, j’étais un peu vexé de la place qu’il avait prise dans le cœur de notre mère.

Quoi qu’il en soit, nous n’avions pas prévu qu’une fin d’après-midi Cyprien serrerait le cou de maman et l’étranglerait à mort. Quand la police appela ma sœur pour lui annoncer la nouvelle, elle ne comprit pas tout de suite. Elle m’appela, et j’eus du mal à comprendre également. Mais nous avons dû nous rendre à l’évidence.

Cyprien fut confondu par une voisine qui l’avait vu entrer chez Maman peu avant l’heure du crime, par deux de ses cheveux qu’on retrouva sur le corps de sa victime, et plus encore par ses aveux spontanés. Le commissaire chargé de l’enquête nous dit que Cyprien avait semblé soulagé qu’on vienne l’arrêter. Il n’avait rien dit d’autre que « C’est comme ça, c’est fait c’est fait ».

Nous nous sommes retrouvés déboussolés, ma sœur et moi. Que Maman, si pleine de bonté et de civilités, ait pu mourir étranglée dans sa cuisine était insupportable. Le pire était peut-être la culpabilité : il nous paraissait évident maintenant que nous avions laissé un homme dangereux prendre le contrôle de la vie de notre mère et que, par lâcheté, parce que ça nous arrangeait, nous avions fermé les yeux sur les risques qu’elle encourait.

Il se produisit pourtant un phénomène étonnant. Tous les deux, nous nous sommes inquiétés pour Cyprien.

– Il faut aller le voir, dit ma sœur.

– Tu as raison, approuvai-je. Maman n’aurait pas voulu qu’on le laisse tomber.

            C’est ainsi que, avant même le procès, alors qu’il était en détention préventive à la maison d’arrêt, nous nous sommes retrouvés dans un parloir face à Cyprien, ma sœur et moi. Il baissa la tête quand il nous vit. Et il nous sembla qu’il étouffait des sanglots.

– Que s’est-il passé, Cyprien ? Pourquoi avez-vous commis cet acte ?

Nous n’eûmes jamais de réponse à cette question, ni cette fois ni les fois suivantes. Il se contentait de répéter ce qu’il avait dit aux flics :

– C’est comme ça, c’est fait, c’est fait.

            Pour nous, il ajoutait :

– Excusez-moi.

            Cyprien fut condamné à quinze ans de réclusion criminelle. Grâce à son avocat, la préméditation ne fut pas reconnue, sans quoi la peine aurait été plus lourde.

            Cyprien ne parla jamais du moment où il avait tué notre mère dans sa cuisine. Il esquivait même toute question relative aux travaux qu’il avait effectués pour elle. Ce qui illuminait son visage, c’était les livres que nous lui apportions, les livres de Maman, qu’il lisait de la première à la dernière page et gardait précieusement.

– Le directeur a accepté que j’aménage une bibliothèque dans ma cellule, nous dit-il, très fier.

            Quand nous venions, il nous demandait si nous avions lu tel ou tel livre, et la plupart du temps nous devions répondre par la négative. Cela ne l’empêchait pas de nous le raconter. Parfois, il lâchait :

– Votre maman, c’était une sacrée femme.

Nous pensions alors qu’il allait expliquer son acte, ou au moins leur relation, mais non, il revenait aux livres. Ma sœur et moi sommes allés le voir en moyenne une fois par mois, soit tous les deux, soit l’un ou l’autre en alternance, pendant six ans, c’est-à-dire jusqu’à sa mort. Un matin, le maton de service l’a retrouvé inanimé sur sa couche ; le cœur avait lâché. Un livre ouvert était tombé par terre. Se pouvait-il qu’une émotion liée à la lecture d’un roman ait provoqué un infarctus ?

            Quelques jours après, ma sœur reçut une enveloppe en recommandé avec accusé de réception, estampillée d’une étude notariale, adressée « aux enfants de Madame Bonnefoy ». Il y avait deux lettres à l’intérieur. La première était un mot d’accompagnement du notaire : « Madame, Monsieur, En vertu des obligations que me confère ma qualité d’officier ministériel, je vous transmets ci-joint le sous seing privé établi par M. Cyprien Vilandron, remis en notre étude par son avocat le 23 avril 2015 à 11 h 45, avec pour indication de le conserver jusqu’à son décès, puis de vous le transmettre à l’issue de celui-ci. Le moment est venu. Restant à votre disposition, je vous prie… ».

            La seconde lettre, manuscrite, signée de Cyprien et contresignée par son avocat, disait ceci : « Madame Adèle et Monsieur Bertrand. J’ai tué votre maman parce qu’elle me l’a demandé. Plusieurs fois. Elle ne voulait pas devenir dépendante et peser sur vos épaules. C’est ce qu’elle m’a dit. Comme elle a été très bonne pour moi, je lui ai obéi. J’ai fait comme j’ai pu, excusez-moi. Et merci pour les livres, Cyprien ».

            La déstabilisation fut encore plus forte qu’après le meurtre. Nous avons eu, ma sœur et moi, l’impression de ne plus rien comprendre à rien. Que notre propre mère ait pu être si différente de ce que nous pensions, qu’elle ait demandé à un homme de main de mettre fin à ses jours, que celui-ci ait accepté, qu’il ne l’avoue jamais de son vivant, nous laissa abasourdis. Tout se mit à tanguer autour de nous. Nous nous mîmes à voir des impostures partout, à chercher des mystères et des secrets dans les actes les plus anodins.

Sans doute parce qu’il nous fallait quand même trouver une logique pour ne pas devenir fous, nous avons fini par nous arrêter sur un mobile, ou un double mobile : Cyprien avait tué Maman par gentillesse, pour lui éviter la souffrance qu’elle lui demandait d’abréger, et par intérêt, parce qu’il avait anticipé la prison. Je veux dire qu’il avait voulu la prison. Là, il aurait enfin le temps de se reposer, car sa subsistance serait assurée. Et il ne s’ennuierait pas, car il pourrait s’adonner à la passion qu’il venait de découvrir : la lecture. Même s’il ne pouvait être sûr que nous lui apporterions les livres de Maman, il savait qu’il y avait des bibliothèques dans les établissements pénitentiaires et que la lecture y était encouragée. Oui, c’est ainsi que cela s’était organisé dans son cerveau, et/ou dans le nôtre.

Quoi qu’il en soit, ni ma sœur ni moi n’avons douté de la véracité des propos de Cyprien, un sacré type.