Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 Vous pouvez lire et commenter ces histoires également sur le blog www.desvies.art.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.

8 juillet 2022

 

Brothers in arms : redemption cube

 

 

         (environ 18 minutes de lecture)

C’est en mai 2022 que Billy Andersen avait pris conscience de la gravité du problème et changé d’avis. Quand la presse avait publié, à titre posthume, l’objectif écrit sur son cahier d’un adolescent de Chicago : « atteindre mon 21e anniversaire ». Le pauvre garçon n’y était pas arrivé. Il avait été tué dès 16 ans d’une balle en pleine poitrine par un autre jeune avec qui il s’était disputé pour une broutille. 

Ce même mois, le 14 mai 2022, un suprémaciste blanc tuait 10 personnes de couleur noire dans un supermarché Tops de Buffalo (État de New York). Le 24 mai, un lycéen de 18 ans assassinait au fusil d’assaut 19 élèves et 2 enseignantes dans une école primaire de la petite ville d’Uvalde, au Texas. 

Là, Billy Andersen, père d’une fille de 9 ans, s’était dit que quelque chose n’allait pas, qu’il fallait tout revoir, et tant pis si l’on touchait à l’origine même des États-Unis, construits depuis 400 ans à coups d’armes à feu, d’autodéfense et de lutte pour la propriété. 

Ces deux attentats étaient pourtant les énièmes massacres de séries infinies, que, selon lui, on pouvait diviser en deux catégories : les tueries d’enfants et les tueries racistes. Dans la première catégorie, quelques années avant Uvalde, il y avait eu Colombine dans le Colorado, deux lycéens tuant 1 prof et 12 de leurs camarades ; la fusillade à l’université Virginia Tech, un étudiant terrorisant le campus pendant une matinée entière et ôtant la vie à 33 de ses camarades ; le massacre de Sandy Hook dans le Connecticut, un jeune de 20 ans tuant 28 personnes dont 20 enfants dans une école primaire ; la fusillade de Parkland, en Floride, 17 personnes assassinées dans un lycée. Et bien d’autres encore.

Parmi les attentats racistes, Billy se souvenait d’El Paso, au Texas, le tueur ayant abattu 23 hispaniques, après avoir affirmé qu’il voulait tuer le plus de Mexicains possible ; de Charleston, en Caroline du Sud, le jeune Dylann Roof avouant sans regret le meurtre de 9 paroissiens noirs dans une église ; de Pittsburgh en Pennsylvanie, où Robert Bowers, un antisémite de 46 ans, fit irruption dans la synagogue Tree of Life avant d’ouvrir le feu au cri de « Tous les juifs doivent mourir », 11 morts et davantage de blessés. Il se souvenait encore de Sutherland Springs (26 morts, 20 blessés dans une église baptiste), du festival country de Las Vegas (58 morts, 527 blessés), et de tant d’autres lieux et de tant d’autres morts… Une litanie de l’horreur, qui nécessiterait des milliers de pages s’il voulait la consigner dans son intégralité.

Si, dans le cas des crimes scolaires, les auteurs étaient de jeunes « loups solitaires » – adolescents gravement perturbés –, ils étaient plutôt des adultes conscients et violents organisés en réseaux dans le cas des crimes racistes. Les deux catégories étaient en plein développement. L’addiction aux écrans et l’abêtissement qui en découlait déstructuraient des millions d’individus pour qui le passage à l’acte après une pulsion de haine devenait de plus en plus naturelle. La banalisation de la violence dans les rapports sociaux – dramatiquement exacerbée par Donald Trump et ses affidés – encourageait les plus aigris et vindicatifs des petits blancs à trouver des coupables à leurs angoisses et à les éliminer.

Le point commun entre ces crimes de masse ? L’usage des armes à feu. Et c’est bien ça qui embêtait Billy : car il possédait une arme à feu – même trois – et il s’en était toujours vanté jusque-là. Une arme à feu, c’était l’esprit pionnier qui demeurait, la conquête, la responsabilité individuelle, les moyens assumés de protéger sa maison et sa famille. C’était une sécurité, une liberté, une fierté. C’était ce qui faisait que les États-Unis n’étaient pas l’Europe et ne le seraient jamais. Ici, on n’attendait rien de l’État, on n’était pas des assistés. En Amérique, chacun conduisait sa vie comme il l’entendait et en assumait les risques. Certains réussissaient plus que d’autres, d’autres en bavaient, c’était normal. Il fallait se battre. C’est ce qui tirait la société vers le haut. La satisfaction de l’intérêt individuel était naturelle. Dieu n’était pas socialiste.

Mais ce raisonnement ne tenait plus. Du moins il tenait pour lui et pour la majorité des détenteurs d’armes à feu – adultes responsables capables de se maîtriser – mais il ne tenait plus pour les millions d’individus déstructurés incapables de réfléchir aux conséquences de leurs actes, pleins de ressentiment, drogués à la bêtise et à la violence. Une arme dans les mains de ces despérados, c’était de la bombe. On en avait la preuve chaque semaine. Et ça n’allait pas s’arrêter de sitôt.

Ça n’allait pas s’arrêter pour une raison simple, qui lui sauta aux yeux après quelques recherches : le nombre d’armes à feu en circulation aux États-Unis était effrayant et il ne cessait d’augmenter. Début 2022, il y avait aux États-Unis 450 millions d’armes à feu (pour 330 millions d’habitants) ! Chaque mois, 2,5 millions d’armes supplémentaires étaient mises en circulation ! Circonstance aggravante : depuis 2020, selon la National Shooting Sports Foundation, 40 % des armes acquises l’étaient par des individus qui n’en possédaient pas auparavant. L’armement entrainait l’armement, c’était un phénomène vieux comme le monde.

Les conséquences étaient épouvantables. Non seulement des tueries de masse endeuillaient toutes les communautés et tous les coins du pays au fil des années, mais en plus des milliers de contentieux se réglaient par un meurtre en bonne et due forme, pas seulement à Chicago. Car – c’est une des statistiques qui le surprit le plus – les tueries de masse ne représentaient que 2 % des victimes d’armes à feu. En 2020, 45 222 Américains avaient été tués par balles, ce qui représentait 124 décès par jour, record historique ! Selon le Center for Disease Control and Prevention d’Atlanta, agence publique, 54 % de ces morts étaient des suicides et 43 % des meurtres, soit près de 20 000 par an, 55 par jour ! 55 personnes étaient assassinées avec une arme à feu chaque jour aux États-Unis. Dieu du ciel, comment était-ce possible ?

C’était possible grâce à la stratégie adoptée par la NRA, National Rifle Association, principal organe du lobby des armes aux USA. En lisant le livre de Ryan Busse, ancien cadre chez le fabricant Kimber, Billy comprit ce qui s’était passé. Après la fusillade de Colombine en 1999, la NRA hésitait sur la ligne à suivre : assouplir ou durcir sa position ? C’est finalement la seconde ligne qui l’emporta. Du pain bénit pour tous les fabricants d’armes, communiquant sans vergogne sur les engins de mort, quitte à insérer une prière pendant quelques jours après un massacre, qui ne devait pas arrêter la progression du business, as usual. 

De plus, dans ces années 2000, deux phénomènes se conjuguèrent : d’abord les  images des interventions militaires en Afghanistan et en Irak, qui présentaient les soldats en opération bardés d’équipements dernier cri comme des héros de la nation ; ensuite le développement des jeux vidéos, beaucoup ultra-violents, transformant en divertissement le meurtre à l’arme lourde aux yeux d’adolescents aussi abrutis qu’ébahis.

En 2004, le président George W. Bush signait une loi conférant l’immunité aux fabricants en cas de procès dans lequel une de leurs armes serait en cause. En 2008, l’élection du Noir Barack Obama à la présidence ranimait les théories du complot, le racisme et la peur de la dépossession chez les Blancs. 

C’est ainsi que, alors que les ventes concernaient jusque-là l’autodéfense, la chasse et le tir sportif, on était passé à une culture quasi militaire, en tout cas de combat,  concrétisée par l’apparition sur le marché du meurtre du fusil semi-automatique AR-15, arme de prédilection des tueurs de masse, développée par les sociétés ArmaLite puis Colt, et bien d’autres entreprises depuis, si efficace qu’elle avait été déclinée en versions militaires, M16 et M4. Selon le chargeur, un AR-15 pouvait tirer entre 45 et 600 balles par minute… Pour la NRA, il s’agissait de l’arme à posséder, car elle était simple d’utilisation et relativement bon marché, 600 $. Alors qu’elle était quasi absente du marché en 2000, il s’en écoulait 7 millions en 2020.

Dès lors, tout était parfaitement prévisible, se dit Billy. Et les horreurs à venir l’étaient tout autant. 450 millions d’armes chez des particuliers, des milliards de balles… La nausée le prit.

– Ça ne va pas, honey ? lui demanda son épouse.

– Je vais aller faire un tour, j’ai besoin d’air.

– Tu m’inquiètes.

Il pensa qu’elle ne s’inquiétait pas du bon problème. Il prit sa casquette et sa parka, enfila ses chaussures de marche. Alors qu’il s’apprêtait comme d’habitude à prendre son revolver dans le placard de l’entrée, son bras s’arrêta. Le battant ouvert, il regarda l’arme ; il oscillait entre dégoût et incrédulité. Il ne la toucha pas. Il referma le placard et sortit, bouleversé. 

En marchant dans les bois derrière chez lui, Billy réfléchit à ce qu’on pouvait faire. Il constata d’abord que les politiques étaient sur ce point au-delà du lamentable. C’est-à-dire qu’ils étaient irresponsables et coupables. Les Républicains étaient certes beaucoup plus pro-armes que les Démocrates, mais même quand ces derniers avaient disposé de la majorité au Sénat et à la Chambre des Représentants, ils n’avaient rien fait. Et aucun président n’avait jamais porté haut et fort l’interdiction ni même la limitation des ventes d’armes à feu. Seul Joe Biden – même s’il avait fallu attendre les derniers massacres de mai 2022 – avait demandé l’interdiction des fusils d’assaut et des chargeurs à grande capacité, la vérification des antécédents de tous les acheteurs d’armes, et l’obligation pour les particuliers de garder leurs armes sous clé.

Hélas, il n’avait pas été entendu. Sénateurs et représentants s’étaient contentés de voter, le 24 juin 2022, une loi « sur la santé mentale et la sécurité scolaire », n’imposant aucune restriction aux propriétaires d’armes à feu. Le texte se limitait à demander une vérification des antécédents judiciaires pour les acheteurs de moins de 21 ans (on considérait donc qu’il était normal d’acheter une arme avant 21 ans) ; et il offrait une possibilité, à la discrétion des États, de retirer une arme à une personne jugée dangereuse. Seule cette disposition, peut-être, ouvrirait la porte à un premier contrôle, rien n’était moins sûr. Déjà l’aile droite des Républicains et la NRA faisaient valoir le 2e amendement à la constitution des États-Unis, qui garantissait le droit de porter une arme (le texte exact était celui-ci : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit du peuple de détenir et de porter des armes ne doit pas être transgressé »). Comme s’il n’était pas possible d’abolir ou de mettre à jour un texte datant de 1791…

Depuis la mort de George Floyd, tué par le policier Derek Chauvin à Minneapolis en mai 2020, la méfiance s’était encore accrue entre les habitants des « quartiers » et la police, entrainant à la fois une augmentation des ventes d’armes et, plus étonnant, un nombre important de démissions et de départs à la retraite anticipée chez les policiers. Peur contre peur, rien de bon ne pouvait en sortir. Les municipalités faisaient ce qu’elles pouvaient, pas toutes, pour développer des actions de prévention et d’aménagement du territoire, mais ces actions paraissaient dérisoires face à l’ampleur du phénomène. 

Alors lui, citoyen américain soudain éclairé, possesseur d’armes en plein repentir, comment pouvait-il agir ? Les mots lui vinrent à l’esprit en même temps que l’action qu’ils commandaient : déposer les armes. Il fallait inviter les Américains à déposer les armes. Et il fallait que cet acte soit public, afin qu’il ait un effet à la fois de catharsis et d’entrainement.

Il habitait Saint-Louis, dans le Missouri, en bordure du fleuve Mississippi, « la porte vers l’ouest », d’où étaient partis des millions de colons tout au long du XIXe siècle. Totem de la ville et de cette marche vers l’ouest, la Gateway Arch, sculpture d’acier inoxydable qui culminait à 192 mètres d’altitude, dans laquelle on pouvait entrer et monter, en chariots élévateurs, pour admirer la ville et ses alentours. C’est là, pensa-t-il, sous l’Arche, symbole américain par excellence, qu’on doit inviter les citoyens à venir déposer leurs armes. Il faut placer là un immense container, en verre, transparent, qui, espérait-il, aurait besoin d’être souvent vidé, afin que tous ceux qui le veulent puissent se débarrasser des engins de malheur qui tuaient et blessaient tant de ses compatriotes et faisaient tant de mal au pays.

Et puis, s’excita-t-il, il faut prévoir une plateforme en ligne et des écrans tactiles sur place, sur lesquels les gens pourront expliquer leur geste, ou formuler un vœu, ou prononcer une prière… Il s’emballait, mais il était sûr que ça pouvait marcher, qu’une prise de conscience en entrainerait une autre, et ainsi de suite. Tous les possesseurs d’armes ne suivraient pas, bien sûr, mais suffisamment peut-être pour encourager les responsables politiques à enfin légiférer. Et cela stopperait cette spirale infernale de toujours plus de gens armés. De toute façon, il fallait essayer quelque chose, il ne pouvait rester inactif maintenant qu’il avait compris le problème.

Par chance, le maire de Saint-Louis était démocrate, femme et noire, 3 bonnes raisons d’être plus intelligente et plus courageuse, sur la question des armes tout au moins, qu’un individu homme, blanc et républicain. De fait, quand Tishaura Jones entendit son administré présenter son idée, elle adhéra tout de suite :

– On va le faire. Ça va mettre le feu à la ville, je serai menacée, ça me coûtera ma réélection, mais peu importe. C’est une question de vie et de mort pour notre pays. Un pays devenu fou, dont la Cour suprême redonne aux États la possibilité d’interdire l’avortement – l’État de l’Ohio vient d’obliger une fille violée de 10 ans à aller au bout de sa grossesse forcée ! – mais qui permet à chaque imbécile d’assassiner ses voisins en toute facilité.

C’est ainsi que dans le Parc national de Gateway Arch, ancien Mémorial Jefferson de l’expansion nationale, pile sous la Grande Arche, à quelques encablures des berges du Mississippi, fut installée une immense boîte transparente en plexiglass de 10 mètres sur 10 sur 10, soit 1000 mètres cubes, dans laquelle par quelques marches extérieures sur deux des quatre côtés toute personne le souhaitant pouvait venir jeter son ou ses armes, par une ouverture coulissante qui ne pouvait être actionnée que par un des préposés à cette tâche. Le « cube de la rédemption » (redemption cube) ouvrirait tous les jours de 8 heures à 20 heures, et serait gardé en permanence par une équipe de 10 hommes du SLPD, le Saint-Louis Police Department. L’évacuation des armes était prévue par le sous-sol, le cube s’ouvrant par en dessous et rejoignant les couloirs souterrains de la Grande Arche, hautement sécurisés. 

Dès que le projet fut discuté au conseil municipal, presse et réseaux sociaux s’en emparèrent, dans la ville, dans l’État et bientôt dans tout le pays. Les enthousiastes – « idée géniale », « enfin une initiative pour arrêter les massacres », « le premier pas dans le bon sens » – et les opposants – « irresponsable et inefficace », « nouvelle offensive liberticide », « la bonne conscience à peu de frais » – s’équilibrèrent à peu près, même si les pro-armes étaient plus virulents que les pro-désarmement. Mais il était difficile aux anti-cube de trouver une prise pour contester le projet, puisqu’il était basé sur le volontariat et qu’il ne remettait pas en cause la législation en cours, c’est-à-dire l’absence de législation.  

Billy était inquiet mais confiant. En fait, que 3 armes, 300 000 ou 3 millions soient déposées, il avait déjà fait bouger les lignes. Il recevait des messages d’inconnus qui lui écrivaient qu’ils allaient faire la même chose dans leur comté. Et en effet, la presse recensait déjà 47 projets de « redemption cube », presque un par État. C’était une excellente nouvelle. Remarquable aussi fut la mobilisation des écoles grâce à des enseignant.e.s qui relayèrent mieux que personne l’initiative visant à « sauver nos élèves ». Des parents trumpistes hurlèrent, mais les enseignant.e.s tinrent bon, soutenu.e.s par le Secrétaire à l’Éducation Miguel Cardona, premier ministre américain de l’Éducation depuis des lustres à s’engager pleinement pour un combat fondamental.

L’effervescence s’empara de la ville de Saint-Louis, placée sous la protection d’un bataillon du principal régiment du Missouri déployé autour du parc de la Gateway Arch. Le cube, photographié par tous les médias du pays, fut installé sous la Grande Arche le 23 décembre 2022. Pendant les 8 jours qui suivirent, on vérifia in situ que le plan pour la réception et l’évacuation des armes était correct. 5 personnes furent embauchées, qui s’ajouteraient aux effectifs détachés par la municipalité. Les 30 et 31 décembre 2022, les policiers prirent place et commencèrent leurs rotations.  

Personne ne savait exactement combien de personnes se présenteraient, même si l’on pressentait une certaine affluence, au moins la première journée. Le Saint-Louis Herald avait inscrit en une : « Un grand jour pour l’Amérique ». Même le Washington Post avait titré : « Un espoir pour la sécurité des enfants et des communautés ». Et il était certain que le premier dépositaire serait filmé par une bonne dizaine de chaines d’informations nationales.

Le cube de la rédemption devait ouvrir à 8 heures le dimanche 1er janvier 2023. Dès 6 heures du matin, des mouvements inhabituels furent signalés aux abords de Saint-Louis. Les routes en provenance de Chicago au Nord, d’Indianapolis, de Louisville et de Cincinnati à l’est, de Nashville et de Memphis au Sud, de Kansas City à l’ouest, se remplirent davantage qu’à l’accoutumée. À 7 heures, toutes les entrées de la ville étaient congestionnées. Des hélicoptères décollèrent aussitôt, davantage pour les médias que pour la police. 

Une impression se dégagea tout de suite des premières images : la bonne humeur des conducteurs, nonobstant les embouteillages. Les premiers témoignages recueillis donnèrent le ton :

– On est venu en famille, disait en souriant un trentenaire au volant d’une Ford Focus. J’ai deux revolvers dans le coffre. Mes enfants vont en jeter un chacun. J’ai compris mon erreur. God bless America.

– Je suis un connard, affirmait un gros barbu au volant d’un énorme pick up. Si vous saviez ce que j’ai dans la malle arrière, vous prendriez peur. Qu’est-ce que j’allais faire avec ça ? Tuer la moitié de mon quartier ? Tous ceux qui ne me plaisent pas ? Ceux qui ne se comportent pas comme il faut ? Ce n’est pas comme ça qu’on résoudra les problèmes. Billy Andersen est un héros.

– Il était temps que quelqu’un nous montre la voie, expliquait une soixantenaire au volant, son mari à ses côtés. Il y a trop d’armes en circulation et trop de gens qui n’ont plus la moindre notion du bien et du mal. Ce n’est pas notre cas, mais ceux qui ont encore un cerveau doivent donner l’exemple. 

Etc. Tishaura Jones, la maire de Saint-Louis, avait heureusement anticipé les choses, même si elle ne s’attendait pas à une telle affluence. Elle fit ouvrir l’espace qu’elle avait réservé sur les berges du fleuve, qui permettrait d’accueillir 2000 véhicules, en complément du Levee parking, le souterrain habituellement utilisé par les visiteurs de l’Arche. 

C’est un habitant de Saint-Louis, venu à pied, sur place depuis 5 heures du matin, qui fut le premier autorisé à grimper un des escaliers du cube et à se présenter au préposé posté en haut. Avant qu’il mette le pied sur la première marche, les journalistes lui demandèrent ce que contenait son étui tout en longueur :

– Un Glock, une Remington, des munitions.

– Pourquoi vous en débarrassez-vous ?

– Parce que c’est dangereux.

– Ça ne l’était pas avant ?

– Ça ne l’était pas quand il y avait encore une morale, et une éducation.

– Vous n’avez pas de regrets ?

– Si, de ne pas l’avoir fait plus tôt. Merci à Billy Andersen et à Madame Jones.

Arrivé en haut des marches, l’homme ouvrit son étui et en sortit les armes. Il les montra à la foule qui applaudissait en bas. Après quoi, le préposé ouvrit la trappe et l’homme jeta la Remington d’abord, le Glock ensuite. On entendit les métaux toucher le fond et s’immobiliser. 

Il ouvrit deux boîtes qu’il retourna. Des balles s’en échappèrent, qui rebondirent sur le fond du cube et les parois. Gros effet médiatique. 

Les larmes aux yeux, l’homme demanda enfin :

– Je peux jeter l’étui aussi ?

La réponse à cette question avait été prévue en amont par les initiateurs :

– Oui.

Il jeta la caisse de cuir qui tomba dans un bruit sourd.

En quittant les lieux, sur l’écran digital prévu à cet effet, il écrivit son nom (facultatif), la date et ces six mots : « Mort aux armes, Vie aux enfants ».

C’est ainsi que commença une invraisemblable procession, qui, aussi incroyable que cela puisse paraître, six mois après l’ouverture du cube, ne s’est encore jamais arrêtée, alors même que d’autres cubes de la rédemption ont ouvert dans 60 autres lieux des États-Unis.

Il faut dire que, le 16 janvier 2023, le grand Clint Eastwood, 92 ans, connu pour ses sympathies républicaines et grand utilisateur d’armes à feu, au moins dans ses films, vint en personne déposer 4 revolvers et 3 fusils. Mitraillé par les appareils et caméras des journalistes, il expliqua :

– Les armes sont maintenant trop perfectionnées, tandis que les cerveaux ne le sont plus assez. Nous devons remettre en question nos modes de vie. Moi comme les autres. Il y a eu trop de morts inacceptables.

– Pensez-vous que d’autres acteurs feront de même ?

– Oh… Ils n’ont pas besoin de moi. Je sais que Robert de Niro et Robert Redford n’ont pas d’armes. George et Leonardo non plus, ils n’aiment pas ça. Et je pense que Matt et Brad eux aussi répondront à l’appel de Billy Andersen.  

Bien entendu, il avait fallu organiser la destruction des armes. Dans un premier temps, Billy Andersen et Tishaura Jones avaient pensé qu’elles pourraient être envoyées aux Ukrainiens afin qu’ils puissent continuer à tenir face à l’agresseur russe. Mais c’était remettre des armes en circulation quand bien même la cause était juste. 

– Les armes aux militaires, pas aux civils, avaient-ils répondu à la presse qui les questionnait au sujet de cette idée qui avait fuité.

Du coup, il avait fallu organiser un circuit de destruction et de récupération des métaux. On fit dans un premier temps appel à une fonderie basée de l’autre côté du Mississippi, dans l’État de l’Illinois, mais la quantité d’armes déposées obligea vite à trouver d’autres solutions. On construisit une immense usine avec des fours pouvant atteindre des températures de 1500°. Le problème le plus difficile était la destruction des munitions. On construisit un immense cylindre en béton armé et acier dans lequel étaient fondues les balles de tout calibre, non sans force explosions. Tout était récupéré bien sûr, afin de construire des poutrelles et des armatures en acier.

Le drame survint le 24 mai 2023 au matin, lors d’une conférence de presse organisée à Uvalde au Texas, lieu du massacre de 19 écoliers dans une école primaire un an plus tôt. À l’occasion de ce dramatique anniversaire, l’association des parents des enfants assassinés avaient invité Billy Andersen et Tishaura Jones, pour les soutenir, les féliciter et donner un semblant de sens à la mort de leurs enfants. Malgré les mesures de sécurité mises en place, un suprémaciste blanc membre de l’Alt Right américaine, posté dans un bâtiment non loin de l’hôtel de ville, réussit à atteindre l’inventeur du redemption cube d’une balle en plein cœur tirée avec un fusil de précision à longue portée. 

Arrêté par le FBI, l’assassin revendiqua son acte au nom de « la préservation des valeurs traditionnelles américaines ». Sur les sites 4chan et 8chan, il avait appelé à « éliminer ce traitre à la race blanche » et à « renforcer les capacités de défense des véritables américains ». On n’éliminerait pas la bêtise, la violence et la haine en quelques mois, le combat serait long.

Tishaura Jones, visée elle aussi, ne fut que légèrement blessée. Alors qu’ils avaient été emmenés à l’abri par les agents de sécurité, elle s’agenouilla près de Billy Andersen qui agonisait. Elle passa une main derrière sa tête.

– Ne bouge pas, lui dit-elle. Respire.

– Ce n’est pas grave, répondit-il entre deux hoquets. C’était le risque… Il valait le coup d’être couru.

– Tu peux être fier, chuchota-t-elle. Immensément. 

– Dis à ma fille et à ma femme que je les aime.

– Je leur dirai.

– Et dis aux Américains de continuer à jeter leurs armes… 

– Je leur dirai.

– … pour que notre pays redevienne celui… de l’accueil… et de la liberté.

Son cœur s’arrêta de battre après ses mots.

Sa mort souleva une immense émotion. Et loin d’arrêter le mouvement de dépôt des armes, elle l’amplifia. À ce jour, 8 juillet 2023, sur les 475 000 000 d’armes en circulation fin 2022 aux États-Unis, 97 523 117 millions ont déjà été déposées dans un cube de la rédemption. Et les ventes d’armes à feu ont chuté de 46 %. Oui, Billy Andersen, citoyen lambda, peut être fier de ce qu’il a accompli.    



1er juillet 2022

 

Le costume Hugo Boss, et ce qui va avec

 

(environ 10 minutes de lecture)

Il avait 38 ans. Sa voiture était de catégorie moyenne, il louait son logement, qui ne contenait aucun meuble ou tableau de valeur. Il ne voyageait pas et n’allait jamais au restaurant. Selon certains critères, il était donc en train de rater sa vie. En tout cas, il ne goûtait pas aux signes extérieurs de la réussite.

Jusque-là, il s’était accommodé de l’insignifiance de son existence. Mais il supportait mal la transparence qu’il ressentait désormais, partout et tout le temps. Au travail, dans la rue, à la maison, au sein d’une assemblée familiale ou amicale, il n’existait pas. On ne le voyait pas, on ne l’interrogeait pas, on ne le contactait pas. Aucune femme ne manifestait pour lui le moindre désir et aucun homme ne souhaitait devenir son ami, même sur Facebook. Jamais son téléphone ne sonnait.

Avant de se résigner à la morne plaine qui lui tenait lieu de vie, il décida de tenter quelque chose, quelque chose dont il avait rêvé à 25, 30 et 35 ans, mais qu’il n’avait jamais pu se permettre. Ou plutôt qu’il ne s’était jamais permis : des costumes Hugo Boss. C’est-à-dire des tenues qui à la fois le distingueraient et lui iraient comme un gant, deux objectifs qu’il n’arrivait pas à atteindre. Il ne savait jamais comment s’habiller, et quoi qu’il finît par choisir, ça ne tombait pas juste, ça ne collait pas à sa personnalité, et, paradoxalement, ça renforçait sa disparition dans la masse. Or, il avait repéré le style Hugo Boss, et il savait que les vêtements de cette marque étaient ceux qu’il lui fallait.

Combien de fois en avait-il rêvé ? Mais toujours il avait renoncé, se disant que ce serait folie de claquer 800 €, a fortiori le double ou le triple, car acquérir un seul costume était impossible. Il ne pouvait se vêtir un jour, ou une semaine, en Hugo Boss, et se présenter le lendemain ou la semaine suivante avec une de ses banales vestes-pantalons si mal ajustées. Il laissait donc tomber cette idée, atténuant son regret en se persuadant que ça ne changerait rien et que le problème n’était pas là.

À présent, il comprenait qu’il ne pouvait plus retarder le moment de tirer  ses cartouches. S’il attendait encore, le costume ne pourrait en effet plus rien, contre les rides, la voussure, le ventre. Il était temps d’investir, de faire confiance au pouvoir de l’apparence, auquel il croyait, mais qu’il n’avait jamais eu le courage de s’appliquer à lui-même.

Il avait repéré le magasin, dans une ville plus grande que la sienne où il se rendait souvent pour des déplacements professionnels. En plus, juste en face du magasin Hugo Boss, se trouvait la boutique Mephisto, des chaussures parfaites, que là encore il n’avait jamais osé s’offrir. Il irait donc dans la foulée. Il s’était d’abord dit qu’il attendrait les soldes, et puis il avait changé d’avis. Non, attendre les soldes, c’était encore reculer, mégoter.

Un vendredi soir donc, à 18 heures, après avoir posé son attaché-case dans sa voiture puis pris le temps d’un muffin et d’une bière avant l’acte majeur qu’il allait commettre, il poussa la porte du magasin convoité. Il fut tout de suite étourdi par la chaleur, la lumière, le manque d’air, ainsi que par la classe de la vendeuse, qui était peut-être la patronne, vu l’autorité qu’elle dégageait depuis sa hautaine quarantaine. Il s’était imaginé que, dans un magasin de vêtements pour homme, il serait reçu par un homme ; or, c’était sans conteste une femme, dotée de tous les attributs de la féminité.

Il y avait de l’espace entre les rangées de cintres, les étagères et les tables de cette boutique magnifiée par la qualité des étoffes qui s’y trouvaient ; pourtant, il se sentit oppressé.

– Bonjour Monsieur. 

– Bonsoir.

Il fut soulagé que la femme ne lui demande pas ce qu’il voulait ou s’il avait besoin d’aide. Que voulait-il, en fait ? Il avait réfléchi avant de venir, bien sûr, depuis le temps… Ses critères étaient les suivants : un pantalon infroissable, ou le moins froissable possible, dont la coupe cacherait ou atténuerait la forme ovale de ses jambes ; une veste que l’on puisse porter ouverte mais qui ait de la tenue (une certaine épaisseur lui paraissait indispensable) ; du gris clair, du bleu, un peu de noir, du beige peut-être. Pour la chemise, pourquoi pas un rouge ou un blanc ? Et une ceinture large, qui ne fasse pas coincé, quelque chose de viril. Il fallait enfin que le costume puisse convenir à la fois pour ses rendez-vous professionnels et pour des sorties avec une fille, même si les premiers étaient bien plus nombreux que les secondes. Mais justement, le but du costume était de modifier ce triste état des lieux.

Il avait eu beau se dire « pas de limite en termes financiers, dans un maximum de 1000 € », il avait en fait intégré le budget suivant : 750 € pour pantalon, veste, chemise et ceinture, 150 € pour les chaussures. Ce qui représentait une multiplication par 5 de son budget habituel quand, une fois tous les deux ans, il s’achetait des fringues.

La première veste qu’il décida de décrocher fut un « blazer slim-fit en sergé de lin mélangé », de couleur bleu gris, avec des nuances de blanc et de noir lui sembla-t-il, c’était sans doute ça le « sergé ». Le lin le fit tiquer, ça se froissait ce truc. Il interrogea la vendeuse.

– Pas de risque, Monsieur. Il y a ici 32 % de coton et 1 % d’élasthanne. Et vous avez une doublure 100 % viscose qui renforce encore la tenue. La coupe étroite est près du corps, légèrement carrée en référence au thème des nineties. Et regardez les détails : les boutons noirs, les poches asymétriques, les revers… C’est un modèle parfait pour remettre votre look casual chic au goût du jour. 

Seigneur… Était-il ici pour « remettre son look casual chic au goût du jour » ? 

– Et qu’est-ce que vous verriez avec ça, demanda-t-il, comme pantalon et comme chemise ?

– Un pantalon noir, sans hésiter. 

Elle écarta quelques cintres, en attrapa un.

– Celui-là irait bien. Coupe droite, resserré aux chevilles, facile à porter. 

– C’est… slim ?

– Vous voulez dire stretch ?

– Je ne sais pas.

Il eut droit à un cours dont il ne retint rien, tant l’émotion paralysait son cerveau. Cependant, elle reposa le premier pantalon pour en attraper un autre, qui lui parut plus élastique, donc plus infroissable.

Elle lui attrapa ensuite une chemise blanche « en voile à col montant ».

– Y’a pas de col, là…

– Si, c’est ce qu’on appelle un col montant. Un col Mao, si vous voulez.

Le col Mao lui rappelait vaguement un ministre qui avait fait sensation à l’Assemblée Nationale en se présentant ainsi devant les députés. Il prit le col Mao, mais elle le convainquit d’acheter en plus un tee-shirt noir « slim-fit piqué à liseré gris, parfait pour un moment plus décontracté », selon elle.

La couleur de la ceinture, blanche, qu’elle lui vendit comme indispensable avec l’ensemble, était large, en relief et en cuir ; il s’exécuta donc, nonobstant cette blancheur surprenante.

Alors que, déprimé comme chaque fois qu‘il achetait quelque chose, il se dirigeait vers la caisse, il s’entendit prononcer :

– Je pensais aussi à quelque chose d’un peu plus chaud. Peut-être plus classique, dans les gris…

– Oui, bien sûr. On va déjà poser ça et on va regarder autre chose.

Regarder autre chose ? En plus de « ça » ? Mais qu’est-ce qu’il fabriquait ? Ils regardèrent. Où plutôt il se laissa dériver, captivé par les paroles de la vendeuse, ou sa beauté, ou la beauté des vêtements qu’elle lui présentait. C’est ainsi qu’il se retrouva avec, sur lui, un « costume extra slim-fit en laine vierge à micro-motif », d’un bleu magnifique, « une interprétation innovante du costume italien, à porter au travail ou pour le plaisir », selon la belle. La chemise « slim-fit blanche à effet peau de pêche en pur coton » lui sembla incontournable avec le costume, de même que la ceinture en cuir avec plaque en argent brossé, qui coûtait à elle seule plus que le prix de ses costumes habituels.

– Je vois que vous avez des chaussures, aussi…

C’est lui avait parlé ? Oui. Avait-il toute sa tête ? Non. Mais s’il pouvait acheter les chaussures ici, il n’aurait pas besoin d’aller chez Mephisto. Et puis la cohérence de ses tenues serait renforcée s’il utilisait la même marque pour tout. Ça allait faire cher, certes, mais bon, il s’était juré de ne pas être pingre.

– Bien sûr. On va regarder.

Elle aimait « regarder ». C’est-à-dire qu’elle avait le sens de l’euphémisme. Ils regardèrent de nouveau. Et il se retrouva propriétaire de sneakers noirs en mélange de cuir, ainsi que de mocassins travelling d’une impressionnante couleur bleu marine.

Il était épuisé quand il arriva à la caisse. Il fallut un certain temps à la belle pour plier, emballer, enregistrer. Il se félicita qu’aucun autre client ne soit venu interrompre ses achats, ce qui aurait ajouté à sa gêne.

– Ça nous fait 2247 €. Tout rond.

L’air se bloqua dans sa poitrine à l’énoncé du total. Pourquoi avait-elle dit « tout rond » ?  Y avait-il des centimes à cette altitude ?

– Quand même…

– Vous ne les regretterez pas. 

– Non, c’est sûr.

Il sortit sa carte bleue, qui déjà lui brûlait les doigts. Il ferait un virement dès ce soir de son livret à son compte. Il allait puiser dans sa maigre épargne, mais comment faire autrement ? Alors qu’il tapait son code, elle demanda :

– Vous n’êtes pas d’ici ?

– Pas tout à fait.

– Pour fêter vos achats, voulez-vous dîner avec moi ?

Hein ? La tête commençait à lui tourner. Il fit comme s’il n’avait rien entendu, car il avait mal entendu, forcément.

– Vous allez poser vos affaires dans votre voiture, on se retrouve à La Rotonde pour une coupe de champagne et vous m’emmènerez dîner dans un bel endroit.  

Il n’avait pas mal entendu.

– Vous êtes sérieuse ?

– Je n’ai pas l’air ? 

Elle avait l’air. Très impressionnante. Heureusement, elle sourit, sinon il aurait pris peur. 

– Je veux vous aider à changer de statut. N’est-ce pas ce que vous vouliez en venant acheter ces costumes ? C’est une première, n’est-ce pas ?

– Oui… Oui…

Il répondit deux fois oui, car il y avait deux questions.

– Je vous donnerai quelques trucs, pour utiliser au mieux vos beaux habits.

Il ne comprenait pas.

– Mais… excusez-moi… Pourquoi faites-vous cela ? Vous… Vous êtes une belle femme, et je ne suis pas un bel homme. Et, même si je viens de laisser une somme conséquente dans votre magasin, je ne suis pas riche.

– Oh, je sais… Mais un, j’ai besoin de me changer les idées ce soir, deux je trouve touchant les hommes qui, avant qu’il ne soit trop tard, tentent de prendre le taureau par les cornes.

Il sourit.

– Ça se voit tant que ça ? 

– Ça se voit.

Elle sourit de nouveau, et ce sourire lui parut sincère. Il se détendit.

– Donc je vous laisse fermer tranquille et on se retrouve à cette Rotonde que vous m’avez indiquée ?

– Ça ne vous plairait pas ?

Il la fixa quelques secondes avant de répondre :

– Beaucoup. C’est inespéré.

Elle rit.

– Votre deuxième remarque est à éviter. Vous êtes un homme en Hugo Boss, maintenant.

– Je ne suis pas encore habitué.

– C’est pourquoi vous allez retourner dans la cabine et enfiler le costume en laine vierge, la chemise, la ceinture et les chaussures qui vont avec.

Il s’exécuta, sidéré de ce qui lui arrivait. Quand il sortit, elle s’approcha de lui et ajusta veste et chemise. Il admira la beauté de ses doigts et apprécia son parfum. S’était-elle servie d’un flacon dans son sac pendant qu’il se changeait ?

– Donnez-moi vos vieilles affaires.

– Oh, laissez, je les…

– Donnez.

Il les donna, gêné par l’aspect défraichi de sa veste et de son pantalon, sans parler de ses chaussures qui lui firent honte. Elle mit le tout dans un sac et dit :

– Il y a une poubelle jaune dans la cour, où je jette les vêtements usagés. Je les donne à Emmaüs. Mais je ne sais pas s’ils garderont ceux-là.

– Je… je ne reverrai donc jamais mes vêtements ?

Elle éclata de rire.

– Non, jamais ! Quand on a goûté à Hugo Boss, et à ce qui va avec, on ne revient pas en arrière.

De fait, il ne revint jamais en arrière. La soirée fut bouleversante. Et il ne se passa pas un jour sans qu’il constate que sa vie avait changé, grâce à Hugo Boss, et à ce qui va avec.