Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 Vous pouvez lire et commenter ces histoires également sur le blog www.desvies.art.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.

11 juin 2021

Yeux dans les yeux (Le roman Cahuzac, 1)

 

Librement inspiré de l’affaire Cahuzac et des livres de Jean-Luc Barré (Dissimulations, La véritable affaire Cahuzac, Fayard 2016), Fabrice Arfi (L’affaire Cahuzac en bloc et en détail, Don Quichotte 2013), Charlotte Chaffanjon (Jérôme Cahuzac les yeux dans les yeux, Plon 2013).

 

– « Les yeux dans les yeux, est-ce que vous avez-vous eu un compte en Suisse, ou pas ?

– Je n’ai pas, je n’ai jamais eu de compte en Suisse, Jean-Jacques Bourdin, et la…

– À aucun moment ?

– Et la réponse…

– À aucun moment ?

– À aucun moment. Et la réponse apportée aux autorités françaises par la Suisse permettra, je l’espère, et très vite, le plus vite serait le mieux, d’en finir avec ces saletés ».

Il était à deux doigts de tomber dans les pommes. Il ne rougissait pas, il savait contrôler ça depuis le temps, mais il sentait au contraire qu’il manquait de sang. Il devait être blanc comme un linge. Le journaliste n’en avait pas fini. Le chat tenait son oiseau, il n’allait pas le laisser échapper. 

– « Jérôme Cahuzac, ne peut-on pas ouvrir un compte en Suisse sous un prête-nom ? »

L’enfoiré…

– « L’administration française est dirigée par des gens très compétents. Je vois bien le sens de votre question. Les questions posées par l’administration à la Suisse sont posées par des gens qui connaissent leur métier, et donc, bien que n’ayant pas vu le document de demande d’entraide, bien que n’ayant pas vu la réponse, je n’ai aucun doute quant à la nature des questions posées. Et les questions posées ont été : Monsieur Cahuzac possède-t-il ou a-t-il possédé directement ou indirectement un compte en Suisse ? Et donc ces arguties de prête-nom, que vous ne prenez pas à votre compte, mais que certains, parce qu’ils n’ont que le fiel à déverser, reprennent à leur compte, sont des arguties et je les récuse.

– Ces gens-là, ces accusateurs – ces gens-là sans être péjoratif, ces accusateurs – 

– On pourrait l’être…

– Je n’ai pas de jugement à porter, vous, vous pouvez en porter, mais pas moi…

– On pourrait l’être, oui.

– Ces accusateurs, pourquoi vous accusent-il, Jérôme Cahuzac ?

– Il faudrait le leur demander. Car ce sont eux qui ont démarré cette campagne abominable, il y a maintenant un peu plus de deux mois.

– Vous avez pensé à démissionner ?

– À aucun moment ».

Tiens, prends ça.

– « À aucun moment ? À quitter le gouvernement ?

– À aucun moment. Pourquoi démissionner quand on se sait innocent ? Pourquoi faire ce cadeau à ceux qui vous accusent de la manière la plus honteuse ? Pourquoi céder à ceux qui vous convoquent au banc de l’infamie ?

– N’y avait-il pas…

– Je n’ai pas cédé et je ne céderai pas.

– N’y avait-il pas d’autres moyens pour que nous connaissions, nous, grand public, la vérité…

– J’ai fait ce que j’ai pu…

– … Jérôme Cahuzac ?

– J’ai fait ce que j’ai pu. Par le biais de mes avocats, j’ai interrogé la banque, je l’ai interrogée à deux reprises, à trois reprises…

– Mais nous ne connaitrons jamais la réponse !

– Mais…

– Vous me dites la réponse elle est…

– Qui ?

– La… la… »

Tu bafouilles, mec.

– « Qui ?

– La seule réponse, c’est que je suis encore ministre, voilà ce que vous me dites, ce matin.

– Jean-Jacques Bourdin, comment me reprocher à moi le fait qu’une banque, quelle qu’elle soit d’ailleurs, refuse de répondre à un particulier dans ces circonstances présentes ? Et c’est parce que je ne suis pas parvenu, par mes propres moyens de citoyen, à obtenir cette réponse que je remercie Pierre Moscovici (Ministre de l’Économie) d’avoir déclenché cette procédure d’entraide administrative, car désormais cette réponse les autorités françaises la connaissent, Jean-Jacques Bourdin. Et cette réponse, moi aussi je la connais, parce que je sais quelle est la vérité.

– Vous en avez assez ? Je vous sens… exaspéré ? »

Un peu, que tu m’exaspères. Mais il ne te reste plus que quelques secondes, mec, et tu m’as pas eu.

– « Non, exaspéré n’est pas le terme, parce que j’ai appris à…

– Je vous sens…

– … vivre avec ce soupçon…

– … marqué !

– Je ne pense pas que l’on puisse être après une telle épreuve comme on l’était avant. Mais c’est une question personnelle qui au fond ne regarde que moi. Et l’essentiel demeure. L’essentiel, c’est que depuis le début de ces accusations, à aucun moment, à aucun moment Jean-Jacques Bourdin, on ne m’a empêché de faire mon travail. Ce travail que j’avais à faire, je l’ai toujours fait tous les jours, en dépit des accusations portées contre moi, en dépit du contexte dans lequel j’ai dû travailler, en dépit des épreuves personnelles que j’ai peut-être pu traverser à cette occasion. À aucun moment, on ne m’a empêché de faire mon travail. Et on ne m’empêchera pas de faire mon travail ». 

Ça y est, c’était fini. Il n’avait pas flanché. Il ne s’était pas contredit, et il n’était pas resté sec après une question du fouille-merde. Il avait été incapable d’un vrai sourire – qui le pourrait en de telles circonstances ? –, mais il ne s’était pas effondré en larmes, ce qu’il avait failli faire à l’assemblée devant les députés. Il était si triste, si fatigué. 

Il avait bien fait de retourner à la télé, dans cette matinale très écoutée, avec cet interviewer vedette. Stéphane avait raison, son cabinet le laissait prendre trop de coups sans réagir. Il pariait que le passage sur « les yeux dans les yeux » était déjà en ligne sur Youtube et qu’il serait vu des millions de fois. Gonflé, le Bourdin, de reprendre cette formule de Chirac à Mitterrand lors du débat de la présidentielle de 1988. Mais il ne s’était pas démonté. Et comme Mitterand, il avait menti. Oui…

C’est ça qui le minait : devoir mentir pour une si petite chose. Quelques centaines de milliers d’euros placés en Suisse quand il avait été débordé par tout ce cash qui arrivait lors des débuts de la clinique. Jamais il n’aurait imaginé de tels bénéfices. Était-ce un mal de gagner de l’argent de temps en temps ? Quel professionnel libéral n’avait jamais dissimulé une partie de ses gains ? Existait-il un artisan ou un commerçant qui n’ait jamais fait de black ? Y avait-il un seul chef d’entreprise qui n’ait pas cherché à défiscaliser, d’une manière ou d’une autre ? 

Mais parce qu’on était dans une période absurde où il était indispensable de jouer les parangons de vertus si l’on voulait avoir droit de cité en politique et dans les médias, il fallait montrer patte blanche et se justifier sur tout. Ça devenait insupportable, à force. On ne voulait que des médiocres aux responsabilités, c’est ça ? Des insipides ? Psychorigides ? On ne préparait pas une omelette sans casser des œufs, bon sang ! Si l’on empêchait ceux qui avaient un peu de couilles d’accéder aux postes que méritait leur talent, alors il ne faudrait pas se plaindre. Quel drôle de pays, qui dégommait tous ceux qui réussissaient quelque chose…

Si les gens étaient moins cons, aussi ! Plus honnêtes, moins hypocrites. « Que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre », enjoignait le Christ à ceux qui voulaient lapider la femme adultère. Les pêcheurs étaient toujours aussi nombreux, mais il n’y avait pas de Christ, et il avait peur de se faire lapider. C’est ce que l’on constatait désormais : le gens condamnaient d’autant plus fort celui qui se faisait prendre qu’ils étaient eux-même coupables de nombreuses entourloupes. En achevant celui qui était à terre, on donnait des gages de rectitude morale, on détournait les regards de sa propre personne. Et ça marchait. C’était si lâche une opinion publique.

Il s’était engouffré dans sa voiture dès la fin de l’interview. Il avait simplement bu trois verres d’eau d’affilée dans la loge, et il se serait bien vidé une carafe sur la tête. Il avait si chaud  en surface, si froid à l’intérieur. Il dormait très mal. Il aurait tout donné pour trois nuits de sommeil sans idées noires et sans emmerdements. Pour l’heure, il devait retourner au Ministère. Le chauffeur était imperturbable. La conseillère communication à côté de lui l’avait félicité, rassuré, mais cela ne signifiait pas grand-chose. Il la croyait loyale, mais qu’est-ce qu’elle y connaissait à sa vie, à la vie ?… Elle n’avait même pas 35 ans.

En d’autres temps, il aurait fait arrêter la voiture et il aurait invité la jeune femme à boire un café dans une brasserie. Certains l’auraient reconnu, d’autres non, et l’atmosphère aurait été à la fois légère et respectueuse autour de lui, parce que la vie était belle et encore pleine de promesses. Désormais, c’était impossible. De bons gardiens du temple l’insultaient en public :

– Voleur !

– Rends-nous l’argent !

– Elle est belle, la France !

– Pourri !

Ils ne savaient rien, ne connaissaient rien, mais on leur avait désigné un coupable, et ils se défoulaient. Alors il limitait les apparitions publiques au maximum. Il fallait tenir, encore, le temps que ça se calme. L’idéal serait une catastrophe, spectaculaire, avec beaucoup de morts. Un 11 septembre serait parfait. Ou un autre scandale, plus gros, énorme, qui ferait passer son affaire pour une plaisanterie : oui, le ministre, délégué en plus, même pas de plein exercice, celui qui est chargé de lutter contre la fraude fiscale, il a un compte en Suisse. Et alors ? Au moins, il sait de quoi il parle ! Et, encore une fois, qui n’a pas planqué quelques louis sous les draps ? On en rirait presque, il paraitrait sympathique, un peu comme Bernard Tapie, que les gens continuaient à soutenir, parce qu’au fond il avait fait en grand ce qu’eux faisaient à leur niveau : tricher.

L’époque avait changé. Désormais, on se prenait au sérieux. On se notait les uns les autres. L’accès à internet avait transformé chaque individu en procureur justicier. On coupait des têtes, ça rassurait. Il n’y avait plus de cerveaux disponibles, ni pour la nuance ni pour la défense.

Il remonta dans les étages et les couloirs du Ministère. Bercy, c’était quand même très soviétique, non ? Peut-être n’y avait-il pas moyen de faire autrement, il fallait bien loger quelque part les services et les fonctionnaires. Ce n’était pas la première fois qu’il se demandait ce qu’il foutait là. Ça aussi, ça le minait : s’être mis lui-même sous le feu des ayatollahs. Jamais Médiapart n’aurait lancé sa fatwa deux mois plus tôt s’il n’était pas entré au gouvernement. Et travailler dans un endroit si corseté qu’une administration d’État, ça ne correspondait pas à sa nature. Certes. Mais refusait-on le pouvoir quand il se présentait à vous ? Une responsabilité gouvernementale n’était-elle pas la suite logique de son parcours, remarquable à bien des égards ? Médecin, consultant pour des laboratoires, conseiller politique, fondateur d’une clinique, maire, député, président de commission : ministre n’était pas illogique, même si peu de personnes arrivaient jusque-là. Oui, mais tout le monde n’avait pas sa force de travail et ses capacités.

Dans son aile, à son étage, il sentit les yeux sur lui. Il y avait les sourires en dessous, avec les particularités de chacun, les paroles, amicales ou polies selon les cas. Mais il y avait un point commun dans les regards : l’inquiétude. Il comprit là, lors de son retour au Ministère après être passé sur le grill de BFM-RMC, que malgré ses réponses il n’avait pas convaincu. C’était même pire que ça : peu importait les réponses, c’était les questions qui comptaient. Le fait qu’on vous les pose. Le fait que vous vous soyez mis en situation qu’on vous les pose. Ça suffisait à vous condamner. Vous étiez mort. Même aux yeux de vos collaborateurs.

Comment le verraient-ils, maintenant ? Comment le traiteraient-ils ? Celle-ci, qui s’amenait avec son iPad et son joli minois, il y a six mois, elle était prête à passer sous le bureau comme à s’allonger dessus pour… pour quoi, d’ailleurs ? Pour le pouvoir, sans doute, « aphrodisiaque ultime », comme disait Kissinger, binoclard et bedonnant, que les femmes des années 1970 plaçaient en tête des hommes avec qui elles aimeraient passer une soirée, tout ça parce qu’il était chef de la diplomatie américaine. Là, la belle conseillère avait fermé un bouton de plus à son chemisier, rallongé sa jupe et raccourci ses talons. Sans doute pressentait-elle qu’il n’aurait bientôt plus de pouvoir. À l’heure de l’information instantanée, le sursis ne comptait pas. On était, et l’on était bon à prendre, ou on n’était plus, et l’on était bon à jeter. 

 Il avait envie de hurler. « Faux culs ! » « Lavettes ! » « Collabos ! ». Il ne pouvait pas, ce serait se trahir. Il avait adopté une stratégie, il ne pouvait en changer, puisqu’il avait décidé de jouer non coupable, confiant, droit dans ses bottes. Et puis toute sa vie avait été basée sur les rapports de forces, qu’il s’agissait de faire basculer en sa faveur. Il continuait à penser qu’on ne gagnait rien à se coucher. La modestie, la discrétion, ce n’était pas des armes qui permettaient de vaincre.

Après avoir expédié quelques dossiers et collaborateurs, avant la réunion budgétaire qui commençait à 10 heures, il prit une minute pour aller à la fenêtre. Il regarda la Seine. La Moskova ? Pas étonnant qu’il se sente d’humeur stalinienne : de zélés apparatchiks fouillaient son passé. On attendait son autocritique, qui permettrait la purge, puis sa condamnation. Quel serait son goulag ? Il serait autant social que physique et géographique. 

Son téléphone sonna. C’était Stéphane, le spin doctor officieux, néanmoins le meilleur de Paris, à qui il avait fait appel depuis le début de la cabale. Il l’avait déjà eu au téléphone juste après l’émission.

– Il parait que Bourdin lui-même a un doute. C’est-à-dire qu’il aurait tendance à te croire.

– Tu tiens ça d’où ?

– J’ai mes sources.  Tu l’as impressionné. Il t’a vu plus affecté que menteur.

– Encore heureux.

– Le plus étonnant est que, à cette heure, ce qu’on retient de ta prestation, c’est ce que tu as dis avant que Bourdin t’interroge sur ton affaire, à savoir que tu n’étais pas opposé à ce que l’État entre au capital de PSA, via le fonds stratégique d’investissement !

– Non ?

– Je t’assure. C’est surtout ce passage que reprennent les chaines et les réseaux pour l’instant.

Quand il coupa la communication, il était un peu mieux. Mais la réunion budgétaire qui allait commencer arrivait trop tôt. Il avait besoin de retrouver de l’influx, de reprendre de l’énergie. Il appela sa secrétaire particulière :

– Marisa. J’ai une urgence : je dois aller boxer. Évacuer, vous comprenez ?

– Euh… Oui.

– Dites à Bertrand de commencer sans moi à estimer les différentes lignes avec mon collègue des Transports et son équipe. J’arriverai à 11 h 45 pour les conclusions.

– Vous … ? D’accord.

Il prit le sac de sport dans le placard de son bureau. Son agent de sécurité rappliqua comme par enchantement et le chauffeur l’attendait dans une petite cour discrète de son aile de Bercy. Dans la voiture, il appela son coach sportif afin qu’il lui trouve un sparring partner pour 10 h 30. C’est ainsi que, sur le ring d’une salle du XIIIe arrondissement, il donna tous les coups qu’il ne pouvait donner en public, aux bonnes personnes et pour les bonnes raisons. Il prit presque autant de plaisir à en recevoir, c’est-à-dire à se donner des coups à lui-même, car c’est lui qui les méritait en premier. Il était le principal fautif, il avait été faible et bête, deux adjectifs qui lui faisaient horreur et qu’il n’aurait jamais cru pouvoir s’accoler. Et tandis que les jabs, les hooks, les cross et les uppercuts traumatisaient son corps et lui arrachaient la tête, il se satisfaisait de cette punition qui le lavait un peu des saletés qu’on déversait sur lui.

Lorsqu’il arriva à 11 h 40 dans la salle de réunion où ses collaborateurs discutaient avec l’équipe du Ministre des Transports des ajustements budgétaires demandés par ce dernier, les participants se levèrent puis se figèrent en découvrant son visage : il avait un œil au beurre noir, la lèvre supérieure éclatée, un nez bizarre.

Il sourit et ne chercha pas de fausse excuse.

– La boxe est une passion exigeante. Excusez-moi, mais vous savez sans doute que le début de matinée a été difficile, j’avais besoin de cet intermède. 

On le comprit, le félicita, l’encouragea. Il n’était pas dupe sur la durée de cette chaleur si d’aventure son affaire tournait mal, mais cet accueil lui fit du bien. 

Il s’assit à côté de son directeur de cabinet et prit les commandes de la négociation, comme il savait si bien le faire. 

Allons, tout n’était pas perdu. Il fallait continuer. Se battre, toujours se battre. Il pensa à son père, qui, avec son petit groupe de maquisards, s’était battu, pour de vrai, contre une armée bien plus forte que lui. Et au final, ce sont eux qui avaient gagné. Avait-il le courage de son père ? Il avait en tout cas réalisé un parcours dont son père aurait été fier, avait été fier, jusqu’à sa mort. Et maintenant ? Si son père le voyait, serait-il encore fier de son fils ? Il allait tout faire pour atteindre cet objectif. 

 



4 juin 2021

À celles et ceux qui ne sont pas en colère

 

 

Vous êtes quelqu’un qui a ses peines, ses douleurs et ses embêtements, mais qui ne se considère pas comme une victime, du système ou de la société. Quand vous rencontrez des difficultés, vous n’en voulez pas aux autres et vous n’accusez pas le président, le gouvernement ou un bouc-émissaire. Vous pensez que la vie n’est pas facile, qu’elle se montre souvent cruelle, mais vous reconnaissez que vous avez plutôt de la chance par rapport à d’autres terriens.

Vous n’oubliez pas que la plus grande chance est de vivre en paix et de manger à sa faim, dans un endroit où sont garanties les libertés fondamentales et où chacun peut être soutenu quand il en a besoin. 

Vous trouvez normal qu’il y ait des imperfections et des complications, parce que vous comprenez qu’il n’est pas facile de faire vivre ensemble des millions de personnes – des milliards à l’échelle mondiale – sans quelques couacs. Vous estimez que, globalement, les responsables des pays démocratiques font ce qu’ils peuvent, avec leurs qualités et leurs défauts, et qu’on peut les laisser gouverner au moins jusqu’aux prochaines élections, puisqu’ils ont été élus par un vote accessible à tous.

D’une manière générale, vous considérez que personne n’est parfait, que chacun commet des erreurs et poursuit des intérêts qui lui sont propres. Ces intérêts particuliers sont acceptables tant qu’ils ne mettent pas en péril l’intérêt général. Vous proclamez que les institutions que sont l’éducation, la justice, l’hôpital, l’armée, la police, accomplissent des missions magnifiques et doivent être respectées.

Dans votre vie quotidienne, au travail, dans le quartier, dans les lieux où vous passez, vous êtes calme et œuvrez à la concorde plutôt qu’à la discorde, vous apportez l’amour plutôt que la haine. Quand un individu dit ou fait quelque chose, vous ne le dénigrez pas sur Facebook ou sur Twitter. Vous ne prétendez pas être capable de donner un avis sur tout, et vous savez encore ce que veulent dire les mots sagesse et humilité.

Vous appréciez les réalisations de ceux qui font, ou tentent, et vous essayez de voir le bien plus que le mal. Vous croyez à la gentillesse, à la douceur, à la modestie. Vous croyez que ces qualités, que chacun peut acquérir s’il ne les possède d’emblée, sont les gages d’une vie bonne, pour vous comme pour votre entourage.

Cependant, vous n’êtes ni béate ni bêta. Vous estimez qu’il convient de punir les crimes et les délits, sans laxisme. Vous pensez même que l’on devrait être plus sévère avec les auteurs d’incivismes et tous les comportements égoïstes et irresponsables qui minent la société. 

Vous déplorez l’influence néfaste des chaînes de télévision et des réseaux dits sociaux quand ils recherchent et entretiennent le drame et la polémique. Vous regrettez que la bêtise, l’anathème et la violence soient si présentes sur les écrans, notamment sur ceux des plus jeunes. 

Vous trouvez que la vie est souvent belle et que les sources d’émerveillement sont innombrables. Vous aimez le lieu où vous vivez, mais vous ne voulez pas vous replier pour autant. Vous êtes conscient.e que le monde évolue, que la population mondiale augmente et qu’il est logique que ceux qui souffrent de la misère et de la guerre cherchent à échapper à la mort. À ce propos, vous n’oubliez pas qu’il n’y a pas si longtemps, en 1940, des millions de Français et d’Européens du Nord fuyaient l’armée allemande et qu’ils ont été soulagés de trouver dans le Midi, en Espagne, en Suisse, en Algérie, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis des personnes qui ne les ont pas rejetés mais accueillis. Vous souhaiteriez que la question vitale et complexe des migrations soit traitée avec plus de bonne volonté par les pouvoirs publics européens et les Européens eux-mêmes.

Cela n’empêche pas que vous voulez que soient préservées la laïcité, la démocratie représentative, l’égalité homme-femme. Vous voulez que les valeurs de la république soient les règles de base de la vie dans notre pays et sur notre continent. Vous affirmez que toute personne qui ne respecte pas ces principes fondamentaux n’a pas sa place au sein de l’Union Européenne. 

Quand elle n’est pas liée à un événement exceptionnel et dramatique, la colère est une erreur. Le colérique s’énerve parce que le monde ne tourne pas autour de lui. Le colérique décharge sur les autres les frustrations qui sont les siennes. Se laisser aller à la colère, c’est se tromper de regard. 

C’est ce regard qu’il s’agit donc de changer. Parce que le regard entraîne des mots et des comportements. Le monde est ce qu’il est, mais on peut le regarder d’au moins deux manières : 

– hurler contre ceux qui ne nous plaisent pas et bloquer les initiatives ;

– se féliciter de ce qui marche et, chaque fois qu’on le peut, mettre de l’huile dans les rouages.

Comment changer les regards ? Beaucoup de choses peuvent être accomplies via des engagements, locaux, associatifs, informels. Mais le plus simple est de montrer l’exemple, avec un comportement calme et constructif, en expliquant l’inanité de la colère chaque fois que nous en avons l’occasion. Beaucoup d’individus qui se laissent aller à la colère opteraient pour une autre attitude, plus constructive, si on leur montrait les vertus de l’apaisement et si on les accompagnait dans cette direction salutaire.  Soyons ces facteurs et ces acteurs de paix. La colère est contagieuse, mais la sérénité l’est aussi, de même que l’écoute et la bonne volonté. Nous pouvons tous être et agir, là où nous sommes, en nous appropriant cette affirmation d’Edmond Rostand : « Je chante en mon vallon en souhaitant que dans chaque vallon un coq en fasse autant ».

Ne crions pas contre, chantons pour.



28 mai 2021

Mes deux poules

 

         Pendant un mois, j’ai eu deux poules à la maison, une dedans, une dehors. Je m’explique.

J’étais tellement content d’avoir retrouvé Aurélie après une horrible rupture que je lui proposai de venir s’installer à la maison. Pardon, je ne lui proposai pas, je l’implorai, la suppliai, je baisai ses pieds en jurant que jamais princesse ne serait mieux traitée.

– Tu es sûr ? répétait-elle.

– Plus que sûr ! Je ne veux plus te perdre. 

– Tu te plaindras pas ?

– Je me plaindrai pas.

Elle finit par accepter. En fait, elle avait l’air assez contente. Moi, je marchais sur l’eau, je volais au-dessus des nuages, je décrochais la lune. Vous auriez vu Aurélie ! Une telle merveille à domicile, c’était, je sais pas, comme vivre en permanence sous des robinets de grâce, de beauté, d’humour et d’amour. C’était l’ivresse et la félicité, qui se renouvelaient sans cesse. Car elle changeait et inventait tout le temps. Avec elle, il se passait toujours quelque chose d’extraordinaire. C’était un film à grand spectacle, un déluge d’effets spéciaux, un scénario à rebondissements. Jamais je n’avais été aussi amoureux. 

Le dernier week-end d’août, avec l’aide d’un de ses frères et d’un de ses cousins, nous avons vidé l’appartement qu’elle occupait en centre-ville pour apporter une moitié de ses affaires ici, une autre moitié dans le garage de ses parents. Car j’étais déjà meublé. Elle tint quand même à ce que nous remplacions le cuir marron de mon salon par le cuir blanc du sien, à avoir sous la main les ustensiles de cuisine et la vaisselle qu’elle utilisait, et bien entendu tout ce qui touchait aux vêtements et aux cosmétiques, soit un volume assez considérable. Peu m’importait. J’aurais cassé des murs s’il l’avait fallu, je voulais qu’elle soit là, près de moi, et qu’elle se sente bien.

Le mois de septembre fut féérique. Aurélie travaillait de 8 h 15 à 16 h 15 à l’assemblage dans une usine d’électronique, la plus grosse de la ville, j’étais chauffagiste dans une petite boîte de 6 salariés, je bossais de 9 heures à 18 h 30, avec une heure et demie de pause à midi. Le matin, comme elle partait avant moi, je me plaisais à lui préparer son petit déjeuner pendant qu’elle se douchait : thé, banane, céréales bio, yaourt. Vous allez me dire que préparer une banane et un yaourt…  Ne mégotez pas s’il vous plait, c’était une princesse, je vous dis, et j’étais un manant à qui elle accordait ses faveurs. J’allumais la télé quand elle descendait, car elle aimait jeter un œil aux infos du matin. Elle sentait bon le savon sur sa peau, elle n’était pas encore maquillée, et j’adorais cet air lunaire qu’elle avait.

Je ne lui parlais pas trop, il ne fallait pas. Juste je la regardais, parfois elle s’en apercevait et elle faisait :

– Qu’est-ce qu’il y a ?

Ou :

– Arrête, tu vas me brûler à force.

Il pouvait aussi lui arriver de se lancer sur un sujet et de se mettre à en débattre comme si elle y avait réfléchi toute la nuit :

– Tu sais que toutes les plateformes numériques sont ou chinoises ou américaines ? Et qu’à eux seuls ces deux pays font 60 % des dépenses militaires et 42 % du PIB mondial ?

– Oui, amour.

– Arrête de dire oui amour.

Elle montait finir de se préparer, redescendait resplendissante, même avec un jean et une queue de cheval. Elle enfilait ses talons, un blouson et une écharpe. J’étais là dans l’entrée, elle disait :

– Serre-moi.

Je la prenais dans mes bras. 

– Pas trop fort.

Je desserrais.

– Mais serre-moi !

Je serrais, pas trop fort, et j’étais le plus heureux des hommes.

Elle partait sans se retourner, quelquefois elle me jetait un œil avant de monter dans sa voiture, d’un air de dire « T’en as pas marre de baver pour moi, mais qu’est-ce que tu fabriques, espèce d’imbécile ? ». C’est sûr, je me préparais des lendemains difficiles, mais je voulais profiter de ce moment à plein, c’était la première fois dans ma vie que je décrochais le Graal, je voulais pas louper ça, c’était trop bon. Certaines minutes de bonheur méritent quelques années de malheur par la suite.

Quand j’arrivais le soir, elle s’était douchée et elle avait changé de tenue, elle regardait sur M6 Incroyables transformations après Les reines du shopping, parfois elle téléphonait, ou alors elle n’était pas là, en ville avec tel ou telle, elle avait sa vie, je lui faisais confiance, de toute façon j’avais pas le choix. Mais le plus souvent elle était là. Elle ne me parlait pas tant que je ne m’étais pas douché et changé à mon tour, c’était ainsi, j’avais compris sans qu’elle ait besoin de me dire quoi que ce soit.

Oui, on prenait chacun au moins deux douches par jour, souvent même trois ou quatre quand on se redouchait après avoir fait l’amour – j’avais deux salles de bains à la maison, c’était top – les conneries écologiques on s’en foutait pas mal, de l’eau on n’en manquait pas par ici, on voulait être beaux l’un pour l’autre, le raffinement n’était pas fait pour les chiens, on voyait pas pourquoi on n’y aurait pas droit nous aussi. 

Quand je venais l’embrasser tout propre, là elle était câline comme jamais, on se caressait et on s’aimait, on finissait souvent par se déshabiller. Ce n’est qu’après qu’on se servait un verre de vin blanc glacé pendant qu’elle commençait à préparer le repas, elle aimait ça, du moins à cette période elle a aimé ça.

Moi, je consultais Instagram, envoyais quelques messages WhatsApp, appelais ma mère, enfin je décompressais en réglant mes affaires. On dînait parfois devant la télé parfois non, on parlait beaucoup ou pas beaucoup, je savais jamais comment ça allait se passer. Souvent, pour discuter elle se levait, je me rendis compte qu’elle avait besoin de mimer, soit pour me parler de quelqu’un, soit pour raconter une histoire, elle utilisait beaucoup son corps, et ses mimiques étaient irrésistibles. J’avais parfois du mal à suivre, ça la dérangeait pas, elle m’avait catalogué dans le genre un peu con, ça lui convenait, c’est pas pour mon cerveau qu’elle était avec moi, mais parce qu’il fallait bien être avec quelqu’un quand on était jeune et belle, parce que je n’étais pas désagréable et que je lui tendais en permanence le miroir dont elle avait besoin.     

Les week-ends on sortait, chez des gens qu’elle connaissait de je ne sais où, j’ai l’impression qu’elle se faisait des amis en permanence à toute vitesse, pas étonnant, et on l’invitait tout de suite, bien sûr. On s’est retrouvé traités comme des princes dans des baraques grand luxe, serrés comme des sardines dans des appart craignos, défoncés dans des soirées avec des alcools divins et de la musique énorme, béats devant des spectacles improbables ou formidables. Aurélie s’adaptait avec une facilité déconcertante : chez les bourgeois elle faisait merveille en pimbêche rigolote et stylée, face aux artistes elle était encore plus originale et créative qu’eux, avec des jeunes punks, anars ou gauchistes, elle en rajoutait dans le borderline et la baroudeuse.

Le deuxième mois, elle s’est mise à opérer des changements de disposition du mobilier. Pendant une semaine, je découvris une modification chaque soir. Elle ne m’attendait pas et je me demandais comment elle avait fait pour bouger toute seule notre lit, la table et les fauteuils du séjour, le canapé, une bibliothèque… Parfois, elle me questionnait :

– Tu aimes ?

Mais le plus souvent, elle affirmait :

– C’est mieux comme ça.

Moi, je trouvais bien d’avoir quelqu’un qui organisait les choses, qu’est-ce que j’y connaissais en aménagement intérieur et en décoration ? Elle aimait, le samedi après-midi ou le dimanche, qu’on aille acheter des babioles, parce qu’elle avait eu l’idée de mettre un truc ici ou d’accrocher quelque chose là. J’étais si content qu’elle s’implique dans notre maison commune que j’aurais accepté n’importe quoi sur les murs. Pour moi, il n’y avait qu’un décor dans la maison, c’était elle. Le reste, je ne le voyais pas.

Elle voulut changer le papier du séjour, et ce ne fut pas une mince affaire. Elle s’y mit avec l’aide de son cousin et l’on vécut quinze jours dans l’odeur caractéristique du papier peint mouillé décollé. Pour nous sortir de cette odeur, nous avions été passer le week-end en Ariège dans un camping composé de caravanes vintage, elle avait vu ça sur M6 et il avait fallu réserver sur-le-champ. 

C’est un soir de la fin octobre qu’elle déclara :

– On va acheter une poule.

– Une poule ? Ça va pas nous compliquer la vie ?

– Non. Tu as un jardin et on aura des œufs frais.

– Le jardin est ouvert, elle risque de s’enfuir.

– On la mettra dans une grande cage, y’en a de très bien faites maintenant, et on lui ouvrira la porte de temps en temps.

Je n’étais pas emballé, mais du moment que ça lui faisait plaisir. Peut-être qu’elle voulait jouer à la femme adulte ? Ou qu’elle était victime de la mode écolo ? Elle dut sentir ma réticence, puisqu’elle ajouta :

– C’est moi qui m’en occupe.

En effet, le lendemain, quand j’arrivai à la maison, elle me prit par la main avant même que je me douche et m’emmena au jardin, où je découvris une maison miniature de bois et de grillage, jolie ma foi, dans laquelle se tenait une poule blanche, plus jolie encore.

Aurélie ouvrit la porte et saisit l’animal.

– Je te présente Duchesse, poule gâtinaise de son état. Elle a deux mois et pondra dans deux mois également.

C’est ainsi que Duchesse entra dans ma vie. On était à la veille du passage à l’heure d’hiver, il ne faisait pas encore tout à fait nuit, et je revois près de la maison de la poule Aurélie et Duchesse qui se dessinaient à contre-jour devant les bandes roses, orange et bleu sombre du ciel de la fin octobre. Je garde cette image en tête, car ce fut je crois le dernier jour de bonheur à deux, enfin à trois.

Pendant quelques jours, je voulus me persuader que rien de grave ne se passait, quand bien même Aurélie se montrait renfrognée, agressive, pas à prendre avec des pincettes.  Bizarrement, elle se désintéressa très vite de sa poule. Moi, je trouvai triste la condition de cet animal et, avec l’autorisation de sa maîtresse, je lui donnais des moments de liberté. Le midi quand je rentrais, le week-end, parfois le soir à la nuit tombée, j’ouvrais la cage de Duchesse et je la laissais sortir. Je rentrais et la surveillais de la maison. Je constatai vite que les chats, nombreux dans le jardin, ne lui faisaient pas peur, c’était même plutôt l’inverse. Ils se tenaient à distance, l’un d’eux semblait même terrorisé, s’arrêtant et arrondissant son dos dès qu’il la voyait.

J’eus peur un jour en revanche quand un chien fou déboula dans le jardin en courant et en aboyant. Duchesse se carapata, ne put s’envoler malgré ses battements d’ailes, pourtant le chien s’abstint de la toucher :

– Qu’est-ce que tu fais, imbécile ? grommelai-je en observant la scène. Tu ne sais pas ce que tu veux ? Tu montres les dents, mais elle est plus forte que toi. Tu peux la blesser, la tuer même, mais quoi que tu fasses, tu ne seras jamais comme elle et tu ne pourras pas la posséder. 

En voyant le chien noir et la poule blanche, je ne pus m’empêcher d’établir le parallèle avec le garçon brun et la fille blonde. Quoi que je fasse, jamais je ne…

Aurélie avait acheté des boîtes de maïs, mais je gardais les épluchures, les croûtes de fromage, les bords de pizza, les pâtes collées à la casserole et les restes de viande ou de poisson quand nous en mangions. Je remarquai un peu vexé qu’entre mes plats garnis et le maïs, le petite Gâtinaise préférait les grains secs et sans saveur.

– Qu’est-ce que tu t’embêtes… me moquait Aurélie.

Je faisais tout pour redonner le sourire à ma belle, mais je n’y parvenais pas. Quand j’essayais de creuser du côté du boulot pour savoir s’il y avait un problème, elle bottait en touche. Elle avait des rapports compliqués avec sa mère à moitié folle, mais je ne pouvais pas espérer de discussions sur ce sujet, qu’elle n’abordait que sous forme d’explosions sporadiques. Avait-elle un problème avec une de ces innombrables relations ? Y avait-il un autre mec dans sa vie ? Déjà ?…

De plus en plus souvent, quand je rentrais du boulot, elle n’était pas là. Elle apparaissait à 19, 20 ou 21 heures. Je ne disais pas « Où t’étais ? », mais « Ça va  ? ». Ça allait plus ou moins, mais elle ne s’étalait pas. Je ne l’embêtais pas et ne me plaignais pas, puisque j’avais promis. Au salon, j’arrivais à la ramener près de moi et souvent elle s’endormait dans mes bras ou sur mes genoux. Elle semblait enfin apaisée et je caressais ses cheveux si beaux jusqu’à ce que je m’endorme moi aussi. 

C’est à la fin d’une journée où je n’étais pas rentré à midi, car en déplacement avec un collègue pour réparer la chaufferie d’un logement collectif dans une autre ville de la région, que je compris tout de suite que quelque chose n’allait pas. En garant la voiture, je ne vis pas la cabane de Duchesse que les phares éclairaient d’habitude. Mon cœur s’arrêta de battre. Je sortis précipitamment et me ruai sur la porte d’entrée. J’insérai la clé en tremblant, tournai, poussai… L’absence de ses affaires dans l’entrée, la netteté désespérante du séjour – même le plaid qu’elle laissait toujours en vrac était plié comme il faut – le placard à vaisselle, me montrèrent qu’en effet Aurélie avait quitté les lieux, pour ne pas revenir.

Je montai à l’étage. Les penderies : vides. Le portant, qu’elle avait tenu à apporter : envolé. Le plus désolant était la salle de bain. Cette surface autour des lavabos sans plus aucun tube ni bouteille, sans pot, sans fond, sans blush, sans fard, sans rouge, sans soins, sans crèmes, sans boucles, sans bracelets, ces miroirs immenses qui ne reflétaient rien, quelle tristesse ! Comment avais-je pu vivre dans ce désert, avant elle ? Le désert était revenu. En une journée. C’était horrible, j’allais mourir.

Je redescendis, à demi-mort. J’aperçus une feuille sur un bout de table, avec, dessus, plus grave, le jeu de clés d’Aurélie. Je saisis le papier en tremblant.

– C’est mieux ainsi. Je ne peux pas vivre comme ça. Comme tu le voulais, j’ai essayé. Mais ce n’est pas possible. Ne m’en veux pas, ne t’en veux pas. Tu resteras mon tendre Adrien. Aurélie.

Ce n’était pas méchant, c’était pire : fataliste, logique, définitif. Mais comment voulait-elle vivre ? Quel était son idéal ? Changer de maison tous les soirs ? Être mariée toutes les nuits, célibataire chaque matin ? L’inverse ? J’eus envie de l’appeler, pour l’obliger à raisonner, pour la pousser dans ses contradictions. 

Je sélectionnai son nom et lançai l’appel. Répondeur. Je coupai. Et ne renouvelai pas la tentative ensuite. Si je ne l’avais pas convaincue de rester après l’avoir eue trois mois sous la main, ce n’est pas maintenant que j’allais y arriver. Non, il ne me restait qu’à mourir, en attendant de revivre un jour, peut-être.

En fait, je ne mourus pas, mais je souffris. Beaucoup. Jamais je n’aurais cru que cela pût faire si mal. Le concept de douleur mentale me parut faux. Le mal était physique, très physique : la tête dans un étau, un clou dans le cœur, un Parkinson généralisé, une gorge nouée, une vision trouble, un cerveau hors service. Le moindre geste me demandait un effort, dix secondes d’attention m’épuisaient, j’étais en nage au bout de deux minutes de conversation obligée. Manger était un supplice, dormir un acte révolu.

Les jours et les nuits se succédèrent, dans une lenteur terrifiante. Le paradoxe était terrible : elle n’était plus là et pourtant je n’arrivais pas à m’en débarrasser. Elle parasitait mes pensées 24 heures sur 24. Je me trainais comme un zombie. Je n’avais plus une once d’énergie. 

9 jours après le départ d’Aurélie, alors que je rentrais à la maison vers 18 h 45, il me sembla voir la grande cage de Duchesse dans la lumière de mes phares. Je manquai emboutir le portail tant cette vision, tant espérée, me fascina. J’attendis un peu avant de couper le contact, pour garder l’éclairage : la petite maison de bois et de grillage était bien là, posée sur l’herbe devant la haie de cyprès. J’éteignis phares et moteur, et sortis lentement. J’avançais dans la nuit sur la pelouse.

– Tu es là, ma Duchesse ? questionnai-je quand je touchai la cage. Tu es revenue ? 

J’entendis des grattements et des gloussements qui confirmaient une présence.

– Et ta maîtresse, elle est revenue, aussi ?

Disant cela, je tournai un œil vers la maison. Hélas, je ne vis pas de lumière. Je me souvins alors qu’Aurélie n’avait plus les clés et qu’elle n’avait pas pu entrer à l’intérieur. Cela me redonna de l’espoir : peut-être voulait-elle revenir et attendait-elle 19 heures que je sois rentré pour frapper à la porte et se pendre à mon cou ?

J’entrai et fonçai à la douche pour être propre quand elle… au cas où… il ne fallait négliger aucune piste. Hélas, alors que j’allais me glisser sous le jet brûlant, j’entendis le bip signalant l’arrivée d’un message. Je saisis le téléphone que j’avais emporté dans la salle de bains :

– Duchesse est malheureuse chez mes parents. Elle s’était habituée à ton jardin. Acceptes-tu de la reprendre ? Je suis sûr que tu t’en occuperas très bien. Comme ça, je serai un peu avec toi. Tendresse, Au.

Je relus le message, puis posai le téléphone. Après quoi j’entrai dans le bac à douche et fis couler l’eau. Je restai longtemps à réfléchir sous les gouttes, passant du rire eux larmes et inversement.

Eh bien vous le croirez ou pas, mais c’est Duchesse qui m’a sauvé. Par le rythme qu’elle m’imposa pour la nourrir, nettoyer sa cage, et bientôt récupérer ses œufs – rien que ça, quel bonheur… –, par l’attention que je lui portais lorsque je la laissais s’aventurer hors de la cage et côtoyer des animaux à quatre pattes, par l’écoute qu’elle m’accorda quand je lui parlais, et Dieu sait que je lui ai parlé, Duchesse fut la meilleure des psys. Mieux, elle devint une amie, c’est-à-dire quelqu’un avec qui on aime à passer du temps. Enfin, j’ose à peine le dire, je crois que nous sommes amoureux. La poule blanche a remplacé la poule blonde.



21 mai 2021

La toux qui tue

 

      C’était une de mes voisines. Elle occupait, avec son mari et ses deux filles, le premier étage du petit immeuble à côté de la maison. Arrivés dix-huit mois plus tôt, ils avaient à eux seuls modifié l’équilibre du quartier, jusque-là peuplé de gens calmes et sans histoires.

Les deux petites, 5 et 10 ans, jouaient souvent dehors, en toutes saisons. L’aînée avait vite fait amie amie avec la fille unique d’un couple logeant à 50 mètres, trop heureuse de voir enfin débarquer quelqu’un de son âge au pied de sa porte, aussi avide qu’elle d’amour et de contacts. Les deux sœurs et la copine jouaient devant chez moi et je me plaisais à les entendre. Elles sonnaient souvent pour me demander si elles pouvaient récupérer une balle envoyée dans le jardin ou étaler leur dînette sur le muret. Je leur avais dit plusieurs fois qu’elles pouvaient entrer dans le jardin sans me le demander, mais la plus grande des nouvelles-venues m’avaient répondu que ses parents le lui interdisaient. Les adultes devaient voir l’écrivain solitaire que j’étais comme un type douteux, tandis que les petites me voyaient plutôt comme un demi-dieu, chantant à l’envi mon nom et celui de ma structure littéraire gravés sur ma boîte aux lettres.

– Tu écris des livres ?

– C’est quoi comme histoire ?

– Tu nous en raconteras une ?

– Moi je voudrais faire comme toi : écrire des livres.

Elles étaient adorables. Mais ce qu’avait apporté cette famille avant tout, c’était le bruit. Beaucoup de bruit. Certains voisins me demandaient pourquoi je n’appelais pas la police, moi qui logeais juste à côté d’eux. Je ne voulais pas, tant que j’arrivais à tenir. Ils avaient sans doute eu moins de chance que nous, c’est tout.

D’abord, ils criaient. De la manière suivante et dans cet ordre : la mère houspillait les filles, même lorsqu’elles jouaient tranquillement ; il fallait qu’elle les asticote. La petite, 5 ans, ne s’exprimait que par des hurlements à déchirer les tympans ou alors en se mettant à pleurer dès que sa grande sœur, 10 ans, ne satisfaisait pas ses caprices ; alors les parents, mère puis père, hurlaient contre leur aînée, la baffaient au besoin, et celle-ci se mettait à pleurer à son tour. Ça ne calmait pas la mère, qui continuait à déverser son fiel pendant un quart d’heure, tétanisant la rue entière. Après quoi le chaos était total. Des portes claquaient, les gémissements se mêlaient aux cris, avant qu’un silence inquiétant emplisse l’espace jusqu’au démarrage d’un nouveau cycle.

Bien entendu, ces quatre-là étaient inséparables. Les filles s’accrochaient à leurs tortionnaires, par ailleurs capables de moments de tendresse que n’aurait pas reniés la plus bobo des familles. D’ailleurs, ils ne se déplaçaient que par quatre, pour les courses le samedi, pour aller chez les grands-parents le dimanche, chez le médecin quand il fallait, ainsi que pour se rendre à et revenir de l’école, à pied, les lundis, mardis, jeudis et vendredis hors vacances scolaires, quatre fois par jour. Oui, ils ne se trouvaient pas trop de deux parents pour emmener les deux filles. Peut-être était-ce pour s’aérer un peu ? Les adultes arboraient invariablement survêtements et baskets. Ne travaillaient-ils pas ? Apparemment non. Une autre voisine m’avait dit que le père « faisait » quelques heures par semaine à la piscine municipale.

Outre leurs voix, ils avaient introduit dans la rue les voix de la télévision. Vulgarité des publicités, violence des séries, bêtise des talk-shows, ils ne nous épargnaient rien, même en hiver, car, fumeurs, ils entrouvraient la fenêtre du salon.

L’été était pire, bien sûr, car alors ils ne distinguaient plus l’intérieur de l’extérieur. Ils annexaient aussi bien la bande de terre de quatre mètres côté rue, que la moitié du bout de prairie à l’arrière (l’autre moitié revenait au locataire de l’appartement du dessus, un retraité abruti de télé lui aussi). Les dîners du week-end, c’est-à-dire ceux du vendredi, ceux du samedi et ceux du dimanche, débutaient par un apéro de deux heures entre 19 et 21 heures, et se prolongeaient par des barbecues bière et rosé pamplemousse jusqu’à une heure avancée de la nuit. Pour ces agapes estivales, ils faisaient venir à tour de rôle ou ensemble le frère de monsieur et la sœur de madame, avec conjoint et enfants de chacun, ainsi qu’un couple d’amis avec marmaille assortie. Les exclamations à répétition, les rires gras, les voix tonitruantes de tel ou telle, les cris et les pleurs des gosses épuisés qu’on ne couchait jamais, envahissaient la rue au moins trois soirs par semaine. Quand enfin les invités se décidaient à partir, ils allumaient le moteur – un gros et vieux diesel – dix minutes à l’avance pour finir par démarrer sur les chapeaux de roues, dispatchant, après le bruit et les particules, des gerbes de gravier à vingt mètres à la ronde.

Il y avait les voix humaines et il y avait celles des chiens. Le leur, un croisement improbable de caniche et de cocker, et celui du voisin du dessus, un berger allemand famélique, s’entendaient comme larrons en foire, c’est-à-dire qu’ils communiquaient, jouaient, s’excitaient avec leurs armes de chiens : l’aboiement. Quand chacun était dans son appartement respectif, ça n’empêchait pas le caniche-cocker d’aboyer, surtout quand ses maîtres le parquaient sur le balcon, généralement le dimanche de 12 à 19 heures, quand la famille allait manger chez les grands-parents. La bête n’était pas grosse, mais elle avait du coffre, du désespoir et de l’endurance.

Par-dessus tous ces bruits, il en était encore un : la toux du matin. C’était rituel : de 7 h 15 à 7 h 30, la mère sortait sur le balcon et toussait. Sans doute sa gorge et ses poumons imposaient-ils l’évacuation de ce qu’ils avaient accumulé la veille et décanté la nuit. Un paquet de cigarettes par jour avec une si mauvaises hygiène de vie, c’était de la bombe. Alors, peut-être pour ne pas réveiller mari et enfants qui n’émergeraient qu’un quart d’heure plus tard, l’enfumée se glissait à l’extérieur par la porte-fenêtre, s’appuyait sur le garde-corps et toussait. Toute la rue profitait de cette toux rauque, lourde, chargée, aussi inquiétante qu’étonnante dans sa régularité. 

Ces terribles quintes ne pouvaient qu’augurer de graves problèmes de santé. Ceux-ci arrivèrent plus vite que prévu, puisqu’un matin la toux ne cessa pas au bout d’un quart d’heure et fut suivie de vomissements de sang. Cris, pleurs et gémissements se mêlèrent, à une heure inhabituelle. Quand l’ambulance des pompiers emporta la malheureuse, c’est le regard de la fille aînée qui me frappa le plus. Je n’aurais pas été étonné qu’elle ait pris à ce moment la résolution de ne jamais fumer de sa vie et qu’elle s’y soit tenu par la suite. Tandis que le gyrophare disparaissait dans le blême du matin, je me posai la question de l’hérédité : cette enfant si belle, si confiante, si spontanée, pourrait-elle échapper au déterminisme familial ? Deviendrait-elle autre chose que sa mère ? Pourrait-elle survivre dans le monde de 2030 ? Parviendrait-elle à « écrire des livres » comme elle en rêvait par moments ?

J’allai même jusqu’à me poser cette question atroce : si sa mère mourait maintenant, serait-ce pour elle une catastrophe ou une chance ? Je n’eus pas le courage de réfléchir à la réponse.



14 mai 2021

Le jour où Florian a lâché le ballon

 

      Pouvait-on jouer sa vie sur un match, et même sur 10 secondes de ce match ? Bien sûr. Tout pouvait basculer en un éclair, les exemples étaient innombrables. Il fallait des années pour construire, deux secondes pour détruire. Et lors d’une ascension, sociale, économique ou sentimentale, un instant d’inattention suffisait à vous faire redescendre en bas de la montagne que vous n’auriez peut-être pas l’occasion de gravir une autre fois. La vie était aussi belle que cruelle.

Florian avait commencé le rugby en 6e, par l’intermédiaire de Monsieur Carreccio, un prof de gym qui aimait ce sport à un point tel qu’il avait monté une équipe dans son collège de la Drôme, devenue au fil des années un vivier pour les clubs du département. Il faut dire que l’on n’était pas dans le Sud-Ouest de la France, mais dans le Sud-Est et que la pratique rugbystique y était plus rare. Néanmoins, la région Rhône-Alpes comptait au moins quatre grands clubs : Lyon, Grenoble, Bourgoin-Jallieu et Oyonnax.

C’est à Bourgoin-Jallieu, dans l’Isère, que, après quelques tests passés avec succès, fut dirigé le jeune Florian lorsqu’il eut 15 ans. Le centre de formation de Bourgoin était réputé, il avait fourni au fil des décennies de grands joueurs du rugby français : Morgan Parra, Sébastien Chabal, Julien Bonnaire, Lionel Nallet, Michel Malafosse, David Venditti, pour n’en citer que quelques-uns. Le club avait un palmarès unique pour une ville de 25 000 habitants, sa plus belle année restant 1997, où le CSBJ fut finaliste du championnat de France (victoire du Stade Toulousain), vainqueur du Challenge Européen (contre Castres) et finaliste de la Coupe de France (perdue contre la Section Paloise). L’année 1999 fut presque aussi remarquable, avec une demi-finale du championnat, une finale du Challenge européen et une finale de la Coupe de France. Intégrer un tel club pour un jeune joueur était donc une aubaine.

On inscrivit Florian en seconde au lycée de la ville, dont il devint pensionnaire, avec un horaire aménagé. Il ne rentrait pas dans son village de la Drôme tous les week-ends, car il y avait souvent match le samedi ou le dimanche. Ce n’était pas un problème, ses parents et sa petite sœur, qui habitaient à 120 km, venaient le soutenir à chacun de ses matchs et passaient toujours un moment avec lui avant ou après. Toute la famille, qui n’avait aucune tradition dans le rugby, s’était enthousiasmée pour l’aventure de Florian dans ce sport.

Le jeune Drômois progressa chaque semaine un peu plus tout au long de son année au sein des cadets de Bourgoin, qui jouaient la coupe Alamercery, compétition dans laquelle se mesuraient les moins de 16 ans des grands clubs hexagonaux. Florian, remplaçant lors des premières rencontres, gagna sa place au fil des semaines. En mars, il était un titulaire incontestable, au poste de trois quarts ailes, qui lui correspondait le mieux. Il jouait à droite, avec le numéro 14. C’était un poste valorisant, parce qu’un de ceux où l’on marque le plus d’essais. Rapide, vif, capable à la fois éviter les placages et de les affronter, Florian était difficile à arrêter quand il avait le ballon et qu’il était lancé. On ne tarda pas à l’appeler « l’anguille », car il se faufilait entre les lignes adverses comme un poisson qui remonte le courant. 

L’année suivante, Florian intégra les Crabos, autrement dit les juniors, eux aussi engagés à bon niveau. À 17 ans, Florian mesurait 1 mètre 82 et pesait 75 kilos. Il courait vite, néanmoins il avait un gabarit respectable, d’autant que les séances de musculation étaient nombreuses, et c’est une des choses qui le surprit le plus : le temps consacré à muscler épaules, pectoraux, adducteurs, quadriceps, fessiers… Il savait bien que le rugbymen n’étaient plus les lourdauds que l’on voyait encore sur les terrains à la fin du siècle passé, mais cette obsession de la musculation chez ses entraîneurs l’étonnait. La force physique était plus importante encore pour les premières et deuxièmes lignes, qui exercent les poussées en mêlées ou dans les rucks, qui sont en contact permanent avec l’adversaire et doivent tenir une position le plus longtemps possible.

Lui, à l’aile, était plus libre. Florian savait se faire oublier puis soudain récupérer le ballon et remonter le long de la ligne de touche pour faire gagner 30 ou 40 mètres à son équipe, quand il n’allait pas lui-même à l’essai, plongeant pour aplatir alors que le dernier défenseur tentait de le bouter hors du terrain, ou, quand il avait pris tout le monde de vitesse, poussant le luxe jusqu’à revenir poser le ballon entre les poteaux, garantissant ainsi les deux points supplémentaires de la transformation. 

Il ne rechignait pas pour autant à aider ses équipiers. Quand les bleu ciel et grenats étaient à la peine, Florian venait en renfort contenir une poussée. Il se révéla aussi très doué pour les interceptions. Usant à plein de son statut d’ailier, il savait voler une passe lors d’un mouvement offensif adverse et inverser en une seconde le cours du jeu, mettant tout le monde dans le vent et fonçant vers l’en-but opposé le ballon serré contre son cœur.  

Florian obtint le bac le jour de ses 18 ans. Le moment était venu de choisir entre le rugby et les études supérieures. Ses parents et lui avaient eu le temps de réfléchir à la question, puisque les prédispositions du fils pour le rugby et les trois années de formation au CSBJ laissaient augurer des possibilités professionnelles en ovalie. La médiatisation, donc les moyens, du rugby français étaient en pleine croissance, et, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, bien supérieurs à ce qu’ils étaient en Grande-Bretagne par exemple. C’est donc logiquement que la famille Durol se laissa tenter par l’aventure. Florian signa un contrat de joueur professionnel avec le Centre de formation de Bourgoin. Il intégrerait l’équipe Espoirs, c’est-à-dire la réserve, ce qui, à juste 18 ans, était remarquable. Il n’oublia pas d’en informer M. Carreccio, son prof de gym de 6e, ému aux larmes par la belle histoire qu’écrivait un garçon dont il avait permis la vocation. 

Dès la fin août, il s’investit à fond dans ce métier qui restait une passion. Au-delà des entraînements, de la préparation physique, des matchs, il entreprit un travail personnel d’analyse des phases de jeu (il le faisait au club, mais il multiplia les visionnages et séquençages), de lectures d’ouvrages sur les grands exploits sportifs, et même de visites à des joueurs confirmés. Il osa aller à la rencontre des grands aînés grâce à Karim Belkram, jeune joueur également prometteur, qui venait pourtant d’une ville de foot, Saint-Étienne. Les deux garçons devinrent de grands amis et ils se stimulaient l’un l’autre, à la fois sur et en dehors du terrain. 

Les filles ne tardèrent pas à tourner autour des garçons. Dans toutes les villes de France possédant un bon club de rugby, les joueurs devenus des athlètes étaient recherchés. Dans les bars, les boîtes de nuit, à la sortie des vestiaires les jours de match, de jolies poupées tâchaient de se faire remarquer d’eux. Florian avait eu trois petites copines au lycée, une l’avait fait souffrir. Il n’avait rien contre l’amour, mais le désir ne le tenaillait pas, sa progression au rugby lui apportait les émotions nécessaires. Avec en plus le soutien de sa famille et l’amitié de Karim, il lui semblait qu’il n’avait pas besoin d’autres choses pour l’instant.

Un des anciens joueurs qu’ils avaient été voir pour glaner retours d’expérience et conseils leur avait dit :

– Les corps ont changé, le jeu a changé, mais c’est surtout l’environnement qui a changé. Notamment trois choses qui n’existaient pas il y a vingt-cinq ans dans le rugby, du moins pas dans les mêmes proportions : l’argent, la gloire et le sexe.

Florian et Karim trouvaient cela excessif, mais ils n’étaient que les jeunots d’une équipe réserve et voulaient bien croire qu’ils n’avaient pas vu grand-chose. Florian fréquenta Cynthia, Berjallienne d’origine, en première année dans une école d’infirmières à Grenoble ; Karim sortit avec Zoé, vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter qui rêvait de devenir styliste et de créer sa propre ligne de vêtements. Ils avaient plaisir à se voir tous les quatre et trouvaient leur équilibre ensemble, chacun apportant ses qualités pour enrichir le quatuor.

À la fin de la saison, Florian fut convoqué dans le bureau des coachs, lieu dans lequel un joueur avait toujours quelque crainte à pénétrer, car c’était plus souvent pour une réprimande que pour un compliment qu’on y était appelé. Au CSBJ, dans un souci bien compris de psychologie, le compliment était public, la réprimande privée. 

 – Entre ! entendit Florian après avoir frappé à la porte.

Il se retrouva non pas face à un coach, mais à deux. Le sien, celui de l’équipe réserve, et celui de l’équipe première. Il avala sa salive.

– Assieds-toi, mon garçon.

Là, les entraineurs lui proposèrent ni plus ni moins de rejoindre l’équipe 1 la saison prochaine.  

– Tu auras 19 ans, c’est jeune. Mais tu as le niveau de Nationale.

Tout joueur de l’équipe réserve espère être un jour appelé dans l’équipe première, même s’il y a peu d’élus, nombre de joueurs de haut niveau arrivant en provenance d’autres clubs par le jeu des transferts. Florian l’espérait parce qu’il était conscient qu’on l’avait remarqué. Est-ce en raison de cette anticipation que, après un quart d’heure de discussion, il s’entendit prononcer :

– Excusez-moi, mais j’ai une condition. 

Le coach de l’équipe première resta impassible, celui de la réserve sourit :

– Vas-y.

– Que Karim monte lui aussi. 

Les deux coachs se regardèrent.

– Je n’ai pas besoin d’un troisième ligne. Surtout aux ailes.

– Il peut jouer centre.

– On a un gars qui arrive de Grenoble.

– Ce n’est pas à moi de faire l’équipe, bien sûr, mais je pense que je ne suis pas meilleur que Karim. Et c’est important qu’il soit à mes côtés. On est copains, on se soutient.

La réponse lui fut donnée huit jours plus tard, positive. Florian remercia, et ajouta mine de rien une autre condition :

– Ne dites rien à Karim de mon intervention.

C’est ainsi que les deux amis se retrouvèrent en septembre à jouer en Nationale, affrontant là des équipes de référence dans le rugby français, Dax ou Narbonne par exemple. Certes Karim n’était pas titulaire à chaque match, tandis que Florian devint vite indispensable au groupe. Mais il n’y avait pas de jalousie entre l’un et l’autre, Karim se réjouissait du talent de Florian, qui devint rapidement un des chouchous du public. C’était ça aussi, la Nationale, du public dans les tribunes, des ambiances, des stades chauffés à blanc, que cela soit à domicile ou à l’extérieur. Florian vouait une admiration sans bornes aux arbitres qui, quelles que soient leurs décisions, étaient conspués par des milliers de spectateurs, dont on avait l’impression que certains venaient pour ça : huer l’homme en noir, contester une interprétation, créer des tensions.

Devenir célèbre, même au niveau local, ça voulait dire désormais, pour un jeune, alimenter les réseaux sociaux. Florian créa une page Facebook et un compte Instagram, qu’il nourrit d’abord seul, ensuite avec les conseils du « coach image » rattaché au club. Une communauté de fans et de suiveurs se forma rapidement autour du n° 14 bleu ciel et grenat, dont on vantait les talents, la gentillesse, la beauté…

Ce qui devait arriver arriva. Au mois d’avril de cette saison en Nationale, à l’issue d’un match contre le Stade Niçois, Florian reçut un coup de téléphone d’un recruteur, en l’occurrence celui du LOU, le club de rugby de Lyon.

– J’ai parlé à ton entraîneur et aux dirigeants de ton club. Ils m’ont donné le feu vert pour t’appeler. 

Florian sentit sa gorge se serrer. 

– Nous aimerions que tu rejoignes le LOU la saison prochaine.

– L’équipe Espoirs M21 ?

– Non. L’équipe première.

Non ? Le Top 14 ? On lui proposait le Top 14 ! Dans un club qui prétendait au titre de Champion de France ! Le Lyon Olympique Universitaire était un club de rugby plus que centenaire tombé dans l’oubli un temps et revenu dans l’élite depuis 2016 grâce aux millions d’un sponsor et au talent d’un président.

– Il faudrait que tu viennes à Lyon, rencontrer le manager sportif, le président, et qu’on discute pour t’accueillir dans les meilleures conditions afin que tu te sentes bien chez nous. 

Florian demanda un temps de réflexion, mais il voyait mal comment refuser une telle offre. Il s’assura d’abord que les dirigeants de Bourgoin étaient au courant.

– Nous le sommes, lui confirma le président. Et je vais te dire deux choses, au nom de tout le staff. Un, nous serons tous tristes si tu nous quittes, parce que nous perdrons beaucoup, sportivement et humainement. Deux, si nous nous mettons à ta place, nous ne pouvons que t’encourager à signer avec Lyon. Tu as l’occasion de jouer en Top 14, de te faire un nom dans notre sport, il ne faut pas laisser passer cette chance. Bourgoin, malheureusement, ne peut plus t’offrir l’élite. Nos heures fastes sont passées. L’argent et les médias créent d’ailleurs un phénomène assez terrible pour nous, clubs de petites villes ; nos bons joueurs sont aspirés par les grands clubs, du coup nous nous affaiblissons en permanence, il faut sans cesse reconstruire et il nous est très difficile de remonter d’une division. Tu vas me dire qu’il en est de même dans les autres sports, dans les entreprises qui s’arrachent les meilleurs ingénieurs, chez les éditeurs qui se piquent les écrivains les plus vendeurs, etc. Je vais te dire une chose, Florian : nous avons demandé à Lyon de te laisser jouer encore une saison avec nous en Nationale, car nous visons la remontée en ProD2. Mais ils n’ont pas voulu. Ils constituent un nouveau groupe pour la saison prochaine et les suivantes, et ils veulent t’intégrer dès le début de ce nouveau projet sportif.  Même si ton départ nous complique la vie, nous ne voulons pas te priver de cette opportunité. Maintenant, la balle est dans ton camp.

Florian appela son prof de gym de 6e, parla longuement avec ses parents, sa sœur, Cynthia, ses oncles et tantes qui le suivaient. Et bien sûr avec Karim, dont cette fois, il le savait, il ne pouvait exiger l’embauche en même temps que le sienne. Son ami fut royal, comme toujours :

– Un peu que tu vas y aller, mon frère ! Ça nous empêchera pas de rester potes, je viendrai voir tes matchs, et toi tu viendras nous soutenir quand tu pourras. On aura une star comme supporter !

Florian se mit à pleurer, là, comme un gosse, debout dans l’appartement de Karim, qui le prit dans ses bras et le fit tourner en essayant de le réconforter, comme s’ils dansaient un slow.

Florian effectua son premier entrainement avec le LOU un lundi 2 août. Il faisait partie d’un groupe de 33 joueurs, qui se composait à peu près de la manière suivante : 22 joueurs expérimentés, 11 plus jeunes. Sur les 22 seniors, 12 étaient étrangers – Sud-Africains et Néo-Zélandais avant tout – et tous avaient joué dans d’autres grands clubs, la moitié ayant déjà porté les couleurs de leur équipe nationale. Sur les 11 jeunes, 8 venaient du centre de formation du LOU, 3 de celui d’un autre club, dont Florian, benjamin du groupe.  

Le staff était presque aussi impressionnant que les joueurs : autour du coach en chef, manager sportif, on trouvait un entraîneur des avants, un entraîneur des trois quarts, un entraîneur de la mêlée, un entraîneur de la touche, un team manager, quatre préparateurs physiques, trois médecins, trois kinés, un nutritionniste, deux cuisiniers, un intendant, un analyste vidéo statisticien !

Florian dut aussi trouver ses repères entre les différentes installations du club, réparties en différents lieux, le Matmut Stadium de Gerland étant avant tout une pépinière d’entreprises concentrées autour de la vitrine du club, le terrain et les tribunes les jours de match. Le président avait érigé « l’hospitalité » au rang de grand art. Venir voir un match du LOU était une « expérience », que l’on veillait à rendre inoubliable. Et puis Lyon était une grande ville, et Florian devait se familiariser avec les distances et la gestion du temps, tenir compte des impondérables et des encombrements, éviter les chauffards en bicyclette et en trottinette. Il était loin son village de la Drôme, et déjà loin aussi le stade Rajon de Bourgoin où il se rendait à pied en rigolant avec les copains…

Les propos du coach avant-match paraissaient eux aussi assez différents de ce qu’il avait entendu jusque-là :

– Bon, les gars, écoutez-moi. Je veux que vous leur fassiez mal. Avé les coudes, avé les pieds, avé les poings, sous la mêlée, dans les mauls, on va leur faire du mal. Partout, tout le temps. Je veux du sang, je veux du cœur. Aujourd’hui, les gars, on se fait respecter, c'est comme ça. Je veux du caractère. On n’est pas là pour allonger leur espérance de vie, hein, les gars ? Ni la nôtre. On veut la gagne, maintenant. Alors, on va pas chipoter. C’est le résultat qui compte. Les adversaires, on les châtie.

Il n’y avait pas que ça, bien sûr, mais le ton était donné. De fait, quand Florian débuta son premier match en Top 14, lors de la deuxième mi-temps de la deuxième journée du championnat contre Montpellier, il découvrit le changement de catégorie grâce à un facteur simple : la violence. Tous les contacts étaient beaucoup plus forts qu’en Nationale. Après une première percussion, il crut pendant quelques secondes qu’on lui avait déboîté l’épaule. Quand il fut arrêté une première fois dans sa course après une prise de balle, il eut l’impression que l’arrière qui le plaquait voulait le faire entrer dans le sol. Au moindre regroupement, des marrons se distribuaient en tous sens, exactement comme le coach l’avait dit, les coudes, les pieds, les poings s’activaient, mine de rien bien sûr, il fallait savoir être discret, ou maladroit, ou déséquilibré… On se griffait aussi, on arrachait, on balançait. Et ça gueulait, ça éructait. On respirait à coups d’enculé, de fils de pute, de bastard, de dickhead… Ah, ils étaient beaux, les gentlemen ! 

Il aurait bien sollicité un protocole commotion à chaque placage, mais l’arbitre et les coachs ne semblaient pas l’estimer utile. Il fallait continuer, subir de nouveaux chocs. Florian termina éreinté sa première mi-temps dans l’élite, perclus de coups et d’hématomes, se demandant même si son cerveau n’avait pas été touché, tant il se sentait déboussolé. Ce rugby s’apparentait à un mix entre la boxe et le catch, un aspect qu’il avait dangereusement sous-estimé. Bien sûr, il y avait également les mouvements collectifs, le déploiement d’une attaque, la résistance d’une défense, l’organisation d’une contre-attaque, et tout cela était magnifique. Les règles du jeu qu’il aimait tant n’avaient pas changé. Mais que de mauvais coups il fallait endurer pour parvenir à quelques moments de grâce, qui faisaient vibrer la foule, dont l’onde alors bienfaitrice se propageait sur le terrain.

Avec l’aide de ses entraîneurs et coéquipiers, Florian s’aguerrit. Il écoutait beaucoup.

– L’engagement est ou total ou pas.

– L’idée de s’économiser est inopérante à haut niveau.

– La compétence, c’est le minimum. Trois choses font la différence : le travail, la persévérance, la volonté. Et la chance, mais comme elle est imprévisible, mieux vaut ne pas trop compter dessus. 

Au fil des matchs, la violence qui l’avait sidéré lui devint familière, donc supportable. Après tout, les enjeux étaient importants, les propriétaires investissaient des millions, des villes entières s’identifiaient à une équipe, les joueurs véhiculaient une image ; on pouvait comprendre la force des engagements. 

À la fin de sa première saison au LOU, Florian avait beaucoup progressé. Il allait avoir 20 ans, et ne put donc être sélectionné dans l’équipe nationale Espoirs, mais on parlait de lui comme « un des ailiers les plus prometteurs de sa génération ». Il confirma tout le bien que ses entraîneurs, la presse et le public pensaient de lui lors de la première moitié de la saison suivante, où il réalisa des matchs magnifiques, effectuant des interceptions audacieuses et des percées spectaculaires, mettant à lui tout seul, par sa vitesse, sa puissance et son jeu de jambes, la moitié de la défense adverse en déroute, apportant deux fois de suite l’essai de la victoire alors que son équipe était menée 5 minutes avant la fin.

Tout allait donc pour le mieux quand, en avril, lors d’un match décisif pour l’accès à la sixième place, c’est-à-dire aux phases finales, survint l’accident. Ce jour-là, le LOU jouait chez lui au Matmut Stadium, devant 20 000 personnes, contre le CA Brive Corrèze, un club qui, comme Bourgoin, était passé tout prêt de devenir champion de France à deux reprises, mais n’y était jamais arrivé, se consolant toutefois avec un titre de champion d’Europe ; Brive cependant parvenait à se maintenir dans l’élite depuis des décennies avec un des plus petits budgets du championnat, et à ce titre ce club était respecté de tous. Le CAB était en plus soutenu par des associations de supporters formidables, pleines de chaleur et d’humanité.  

Ce samedi d’avril sur les bords du Rhône, on était à la 75e minute de jeu et le CAB menait 18 à 15. Autant dire que le LOU n’était pas loin de l’humiliation et de l’élimination. C’est alors qu’après une longue phase de mauls de part et d’autre de la ligne médiane, le demi d’ouverture du LOU put enfin récupérer la balle et lancer une attaque sur la droite. Le ballon faillit être perdu entre le deuxième et le troisième passeur, mais il arriva finalement à Florian, qui se trouvait le long de la touche à environ 25 mètres de la ligne de but. La défense briviste revenait, mais elle était en retard et Florian partait tout droit à l’essai. Il en avait marqué plusieurs dans cette situation, typique pour un ailier, dans laquelle il excellait. Là, il n’aurait même pas de petit lobe à effectuer au pied pour passer un dernier défenseur, la voie était libre, dans 3,5 secondes il aplatirait derrière la ligne.

C’est alors que l’impensable se produisit. Il était à 10 mètres du but, lancé à 40 km/h, lorsque, soudain, le ballon qu’il tenait calé entre la paume de la main, le bras et l’avant-bras, et même contre la hanche et la poitrine, ce ballon si bien serré, ce ballon que tout joueur de rugby semble avoir collé à son flan, ce ballon qui allait apporter la victoire à son équipe et la qualification pour les phases finales menant au titre, ce ballon glissa, tomba, rebondit et sortit en touche. Le temps que Florian freine et se retourne, il avait atteint la ligne de but, sans le ballon, qui lui avait échappé. 

Il y eut une sorte de blanc, dans sa tête, sur le terrain, dans les tribunes, tout s’arrêta tant l’image paraissait invraisemblable. Il devait y avoir une erreur, un problème technique, on allait revenir en arrière de cinq secondes et le jeu allait reprendre son cours. Mais, il ne se passa rien de tel. Une bronca s’éleva du stade, l’arbitre siffla la touche et les équipes se regroupèrent. Florian, lui, ne bougeait pas. Il entendait l’indignation de la foule, elle se retenait de crier car le LOU jouait à domicile, mais elle mugissait, s’étranglait, refusait de comprendre. Il savait qu’il ne pouvait pas rester dans le coin, il devait se replier et continuer le match jusqu’à la fin, sauf qu’il s’en sentit incapable. 

– Hey, Florian !

– Florian, merde !

– Durol, putain !

Tout le monde le regardait, et ça faisait plus de 20 000 paires d’yeux ici, sans compter les centaines de milliers ou les millions qui s’ajouteraient sur les écrans, à la télé, sur les smartphones, les tablettes et les ordinateurs. Les internautes allaient s’en donner à cœur joie, il serait l’attraction du week-end. À genoux, il se prit la tête entre les mains. 

L’entraîneur comprit le problème et demanda un changement. Deux assistants vinrent relever Florian et le ramener non pas sur le bord du terrain, mais directement dans le vestiaire. En passant sous les tribunes, il sentit le poids de la déception qu’il avait causée. Le silence mal contenu l’accablait. Il avait commis une faute impardonnable, qui lui collerait à la peau jusqu’à la fin de sa vie, il était fini.

De fait, ce loupé était si « visuel », si dramatique, qu’à la fin de ce funeste week-end il avait fait le tour de tous les écrans de France et de tous les passionnés de rugby à travers le monde.   Les titres des médias étaient sans appel : « L’erreur qui tue », « La chute d’un joueur qui réussissait tout », « Comment surmonter la honte ? ». Les commentateurs s’en donnèrent à cœur joie, et il avait l’impression que même ceux qui se montraient indulgents l’enfonçaient un peu plus.

 C’est lui qui demanda un rendez-vous au manager sportif dès le lundi matin. Reçu à 11 heures, il tendit la lettre de démission qu’il avait préparée.

Le coach la lut en vitesse puis la posa devant lui.

– Tu n’as pas fait exprès.

– Je n’ai aucune excuse.

– Tout le monde commet des erreurs.  

– C’est plus qu’une erreur.

– Tu as pêché par légèreté. Par excès d’orgueil. Et tu as du mal à assumer émotionnellement.

– Je ne peux plus jouer.

– Écoute : tu vas finir la saison avec les espoirs du club. Ensuite, entre la mi-juin et la fin juillet, tu seras en vacances. Tu reprendras l’entrainement avec la première début août et on verra ce que ça donne à ce moment-là.

Mais le samedi suivant, avec l’équipe Espoirs, Florian ne fut que l’ombre de lui-même. Il fut sans inspiration, sans énergie, sans combativité. Le lundi d’après, il se faisait porter malade, parce qu’en effet il était malade, et rentra dans la Drôme pour une durée indéterminée. Même ses parents, sa sœur, Karim et Cynthia n’arrivaient pas à le réconforter.

Il aurait filé tout droit vers la dépression et la fin de sa carrière rugbystique si, le 17 juin à 14 heures, Madame Durol n’était entrée dans la chambre de son fils avec son téléphone portable à la main. Redoutant de tomber sur des journalistes, des supporters ou des dingues qui auraient réussi à trouver son numéro, il avait chargé sa mère de filtrer les appels.

– C’est ton entraîneur, lui dit-elle. Je crois que c’est important.

À moitié endormi – il dormait beaucoup depuis son « accident » –, il prit l’appareil à regrets.

– Allo ?

– Salut Florian. Ici Pierre. Il faudrait que tu viennes ici demain à 11 heures. C’est important. Très important.

– Bon. J’y serai.

Il n’avait eu ni le courage ni l’envie de demander pourquoi. Seul le mot « important » l’avait convaincu. Le club avait été correct avec lui malgré sa faute, il ne voulait pas leur causer plus de soucis qu’il n’en avait déjà causés.

– Tu veux que je t’emmènes ? demanda sa mère.

– Ça ira.

Il se rendit donc à la gare de Valence, laissa sa voiture et prit un train. 1 heure plus tard, il était à Lyon. Et après 15 minutes de taxi, il était à l’étage du staff au Matmut. Le président Roubert l’accueillit avec chaleur.

– Ça va Florian ? Content de te voir.  

– J’ai rendez-vous avec le coach.

– Non, c’est Pierre qui t’a appelé, mais ce n’est pas avec lui que tu as rendez-vous. Viens. 

Il suivit le président jusqu’à la petite salle de réunion. Celui-ci ouvrit la porte, l’invita à entrer et lui dit :

– Je te laisse avec quelqu’un qui est arrivé ce matin de Paris et qui repart à 15 heures. Il est venu exprès pour te voir. 

La porte se referma derrière lui. Au bout de l’ovale que formaient les tables dans cette salle, se tenait un homme que Florian ne reconnut que quand il se leva : Fabien Galthié, le sélectionneur de l’équipe de France. Pour la première fois depuis « l’accident », le visage de Florian marqua l’étonnement :

– Bonjour Florian. Je ne te connais pas, mais je t’ai vu jouer. C’est pour ça que je suis là. Assieds-toi.

Florian était trop impressionné pour réussir à parler.

– Je vais te dire quelque chose, commença le sélectionneur. Quand j’avais 15 ans, alors que j’arrivais juste à l’US Colomiers, moi aussi j’ai laissé tomber un ballon. Et comme je venais d’un petit club d’une autre banlieue toulousaine, les gars ne se sont pas privés de se moquer de moi. Je voulais tout arrêter. Mais le coach m’a pris le soir et on a parlé. Le lendemain soir, il m’a reparlé. Le surlendemain aussi. Ça a duré quinze jours ! Pendant quinze jours il ne m’a pas lâché, un entretien individuel tous les soirs. Grâce à lui, petit à petit, j’ai retrouvé confiance en moi. Après, comme tu le sais, je me suis épanoui dans le rugby et j’essaye maintenant de lui rendre un peu de ce qu’il m’a donné.

Florian ne comprenait pas pourquoi, mais il avait l’impression que ses doigts tremblaient. Et il sentait son cœur cogner dans sa poitrine.  

– L’époque a changé, on a moins de temps, et le Top 14 n’est pas la Fédérale 1. Mais je crois que toi aussi tu as droit à une deuxième chance. Je crois même que cette erreur que tu as commise peut être ta plus grande force.

Ce n’était pas une impression, Florian tremblait comme une feuille.

– Tu connais la chanson L’envie de Johnny Hallyday, écrite par Jean-Jacques Goldman ?

– Euh… Vaguement.

– Tu vas l’écouter, tu comprendras. Cette faute que tu as faite, cette humiliation que tu as subie, elles vont te redonner l’envie. 

– D’accord. 

– Tu vois, on t’a appris à gagner, c’est bien. Mais la clé de la vie, c’est pas ça. Pour réussir à vivre, il faut apprendre à perdre. 

– D’accord.

Florian avait conscience de manquer de répartie, mais il n’était pas en état de faire plus. 

– Bon. Ceci étant dit. Au vu de ta progression, de ton potentiel et de tes prestations depuis deux ans, le dernier match y-compris, j’ai le plaisir de t’annoncer que tu figures sur la liste des 31 joueurs retenus en équipe de France pour les éliminatoires de la Coupe du Monde à partir de septembre prochain. J’annoncerai cette liste demain à…

Florian s’écroula.

– Oh ?! Eh, mon garçon ?!

Fabien Galthié le calottait, mais Florian demeurait évanoui. Le sélectionneur quitta la pièce pour rejoindre le bureau de Yann Roubert.

– Président, tu as un soigneur sous le coude ?

On réanima Florian, et on le raccompagna jusqu’à la gare après une collation et des recommandations.  

En arrivant chez lui, il dit à sa mère :

– Maman, on peut prévoir un apéro et un buffet demain soir à la maison ?

– Oui, mais pourquoi ?

– Vous le saurez demain à 19 heures. Je vais téléphoner.

Le lendemain, entouré de ses parents et de sa petite sœur, Florian radieux accueillit dans son village de la Drôme son ami Karim, ses deux anciens entraineurs de Bourgoin, son professeur de gym du collège, les petites amies Cynthia et Zoé, deux oncles, deux tantes, deux cousins et deux cousines qui suivaient depuis le début son parcours dans le rugby.

– Qu’as-tu à nous dire ? le pressait-on.

– Venez.

Il invita les uns et les autres à entrer dans le salon. Quand tout le monde fut là, il alluma la télé. À 18 h 45, en direct sur LCI, et sur les autres chaînes d’information continue, Fabien Galthié aller annoncer la liste des joueurs retenus pour les matchs de qualification à la prochaine Coupe du Monde. 

Les invités commencèrent à comprendre.

– Non ?!

– Tu veux dire que ?!

– Mon Dieu… 

– Chut…

Quand le nom « Florian Durol » fut prononcé par le sélectionneur, la mère et les tantes de Florian joignirent les mains sur leur bouche, tandis que les cousines, Cynthia et Zoé poussèrent un cri. Le père, les oncles et les cousins crièrent eux aussi, tandis que Karim et les entraîneurs de Bourgoin se figèrent, ébahis. Quant à Monsieur Carreccio, le prof de gym du collège, il fut le premier à pleurer, bientôt suivi par toute l’assemblée. Il fallut de nombreuses bulles de champagne pour éponger la joie et l’émotion qui régna ce soir-là dans la maison des parents de Florian.

Ce champagne était d’autant plus précieux que dès le lendemain Florian allait adopter un mode et un rythme plus conformes à sa vie de sportif de haut niveau, que, grâce à quelques accompagnateurs qui ne l’avaient pas lâché, il allait pouvoir reprendre de plus belle. Maintenant, il saurait perdre ; il allait donc continuer à progresser.  



7 mai 2021

Joe dans son garage

 

        – Mais tu te vois, mon pauvre vieux ?! Comment est-ce que tu peux te supporter ? On dirait une limace ! Tu suintes, tu traines, tu baves… Tu me dégoûtes ! 

– Mimi, tu n’exagères pas un peu ?

– Comment ça, j’exagère ? Tu plaisantes, j’espère ? Je ne supporterai pas toute ta retraite comme ça, je te préviens ! Tu n’as que 66 ans, bon sang ! 

– Je sors souvent. Mais j’habite ici, que veux-tu…

– Tu fais l’insolent, maintenant ?

– Et nous sommes mariés. Depuis 39 ans.

– Tais-toi, imbécile ! Tu crois que je ne le sais pas que nous sommes mariés ? Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Hein ? Pourquoi moi ?!

Ces récriminations étaient quotidiennes depuis que Joe avait dû prendre sa retraite, plus tôt qu’il ne l’aurait voulu, à 66 ans. Le Covid et les restrictions imposées par le gouverneur du Maine lui avaient ôté tout espoir de conserver trois années supplémentaires son emploi dans une entreprise de logistique des docks de Portland. Saleté de Covid. Lui qui avait détesté Donald Trump, c’est une des seules choses qu’il mettait au crédit de l’ancien président : ne pas avoir imposé de confinement, avoir voulu maintenir le cours de choses, tout en débloquant le maximum d’argent public pour aider les labos à trouver des vaccins. Mais le Président avait dû céder face aux pressions médicales et médiatiques, du moins avait-il laissé agir les gouverneurs des États fédérés.

Depuis un an, Joe faisait ce qu’il pouvait pour ne pas dépérir et s’occuper. Il avait du mal. Et s’il trouvait excessifs les propos de sa femme, il voulait bien reconnaître qu’il manquait de dynamisme. Le footing hebdomadaire, la partie mensuelle de base-ball avec les copains, le coup de main qu’il donnait à la paroisse chaque fois que le pasteur l’appelait, les courses, le bricolage et le jardinage, ça ne remplissait pas des journées. La télé bouchait les trous, mais elle était davantage un fond qu’un objet de concentration. La garde du petit-fils était ce qui le comblait le plus, mais Mary ne leur confiait Dylan qu’une semaine lors des vacances de Noël et de printemps, un peu plus en été. Paul n’avait pas encore d’enfant. 

Joe passait donc pas mal de temps sur le canapé ou sur un fauteuil du salon – il essayait de varier les positions – et Michelle n’aimait pas ça. En bonne partie parce qu’elle avait fait la même chose, avant, quand elle était seule à la maison pendant la journée. Du coup, la tension était permanente. Michelle se retirait parfois dans sa chambre, où elle avait un « coin couture ». On pouvait s’étonner, d’ailleurs, qu’une femme si impétueuse eût un coin couture, la patience au-dessus d’un fil et d’une aiguille apparaissant peu compatible avec son caractère. Mais peut-être ce moment de répit était-il nécessaire à son équilibre, la respiration qui lui permettait ensuite d’expectorer son amertume et ses récriminations.

Joe, lui, n’avait pas de coin couture. Quand il sentait sa femme au bord de l’explosion, ou lui-même à deux doigts de lui tourner une baffe, il se réfugiait dans le garage. Le plus souvent, le garage était rempli à 90 % par la voiture, un pick up Sierra de GMC. On pouvait juste tourner autour. Joe entrait dans la voiture et mettait la radio, comme s’il voulait effacer les cris de sa femme. En fait, il ne montait pas le volume trop fort, il cherchait quelque chose d’apaisant, du country blue grass ou un jazz lent. Il écoutait parfois du classique, s’il tombait dessus par hasard et s’il n’y avait pas de cuivres, qu’il n’aimait pas. Il voulait de la douceur, voilà ce dont il avait besoin. Ça ne se voyait peut-être pas avec ses 100 kilos et son mètre quatre-vingt-cinq, mais il était un tendre, ou du moins il le devenait. 

Après avoir écouté un peu de musique en fermant les yeux, il prenait le polar qu’il avait emporté. Et s’il avait oublié de prendre un livre, il ouvrait la boîte à gants où il avait planqué deux livres poche en réserve, au cas où. Il avait découvert la lecture un an plus tôt, à la retraite. Jusque-là, lui, les livres… Il ne lisait toujours pas beaucoup, sauf dans son garage, assis dans sa bagnole. Le problème était l’éclairage – la loupiote du plafonnier était faible – mais il avait résolu le problème avec une lampe à piles fixée sur un serre-tête qui lui servait de frontale. Quand elle avait vu ça, Michelle l’avait raillé :

– Qu’est-ce que tu as encore inventé, bougre de bougre ? Tu ne peux pas faire comme tout le monde ? Tu te prends pour un mineur sous la terre ?

Il avait encaissé, comme d’habitude. Il s’étonnait lui-même, mais il supportait sa femme, parce qu’il savait ce qu’elle avait vécu, dans son enfance, puis dans sa vie professionnelle, puis comme pépins de santé. Elle avait un mari, deux enfants et un petit-fils, mais elle avait souffert, et il lui pardonnait d’avance son comportement. Au fond, elle n’avait que lui. Et sans doute l’aimait-elle, à sa manière, comme un bébé qui massacre le doudou qu’il ne veut pas quitter.

Il pouvait rester plus de deux heures assis au volant de sa voiture enfermée dans le garage. Parfois, il riait tout seul, de sa situation, de ses pensées : c’est quand même con d’utiliser sa voiture avant tout pour s’asseoir dedans quand elle est dans le garage ! Le comble est que c’est souvent son épouse qui mettait fin à cette parenthèse salutaire. Il s’éloignait pour ne pas lui imposer sa présence qui la mettait en rogne, et c’est elle qui venait le débusquer :

– Mais qu’est-ce que tu fabriques encore là-dedans ?! As-tu encore toute ta tête ? Pauvre cinglé !

Et elle tapait sur la vitre et sur le capot jusqu’à ce qu’il sorte du véhicule. Un jour, elle beugla :

– Mais sors de cette bagnole, enfin ! Et ouvre le garage, aère-toi !

Il décida de la prendre au mot. Il sortit la voiture du garage et la laissa dans les 6 mètres de l’allée qui menait de la rue à la maison. Il ouvrit le portail coulissant, alla chercher un des transats d’été rangés dans le cabanon du jardin, qu’il plaça au centre du garage. Il prit un de ses livres et s’installa confortablement. Il se rendit tout de suite compte qu’il fallait pousser davantage la voiture qui obstruait l’entrée et empêchait la lumière du jour. Il se releva et déplaça le GMC pour le garer dans la rue le long du trottoir ; c’était un de ces quartiers résidentiels de classe moyenne américaine, il y avait de la place. 

Il se réinstalla dans son transat, perpendiculaire à la sortie, pour avoir à la fois la lumière de l’extérieur et la vue qui donnait sur la rue calme de son quartier. Tout de suite, il se sentit bien. Il ne faisait pas très chaud – les hivers étaient rigoureux dans le Maine, surtout quand soufflait le vent du Canada – mais avec un manteau, un bonnet, des gants et des chaussettes, il était bien. Surtout, cette originalité qu’il s’accordait et qu’il ne cachait pas, lui donnait un sentiment de liberté.

Il ne fallut pas longtemps pour que des voisins le remarquent et lui envoient un signe amical. Certains même l’interpelaient :

– Hey, Joe : cool, ton installation !

– Bonjour Monsieur Gardner ! lui lancèrent des enfants.

– Bonne lecture, lui souhaita même une inconnue. 

Mince alors : il avait ouvert la porte de son garage et le monde lui souriait !

Sa femme sourit à sa manière :

– Tu te donnes en spectacle, maintenant ? Tu cherches à être le plus dingo, c’est ça ? Tu veux nous humilier ?

Il sourit, lui aussi. Rien ne pouvait l’atteindre.

Il prit l’habitude de venir lire dans le garage entre 14 heures et 16 heures, la porte, le cœur, les yeux ouverts sur l’extérieur et en même temps plongés dans une bonne histoire. Cette concomitance d’abord l’étonna : comment être à la fois pris dans un livre et attentif aux autres : par quel miracle la littérature vous ouvrait-elle sur le monde ? Comment des gens qui le voyaient lire semblaient-ils avoir envie d’entrer en contact avec lui ? C’était mystérieux, presque magique.

Bien vite, il eut envie de profiter de la sympathie qu’il suscitait pour nouer des contacts avec les gens qui passaient devant chez lui. Ceux qui le saluaient semblaient ne demander que ça ; les plus discrets ressentaient peut-être le même besoin de parler que les autres. Dans un coin du garage, se trouvaient un casier à bouteilles et un petit placard de rangement de nourriture longue conservation. Ils contenaient donc de quoi offrir une boisson et grignoter. Il ne manquait que des verres, qu’il n’était pas possible de prendre dans la cuisine ou dans le vaisselier du séjour, sans quoi Michelle ferait une scène. 

Joe se rendit au supermarché et acheta gobelets et assiettes en carton. Il pensa alors au café, qui serait sans doute plus apprécié les jours froids, acheta des tasses en plastique, des touillettes, quatre paquets de café moulu et des filtres. Des filtres car il prendrait la vieille cafetière qui ne servait plus depuis que les capsules et dosettes avaient envahi le marché. 

L’après-midi, alors qu’un type du bout de la rue qui sortait son chien trois fois par jours le saluait, Joe posa son livre, se leva et lança :

– Je vous offre un café ?

Le type eut l’air étonné mais ne refusa pas. Il était encore dans le garage avec Joe quand celui-ci interpella sa voisine d’en face :

 – Émily, ça te dit ?

Bien sûr que ça disait à Émily, qui n’appréciait que moyennement Michelle et qui était curieuse comme pas deux. 

Ils se mirent à discuter tous les trois, puis bientôt Émily et le type au chien entrèrent dans un débat passionné. Joe avait envie de rire.

Le soir, Michelle demanda :

– Qu’est-ce que tu fabriques dans le garage, on peut savoir ?

– Rien, j’ai invité quelques personnes à prendre un café.

– Tu comptais m’en parler quand ? Tu fais entrer des inconnus chez nous et je ne suis pas au courant ?

– Est-ce que j’ai caché quoi que ce soit ?

– Tu cherches, Joe, tu cherches !

Le lendemain matin, il décida de placer l’établi jusque-là coincé contre un mur au centre de garage, il servirait de table pour poser tasses et gobelets. Mais l’après-midi, une vieille femme qui avait accepté d’entrer tout en refusant une boisson lui dit :

– Je vois que vous avez quelques outils. J’ai un lampadaire en fer forgé qu’il faudrait solidifier. Il y a aussi un faux contact, l’ampoule parfois se met à clignoter. Vous pourriez réparer ? 

– Ça devrait être faisable.

– Ce qu’il y a, ajouta la vieille, c’est qu’il faudrait que vous veniez le chercher ; je suis incapable de porter un truc pareil.

– Pas de problème.

Quand, l’après-midi suivante, les passants virent Joe souder, dénuder un fil, changer une douille, puis remonter la rue avec le lampadaire pour le rapporter chez la vieille dame, le bouche-à-oreille se mit en marche.

– Joe répare des choses, dans son garage.

Dès le lendemain, alors qu’il offrait une bière au voisin d’à côté, une femme entra et lui demanda :

– Dites, est-ce que vous sauriez réparer un lave-vaisselle ? 

Joe se gratta la tête :

– Là, vous m’en demandez beaucoup. 

C’est alors que le voisin s’exclama :

– Moi je sais ! Je maitrise un peu la plomberie et j’ai réparé le mien l’an passé.

– Vous pourriez venir voir ?

– Oui, d’accord.

C’est ainsi que le garage de Joe élargit encore ses fonctions, devenant une sorte de fab-lab, c’est-à-dire un espace dans lequel on échange des compétences pour fabriquer, ou réparer, toutes sortes d’objets. 50 ans plus tôt, certains avaient créé des ordinateurs dans leur garage, et ils avaient bâti des empires… Joe ne bâtirait aucun empire, mais il créait de l’entraide, efficace et chaleureuse.

Michelle eut un problème : elle était dépassée. Elle trouvait son mari ridicule, en même temps elle était obligée de remarquer, un que c’est elle qui l’avait poussé à se tourner vers les autres, deux qu’il était en train d’inventer quelque chose d’assez exceptionnel, quoique parfaitement simple et naturel.

– Tu peux m’expliquer ? demanda-t-elle un soir avec moins d’arrogance qu’elle ne l’aurait voulu.

– Que veux-tu ? Les gens se plaisent à venir parler dans le garage.

– Et pourquoi ça ?

– Parce que je l’ai ouvert, qu’on a échangé des signes, puis des mots, puis des services, puis des objets.

– Tu me préviens quand tu vends la maison.

– Mimi…

Désormais, à peine se posait-il à 14 heures dans son transat avec un livre que quelqu’un arrivait, pour discuter, pour proposer ou demander un service. Et des interactions toujours différentes se produisaient au cours des après-midi dont aucune ne ressemblait à la précédente. 

Il y avait les bricoleurs, mais il y avait aussi les littéraires. Certains, surtout certaines, interrogeaient Joe sur ses lectures. Alors, il prêtait, allait chercher un livre, tout en assurant qu’il n’y connaissait rien, qu’il lisait à l’instinct et seulement des histoires simples et fluides.

– Il n’y a pas de meilleure façon de lire ! s’enthousiasma une ancienne professeure de lettres.

C’est une autre femme qui dit un jour :

– J’ai une petite bibliothèque dont je ne me sers plus. Je l’apporte si vous voulez, avec quelques livres. Comme ça vos visiteurs pourront se servir.

C’est ainsi que fut initiée la plus grande boite à livres de la ville, avec café chaud ou thé glacé en prime. 

Au fur et à mesure des discussions avec celles et ceux qui s’approchaient du garage où parait-il le taulier offrait une boisson, proposait des livres, mettait en relations, réparait ce qui devait l’être, Joe découvrit la diversité. Il aurait plutôt pensé que toutes les vies étaient les mêmes, que rien ne distinguait un être humain de son voisin. Or, il s’apercevait que chacun avait une histoire, différente de celle des autres. Jamais, par exemple, il n’aurait cru que Jim Watterson ait été champion de course à pied, que Flora Bellground ait perdu un fils en Irak, que le vieux Ronnie ait été un professeur adulé dans son lycée. Et chacun ne possédait pas qu’une caractéristique, ne se limitait pas à un trait dominant :  Jim Watterson était en plus un amateur passionné de l’histoire de la démocratie américaine ; Flora Bellground était la cheville ouvrière de l’exemplaire communauté de la paroisse Saint Patrick ; Ronnie, chef de gang dans son adolescence, était passé par la prison avant de trouver la lumière et d’entrer dans l’enseignement. 

Oui, les personnalités étaient riches et complexes. Les apparences étaient trompeuses. D’autant que les gens communiquaient mal. Certains parlaient trop, d’autres trop peu. L’objectivité était impossible, chacun se trompait sur les autres et sur lui-même. Mais Joe voyait ces faiblesses avec indulgence. Personne ne cherchait à mal sans raison, même si pour certains la poursuite du bonheur prenait des chemins tortueux. 

Joe comprit qu’on faisait beaucoup de choses avec l’écoute le jour où il vit s’allumer les yeux tristes d’un type qu’il ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam, débarqué dans son garage avec, lui sembla-t-il, le besoin de lui parler de sa collection de trompettes.

– Apportez-en une. Vous m’expliquerez pourquoi c’est une belle trompette. Et puis vous pourrez jouer un petit air, je crois qu’on n’en a jamais entendu, dans le quartier.

L’inconnu resta interdit un moment, comme s’il n’y croyait pas, puis il s’en fut presque aussitôt, comme s’il devait se cacher pour assimiler le coup. Il revint le lendemain avec un magnifique trompette, qu’il put la montrer à Joe et à trois autres personnes qui passèrent au garage à ce moment-là. Et, à la demande de Joe, il se mit à jouer un air de Miles Davis, là au seuil du garage, l’instrument levé vers les arbres qui bordaient le rue. Des fenêtres s’ouvrirent, des passants s’arrêtèrent. Ce petit homme d’apparence insipide arrêtait le temps, libérait des tensions, embellissait la vie. Parfois, la poésie s’immisçait dans le tumulte, et il fallait saisir ce moment de grâce. Les notes s’enchainaient les unes aux autres, et chacune jouait son rôle, créait de la beauté, entrait en résonance. Le joueur s’arrêta, étourdi lui aussi ; ce fut une belle après-midi. 

Il y avait donc, dans cette banlieue moyenne de Portland, un garage dans une rue qui en comptait 30 de chaque côté, tous ou presque accolés à une petite maison et précédé d’une bande de goudron qui longeait une pelouse défraichie, un garage juste ouvert et dont la position original de l’homme à l’intérieur, assis dans un transat avec un roman policier, avait petit à petit amené les gens à entrer en relation avec lui, et vice-versa. Dès lors, le garage avait été transformé en un tiers-lieu original, où les individus se redécouvraient sentimentaux, singuliers et solidaires. Ces interactions inédites créaient un microclimat qui attiraient aussi chiens et chats, écureuils et oiseaux. Le garage de Joe était œcuménique. 

Un jour, une voiture de patrouille s’arrêta devant et trois flics vêtus de noir en sortirent. 

– Monsieur, que vendez-vous ici ?

– Rien, dit Joe. Je ne vends rien, personne ne vend rien.

– Pourquoi tout ce monde, alors ? Toutes les après-midi à ce qu’il parait ?

– Nous discutons, nous échangeons, nous nous rendons des services.

– Il y a des associations pour ça.

– Sans doute. Mais cela n’empêche pas les habitants d’un quartier de se parler.  Vous êtes vous aussi les bienvenus.

Cette visite de la police fit plus de bien que de mal à Joe et à ses invités.

Mais la plus belle transformation s’opéra à l’intérieur de la maison. Joe, qui ne pouvait désormais plus lire dans son garage, lisait le soir dans son lit, avant de s’endormir.

– Tu te plaindras pas si tu as mal à la tête ! avait commencé à le morigéner Mimi. 

Et puis, voyant que rien ne pouvait détourner son mari de son quart d’heure de lecture avant de s’endormir, elle lui avait lancé un soir :

– Tu pourrais au moins m’en faire profiter !

Joe n’avait pas prononcé un mot, mais il était revenu à la première page de son polar et avait commencé à lire tout haut :

– « À 5 heures, ce mercredi 14 octobre, le Frère Vincent, prieur de la communauté des Voix du Seigneur, ouvrit les yeux et fit son signe de croix. Il… » 

Et il lut pour son épouse le premier chapitre de son roman.

– Ouais, pas mal, lâcha Mimi quand son mari s’arrêta.

Joe lut la suite le lendemain soir. 

– C’est bien écrit, dit Mimi, quand ils éteignirent la lumière.

Le troisième soir, Joe s’arrêta au milieu du chapitre 3, ses yeux se fermant.

– Eh ! s’exclama Mimi. Tu vas pas t’arrêter au milieu !

Joe sourit, c’était gagné.

Il sourit davantage quand, le lendemain après-midi, alors que les va-et-vient avaient repris devant le garage, il vit arriver, par la porte qui communiquait avec la maison, Mimi tenant une bouilloire dans une main, une assiette de cookies dans l’autre. 

– On gèle, ici ! Vous allez attraper la mort !

Joe fit de la place sur l’établi et elle posa ce qu’elle avait apporté. Il se dégageait un arôme délicieux des cookies, qui visiblement sortaient du four. Les quatre personnes présentes en salivaient d’avance.

– Oh merci, Madame Gardner.

Alors, qu’elle tournait les talons, Joe saisit son épouse par le poignet. Elle lui fit face :

– Je t’aime, lui dit-il doucement.

Les yeux de Mimi se brouillèrent. Il l’embrassa, puis lâcha son poignet pour qu’elle puisse aller cacher son émotion. Bientôt, il en était sûr, elle viendrait elle aussi échanger avec les visiteurs du garage.



30 avril 2021

La conversion d'Éric… et de son père

 

        Éric était le fils unique d’un couple de traiteurs. Il avait grandi dans le culte de la libre entreprise et du petit commerce, selon lequel seul compte le travail et le travail concret, consacré à une tâche précise, liée à un métier, qui vous donne une raison d’être et une identité perceptible par tous. Son père était un taiseux, qui jugeait sévèrement tout écart de conduite, pourtant inhérent à l’enfance, méprisant aussi bien la scolarité que les activités de son fils. Si encore Éric avait joué au rugby, le père et le fils auraient pu partager quelque chose. Pour son malheur, Éric n’avait ni l’énergie ni le goût pour ce sport.

Éric s’était pris de passion pour… la lecture. Cela n’avait pas déplu à sa mère, du moins dans un premier temps. Inutile de préciser que le géniteur voyait les livres comme des objets au mieux insignifiants, au pire maléfiques. C’est un copain de classe, taciturne comme lui, mais issu d’un milieu cultivé, qui avait fait découvrir au fils du traiteur ce monde inconnu. La première fois qu’il s’était rendu chez son ami, Éric avait été sidéré par les rangées de livres, présentés dans des meubles prévus à cet effet. Non seulement il y en avait des quantités astronomiques, mais en plus ils étaient mis en valeur, partie intégrante du décor et de l’atmosphère de la maison. C’était magnifique.

C’était magnifique, et c’était intrigant. Qu’y avait-il à l’intérieur ? S’il y en avait tant, c’est qu’il devait être diablement intéressant de les lire. Éric avait dès lors prêté davantage attention aux propos du prof de français, même si c’était difficile vu le bazar ambiant. Il avait été fasciné d’entendre un jour dans la cour du lycée son copain et un autre élève de la classe se lancer dans une discussion enflammée sur les aventures de deux personnages d’un roman dont il ignorait tout. Ainsi, il existait des histoires passionnantes dans lesquelles on pouvait se laisser embarquer, un peu comme si on les vivait soi-même ! 

Il voulait essayer, lui aussi. Alors, avec son argent de poche, il s’était mis à acheter des livres, un peu au hasard au départ, même s’il tendait l’oreille désormais chaque fois qu’il entendait quelqu’un parler de ses lectures. Il s’était aussi aperçu qu’il existait des publicités pour les livres dans les magazines ; il les lisait avec attention et certaines lui donnaient envie.

Il découvrit que certains livres parlaient du passé, d’autres des pays lointains. Plus étonnant encore, quelques-uns semblaient parler de gens qu’il connaissait, incroyable, des voisins et même des membres de sa famille. Il avait une préférence pour ceux-là, même s’il s’était passionné pour les vingt-huit années vécues par un naufragé anglais sur une île en Amérique du Sud et pour le compagnon indigène qu’il avait fini par trouver.

Une fois, il était tombé sur un livre différent, qui ne racontait pas d’histoire, mais expliquait pourquoi les hommes pensaient telle ou telle chose et agissaient de telle ou telle manière. Il lut deux fois chaque passage pour essayer de bien les comprendre. Ce n’était pas simple, pourtant il s’était accroché. Il gardait même le livre près de lui, sous son lit, pour pouvoir relire des phrases qui lui avaient plu, qui déclenchaient, comme il se disait à lui-même, « des tilts dans la tête ».

Quel bonheur quand il avait osé affirmer que lui aussi lisait et qu’il avait commencé à échanger avec son copain, et même d’autres, sur des livres qu’ils avaient tous lus ! Et quelle fierté le jour où l’un des garçons avait demandé à Éric s’il pouvait lui prêter le livre dont il venait de parler ! 

Cette passion n’était pas sans poser problème à la maison. Voir son fils passer samedis et dimanches « à lire des conneries » – pléonasme – rendait vert de rage le traiteur. La mère essayait de temporiser :

– Il réussira bien à l’école…

– Tu parles ! tonnait l’homme. Il a réussi à devenir une lavette, oui !

Une question particulière minait le traiteur : qu’Éric n’ait jamais envisagé de prendre la succession de ses parents. Jusqu’à 10 ans, le fils avait accepté les invitations de son père dans l’atelier de cuisine : le petit observait, écoutait, participait quand on lui proposait de prendre part à telle ou telle préparation, et lavait des gamelles. Et puis, avant même l’adolescence, le fils s’était détourné de la chair à saucisse, qui se mit à lui faire horreur. Ce fut un traumatisme pour son père, qui ne s’en remit jamais. À 18 ans, Éric avait déclaré qu’il ne mangerait plus de porc et plus de viande rouge ; là, c’était ni plus ni moins une déclaration de guerre. Sans la mère, le père l’aurait flanqué dehors.

Le quasi végétarien réussit son bac et c’est les mâchoires serrées que son père déboucha la bouteille de champagne et porta le verre à ses lèvres. Éric décida de s’inscrire en faculté de philosophie, en bonne partie à cause d’un penseur dont il avait découvert les livres – un certain Nietzsche –, ce qui désespéra son père pour de bon. La mère était assez fière que son fils aille à l’université, même si elle ne voyait pas à quoi pouvait servir la philosophie pour trouver un emploi. Elle avait arraché à son mari le paiement du studio, « uniquement le loyer » finit-il par concéder. Au « fainéant » de travailler le week-end et l’été pour payer sa nourriture et ses vêtements. 

– Je ne donnerai pas un centime pour ses saloperies de bouquins !

Il avait en revanche rappelé qu’il y avait toujours du travail à la boutique familiale :

– Ta mère et mois travaillons 14 heures par jour depuis 30 ans, ça nous fera pas de mal de réduire à 10 ou 12 si tu veux participer.

Éric avait remercié, mais décliné. « Plutôt crever », pensait-il. 

– Je trouverai quelque chose sur place, avait-il répondu. Ce sera plus simple.

Sa mère voyait surtout qu’il allait quitter la maison et ne pas revenir tous les week-ends. 

En septembre de cette année post-bac, Éric se sentit devenir un homme libre. Il apprécia en effet ses années de fac, même s’il mit cinq ans au lieu de trois pour obtenir sa licence. Après quoi il fut refusé dans le master qu’il visait. 

Pour son malheur, le patron du restaurant dans lequel il travaillait le week-end lui proposa de l’embaucher à plein-temps. Ce ne fut pas une bonne chose car, libéré des questions financières, Éric négligea de se soucier de son avenir. Les livres de philosophie, et de poésie – que maintenant il préférait aux romans – pourvoiraient à ses besoins, il en était convaincu. Le moment venu, il trouverait un emploi dans lequel il pourrait utiliser son savoir, toucher à l’humanité comme à l’universalité. Certes, il n’avait idée ni du métier ni de l’entreprise où ce serait possible. Il se voyait bien dans une association culturelle. Mais ces structures n’étaient pas riches et les places y étaient rares.

Les années avaient passé et, à 39 ans, Éric n’avait toujours rien trouvé de durable et de présentable. Le restaurateur l’avait rapidement viré car il le trouvait rêveur et trop lent. Éric avait alors alterné missions d’intérim et périodes de chômage. Son caractère s’en ressentait ; il devenait cynique, grinçant, et ses lectures mal assimilées l’empêchaient de s’exprimer clairement. Il ne savait pas dire « passe-moi le sel » ou répondre en trois mots quand on lui demandait comment il allait.

Ses relations avec les filles se ressentaient de ce caractère ombrageux et des difficultés de communication, c’est-à-dire qu’elles devinrent inexistantes. C’était, bien sûr, une souffrance. Après avoir subi quantité d’humiliations, il avait fini par renoncer, pensant d’abord que l’amour se manifesterait de lui-même, puis, comme rien n’arrivait jamais, qu’il ne se manifesterait pas et qu’il faudrait vivre sans. 

Pénibles étaient ses retours chez ses parents, qu’il limitait à un week-end par mois. À 65 ans – « après 50 ans de travail », répétait son père –, ceux-ci avaient pris leur retraite et vendu le magasin. Ils s’occupaient comme ils pouvaient, c’est-à-dire qu’ils s’ennuyaient. Plusieurs fois, sa mère avait lâché qu’elle était depuis longtemps en âge d’avoir des petits-enfants, et c’était chaque fois un coup de poignard dans le cœur de son fils. Ils avaient tiré une jolie somme de la vente de leur affaire, mais le traiteur se serait coupé les deux mains plutôt que de donner un sou du produit de la vente à son fils.

– Il héritera à ma mort, et encore il ne le mérite pas.

Éric semblait se ficher de tout ce qui provenait de ses parents, du magasin en particulier. Certes, il était malheureux. Assez lucide pour constater qu’il était difficile de trouver une cohérence dans son parcours, il se heurtait à la terrible question du sens de la vie, question secondaire lorsqu’on arrive à se droguer au travail, à la famille, à la télévision ou au bricolage, mais prégnante lorsque, comme Éric, on est de nature introspective et tourmentée. Au fur et à mesure des années, il s’enfonçait donc dans une tristesse qui l’anémiait, ou dans une anémie qui l’attristait.

Le rebond survint à la faveur d’un livre, ou plutôt du passage d’un livre. Ce n’était pas la première fois, loin de là, qu’il pensait avoir trouvé « la » solution dans un texte. Mais cette fois la lecture engendra des actes créateurs d’une rupture radicale et fondatrice.  

Le livre était celui du plus célèbre écrivain voyageur de France à cette époque, Sylvain Tesson. Dès qu’il découvrit cet auteur, Éric fut emporté : la mystique de l’ailleurs, le bonheur de la solitude dans la nature infinie, le charme des philosophies orientales. Dans un livre écrit en 2004, intitulé L’axe du loup, dans lequel le baroudeur suivait à pied l’itinéraire impossible d’évadés du goulag entre la Sibérie et l’Inde, Éric fut arrêté par ce passage, consacré à trois apprentis moines avec qui le Français fit un bout de chemin dans l’Himalaya : « La leçon qu’ils donnent est celle de la félicité permanente. Il brûle au fond de leur être la douce flamme de l’indifférence. Ils ont placé leur existence sous les auspices de l’apaisement : vivre l’instant suffit à leur contenter l’âme, ils ne s’inquiètent jamais de l’avenir, la Providence pourvoira. Ainsi la vie s’écoule dans une insouciante impassibilité, à l’image de celle du roseau sur lequel les événements de la vie – les boues, les peines, les illuminations – passent sans plus laisser de traces que le vent ». 

Bon sang, se dit Éric. C’est ça. Et aussitôt après, il ajouta, pour lui seul, mais tout fort :

– Je pars.

Il termina la nuit en transe. Et quand, un peu plus loin dans le livre, il découvrit la citation du romancier américain Mark Twain – « Ils l’ont fait parce qu’ils ne savaient pas que c’était impossible » – il sut qu’il venait de trouver sa voie. Il allait partir au Népal, il s’initierait à la philosophie bouddhiste et vivrait dans un temple auprès des moines, devenant moine lui-même si possible.

Il lui fallut six mois, six mois de préparation dans le plus grand secret : billet d’avion, visa, point de chute, inscription aux stages et retraites sur place, recherche d’emplois possibles… Pendant cette période, il apprit l’existence du Français Matthieu Ricard, devenu l’interprète officiel du Dalaï-Lama, et son itinéraire ne manqua pas de le fasciner. Il irait le voir dès son arrivée. Quand il eut son billet d’avion, Éric quitta sa mission d’interim, résilia le contrat de son appartement, et déposa tout ce qu’il possédait à Emmaüs. Tout à l’exception de 3 cartons de livres (il en donna tout de même 15) qu’il tenait à conserver et qu’il allait demander à ses parents de garder au grenier.

Ses parents étaient la dernière difficulté à résoudre. Surtout sa mère. Mais il savait ce qu’il allait lui dire et lui proposer. Il alla les voir le dernier week-end avant son départ et leur tint ce discours :

– Je vais m’installer en Asie, dans l’Himalaya, un pays qui s’appelle le Népal. Je vais me former à la philosophie bouddhiste et travailler dans un monastère… Si vous en êtes d’accord, Maman tu viendras me voir 15 jours par an, Papa tu es le bienvenu aussi, et je rentrerai de mon côté deux semaines au moment de Noël. Ça peut paraître bizarre, mais si on fait cela, on se verra plus de jours chaque année que maintenant.

Bien sûr, il fallut argumenter, rassurer, expliquer, pour sécher les larmes et répondre aux objections de la mère éplorée. Son père ne demanda qu’une chose :

– Tu vas vivre d’amour et d’eau fraîche ?

– Y’a de ça, répondit-il, avec le plus de douceur possible. Mais j’ai de quoi tenir six mois et je pense trouver un emploi sans difficulté. Merci de t’en soucier.

Il partit. Et ce fut la bonne décision. Il découvrit le yoga, la méditation, la spiritualité, le travail des textes, le rythme de la prière, la conversation avec des personnes de tous horizons poursuivant une quête similaire à la sienne, la joie d’une vie sans médias, réduite aux besoins essentiels. Après avoir travaillé dans les cuisines d’un monastère, puis comme guide d’un autre, puis à l’accueil d’un troisième, il obtint le statut d’apprenti moine, ce qui lui permit de vivre dans un lieu saint, répartissant son temps entre les tâches matérielles et la progression spirituelle.

Jamais Éric n’avait été (aussi) heureux. Son chemin, son sens, sa direction, il les avait trouvés. Il avait un but et il l’atteignait : vivre en harmonie avec les hommes et la nature autour de lui, se contenter de ce qui était, oublier son moi pour n’être que partie d’un tout qui seul donnait sa cohérence à l’existence. 

Sa mère vint le voir tous les étés. Quant à lui, il tint son engagement de rentrer en France pour chaque Noël. La troisième année, son père accompagna sa mère. Éric le reçut ainsi :

– Papa, je sais le gros effort que cela représente pour toi de venir ici. Et je suis conscient de la grande différence des deux cultures, celle d’un artisan-commerçant français et celle d’un moine bouddhiste. C’est pourquoi je te suis très reconnaissant d’être venu, ça me touche au plus profond de moi.

Le père ne répondit pas, mais son visage n’était pas hostile. Était-ce le lieu ? Était-ce la sérénité incontestable d’Éric depuis qu’il avait choisi cette voie ? En tout cas, le traiteur en retraite semblait avoir compris et admis le choix de son fils. Un soir, dans l’hôtel de Katmandou où ils logeaient, il dit à son épouse :

– Si on m’avait dit que mon fils deviendrait moine… Et pas chrétien encore… Bouddhiste ! En Asie !

– Dommage que ça soit si loin, ajouta son épouse.

– Ça nous fait voyager, au moins. On a bien le droit, non ? On a assez travaillé !

– Tu as raison. On va en profiter. 

Les parents croisèrent leurs doigts et les serrèrent.

– Éric est heureux, reprit la mère. Et je crois qu’il fait du bien autour de lui.

– Ah, il nous en aura fait voir, le sacripant ! répondit le père. Mais c’est un bon garçon.



23 avril 2021

D'Aurélie à Audrey, l'étrange pouvoir des mots

 

         Cher Maître,

 

   Je vais commencer banalement : ma lettre doit vous surprendre. Je ne pense pas, cependant, que vous ayez oublié mon nom. Sans doute même avez-vous pendant un temps – quelques mois, quelques années ? – espéré recevoir un signe de ma part. Mais au bout de 30 ans… Maintenant que je n'ai plus rien de comparable avec celle que vous avez transformée en héroïne… Quel intérêt ? devez-vous penser. Peut-être même êtes-vous en colère : quel gâchis, pourquoi revenir là-dessus, maintenant que c'est trop tard ? Ou alors, vous êtes malgré tout satisfait : enfin, elle avoue, elle montre qu'elle a un cœur, et que je l'ai touché.

   Sur ce dernier point, oui, vous m'avez touchée, je pense d'ailleurs que vous le savez, en partie. Alors pourquoi vous écrire maintenant, si tard ? Je vous le dirai à la fin, mais avant, laissez-moi revenir en arrière.

   Quand votre livre est sorti, au siècle dernier, je n'étais pas comme votre héroïne au début de la saga, parce que vous preniez quelques gants et parce que vous ne me connaissiez pas bien. Mais enfin, j'admets que je lui ressemblais : une genre d’ado de 24 ans, désagréable, je m'enfoutiste, paresseuse, pas intelligente. Et belle, d'accord. Disons jolie. La mèche, la moue, la mine, vous avez su me croquer comme un de ces talentueux portraitistes qui restitue visage et personnalité en trois coups de crayon. Vous en plus, vous ne vous êtes pas limité à quelques traits ! Vous m’avez décrite et disséquée sur des pages et des pages. Je vous attirais tant que ça ? J'étais un fantasme ? Était-ce vrai ou juste pour le roman ? 

   Vous ne me faisiez ni chaud ni froid. Bien sûr, je savais qui vous étiez. Vous aviez un titre à l'époque, on vous prédisait un avenir. Conseiller ? Député ? Ministre ? Sur le moment, je crois que je pensais comme tout le monde : quel imbécile, il a tout gâché. Vous avez dû vous en apercevoir depuis, ne pas suivre la voie est une insulte, puisque tout le monde la suit. Quand en plus on méprise les convenances et les silences, alors là, on offense grave, et on se condamne à la mort sociale. C'est ce que vous vouliez ?

   Bref, parlons de moi. Puisque je vous intéressais. J'étais donc une parfaite représentante de la bourgeoisie de province : le fric au lieu de la culture, les apparences plus que les connaissances, le maillage du terrain, le verrouillage des postes, les renvois d'ascenseurs entre gens du même monde. Votre photographie n'était pas fausse. Elle a fait mal, d'ailleurs. Dans les diners en ville, on riait jaune ; les dimanches en famille, on toussait. Ça n'a pas duré, je vous rassure. On n'abat pas comme ça un siècle de mesquinerie. Mais enfin, la caricature dans laquelle on se reconnaissait nous a déstabilisés un moment, d'autant que ce n'était pas une caricature. 

   Dans votre pamphlet sublimé par la littérature, j'avais le beau rôle. J'étais la belle qui après avoir été sotte devient une dame. J'étais l’intrigue, la chrysalide, l'amour, inaccessible et mystérieuse comme il se doit. Comment se fait-il alors que j'aie si mal pris votre portrait, et les attraits que vous lui donniez ? Je vais vous dire.

   Le problème, c’était les autres, le regard, moins envieux que moqueur, qu’ils se sont mis à porter sur moi. Savez-vous que l'on m'appelait Audrey ? Que l'on m'interpelait dans la rue ? Que l'on me demandait si c'était vrai ? Vous savez pourquoi ils se moquaient ? Parce que je n’étais pas crédible dans le rôle. Votre personnage était trop loin du modèle qui vous l’a inspiré. C’est là votre plus grande faute : m’avoir attribué une classe que je n’avais pas.

   J’entends d’ici votre objection : ce n’est pas moi que vous portraituriez mais une créature de roman. Foutaises ! Allez expliquer cette nuance à 100 000 habitants qui se montent le bourrichon les uns les autres. C’était avant les téléphones mitrailleurs, avant la connexion permanente et les GAFAM. Mais la rumeur, la médisance et la moquerie fonctionnaient de bouche-à-oreille, les exemples sont légions dans l’histoire. 

   Parmi les drôles de regards, il y avait ceux de mes proches. Mon fiancé, mon frère, ma sœur, mes parents, mes amis… Ils n’ont pas aimé. C’est comme si quelqu’un entrait chez nous, marchait sur le tapis avec les pieds boueux, et voyait tout ce qui ne devait pas être vu. Ils n’ont pas pu s’empêcher de m’en vouloir : c’était de ma faute. J’avais dû vous provoquer, vous aguicher. C’était injuste, une double peine : non seulement j’étais mise à nue, mais en plus c’était moi la prostituée. Mon fiancé voulait vous « mettre une tête ». Ma mère a consulté un avocat. Mon père a appelé le maire.

   Alors oui, je vous ai maudit. Je n’ai plus vu les si belles phrases qui m’avaient éblouie sur le moment, que j’ai relues 100 fois ensuite. J’ai fait ce qu’il fallait pour que vous perdiez votre place. Et vous l’avez perdue, vite. La belle carrière que l’on vous prédisait avant votre livre, terminée. Vous étiez fini, avant même d’avoir gravi la deuxième marche. La puissance des réseaux de province, que vous aviez si bien montrée dans votre roman, vous l’avez vérifiée à vos dépens. Quelques notables soudés contre un intrus dans leur pré-carré, ça valait en termes de haine un groupe Facebook de jaunes, rouges ou bleus.

   Personne n’a compris pourquoi vous aviez publié ce livre. Maintenant, bien sûr, quand on voit ce que vous avez fait de votre vie, ou ce que la vie a fait de vous, on comprend que l’écriture vous dévorait, que vous étiez prêt à tout sacrifier pour elle. Mais à l’époque… En fait, vous vous êtes trompé de sens. Vous avez mal lu votre Balzac. Rastignac quitte la province pour écrire à Paris, vous avez fait l’inverse. C’est plus qu’une erreur. Une faute, encore.

   À moins que. À moins que cet itinéraire improbable ait été la condition nécessaire à la rupture menant à l’accomplissement de votre destin. Il faut être prêt à perdre pour gagner. Au fait, vous croyez au destin ? Il me semble avoir lu dans une interview que vous ne croyiez qu’au hasard. En tout cas, l’écriture, vous avez été la cherchez, vous avez payé pour. Elle a été une volonté.

   Revenons à moi. C’est-à-dire à vos mots, vous allez voir. Donc, pour m’avoir plus ou moins prise comme modèle d’une héroïne trop bien pour moi, vous m’avez ridiculisée. À mon avis c’était volontaire : vous me mettiez dans le même paquet que ces bourgeois que vous détestiez et dont vous vouliez punaiser les magouilles et les faux semblants. Il m’a fallu du temps pour m’en remettre. J’ai été chez le psy, figurez-vous. J’ai pleuré, j’ai été odieuse, – encore plus –, mon fiancé m’a quittée. Je ne travaillais plus. Je gâchais mon avenir. Pendant près d’un an, je me suis réfugiée dans la maison de mes parents à l’océan. Oui, buller au Cap Ferret, privilège de bourgeoise, je sais. 

   Et puis vous étiez parti, on commençait à vous oublier, je suis revenue. Avec une idée folle : devenir celle que vous aviez imaginée à partir de moi. Au lieu de vous fuir, je me suis dit que j’allais vous suivre dans la création de votre personnage. C’était insensé, mais quelque chose me poussait. Je sentais que je devais le faire. Vous m’aviez donné un but, une direction, une occupation. Je sortais de mon nihilisme. Pour une fois, j’avais une ambition autre qu’un plaisir immédiat. Je n’ai rien dit à personne bien sûr, on m’aurait internée.

   J’ai relu le roman d’une traite. Puis j’ai coché des pages, souligné des passages. J’ai transformé le livre en feuille de route. 

   Vous souvenez-vous de ce que fait votre héroïne, Audrey, lorsqu’elle rompt avec son compagnon ? Oui, elle quitte sa ville, sa famille, la vie paisible de son sud-ouest et elle monte à la capitale. Classique, mais efficace. J’ai donc rempli une valise, un sac et j’ai pris un train. J’avais expliqué que j’allais passer quelques jours chez une amie. Mais mon but était de ne pas revenir, sinon pour Noël et un week-end de temps en temps chez mes parents.

   Comme Audrey, j’ai trouvé un travail de vendeuse. Dans le prêt-à-porter. Ça ne me déplaisait pas, mais je ne pensais qu’à préparer l’étape suivante, que vous aviez annoncée pour moi. Vous l’écrivez plus élégamment, mais oui, j’ai couché. J’ai pris conscience du pouvoir de la beauté, aussi énorme que dangereux. Et je m’en suis servie. J’ai respecté l’ordre de votre héroïne, ciblant d’abord un directeur de magasin, ensuite un photographe, ensuite un couturier. Oh, j’y ai laissé des plumes. J’ai un cœur. Si je pouvais sans risque jouer la prétentieuse dans ma préfecture, j’ai dû en rabattre dans la capitale. Les tueuses sont légion, les salopards aux commandes. Mais il y a eu de bons moments, très bons même, romantiques et passionnants. Il faut dire que je visais et ne cédais qu’à ceux qui, certes pouvaient m’apporter quelque chose, mais qui étaient épris de moi. Les hommes peuvent être goujats et amoureux, requins et tendres, impitoyables et touchants.

   6 ans après mon arrivée à Paris, moi Aurélie, avec juste un an de retard sur Audrey l’héroïne, j’intégrai le service marketing d’une filiale du numéro 1 mondial du luxe, le groupe LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy, je le rappelle pour la sonorité). Comme elle, en tant qu’assistante d’un chef de produit, j’ai photocopié, porté des cafés, rempli un agenda pour un imbécile. Mais je n’ai eu de cesse d’apprendre, le marketing, l’anglais, les ressources humaines, l’informatique, la PAO… Et je montais toutes les semaines frapper à la porte du bureau du boss pour lui répéter que j’étais prête à saisir la chance qu’il me donnerait. Il m’écoutait, du moins 5 minutes, je le faisais rire.

– Ah, la provinciale ! Alors qu’est-ce que tu veux aujourd’hui ?

– Voilà, je me disais que…

   Et je lui expliquais un truc. Sans jamais débiner personne. Grâce à vous. Au chapitre 6, vous racontez comment Audrey avait eu le malheur de sous-entendre une fois les insuffisances d’un responsable commercial, et que cette seule allusion l’avait retardée de dix-huit mois. J’en ai tenu compte. Je n’ai pas suivi l’héroïne, mais l’écrivain !

   Dans cette filiale de LVMH, je n’ai pas eu besoin de me servir des hommes. Et c’était mieux, car je n’intéressais pas le boss, qui se dopait aux mannequins d’Europe de l’Est. Comment lui en vouloir ? La beauté de ces filles était hallucinante. Inhumaine. Lui était vilain pourtant, et pas intéressant. Mais voilà, d’un sms il pouvait propulser ces bombes sur les podiums des meilleurs défilés ou leur trouver des shootings à 20 000 $ la journée.

   En revanche, j’avais repéré une jeune femme qui, comme moi, et comme dans le livre, méritait mieux que les tâches secondaires auxquelles on la limitait. Nous sommes devenues amies. Juste amies. Je sais bien qu’Audrey cède aux avances d’une femme, mais, excusez-moi, je n’aurais pas pu. Je suis hétérosexuelle, simplement. De toute façon, cette femme, Sylvia, n’avait aucune envie de relation corporelle avec moi. J’ai donc pris une liberté avec le roman, j’espère que vous ne m’en voudrez pas. Vous, les romanciers, prenez vos aises avec la réalité ; nous, les lecteurs, pouvons en prendre avec la fiction.

   Au début, sachant ce qui se passe ensuite, je ne dévoilais pas trop mes intentions. Mais l’amitié a vite pris le dessus et nous nous sommes tout dit avec Sylvia. Elle aussi rêvait de réinventer la mode et le monde, et de monter sa boîte avec ce qu’elle avait accumulé de connaissances et d’expériences. Nous avons commencé à peaufiner notre projet. On a passé des soirées entières à dessiner, inventer, calculer, compter, répertorier, planifier. Rêver. C’était bon. Bien sûr, il nous faudrait des financements. L’argent était un peu moins facile à l’époque, le capital-risque et les fonds d’investissements n’étaient pas aussi développés qu’aujourd’hui, mais vous pouviez quand même, cinq ans avant la fin du XXe siècle, trouver des partenaires publics et privés prêts à vous accompagner si vous aviez un projet solide dans un secteur porteur.

   On a démarché, on a couché, plus pour accéder aux financeurs qu’avec les financeurs. Surtout, on a travaillé. Comme dans le livre, un dilemme s’est posé quand mon patron, que j’avais tanné pour qu’il me donne ma chance, me proposa un poste de responsable de notre succursale de Londres. C’était une opportunité formidable mais qui arrivait neuf mois trop tard. Sylvia et moi étions à une semaine de notre démission ! J’hésitai cependant. Le tunnel sous la Manche était ouvert, l’Eurostar venait d’entrer en service. Londres et Paris devenaient les deux pôles d’une même aire, avec 2 heures de RER entre les deux. Le problème n’était donc pas la distance, mais le temps que je devrais consacrer à ce poste.

   55 ou 60 heures par semaine ne me dérangeaient pas – j’en faisais au moins 50 –, mais notre projet était prêt, avec Sylvia. Nous avions l’atelier, les couturiers, les investisseurs. Pouvions-nous différer le lancement ? Finalement nous nous sommes dit que mon expérience londonienne nous apporterait de nouveaux contacts et qu’il ne fallait pas s’en priver. Dans le roman, Audrey passe par l’Italie, moi ce fut par l’Angleterre. 

   Ces deux années anglaises furent fantastiques. Non seulement j’ai appris à diriger, à compter, à convaincre, mais en plus Londres était alors une ville qui conjuguait à la perfection dynamisme et cosmopolitisme. Ce n’était pas encore « too much », « too hard ». Malgré le brassage, il y avait encore des quartiers, des parcs, de la gentillesse. Vous avez vu Coup de foudre à Nothing Hill ? Lu One day ? Voilà, c’était ça. Et l’énergie qui se dégageait de là : phénoménale ! Tout le monde travaillait à fond, avec envie.

   Nos marques gagnaient des parts de marché, le boss était content.

– C’est bien, la provinciale, c’est bien.

   Sylvia était restée au siège, mais on se voyait tous les 15 jours, une fois à Londres, une fois à Paris. 

   Dans votre livre, Audrey rencontre un latin lover, qui l’emmène manger des pizzas au pied du Vésuve et faire le tour de la Sicile. Moi j’ai rencontré Swann, qui fut, pardon pour le mot, un amour, et avec qui je découvris tous les monstres, les manoirs et les saumons de l’Écosse. Surtout, et parce qu’Audrey avait osé, j’ai eu un enfant avec Swann. Sans elle, sûr que je ne l’aurais pas fait. Ce n’était pas le moment. Certes, j’avais 35 ans, et si ce n’était pas le moment à ce moment… Mais je crois que j’étais prête à m’en passer, à l’époque. Aujourd’hui, grands dieux, non ! Merci Audrey, merci l’écrivain, merci la littérature. Vous m’avez, là aussi, montré la voie.  

   Liam est né. Bonheur. Immense. Une autre dimension. Nous avons trouvé une nounou philippine, qui fut une perle. Bien sûr, j’ai dû jongler avec deux vies, qui chacune aurait mérité un temps plein, mais quelle mère n’est pas passée par là ? J’étais aussi épanouie qu’épuisée. J’avais envie de rire en me couchant le soir, quand Swann me faisait l’amour, en pensant à Audrey si fatiguée qu’elle prenait les va-et-vient de Roberto comme des berceuses pour s’endormir. Je ressentais la même chose, et votre héroïne m’accompagnait. Je n’étais pas encore elle, mais je lui ressemblais de plus en plus et elle était ma sœur. Merci de me l’avoir donnée.    

   J’aurais pu rester à Londres 3, 5 ou 7 ans, avant, si mes résultats se confirmaient, une affectation ailleurs, en Asie sans doute. Mais voilà, Sylvia et moi ne voulions pas renoncer à notre aventure. Nous avions 36 ans toutes les deux, un nouveau millénaire s’annonçait, nous devions le débuter à la tête de notre affaire. Comment faire ? J’étais mère désormais, et amoureuse d’un Britannique.

La solution s’imposa d’elle-même. Je resterais basée à Londres. Ainsi nous aurions deux points de départ pour rayonner. Et encore une fois, Londres et Paris n’étaient qu’à deux heures de train. Le plus difficile serait d’éviter les grèves des syndicalistes français. Londres était une place fabuleuse pour séduire des investisseurs, repérer les tendances de l’art contemporain, établir des liens avec le reste du monde. Le Commonwealth avait de beaux restes ; la Grande-Bretagne, qui fut longtemps une île, savait se connecter avec les peuples. Et elle avait sa langue bien sûr, j’étais bilingue désormais, avantage non négligeable pour négocier à l’international. 

   Sylvia et moi avons annoncé notre départ le même jour. Même si nous avons mis les formes, ne parlant pas de démission, mais d’autonomie et de suite logique, le boss aux mannequins russes prit mal la chose. Il faisait partie de ces hommes qui considèrent que l’on est contre eux si l’on n’est pas avec eux. Il nous a menacées, a juré qu’il nous casserait. Nous nous attendions à un moment difficile, mais pas à ce point. Tant pis. Au moins, il limitait nos regrets.

   Alors nous avons foncé, commençant dix années intensives de création et de développement. Notre première collection était prête, mais il fallait renouveler bien sûr, imprimer un style, une « griffe ». Nous avons beaucoup joué sur notre féminité. C’est banal aujourd’hui, mais il y a vingt-deux ans, la couture, comme la cuisine et la littérature, subissaient un paradoxe injuste : majoritairement utilisées par les femmes, ces disciplines propulsaient des hommes à leur tête. Nous nous sommes donc présentées comme créatrices soucieuses du quotidien des femmes. Nous expliquions que nous testions nos modèles sur nous-mêmes et nos amies, ce qui était vrai. Pour savoir comment on se sentait avec, si l’on pouvait monter un escalier, se baisser, s’asseoir… Nous présentions une vision pragmatique de la mode. Nous nous targuions de savoir ce que les femmes voulaient et pouvaient porter.

   Ce message, qui n’avait rien d’exceptionnel, fut pourtant reçu comme original. Il ne suffisait pas, bien sûr, encore fallait-il que les produits plaisent et aient de l’allure. Mais nous avons travaillé, en doublant au bout de deux ans notre atelier parisien – rien d’extraordinaire, 360 mètres carrés sur deux niveaux –, par un autre à Londres, un peu plus grand, 800 mètres carrés dans l’East Side. Notre marque – S&A, pour Sylvia et Aurélie, avec le petit clin d’œil à C&A – eut ainsi un « London type » et un « style Paris ». Cela nous permettait de décliner tous nos modèles dans les deux tendances, à la fois différentes et complémentaires. Je crois que ce fut un coup de génie, involontaire. Les Françaises voulaient la touche Anglaise, les Britanniques voulaient le French glamour, les Chinoises achetaient systématiquement les deux !    

   Nous avons fait un tabac aux trois salons incontournables où l’on nous a acceptées dès notre deuxième année d’existence : Who’s next, Fame, Première Classe. Quant à notre défilé, il est devenu presque aussi couru que celui des géants de la couture. Couleurs vives, street wear, look romantique et bohème, élégance décontractée, nous avons su devenir identifiables. Entre 2000 et 2008, je peux dire que cela a vraiment très bien marché. Notre fabricant marocain n’arrivait pas à suivre. Nous avons doublé l’usine, nous en avons ouvert une autre en Inde pour le marché asiatique. Je pensais plutôt à la Chine, mais je me suis rendu compte que nous allions nous faire déposséder. Vous savez qui m’a ouvert les yeux ? Audrey, bien sûr. Elle renonce à ouvrir ses restaurants en Chine, vous avez des pages très drôles sur ses mésaventures dans l’Empire du Milieu, elles m’ont beaucoup inspirée.

   Et puis deux catastrophes sont arrivées, une prévisible, l’autre pas, à moins que ce soit l’inverse. D’abord, la crise des subprimes et ses conséquences ont créé un fort ralentissement de l’économie mondiale entre 2008 et 2012. Dans certains pays, les ventes ont chuté de 35 %. Ça n’a pas été simple.

   Mais le pire, vous l’aviez prédit dans le chapitre XI de votre livre : la trahison de l’amie, Dorothy pour Audrey, Sylvia pour moi. Je n’y croyais pas, je m’étais dit que sur ce point-là je m’éloignerais de l’histoire qui me servait de modèle. Pourtant, aussi impossible que cela fût, Sylvia m’a quittée. Ma chère Sylvia, partenaire et amie depuis 10 ans, avec qui nous nous étions liées pour la vie dans S&A, Sylvia m’a laissée tomber. Plus que ça, elle m’a trahie. C’est-à-dire qu’elle a préparé son départ avec un concurrent, sans m’en parler. Quand je l’ai découvert, elle était à peine gênée :

– Il faut évoluer, Auré. On a fait de belles choses, mais je dois aller de l’avant, moi aussi.

– Pourquoi dis-tu « moi aussi » ? Tu vas de l’avant comme moi, ni plus ni moins !

– Tu sais bien que c’est toi qui prends la lumière…

– Qu’est-ce que tu racontes ? Chaque fois que nous communiquons, nous sommes toutes les deux, et c’est une des choses qui nous distingue des autres !

– Ça c’est la façade. C’est toi qui as eu l’idée, c’est toi la vraie patronne. 

– Tu te trompes. Nous avons tout fait ensemble, amenant chacune nos qualités.

 Je ne pus la faire revenir sur sa décision. Le divorce fut douloureux. Une association professionnelle, c’est comme un mariage. Le meilleur, et le pire.

   À ce sujet, d’ailleurs, Swann m’a quittée lui aussi, d’un commun accord, certes, mais enfin. Comme Sylvia, il supportait mal mon succès. « Ta réussite », lançait-il parfois, amer. Or je ne voulais pas « réussir », et encore moins contre mes proches ! Je voulais développer mon entreprise. Mais voilà, c’est orgueilleux, un Britannique. Liam, notre fils, vécut alors en alternance chez l’un et l’autre, et je fus en admiration devant lui qui, si jeune, acceptait sans se plaindre les changements que lui imposaient ses parents. 

   À 45 ans, je me retrouvais avec une demi-entreprise, une demi-famille, une demi-moi-même. J’ai douté. Failli tout arrêter. Avec mon amant du moment, je suis partie me reposer, j’ai pris des vacances pour la première fois depuis dix ans. Ça ne m’a pas rendue heureuse. Je suis revenue en France, dans la ville où vous m’avez connue. J’ai pris l’habitude d’y retourner au moins une fois par semestre, pour mes parents, et pour mon frère et ma sœur. Ça, c’est plutôt une bonne chose. J’emmène Liam chaque fois, il est content et il fait le bonheur de ses grands-parents. 

   Dès lors, il fallait rebondir. J’avais un fil rouge, heureusement : votre roman, c’est-à-dire l’avenir que vous aviez imaginé pour la peste que j’étais à 24 ans. J’ai donc relu le passage où Audrey est lâchée par son associée. Que fait-elle, Audrey, à ce moment ? Vous vous souvenez ? Ou est-ce qu’un écrivain oublie ses histoires au fur et à mesure qu’il en écrit d’autres ? En tout cas, elle traverse l’Atlantique. Oui, elle tente l’aventure américaine.

   Encore une fois, sans elle, je ne l’aurais jamais fait. L’Amérique, quand même… Surtout en 2012, ce n’était plus les années triomphantes. Nous n’avions qu’un dépositaire aux États-Unis, mais c’est Sylvia qui le gérait. Dans le dépeçage, elle avait pris les collections et l’atelier de Paris plus l’usine du Maroc, moi les collections et l’atelier de  Londres, plus l’usine de Madras. Quelle tristesse…  

   Savez-vous comment je baptisai ma nouvelle marque ? A&A, pour Audrey et Aurélie. Oui, l’héroïne et son inspiratrice, ou l’inverse. Vous connaissez A&A ? Si oui, ça me fait plaisir. J’espère que vous êtes fière de moi !

   Je débarquai à New York, sans Liam, qui avait désormais 14 ans. Il avait souhaité rester à Londres, chez son père. Nous en avons discuté à trois, dans un bon climat, et nous nous sommes rapidement mis d’accord. Mon fils venait me voir pendant les vacances et c’était de grands moments de bonheur. Je crois qu’il n’était pas mécontent de son rythme de vie. 

   Par le biais d’un ami couturier, j’ai trouvé un appartement correct à louer à New York. Et j’implantai mon bureau dans un espace de coworking plein de jeunes qui auraient pu être mes enfants ! Oui, je recommençais quasiment à 0. Quelle leçon ! « Savoir tomber », comme le conseille Harry Québert à Marcus Goldman dans un autre roman qui m’a fascinée. Je crois que, grâce à la littérature, j’ai su tomber.

   J’avais quand même des choses à montrer, ainsi qu’une bonne connaissance du milieu de la mode. À ma grande surprise, à l’heure de la mondialisation, je me suis aperçue qu’il y avait assez peu de monde aux États-Unis qui connaissait le milieu de la confection contemporaine européenne. À mon activité de création et de vente de vêtements, j’ai donc ajouté une partie conseil. Je suis « fashion adviser » si vous voulez savoir ! Je parcours le pays pour conseiller telle ou telle petite marque qui se lance dans un État. Je constate, d’ailleurs, une petite révolution : les vêtements produits en chaîne, que l’on trouve dans toutes les villes du monde, sont en baisse constante. Il y en aura toujours, bien sûr, mais ce ne sera plus dominant. La « fast fashion » est décriée, aussi bien pour des raisons écologiques qu’esthétiques.    

   En ce sens, j’ai réduit ma production à une collection par an, invitant les gens à ralentir leurs achats, à garder leurs vêtements. Mes concurrents n’ont pas aimé. Selon eux, je tuais le marché, je nous tirais une balle dans le pied. Mais j’ai continué dans cette voie. Vous qui maniez les mots, vous voulez connaitre mon slogan ? « When you love it, you keep it ». C’était aussi un moyen de montrer la qualité de ce que je proposais, résistant aux modes comme à l’usage.

   Au début, mon train de vie n’avait rien à voir avec ce qu’il était à Londres. Il m’a fallu un peu de temps, à ce niveau-là, pour rejoindre Audrey qui crevait les plafonds aux États-Unis. Aujourd’hui, ça va. Mon appartement est plus grand, j’ai bureaux et ateliers dans un nouveau « workshops center » de Brooklyn, et j’ai acheté une maison pour me reposer de temps en temps et recevoir mes familles française et anglaise, ainsi que les amis que j’ai la chance de conserver. Je n’ai pas besoin de préciser où se situe cette maison, puisque c’est vous qui, dans votre livre, m’avez indiqué le lieu. Oui, Old Saybrook, dans le Connecticut, sur la rive ouest du Long Island Sound. Quand j’ai poussé la porte de l’agence immobilière la plus proche, expliquant que je souhaitais une demeure près de l’océan ni trop loin ni trop près de New York, le type m’a demandé si j’avais une raison particulière de venir ici. J’ai répondu :

– J’accomplis le destin d’une héroïne de roman.

   Je ne suis pas sûre qu’il ait compris, mais il m’a montré plusieurs maisons au fil des semaines. Au bout de quatre mois, bingo, je suis tombée sous le charme. Isolée mais pas trop, grande sans être démesurée, assez proche de l’océan pour le sentir et le voir, à distance suffisante pour ne pas être incommodée par le bruit et le vent. En complément de la maison, j’ai trouvé quelque chose d’infiniment précieux : un couple de retraités du coin acceptant de jouer les gardiens, les chauffagistes, les jardiniers… Je pense venir ici un week-end par mois, un peu plus en été, avec mon fils, mes parents qui veulent venir chaque année, mon frère, ma sœur, des amis, ma grande copine new-yorkaise, Nicky, qui remplace un peu Sylvia.

   Votre roman s’achève quand Audrey et son amant partent un soir à bord d’un voilier, qu’on ne retrouvera pas. Sans doute vous fallait-il finir le livre. Pourquoi, d’ailleurs, n’avez-vous pas écrit la suite ? Depuis le temps. Nul ne sait ce que réserve l’avenir, mais je ne crois pas que je prendrai la mer, qui ne m’attire que depuis la terre. Et puis je suis bien dans ce lieu que vous avez choisi pour moi.

   Voilà ce que je voulais que vous sussiez : que vos mots qui m’ont fait du mal il y a 30 ans m’ont ensuite fait du bien pendant 30 ans. Ils m’ont accompagnée, ils m’ont donné une ligne de conduite. Dans cette vie sans sens, ce n’est pas rien. Bravo, merci.  

  La chute de cette histoire n’est pas dans votre roman, mais elle le mériterait tant je la trouve belle. Vous l’avez d’ailleurs devinée depuis la feuille précédente, qui vous apprend que j’ai acheté une maison à Old Saybrook. Comme vous. Oui, vous habitez là, vous aussi. À deux pas. Vous savez comment je l’ai su ? Par Mike et Laurie, mon couple à tout faire. Un jour, dans la bibliothèque du salon, ils ont aperçu vos livres. Ils se sont exclamés :

– Vous savez que cet écrivain français vit dans notre petite cité ?

   J’en suis restée comme deux ronds de flan. Jamais je n’avais imaginé cette éventualité. Je n’avais pas pensé que vous aussi pouviez avoir suivi votre héroïne. En y réfléchissant, ça m’est apparu logique. 

   C’est donc pour cela que je vous écris maintenant. Vous vous rappelez ? C’était ma problématique, énoncée au deuxième paragraphe de cette lettre : pourquoi vous écrire après tout ce temps ? Je vous écris maintenant parce que nous sommes désormais voisins. Parce que vous nous avez réunis, à 6000 kilomètres de notre premier contact. Vous avez été si adroit que je m’incline. Et ce rendez-vous que je vous refusais il y a 30 ans, je vous l’accorde aujourd’hui. Du moins si votre proposition tient toujours. Voici mes coordonnées, appelez-moi. Peut-être est-ce le moment de nous parler, de nous voir et de nous écouter. Pourquoi ? Parce qu’il faut nourrir la littérature. Au…

 

À la fin de la lecture de cette lettre, Gilles Foller, 62 ans, écrivain, retira ses lunettes demi-lunes, posa les bras sur les accoudoirs de son fauteuil club, et resta de longues minutes ainsi, les feuillets sur les genoux, à regarder la fenêtre qui donnait sur le parc. Il avait fallu 30 ans, mais elle était là et elle allait venir. Aurélie avait su devenir Audrey. Les mots l’avaient amenée à lui, et au meilleur d’elle-même.



16 avril 2021

L'homme qui voulait devenir un arbre

 

    Il n'arrivait pas à déterminer le point de bascule, le moment où les sons de l'activité humaine, au lieu de lui plaire, s'étaient mis à l'importuner. À la quarantaine sans doute, difficile d'être plus précis. 

   L'inversion était d'autant plus étonnante qu'il avait longtemps recherché le bruit. Il avait passé son enfance dans une grande ville, poursuivi ses études et débuté sa vie professionnelle dans une ville plus grande encore. La campagne lui paraissait supportable au maximum un dimanche par semestre ; au-delà, elle l'angoissait. Ces espaces avec rien, ces trous inhabitables, ces maisons vieilles peuplées de fantômes… Dieu du ciel !

    Même à l'intérieur, il avait besoin des rumeurs de la ville. Dans la cité où il avait grandi, au dixième étage de sa tour, le fond sonore était constitué par le périphérique, les échangeurs et les bretelles d'autoroutes, les moteurs et les métaux plus proches du quartier – l’usine, les ateliers, les commerces –, et plus proches encore les cris et la radio des voisins, de ses parents et frères et sœurs. Cette bande-son lui était nécessaire, elle lui apportait l’équilibre. 

    À l'extérieur, dès qu'une mobylette pétaradait ou qu'une voiture vrombissait, il tournait la tête dans leur direction, attiré. Quand, chez un copain le week-end, dehors ou au bar en sortant du lycée, ils écoutaient de la musique, ce n'était jamais assez fort et ils montaient le volume à fond. Il avait créé un groupe de hard rock, avec lequel trois copains et lui avaient saturé quelques salles de riffs de guitares avec distorsion, de lignes de basse à décoller la plèvre et de tempos de batterie venus de l’enfer. Highway to Hell.

– Yeaahhh !

   Au sport aussi, quand il le regardait comme quand il le pratiquait, il criait et cherchait les cris, c'était de la force et de l'adrénaline, c'était bon et c'était utile.  Agglutiné avec 30 000 fondus dans un stade enfiévré, il exultait. Et puis il y avait la rue, la rue tout simplement, dissonante, polyphonique et dangereuse, lieu des excès, des folies et de l’aventure, comment vivre sans elle, sans les sons humains et matériels qui se télescopaient en son sein ? Impossible.

   Et voilà que maintenant le moindre bruit l'agressait. Les types qui laissaient tourner leur moteur pendant des dizaines de minutes alors qu'ils étaient à l'arrêt le rendaient fou ; il se retenait pour ne pas sortir leur casser la gueule. Quand, marchant sur un trottoir, il entendait un « pétarou » dont le minot qui le conduisait avait trafiqué le pot pour faire encore plus de bruit, il se félicitait de ne pas avoir un flingue dans sa poche, sans quoi il aurait logé une balle dans le réservoir de ce nuisible, histoire de lui apprendre à vivre. 

  Il habitait désormais en bordure d'un bourg de quelques milliers d'habitants, qu'il avait rejoint en renonçant à la progression qui avait été la sienne dans des entreprises qui ne se trouvaient que dans les mégapoles. Il aurait pris n'importe quel boulot à n'importe quel salaire pour ne plus avoir à vivre en appartement avec des humains autour de lui. Même les fenêtres ouvertes des maisons voisines l'indisposaient.

   Le bruit le pire était celui des publicités à la télévision : voix criardes, bande-son assourdissante, vulgarité à plein volume. Se retrouver devant ces spots était une torture. Quand il regardait une émission ou un film, il allumait à la dernière seconde, c'est-à-dire avec de 5 à 25 minutes de retard selon le canal, pour éviter les enchaînements commerciaux de sons hideux qui lui écorchaient les oreilles. Les quelques chaînes financées par l'État, qui n'avaient en théorie pas le droit de diffuser de la publicité après 20 heures, contournaient la législation en multipliant les parrainages, c'est-à-dire les publicités de 15 secondes au lieu de 30. On en comptait jusqu'à 4 par émission, toutes plus débiles les unes que les autres, affirmant qu'on ne pouvait regarder ce film sans une véranda Machin, la dernière Peugeot 30006 et un torche-cul triple épaisseur. L'invasion de « programmes courts » entre 20 h 30 et 21 h 15 n'avait d'autre but que de placer encore plus de pubs à cette heure de grande écoute. Et bien entendu, une fois commencées, toutes les fictions et émissions étaient saucissonnées par de nouveaux spots dévastateurs pour les cerveaux et les oreilles.

   Les radios étaient inaudibles. Le son des « musicales » était si atroce que l'on ne distinguait même plus les chansons, les pubs et les onomatopées du demeuré qui « animait ». Même des toubibs infligeaient cette bouillie aux patients dans leur salle d'attente, qui, après une heure de ce poison dans les tympans, arrivaient à point sur la table de consultation : on leur diagnostiquait une rhinopharyngite alors qu'ils venaient de perdre un million de neurones et 20 décibels de capacités auditives. 

   Il avait cru devenir fou en passant un IRM, où, du casque qu'on lui avait collé sur les oreilles, sortaient les horreurs d'un robinet diarrhéique appelé NRJ, quintessence de la pollution sonore des quarante dernières années. Il avait arraché le casque et tapé comme un damné contre la paroi du tunnel dans lequel il était prisonnier ; il avait fallu 5 minutes avant que les techniciens en imagerie réagissent ; il s'était débarrassé des fils et des perfs, avait bousculé l'infirmier qui évita de peu un coup de boule, et quitté les lieux séance tenante. 

   Inutile de dire qu'il avait divorcé, deux fois, et vivait maintenant seul en permanence. Il se réfugiait chez lui, ne répondait pas au téléphone. Il n'avait pas attendu le covid pour travailler à distance et vénérait les arbres, à qui il parlait d'autant plus volontiers que ceux-ci ne lui répondaient pas. La prochaine étape était sans doute la cabane en forêt, l’Alaska ou le désert de Namib. 

   Le dernier ami qui s’était risqué à débarquer chez lui, après s’être annoncé, sans quoi il n’aurait pas été reçu, n’avait pas été déçu du voyage :

– Comment vas-tu ?

– … Brrrmmffff… 

– T’as l’air en pleine bourre !

– … Hhhaaarrhhh…

   Que s'était-il passé pour que lui, l'amoureux des sons pendant 35 ans, devienne après 40 cet animal solitaire et sauvage, effrayé par le moindre bruit, de quelque origine qu'il provienne ? Sans doute était-ce lié à son humanophobie galopante, mais n'était-ce pas inverser la cause et l'effet ? Craignait-il les bruits parce qu'il n'aimait pas ceux qui les produisaient ? Ou craignait-il les humains parce qu'ils étaient bruyants ? Au reste, peu importait, le résultat était le même : il n'était apaisé que dans la silence.

  C’est pourquoi l’accident qui survint sans crier gare aggrava méchamment son problème. Un matin, jour de son anniversaire, il comprit en se réveillant que quelque chose n'allait pas. Il lui sembla que la chambre n'était pas stable. Pourtant, il ne s'agissait pas d'une nausée liée à une indigestion, une grippe ou une gueule de bois. Il connaissait ces états, ce n'était pas cela. Bizarre. Le silence n'était pas le même que d'habitude. Il fit des mouvements de bouche et de mâchoire, déglutit, massa ses tempes. Rien ne se passa. Il se leva, doucement. Pas de vertige. Par contre, les oreilles étaient bouchées. Il se força à bailler, pencha la tête d'un côté puis de l'autre en s'ouvrant les pavillons avec l'auriculaire. Il parla, fort, moins fort, pour voir s'il s'entendait. Il s’entendait, mais ce n’était pas net. Il boucha un côté, puis l'autre. Il entendait moins bien quand il se bouchait l'oreille gauche.

   Soudain, il le perçut. Le sifflement. Oui, ses oreilles sifflaient. Si ce n'était que ça, ça allait passer. Mais à la fin de cette journée, cela n'avait pas passé. Il avait en revanche affiné son diagnostic : il avait une perte d'audition et un sifflement du côté droit. Il s’endormit, mal, déstabilisé. Au matin, bouchon et sifflement étaient là. La tête sur la baignoire, il s'envoya le jet de douche dans le conduit auditif, espérant décrocher un énorme bouchon de cérumen. Rien. Il essaya côté gauche au cas où. Rien. C'est-à-dire toujours le filtre et le sifflement.

   Le lendemain, il passa à la pharmacie. On lui donna du Cérulyse, qui ne fit aucun effet. La semaine suivante, alors qu'il avait constaté lors des quelques conversations obligées qu'il était gêné quand plusieurs personnes parlaient à la fois, il prit rendez-vous chez le généraliste. Celui-ci examina ses tympans pour l’informer qu'ils étaient nickel. Le toubib rédigea un mot pour un ORL. L’ORL ne vit rien non plus d'anormal à l’examen, mais constata en mesurant une baisse de la perception des fréquences hautes par l'oreille droite. Et elle prononça un mot qu'il n'avait pas encore voulu entériner : acouphènes.

– D’où ça vient ?

– On ne sait pas. C'est parfois lié à un petit AVC, on va vérifier ça avec un IRM. Ça peut aussi venir de veines qui se bouchent près de l'oreille interne et de l'oreille moyenne. Je vais vous donner un médicament pour fluidifier le sang. 

– Ça peut partir comme c'est venu ?

– N'y comptez pas trop. Si cela peut vous réconforter, sachez que des gens perdent l'audition complète d'une oreille, d'un seul coup.

– Sans signe avant-coureurs ?

– Aucun. On parle de « surdité brusque ».

   Il sortit plus déprimé que requinqué. Il ne manquait plus que ça. Les problèmes de santé, il en avait son compte, depuis toujours. Si les oreilles se mettaient à le lâcher elles aussi… Merde alors. Et ce sifflement… Comment allait-il faire s’il ne disparaissait pas ?

   Il se rendit à l’IRM, qu’il abhorrait, à la différence du scanner, rapide et léger. Il demanda expressément qu’on ne mette aucune musique dans le casque et que le volume soit minimal. Après une demi-heure de marteau-piqueur dans le tunnel, l’examen ne donna rien, si ce n'est quelques « traces de substance blanche », sans gravité d'après ce qu'il lut avant d'aller remettre radios et analyses au cabinet de l'ORL, qui ne l'appela pas et qu'il ne retourna jamais consulter. Quant aux cachets pour fluidifier le sang, il ne les avait pas pris ; la notice, qui parlait de sommeil et de maux de ventre comme effets secondaires possibles, c'est-à-dire probables, le dissuadant d'ingérer ces substances.

   Le plus dur à supporter était le soir quand il se couchait. Là, au lieu du silence qu'il chérissait, il subissait un sifflement continu dans l'oreille droite. La journée, il arrivait à l'oublier, car il était concentré sur son travail ou une tâche ménagère. Mais le soir dans son lit, le bruit ne le lâchait pas. Par moments, un deuxième sifflement se superposait au premier : au dessus d’un sssssssssiiiiiiiiiiiiii continuel, des tut-tut tut-tut-tut-tut tut-tut ponctuaient ce lancinement côté droit. 

   Quelle ironie, pensa-t-il. Je m'éloigne du bruit au maximum, et il m'en arrive un de l'intérieur, dont je ne peux pas me départir. Quelle horreur ! Il ne faut pas que j'y pense, se disait-il. Si mes pensées se focalisent là-dessus, je vais devenir fou. 

    Il fut bien obligé de constater les premières conséquences de sa perte d’audition. La plus spectaculaire était celle-ci : s’il était couché le côté gauche du visage contre l’oreiller quand le réveil sonnait, il n’entendait plus les bips aigus de la sonnerie. La première fois qu’il se réveilla en retard, il crut que l’alarme n’avait pas fonctionné. Mais le problème se reproduisit. En effectuant quelques tests, il dut admettre l’évidence : son oreille droite n’entendait plus les bips du réveil. Sa seule solution fut donc de programmer le sonar de son iPhone à plein volume pour être sûr de se lever à l’heure voulue.

   Autre problème : il se mit à devoir faire répéter certains interlocuteurs, ce qui ne lui était jamais arrivé jusque-là. Comme on était au début de la sinistre pandémie covid, il se rassurait en espérant que cela venait du masque ; il n’était qu’à moitié convaincu. Et quand il se trouvait dans un lieu bruyant, avec de nombreuses voix, des bruits de moteurs ou de machines, il n’arrivait pas à savoir d’où venaient les sons ; c’était déstabilisant. 

   Un mois, puis deux, puis trois passèrent. L'automne succéda à l'été, l'hiver à l'automne. Le sifflement était là, il vivait avec. Son angoisse était que le volume augmente, ou qu'un autre apparaisse à l'oreille gauche. Alors là… Il se doutait bien qu'à partir d'une certaine intensité, il ne pourrait pas l'oublier, même dans la journée quand il travaillait. Que se passerait-il alors ? Il allait se mettre à hurler ? Il deviendrait dingo ? Il faudrait l'interner ? Rien que d'y penser, il en avait des sueurs froides. Mais d'où venait ce bruit ? Pourquoi les autres ne l'entendaient-ils pas ? Si le bruit n'existait pas et n'était qu'une construction mentale, alors il devait être possible de travailler dessus grâce à la méditation. Adepte du yoga, il savait se concentrer sur la respiration et recevoir les sensations qui se présentaient. Il pratiqua davantage. Sans succès. Le sifflement était là au coucher, au réveil, chaque fois qu'il se mettait à table, chaque fois qu'il y pensait. Et quand il écoutait de la musique – seul, choisie, à certains moments – sa réception était parasitée par le bouchon et le sifflement à son oreille droite.

   Le drame redouté se produisit alors qu'il buvait son thé. Tout d'un coup, un sifflement apparut dans son oreille gauche. ll n'y eut aucune progression. Aucune rupture. Le sifflement n'était pas, et la seconde d'après il était. Régulier, lancinant, ininterrompu. Comme s'il était là depuis toujours. Il posa sa tasse, tapa sur ses oreilles, déglutit, bailla, ouvrit la bouche, parla. Non, le son était là et ne partirait pas.

   Il s’accrocha au comptoir. Il eut peur de tomber. Il s’affolait. Il réalisa que le sifflement gauche n’était pas le même que le sifflement droit. Il était plus… plus grave ? Plus aigu ? Difficile à dire. Différent en tout cas. Cela créait une dissonance, comme si l’on entendait deux disques en même temps. C’était désagréable. Très. D’autant qu’il était impossible d’arrêter les disques. 

  La panique l’envahit. Il n’allait pas tenir. On ne pouvait pas supporter en permanence deux sifflements distincts pour chaque oreille. Qu’allait-il devenir ? Il retourna à son ordinateur, essaya de se concentrer sur son travail. Il mit de la musique, comme il le faisait souvent en fin d’après-midi pour enclencher la dernière étape de la journée de travail. Il voulait voir ce que cela donnait dans son nouvel état. Pas de doute, il entendait moins bien. Il essaya différents volumes. Se boucha les oreilles l’une après l’autre. Le constat était sans appel : il avait dû perdre un quart à gauche aussi. Ça faisait deux huitièmes, soit un quart d’audition en moins. Comment allait-il faire avec ses étudiants, ses élèves, ses stagiaires ? Toutes ces personnes qu’il devait entendre lorsqu’elles exposaient ou s’exprimaient… Déjà, il tendait l’oreille. Au début des acouphènes à droite, il faisait répéter. Et puis il s’était aperçu qu’il demandait souvent que l’on répète. Il arrêta, sans quoi il était mort. Il le savait : si, dans cette société de loups, il montrait une faiblesse que l’on pouvait relier à l’âge, il allait perdre une bonne partie de son crédit. Et il ne pouvait se le permettre. La concurrence était rude, des tas de trentenaires et quarantenaires prêts à tuer briguaient les postes qu’il occupait, à la fac, dans une prépa aux grandes écoles, en tant que formateur référent pour plusieurs organismes. 

   Avec deux oreilles endommagées, ce fut bien pire. Quand il transmettait devant un tableau ou un écran, il entendait plus mal encore les propos de ses ouailles. Quand ils posaient une question, il ne pouvait éviter de les faire répéter. Quand il s’agissait d’une réponse ou d’une remarque, il approuvait alors qu’il n’avait capté que quelques mots. 

   Cela devint compliqué aussi lors des repas de famille : quand les conversations partaient dans tous les sens, les voix se confondaient dans une espèce de brouhaha et il avait du mal à entendre ce que lui disait la personne avec qui il discutait. Il perdait ainsi en réactivité, en légèreté, il était moins là, moins lui.

   Sa confiance baissa de quelques degrés supplémentaires quand il se rendit compte qu’il ne pouvait traverser la rue sans regarder deux fois de chaque côté, tant il avait du mal à savoir d’où venaient les voitures. Il avait vécu cette perte de sens lorsque la première oreille avait lâché, mais son cerveau avait modifié les réseaux de synapses et recréé un équilibre. Là, les circuits qui transformaient les ondes sonores en sons identifiables étaient de nouveau perturbés, il fallait en construire d’autres. Serait-ce possible ? Jusqu’à quel point le cerveau pouvait-il se reconfigurer ? En tout cas, il n’était pas à l’aise aux carrefours : il avait peur de se faire renverser par une voiture ! 

   Il était moins en danger à la maison, mais néanmoins gêné. Si certains sons lui parvenaient atténués, d’autres étaient amplifiés. Ainsi le jet de douche. Ça parait rien, le jet de la douche. Mais imaginez-le résonnant doublement dans vos deux oreilles. Le volume sonore de la pression dans le tuyau et des gouttes martelant l’émail après avoir rincé sa peau était détonnant. Il se croyait sous les cataractes du Niagara, ou reclus dans un grenier pendant l’orage. Cela procurait une sensation d’isolement, de fragilité, de doute.

   Il devint triste. Comme tout le monde, il avait toujours eu peur d’être trop diminué pour profiter de la vie. Ben voilà, le moment était venu. Il se replia sur lui-même, évita au maximum les sorties et les conversations. Il cessa de vouloir séduire ou convaincre. Il renonça à exister. Il disparaissait.

   Il n’aurait su dire combien de temps dura cette période d’abattement. Mais il se souvenait du matin où soudain il pensa : si tu ne peux pas changer la situation, change ton regard sur celle-ci. Tout est regard. Combien de fois n’avait-il pas lui-même dit cela, pensé cela ? Il avait su l’appliquer d’ailleurs, après différents emmerdements. C’était le moment d’aller plus loin dans ce sens. Oui, il entendait mal. Mais il entendait encore un peu. Et ne pas entendre bien avait des avantages. Ses acouphènes étaient aussi un filtre contre les méchancetés, les contre-vérités et les insanités, qui lui arrivaient ainsi adoucies dans les écoutilles. Et puis se mettre en retrait, n’était-ce pas la sagesse à son âge ? D’autant que les humains devenaient infréquentables. Oui, d’un mal il pouvait faire un bien. 

   Ainsi commença-t-il sa préparation à la mort. C’était prématuré, mais bon. Certains mouraient plus tôt et après des vies plus dures. Il n’avait donc pas à se plaindre. Il ne s’était pas si mal sorti de ce voyage en absurdie. Il fallait maintenant s’accepter diminué, insignifiant. Une bonne leçon. Un objectif raisonnable. Auquel il en ajoutait un autre, concomitant : ne pas être gênant. Surtout ne pas emmerder le monde. Il faudrait savoir se finir, ne pas être une charge. 

   Il ne fallait plus chercher à entendre. Il ne fallait pas non plus chercher le silence. Puisque les deux étaient inaccessibles. C’est lorsqu’on essayait de restituer quelque chose qui n’était plus que l’on souffrait. Un nouvel état s’imposait ; la solution était de s’y soumettre. La plus forte était la nature.

   Il sourit en pensant qu’il avait un modèle. Qu’il vénérait depuis longtemps. L’espèce la plus remarquable et la plus utile de la création : les arbres. Les grands sages de la planète. Les plus intelligents, les plus solidaires. D’un stoïcisme impeccable. Ils ne cherchaient rien, n’attendaient rien, ne se plaignaient jamais. Ils étaient, et ils contribuaient. Chacun avait sa place. La plupart n’étaient jamais vus par quiconque ; ça ne les empêchait pas d’être bons et beaux. Certains étaient tordus, petits, fragiles ; pourtant, ils jouaient leur rôle dans la chaîne de la vie, ils existaient sans réclamer, ils mouraient sans pleurer. 

  Les arbres eux aussi avaient des acouphènes. Mais ils s’accommodaient des grincements et frémissements intérieurs qui les habitaient. Sans barguigner. 

   Il voulait devenir comme eux. Devenir un arbre. Oui, le temps qu’il avait passé avec les humains, il allait maintenant le consacrer aux arbres. Il ne perdrait pas au change. 



9 avril 2021

Requiem pour une amie perdue

 

   J’avais rencontré Mélanie dans une association baptisée OVS – On Va Sortir – club de rencontres pour célibs ou divorcés basé sur un principe simple et génial : quelqu’un propose une activité, une date, un lieu, et celles et ceux qui sont intéressés s’inscrivent. Il existe un OVS dans toutes les villes. Avec OVS, la solitude est impossible. 

Je m’étonne aujourd’hui d’avoir été capable de sortir avec des inconnus, mais il faut croire que ma misanthropie était moins sévère il y a dix ans. Pendant deux années, j’ai participé à une trentaine de sorties : balades, bars avec animations, coffee shops, discothèques. Resto une fois, mais je n’ai pas recommencé : en cas de mauvaise pioche, il est difficile de se tirer quand on est coincé autour d’une table. J’ai même organisé chez moi quatre « apéros concerts », osant me surpasser grâce à OVS. 

   C’est lors d’une sortie badminton que je vis Mélanie pour la première fois, un jeudi de la fin août. Je gérais cette sortie, car l’organisateur, Alain, qui l’avait initiée au début de l’été, ne pouvait pas assurer cette semaine-là et m’avait demandé de prendre le relai. Mélanie m’avait au dernier moment envoyé un message pour me demander si elle pouvait s’inscrire, le nombre maximum de personnes fixé par Alain, 12, étant atteint. Je répondis qu’elle était bienvenue ; nous étions en extérieur, dans une plaine des jeux, nous n’étions pas à une unité près.

  Elles vinrent même à deux, puisque sa fille l’accompagnait. Deux brunettes. Peaux dorées, longs cheveux coiffés, beaux visages. Jolies. À vue de nez, 38 et 11 ans. Je ne fus pas seul à les remarquer. Ce qui me frappa surtout fut le sourire de Mélanie : généreux, humble, sensible. En une heure et demie de zieutages et bavardages entre deux coups de raquette et changements d’équipes, elle se montra curieuse, attentive, serviable, on pourrait dire d’une « exquise politesse », notion aussi démodée que la formule qui la qualifie, mais qui me semblait lui correspondre.

  Il ne m’en fallut pas plus pour avoir envie de la revoir. Une règle tacite existait à OVS : le sexe et la relation amoureuse pouvaient être une conséquence de la sortie, pas un objectif. OVS se distinguait de Meetic. Le but était l’amitié, pas l’amour. Cela impliquait une certaine retenue dans l’approche, des modérateurs y veillaient. Les filles ne devaient pas se sentir harcelées. Les comportements inappropriés étaient signalés.

  Je ne pus repartir avec Mélanie, puisque, en tant qu’organisateur, je dus rester jusqu’à la fin pour démonter filets et piquets. Mais en arrivant à la maison, je lui écrivis via la messagerie du site. « J’espère que ce moment bad t’a plu. Et que ton adorable Emma ne s’est pas ennuyée. J’ai regretté de ne pas pouvoir parler plus avec toi. Viendras-tu la semaine prochaine ? Toujours avec OVS, je vais boire un verre au 1900 samedi soir. Si ça te dit, inscris-toi, je serai heureux de te retrouver là ». Elle me répondit dans les vingt minutes : « Emma et moi étions ravies de cette première sortie OVS. Tout le monde a l’air très sympa. Merci de nous avoir acceptées. Je ne peux pas samedi soir pour le 1900, mais j’essayerai de revenir au bad jeudi prochain. Si je peux, je m’inscrirai lundi. Merci encore et à bientôt ».

  Cette réponse ne me plut guère, car je ne figurais nulle part, noyé dans « tout le monde ». Elle vint au bad le jeudi suivant, toujours aussi séduisante, mais je ne pus pas davantage parler avec elle. C’est au cours d’une balade un dimanche quinze jours plus tard que notre relation débuta. Voyant sur le site qu’elle s’était inscrite à une rando de 12 km, je m’empressai de prendre la dernière place disponible. Là, au cours de cette excursion qui rassemblait quinze personnes, il y avait un noyau d’une dizaine qui semblaient bien se connaître et cinq « nouveaux », dont Mélanie et moi. Cette configuration facilita nos échanges et je me retrouvai même à deux reprises, ô bonheur, à marcher côte à côte avec la belle. Je m’empressai de la questionner sur ses origines, sa famille, son job… Elle parla volontiers. J’allais d’ailleurs découvrir que, elle si discrète et soucieuse de ne pas importuner autrui, était une pipelette une fois qu’elle était lancée. 

  Je lui envoyai un nouveau message après ce dimanche prometteur. Elle accepta que nous nous vissions un mardi après-midi pour une balade dans un village du coin. En semaine parce qu’elle était sans emploi et parce que professionnel libéral travaillant seul, je pouvais me dégager quelques heures de temps en temps. Nous avions convenu que je passais la chercher. Cela m’intéressait de voir où elle habitait, comment elle était logée, autrement dit d’apercevoir son intimité. Je découvris une maisonnette en forme de cube, accolée à d’autres dans une rue sans charme à l’est de la ville. La cuisine et le séjour paraissaient impeccables. Sa chambre et celle de sa fille étaient à l’étage.

– Tu veux boire quelque chose ?

– Non, on y va. Un thé après, si on a le temps.

– Il faut que je sois revenue à 5 heures moins le quart. Emma rentre toute seule, mais j’aime bien être là quand elle arrive. Elle est encore petite.

   Elle semblait contente de me voir et nous nous sentîmes tout de suite à l’aise l’un avec l’autre. Dans la voiture, elle était intarissable, elle parlait d’elle parce que je savais écouter, mais elle me questionnait aussi, elle était curieuse. Elle était d’une spontanéité rare, et souvent incrédule :

– Ah bon ?! s’exclamait-elle quand je lui racontais tel ou tel épisode.

   Je riais de sa candeur, elle riait aussi, c’était un bonheur. La balade dans le village fut un enchantement. Parfois nous nous arrêtions en pleine ruelle pour débattre. Dans l’église, elle ne put retenir un fou rire pour une bêtise. Au pied de la tour du château, nous avons parlé à un couple d’octogénaires qui nous voyaient comme un couple nous aussi.

   Nous étions moins bavards en regagnant la ville, comme sonnés. Pensait-elle à la même chose que moi ? C’est en la regardant du coin de l’œil que je me rendis compte d’une chose dont elle ne s’est jamais départie depuis dix ans : son maquillage était parfait. Il n’avait pas bougé. Il ne bougeait pas. Ses joues, ses yeux, sa bouche étaient remarquablement mis en valeur. À 16 h 30 comme à 9 heures du matin. Je commençais à avoir une bonne expérience des visages féminins, et il me semblait pouvoir affirmer que 2/3 des maquillages faiblissaient au bout de deux heures tandis qu’un1/3 s’effondraient pour de bon. Je ne jetais pas la pierre, au contraire, j’étais déjà heureux que les dames s’embellissent et que l’on puisse en profiter. Mais en la matière, Mélanie était la meilleure de toutes.

   Il était 16 h 40 quand nous arrivâmes chez elle. Je déclinai le thé. Il me parut que cela aurait fait trop pour cette première sortie à deux, surtout avec la petite qui serait là. Nous nous quittâmes joyeux, promettant de nous revoir bientôt.

Il y eut deux autres après-midi charmantes, avant un samedi soir, où j’invitai Mélanie à dîner, tout en sachant qu’elle devrait partir à 21 h 30 pour la gare afin de récupérer sa fille qui rentrait de chez son père. 

   Je compris ce soir-là que nous n’étions pas sur la même longueur d’ondes. Alors que j’affirmai ne pas pouvoir m’empêcher de me projeter, elle me rétorqua sans ambages que je lui plaisais beaucoup, qu’elle était très heureuse de m’avoir rencontré, mais qu’il n’y aurait « jamais rien entre nous ». Elle voulait une relation d’amitié, rien de plus. 

– Tu comprends ? T’es trop bien pour qu’on couche ensemble !

   J’aurais ri de la formule si elle ne me condamnait pas à l’abstinence. Se fichait-elle de ma figure ? Était-elle si ingénue qu’elle ne savait pas ce qui tentait un homme de 45 ans lorsqu’il rencontrait une femme de 40 qui lui plaisait ? Quoi qu’il en fût, tandis que j’avais vu dans cette soirée les prémices d’une relation amoureuse, elle ne considérait ce moment que comme une opportunité dans son emploi du temps.     

  Comme je ne m’étais pas trop avancé dans ma déclaration, je pus encaisser le coup sans casser l’ambiance et me repositionner en tant qu’ami. Je me remontais le moral avec un proverbe que ma mère répétait à l’envi : « Mieux vaut peu que pas ». 

En partant, Mélanie m’embrassa et dit en me serrant le bras :

– Tu m’en veux pas ? Allez ! T’es quelqu’un de super. Je ne veux pas te perdre. Mais je suis pas douée pour les histoires d’amour, ça ne marche jamais.

  J’aurais bien rétorqué qu’on pouvait passer une ou deux nuits ensemble à se faire du bien avant de parler d’histoire d’amour, mais visiblement elle ne l’entendait pas de cette oreille. Ce serait d’ailleurs une constante que j’allais découvrir chez Mélanie : avant même le premier baiser avec un mec, elle envisageait le mariage ! Ce qui fait qu’elle foirait toutes ses histoires (du moins selon elle ; selon moi, même courtes, c’était plutôt des victoires).

   Faute de vivre l’amour entre nous, nous nous sommes mis à nous raconter les histoires que nous enchainions l’un et l’autre avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de longueur, toujours ponctuées de plages de solitude entre deux, bienvenues pour moi, moins agréables pour elle. Nous nous inspirions l’un et l’autre dans nos méthodes de séduction. Elle réalisa des trucs invraisemblables en soutenant que c’est moi qui lui avais donné le courage d’agir ainsi. Elle chopa même le batteur d’un groupe de rock, un avocat prétentieux, un agent de nettoyage, le patron d’une boite informatique, entre autres, en allant carrément se mettre à genoux devant eux pour leur signifier qu’elle était prête à se donner corps et âme. Parmi nos nombreux points communs, nous avions celui-ci : nous tombions amoureux à toute vitesse, immanquablement de celles et ceux qui ne nous convenaient pas. 

   Quand elle découvrait que toute vie était incompatible avec le dernier pécho, on se voyait et, sur un chemin ou autour d’un thé, je la consolais :

– Tu veux te retrouver tout de suite au sommet de la montagne ! Mets un pied devant l’autre, apprécie le moment, peu importe quand tu t’arrêtes et si tu ne vas pas au bout. Ce n’est pas la durée de la balade qui compte, c’est sa beauté.

   Quand c’était moi qui venais de rompre, elle s’inquiétait :

– Mais pourquoi tu ne supportes pas que l’intensité baisse ? La perfection n’existe pas ! Tu ne peux pas aimer quelqu’un aussi pour ses faiblesses ? La vie pour son quotidien ? Tu vas te retrouver seul, à force.

  On se soutenait, c’était incontestable. Et, en se les racontant l’un à l’autre, on vivait plus fort encore nos passions amoureuses. 

   Nous avions besoin de nous confier nos amours, pas de les voir. Les rares fois où elle m’avait présenté un mec et où elle m’avait vu tenant la main d’une autre, ça n’avait pas marché. Malgré nos efforts, je trouvais invariablement son type sans intérêt, me demandant ce qu’une fille si bien fichait avec un connard pareil, tandis qu’elle était affligée par la bêtise et l’impolitesse de ma nénette. Et, quand nous avons eu en même temps des conjoints que j’estimais compatibles le temps d’un repas, Mélanie refusa toujours les invitations que je lançai pour un moment à quatre.

– On n'a pas beaucoup de temps à deux, tu comprends ? 

   Le temps s’en allait, nos conjoints aussi.

  N’étais-je plus amoureux d’elle ? Eh bien ça m’avait passé, en raison d’un phénomène que j’avais constaté depuis longtemps : s’il n’y a pas de sexe rapidement après la rencontre, il n’y en aura jamais. Car si l’on continue à voir l’objet convoité sans pouvoir y toucher, alors par la force des choses le regard change. L’amitié prend le dessus et le désir disparait. Peut-être parce que la connaissance que l’on a d’un être le démythifie. S’il n’y a plus de mystère, il n’y a plus d’amour.

  Elle était si craquante et nous étions si proches cependant, que je faillis rechuter plusieurs fois : au cours d’un spectacle – une mise en théâtre des Brèves de comptoir à laquelle nous allâmes invités par une amie d’OVS – où sa nuque et ses cheveux m’hypnotisèrent ; après un dîner chez une amie qu’elle voulait me présenter, dont nous sortîmes saouls comme des cochons ; lors d’une méga-randonnée entre notre ville et sa sœur ennemie du département que nous fîmes tous les deux au milieu de 3000 personnes, surtout quand elle se coucha sur l’herbe pour une petite sieste après notre pique-nique sous les pins.

   Le plus incroyable était que chaque fois qu’elle me parlait de l’homme idéal – elle disait plutôt « ce que j’attends d’un homme » –, j’avais l’impression qu’elle me décrivait. La première fois, je me raisonnai en me persuadant que je prenais mes désirs pour des réalités. Mais elle réitéra ses descriptions explicites. Pas de doute, le portrait qu’elle brossait me ressemblait beaucoup. Comment pouvait-elle ne pas s’en rendre compte ?  Elle s’en rendait compte ? Elle était bête ? Méchante ?

Elle confirmait ainsi ce que je pensais depuis le début : nous étions faits l’un pour l’autre. Mais elle ne le voyait pas. Ou ne se l’avouait pas. Par la suite, je crus déceler dans des propos subreptices – voulait-elle atténuer ses paroles après avoir réalisé qu’elle m’avait encensé ? – trois caractéristiques de ma personne rédhibitoire à ses yeux : j’avais été malade, je n’étais pas assez costaud, je ne bricolais jamais. 

   La maladie l’obsédait. Quand il s’agissait de son corps, elle la recherchait. Elle était tout le temps persuadée de souffrir de quelque chose. Une de ses occupations principales, avec le téléphone à sa mère tous les jours et les repas chez ses parents le week-end, était la visite chez le docteur. Rarement quelqu’un n’alla aussi souvent chez les médecins pour rien. C’est bien simple : il n’y avait pas un généraliste et pas un spécialiste qu’elle n’eût essayé. Quand une consultation n’était pas prise en charge à 100 % par la Sécu et la complémentaire santé, elle économisait le peu qui lui restait de son allocation ou de sa mission d’intérim pour se rendre chez des ostéopathes, homéopathes, allopathes, chiropracteurs, diététiciens, allergologues, psychothérapeutes, adeptes de la technique EMDR et autres paramédicaux plus ou moins fiables. Pas un charlatan de l’agglomération n’échappa à la visite de Mélanie. Elle eut comme de juste une aventure avec un médecin, qu’elle quitta vite parce qu’il ne voulait pas s’engager. 

– Je peux rien construire, tu comprends ?!

   Pour mon gabarit, elle m’aurait voulu du type joueur de rugby. Je me bougeais en sport, mais ça ne changeait pas ma ligne.   

   Quant au bricolage, ni aimer ni savoir était une tare à ses yeux. Pour elle, un homme c’était une maison, un garage, un jardin, une perceuse, des virées à Leroy-Merlin, une pièce à refaire, un cabanon à construire, une penderie à aménager…

Je ne lui jetais pas la pierre : j’étais comme elle. Moi aussi, j’avais laissé passer nombre de femmes formidables simplement parce qu’un ou deux détails de leur personne m’empêchaient de les aimer. C’était dommage, mais on ne commande ni le désir ni les sentiments.

   Elle cherchait du boulot, et parfois elle en trouvait. Mais pour qu’elle prenne, il fallait qu’il ne commence pas avant 8 h 30, ne finisse pas après 17 heures et ne la mobilise pas le samedi, ce qui limitait le choix à quelques plaçous de la fonction publique auxquels elle ne pouvait accéder car elle n’avait ni carte de parti ni relations avec des élus. 

– Chope le maire, lui dis-je un jour.

– N’importe quoi !

   Oh, elle était capable. Mais voilà, il fallait qu’elle soit amoureuse, c’est-à-dire qu’elle pense pouvoir se marier avec l’édile.

   Je l’incitai à monter en auto-entrepreneur une entreprise de services à domicile. Elle aurait fait merveille auprès de mamies et papis, et papas, en mal d’affection ou d’organisation. Mais elle n’osait pas. Il aurait fallu travailler le week-end. Je lui suggérai ensuite de réfléchir au développement de mon activité, par le biais de l’ouverture d’une librairie de livres d’occasion, dans laquelle elle pourrait jouer un rôle majeur. Mais elle ne s’y intéressa pas plus de quelques jours.

   Moyennant quoi, elle continuait à galérer, à ne pas aimer sa maison mal fichue et ses voisins bruyants. La solution à tous ses problèmes était sous ses yeux : venir vivre avec moi. Il y avait de la place pour trois dans la belle maison avec jardin que je louais depuis des années, mieux placée que la sienne. Mais elle ne voulait pas.

   Nous passâmes un jour chez son frère, il tenait une cave à vins. Elle me présenta : 

– Mon ami Pierre, dont je t’ai parlé, tu sais ?

   Le type ne réagit pas, ne me regardant ni ne me parlant plus après m’avoir salué avec dédain. Je me dis alors qu’il y avait peut-être une autre raison à son refus d’envisager une relation amoureuse : elle savait que je ne plairais pas à sa famille. Mon examen de passage auprès d’une amie de ses années parisiennes fut meilleur lors d’un réveillon où, alcool aidant, nous parvînmes à danser et karaoker dans une humeur appropriée au 31 décembre.

   Nos rencontres, mensuelles en moyenne, s’espacèrent pour devenir bimestrielles puis trimestrielles. Je lui avais confié qu’un de mes rêves était d’accomplir un tour de France le long des côtes, à raison d’un week-end par mois. Chaque fois que je mentionnais cette idée, elle semblait emballée, et s’invitait volontiers à l’avance. Ça ne s’est jamais fait bien sûr, je n’ai jamais eu ni le temps ni l’argent. Et quand nous programmâmes ensemble une virée à Paris, où je devais aller voir mon fils, elle annula huit jours avant sous un prétexte bidon.

   Je remarque d’ailleurs une chose effarante : depuis dix ans, je ne crois pas qu’elle ait quitté une seule fois notre région. Et au sein de cette région, les rares fois où elle s’est éloignée de notre ville et de ses alentours, ce fut pour aller à l’océan, toujours au même endroit, dans des bungalows de famille ou loués pour l’occasion. Elle tenait tellement à bâtir du solide ici qu’elle négligeait le reste du monde, c’est-à-dire tout. Elle se ruinait en consultations inutiles, mais il ne lui serait pas venu à l’idée de prendre un bus pour découvrir un ailleurs.

   Elle n’assura pas pendant les quelques moments où je fus en difficultés à cette époque. Je vécus ainsi deux chagrins d’amour, une pneumonie, trois confinements et l’agonie de mon père sans la moindre présence de Mélanie, qui m’aurait été précieuse pendant ces douloureux instants. Elle si attentive, si disponible, comment avions-nous pu en arriver là ? 

   Un vilain défaut m’avait alerté : elle mettait 48 heures pour répondre à mes textos, alors qu’elle répondait à ceux de sa fille, de sa mère et de ses frères et sœurs en 24 secondes. Je l’avais alertée à maintes reprises sur ce que provoquait ce délai volontaire de sa part, mais jamais elle n’avait rectifié le tir. Ce n’était pourtant pas signe qu’elle ne voulait plus me voir, puisque deux fois sur trois c’est elle qui me contactait. Que cherchait-elle à me faire payer en cassant ainsi le dialogue ? 

   Pour des raisons familiales et professionnelles, je faillis quitter la ville un jour, mais finalement renonçai. Quand je m’en ouvris à Mélanie, elle répliqua :

– Ça m’aurait embêté que tu partes. On se voit pas souvent. Mais tu es là.

   J’ajoutai :

– Une des raisons pour lesquelles je suis content de ne pas partir, c’est toi.

   Étions-nous sincères ?

   Sans doute pas, puisque notre relation cessa tout à fait quand enfin elle trouva un boulot stable, grâce à moi. Le frère d’une ex recrutait une vendeuse et préparatrice dans une surface de produits biologiques. J’appelai la belle Sandrine pour promouvoir la candidature de Mélanie, qui fut embauchée. Dès lors, elle n’eut plus de temps pour moi, alors qu’elle ne travaillait pas du samedi midi au mardi matin. Elle me mentait parce qu’elle se mentait : elle avait toujours confondu les mots « temps » et « envie ». 

   Voyant que rien ne venait, c’est moi qui, trois mois après son embauche, dus l’inviter au resto pour fêter son nouvel emploi. Pour la déculpabiliser, je lui dis que nous reviendrions dîner là en fin d’année, quand elle aurait touché sa première prime, et que c’est elle alors qui payerait. Sa prime et la fin de l’année arrivèrent, pas l’invitation à dîner, qui ne vint jamais.

    Une nouvelle année débuta. Nous nous vîmes une après-midi de février pour un cœur à cœur dont nous avions le secret.       Nous ne savions pas que c’était le dernier. Nous fûmes pris l’un et l’autre plusieurs mois par une de ces histoires d’amour que nous n’aurions pas le plaisir de nous raconter. Je proposai quelques rendez-vous, à deux, à trois, à quatre, qu’elle déclina pour cause de « temps » réservé à la passion. Celle-ci s’acheva en septembre, la mienne en novembre. Et en décembre, moi qui ne laissais jamais passer son anniversaire sans un geste, un signe au minimum, je n’agis pas quand vint son jour en ce millésime, funeste pour notre relation.

   J’aurais aimé une happy end à cette histoire, mais il n’y en a pas. C’est pour cela que j’ai parlé de requiem. La plupart des amitiés meurent un jour ; il y a des exceptions, dieu merci. Plus que les occasions perdues et la relation manquée, je garde nos rires et nos encouragements, nos mutuelles confessions et admirations. Je garde la perfection de son visage si bien maquillé, ses jupes et ses tops sur sa peau mate été comme hiver. 

   Nous avons vieilli et nous avons fait des choix. Sans doute Mélanie espérait-elle mieux que moi. Je lui donne raison. Le bricolage, le rugby, non rien à faire, je n’aurais pas pu. Elle avait et elle a encore les moyens d’atteindre ses objectifs. J’espère aussi qu’elle considèrera un jour que toutes ses aventures ne sont pas des échecs mais des succès. Que la vie, ce n’est pas le bout du chemin, mais le chemin lui-même.

   Adieu, Mel. Merci pour ces moments partagés. Merci aussi pour la leçon d’humilité. Tu es une de celles qui m’a aidé à travailler ma modestie. Oui, même quand tout collait, une femme pouvait préférer ne pas être avec moi. Rien que de très banal, mais sans doute faut-il recevoir quelques claques pour accepter les évidences.



2 avril 2021

Le Sommet des démocraties

 

  Comment une si belle idée avait-elle pu déboucher sur un tel pataquès ? 

 Depuis trente ans qu’il souquait dans les bas-fonds de la diplomatie mondiale, Dieter en avait connu des moments de tension. La tension n’était-elle pas, d’ailleurs, le principal outil des relations internationales ? Et cela ne datait pas de Poutine et de Trump. Les oppositions entre monarchistes et républicains au XVIIIe siècle, entre nations au XIXe, entre idéologies au XXe, n’étaient que tensions ; certaines, non résolues par la discussion ou par l’épuisement, avaient entraîné guerres, souffrances et chaos.

 Aujourd’hui, ce qui inquiétait Dieter, sherpa du chancelier allemand pour la préparation du Sommet des démocraties, était l’accumulation de ces tensions, qui autrefois n’apparaissaient qu’indépendamment les unes des autres, et qui désormais semblaient s’agréger dans un espace fermé, le monde, trop petit pour les contenir toutes. Les risques d’explosion étaient considérables.

  C’est Joe Biden qui avait lancé cette idée, avant même d’être élu président. Le rassemblement des démocraties devait signer le retour des États-Unis dans le concert des nations, en tant que puissance positive et constructive pour l’ordre international. 

  Une fois élu, Joe Biden avait confirmé son intention. Ses premières décisions et déclarations avaient marqué les esprits par leur franchise et l’absence de langue de bois. Oui, Poutine était « un tueur » (entretien sur la chaîne ABC, 17 mars 2021), oui « notre relation avec la Chine sera concurrentielle quand elle doit l’être, collaborative quand elle peut l’être, et antagoniste quand c’est nécessaire » (discours du secrétaire d’État Antony Blinken, 3 mars 2021). Lors de la Conférence sur la Sécurité de Munich (en ligne), le 17 février 2021, le président américain avait déclaré : « Nous sommes au cœur d’un débat fondamental sur la direction future de notre monde, entre ceux qui affirment que l’autocratie est la meilleure façon d’avancer face aux défis – de la quatrième révolution industrielle à la pandémie mondiale – et ceux qui comprennent que la démocratie est essentielle pour les relever… Nous devons montrer que les démocraties peuvent encore profiter à nos peuples ».

  Les autocrates évoqués n’avaient pas manqué de critiquer cette nouvelle version de la volonté hégémonique américaine. Xi Jinping avait affirmé : « la forme de gouvernement est une question interne à chaque pays. On ne doit pas juger et classer les États en fonction de ce critère ». Vladimir Poutine avait condamné « l’arrogance des États-Unis, qui retrouvent leurs vieux démons ». Le Turc Recep Tayyip Erdogan avait moqué l’initiative de « vieilles démocraties belliqueuses, qui prétendent donner des leçons à tous, alors que leur système est à bout de souffle et que même leurs peuples n’en veulent plus ». Le Brésilien Bolsonaro, le Philippin Dutertre, l’Indien Modi, d’autres encore, avaient eux aussi brocardé une idée qui, en d’autres temps, les aurait laissés de marbre puisqu’elle ne les concernait pas. Mais dans cette époque où tout était vu en termes d’opposition, de dualisme et de susceptibilité, ils avaient sauté sur l’occasion pour se plaindre et faire monter la pression. Bien entendu, en ces temps de retour de la race, mise en avant par certains de ceux qui prétendaient combattre le racisme, l’accusation de néocolonialisme avait été montée en épingle et étayée par d’innombrables journalistes, chroniqueurs et universitaires, ce qui était après tout une suite logique, avec les moyens présents, des élucubrations des « french philosophers » des années 70, stars des campus des deux côtés de l’Atlantique.

  Ces postures étaient prévisibles et peu gênantes. Elles justifiaient même le sommet, montrant qu’en effet il y avait deux attitudes possibles et que chacun devait se positionner pour que le monde évolue vers la paix plutôt que vers la guerre. 

  Plus ennuyeuses et plus puissantes que prévues furent les contestations internes aux démocraties. En France, en Espagne, en Grèce, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, l’extrême-gauche réussit à transformer dans l’opinion le mot démocratie en celui de capitalisme, accusant les promoteurs de la première de n’être que les valets obéissants du second. Dans tous les pays occidentaux, l’extrême-droite n’était pas en reste : elle aussi utilisait ce projet de Sommet des démocraties pour fustiger « les élites », « le système », « la perte de souveraineté » et autres antiennes habituelles. Le populisme qui sévissait depuis des années, accentué par le permanent lavage de cerveaux auquel se livraient des médias pyromanes, entrainait un tel rejet des gouvernants et des institutions que les messages dénonçant un complot ou une intention cachée passaient sans difficultés dans la majorité de la population. Des enquêtes révélaient d’ailleurs des volontés nouvelles d’autoritarisme, notamment chez les plus jeunes, qui oubliaient ou ignoraient ce que la démocratie leur apportait en termes de bien-être, d’épanouissement et de liberté.

  Le plus grand danger venait de l’ultra-gauche (black blocs, zadistes, anarchistes, casseurs, altermondialistes radicaux…). À la différence de l’extrême-gauche, elle n’avait pas pour but la conquête du pouvoir, mais la violence et le chaos. Si ceux qui se revendiquaient de cette mouvance ne représentaient pas grand-chose en nombre, ils réussissaient depuis quelques années à gagner à leurs méthodes d’innombrables personnes « en colère » (le mot des années 2018 – 2022), ravies qu’on leur donne l’occasion, la caution et l’action pour renverser la table et mettre à bas les fondements d’une politique et d’une économie qui ne leur donnaient pas assez, du moins s’étaient-ils convaincus de cela. Au fil des années et des « luttes » – oppositions aux sommets des G7, G8 et G20, mouvements du type Indignés, Gilets jaunes français, écologistes virulents, antiracistes et communautaristes haineux –, le nombre des individus prêts à « tout casser pour être entendus », parce que « la violence est légitime et répond à une autre violence », avait cru de manière continue. Là, alors que se profilait le Sommet des démocraties, on semblait atteindre un paroxysme en termes de mobilisation. Des pétitions en ligne, des groupes coordonnés sur les réseaux sociaux, des « mouvements citoyens », des « convergences », laissaient présager des émeutes en d’innombrables villes de la planète. Et bien entendu sur le lieu même du sommet, qui resterait secret le plus longtemps possible, ce qui était en soi une défaite (on en était là : les démocrates devaient se cacher pour simplement se réunir).

  « Sommet de la honte », « Rassemblement des voleurs », « USA connection » : tels étaient quelques-uns de vocables utilisés par les opposants. 

  – Le tout est de ne pas faire de promotion, avança le sherpa japonais. Nous devons montrer que nous sommes dans la protection. Nous ne sommes pas les agresseurs, mais les agressés. 

– Mon Premier Ministre insiste pour que nous associions même les démocraties imparfaites, annonça l’Anglais Daniel Sherwood.

– Cela veut dire inviter certains pays et pas d’autres, rétorqua le Français Pierre-François Vidard. On risque de nous reprocher une sélection. Sur quels critères nous baser ?

– Sur ceux de Freedom House.

– On va nous dire que cette ONG est financée par les États-Unis.

– Arrêtons d’avoir peur de nos ombres ! tonna Dick Mayne, l’Américain. De toute façon, nous serons contestés, nous le sommes déjà. Par principe, par haine. Affirmons nos valeurs, sans arrogance, mais sans faiblesse. Montrons les immenses bienfaits de la démocratie depuis  plus de deux siècles.

  Dieter voyait les logiques à l’œuvre, les dialectiques en marche. Il était le plus vieux des dix diplomates chargés de mettre sur pieds ce sommet explosif. Il avait commencé sa carrière sous Helmut Kohl, au moment de la réunification allemande. Quelle époque ! Il avait été le représentant de Schröder ensuite, puis de Mutti Merkel, l’exemple, le phénomène. Après l’ignominie du Troisième Reich, l’Allemagne avait eu de grands dirigeants, cela avait été sa chance.  

  C’est parce qu’il était rompu aux grandes rencontres internationales qu’il était inquiet. Trop de gens voulaient le rapport de forces et la violence. Comme souvent, les assistés étaient les plus pressés d’en découdre. Ils pensaient vouloir autre chose, en fait ils voulaient « toujours plus ». Pour eux. Le collectif avait été supplanté par l’individuel, la réalité par le ressenti, la raison par l’émotion. Quant à la vérité, le mot n’était plus utilisable qu’au pluriel. Comment faire dès lors pour analyser, discuter, convaincre ? Il n’y avait pas de dialogue possible, pas d’humanité commune, si l’on n’était pas d’accord sur ce que les yeux voyaient.

  C’est pourquoi au cours de l’avant-dernière séance de travail consacrée à la sécurité du sommet, Dieter s’entendit lancer :

– Mes amis, je me demande si nous n’allons pas être contraints de renoncer. 

  Les autres le fixèrent. Le représentant canadien affirma :

– Si on annule, on crée un précédent. On ne pourra plus se réunir sans une validation par l’opinion. Autant dire que c’est la fin de tout possibilité de gouverner. Nos dirigeants sont les représentants du peuple, bon sang !

– La démocratie représentative n’existe plus… lâcha le sherpa australien.

– Si ! C’est pour la sauver que ce Sommet doit se tenir. 

– Le Premier ministre Johnson n’acceptera pas un report. 

– Le président Biden non plus, ça va de soi.

  Ils discutèrent un moment sur une éventuelle annulation. Puis le Sud-Coréen demanda :

– Que crains-tu que nous ne puissions contrôler, Dieter  ?

– Tout ou presque. Une attaque terroriste, au moyen de drones, notamment. 

– Tout le site sera protégé par un brouillard d’ondes électromagnétiques qui les empêcheront de se diriger.

– Pas de tomber et d’exploser aux abords du site. Je crains aussi les hackers, les Russes car ils sont soutenus par leur gouvernement, mais plus encore les milliers de loups solitaires ici ou là, qui pourraient soit individuellement, soit reliés au sein d’une blockchain de la destruction, paralyser les systèmes de transmission. Dans ce cas-là, ce n’est pas que le sommet qui s’arrête, mais l’économie mondiale. 

– On est habitué, depuis le Covid…

– Pendant le Covid, internet a tenu. Imaginez l’horreur si le réseau lâche…

  Chacun de ces diplomates savait qu’une rupture de l’internet était un des grands dangers qui menaçait le monde.

– Mais ce que je crains le plus, reprit Dieter, c’est la bonne vieille méthode de l’affrontement entre manifestants et forces de l’ordre, en raison des conséquences qu’elle peut désormais entraîner. Quelle que soit la distance du périmètre que l’on choisisse, il y aura toujours une limite contre laquelle vont venir s’agglutiner des excités. Or, les rapports des services de renseignement sont unanimes : les manifestants seront nombreux et violents.

– Nos militaires sont capables de les contenir, répliqua Dick Mayne.

– Les contenir, oui. Mais le problème n’est pas là. Que chercheront les manifestants ? À nous montrer armes au poing pour laisser croire que nous sommes les attaquants. Ils argueront alors : « Vous voyez ce que c’est, la démocratie ? ». Ils vont donc nous provoquer et nous filmer. Au montage de leurs vidéos, ils ne garderont bien sûr que notre défense, afin de confondre agresseurs et agressés. Certains rêvent, sans le dire, de quelques morts. Un seul suffirait pour mettre le feu aux poudres. Même s’il n’y a que des blessés, leurs images serviront de prétexte à des révoltes et des émeutes ici ou là. Des milliers d’embrasements, voilà ce qu’ils cherchent.

– Cela fait longtemps qu’ils essayent cette stratégie de faire passer la police pour les agresseurs, remarqua Pierre-François Vidard. Ça n’a jamais fonctionné dans nos pays.

– Tu m’excuseras, dit le Canadien, mais ça ne marche pas si mal : vos Gilets jaunes ont procédé ainsi et méchamment affaibli votre démocratie. Aux États-Unis, certains groupes dissidents de Black Lives Matter ont agi de la même manière. Et nous avons des problèmes avec certaines communautés qui sont dans la provocation et pourrissent le débat.

– Oui, reprit Dieter, petit à petit s’est instaurée l’idée que nos polices étaient violentes et répressives. Alors que nous sommes les pays les plus libéraux du monde… Là, vu les mensonges qu’ont su diffuser tous les populistes et autres adeptes du chaos, des foyers sont prêts à s’enflammer partout.

– Tu ne crois pas que l’on peut encore gagner la bataille politique ? demanda le Français, je veux dire convaincre une majorité de l’opinion mondiale que ce sommet n’est pas exclusif, mais inclusif, qu’il vise non pas à imposer mais à proposer, non pas à attaquer mais à défendre ?

– Je crois que cette bataille est perdue, en effet. Que les mots et les actes n’empêcheront pas la mobilisation. On ne peut rien faire contre la mauvaise foi. Beaucoup trop d’individus dans le monde veulent casser du flic, rejeter des gouvernants, mettre à bas la démocratie libérale…

  Dieter, malgré son aura, ne parvint pas à convaincre ses collègues d’annuler le sommet, qui affirmaient de plus que jamais leurs patrons n’accepteraient un renoncement : l’orgueil des chefs d’État était trop fort.

  Alors Dieter se dit qu’il allait agir seul. S’il ne pouvait empêcher ce sommet, il pouvait tenter de prendre les provocateurs à leur piège. Il pensa d’instinct au film Gran Torino, de Clint Eastwood. À la fin du film.

  Le jour d’ouverture du Sommet des démocraties arriva. Il aurait finalement lieu en Australie, au Brisbane Convention and Exhibition Center, qui avait accueilli un G20 en 2014. Le choix du site répondait à un objectif : s’éloigner le plus possible de l’Europe, où se concentraient les opposants les plus enragés. 

  Malgré tout, des militants d’ultra-gauche étaient venus en nombre. Comme les avions de ligne et bateaux étaient limités et contrôlés, ils avaient affrété eux-mêmes plusieurs appareils (on trouvait des mécènes pour toutes les causes). La liberté d’aller et venir, sacralisée depuis que le virus Covid-19 était sous contrôle, interdisait de les arraisonner. 50 000 « combattants » – ainsi s’étaient-ils qualifiés – débarquèrent en Australie et convergèrent vers Brisbane. Les forces de police, australiennes, mais aussi néozélandaises et japonaises, étaient au nombre de 25 000. 15 000 militaires avaient de plus été déployés en divers points névralgiques de la ville. Bien sûr, les détenteurs du pouvoir suprême, les médias, étaient sur le pied de guerre : on comptait pas moins de 562 journalistes accrédités, représentant 310 médias du monde entier.

  Le Convention and Exhibition Center étant inaccessible, les manifestants s’attaquèrent au complexe commercial du centre de Brisbane, un des ces « immondes temples du capitalisme oppresseur ». Une telle opération avait bien entendu été envisagée. Les forces de l’ordre furent donc opérationnelles sur place. Mais rien ne put empêcher un front de se former, avec la particularité que les manifestants étaient à l’intérieur du mall, et les forces de l’ordre autour de lui. Les contrôles et portiques à l’entrée n’avaient pas détecté d’armes, et l’on sut après coup que ces armes avaient été stockées longtemps à l’avance par un des commerçants de la galerie marchande, dont la boutique de téléphone portable servit de base au commando d’environ 300 black blocs. 

  À une demi-heure de l’ouverture du Sommet des démocraties, le vendredi 24 juin 2022 à 17 h 30, policiers et casseurs se retrouvèrent face à face sous la verrière centrale. Les journalistes montèrent dans les étages pour filmer et photographier mieux. Dieter, fort de son statut d’organisateur en chef, obtint du colonel de police le droit de s’avancer vers les manifestants armés de barres à mine, de poings américains mais aussi de pistolets.

– Quoi qu’il arrive, vous n’intervenez pas, ordonna-t-il.

  Les manifestants hurlaient dans toutes les langues :

– Un pas de plus et tu es mort, suppôt !

  Pensant à Clint Eastwood, Dieter fit mine de sortir quelque chose de la poche intérieure de sa veste en continuant d’avancer. Des projectiles l’atteignirent aussitôt. En sang, il continua autant que possible. Il était à deux mètres des manifestants quand un coup de feu retentit. Il s’écroula. Sa main tomba de sa poche, lâchant un carton élastique plié qui s’ouvrit en dévoilant ce texte, écrit en anglais : « Frères et sœurs de ce monde. Ne vous trompez pas, revenez à la raison : il n’y a pas mieux que la démocratie pour la justice et le bonheur ».

  L’émotion créée par ce diplomate capable de donner sa vie pour sauver le monde fut telle que son message fit basculer des centaines de millions d’indécis et de moutons du côté démocrate. Les autres émeutes enclenchées à Brisbane pendant le Sommet n’eurent pas l’effet escompté au niveau international. Au contraire. Une semaine après la conférence, la synthèse de sondages organisés dans 70 pays montra que 64 % des personnes interrogées considéraient que « la démocratie mérite d’être défendue ».

  Rien n’est jamais acquis, mais aujourd’hui, en 2025, les démocraties, pleines ou imparfaites, restent majoritaires sur la planète terre et même progressent pour concerner 99 pays sur les 167 pris en compte. La représentation reste contestée, en Europe occidentale notamment, et des formes hybrides de démocratie participative et numérique sont testées ici ou là avec plus ou moins de réussite. Mais les autocrates séduisent moins, et les valeurs de respect et de liberté résistent bien. Dieter Büdle, qui se sacrifia pour la cause, y est pour beaucoup.  



26 mars 2021

La mission de Paulo

 

  Paulo le savait, qu'il était un minable. Mais qu'est-ce qu'il y pouvait ? Il avait compris, depuis le temps : quand on avait un corps si moche et un cerveau si limité, il n'y avait rien à faire. Celles et ceux qui disaient le contraire n'étaient pas des petits gros avec un pois chiche à la place du cerveau. « On peut toujours progresser, le physique n'est pas le principal », etc. Oui, oui… S'ils pouvaient endosser l'habit un moment, « rien qu'une heure », comme disait Jacques Brel, ils verraient un peu ce que ça donne.

  Le problème est qu’il avait – pouvait-il en être autrement ? –, l’esprit aussi vicieux que son visage était disgracieux. Il était toujours à pinailler, faire des histoires, jamais content. Gentillesse et discrétion auraient pu aider à susciter au moins la compassion, mais non, on avait l’impression qu’il cultivait son côté désagréable et boulet. « Il fait chier » ! Il savait que c’est ce que pensaient de lui ceux qui remarquaient son existence, c’est-à-dire ceux qui avaient la malchance d’être ses proches.

  S’il n’était pas pénible, on ne le voyait pas. Comme il n’était capable de rien, on l’oubliait, il n’existait pas. Alors avec les quelques personnes qu’il côtoyait, il en rajoutait dans le genre casse-couilles. Ceux qui trinquaient le plus étaient sa sœur, son beau-frère, sa mère, son voisin. Même son ami d’enfance avait fini par le rejeter, tellement il était lourd.

  Bien entendu, Paulo avait du mal à garder un boulot, et plus de mal encore à en trouver un. Il était viré plus souvent qu’à son tour. Avant chaque entretien d’embauche, il n’y croyait pas lui-même. Qui voudrait d’un tocard comme moi ? Il lui arrivait même de quitter l’entretien avant la fin, quand il était gêné par les questions qu’on lui posait. « Qu’est-ce que ça peut vous foutre que j’aime la pêche ? ». Et s’il y avait des tests logiques ou psychologiques, il ne s’asseyait même pas. Il lui restait les contrats aidés et les boulots dégradants refusés par tous. Qu’il refusait aussi.

  – Ce qu’il te faudrait, c’est une mission.

  N’importe qui lui aurait dit ça qu’il se serait braqué. Mais le conseil venait du prêtre du quartier, l’abbé Pierscki, qui le connaissait depuis l’enfance et qui s’arrêtait pour bavarder avec lui chaque fois qu’ils se croisaient. Une mission ? Le mot s’était fiché dans le cerveau débile de Paulo et il n’en sortait pas. Mission, il comprenait le sens. C’est pourquoi l’idée que ce nom puisse être associé à son prénom le déroutait. Selon lui, les missions, c’était pour Jésus Christ, pour les agents secrets, pour les commandos de l’armée. Pas pour Paulo Torilleni. Quand il fit part de cette réflexion au curé, celui-ci répondit :

– C’est ça : tu dois être à la fois Jésus Christ, un espion et un soldat. Autrement dit donner, voir sans chercher à être vu et agir pour délivrer.

  Qu’est-ce que c’était que ce pataquès ? 

– Vous vous moquez, père Pierscki…

– J’ai l’air ?

– Qu’est-ce que je dois faire ?

– C’est pas compliqué : tu es attentif à ce qui se passe autour de toi. Et quand les gens en ont besoin, tu les aides.

– Les aider ? Mais je sais rien faire !

– Tu ne sais pas porter un sac de courses ? Tu ne sais pas écouter quelqu’un qui est seul et qui a besoin de parler ? Tu ne sais pas enlever des mauvaises herbes ? Tu ne sais pas donner le bras à une vieille dame pour l’aider à marcher ? Tu ne sais pas surveiller ou accompagner un enfant ? Tu ne sais pas planter un clou ?

  Paulo regarda le prêtre, hébété. 

– Vous voulez dire chez ma sœur ?

– Pas que.

– De toute façon, mon beau-frère veut pas que je touche à quoi que ce soit.

– Y’a pas de beau-frère partout. Et y’a beaucoup de logements sans frère et sans fils.  

  Paulo prit un air mauvais.

– Réfléchis à ça ! lança le prêtre en continuant son chemin.

  Paulo s’en fut au bistrot. On le connaissait, on le charriait :

– Eh, voilà la flèche !

– Tu sors du boulot, Paulo ?

– T’es beau, ce matin !

  Etc. Ce n’était pas méchant, pas bienveillant non plus. Il était si dégoûté de lui-même qu’il ne réagissait plus à l’humiliation. Paulo ne se privait pas de charrier lui aussi. Même entre losers, il n’y avait pas de solidarité. Ils avaient tous la même position. Penchés d’un côté, le regard par en dessous, les jambes trainantes… Âgés d’une quarantaine d’années – 43 pour Paulo –, ils en paraissaient 55. 

  Il était trois-quarts saoul quand il rentra dans le petit studio attenant à la maison de sa sœur et de son beau-frère, qui l’avaient recueilli après qu’il se fût fait expulser de son appartement pour loyer impayé. Il allait être en retard pour le diner et il devrait se contenter de biscuits secs dans son réduit. Sa sœur, qui était bonne, avait aussi accueilli leur mère, qu’elle refusait de voir partir dans un établissement pour personnes âgées. Le beau-frère amoureux avait cédé, mais il avait Paulo dans le nez. Il ne cachait pas le mépris que le frère de sa femme lui inspirait. Il avait dit un jour à son épouse :

– Ok, on le loge et on le nourrit ! Et ça représente un effort que peu de beaux-frères feraient. Mais ne me demande pas d’aimer cette loque, c’est au-dessus de mes forces !

  La sœur s’était mise à pleurer, comme si souvent à cause de son frère. Selon elle, Paulo méritait d’être aimé justement parce qu’il était mauvais. Bien sûr, elle était la seule à penser ainsi. Elle savait combien Paulo avait souffert, de la violence de leur père, des insuffisances de leur mère. Elle aussi avait souffert, mais elle avait eu plus de force ou plus de chance, voilà tout. Lui était faible, fragile, il fallait le protéger. Même adulte, Paulo cassait, criait, oubliait, n’aidait pas, dérangeait, se trouvait là où il ne fallait pas. Sa nièce et son neveu le traitaient comme un malade. Le chien était plus fiable que lui.

  Paulo n’avait pas progressé au cours des dernières années, mais une chose, invisible, se modifiait : il voulait évoluer, changer. C’est sans doute pourquoi la « mission » du prêtre résonnait dans sa tête. Aider les gens… Lui ? Être Jésus Christ ! Un espion ! Un soldat ! À quoi donc pensait le prêtre ? À la différence des évangélistes cocaïnés qui débitaient des conneries à longueur de journée, ce vieux catholique ne racontait pas de cracks. Il avait souvent l’air malade et préoccupé. Ça rassurait Paulo, qui détestait les gens heureux et bien portants. Paulo voulait bien faire confiance au prêtre, mais comment ?

  Il le croisa quelques jours plus tard. Il arriva plus ou moins à formuler le problème :

– Les gens savent pas que je peux aider, puisque j’aide jamais. 

– Tu dois modifier ton comportement, petit à petit.

– Je commence comment ?

  Le père Pierscki réfléchit, regarda autour de lui. Ils étaient à l’angle de deux rues dans un quartier populaire de la ville. 

– Tu vois la première maison, là ?

  Le curé montrait le début d’un alignement de guingois de mini-maisons décrépies collées les unes aux autres.

– Tu frappes et tu demandes à la personne qui t’ouvre si elle a besoin de quelque chose.  

  Paulo eut l’air contrarié.

– Je vais me faire éjecter.

– C’est un risque. Mais au moins tu te seras fait connaître.

– On va me prendre pour un malade !

– Un malade serviable. Et disponible. Essaye.

  Paulo regarda la maison que lui avait indiquée le prêtre. Il sortit une flasque de la poche intérieure de son blouson, mais la main du prêtre saisit son poignet avant qu’il ne la porte à la bouche. 

– Si tu sens l’alcool, tu limites tes chances. Tant qu’à faire, rattache le lacet de ta chaussure droite et ferme un bouton de plus à ta chemise.

  Paulo s’exécuta de mauvaise grâce. Le prêtre lui sourit, enserra ses épaules :

– Va. Accomplis ta mission.

– Vous m’attendez ?

– Non, j’ai à faire. Tu me raconteras. Bien sûr, après la première maison, tu sonnes à la deuxième, puis à la troisième. Tu en fais au moins trois. À bientôt.

   Paulo se retrouva comme un con sur son trottoir. Je vais faire la pute, c’est ça ? Il était tenté de foutre le camp, d’aller se réfugier au bistrot ou sous la pile du pont au bord du fleuve. Mais le prêtre était la seule personne dont il respectait la parole, la seule qu’il ne voulait pas décevoir, peut-être parce qu’il espérait ne pas l’avoir encore déçue. Il ne fallait pas gâcher cette lumière, pas l’éteindre.

  Paulo s’avança vers la maison. Qui pouvait habiter là ? Il y avait la famille Chico en face, la vieille Marina à vingt mètres, les frères Boghossian à quarante. Il appuya sur la sonnette. Très vite, une forte voix d’homme retentit :

– Qui c’est ?!

  Le type voulait montrer qu’on le dérangeait. Et il n’ouvrait pas la porte, ce qui n’était peut-être pas plus mal, pensa Paulo.

– Euh… C’est Paulo.

– Paulo qui ?

– Paulo Torilleni.

– Torellini ?

– Torilleni.

– Connais pas. Qu’est-ce que tu viens me faire chier ?

– Non rien, excusez.

– Casse-toi ou je te bute, connard.

  Paulo s’en alla sans demander son reste. Il avait parcouru cent mètres quand il se rendit compte qu’il arrivait au bistrot. Merde. Tant pis, il allait se boire juste un demi et il irait frapper à la deuxième porte.

– Té, vla le bosseur ! lui lança un gars au comptoir.

– T’es en train de bosser, toi peut-être ? rétorqua Paulo.

  Il échangea quelques quolibets et grognements, quelques poignées de mains aussi, avec les vieux qui jouaient aux cartes. Il montra la tireuse à bière au patron, qui plaça un verre en dessous, racla la mousse et le lui tendit. Paulo voulait réfléchir, mais il n’y arrivait pas. Non seulement ses pensées n’étaient que filaments sans consistance, mais en plus il n’avait aucun cadre au sein duquel les arrêter pour les examiner, encore moins pour les ordonner. Faute de mieux, il but. 

  Il fallait y retourner. Paulo s’étonna de se sentir capable de le faire. Et, plus étonnant encore, d’avoir envie de le faire, enfin presque. Était-ce le prêtre qui le soutenait à distance, les insultes et moqueries qui l’avaient galvanisé, ses bribes neuronales qui avaient accroché sa conscience ? Il salua la patron d’un geste et s’en alla.

– Vas-y mollo, Paulo ! lança un autre pilier. Va pas nous faire un arrêt du cœur !

  Il entendit les ricanements. Il ne répondit pas, cette fois. Il avait mieux à faire. Il appuya sur la sonnette de la deuxième maison de l’alignement visé. Une femme d’une quarantaine d’années vint ouvrir. Elle était en survêtement, mal coiffée, pas maquillée. 

– Ouais ?

– Je suis Paulo.

– T’es pas Brad Pitt, c’est sûr… Qu’est-ce que tu veux ?

  Paulo n’aimait pas le ton de cette femme. Il s’efforça de rester calme. 

– Je viens voir si vous avez besoin de quelque chose.

  Elle le regarda avec des yeux mauvais.

– J’ai besoin de 100 000 dollars, d’une voiture et d’un boulot moins merdique que celui que j’ai. Tu peux faire ça ?

  Paulo eut un rictus.

– Non, mais je veux dire, du bricolage, du dépannage…

Il fut surpris par ces deux mots, qu’il n’avait pas prémédités.

– Je crois que t’es la dernière personne à qui je demanderais un coup de main, railla la fille. T’as l’air encore plus dans la merde que moi.

– Non, mais…

– Allez, laisse-moi tranquille.

  Elle claqua la porte et tourna le verrou.

  Paulo se sentit humilié. Quelle conne ! En même temps, il réalisa que si c’était elle qui était venue frapper à sa porte, il aurait sans doute réagi de la même manière.

  Il s’éloigna des maisons. Il saisit sa flasque et en but une lampée. Bon. Le père avait dit au moins trois maisons. Il s’avança. Ce n’était pas une sonnette, mais un heurtoir. Il heurta. Allait-il se faire rembarrer pour la troisième fois ?

  Un garçon d’une dizaine d’années apparut. 

– Salut. 

– Euh, salut, répondit Paulo. Tes parents sont là ?

  Paulo regretta sa question. Si les parents étaient là, que leur dirait-il ? 

  Le petit annonça :

– Non, désolé. Tu veux que je leur laisse un message ?

– Non non ! rétorqua Paulo trop brusquement.

– Bon, salut alors, dit la garçon en refermant la porte.

  Paulo pensa que ce gosse n’avait pas froid aux yeux. En tout cas, il ne l’avait pas jeté. Paulo regretta de ne pas avoir parlé un peu plus ; ils auraient pu devenir copains.

  Du coup, il passa sans réfléchir à la maison suivante. Il souriait presque quand la porte s’entrouvrit. 

– Oui ?

  Paulo ne distinguait pas l’intérieur. Il dut se pencher pour voir à qui il avait affaire. C’était une vieille dame.

– Bonjour Madame. Je m’appelle Paulo.

– Je vous connais ?

– Non.

– Vous venez pas pour me voler, au moins ? 

– Non non.

– Vous venez pourquoi ?

– Ben…

  Paulo ne savait pas ce qu’il devait dire. Il aurait dû mieux se préparer. Il pensa au curé.

– Je viens voir si vous avez besoin de quelque chose.

– Vous êtes électricien ?

– Ah non, désolé.

– Dommage. Une lampe de ma salle de bains ne marche plus et ça me gêne beaucoup. Ma femme de ménage ne vient qu’après-demain.

– C’est juste l’ampoule ?

– Je sais pas.

– Je peux regarder si vous voulez.

– Je crois que je ne dois pas vous laisser entrer. Mon fils ne serait pas content.

– Et il peut pas changer l’ampoule, votre fils ?

– Il habite loin.

– Ah…

  Paulo eut une idée :

– Et si je viens avec le père Pierscki.

– Vous connaissez le père Pierscki ?

– Oui. C’est lui qui m’envoie.

– Ah, mais dans ce cas, entrez Monsieur !

  Et Paulo, sidéré, entra dans une maison où jamais il n’aurait imaginé un jour mettre les pieds.

– La salle de bains est par là, dit la vieille dame, qui se déplaçait avec une canne.

  Paulo la suivit. Il se sentait sale dans cette petite maison propre et bien rangée. Elle actionna l’interrupteur à l’entrée de la salle de bains et lui fit constater le problème. Paulo demanda s’il pouvait prendre une chaise et grimper dessus. Il retira l’ampoule ; un des filaments était cassé. De plus, un des fils qui arrivaient à la douille était à deux doigts de sortir du domino censé le maintenir.

– Je vais aller acheter une ampoule. Et chercher une pince et un tournevis.

– C’est très aimable à vous, Monsieur… Monsieur comment déjà ?

– Paulo.

– Monsieur Paulo, très bien.

  Paulo se rendit à pied au supermarché. Il trouva sans problème une ampoule adaptée. Au fait, il n’avait pas pensé à l’argent. Est-ce qu’elle n’oublierait pas de le rembourser ? Pour le tournevis et la pince, il se remémora la boîte à outils de son beau-frère. Jamais il n’accepterait de les lui prêter. Mais Paulo n’allait pas lui poser la question. En ce milieu d’après-midi, le beauf n’était pas à la maison, il ne verrait rien. Paulo se servit donc et repartit chez la vieille dame.

  – Ça marche, dit Paulo en allumant et remettant la chaise en place.

– Je ne sais pas comment vous remercier. Combien est-ce que je vous dois ?

– 5 dollars.

– Ça, c’est le prix de l’ampoule. Mais votre travail ?

– Non… C’est…

– Allons ! Tout travail mérite salaire. Je vais vous donner 20 dollars. 

– C’est trop, non.

– Tsst, tsst…

  La femme disparut dans la cuisine un moment et revint en lui tendant un billet de 20 dollars. Paulo, gêné, l’empocha en le chiffonnant. 

– Est-ce que vous avez une carte ? demanda la vieille.

– Une carte ?…

– Oui. Avec vos coordonnées. Si j’ai de nouveau besoin de vos services.

– Non… Je vais en faire.

– Vous avez un numéro de téléphone, en attendant ?

– Euh… oui.

– Vous pouvez me le marquer, là, sur le carnet posé sur la table ?

  Paulo sortit son téléphone de sa poche pour chercher son numéro, qu’il avait enregistré dans son répertoire, car il ne le connaissait pas par cœur.

  Il nota, remercia.

– C’est moi qui vous remercie, dit la vieille dame, en lui ouvrant la porte. 

– Au revoir.

– Au revoir, Monsieur. 

 Paulo ne traina pas. Il était sur un nuage. Il avait une cliente ! Qu’il avait trouvée tout seul ! Et qui voulait encore faire appel à ses services ! Il voulait fêter ça. Il hésita entre chez sa sœur et le bistrot, se demandant où il serait le moins mal reçu. Mais c’est un troisième endroit qui s’imposa. Un seul homme était en mesure d’apprécier ce qu’il avait réalisé : celui grâce auquel ce miracle était advenu. 

  Paulo dut patienter jusqu’à 18 h 30 pour voir arriver celui qu’il attendait.

– J’ai fait 4 maisons.

– Alors ?

– Alors je me suis fait jeter deux fois. Une autre fois, y’avait qu’un enfant. La quatrième fois, une mémé m’a fait entrer et j’ai réparé le plafonnier de sa salle de bains.

– Excellent !

– Vous vous moquez de moi ?

– Pas du tout. 25 % de réussite au premier essai, alors que tu n’as aucune expérience et que personne ne te connait en tant que prestataire de services, c’est un très bon résultat. On va trinquer à ce premier succès. 

  Le père fit entrer Paulo dans le presbytère. Ils enlevèrent leurs manteaux. Pourtant, il ne faisait pas chaud là-dedans, remarqua Paulo. Le prêtre apporta deux verres et une bouteille de Porto. Paulo retint une grimace. 

– Je n’ai que ça, dit le prêtre. Ou du vin rouge. En vrac.

  Paulo fut tenté par sa flasque, mais il n’osa pas la sortir. Le père remplit les verres à demi. Ils trinquèrent.

– Au premier succès de ta mission !

– À… Merci.

  Ils s’assirent sur de mauvais fauteuils dans une pièce trop sombre. À la demande de son hôte, Paulo raconta chacune de ces quatre visites. Le curé, approuvait, félicitait, encourageait.

– Quelles leçons as-tu retirées de ces premières démarches ? Une chose est importante, Paulo : apprendre chaque jour, de ses succès, mais surtout de ses échecs. Analyser chaque expérience, pour savoir ce que l’on doit changer dans son comportement, c’est le secret pour progresser dans la vie.

– Le problème, c’est que je sais pas quoi dire. Il faut que je me présente mieux.

– Très bien. Tu as identifié un point à travailler. Quoi d’autres ?

– Il me faudrait une carte, ou une feuille, avec ce que je peux faire et mon téléphone. 

– Excellent. On va s’en occuper. Prépare un brouillon avec tes compétences et ton numéro de téléphone. Je te le taperai et on ira chez Photocop.

– Mais… J’ai le droit de faire ça ?

– Tu vas te déclarer en auto-entrepreneur. C’est facile, maintenant, sur internet. 

– Je peux pas !…

– Mais si. Ne t’inquiète pas, ça ne supprimera pas ton allocation tant que tu ne gagnes pas plus d’un certain montant. Mais j’espère que dans trois mois tu auras remplacé  ton allocation par les revenus de ton travail. 

  Paulo tombait des nues. Le curé demanda soudain :

– Tu as une perceuse ?

– Oui. Ça, je l’ai gardée, elle est à moi.

– Formidable ! Rien qu’avec une perceuse et un peu de force dans les bras, on peut gagner sa vie. Tu n’imagines pas le nombre de personnes qui ont besoin de quelqu’un pour fixer un cadre, une étagère, une penderie… Toutes choses qui nécessitent une cheville et une vis solidement fixées dans le mur. 

– Et si c’est loin et que j’ai du matériel à porter ? J’ai pas de voiture…

  Le curé réfléchit cinq secondes.

– Je vais te prêter mon vieux Ford. À une condition…

  Paulo ne dit rien, comprenant à peine dans quoi il était en train de s’embarquer.

– Donne-moi ta flasque, dit le prêtre en tendant la main ouverte.

  Paulo ne bougeait pas :

– Le Ford contre l’alcool.

  Paulo sortit sa flasque et la tendit au prêtre qui s’en saisit et dit :

– Une nouvelle vie commence, Paulo !

  Non seulement le père Pierscki prêta son pick-up à Paulo Torilleni, mais en plus, il le fit griffer par le carrossier du secteur, qui lui devait un service. C’est ainsi qu’on vit une voiture sillonner les rues de l’est de la ville, bardée de l’inscription suivante, PAULO SERVICES, assortie d’un numéro de téléphone. Pour son anniversaire, sa sœur et son beau-frère, trop heureux du changement de comportement de Paulo, lui offrirent une caisse à outils professionnelle, sa mère une nouvelle perceuse. Galvanisé, Paulo investit les 300 dollars qui lui restaient dans deux salopettes de type bleu de travail, une paire de chaussures de sécurité, deux bérets. Il avait trouvé sa tenue, qui lui allait comme un gant. Il n’était plus laid, mais ressemblait au super Mario de Nintendo, connu et aimé des gamins du monde entier.

  Le père Pierscki l’aida pour trouver ses premiers clients. Mais rapidement le bouche à oreille fonctionna et Paulo put bientôt voler de ses propres ailes. Il dut faire appel à sa sœur pour la comptabilité, à son beau-frère pour des coups de main ponctuels quand il fallait être deux. 

  L’ambiance changea du tout au tout autour de lui. L’homme que l’on croyait désagréable, paresseux et incapable, se révélait gentil, serviable, volontaire. Au bistrot, où il n’allait plus beaucoup, on le saluait avec respect, on recherchait son amitié. À la maison, il était doux et discret. Et il allait à la messe chaque dimanche matin, pour remercier son Dieu, le père Pierscki, qui l’avait sauvé en lui trouvant sa mission sur la terre.

 



19 mars 2021

Le bouquet offert à Marie

 

   Nostalgique du romantisme, Marie déplorait que les rapports entre hommes et femmes fussent désormais si codifiés. L’amour, il y avait des lieux et des moments pour ça. Hors les sites, les fêtes et les boîtes, point de salut. Les rencontres, c’était chacun dans sa catégorie, à l’exclusion des autres. Même la séduction avait été gangrenée par le communautarisme. Merde alors ! Quelle tristesse ! Où était passé le courage, la création, la classe ? Qu’avait-on enlevé aux hommes : l’imagination, l’intelligence ou les couilles ? Les trois ?

  Me to, Balance ton porc, très peu pour elle. Quelle hypocrisie, pensait-elle. Les plus vindicatives se servaient de la souffrance de filles réellement violentées pour exprimer leur amertume et leurs frustrations face à l’insignifiance de leur vie. Ces salopes qui se la jouaient soudain pudibondes, ces postures de vierges offensées, ces accusatrices qui se réveillaient 30 ans après qu’on leur avait posé une main sur la cuisse… Quelle mascarade ! Alors que 90 % des femmes rêvaient qu’il leur « arrive quelque chose ».

  Marie, elle, n’avait pas d’aigreur. Elle n’était ni moche ni belle, ni délaissée ni embêtée par les hommes. À 40 ans, elle avait eu son compte de petits amis, des expériences sexuelles et sentimentales agréables. Elle avait même été mariée, pendant 7 ans, et elle avait une fille de 9 ans. Or, elle voulait que ça continue. La vie sans l’amour était trop triste. « Sans amour, tu te goures », résumait Pierre Bachelet dans une jolie chanson. Marie aimait être troublée, attirée, courtisée. C’est ainsi qu’elle se sentait vivante.

  Aussi, quelle ne fut pas sa joie de voir arriver, à la porte de son appartement, derrière un livreur jeune et maigre, un énorme bouquet de roses, une vingtaine au moins, d’un rouge éclatant, accompagnées d’une boîte de chocolats, un kilo facile, en provenance du meilleur chocolatier de la ville.  

– Pour vous.

– C’est vous qui me les offrez ?

– Oh non !

  Le jeune homme rougit autant que les roses. Marie sourit et revint au bouquet. De qui pouvait-il provenir ?

– Il n’y a pas de mot d’accompagnement ? demanda-t-elle en attrapant les fleurs d’abord, les chocolats ensuite. 

– Peut-être là, répondit le livreur en indiquant une carte agrafée au papier d’emballage.

  Elle regarda. Il ne s’agissait que des coordonnées du fleuriste. 

– Et vous ne pouvez pas me dire qui est venu acheter ça dans votre boutique ?

– C’est pas moi qui suis à la vente, excusez-moi. Il faut que j’y aille.

– Bien sûr. Merci en tout cas. Vous apportez de la joie et de la beauté, c’est un beau métier.

  Le compliment gêna le gars plus qu’il ne lui plut, et il s’en fut comme s’il se souvenait d’une urgence. 

  Marie se retrouva seule avec ses fleurs et ses chocolats. Dans la boîte, peut-être, il y aurait un mot. Elle ouvrit, mais non, là non plus, rien. Ça ne l’empêcha pas de piquer un premier cube cacaoté. Pur délice. Quant aux roses, elle les emporta à la cuisine et prit le temps de les couper à la taille des deux vases qu’elle possédait. Il y avait 30 roses – 30 ! –, du feuillage, et des trucs avec des boules blanches, elle ne se souvenait jamais du nom. Elle composa un bouquet de 18 et un de 12, puis chercha le meilleur emplacement au salon d’une part, dans sa chambre d’autre part. C’était rare un bouquet dans une chambre, elle aimait le concept.

  Bon, et maintenant, qui ? Qui avait osé un tel geste ? Marie s’assit sur le canapé face au plus gros bouquet, et, consciente d’avoir l’air imbécile du ravi de la crèche, énuméra les possibilités une à une. D’abord Christian. Elle avait une relation avec un Christian qui habitait à 500 km de chez elle. Ils s’étaient connus quand il était venu dans sa ville le temps d’une mission professionnelle, et ils s’étaient mis à sortir ensemble alors qu’il repartait dans son patelin. Malin. Mais en bonne amoureuse de l’amour, Marie assumait, supportait, et ils arrivaient à se voir tous les quinze jours. Les trains n’étaient pas faits pour les chiens, les autoroutes non plus. Ceci étant, pourquoi Christian aurait-il envoyé un bouquet de manière anonyme ? Elle lui poserait la question. Si ce n’était pas lui, il sentirait la pointe de la jalousie, c’était parfait.

  Sinon ? Christophe : son collègue de travail, mâle dominant qui la draguait sans relâche avec un aplomb qu’il pensait séduisant ? Benjamin : un garçon qu’elle avait pris en affection au club de gym, mignon et amoureux d’elle, mais d’une timidité maladive ? Yann : sa dernière erreur d’un soir, rencontré dans une soirée qui s’était poursuivie dans son lit, pour s’achever à l’aube quand elle s’était demandée ce qu’elle fichait avec ce crétin même pas beau, qui depuis la relançait souvent malgré ses refus ? Ou le voisin d’en face, qui n’en pouvait plus de ses approches infructueuses ? 

  Ou alors un ex, mais lequel ? Elle avait causé quelques souffrances, comment faire autrement ? Il fallait beaucoup de chance pour que la flamme s’éteigne pile en même temps chez les deux partenaires, c’était donc rarement le cas, et l’un des deux dérouillait plus que l’autre. Elle fit défiler du pouce les contacts de son répertoire téléphonique. Pff… Il y avait trop de monde, elle allait en enlever. Des noms et des prénoms allumèrent dans sa mémoire des flashs plus ou moins puissants. Mais elle ne vit personne qui ait un mobile pour accomplir un tel geste. 

  Elle se leva pour aller piquer un autre chocolat – Combien y en avait-il ? 60 ? 80 ? 100 ? –, et le savoura en prenant la boîte dans les mains pour l’examiner, comme si elle allait parler. 

  C’est alors qu’elle retournait au salon en effleurant les roses de sa main qu’elle pensa au notaire ; le notaire avec qui elle était forcée de traiter après le décès de sa mère. Il n’y avait pas de millions à partager, mais telle était la loi : si le défunt laissait plus de 5335 € dans une banque, vous deviez en donner 2000 à l’État, via un officier public qui vivait de cette manip. Le notaire en question avait surpris Marie par sa joie de vivre, sa sveltesse et son humour. C’était idiot, mais elle n’avait jamais imaginé un notaire autrement que rondouillard, chiant, poussif et compassé. Là, c’était tout l’inverse. Le gars était drôle, agréable, léger. Il avait réussi à les faire rire, son frère, son père et elle, et même à leur laisser penser que leur parente était mieux là où elle était qu’en train de souffrir sur la terre. Pas de doute, il avait du talent.

  Lors des deux rendez-vous à son cabinet – il y en aurait un troisième –, il avait semblé à Marie que, par-delà son jeu d’acteur, cet étonnant notaire l’avait regardée avec intérêt, pour ne pas dire avec envie. Aucun geste ou propos n’avait trahi son désir, mais il avait assez d’aisance pour montrer sans révéler. Marie, elle, n’était pas née de la dernière pluie et savait reconnaître les intentions, rarement originales il est vrai, dans le regard et les simagrées d’un primate dont le cerveau était placé entre les jambes. Était-ce donc cet animal qui s’était fendu d’un bouquet et d’une boîte pour changer la nature de leur relation ? Mais pourquoi l’anonymat, alors ? Il avait suffisamment de prestance pour oser déclarer sa flamme à une femme. Avait-il peur d’une sanction professionnelle si jamais elle n’appréciait pas sa démarche ? Où était-ce ce satané climat de dénonciation et de victimisation qui bloquait cet homme, comme les autres ?

  Le nombre de roses et le kilo de chocolats fins paraissaient à Marie un argument supplémentaire en faveur du notaire : ces qualités et quantités étaient la marque d’un homme à l’aise socialement et financièrement. Certes, Christophe, Benjamin, Yann, son collègue, son voisin, n’étaient pas des pauvres, mais elle ne les voyait pas capables d’un cadeau si généreux alors que la chance de retour était faible. Oui, le notaire semblait la piste la plus crédible.

  Marie se leva, tourna, se rassit. Elle consulta son agenda téléphonique. Le prochain rendez-vous chez le notaire était prévu dans quinze jours. Marie établit alors un planning : elle attendait une semaine pour voir si quelqu’un se manifestait. Si non, elle écrivait au notaire, une lettre anonyme, et elle observait sa réaction lors du rendez-vous.

  Comme personne ne s’annonça d’une manière ou d’une autre en tant qu’auteur de l’envoi mystère, Marie se rendit dans une papeterie pour acheter un beau papier avec enveloppe assortie. Depuis combien de temps n’avait-elle pas écrit une lettre sans clavier ? Elle sortit le stylo-plume qu’elle utilisait lorsqu’elle notait encore ses pensées sur un joli carnet. Depuis quand, lui aussi ? Elle décida de rédiger d’abord un brouillon. Ces mots étaient importants, il ne fallait pas se tromper. Elle s’était installée à la table du séjour, devant le gros bouquet, qui, huit jours après la livraison, exhalait encore un arôme exquis tandis que le rouge des pétales s’approfondissait sans qu’elles perdent leur texture veloutée. Et pour se donner le magnésium nécessaire, elle croqua un chocolat, divin praliné à l’équilibre parfait entre le croustillant noisettes amandes et l’onctuosité de la vanille et du beurre de cacao.

  « Cette lettre se veut anonyme, à l’image du bouquet de 30 roses reçu mardi dernier à mon domicile, accompagné de chocolats. La surprise est parfaite, les saveurs délicieuses, il ne manque que la révélation de l’auteur du geste. Ni le fleuriste ni le chocolatier n’ont pu me renseigner. Et personne ne s’est manifesté depuis une semaine. Alors, après avoir passé en revue ou à la question les expéditeurs potentiels, j’en viens à me rabattre sur la dernière possibilité qui m’est venue à l’esprit : vous. Oui, vous, maître. Car il m’a semblé d’une part que je ne vous laissais pas indifférent, d’autre part que vous avez la classe et le culot pour accomplir cette folie. Est-ce vous ? Si oui, je vous invite à vous manifester auprès de moi, j’aurai plaisir à vous connaître en partageant des chocolats ; vous retrouverez sans difficultés mon adresse et mon numéro de téléphone. Si ce n’est pas vous, alors excusez-moi. Peut-être ce courrier vous aura-t-il amusé. Il me plait en tout cas de savoir qu’il reste quelques séducteurs qui osent braver la bien-pensance et les convenances. Une romantique, qui sait que les princes existent ».

  Voilà à quoi aboutit Marie, après quelques ratures et recommencements. Le bleu de son stylo ressortait sur le rose du papier, sa calligraphie ronde et régulière montrait une belle féminité. Elle alla chercher à la salle de bains sa bouteille de parfum, La vie est belle, de Lancôme, et vaporisa légèrement sa missive. Il ne lui restait qu’à la plier puis à la mettre dans l’enveloppe. Elle n’allait pas l’envoyer par La Poste, mais la déposer dans la boîte aux lettres de l’étude, ce serait plus intrigant. Elle le fit le soir-même, mais rien ne survint jusqu’au troisième rendez-vous chez le notaire.

  Ce jeudi à 16 h 30, son père et son frère étaient avec elle. Il était donc peu probable qu’il se passe quelque chose d’intéressant. Il n’y a pas trente-six solutions, se persuadait Marie : soit il est l’expéditeur du bouquet et il sait que la lettre vient de moi – mais dans ce cas, pourquoi n’a-t-il pas réagi avant ? –, soit ce n’est pas lui et il me verra comme une cliente lambda.

  Pendant tout l’entretien, maître Lavallin fut fidèle à ce qu’il avait été lors des deux précédents rendez-vous : souriant, efficace, léger. Il avait salué Marie avec un sourire quasi carnassier et l’avait sans se cacher détaillée de la tête aux pieds. Un vrai déshabillage. Mais aucune gêne, pas le moindre pathos, rien qui pût laisser penser qu’une connexion s’établissait entre elle et lui après leurs envois respectifs.

  C’est après la signature d’innombrables documents autour d’une table ovale et alors qu’ils s’étaient levés que le cœur de Marie s’arrêta de battre. Alors que maître Lavallin venait de reposer les dossiers sur son bureau, il prit une liasse de quatre ou cinq courriers et fit passer au-dessus une lettre de papier rose que Marie reconnut aussitôt. Même son écriture était visible. Il n’était guère surprenant que la lettre se trouve ici puisqu’elle avait été glissée dans la boîte qui correspondait à ce bureau. Ce qui perturba Marie fut la manière ostentatoire dont le notaire mit la lettre en évidence. Il n’y avait qu’une seule raison à cela : il voulait qu’elle la voie. Parce qu’il pensait que c’était elle qui l’avait écrite et qu’il espérait que sa réaction le confirmerait.

  Elle le regarda. Il la regarda. Le trouble de Marie était évident. Alors il sut que c’était elle qui avait envoyé la lettre. Il avait de plus eu tout loisir de comparer l’écriture de la lettre avec la signature de Marie et les mentions « Lu et approuvé » qu’elle avait inscrites sur les nombreux documents de succession. Il eut un sourire mi-moqueur mi-approbateur. Ainsi, c’était lui, pensa Marie. Son frère et son père n’avaient bien sûr rien remarqué. Ils étaient déjà devant la porte d’entrée. Maître Lavallin l’ouvrit et les salua. Alors que Marie franchissait le seuil, le notaire murmura :

– À bientôt.

  Le soir-même, Marie recevait le sms suivant :

– Votre invitation à partager les chocolats tient-elle toujours ?

  Ils se retrouvèrent le lendemain soir. 

– Pourquoi ? demanda-t-elle. Les fleurs, les chocolats, l’anonymat ?

– Dans mon cabinet, les deux premières fois, vous me sembliez romantique. J’ai eu envie d’alimenter ce romantisme.

– C’est si rare.

– Justement.

  Ils se plurent, tout de suite.

– Et vous, la lettre ? C’était très intelligent ! Jamais je n’aurais pensé à cela pour obliger un admirateur à se démasquer, sans se démasquer soi-même.

– Vous ne me laissiez pas le choix ! Pourquoi ne pas vous être manifesté au bout de quelques jours, d’ailleurs ?

– Je préférais attendre un peu. Le troisième rendez-vous à l’étude, au moins.

  Ils ne s’étaient pas trompés, ils se découvraient avec plaisir. Le courant passa si bien qu’ils s’embrassèrent dès la fin de semaine. Ils ne couchèrent pas ensemble le week-end suivant car Marie allait rejoindre Christian, son compagnon, mais celui d’après. Ils remplacèrent les roses et ils finirent les chocolats. Marie rompit avec Christian, au prétexte que, au bout de deux ans, elle n’en pouvait plus de cette relation intermittente, ce qui n’était ni tout à fait faux ni tout à fait vrai, mais qui omettait la raison principale.

  Marie Ladoux et Jean-Noël Lavallin s’installèrent ensemble assez vite chez le second, qui habitait une grande maison, même si Marie conserva son appartement dans un premier temps. Jade, la fille de Marie, qui se partageait entre père et mère sous le régime peu enfantin de la garde alternée, s’entendit bien avec ce nouvel homme, qui lui-même avait deux garçons, 14 et 15 ans, qu’il voyait aux vacances seulement, car leur mère habitait loin. 

  Ils étaient ensemble depuis 3 mois quand Marie trouva dans sa boîte la lettre suivante : « Chère Marie, Maintenant que tout est perdu, puisque je pars et que je vous ai vue heureuse avec un autre homme, j’aimerais au moins vous dire au revoir. J’ai accepté, vous le savez peut-être, une mission de deux ans au sein de notre délégation de Singapour… »

  Marie pâlit. Elle était encore debout sur le seuil de son ancien appartement où elle était passée relever le courrier. Elle posa les clés sur la desserte, ferma la porte d’un coup de pied puis s’en fut s’effondrer sur le canapé avec la lettre.

  « … Ces deux années ici où je ne connaissais personne n’auront pas été inutiles. J’ai appris, et pu, comme on dit, « me reconstruire », après une rupture difficile. Il m’aura manqué une rencontre pour aimer cette ville, mais peut-être était-ce trop tôt, peut-être n’étais-je pas prêt.

  Avec vous pourtant, j’ai cru que cela serait possible. Vous avez tant de qualités… Mais voilà, j’étais votre directeur, et, vu les consignes et la mentalité de la maison, une relation avec une employée est à bannir. Et puis rien ne dit que mon sentiment était partagé. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas osé risquer ma place – ma situation familiale et financière est trop fragile –, mais j’ai osé un bouquet de roses et une boîte de chocolats, il y a un peu plus de trois mois… »

  Mon Dieu… 

  « … Oui, c’était moi. Qu’espérais-je ? Que vous comprendriez et que vous feriez vous-même le premier pas, enfin le deuxième. Si vous ne compreniez pas que c’était moi, alors c’est que je ne vous intéressais pas. Ainsi, vous étiez libre, je ne vous offensais pas. Visiblement, vous n’avez jamais imaginé que cela pût être moi. Je vous ai observée lors de nos réunions. Il me fallait de gros efforts pour ne pas vous regarder plus que les autres, mais pas une seconde vous n’avez montré un signe autre à mon égard qu’un respect strictement professionnel. Certes, vous sembliez m’apprécier et nous avions de bonnes relations, mais rien de plus. C’est ainsi, on ne commande pas l’attirance, elle est ou elle n’est pas. Combien de fois vous ai-je regardée à 13 heures, de ma fenêtre, quand vous sortiez en riant avec tel ou tel pour aller déjeuner sur le pouce ? Je vous enviais, vous admirais… »

  Marie tremblait à présent.

  « … Je n’ai pas osé me déclarer à vous, car si cela vous heurtait et que vous me dénonciez, j’étais mort. Mais j’ai osé ces roses et ces chocolats. J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur. J’espère même que vous avez, pendant quelques heures ou quelques jours, apprécié ce mystérieux cadeau. Vous ne me reverrez pas, je serai parti lundi. Recevez tous mes vœux de bonheur et excusez-moi pour ma maladresse. Bien à vous, Laurent Bellonie ».

  Incroyable. Laurent Bellonie ! Son directeur ! Jamais elle n’aurait imaginé qu’il puisse être attiré par elle. Erreur classique : c’est parce qu’on pensait a priori certaines choses impossibles qu’on ne les remarquait pas.

  Marie était atterrée. Non seulement d’être passée à côté de cet homme, mais aussi parce que si c’était lui, son directeur, qui avait envoyé les roses et les chocolats, cela signifiait que ce n’était pas Jean-Noël, son cher notaire. L’enfoiré… Il avait utilisé le cadeau d’un autre. Il s’était approprié une lettre qui ne le concernait pas ! Ça alors ! Il avait soupçonné Marie de la lettre anonyme, et il s’était contenté de la mettre sous ses yeux pour qu’elle se dévoile. Très fort.

  Marie était déboussolée. Devait-elle regretter ce loupé avec son directeur ? Elle et ses collègues le trouvaient plutôt « bien de sa personne », mais jamais en effet elle n’avait envisagé quoi que ce soit avec lui. Elle essaya de rassembler ses souvenirs : lui avait-il envoyé des signes ? Tendu des perches ? Elle ne voyait pas. Son courrier révélait de la souffrance et de la solitude, ce qu’elle n’aurait pas imaginé. Elle regretta de ne pas avoir été plus attentive. On ne prend pas le temps de se soucier des autres, on se trompe, ou on se ment, pour préserver sa conscience.

  Avec Jean-Noël, que faire ? Son mensonge remettait-il en cause leur union ? Ce serait idiot, et ça ne changerait rien à l’amour qu’ils se portaient l’un à l’autre. Pourtant, mince, elle ne voulait pas garder ça sur le cœur ! Elle décida de lui montrer la lettre de Laurent Bellonie et de voir sa réaction.

  Ce qu’elle fit le soir-même. Il venait de rentrer et ils sirotaient un verre de vin blanc devant la télé, quand elle plaça la lettre devant lui.

– Regarde ce que j’ai reçu aujourd’hui. Enfin cela a dû arriver hier ou avant-hier.

  Il lut. Elle ne le lâcha pas des yeux. Quand il eut fini, il posa la lettre sur la table basse et se tourna vers elle avec un grand sourire :

– Tout s’explique.

– C’est tout ce que tu trouves à dire ?! s’exclama-t-elle.

– Je trouve que ce mec est classe. Dommage pour lui, mais tant mieux pour moi, qu’il n’ait pas été au bout de sa démarche. C’est peut-être lui qui serait avec toi s’il s’était signalé.

– Mais tu ne considères pas que tu lui as piqué sa place ?!

– Pas du tout. C’est toi qui m’as écrit, j’en ai profité. Quand la chance de sa vie se présente devant soi, c’est un crime de ne pas la saisir. 

– Je suis la chance de ta vie ?

– Oh oui ! dit-il en l’embrassant.

Il ajouta :

– Nous nous sommes trouvés, et nous avons été bons. Tu as écrit cette lettre formidable, qui m’a surpris, et que j’ai su exploiter. Tu n’es pas contente du résultat ?

  Marie resta un temps dubitative. Puis elle éclata de rire. Allons, il y a encore quelques hommes intéressants, se dit-elle en se blottissant contre Jean-Noël, avec une pensée pour Laurent.

 



12 mars 2021

Paul versus l'intelligence ARTificielle

 

   À trois reprises, Paul Eddington fut battu par des machines. Chaque fois qu'il pensait avoir atteint le sommet de son art, une invention du diable apparaissait, qui produisait en quantités infinies des œuvres d'abord aussi bonnes puis très vite meilleures que les quelques-unes qu'il avait eu tant de peine à réaliser.

  Il avait d’abord été écrivain. Dès qu’il avait su lire et écrire, il avait commencé à disposer des mots les uns à côté des autres. D’abord, il les avaient découpés, un par un, pour pouvoir les déplacer, afin d’essayer différentes combinaisons.

– C’est comme un petit train ? lui avait demandé sa maman intriguée.

– Oui, mais aucun wagon n’est pareil qu’un autre.

– Et où est la locomotive ?

– Elle est pas toujours devant. 

  À 9 ans, Paul avait cessé de découper les mots, mais il avait continué à chercher la meilleure façon de les agencer. À 11 ans, il veillait à respecter les règles de la syntaxe. Retomber sur ses pattes, quand on construisait ses phrases avec des propositions subordonnées, n’était pas si simple, mais il prenait cette difficulté comme un jeu, un challenge. Et quel bonheur quand une phrase non seulement tenait debout par sa grammaire, mais en plus était dotée d'une signifiance et d’une résonance de qualité. Le français lui semblait plus complet que les maths : en maths, on ne se souciait que de la logique. En français, non seulement les règles devaient être respectées, mais en plus le message devait être clair et la sonorité intéressante. 

  Chercher les correspondances entre sons et sens devint sa grande passion. Il inventait des histoires, mais surtout il cherchait la manière de les raconter. Au bout de quelques années de pratique, il s’aperçut que c’était réussi quand le lecteur était captivé par le texte et ne remarquait pas le travail sur la langue. Il avait compris que c’était ça, la maîtrise d’un art : que ça paraisse simple, évident. Quand il avait entendu, à propos de Picasso, « On dirait que n’importe qui peut peindre comme lui », il avait su qu’il était dans le juste.

  Paul avait publié un premier roman à 20 ans. Le second, paru 5 ans plus tard, était meilleur. Il ne s’était guère plus vendu que le premier, mais il avait reçu quelques critiques encourageantes. Il croyait que le troisième serait celui avec lequel il décollerait. 

  Mais entre temps était apparu la Storia de Google, une intelligence artificielle développée par le géant américain pour fabriquer des best-sellers. Les résultats étaient fascinants. En 2026, un jury composé de dix personnalités de l’édition n’avait pas pu distinguer le roman écrit par Storia des neuf autres qui l’avaient été par des écrivains reconnus. En découvrant les correspondances entre les textes et les auteurs après les discussions et le vote, les membres du jury s’aperçurent qu’ils avaient classé Storia à la 3e place. 

  Cette immixtion de l’IA dans la littérature était prévue, mais pas si tôt. Le très sérieux Institut pour le Futur de l’Humanité, de l’université d’Oxford, avait pronostiqué l’écriture d’un roman par un algorithme pour 2049. Finalement, cela était arrivé en 2026. C’était d’ailleurs une constante dans les projections sur les capacités de l’IA : on les sous-estimait. Il convenait de lire à cette aulne une autre projection de l’Institut d’Oxford : une intelligence artificielle supérieure à l’homme dans tous les domaines en 2065. Au plus tard, donc… 

  Il avait fallu 7 ans à Google pour mettre au point Storia, en nourrissant la machine de millions de livres, afin de lui apprendre toutes les nuances et subtilités de la littérature. Désormais, avec quelques indications de base sur la période, le genre, le type de personnages souhaités, l’algorithme créait un roman de 300 pages… en 5 minutes. Google avait d’abord fait relire ses histoires par des écrivains recrutés à cette fin. Mais Dan Kenwood, le superviseur du programme, s’était aperçu que les remarques des écrivains n’étaient que pinaillages sans intérêt, qui révélaient les faiblesses de l’écriture à l’ancienne. Il fallait au contraire débarrasser Storia de toute intervention humaine afin qu’elle renouvelle une littérature épuisée. Les progrès dans le domaine de l’intelligence artificielle allaient dans ce sens. Au-delà du deep et du machine learning (on gavait des machines de millions de données afin qu’elles sachent se comporter dans tous les cas de figures), on était maintenant capable de se passer des datas puisque les machines apprenaient, par elles-mêmes, des processus. Elles ne copiaient plus les humains, elles fonctionnaient comme eux. Pardon : mieux qu’eux.

  Storia se positionnait en tant qu’éditeur, mais maitrisait toute la chaîne, de la création à la distribution. Les romans étaient publiés avec des noms d’auteur inventés pour l’occasion, variables selon le genre, le pays, le public visé : VXC, Farewell, Dorothy Lipstein, Alexandra Blowinovitch, BZU, etc. Dan Kenwood envisageait d’ailleurs de supprimer l’auteur. Ce n’était plus la peine de maintenir cet archaïsme. Storia était la référence, suffisante.

  Au grand dam de Paul, qui comptait sur une certaine visibilité pour son troisième roman, les productions Storia envahirent les points de vente de livres, numériques et papier. C’était une déferlante, accrue par un positionnement de prix agressif : 25 % au-dessous du marché. Au lieu de 20 dollars ou 20 euros, les romans neufs étaient à 14 au prix papier, à 9 en téléchargement. Comment lutter ?

  Le coup fut terrible pour les écrivains reconnus. En quelques années, leurs chefs-d’œuvres furent considérés comme d’aimables bluettes, qu’on regardait d’un œil sympathique, pour ne pas dire empathique, incapables de rivaliser avec les œuvres Storia, que ce soit en termes de qualité littéraire, d’intelligence du scénario, ou, surtout, d’émotions provoquées. Une œuvre Storia pouvait faire pleurer ses lecteurs sans interruption du début à la fin, de joie, de chagrin, de bonheur, de fierté… Un personnage Storia vous prenait aux tripes et ne vous lâchait plus. Vous étiez lui pendant tout le roman, et ensuite, une fois le livre fini, vous n’étiez plus le même homme, plus la même femme. Votre monde et votre regard sur le monde avait changé. Le rouge et le noir, Madame Bovary, Autant en emporte le vent, les policiers d’Agatha Christie, le Da Vinci Code, les polars scandinaves, furent soudain jugés d’un mortel ennui et leurs ventes s’effondrèrent. On se demanda comment on avait pu un jour encenser Philip Roth, Jean d’Ormesson, Amélie Nothomb, Paolo Coelho, ces raseurs, ces nains, ces bouffons, ainsi qu’on les affublait désormais avant qu’ils ne disparaissent dans les poubelles de l’histoire.

  Néanmoins, certains lecteurs voulaient pouvoir dialoguer avec les auteurs. Google avait résolu le problème : des beautés artificielles, masculines, féminines ou androgynes, et un chatbot, avec des voix envoûtantes qui répondaient à toutes les questions, assuraient des dédicaces et des présences aux grandes fêtes du livre. Un service premium fut même créé sur la plateforme Storia, qui permettait aux lecteurs de choisir la tête, le corps, la voix, et l’origine de l’auteur. C’est le lecteur qui créait l’écrivain, après avoir lu le roman. S’il ne voulait pas décider par lui-même, il pouvait choisir une référence dans le gigantesque catalogue à sa disposition. Bien entendu, Google exploitait chaque réaction de ses clients, élargissait sans cesse la gamme des productions de sa machine, créait une suite à des romans quand elle était demandée, modifiait la fin, personnalisait le texte, etc.

  Paul décida donc de laisser tomber le roman, pour se concentrer sur la chanson, la deuxième corde qu’il avait à son arc. Dès son plus jeune âge, il avait poussé la chansonnette à la fin des repas de famille. À partir de 6 ans, il avait suivi des cours à l’école de musique, et il avait eu la chance de tomber sur des professeurs de qualité. Adolescent, il avait monté un groupe de rock qui s’était taillé un succès régional durant trois ans ; il avait même participé à quelques festivals de bon niveau. Pourtant, avec les études et les débuts dans la vie professionnelle, les membres du groupe étaient partis chacun de leur côté, ils avaient cessé de jouer ensemble. Et Paul s’était lancé dans la littérature.

  Mais puisque la machine avait désormais surclassé les hommes en termes de production littéraire, il devait changer son fusil d’épaule. Il avait en stock une vingtaine de chansons, paroles et musiques, qui devaient lui permettre d’enregistrer un premier puis un second CD, avec une tournée entre les deux. Comme ses compositions étaient de qualité, il n’eut pas de mal à trouver des musiciens. Ils commencèrent à répéter puis, au bout de trois mois, à se produire dans de petites salles ici ou là. Grâce à Facebook et Youtube, ils glanèrent un premier noyau de fidèles. 

  Restait à trouver la maison de production qui payerait l’enregistrement d’un CD avant d’en assurer la promotion et la diffusion. Mais le rendez-vous avec un manitou d’Universal Music doucha leurs espérances :

– Euh, les gars… leur dit celui-ci après avoir écouté 15 secondes de chaque titre de leur démo. Vous vous croyez en l’an 2000 ? 29 ans ont passé, je sais pas si vous êtes au courant ! Si vous voulez faire de l’artisanat, vous pouvez, mais dans votre garage, ou pour l’anniversaire de votre grand-mère. Si vous voulez buzzer sur les plateformes et passer en radio, c’est pas votre guitare et votre violon qu’il faut utiliser. C’est fini tout ça, on peut plus rien inventer là-dedans, tous les sons ont été créés, toutes les mélodies trouvées, c’est mort. Et même si on inventait encore, quel morceau humain arriverait à la hauteur de l’A.I.Tune d’Apple et du Musica de Microsoft ? Comment former de tels sons, imaginer de tels enchaînements, sans les super-calculateurs dédiés à ce business ? Ils ont mis des milliards de dollars dans ces bijoux, et pendant des années. Alors maintenant, ils arrosent, et ils se graissent. 

– Excusez-moi, osa le bassiste de Paul, mais vous avez sorti rien que cette année des CD de Taylor Swift, Adèle, Mylène Farmer, Enrique Iglesias, One D…

– Ouais…, coupa le boss en balayant l’objection d’un revers de main, parce que ce sont des artistes installés qui ont accumulé des millions de fans depuis des années, avant l’IA. Ils nous coûtent rien, ils nous rapportent même encore un peu, on peut pas leur refuser ça. Mais vous voyez bien qu’ils vendent plus grand-chose, et qu’ils se ridiculisent. La plupart arrêtent d’eux-mêmes, et ils ont raison. Est-ce que les calèches ont perduré après l’apparition des voitures à essence ? Non. Alors ! Comment un moustique pourrait chanter aussi bien qu’un merle ?

  Pas encore démoralisés, Paul et ses acolytes tentèrent leur chance chez Sony Music. Mais à la première question du producteur qui les reçut, ils comprirent que ça ne marcherait pas là non plus :

– Vous avez bossé en programmation probabiliste ou en réseaux génératifs adverses ?

  Ils décidèrent de se rabattre sur la scène. Ils en étaient sûrs, beaucoup de gens tenaient encore à venir au concert, dans des petites aussi bien que dans des grandes salles, et après tout c’était ça la musique, aller au devant du public et tenter de l’émouvoir avec des sonorités, un texte et une mélodie.

  Mais alors qu’ils peinaient à trouver une date et un lieu par semaine où se produire, apparurent les « top smart singers » et les « top smart bands » de Tesla, autrement dit les supers chanteurs et les supers groupes intelligents, qui offrirent des « top smart shows » devant des publics hypnotisés par la beauté des sons et la qualité du spectacle qu’on leur proposait. Elon Musk, le génial patron de Tesla, voitures sans chauffeur, de Space X, fusées pour coloniser l’espace, de Neuralink, implants cérébraux pour jumeler intelligence humaine et intelligence artificielle, avait longtemps caché son jeu dans le domaine de l’art et du divertissement. Il avait attendu d’être fin prêt pour lancer, en 2030, ces « new types of artists » sur les plateformes et surtout sur les scènes, dans des spectacles qui tenaient à la fois du concert géant, de la rencontre avec des extraterrestres, de la transe collective, du shoot collectif et de la thérapie de groupe. 

  Ces artistes, qui suscitèrent vite de gigantesques communautés de fans, étaient des robots humanoïdes recouverts de silicone qui leur donnait une plastique somptueuse. Les regards, les peaux, les cheveux, la grâce des mouvements, déclenchaient des émotions plus fortes que jamais chez les spectateurs, petits et grands, car on n’avait jamais vu des corps et des visages aussi beaux. Quant aux voix, elles étaient autre chose que ce qui existait jusque-là. Les algorithmes de Tesla étaient parvenus à créer des tessitures, des tonalités, des mélodies et des arrangements inconnus à ce jour, qui transportaient ceux qui les écoutaient à l’aube d’un nouveau monde. Dès 2016, l’université de San Diego, en Californie, était arrivée à créer des sonates à la manière de Bach et des concertos à la manière de Rachmaninov, qui trompaient les plus grands spécialistes. Mais Elon Musk et Tesla faisaient encore plus fort : ils inventaient de nouvelles sonorités, et quelles sonorités ! 

  Le plus fort était d’avoir associé cette musique nouvelle à des personnages, plus vrais que nature, ou plutôt plus que natures. Ces sublimes robots, qu’un journaliste du New York Times avait qualifié de « perfect beauties », chantaient, bougeaient, dansaient, communiquaient beaucoup mieux que les chanteurs et chanteuses de chair et de sang, complètement dépassés. Entre 2030 et 2035, 75 % des festivals mirent la clé sous la porte, le nombre de concerts donnés par des artistes humains fut divisé par quatre. Quant aux CD produits par les compagnies majors de la musique, ils étaient exclusivement réservés à ce qu’on appela dans un premier temps, faute de mieux, « la nouvelle musique ». Qui, dans quelques années, deviendrait la musique tout court.

  La mort dans l’âme, Paul rangea son micro, son instrument et sa voix. Mais il ne renonça pas à tenter de s’exprimer sous une forme artistique. Il lui semblait avoir des choses à dire et quelque capacité pour trouver une manière intéressante. Aussi décida-t-il de faire vibrer la troisième corde à son arc : celle de la peinture.

  Il avait, dans ce domaine également, eu la chance de bénéficier d’un environnement stimulant, sans avoir été survalorisé pour autant. Au fur et à mesure de ses progrès en dessin et peinture, ce n’est pas tant pour ses créations qu’il se mit à éblouir son entourage que pour ses reproductions. Il lui suffisait de se mettre devant une œuvre pour, à condition qu’il disposât du matériel nécessaire, la reproduire à la perfection. 

– Tu ferais un excellent faussaire, lui dit-on à plusieurs reprises.

  Au moins, pensait Paul, j’ai une chance, cette fois, de ne pas être dépassé par une machine. Mais l’IA ne prit pas la peine d’attaquer Paul sur le terrain de la reproduction – trop facile – et le saisit, lui et les stars du pinceau, sur celui plus noble de la création. Après une première exposition ultra-médiatisée à la galerie Gagosian de Los Angeles, des œuvres sorties de nulle part, c’est-à-dire d’un algorithme et d’une imprimante 3D, mais qui pouvaient passer pour quelque trésor oublié d’un grand maître, inondèrent le marché de l’art, toujours alimenté par des montagnes de cash venu de Chine, des Émirats, de Suisse, de Londres, de Hong Kong et de New York. 

  Un coup de tonnerre avait retenti en 2018, quand Christie’s vendit aux enchères, pour la somme de 432 500 $, Le portrait d’Edmond Bellamy, première œuvre attribuée à l’IA, signée… d’une formule mathématique. 12 ans plus tard, les supercalculateurs chinois et américains, qui avaient depuis longtemps ingurgité toutes les œuvres humaines et assimilé toutes les techniques de tous les styles, produisaient à volonté des œuvres à la manière de tel ou tel… Ce qui devait arriver arriva : ces créations furent bientôt jugées supérieures à celles des plus grands peintres, et non des moindres. Avant 2040, Van Gogh fut considéré comme un pittoresque barbouilleur du dimanche, les Impressionnistes comme des bourgeois désœuvrés gâchant la peinture. On se demanda pourquoi Gauguin avait joui d’une telle renommée. Quant à la révolution conceptuelle qu’avait apporté l’art contemporain, elle fut replacée au rang d’un éphémère effet de mode.

  Paul se dit alors qu’il pourrait toujours reproduire les œuvres créées par les machines, le rapport s’étant inversé entre le maître et l’esclave. Dans tous les domaines, l’artistique et les autres, il n’y avait plus que des prolétaires, autrement dit des hommes asservis aux machines. Ni Marx ni Orwell n’avaient imaginé pareille défaite. Le temps d’homo sapiens était révolu ; il subsisterait encore quelques décennies, avant de disparaître pour cause de parasitisme et d’inutilité.

  Paul était prêt à quelques concessions face à cette nouvelle hiérarchie universelle. Mais il oubliait une leçon qu’il aurait dû tirer de son expérience avortée dans la chanson : l’IA n’allait pas se contenter des critères et des données existantes. Ainsi, non seulement les GAFAM et quelques start-up des différentes Silicon Valley à travers le monde créèrent de nouvelles œuvres dans des styles inconnus, mais en plus elles inventèrent de nouveaux outils et matériaux. 

  C’est le groupe Facebook-Instagram qui frappa le coup le plus fort en présentant… de nouvelles couleurs. Il est impossible – avec les lettres, mots et repères existants – de décrire ces couleurs puisqu’elles ne ressemblent à rien de connu dans la nature et dans la culture. Les dénommées Xia, Oli et Tuë, avec majuscules, furent dévoilées dans ce qui devint la plus célèbre présentation de tous les temps, à la Facebook City de Menlo Park, puisqu’elle rassembla 6,8 milliards de spectateurs, sur les 8,4 que comptait l’humanité en ce jour de gloire du 26 septembre 2032. Toutes les chaines, toutes les plateformes, tous les réseaux, tous les opérateurs, relayèrent « The new colors of humanity » sur tous les écrans du monde, des plus petits aux plus grands.

  Avant même la révélation, d’innombrables polémiques enflammèrent le monde. Pour la moitié des scientifiques, c’était impossible : toute production était contrainte par ce que la nature mettait à disposition ; il ne saurait y avoir de couleurs en dehors d’elle. Pour 99 % des artistes peintres, l’annonce de Facebook était une fumisterie. Au mieux, on verrait quelques camaïeux améliorés, une surbrillance et des contrastes approfondis,  et s’ensuivrait une gigantesque opération marketing avec Amazon à la manœuvre. Les médias y allèrent de leurs enquêtes, interviews et débats polémiques. Et bien entendu, les réseaux s’enflammèrent. Puisqu’on s’étripait sur tout, pourquoi ne pas s’étriper sur des couleurs ? Chaque internaute se transforma en spécialiste de la répartition spectrale de la lumière, des champs chromatiques, des photos récepteurs, de la transmission de l’influx nerveux jusqu’au cortex visuel, etc.

  Mais quand Mark Zuckerberg et l’équipe qui travaillait sur le projet à plein temps depuis 5 ans projetèrent l’une après l’autre Xia, Oli et Tuë, le silence s’abattit sur la terre. Car, en effet, la preuve éclatait, c’était vrai. Les yeux s’exorbitèrent devant les écrans, les visages se décomposèrent, on se mit à trembler. Chacun chercha une main, un tissu, une voix. Ceux qui étaient seuls appelèrent à l’aide. Les trois couleurs qui se déployaient dans un kaleidoscope révolutionnaire étaient si nouvelles qu’il y eut de nombreux mouvements de panique et – on établit cette statistique après coup – environ 152 millions d’évanouissements. On déplora même 27 800 arrêts du cœur. Ce qui apparaissait était trop bouleversant pour les cerveaux les plus faibles. Facebook avait pourtant prévenu que le surgissement de quelque chose de si nouveau pouvait choquer les personnes fragiles, mais on avait considéré cela comme un signe supplémentaire de mégalomanie. Pourtant, l’évidence était là : il y avait du nouveau sur terre et ce nouveau provenait de l’intelligence artificielle.

  Cette sidération, qui tint le monde en haleine pendant des semaines, mit fin au débat sur les limites de l’IA. Aucun scientifique sérieux désormais, en 2035, ne contestait la victoire annoncée de l’IA sur l’IH. La question de la conscience, que les plus terrifiés voulaient croire réservée à l’homme, ne se posait plus. La conscience étant le produit du cerveau, et le cerveau un organe de type algorithmique, il était reproductible. Il serait donc, comme tout le reste, reproduit – le Blue Brain project de l’École polytechnique de Lausanne avait débuté en 2005 – puis dépassé, surpassé. 

  Le challenge numéro 1 pour les hommes était le suivant : ne pas être en concurrence avec l’IA, auquel cas on était inutile, mais complémentaire. Pour les transhumanistes, cela était impossible. Le seul moyen d’éviter la disparition de l’humanité était d’arriver à la fusion des intelligences humaines et artificielles. Déjà, les premiers « new increased human » de Neuralink, 250 000 personnes, et les « bionic citizens » chinois, 420 000, constituaient des individus à part. En raison de leurs capacités hors normes, ils étaient interdits d’école et d’élections, mais il faudrait bien trouver un moyen d’intégrer ces individus supérieurs, les seuls sans doute à pouvoir sauver l’humanité des maux qui la menaçaient, avant qu’homo sapiens fût remplacé pour de bon.

  En attendant, il fallait survivre. Paul ne voulait pas, comme des milliards de sapiens, se contenter du revenu mondial universel – 1700 $ par mois pour chacun, de la naissance à la mort – et végéter dans les programmes sociaux, sexuels et psychologiques mis en place pour occuper les inutiles. Un seul métier lui paraissait envisageable, et même souhaitable. Les machines l’avaient battu, et il n’avait pu être ni écrivain, ni chanteur, ni peintre. Il voulait donc battre les machines, et pour cela créer des machines humaines, ou des humains machinaux. Il se mit à bûcher les quatre nouvelles matières regroupées sous le sigle NBIC : nanotechnologie, biologie, informatique, sciences cognitives. Il participerait à la recherche sur « la grande convergence » entre l’infiniment petit, la fabrication du vivant, les machines pensantes et le cerveau humain. Il serait ingénieur.



5 mars 2021

De l'importance du regard

 

   La courte scène qui suit n'a pas duré plus de 10 secondes, fais, gestes et pensées comprises. Pourtant, elle allait changer la vie de ses deux protagonistes.

  Il sortait du campus où il venait de donner son cours. Il était bien, presque heureux. Il savait qu'il avait été bon et les étudiants avaient été réceptifs ; il n'y avait pas toujours corrélation entre ces deux données – la qualité du cours et l'attention des étudiants –, mais cela avait été le cas ce jour.

  Il marchait d'un pas léger jusqu'au parking où il garait sa voiture, en bordure du centre ancien. Dans ces rues semi-piétonnes et animées, il se sentait en vacances, car il n'habitait pas dans cette ville où il assurait deux cours en master depuis 5 ans. Est-ce parce qu'il se sentait bien et que cela se voyait sur son visage et dans son attitude ? 

  Toujours est-il qu’une femme qui remontait la rue posa les yeux sur lui. Pas par hasard. Ou si cela avait été le hasard au début, elle avait sciemment prolongé son regard et maintenu la fixation. Consciemment ou pas, elle était attirée, ou intriguée, en tout cas intéressée. 

  Quand il s'en aperçut, il restait environ deux secondes avant qu’ils se croisent. Deux secondes et ce serait fini, deux secondes et ce serait trop tard. Or, la dernière fois qu'une telle mésaventure lui était arrivée, il s'était juré que cela ne se reproduirait plus. Trop souvent, il avait laissé filer des regards prometteurs, parce qu’il avait été trop lent, ou, plus grave, inattentif. À son âge, c’était impardonnable. La rencontre entre deux êtres qui s’attirent était la plus belle chose de l’existence : gâcher ces possibilités par manque de courage ou de concentration constituait une faute grave.

  Il avait toujours été fasciné, en examinant son parcours autant que celui d’hommes et de femmes autour de lui, de la rapidité avec laquelle une vie pouvait sortir du chemin suivi jusque-là. Des individus qu’il avait pensé figés à jamais, sur lesquels il n’aurait pas parié un kopeck, avaient du jour au lendemain changé de boulot, de ville, de vie, par la magie d’une rencontre. Une connexion s’établissait entre deux personnes, et hop, la puissance était démultipliée, les performances et les résultats transformés. C’était une définition possible de l’amour : ce qui, en un instant, change votre regard sur le monde et le rapport que vous entretenez avec lui. 

  En ces temps imbéciles, il y avait une difficulté supplémentaire : le masque. On n’avait que les yeux et le front, désormais, pour juger de l’expression d’un individu. C’était peu. Comment ne pas se méprendre sur une attitude ? Comment déceler une intention ? Pouvait-on, d’ailleurs, deviner les dispositions d’une personne avec son simple regard ? On se trompait si souvent.

  Pourtant, il trouvait que l’on ne tenait pas assez compte des visages. Chez les politiques par exemple, ou les journalistes : on comprenait tout de suite, lui semblait-il, ceux qui étaient vaniteux, autocrates, prêts à tuer pour conquérir ou garder un pouvoir. Inversement, la modestie, la sincérité, la bonté, ça se voyait aussi. Et on s’interdisait de considérer ces données, à cause d’une bien-pensance qui faisait plus de mal que de bien. Voilà où menait le relativisme ambiant : puisque tout se valait, puisque plus aucune hiérarchie n’était possible, puisqu’on n’avait plus le droit de juger, alors on ne discernait plus.   

  Ça y est, la femme qui le fixait arrivait à son niveau. Allait-elle continuer à soutenir son regard et donc tourner les yeux vers lui qui la croisait ? Et lui, allait-il faire de même ? Le temps qu’il se pose la question… elle avait disparu de son champ de vision. Il ne la voyait plus, elle ne le voyait plus. C’était fini. Ils s’étaient croisés, il ne s’était rien passé. Elle était dans le flot qui remontait la rue, lui dans celui qui descendait. La densité n’était pas énorme, mais enfin, il y avait du monde et ils étaient emportés.

  Non, il ne voulait pas ! Il n’allait pas, une fois de plus, manquer une occasion. Le regard de cette femme, il en était sûr, voulait dire quelque chose, du genre : « vous avez l’air simple, calme, équilibré, rien d’extraordinaire, mais rassurant, et je me reposerais bien sur vous. J’aime vos yeux, ce qu’ils révèlent. Regardez les miens. Ne vous plaisent-il pas ? Ne voyez-vous pas que nous sommes faits l’un pour l’autre ? »

  Elle était passée, mais il s’arrêta et se retourna. Et là, ô miracle, il la revit. Car elle avait fait comme lui, elle s’était arrêtée puis retournée. Ils étaient tous les deux figés, à 5 mètres l’un de l’autre, se regardant, tandis que les passants les contournaient comme s’ils étaient des éléments du mobilier urbain.

  Il lui sourit. Elle lui sourit. Il fit un pas, elle fit un pas. Un autre pas, un autre pas. Alors elle tendit le doigt et dit:

– Excusez-moi, mais… vous avez un autocollant bizarre sur votre manteau, à l’épaule.

  Aussitôt, il mit la main à l’endroit qu’elle indiquait. Il en retira un autocollant fluo, une pub sans doute, que le hasard ou un mauvais plaisant avait collé là, enfin peu importe. C’est donc cela qu’elle regardait, cette incongruité, pas lui.

  Il ne sut pas ce qui l’emportait, de l’humiliation ou de la déception. Atterré, il ne parvint même pas à dire merci. Alors que, s’il n’avait pas tant espéré de ce regard, il aurait ri de sa méprise. Il était poli, léger, bon joueur. Là, il fut incapable de quoi que ce soit. C’était idiot, mais il était assommé. Il n’assumait pas.

  Est-ce cela qui, elle, la convainquit ? Ou était-ce la qualité qui sous-tendait son regard ? Quoi qu’il en soit, elle ajouta :

– Maintenant que vous êtes présentable, on pourrait faire connaissance en partageant un sandwich et un ice tea. Qu’en pensez-vous ?  

  Il pensa à la magnifique chanson de Georges Brassens, sur les paroles du poète Antoine Pol : « Je veux dédier ce poème, à toutes les femmes qu’on aime, pendant quelques instants secrets, à celles qu’on connait à peine, qu’un destin différent entraîne, et qu’on ne retrouve jamais ». 

  Cette fois, le destin, pour peu qu’il y en ait un, ils allaient le forcer un peu. 



26 février 2021

La luge d'Hubert Pécout

 

Petit, je rêvais d’être grand. Or, aîné d’une famille nombreuse, j’étais entouré de plus jeunes. Aussi, quand Hubert Pécout, un voisin, qui avait au moins 14 ans, sonna à la porte de la maison un dimanche matin à 11 heures pour m’inviter à venir faire de la luge avec lui et ses copains, je fus envahi par la joie.

Dûment habillé par ma mère devant mes frères et sœurs qui, pour les deux plus proches, bavaient d’envie, je suivis Hubert qui déjà dévalait les escaliers. 

– Prenez la luge, lança Maman. Là, sous la haie.

Hubert avisa l’antiquité en bois et dit d’un ton qui me parut d’une liberté folle, puisqu’il s’adressait à ma mère :

– Oh, c’est pas la peine, Madame Marques. J’ai la mienne. Patrice glissera avec moi.

La luge d’Hubert était très différente de la nôtre. Elle était rouge, avec deux poignées noires, et elle avait l’air toute légère, il la portait d’une main. Alors que pour tirer notre luge, il fallait s’y mettre à deux ou trois.

Nous avons remonté la rue sur les trottoirs blancs. Il avait neigé toute la nuit, mais le froid cristallisait la neige et nous ne nous enfoncions pas trop. Hubert m’avait proposé de m’asseoir dans « le bob » – je ne connaissais pas le mot – qu’il tirerait derrière lui, mais j’avais décliné. Je ne voulais pas faire bébé. J’avais 10 ans, quand même. J’étais sûr que, derrière les fenêtres de toutes les maisons, des mamans, des papas et des enfants envieux me regardaient, parce que Hubert, ce géant, était venu me recruter pour m’incorporer dans son équipe de rêve.

Nous avons pris à gauche ensuite pour traverser un périmètre avec des maisons beaucoup plus grandes et plus belles que les nôtres, entourées de parcs immenses et d’arbres majestueux. Mais qu’étaient ces demeures à côté de ma félicité ? J’allais faire de la luge avec Hubert et d’autres géants, le reste n’avait aucune importance. 

Nous sommes sortis des habitations pour prendre la route de crête au-delà de laquelle subsistait la campagne, car ces versants de la colline n’étaient pas encore lotis. Le golf, les hôtels et les nouveaux quartiers plus loin n’existaient pas. C’était avant la surpopulation, avant l’aménagement, avant les ronds-points. Il y avait là un endroit que nous, gosses de cette hauteur de la ville, appelions « le champ de blé ». Mon père disait qu’il n’y avait jamais eu de blé sur cette herbe sale battue par les vents, mais l’expression, sans doute improvisée par un de nos prédécesseurs qui n’y connaissait rien, était restée. Le bucolique nous semblait exotique.

Une des raisons pour lesquelles il n’y avait jamais eu de blé à cet endroit était la forte pente de ce champ qui n’en était pas un. La déclivité approchait les 50 %, c’est-à-dire que pour 100 mètres à l’horizontale, la hauteur augmentait de 50 de ces mêmes mètres. La longueur devait être ici de 300 mètres, donc le dénivelé de 150. En temps normal, cette inclinaison ne m’impressionnait guère. En arrivant là ce jour, prenant conscience que j’allais devoir descendre à toute blinde ce gigantesque toboggan de glace, la géométrie de l’endroit m’apparut dans toute sa brutalité. Maman ! J’avais beau être avec Hubert, je fus gagné par l’appréhension. Il allait falloir que le géant me protège. 

Un petit groupe piétinait déjà sous le soleil qui, se reflétant partout sur la neige glacée, m’éblouissait. Que des grands de nos rues. Il y avait là Bougnières, Stoledano, Barguil, un autre que je ne connaissais pas, et même, incroyable transgression, deux filles, je veux dire des grandes, 13 ans au moins, dont je ne savais pas le prénom, qu’il m’aurait de toute façon paru indécent de prononcer. Arrivèrent encore le grand frère de Nanou, l’amie de ma sœur, le nouveau du bout de ma rue, qui défrayait la chronique avec ses bagarres, et un autre inconnu. Je serrai les mains, comme un grand, sans oser lever les yeux. Il n’y avait pas de petits. J’aurais dû être aux anges, mais comme c’était la première fois, j’étais effrayé. Et puis la pente de ce champ, tout de même…

Je m’aperçus que toutes les luges – enfin les bobs – étaient pareilles, même si une bleue et une jaune s’immisçaient dans le rouge dominant : un bac en plastique plat et allongé, avec une poignée à levier de chaque côté qui servait de frein. Ultra-légères et apparement ultra-résistantes. Les plus costauds des garçons racontaient leurs souvenirs et performances dans ces bolides.

– Ouh la la, les gamelles !

– On s’est fait de ses peurs !

– Quand c’est gelé, tu contrôles plus rien.

– T’aurais vu ça !

J’eus envie de faire pipi. Ce n’était pas le moment. De toute façon, je ne savais pas comment ouvrir ma combinaison. 

Déjà, on franchissait le fossé. Stolédano fit un truc qui me stupéfia. Il mit sa luge dans la pente et la laissa glisser. Le bob s’en fut à toute vitesse. Il effectua des bonds qui nous firent rire aux éclats – même moi –, se rétablit étonnamment et termina sa course en rebondissant contre la clôture qui délimitait le bas du champ.

– Waouh !

– Y’a la rivière après la clôture !

Les autres voulurent faire pareil, mais en même temps. 

– La première qui arrive en bas !

Nous étions 3 à ne pas avoir de luge. Ce sont donc 8 moins celle de Stolédano déjà en bas, égal 7 luges qui s’alignèrent sur la ligne de départ et qui, au top, partirent à vide et dévalèrent la pente à 50 %. Je fus aussi stupéfait par les carambolages des bobs sur la neige que par les cris qui s’élevèrent autour de moi. 

– Vas-y !

– Eh, ta luge reste pas dans son couloir !

– Tu me montes dessus ! 

– Tu triches !

D’un côté, ça me rassurait. C’était ça, les grands ? Sans oser élever la voix, j’encourageais l’embarcation d’Hubert. Le bob de Bougnières partit de travers et se trouva loin des autres à l’arrivée. D’autres s’étaient retournés, tous s’étaient tamponnés en dévalant à toute vitesse. En bas, les bobs avaient percuté les poteaux de bois ou les fils de fer de la clôture, effectuant alors de nouvelles galipettes impayables. Deux bobs étaient passés sous les barbelés, et avaient été arrêtés par les arbres qui bordaient la rivière. 

– Bon, allez, à nous maintenant !

– On va récupérer les luges !

Aussitôt, nous avons couru dans la pente et dans la neige, tombant, glissant, nous bousculant. Un des grands que je ne connaissais pas m’attrapa par la taille et me dit :

– Viens, mon belet, je vais te faire gagner.

Pendant quelques mètres, nous tînmes debout et fumes en tête, mais ça ne dura pas. Mon cheval glissa et nous partîmes les huit fers en l’air, puisque je me désolidarisais de ma monture et roulai sur deux bonnes dizaines de mètres supplémentaires. Je m’arrêtais juste quand je fus dépassé par les deux filles, qui, sur le dos, genoux enserrés dans les mains, profitaient du revêtement de leur anorak pour s’offrir une glissade efficace, qui allaient les mener à la victoire. Je finis moi en courant comme je pouvais, riant et pleurant à la fois, les yeux et la gorge en feu, le bonnet de traviole, l’écharpe à moitié défaite, le cœur battant à tout rompre.

– Ça va ? me demanda Hubert en posant sa main sur mon épaule.    

Je n’arrivai pas à parler tellement j’étais essoufflé. Mais j’osai lever mes yeux exorbités. Tous les grands reprenaient leur souffle eux aussi, et tous me regardaient avec un air gentil et amusé. Je me sentis admis. Ça y était, j’étais des leurs, j’étais grand moi aussi.

J’étais si gonflé que je voulus tirer le bob d’Hubert pour la remontée. Je ne pensais pas à la descente qui nous attendait, je n’avais plus peur. 

Cette descente fut d’emblée organisée comme une course. Il fallut un certain temps cependant pour que le départ pût être donné, car chacun voulait se positionner le mieux possible dans son bob d’une part, sur la ligne d’autre part. Les équipages étaient donc les suivants : Stolédano bob rouge n°1, Bougnières bob jaune n° 2, Barguil bob rouge n° 3, Hubert et moi bob rouge n° 4, les deux filles bob rouge n° 5, le premier inconnu bob bleu n° 6, le grand frère de Nanou bob rouge n° 7, le castagneur du bout de ma rue et le 2e inconnu bob rouge n° 8.

– On laisse 1 mètre entre chaque.

– 1 mètre 50 !

– Interdit de se caramboler !

Hubert me demanda si je voulais me mettre devant lui ou derrière lui.

– Toute façon, c’est moi qui tient les freins, assura-t-il. Si t’es devant, tu t’accroches à mes jambes, si t’es derrière, tu passes tes bras autour de ma taille. 

Comme j’hésitais, il choisit pour moi :

– T’as qu’à te mettre devant. T’es pas bien grand, t’aurais du mal à faire le tour de ma taille. Tandis que mes jambes, pas de problèmes. Et puis tu verras mieux.

Il s’installa, ne laissant qu’un petit creux entre ses fesses et ses jambes, qu’il devait replier pour qu’elles ne dépassent pas à l’avant du bob. 

– Amène-toi.

Je m’approchai et il me tira vers lui. Mon dos était appuyé contre son ventre. Il fallait maintenant que je rentre mes jambes moi aussi.

– Mets-toi en tailleur.

Je me mis.

– Bien. Maintenant, attrape mes chevilles.

Je passais mes bras autour de ses jambes.

– Voilà. Et tu t’en sers pour t’équilibrer. C’est important de bien bouger. Quand le bob penche à droite tu penches à droite, à gauche tu penches à gauche. On va gagner de la vitesse comme ça. Cherche pas à contrebalancer. 

Je ne saisis pas tout, si ce n’est que je ferais comme Hubert me dirait. 

– Bon, les mecs, on est prêts ? 

– Les filles aussi sont prêtes !

– À 10, on se place dans le sens de la pente, et on y va. 

La peur me reprit. Je me demandai si je n’aurais pas dû me mettre derrière. Trop tard. J’avais très envie de faire pipi.

– 0 !

Les 8 bobs pivotèrent d’un quart de tour. Puis crissements et craquements se firent entendre, en même temps que des ahannements. Je regardai autour de moi. Chaque équipage avait temporairement sorti pieds et poings pour les enfoncer dans la neige et trouver l’élan de départ. Mais bien vite, chacun se recroquevilla dans sa luge car la vitesse était déjà trop grande pour que nos membres suivent. Hubert avait saisi les poignées, moi ses jambes. 

– À nous la liberté !

– Les freins ne marchent pas !

– C’est trop gelé !

– Mieux qu’en vélo !

Chacun s’exclamait tandis que l’adrénaline envahissait cœurs et cerveaux. L’accélération me parut effrayante. Il me sembla que le vent entrait dans mes yeux et sortait par l’arrière de ma tête. Je ne voyais plus rien si ce n’est un gouffre blanc au fond duquel nous allions nous écraser. La vitesse aurait été moins terrifiante s’il n’y avait pas eu les bosses et les décollages qu’elles provoquaient. Toutes les 5 secondes environ, un choc m’écrasait les fesses et l’onde remontait le long de ma colonne vertébrale, qui allait se briser, c’était sûr, en même temps que la luge dont je m’étonnais qu’elle soit toujours en vie. Que ce petit centimètre d’épaisseur de plastique supporte ces à-plats effroyables et nos 80 kilos (Hubert 50 et moi 30) me paraissait impossible. Nous allions nous disloquer, il ne pouvait en être autrement. 

Les hurlements que j’entendais d’un côté ou de l’autre, en fonction du vent qui transperçait mon crâne, ajoutait au tourbillon cosmique qui nous entraînait. Je crois que j’étais au-delà de la peur. Je n’étais plus dans le monde sensible tel que je le connaissais. À combien dévalions-nous la pente ? 40, 50 à l’heure ? J’aurais dit 200. Des cristaux de neige me rentraient dans la bouche et cisaillaient mes joues, je ne pouvais plus ni parler ni respirer. Et, tiens, je n’avais plus envie de faire pipi.

À cette vitesse, nous ne tardâmes pas à arriver en bas, c’est-à-dire aux barbelés. S’il avait été drôle de voir les luges vides valdinguer après avoir pris la clôture de plein fouet, il serait sans doute moins rigolo de nous empaler dans les piquets et les pointes de fer. Bizarrement, personne n’avait évoqué le problème avant d’entamer la descente, moi pas plus que les autres. Je n’y avais même pas pensé. Par bêtise, pas par courage.

Quelques secondes avant l’impact, Hubert réagit. 

– Ne lâche pas mes jambes et rentre la tête ! hurla-t-il.

Il me saisit par la taille et, avant même que je comprenne ce qui m’arrivait, nous basculâmes tous les deux sur la neige gelée – autant dire que nous avions sauté d’une voiture sur l’autoroute – débaroulant comme des ballots mais restant agrippés l’un à l’autre, tandis que le bob, après avoir piqué du nez dans un creux dix mètres avant la clôture, se redressa soudain, et, poussé par ce tremplin naturel, s’envola pour passer au-dessus de la clôture et continuer son vol plané jusqu’aux frondaisons le long de la rivière. Alors que je roulais encore dans la neige après mon éjection, j’aperçus dans un éclair ce bob voler au-dessus de la neige, comme si le Tout-Puissant qui avait provoqué cette tempête avait voulu graver en moi une image définitive de mon expérience.

Je ne me souviens plus comment s’acheva la course pour les autres, ni comment se déroula la suite de la matinée. Mais grâce à Hubert Pécout, grâce à cette descente avec les grands, grâce à ce magnifique saut de luge, je me suis, pour la première fois, senti vivant. Je ne suis pas devenu champion du monde de bobsleigh, surfeur professionnel ou pilote de rallye, mais j’ai vécu vite, fort, j’ai toujours pris des risques et cassé la routine. Merci Hubert. 

J’ajoute pour finir qu’il n’y avait pas besoin, alors, de photos et de vidéos pour immortaliser un moment : la mémoire suffisait. Et on vivait d’autant plus intensément les choses qu’on ne se souciait pas de les montrer aux autres en espérant des réactions à ce qui ne concernait que nous. 

 



19 février 2021

Sciences-Po, 2 Parisiennes, et moi et moi

 

Ça n'a pas duré longtemps, mais pendant quelques mois j'ai côtoyé ce qu'on appelle l'élite. Dans un des temples de celle-ci, la rue Saint-Guillaume, dans le VIIe arrondissement de Paris, siège de l'école des pouvoirs français : Sciences-Po. C'était avant l'ouverture de l'institution à la banlieue, avant le recrutement social. Personne n'empêchait l'entre-soi, aucun autre réseau ne venait zieuter les us et les coutumes de ce petit monde qui s'apprêtait à diriger le grand. 

Si je l’ai côtoyée, cette élite, c’est que je n’en fais pas partie. Sans quoi cette affirmation serait un non-sens ; on ne se côtoie pas soi-même. Je n’étais qu’un semi-bourgeois d’une province peu enviable, qui n’avait ni mérite ni prédispositions particulières. J’avais obtenu un diplôme de niveau master dans une université acceptable, et c’est pourquoi, sans trop réfléchir, pour monter à la capitale et tenter une expérience, pour suivre une fille aussi, je m’étais inscrit pour une année de « prep-ENA ». Oui, à Sciences-Po Paris, j’allais bûcher pendant un an avec une centaine d’ambitieux pour passer le concours de l’ENA, antichambre des directions politiques, administratives et économiques du pays. Mais qu’est-ce qui m’avait pris ? Pour qui me prenais-je ?

Je ne tardais pas à comprendre que j’étais entré dans une crèmerie trop chère pour moi. Au niveau financier, je m’en sortais. J’avais une petite bourse, un petit boulot et mes parents allongeaient 900 francs par mois, 138 €, pour une chambre « de bonne » de 6 mètres carrés, dont 3 mansardés, sans eau chaude au lavabo et avec un chauffage électrique qui tiédissait au bout de tente minutes de calottes. Les toilettes étaient sur le palier, sans lunette, à partager avec 10 autres zigs de toutes origines, dont certains avaient des habitudes hygiéniques pas racontables. De douche, il n’y avait point, aussi allais-je, pour limiter les dégâts, 3 aubes par semaine me laver à la piscine Mabillon. Comment ai-je pu supporter un tel environnement et même l’apprécier ? Il faut croire que l’on n’est pas la même personne aux différents âges de sa vie. À moins que ce fût l’ambition qui me dévorât. Paris, le pouvoir… Rastignac, quand tu nous tiens. 

Je logeais donc bien dans le VIIe arrondissement, comme la plupart des autres élèves que je découvris lors des premiers cours, mais il y avait une différence : eux habitaient dans les appartements des immeubles hausmanniens dont leurs parents étaient propriétaires, aux étages nobles, 2e et 5e, avec balcons, pour les plus fortunés. Les sous-pentes qu’ils nous louaient étaient leurs anciens débarras, qu’ils avaient débarrassés quand le marché immobilier avait laisser augurer d’une belle inflation pour ces espaces recherchés par les étudiants et les travailleurs pauvres. Chez ces gens-là, Monsieur, on a de l’argent, mais on compte.

Nous, impétrants venus de nos trous provinciaux, n’étions pas dans les mêmes dispositions que ces représentants de la haute. Pourtant, le plus important était ailleurs. Durant toutes leurs études, à Henri IV, Louis le Grand, Stanislas, Janson de Sailly ou Saint-Louis de Gonzague, mes voisins sur les bancs de la prep-ENA avaient été biberonnés aux auteurs Sciences-Po, au style Sciences-Po, aux épreuves Sciences-Po, au langage Sciences-Po, langue qu’ils parlaient souvent chez eux, avec Papa ambassadeur, directeur d’administration centrale, ou fondé de pouvoir à la Banque Rothschild. La plupart des noms propres qu’ils utilisaient m’étaient inconnus, et j’avais parfois du mal à savoir s’ils parlaient d’un auteur à lire, d’un club sélect, ou d’un lieu à la mode. Il leur suffisait d’une minute avec moi pour constater la même chose : nous n’étions pas du même monde, c’est-à-dire que je n’étais pas du monde.

Même sans les mots, un coup d’œil aux fringues aurait suffi à séparer le bon grain de l’ivraie. Ils portaient des duffle-coats, des jodhpurs, des cardigans, des tailleurs, des mocassins, de marque Burberry, Hermès, Chanel ou Saint-Laurent… Là encore, je ne connaissais même pas les noms. Et puis il y avait quelque chose dans l’attitude, le visage, la coiffure, une sorte d’insouciance liée à l’assurance, assurance que de toute façon ils allaient réussir, parce qu’ils étaient programmés pour cela et que bon sang ne saurait mentir. Nous, prétendants incertains, dépourvus des codes, péquenots endimanchés ou pas, nous étions à côté de leurs pompes. Autour de « la péniche » (le hall d’accueil du 27 rue Saint-Guillaume, avec son double banc en bois en forme de bateau), dans l’amphi Émile Boutmy ou dans le jardin, ils étaient chez eux, tandis que nous étions les manants qu’on accepte à table parce qu’on est bons chrétiens. 

Les profs finirent de me montrer que je m’étais trompé de planète. La moitié des cours étaient donnés par des personnalités qui étaient membres de cabinets ministériels, anciens ministres, chroniqueurs dans un grand journal, directeur d’un établissement public de prestige, que sais-je encore. Ceux qui n’étaient qu’enseignants étaient encore plus impressionnants ; ils avaient tous plusieurs ouvrages à leur actif, dont au moins un de référence, qu’il y avait intérêt à lire si l’on voulait avoir une chance de suivre leurs propos, qu’ils n’étaient pas du genre à répéter. Mes voisins parisiens dans l’amphi les connaissaient déjà, les livres comme les profs, et j’entendis même plusieurs fois :

– Il est très sympa, en privé.

Comment lutter ? 

Ce sont deux femmes qui m’apportèrent à la fois le plus fol espoir d’ascension sociale et la conscience la plus cruelle de ma non existence. La première s’appelait Guillemette Lorentide, et demeurait Avenue de La Bourdonnais. Nous suivions plusieurs travaux dirigés ensemble et, je ne sais par quel miracle, elle eut quelque attirance pour ma personne. Je fis de mon mieux pour donner le change. Elle m’interrogeait sur mes origines et chacune de mes réponses semblait l’intéresser. Elle paraissait comme un anthropologue qui étudie le comportement de tribus primitives. 

– Comment, vous avez joué au football ? Quoi, vous avez monté un groupe de hard-rock ? Qu’est-ce, vous buvez de la bière ?

Oui, elle me vouvoyait. Je ne sais pas si elle était sincère ou si elle se moquait de moi. Je la raccompagnais chez elle, et rien que ce trajet à pied dans les voies si longues et si larges du VIIe arrondissement était pour moi un enchantement. À côté de cette beauté sage en tailleur, châle et talons plats, je me prenais à rêver : et si je l’épousais ? Et si nous nous installions là ? Et si je lui faisais quatre enfants ? Et si je devenais ministre ?  

Au bout du troisième accompagnement, elle m’invita à entrer chez elle. Chez elle, je ne tardais pas à le découvrir, c’était chez ses parents. Déjà, l’entrée de l’immeuble mesurait au bas mot 60 mètres carrés, avec une hauteur sous plafond d’au moins 6 mètres. Guillemette salua la concierge, Madame Lounès, et nous montâmes un escalier de pierre somptueux tapissé d’une moquette rouge à motifs noirs parfaitement tendue par des tringles en laiton. Au deuxième étage, elle sortit une clé de son sac pour ouvrir une porte blindée.

– Maman, c’est moi !  

Merde. Trois chambres comme celle que j’occupais auraient tenu dans l’entrée de l’appartement. Un long couloir partait à droite, un plus court à gauche (25 mètres seulement), les deux avec des portes de chaque côté. Ce qui signifiait que l’appartement occupait tout l’étage de cet énorme immeuble en pierre de taille. En face, derrière des portes vitrées à battants, un immense séjour apparaissait.

– Viens.

Elle avait enlevé ses chaussures et je fis de même, priant pour que… si, un trou était visible au bout d’une de mes chaussettes. J’avais encore du chemin à parcourir avant d’être ministre.

Comme un premier communiant, je la suivis dans le couloir interminable,  agrémenté d’un judicieux éclairage et de tableaux pas si moches, hors de prix sans doute, priant cette fois pour ne pas croiser la mère. Mais non. Était-elle habituée à ce que sa fille ramène des garçons à domicile ?

Guillemette poussa une porte. J’entrai à mon tour. Waouh ! 30 mètres carrés, un lit immense et blanc, un coin bureau étagères bibliothèque avec son bazar Sciences-Po, une penderie avec des miroirs sur toute la longueur, une coiffeuse à l’ancienne pleine de brosses et de flacons devant la fenêtre qui donnait sur un jardin, à moins que ce ne fût déjà le Champ de Mars, tout proche. Sur deux des quatre côtés, une tapisserie photo : la skyline de NewYork d’un côté, un récif corallien de l’autre. Et puis, ici ou là, des trucs de fille : un chapeau, une écharpe, des boucles, une ceinture, des escarpins… Au fond à droite, une porte, qui donnait sur un cabinet de toilette particulier.

J’étais dans le saint de saint, pour ne pas dire dans le sein des seins. Quelle attitude adopter ? La présence de la mère à quelques mètres ne m’aidait pas à trouver une contenance.

– Quelle chambre !

C’était faible, mais il est des circonstances où la banalité vaut mieux que l’originalité. 

– Tu aimes ?

Ce disant, elle enleva son imper, son carré, sa veste et… sa jupe. Elle passa dans la salle de bains où je devinai qu’elle se lavait les mains. Je n’arrivai pas à me détendre.

Elle ressortit, avec… le chemisier en moins. Elle était donc en bas et sous-vêtements. J’étais resté près du bureau. Elle se considéra dans une glace puis se tourna en me regardant :

– Qu’est-ce que tu penses de moi ? Je suis belle ou pas ?

Elle avait dit ça avec une petite moue, comme si elle me faisait relire une dissertation. Je n’en revenais pas. Guillemette si stricte en apparence, si collet monté. Étais-je tombée sur une cinglée ? En tout cas, elle était méchamment belle. Le corps était au niveau du visage.

Elle se mit sur son lit, ou plutôt dans son lit. Mince alors !

– Il m’a tuée, Pacault, avec ses finances publiques ! 

Comme je n’arrivais pas à suivre et que je restai planté, elle me dit :

– Va te laver les mains, déshabille-toi et viens me rejoindre. Enfin si ça te dit.

Je ne maitrisais rien, je ne comprenais rien. Je fis comme elle disait et me retrouvai à ses côtés. Elle vint se blottir. 

– Caresse-moi doucement. Pas de pénétration, hein ! Gâche pas tout.

Oh non, je voulais rien gâcher. Quand le ciel vous tombe sur la tête, faut pas demander la lune. J’avais une inquiétude, quand même :

– Et ta mère ?

– Oh, elle est discrète. Elle doit être avec son prof de yoga, d’ailleurs. Et la femme de ménage ne vient que le matin. Papa est en Allemagne, mon frère ne vit plus là et ma petite sœur ne rentre pas avant 18 h 30. 

Bon, dans ce cas… Je m’appliquai, mais je ne pense pas avoir été bon. Et puis, malgré son incroyable offrande, elle n’était pas très tendre. Ça me perturbait. Le sexe sans amour, même illusoire, je ne savais pas faire.

Au bout d’un moment, elle me repoussa d’un bras et me dit :

– Tu voudrais faire l’amour avec moi, hein ? 

C’était plus un constat qu’une question. Elle continua :

– Une autre fois, je veux bien, pourquoi pas. Mais tu comprends qu’on ne pourra pas sortir ensemble. Mes parents tiennent à ce que je fréquente des garçons de mon « milieu », comme ils disent.

J’enregistrai les infos comme je pouvais.

– Tu m’as invité à entrer, pourtant ? osai-je.

– Oui, parce que tu es gentil et que je t’aime bien. Même avec tes chaussettes trouées. Et puis je vois bien que tu connais pas tout ça, la bourgeoisie parisienne, et ça a l’air de t’intéresser.

Était-ce du culot ou de la candeur ? En tout cas, elle était d’une rare franchise. J’eus une réplique que je trouvai pas mal :

– C’est surtout toi qui m’intéresses.

– Je m’en doute, dit-elle du tac-au-tac. 

J’ai essayé de profiter du moment, en me disant que non seulement c’était une des plus belles filles que j’avais jamais caressée, la plus intelligente, la plus étonnante, la plus riche, et celle qui pouvait m’offrir le plus de découvertes et de perspectives.

Elle s’est… endormie ! Je savais pas si je devais me réjouir ou me vexer. J’ai souri, et j’ai caressé ses cheveux, des fils de soie fins et longs.

Elle s’est réveillée d’un coup, a regardé sa montre :

– 6 heures moins le quart ! Faut que tu t’en ailles. J’ai pas commencé le devoir de droit public, faut que je m’y mette.

J’étais aux portes du ciel et elle nous ramenait sur terre.

Déjà, elle se levait, s’habillait. Un jean, des ballerines, un pull blanc. Ça suffisait. La grâce. Je voulais pas partir, je voulais la regarder, l’entendre, la sentir, observer de près comment fonctionnait cette fascinante mécanique.

Je me fis violence et me rhabillai. Je vis tout de suite que je ne pouvais espérer ni tendresse ni promesse. Ce n’était pas le moment. Mais si ce n’était pas maintenant, quand serait-ce ?

Ce n’est que le soir, dans ma mansarde humide sous le toit, d’où j’apercevais la pointe de la tour Eiffel allumée par la lucarne qui fermait mal, que je compris que c’était aussi ça, les élèves de Sciences-Po Paris : des jeunes non pas coincés mais au contraire libérés, si agiles intellectuellement et si confiants dans leurs capacités qu’ils pouvaient passer sans problèmes d’un look et d’un comportement de haut fonctionnaire déjà au service de l’État à une liberté magnifique que leur autorisaient les privilèges de la naissance, c’est-à-dire l’aisance, l’intelligence et l’élégance. Ils n’étaient pas que leur caricature, ils étaient aussi des êtres libres, avec les passions, les bêtises et les cruautés de leur âge.

Comme je le craignais, il n’y eut pas de deuxième fois. Guillemette s’arrangea pour  quitter la rue Saint-Guillaume chaque soir avec quelqu’un d’autre que moi, fille ou garçon, elle avait l’embarras du choix. Quand enfin je pus me retrouver à côté d’elle dans l'amphi, j’essayai de rappeler notre après-midi commune. Elle s’en souvenait à peine. Au bord du désespoir, je tentai :

– Tu m’avais dit… pour l’amour… Tu serais…

– Oh, oublie. J’ai parlé un peu vite, excuse-moi. Et puis je crois que j’ai rencontré quelqu’un. Un parti, je veux dire.

C’était clair, j’avais loupé le test et je n’étais pas un « parti ». Notre relation s’arrêta là, elle ne m’adressa plus la parole, elle ne me voyait plus.

Je me focalisai un moment sur les cours, escomptant là une sorte de revanche : j’aurai l’ENA et toi pas. Ou je l’aurai comme toi. Enfin je ne savais pas, j’étais triste. Je me consolai au bout de quelques semaines avec une pauvresse dans mon genre, émigrée esseulée aveuglée par la lumière ; je ne m’en trouvai pas mal, mais ce n’était pas le même voyage.

Une deuxième chance de grimper à l’échelle s’offrit à moi quand je rencontrai Anne-Élise Valissamblard. Elle n’était qu’en 2e année, section Politique et Social. Nous nous étions retrouvés côte à côte sur un banc de la péniche, je révisais un cours, elle était plongée dans Le Monde. Elle était si jolie et m’avait adressé un sourire si bouleversant que j’avais osé engager la conversation par cette phrase absurde :

– Ce journal est trop grand pour toi.

– Tu crois ?

En tout cas, elle l’avait fermé et on s’était mis à parler. Anne-Élise venait du lycée Hoche, de Versailles. Elle avait elle aussi un frère et une sœur. Trois enfants, était-ce la norme dans la haute bleu blanc rouge à la fin du XXe siècle ? Papa était directeur administratif chez Total, Maman était magistrat – on ne féminisait pas les noms à l’époque –, juge à la cour d’appel. Ça sentait plus le progressisme que chez les Lorentide, mais on était là aussi dans des sphères d’altitude.

Anne-Élise avait beaucoup de camarades de promotion, qu’elle avait connus en première année, mais elle acceptait de me retrouver de temps en temps pour un café. Avec elle, je découvris Le Sauvignon, chez Fernand, et même, une fois chaque, le Café de Flore et les Deux Magots. Chaque café me coûtait mes plats cuisinés de la fin de semaine, mais j’étais prêt à crever de faim pour une heure avec Anne-Élise au cœur du Paris littéraire. Elle était aussi passionnée de littérature que de politique et elle s’emballait, s’énervait même, sur des questions qui me dépassaient complètement : l’égalité hommes femmes (il y avait un problème ?), l’intégration (ce n’était pas encore un gros mot à l’époque, on ne glorifiait pas les minorités), la montée du Front National (« Le Pen, tu te rends compte ? »), l’influence persistante de Sartre et Foucault (Fou qui ?).

Moi, j’étais hypnotisé par son visage. Si Guillemette avait les yeux bleu pâle, les cheveux blonds et lisses, des lèvres minces, Anne-Élise avait une crinière ondulée châtain clair, des yeux noisette, des lèvres charnues sur des dents éclatantes qui renforçaient la puissance de ses paroles et de ses expressions. Guillemette était calme, détachée, insensible ; Anne-Élise était fougueuse, engagée, passionnée. Elle militait dans une association humanitaire, ainsi que dans un comité de lutte contre le racisme. Moi qui étais en train de virer à droite, je me trouvais sous le feu nourri d’une passionaria prête à tuer pour une idée. Mais j’aurais juré sur Le petit livre rouge, adoré le Che ou Fidel, encadré une photo de Marx dans mon gourbi si cela avait pu m’aider à conquérir Anne-Élise.

Je crus mon heure arrivée quand elle m’invita à passer une nuit – oui une nuit – chez elle au Vésinet, dans les Yvelines. 

– Mes parents, mon frère et ma sœur vont chez ma tante. Je reste car j’ai du travail. Par contre, je ferais bien un break entre samedi 19 heures et dimanche 11 heures. Je t’invite.

Vous connaissez Le Vésinet, au nord de Versailles, dans une boucle de la Seine ? Beverly Hills, à côté, c’est du carton-pâte. La Côte d’Azur, c’est surfait, toc et tapageur. Au Vésinet, tout n’est que calme, solidité, luxe et volupté. Chaque maison est une construction magnifique d’au minimum 200 mètres carrés située dans un parc d’au moins 1000. Il n’y a quasiment que des avenues, toutes bordées d’arbres somptueux et de contre-allées, quand ce n’est pas de canaux ou de rivières. Il y a des lacs, des îles, encore des parcs. C’est un endroit féérique, qui aura bien du mal à échapper à la surpopulation de la région parisienne, mais qui semble préservé pour l’instant.

Anne-Élise vint me chercher à la gare du RER à 19 h 10 un samedi soir d’avril. Elle était splendide. Ses cheveux lourds se balançaient sur un blouson de daim marron assorti à ses bottes. Je remarquai qu’elle s’était maquillée, ce qu’elle ne faisait pas toujours. Quand on est si belle… Nous nous sommes arrêtés dans une boulangerie prendre une baguette, et cela me suffit pour remarquer sa sociabilité. Elle aussi savait s’adapter et être à l’aise partout. Était-ce cela, la force de Sciences-Po ? 

Je l’ai suivie comme dans un rêve le long des allées boisées que je découvrais pour la première fois. Anne-Élise était entre l’elfe et la super-woman, j’étais un lutin subjugué. Je ne le fus pas moins en entrant dans la maison. Double salon donnant sur terrasse et jardin, cuisine de la taille d’un terrain de foot, une chambre avec salle de bain, un bureau : voilà pour le rez-de-chaussée. À l’étage, 4 chambres, dont deux avec salle de bains et balcon, une salle de bain séparée. Il y avait encore un sous-sol aménagé, une buanderie, 3 W.C. 286 mètres carrés au total, sans compter le double garage. Pierre blanche et toit d’ardoises.

– Tu veux boire quelque chose ?

Je voulus. Elle ne prit pas d’alcool, et cela me déçut un peu. Avait-elle peur de ne pas rester maîtresse d’elle-même ?

– Maman nous a fait des lasagnes.

Décidément, les mères étaient conciliantes et les filles ne leur cachaient pas les garçons. 

Je regardai la bibliothèque, les tableaux, le décor. Ça sentait le Parti Socialiste, la grande bourgeoisie qui soutient les pauvres, de loin, au milieu des riches. Anne-Élise n’y était pour rien : personne n’est responsable de ses parents. Qui eux-mêmes… Etc.

Elle m’avait montré sa chambre, moins « femme » que celle de Guillemette, mais c’est dans le salon que nous nous tenions, elle sur le canapé, moi sur un fauteuil. Comment aller du fauteuil au canapé sans effrayer la belle ? C’est cette question que je cherchais à résoudre, tandis qu’elle me lisait le début de sa dissertation sur « N’y a-t-il le choix qu’entre obéir ou commander ? », parce qu’elle voulait mon avis. Je devais donc écouter, mais mes yeux accaparaient l’énergie dont mes oreilles avaient besoin.   

Le problème est qu’elle ne restait pas en place. Même pendant le repas, elle n’arrêta pas de gigoter, se levant pour aller chercher un album de photos, un livre, un article, que sais-je encore. Même quand elle m’écoutait – elle savait faire aussi –, elle se levait pour enlever, apporter, ou, plus vexant, regarder par la fenêtre, alors qu’il faisait nuit et que les cèdres et séquoias de la propriété grinçaient sous le vent.

C’est peut-être ce qui l’incita, juste après le dîner, à m’entraîner à l’extérieur :

– Viens, on va faire un tour. Je vais te montrer un joli coin.

Nous sortîmes. J’aurais aimé lui prendre la main. Je la frôlai, espérant au moins un encouragement, qui ne vint pas. Nous arrivâmes au bord de la Seine.

– Nous sommes au Pecq.

Une sorte de promenade était éclairée dans la nuit. En face, sur l’autre rive, on voyait loin et large, car nous étions en léger surplomb. Elle me désigna Le Port Marly, Saint-Germain-en-Laye, Maisons-Laffitte. J’apprenais la géographie de l’ouest parisien.

Sur un banc, elle posa la tête sur mon épaule et je passai un bras autour d’elle. J’allai m’approcher pour l’embrasser, quand elle se leva soudain :

– On rentre. J’ai froid.

Le retour fut moins bien que l’aller. N’avait-elle aucun désir, pas même de la curiosité ? Comprenait-elle qu’elle avait créé chez moi de faux espoirs ? Mais comment avait-elle pu imaginer que, m’invitant chez elle un samedi soir alors qu’elle était seule, il en serait autrement ? Nous n’avions plus dix ans, tout de même.

Elle voulut me montrer un film, Le locataire, de Polanski, rasoir au possible, peut-être parce que j’étais au supplice. Elle était assise loin de moi, j’étais gêné, nos échanges étaient gâchés.

Avant même la fin du film, je pris alors une décision que j’eus du mal à expliquer par la suite. Mais je ne me voyais pas passer la nuit ici dans un lit qui n’était pas le sien, c’était trop humiliant.

– Je vais y aller.

Elle me regarda, sourit, puis prit un air navré :

– Tu as raison. C’est mieux. 

Comme je me levai, elle précisa :

– J’aurais peut-être dû te le dire, mais j’ai un copain, enfin un compagnon. Il est en stage à  New York, au siège de la Chase Manhattan Bank. Il rentre à la fin du mois.

En stage à la Chase Manhattan Bank ? Là, c’est sûr, je ne pouvais pas lutter. Je n’eus pas le courage de demander d’où on venait et à quoi on se destinait quand on effectuait un stage à la Chase Manhattan Bank. C’était donc ça aussi Sciences-Po Paris : l’alliance du discours socialiste et de la pratique capitaliste ? L’affirmation des valeurs de gauche dans les somptueuses propriétés du Vésinet ?  

Anne-Élise ajouta, d’un ton qui se voulait léger :

– Je n’avais pas vu que tu avais du sentiment pour moi. Enfin je pensais qu’on pouvait être juste amis. J’espère qu’on le restera, d’ailleurs.

Non, nous ne le sommes pas restés. Après un retour pitoyable dans une rame de RER qui eut mérité de figurer dans le film de Polanski – le passage était rude entre la cime et l’abîme –, nos échanges ne furent jamais plus spontanés comme ils l’avaient été. Et jamais nous ne retournâmes au Flore et aux Deux Magots. Enfin Anne-Élise y retourna, mais pas moi.

Je commençais à comprendre que dans 9 cas sur 10, c’est le hasard de la naissance et des circonstances qui crée les positions. Pas le mérite. Certes, il reste 1 chance sur 10. Avais-je manqué d’ambition pour saisir ce 1 sur 10 restant ? De talent, plutôt. J’avais échoué aux deux tests que j’avais passés, chez Guillemette et chez Anne-Élise.  

Dire que j’ai loupé le concours de l’ENA n’est pas nécessaire, j’aurais même pu m’éviter l’humiliation de le passer. La « reproduction des élites » était trop forte, mes capacités trop faibles. Au moins, j’avais vécu l’expérience jusqu’au bout. Il était temps de quitter la haute et de redescendre dans les profondeurs. Tant pis, je ne serais pas ministre.



12 février 2021

Le bénévole venu du froid

 

 Il suffit de pas grand-chose pour mettre à bas un équilibre dans un ensemble de quelques individus réunis par des habitudes et des intérêts communs. Les familles qui ont eu le malheur de se disloquer après l’arrivée d’une pièce imprudemment rapportée savent ce qu’il en coûte de laisser entrer le loup dans la bergerie.

On pourrait croire les associations à l’abri de ce risque. Beaucoup d’entre elles sont par nature des lieux ouverts, aptes à accueillir des volontaires de diverses origines. Le but non lucratif et altruiste, l’engagement à géométrie variable, la diversité des profils, tiennent en principe les questions personnelles à distance. En principe. Quand il y a urgence, voire danger, l’objectif supérieur prend le dessus et l’abnégation peut jouer. Mais toutes les associations ne sont pas Médecins sans Frontières. 

Quand elles mènent une action locale et font appel à des retraités ou à des personnes qui ont du temps, quand elles ne demandent pas de compétences particulières, c’est autre chose. La dimension affective est alors très présente et les egos jouent à plein. D’autant que certains bénévoles ont davantage besoin de l’association que celle-ci a besoin d’eux. Certes, tout le monde cherche à donner un sens à une vie qui n’en a pas a priori. Mais on voit arriver dans les structures des individus qui veulent compenser des frustrations personnelles ou professionnelles. Ceux-ci sont redoutables, car ils voient leur engagement comme une planche de salut psychologique, une dernière chance de reconnaissance. S’ils obtiennent une responsabilité, pour eux un pouvoir, qu’ils n’ont jamais réussi à obtenir au travail ou à la maison, alors ils en abuseront et seront prêts à tout pour le garder.

Ce préambule pour dire que l’environnement dans lequel se place cette histoire n’est pas un monde aussi harmonieux et désintéressé qu’on pourrait le penser, même s’il y a dans notre association, comme dans d’autres, des parcours remarquables qui font des personnes magnifiques. À « Ressources pour Tous », nous nous occupons de récupération, de réparation, de tri et de vente à très bas prix.

Quand l’intrus a pénétré dans le local, Marie-Claude l’a tout de suite calculé. Ses cheveux longs, son jean, ses santiags, son blouson, et la Harley Davidson qui allait avec. Oui, une Harley, une vraie ! Dans ce bout de la France vieillotte, dans ce lieu pas vraiment sex qu’est le dépôt-vente d’une ressourcerie sociale, la moto surprenait. 

Son regard était encore plus impressionnant que sa dégaine. Des iris d’un bleu de glace, pas français, à peine humain. Des pupilles minuscules. Un blanc cassé, veiné de rouge.  Avec ça, un nez en lame de couteau, une barbe de 3 jours, et ces cheveux noirs et gris attachés à l’arrière en queue de cheval.

Était-ce un bénéficiaire ? On nommait par ce terme les nécessiteux dépendant des fournitures à très bas prix proposés dans le local, situé au bord du fleuve, pas loin du centre-ville. Là, pour les vêtements surtout, mais aussi pour les meubles, la vaisselle, les jouets, l’électro-ménager, les livres, se pressaient de plus ou moins dignes représentants de la pauvreté contemporaine. On était loin de « la misère du monde », mais il y avait sans contestation possible des hommes, des femmes, des enfants et des familles qui n’auraient pu subvenir à leurs besoins sans des associations comme la nôtre, et notamment les meilleures d’entre elles, Emmaüs et les Restos du Cœur, institutions efficaces et indispensables.

Il y avait bien davantage d’yeux noirs que bleus qui entraient dans nos lieux, c’est aussi pourquoi cette apparition arctique frappa celles et ceux qui la remarquèrent. 

– D’où il sort, celui-ci ? interrogea Marie-Claude en poussant du coude Jacqueline à côté d’elle.

– On dirait un légionnaire.

Un légionnaire ? Ça avait un look particulier, un légionnaire ? Mais Marie-Claude comprenait ce que sa collègue du rayon chaussures voulait dire. Un légionnaire, on ne savait pas d’où il venait, il avait baroudé, il était différent du commun des mortels. Il n’y a pas qu’Edith Piaf qui craquait pour cette engeance. 

– Les cheveux longs, c’est pas très militaire… reprit Marie-Claude.

– Mais ça fait longtemps, la Légion ! rétorqua Jacqueline. Il est rangé des voitures, maintenant.

– T’as vu sa bécane ? Il s’est garé juste devant ! Sur la place livraison un jour de vente ! Faut un sacré culot !

Le légionnaire déambula dans les deux hangars accolés et les deux femmes le perdirent de vue. Il revint près de l’entrée une vingtaine de minutes plus tard. Il n’avait rien acheté. 

– Je peux vous aider ? demanda Marie-Claude à qui le contact ne faisait pas peur.

Les yeux se braquèrent sur elle. Mon Dieu, pensa-t-elle en se sentant faiblir.

– Oui. Est-ce que vous recherchez des bénévoles ? 

– Des bénévoles ? Oui, oui, bien sûr ! Enfin, ça dépend des rayons. 

– Peu importe le rayon. Je suis de passage dans la région, j’ai du temps, je n’ai plus besoin de travailler. Voilà.

C’était bizarre. Il avait un accent, pourtant il semblait bien parler le français.  

– Vous dites que vous êtes de passage. Ça parait donc difficile de vous engager, non ?

– Quand je dis de passage, c’est au moins deux ans, peut-être plus.

– Ah bon. Et vous venez d’où, si c’est pas indiscret ?

Françoise, une des trois femmes qui tenait le rayon vêtements homme, s’était rapprochée de ses deux collègues pour voir la bête de plus près.

– Je viens de Russie. Je suis professeur d’université. Enfin j’étais professeur. J’ai pris ma retraite. Anticipée.

Marie-Claude resta muette et elle se sentit gourde. Jacqueline souriait comme une imbécile, et Françoise regrettait de ne pas avoir vingt ans de moins, même dix auraient suffi pour qu’elle tente quelque chose. 

– Et… excusez-moi, reprit Marie-Claude, mais vous êtes Russe ou Français ? C’est juste par curiosité ?

– Ma mère était Russe, mais je suis Français. Enfin j’ai la double nationalité.

– Ah, je comprends.

Après avoir été emmené par Marie-Claude auprès de la secrétaire de l’association – la présidente n’était pas là – l’homme repartit en faisant tellement pétarader sa moto que, malgré le brouhaha dans l’entrée et sur les étals de vaisselle et de vêtements, tout le monde tourna la tête. C’est sans doute ce que voulait le légionnaire, professeur, Russe, Français, de passage. 

Ivan, c’était son nom, fut d’abord affecté au rayon livres. Il commença par venir une après-midi par semaine, pour trier, en dehors des ventes. Ce n’était pas le travail le plus intéressant, mais c’est souvent ainsi que l’on testait les nouvelles recrues, quel que soit le rayon où elles interviendraient. Si elles tenaient quelques mois au tri, alors on leur proposait de venir les jours de vente, plus festifs et plus valorisants : la lumière enfin, la gratitude parfois, l’échange et la reconnaissance… Il y a lors des ventes un retour qui n’existe pas quand on agit dans l’ombre, et que beaucoup de bénévoles recherchent. On constate ainsi que l’abnégation pure est exceptionnelle ; comment pourrait-il en être autrement d’ailleurs ? Les hommes peuvent difficilement concevoir en dehors d’eux-mêmes ; ce qui est variable chez eux, c’est la taille de leur conscience. Pour beaucoup, le bien-être ne dépend que de leur état personnel ; pour quelques-uns, il importe que les autres aussi ne souffrent pas. 

Cela se passa mal au rayon livres, car Ivan voulut modifier le classement mis en place depuis des années. Les trois bénévoles piliers du rayon n’acceptèrent pas le déplacement des boîtes et des étiquettes opéré par Ivan à un moment où il se trouvait seul. Le chef de rayon recadra « le Russe » dès qu’il le vit :

– On prend les décisions collectivement ici. Et on tient compte des connaissances accumulées au fil du temps.

– Un peu de renouvellement ne fait pas de mal, non ?

– S’il est fondé, oui. Mais changer pour changer, ça ne rime à rien.

– Tu trouves pas que c’est plus logique de mettre les livres de cuisine près de la santé, plutôt qu’au milieu des romans ?

– Plus logique pour qui ? Pour toi peut-être, mais c’est pas toi qui comptes ici. On est là pour s’oublier. 

– Dis donc, hé, tu vas me parler sur un autre ton ! J’ai pas de leçons à recevoir !

Un énième problème survint un jour de vente, où Ivan était venu alors qu’on n’avait pas besoin de lui et qu’il n’avait pas fini son « stage » de 3 mois. Profitant d’un instant où les deux personnes tenancières du rayon étaient occupées avec des clients, Ivan servit lui-même une femme en lui concédant une remise sur les prix indiqués à la page 1 des livres. Les autres l’entendirent. Le soir-même, Jean-Pierre, le responsable des livres, appelait la présidente pour demander à ce qu’Ivan soit exclu du rayon, ce qu’il obtint puisque une proposition alternative pouvait être faite au Russe tempétueux. 

Cette décision ne fut pas sans conséquences, puisqu’Ivan vint menacer Jean-Pierre le surlendemain :

– Toi, je t’aurai !

– Tu veux tout casser, c’est ça ?

– Je veux que les choses marchent bien ! Mais vous, vous êtes dans votre petit confort et vous ne voulez pas en sortir.

– Nous travaillons conformément aux valeurs de l’association. Ce qui n’est pas ton cas.

Le responsable des livres n’était pas du genre à médire et à ressasser, mais une de ses remarques se diffusa comme une traînée de poudre :

– Ce mec n’est pas plus prof de fac que moi je suis pape.

Le mystère accroissait l’intérêt que suscitait « le Russe » auprès de la gent féminine, de Marie-Claude en particulier. Et son esclandre aux livres n’avait pas déplu à tout le monde, car les jalousies étaient nombreuses au sein du microcosme.

Ivan – s’il n’était ni professeur ni légionnaire, qu’était-il ? – fut recasé au rayon meubles. Les deux gars qui s’occupaient de ce domaine ne le virent pas arriver d’un mauvais œil, car ils avaient besoin de bras. De plus, l’espace consacré aux meubles était vaste, on s’y gênait moins qu’aux livres. Pendant quelques semaines, Ivan parvint à réfréner ses ardeurs. Il venait le lundi et le jeudi pour aider à déplacer, à nettoyer ou à réparer, plus le mercredi ou le samedi pour participer à la vente. Là, il observait et apprenait, voyait comment il fallait faire et ce qu’il y avait à dire.

Mais bien vite, le naturel prit le dessus. Estimant posséder les compétences et l’autorité suffisantes, Ivan se mit à sauter sur toutes les personnes passant entre les rangées d’armoires, de tables et de commodes, vantant les mérites ou pointant les défauts de tel ou tel article, s’appropriant une connaissance et une expérience qu’il n’avait pas, devant les yeux d’abord médusés puis courroucés de Jean-Claude et Jacky, les titulaires du rayon. 

– Oh ?! Tu te crois où ? On n’est pas chez But, ici ! T’as pas à faire l’article.

– Et pourquoi pas ?

– Parce qu’on ne cherche pas à arnaquer les gens, mais à les aider. Je suis pas sûr que t’aies pigé ça.

– Je fais rentrer plus d’argent en un mois que vous en un trimestre.

Jacky sentit son poing le démanger. Jean-Claude s’en aperçut et posa la main sur le bras de son compagnon.

– On se calme. Ivan, il faut que tu sois plus collectif. Même si nos méthodes ne te plaisent pas, elles ont fait leurs preuves. Et elles sont le fruit d’une évolution de l’association. Tu as le droit d’apporter ta contribution, mais tu dois te plier à la majorité.

– Oui, justement. J’aimerais bien qu’on se réunisse pour discuter d’un certain nombre de choses.

– Il y a un C.A. et un bureau. Si tu deviens membre, tu pourras t’exprimer lors de l’assemblée générale annuelle et te présenter. 

L’association Ressources pour tous avait pour principe de ne pas donner de carte de « membre actif » avant 9 mois d’essai. Il fallait alors un vote du C.A. pour accepter le bénévole. Pendant la période d’essai, c’était paradoxalement plus difficile de refuser quelqu’un qui prétendait donner un coup de main.

Malgré les tentatives d’apaisement de Jean-Claude, Ivan ne changea guère de comportement et fut renvoyé du rayon meubles. Les responsables de rayon avaient en théorie le pouvoir de refuser la présence d’une personne qui ne convenait pas. Mais si celle-ci refusait de s’en aller, on était coincé. C’était un peu comme l’OQT (obligation de quitter le territoire) des immigrés clandestins : c’était clair sur le papier, mais difficile à mettre en œuvre.

Ivan résista trois semaines, venant malgré tout les jours de vente, délaissant le comptoir où Jean-Claude et Jacky l’empêchaient d’accéder, mais occupant les allées, parlant avec les clients – les bénéficiaires – comme s’il était toujours vendeur du secteur – bénévole affecté au rayon. 

Il ne s’en fut qu’après avoir trouvé une porte de sortie : le rayon linge, où Marie-Claude voulait bien l’accepter. Ivan était conscient de l’effet qu’il produisait sur les femmes, et il ne se privait pas d’en user quand cela pouvait le servir. Au cours de ces mois chaotiques, il avait lié connaissance avec les plus jeunes d’entre elles – une association de bénévoles est très majoritairement composée de personnes de plus de 60 ans – et n’avait pas tardé à jeter son dévolu sur Marie-Claude, qui restait jolie femme. Elle avait dit en C.A. :

– Je sais que vous allez encore jaser, mais tant pis : s’il le faut, je veux bien prendre Ivan au linge. Il y a du boulot pour un homme et il me l’a demandé.

Marie-Claude avait une réputation correspondant à son apparence, pas à la réalité. Elle n’était pas dupe, ça l’amusait plutôt qu’autre chose. Là, cependant, il y eut adéquation entre ses actes et ceux qu’on lui prêtait : après avoir pris Ivan au rayon linge, elle le mit dans son lit. Ben oui ! Mince alors, se disait-elle en se pomponnant : c’est une de mes dernières occasions de coucher avec un homme pour le plaisir, je ne vais pas la laisser passer.

Non seulement Ivan l’attirait physiquement, mais elle était prête à beaucoup pour connaître ses origines et son itinéraire. 

Marie-Claude fit des merveilles, au lit et au rayon, mais Ivan ne se montra pas plus docile pour autant. Il eut tôt fait de saccager le bel espace créé par Marie-Claude, agrémenté de draperies, tissus, laines et soies magnifiques, qu’elle savait mettre en valeur sur des portants, des tables et des cloisons, dans un décor qu’elle renouvelait chaque semaine. Le Russe avait décidé de « dépoussiérer » tout ça, de proposer « des motifs d’aujourd’hui », d’ajouter « des éléments de décoration », comme des lampes, des tableaux, des bibelots, empiétant de fait sur le rayon Déco, dont la responsable, douairière pas facile à manœuvrer, vit d’un œil noir ce pirate aux yeux de glace lui piquer ses prérogatives.  

– Je te préviens, Annick, dit-elle à la Présidente : c’est ou lui ou moi !

La présidente Annick, élue depuis moins d’un an, davantage par obligation de renouvellement que pour son charisme, était embêtée. Elle n’aurait pas imaginé, à Ressources pour Tous, avoir à gérer des ressources humaines, pour lesquelles elle n’avait ni appétence ni compétences.

Le cas Ivan fut évoqué au C.A., au Bureau, dans les allées… Loin d’adopter un profil bas pour apaiser les tensions, Ivan passa à la vitesse supérieure, emportant au vu et au su de tout le monde un luminaire qui lui plaisait bien, ainsi que, une semaine plus tard, un micro-ondes flambant neuf.

– Je les ai payés, gueula-t-il en passant la porte.

Une coutume existait dans l’association : les bénévoles pouvaient acheter eux aussi, en fin de journée, si l’objet, ou le meuble, ou le vêtement, n’était pas parti après trois ventes successives. Mais il n’était pas difficile à celles et ceux qui s’occupaient d’un rayon de dissimuler un article ou de prétendre à une longévité incontrôlable.

C’est le vice-président qui fut délégué pour parler au perturbateur.

– Ivan, tu n’as pas respecté les règles.

Et il les lui rappela.

– T’as fini ? demanda Ivan, qui n’avait cessé de le regarder avec un sourire ironique. 

– Ça y est.

– Alors, maintenant écoute-moi. T’as compté tous les vêtements que Christiane embarque chez elle ?

– C’est pour les recoudre !

– Tous ? Tu te fous de ma gueule ? Et aux livres ? T’as jamais remarqué leur petit trafic ? Au moment du tri, quand on déballe les cartons, ils mettent de côté ceux qui les intéressent. Ose me dire le contraire !

Le vice-président n’était pas non plus un as du management. Ivan enfonça le clou.

– Et Jean-Luc à l’électro-ménager ? Et les nénettes aux godasses ? Tu les entends pas quand elles ont repéré une belle paire ?

– Tu vois le mal partout. On fait un sacré boulot, tu sais.

– Eh ben justement ! Tu vas pas me faire chier pour un micro-ondes !

Ivan perturbait l’équilibre parce qu’il créait le rapport de forces et ne craignait pas la violence.

Mais c’est Marie-Claude qui subit les pressions les plus fortes, car la relation qu’elle voulait dissimuler avait été au contraire dévoilée par Ivan, qui l’embrassait au vu et au su de tout le monde.

– Ton mec… l’interpela Jacky, la prochaine fois qu’il vient traîner aux meubles, je l’emplafonne ! 

– Eh Marie-Claude, tu peux pas dire à Ivan d’arrêter d’interpeler les clients, comme si c’était lui le patron de la boîte et qu’il tenait à saluer toute le monde ?

– Écoute, Marie-Claude, c’est plus possible ! lui dit la secrétaire générale au C.A. dont elle était membre. 

Marie-Claude comprenait le problème. Il y avait incompatibilité. Néanmoins, il ne lui était pas désagréable que certaines positions trop immuables soient remises en cause. Et que de petits arrangements peu altruistes soient mis à jour. Car elle aussi avait subi l’ostracisme en arrivant. Tout ça parce qu’elle avait une grosse poitrine, de belles jambes et qu’elle continuait à se teindre et à se maquiller. 

Quand Ivan venait passer la nuit chez elle, deux ou trois fois par semaine, elle essayait de le diriger vers d’autres activités. 

– Y’a des clubs de motos, dans le coin ! Et en soutien scolaire, tu pourrais faire des choses, puisque tu es un ancien prof !

Elle avait creusé un peu sur le terrain professionnel. Il avait précisé qu’il était professeur de français. Dans un lycée de Saint-Pétersbourg. 

– Tu avais quelles classes ?

– Ça dépendait des années.

Elle n’avait obtenu ni détails qui établiraient une véracité incontestable, ni éléments qui prouveraient un mensonge.

Il affirmait avoir une fille, restée en Russie, dont il avait montré plusieurs photos à son amante. Il disait aussi avoir de la famille à Toulouse, du côté de son père.

– Je t’emmènerai, on ira les voir, avait-il dit à Marie-Claude.

– C’est en Russie que j’irais bien, avait-elle osé avec son franc-parler.

– On ira aussi. On va laisser passer un peu de temps. C’est compliqué en ce moment.

– Pourquoi ?

– Oh… Le divorce, le départ du lycée, le déménagement…

Elle n’avait pu en savoir davantage.

– Et pourquoi tu t’es installé ici ?

– J’ai pris une carte et j’ai regardé. Je voulais une ville pas trop grande, pas trop loin de l’océan. Voilà.

Ces maigres critères auraient pu le diriger vers bien d’autres cités.  

Elle avait été une fois chez lui, une maison grande et austère à dix kilomètres de la sortie de la ville, mais qui ne contenait presque aucun meuble :

– Il ne sont pas encore arrivés de Russie, marmonna-t-il.

Marie-Claude sentit son malaise. Quand il lui servit un thé, il sortit un napperon et deux serviettes qui, elle en était quasi certaine, venaient de son rayon, sans se souvenir qu’il les aient achetés.

– Tu comprends pourquoi je préfère venir chez toi ? demanda-t-il en montrant l’espace vide d’un geste de la main.

Ça, elle comprenait. Mais pas le reste. 

Une fois, elle lui avait demandé :

– Qu’est-ce que tu trouves à l’association ?

La réponse l’avait déconcertée :

– De la chaleur humaine. 

Même les loups solitaires, songea-t-elle. Et les légionnaires. Ne se rendait-il pas compte qu’il recevrait beaucoup plus de chaleur s’il respectait les autres au lieu de les braquer ?

Marie-Claude aimait les hommes hommes, elle était une femme femme, mais elle n’aimait pas qu’on se moque de sa figure. Du moins pas au-delà d’une durée raisonnable. Que certains la réduisent à sa plastique, c’était dans la logique des choses, et à son âge, c’était plutôt flatteur. Mais qu’on la prenne pour une conne, ça non merci, elle n’en avait pas besoin. Là, les silences et les omissions d’Ivan, elles ne voulaient pas les supporter plus longtemps. Cette patience limitée pour les non-dits était plus une faiblesse qu’une qualité : mieux vaut ne pas trop connaître les individus, surtout si l’on veut les aimer.

Elle allait agir. Au bon moment. Quand un homme est le plus vulnérable. Quand son désir est fort et qu’il est sur le point de le satisfaire. Oui, il fallait bien que l’expérience, autrement dit les rides, servent à quelque chose ! 

Ce soir-là, elle s’était habillée encore plus sexy qu’à l’accoutumée. Et elle avait été si enjôleuse qu’Ivan voulut passer à l’action avant le dîner. En même temps, elle lui avait demandé à plusieurs reprises :

– Maintenant qu’on se connait, j’aimerais que tu me dises ce que tu es venu faire dans cette ville.

Comme il restait muet, elle insistait :

– Allez… Je te donne tout et tu ne me dis rien !

Elle n’avait pas obtenu la moindre information.

Dans sa chambre, en sous-vêtements, alors qu’il la rejoignait sur le lit, elle s’échappa soudain et lança en riant :

– Tu n’auras rien si tu ne me dis rien !

Ivan émit non pas un rire mais un rictus :

– Marie-Claude, ne m’oblige pas à me fâcher. 

– Si ! 

Mais il eut tôt fait de la saisir par les poignets et de la plier à ses volontés.

Elle avait perdu cette manche, mais elle ne s’avouait pas vaincue. Elle joua le jeu du corps-à-corps mais ensuite, pendant qu’il était sous la douche, elle fouilla les poches de son blouson, ouvrit son portefeuille et regarda les papiers qui s’y trouvaient. Il y avait bien deux cartes plastifiées avec des écritures russes, mais l’alphabet cyrillique étant ce qu’il était, elle ne put déchiffrer quoi que ce soit. Elle saisit aussi un passeport, français, et fut stupéfaite de découvrir que, si la photo et le prénom étaient incontestablement ceux d’Ivan, le nom n’était pas celui qu’il avait donné à Ressources pour tous.

Ces quelques secondes d’étonnement lui furent fatales. Se doutant de quelque chose, le Russe avait laissé couler la douche, était sorti de la cabine, et, ayant noué une serviette autour de ses reins, s’était approché sans bruit de la porte de la salle de bains, qu’il avait entrouverte.

Elle le vit et remit aussitôt les papiers dans son blouson.

 – Excuse-moi, Ivan ! Je voulais pas. Mais tu comprends ma curiosité, quand même ?

Il s’approcha, sans un mot. Elle portait des mules à talons et un déshabillé satiné rouge et noir. Quand il fut à 1 mètre, il déclencha son bras à une vitesse fulgurante et sa main frappa la joue de Marie-Claude, si fort qu’elle fut déséquilibrée, heurta un fauteuil, avant de s’affaler à terre.

Elle avait crié, mais désormais ne criait plus. Elle semblait à moitié assommée. Il se pencha sur elle, rabattit un pan de son vêtement qui ne cachait plus grand-chose. 

– Ma pauvre vieille…

Elle réussit à le regarder. Lui, pour une fois, souriait. Il dit en lui caressant les cheveux.

– Ça ne pouvait pas durer, de toute façon. Tu es une victime collatérale de ceux qui me poursuivent. 

Était-ce l’énergie du désespoir ? Elle comprit et ouvrit des yeux horrifiés :

– Tu ne vas pas ?…

Elle essaya de rouler sur le sol pour s’éloigner de lui. Aussitôt, il mit un genou sur son ventre et une main sur son cou.

– Et si, répondit-il.

Les yeux de Marie-Claude s’affolèrent, elle tenta de se dégager.

– Ivan, non !

Il s’assit sur elle et une deuxième main emprisonna son cou. Puis serra. L’étonnante dernière pensée de Marie-Claude fut : « Mon légionnaire… ». Il était 20 h 30.

À 3 heures, au cours de cette froide nuit de mars, Annick, la présidente de Ressources pour tous, fut réveillée par la sonnerie de son téléphone fixe. Son mari grogna, mais ne bougea pas. Elle attendit quelques instants, et comme la lancinante mélodie ne faiblissait pas, elle se leva en titubant et alla décrocher. 

– C’est la police, Madame. Les locaux de votre association sont en feu.

Elle vit les flammes et la fumée bien avant d’arriver sur place. Le brasier était gigantesque. De nombreux véhicules de police et de pompiers entouraient les lieux, et l’on voyait dans la nuit les jets des lances éclairés par les flammes. 

Au même moment, un homme en Harley Davidson traçait plein sud en direction de l’Espagne. 



5 février 2021

Les vies inattendues de la famille Brolier

 

 

Nuls mieux que les Brolier n’ont illustré à mes yeux la prédominance du hasard dans les destinées humaines. 

Alain et Sylvie étaient l’un et l’autre enfants uniques de parents d’origine paysanne. Ils s’étaient connus en terminale, s’étaient plu. On avait vérifié lors des présentations aux familles la compatibilité des valeurs et des statuts. Le mariage avait été décidé vite. 

En même temps, ils avaient commencé à préparer des concours administratifs, niveau bac. Pourquoi entamer des études supérieures et attendre ? Comme de nombreux agriculteurs et ex-agriculteurs, leurs parents les encourageaient à se trouver « une bonne place ». De fait, les deux jeunes étaient convaincus que l’administration offrait de nombreuses opportunités pour trouver un poste stable, tranquille, occupant raisonnablement l’esprit. Ils bûchèrent un peu et tentèrent un premier concours. Ils le ratèrent tous les deux, et cette similitude transforma l’échec en péripétie.  

Ils réussirent chacun à la deuxième tentative, mais pas le même concours. Alain intégra la préfecture du département, Sylvie l’hôtel des Impôts de la sous-préfecture. Comme ils habitaient dans un bourg à mi-distance des deux petites villes, éloignées de seulement 35 km l’une de l’autre, c’était parfait. 

Dès leur mariage, Alain reçut de son père une ferme qui lui venait de son grand-père, décédé. Sylvie, elle, reçut un terrain provenant d’une sœur de sa mère. Ils décidèrent de transformer la ferme en résidence secondaire et de bâtir une résidence principale sur la parcelle. Avec l’aide des parents et leur statut de fonctionnaires, ils obtinrent sans problèmes un crédit sur 15 ans, très correct puisqu’ils avaient un apport conséquent, les grands-parents restants ayant voulu « les aider ». Ils ne vécurent chez les parents de Sylvie qu’un an et demi, car la construction du pavillon fut rondement menée. Il faut dire que le père d’Alain s’y connaissait en maçonnerie et plomberie, celui de Sylvie en électricité ; ils n’avaient pas pris part aux travaux, mais avaient montré aux ouvriers qu’on les surveillait de près, dans les moindres détails.

Un premier enfant arriva, Audrey, suivie deux ans plus tard de Stéphane. Sylvie et Alain étaient fiers et heureux de ce doublé, eux qui avaient souffert de leur solitude d’enfant unique. Les nouveaux grands-parents se mirent en quatre pour leurs petits-enfants, les gardant pendant les vacances, les récupérant à la sortie de l’école, les emmenant à la danse et au foot, etc. Moyennant quoi vie professionnelle et vie familiale se concilièrent sans difficultés, même si Alain et Sylvie se disaient « débordés ».

Au travail, ils avaient assez vite pris la mesure de leur poste, réduisant leur présence au fur et à mesure de leur ancienneté, des évolutions de la législation et des avantages obtenus par les syndicats. Ils s’étaient calés sur les mêmes horaires, travaillant de 8 h 40 à 12 heures et de 13 h 30 à 16 h 50, du lundi au vendredi. Alain avait droit à 9 semaines de congés annuels, Sylvie à 8. Sylvie était syndiquée, à F.O. : elle militait entre autres pour un alignement des congés sur la meilleure situation dans la fonction publique.

Un autre bien immobilier leur échut après que le grand-père d’Alain eut cassé sa pipe, à 92 ans. Dépendant, il avait passé ses dernières années chez son fils et sa belle-fille, mais avait gardé sa maison d’antan, bien entretenue. Le fils, donc le père d’Alain, hérita, mais transmit aussitôt à la génération suivante, car il se trouvait déjà fort loti. Sylvie et Alain héritèrent puis hésitèrent. Ils auraient bien vendu pour « acheter quelque chose au bord de la mer », mais une villa de Saint-Palais était déjà à leur disposition. Elle appartenait aux parents de Sylvie, et toute la famille s’y retrouvait chaque été. Elle leur reviendrait, de même que la propriété ancestrale, ancienne ferme dont deux corps sur trois avaient été magnifiquement restaurés ; c’était prévu et même acté. Du coup, ils achetèrent un studio à la montagne ; c’était nouveau et ça ferait du bien aux enfants.

Par la force des choses et des hasards de la vie, Alain et Sylvie étaient donc devenus, à 40 ans, petits fonctionnaires et grands propriétaires, égoïstes et mesquins. C’est alors que les hasards prirent une autre tonalité, donnant à la deuxième partie de vie des deux insouciants un tour très différent de la première.

Ces nouveaux hasards se manifestèrent dans l’ordre suivant :

– Sylvie fut atteinte d’un cancer du sein, violent. Après deux années douloureuses, elle fut déclarée guérie. Quand on la voyait cependant, on comprenait que guérison ne signifiait pas retour à l’état initial. Son visage était aussi marqué que son corps, et elle avait perdu l’essentiel de son énergie. Elle reprit son travail en mi-temps thérapeutique pendant un an, puis à 80 % ;

– après avoir été entendu dans le cadre d’une enquête sur le viol d’une touriste impliquant trois hommes de la commune, le père d’Alain décida un beau matin de se tirer une balle dans la bouche. Avouait-il par ce geste une culpabilité dont il ne pouvait supporter les conséquences ? Déjà, les soupçons avaient jeté un trouble considérable dans la famille, et les deux semaines entre la convocation et le suicide furent épouvantables. L’image et la solidité familiales étaient abîmées à jamais ;

– un an après, alors qu’il commençait la conduite accompagnée avec son père, Stéphane, âgé de 16 ans, se déporta sur la gauche et percuta une voiture qui le doublait. Le choc fut sévère et Stéphane fut emmené par les pompiers dans un état grave. S’ensuivirent trois mois d’hospitalisation, trois opérations, une ablation du rein enfoncé, un bras à mobilité réduite pour toujours, un redoublement, la fin de la pratique du football en club, et une certaine fragilité au physique comme au mental ;

– contrecoup compréhensible du suicide paternel et de l’accident filial, Alain développa un cancer à son tour. On dut lui enlever la moitié de l’intestin. Non seulement il souffrit le martyre, mais en plus il lui était désormais impossible de manger normalement. Les bons repas, qui constituaient son principal plaisir, lui furent interdits, chaque digestion devenant une épreuve ;

– après six années atroces, les Brolier connurent un répit de trois ans. Leur fille Audrey, qui avait réussi à entrer en médecine, était interne et se préparait à une belle carrière. Elle se maria avec un autre apprenti toubib et tomba enceinte rapidement, un peu plus vite qu’elle l’aurait voulu. Elle ne fut pas récompensée d’avoir gardé l’enfant, qui naquit handicapé. Il n’était pas trisomique, sans quoi le handicap aurait été détecté, mais il souffrait d’une déficience cérébrale qui empêchait son développement. Parents et grands-parents connurent alors la terrible douleur de ne pas pouvoir se réjouir comme souhaité de l’arrivée d’un enfant, parce qu’il n’est pas doté des facultés nécessaires à son développement.

À 50 ans, à la fin de cette décennie noire, Sylvie et Alain, de même que leurs parents et enfants, n’avaient pas grand-chose à voir avec ce qu’ils étaient avant qu’elle ne commence. En les regardant de l’extérieur, on pouvait établir deux constats à première vue contradictoires : grâce à la proximité familiale, à leur statut professionnel et à leurs possessions immobilières, ils avaient traversé les épreuves sans soucis matériels, donc en conservant des repères qui leur permirent d’éviter l’effondrement ; cependant, ces mêmes protections n’avaient été d’aucun secours pour empêcher des drames répétés. 

Comment réagissent des individus si mal armés psychologiquement pour affronter l’adversité  lorsque les coups s’abattent sur eux ? Il n’y a pas de règles, pas de réactions automatiques. Dans le cas présent, deux facteurs s’enchaînèrent pour aboutir à une transformation inattendue lors de ce qui fut la troisième étape de leur existence.

D’une part, Sylvie et Alain furent frappés par le courage et la dignité de leurs enfants face aux épreuves. Non seulement ces jeunes refusaient de s’apitoyer sur leur sort, mais, mieux encore, ils tiraient les leçons de ce qu’ils avaient vécu pour choisir leurs directions, renforcer leur détermination et acquérir un sens de l’effort qui n’était jamais apparu auparavant. Stéphane ne voulait plus entendre parler de son accident et des faiblesses consécutives. Alors que, avant, il se voyait bien devenir fonctionnaire de bureau comme ses parents, il s’était lancé dans des études de cuisine. Avec une prof exceptionnelle, il avait réussi son CAP puis un Bac pro dans une école hôtelière. Il travaillait 20 heures chaque week-end en extra, et se jurait d’ouvrir un jour son restaurant à lui. Audrey réussit son internat, choisit deux spécialités au lieu d’une, devint endocrinologue dans un des meilleurs C.H.U. du pays, tout en travaillant dans un laboratoire de recherche sur la plasticité du cerveau de l’enfant. Elle et son mari adaptaient leur éducation à l’état de leur fils, mais ils vivaient avec bonheur leur parentalité, qu’ils se préparaient à renouveler.

D’autre part, Sylvie, qui se mit à lire au moment de sa maladie, découvrit ce qu’était l’empathie. Jusque-là elle n’aurait pas pensé pouvoir s’intéresser à des personnes en difficultés, encore moins imaginé leur apporter son aide ; chacun avait ses problèmes, elle n’y pouvait rien. Par un étrange paradoxe – peut-être n’en était-ce pas un –, c’est une fois diminuée qu’elle sentit qu’il pouvait être utile et intéressant d’aider son prochain. Un soir, elle dit à son mari :

– Alain, je vais démissionner et on va transformer « la grande maison » en gîtes pour femmes et enfants en difficultés.

Avant son cancer, Alain aurait pris sa femme pour une folle et divorcé sans hésiter si elle avait mis ses projets à exécution. Là, il se contenta d’une question qui était une approbation :

– Tu crois ?

Non seulement Alain n’empêcha rien, mais en plus il prit en charge l’aménagement de la grande maison. Même s’il manquait de forces et se fatiguait vite, il avait hérité des talents de ses aïeux dans le gros œuvre et le bricolage. Il fut un efficace chef de chantier. Sylvie avait entrepris les démarches auprès des services sociaux et créé une association pour obtenir autorisations et agréments. Leurs faiblesses physiques liées à leurs rudes combats contre la maladie étaient une contrainte de plus, voilà tout.

Deux ans plus tard, huit studios et appartements accueillaient des femmes seules avec enfants et des jeunes majeurs orphelins, envoyés par l’Aide Sociale à l’Enfance. L’association « Chance de la vie » touchait un petit loyer pour ses prestations, de quoi assurer l’entretien des logements et des abords. Sylvie était la gérante, Alain le gardien et l’homme à tout faire. Il avait conservé son travail à la préfecture. Il intervenait donc tôt le matin, en fin d’après-midi et le week-end.

C’est lui qui dit un soir à sa femme :

– Et si on faisait la même chose aux Millats ?

Les Millats étaient une autre maison dont ils avaient hérité par le jeu des décès dans leurs familles à enfant unique. Sylvie regarda son mari ; d’abord incrédule, puis avec un sourire qu’Alain ne lui avait pas vu depuis… qu’il ne lui avait jamais vu.

– Tu as raison, dit-elle. Continuons.

Ils passèrent d’innombrables repas à planifier, envisager, préparer, faire le point… Un soir qu’ils se couchaient fatigués par leurs travaux et les misères de leur corps, Sylvie saisit la main de son mari et dit, non sans humour :

– Nous allons devenir des gens bien. 

Il n’y avait pas de prétention dans ces propos, et de fait ils devinrent des gens bien. Affaiblis par la maladie, Alain s’éteignit à 69 ans, Sylvie à 72. À la fin de leur vie, ils géraient 5 ensembles immobiliers regroupant 28 logements accueillant les personnes les plus en difficultés du département. Leur exceptionnelle reconversion fut souvent citée en exemple et donna l’envie à d’autres propriétaires de les imiter, ailleurs. Ils avaient demandé à leurs enfants de veiller à ce que ce patrimoine, qui leur revenait, continue à être utilisé dans le but social qu’ils avaient défini, sans pour autant les obliger à s’en occuper eux-mêmes, car Sylvie et Alain étaient heureux de la voie choisie par leur fils et leur fille.

Ceux-ci allèrent au-delà des souhaits de leurs parents, transformant l’association « Chance de la vie » en fondation du même nom et créant un sixième complexe immobilier, dans l’ancienne demeure des fondateurs, destiné celui-là à accueillir les réfugiés en attente de réponse à leur demande de droit d’asile. Audrey et Stéphane étaient les administrateurs principaux de la fondation, mais, avec l’aide des services du département, ils recrutèrent un directeur général chargé du fonctionnement efficace de l’ensemble. 

Audrey devint une spécialiste de renommée mondiale de la plasticité du cerveau. Elle eut deux autres enfants après le premier, en excellente santé. L’aîné handicapé était tout sauf malheureux. Stéphane ouvrit non pas un mais six restaurants, les trois premiers successivement, les trois autres constituant une marque qui allait sans doute se développer. Le handicap qu’il gardait de son accident l’avait davantage motivé qu’empêché. Il avait également un projet d’« école de cuisine et de service » – il tenait à ce deuxième mot – qu’il n’imaginait pas autrement qu’ouverte à des jeunes en difficultés économiques et sociales. Stéphane était marié, père de deux enfants.

Alain et Sylvie avaient eu la chance de connaître leurs cinq petits-enfants. Tous entamèrent des études supérieures, à forte dimension internationale. Le fils handicapé d’Audrey travaillait déjà dans un centre spécialisé au Canada. 

Sentant sa fin arriver, Sylvie avait dit sur son lit d’hôpital à la petite-fille qui lui tenait la main :

– La vie est invraisemblable. Invraisemblable, douloureuse et magnifique.

 



29 janvier 2021

Le petit tas de farine

 

 

C’est étonnant comme on peut vivre longtemps à côté de quelqu’un sans remarquer une habitude très particulière, jusqu’à ce qu’un jour, sans qu’il y ait forcément de raison, une pratique nous apparaisse soudain pour son incongruité ou son originalité, et révèle une facette ignorée de cette personne si proche, qui prend alors une dimension supplémentaire à nos yeux et devient plus complexe ou plus mystérieuse qu’on ne le pensait. 

Ainsi, c’est à 60 ans que Thierry s’aperçut de l’habitude très particulière d’une personne on ne peut plus proche de lui puisqu’il s’agissait de sa mère, 85 ans : elle laissait toujours un peu de farine sur le plan de travail de la cuisine. Même quand elle avait fini, même quand elle n’avait pas besoin de farine pour sa préparation, la surface restait maculée de poussière blanche. Bon sang, mais pourquoi ? Certes, elle confectionnait elle-même les pâtes à tarte et appréciait les filets de poisson ; mais enfin, elle n’avait pas besoin de farine à chaque repas ! Alors pourquoi ce tapis blanc systématique entre la cuisinière et le frigidaire ?

Il faut dire qu’Odette Labrousse nettoyait peu sa cuisine. Pendant toutes les années de maternité, un accord tacite avait prévalu avec son mari et ses six enfants : un repas vous sera servi quoi qu’il arrive à 12 h 30 et à 19 h 30, mais c’est vous qui débarrassez et qui faites la vaisselle. Cette répartition stricte des tâches avait fonctionné, même pendant les années de vache maigre, même pendant les années de fatigue, même après le départ des enfants et la mort de l’époux. Odette préparait les repas chaque jour que Dieu créait (elle croyait et pratiquait), et une fois le repas terminé, elle quittait la cuisine. Elle ne paressait pas pour autant, mais elle laissait la place afin que chacun prenne ses responsabilités.

Celle, celui ou ceux qui lavaient – quand les enfants étaient petits, il avait fallu fixer des jours – se colletaient donc un la vaisselle, un autre le nettoyage de la table et du plan de travail. Thierry, troisième sur six, avait donc comme ses frères et sœurs des années durant épongé, entre autres liquides et solides, de la farine sur le formica. La famille avait déménagé quand il avait 12 ans, cela avait été la grosse opération financière de ses parents, quitter la petite maison du village pour une plus grande au bord de la route qui menait à la ville. Dans la nouvelle cuisine, le rituel de l’avant et de l’après-repas n’avait pas changé : la mère préparait, les autres débarrassaient. La pellicule de farine était permanente, mais personne n’y prêtait attention. 

Les petits étaient devenus grands et avaient pris leur envol les uns après les autres. C’est le père alors qui s’était tapé la vaisselle et le nettoyage, et il faut reconnaître à André Labrousse, du genre masculin, le mérite d’avoir, avant l’heure, d’autant que ce n’est toujours pas l’heure, mis la main à la pâte, du moins à l’après-pâte. Certes, ils n’étaient plus que deux au quotidien, la tâche était donc moins lourde qu’à huit. Cela avait été tendu parfois quand André travaillait, moins tendu quand il avait été en retraite. Lors des repas de famille, les enfants reprenaient le rituel, à deux ou à trois, profitant de la vaisselle pour cancaner sur les parents, se soutenir dans leurs déboires conjugaux ou se confier leurs aventures extra-conjugales. Des petits-enfants donnaient un coup de main symbolique parce qu’on le leur avait demandé, avant de sortir au plus vite pour s’exciter dehors ou jouer à ci et ça avec Papi et Mamie.

Papi avait cassé sa pipe et les enfants veillaient désormais à entourer leur mère, au moins le samedi et le dimanche. Ils s’organisaient à tour de rôle pour que la vieille femme ne soit jamais seule le dimanche midi. Le problème est que chaque fois qu’un enfant s’annonçait, elle voulait inviter les cinq autres. Avec conjoints et rejetons, cela formait de belles tablées. Quand un fils ou une fille d’Odette arrivait, il ou elle découvrait souvent une cuisine en piteux état. Car leur mère n’avait pas modifié son habitude : elle ne nettoyait pas.

Les enfants avaient essayé de lui parler, plus ou moins diplomatiquement selon le caractère de chacun. Les positions de la doyenne n’avaient pas bougé d’un pouce. Elle assénait cette phrase définitive :

– Je ne me suis jamais embêtée avec la vaisselle, je ne vais pas commencer à 80 ans.

Il était difficile de voir une logique dans cette résistance, car ce n’était visiblement pas une question de paresse, mais il devait y en avoir une. Ils avaient évoqué à maintes reprises un lave-vaisselle, mais Odette avait répondu :

– Moi vivante, il n’y aura pas de lave-vaisselle dans cette maison.

Pourquoi ce blocage ? Mystère. Ils auraient pu rétorquer que c’était un peu facile de négliger le lave-vaisselle quand on ne faisait jamais la vaisselle, mais ils n’en avaient pas eu le cœur. C’était trop tard. Ils avaient tout de même réussi à lui faire accepter, après ses 80 ans, une femme de ménage pendant 2 heures et demie chaque jeudi matin, pas plus. La vaisselle était donc effectuée trois fois par semaine : le jeudi, le samedi et le dimanche. Moyennant quoi, les invités à la table maternelle passaient l’éponge après mais aussi avant le repas désormais, car cela paraissait urgent et indispensable. Et, même s’ils ne l’avaient jamais remarqué jusque-là, ils découvraient et épongeaient la farine systématiquement présente sur le plan de travail.

Le dimanche où Thierry se rendit compte de cette étonnante constance blanche, il appela le soir Brigitte, sa sœur aînée, qui n’était pas au déjeuner dominical.

– Tu avais remarqué que Maman laissait toujours de la farine sur le plan de travail ? 

– De la farine ? Peut-être. Et pas mal d’autres choses…

– Il y a parfois des épluchures, parfois du beurre, parfois de la crème fraîche, parfois des emballages, mais toujours de la farine. 

– Et ça te tracasse ?

– Ben, tu ne trouves pas bizarre qu’elle verse tous les jours de la farine, même quand elle n’en utilise pas pour le repas qu’elle prépare ? Et puis pourquoi verser cette farine directement sur le plan de travail ?

– Tu me poses une colle.

– Ça correspond sans doute à quelque chose, de conscient ou pas.

– Tu l’as questionnée ?

– Non. Je n'ai réalisé ça qu’aujourd’hui, alors qu’elle a toujours procédé ainsi, je m’en souviens maintenant. Il y a toujours eu de la farine étalée dans un coin de la cuisine ! Tous les jours ! Il m’a fallu 60 ans pour m’apercevoir de cette bizarrerie ! On a épongé des milliers de fois cette farine et on ne s’est jamais demandé ce qu’elle foutait là.

– Oui… Je ne sais pas quoi te dire. 

Thierry raccrocha, perturbé. Il ne put s’empêcher d’interroger ses autres frères et sœurs les jours suivants. Les réponses qu’il obtint ne le satisfirent pas.

Marc : 

– Qu’est-ce que ça peut foutre ? C’était pas le plus emmerdant à nettoyer !

Valérie :

–  Je lui ai souvent dit que ces pâtes étaient trop farineuses, ses béchamels aussi.

Fabienne :

– T’as raison : c’est bizarre. Ça doit être un toc, un trouble obsessionnel compulsif.

Jérôme :

– Elle a toujours été un peu cinglée, non ?

Thierry se mit à douter. Est-ce lui qui avait un problème ? Pourquoi est-ce qu’il focalisait soudain sur cette histoire de farine ? Il n’arrivait pas à passer outre. Il se rendait compte que deux choses le turlupinaient : le geste en lui-même, mais aussi l’aveuglement et l’ignorance qu’il révélait. Comment aucun des six enfants, et le père sans doute, avaient-ils pu ne pas remarquer ce geste ? Et que révélait-il, ou cachait-il, de leur mère et épouse qu’ils ne connaissaient pas ? 

Il voulut en avoir le cœur net. Il n’allait pas demander à sa mère le pourquoi du comment, du moins pas dans un premier temps ; il allait… l’espionner. 

Il s’invita à déjeuner le samedi suivant, jour où il ne venait pas d’habitude, car il travaillait. À peine entré, il fonça vers la cuisine. Tout de suite il la vit : la farine, plus ou moins étalée, et tâchée, par de l’huile ou de l’eau. Il y avait aussi des miettes un peu partout, et il remarqua de nombreux produits frais qui auraient été mieux dans le frigo que traînant dans l’air ambiant. Comment faisait-elle pour cuisiner si bien tout en étant si peu soignée ?

Il resta dans la cuisine à discuter avec elle tandis qu’elle finissait de composer une salade. Il observa chacun de ses faits et gestes, mais ne décela rien. Alors il se dit qu’il fallait être là dès le matin, après qu’il aurait passé l’éponge la veille au soir. Il lui demanda :

– Est-ce que ça t’embête si je couche là, ce soir ?

Elle le regarda, surprise :

– Mais non. Au contraire !

– Je finis tôt aujourd’hui, à 17 heures. Je passerai voir Éric en fin d’après-midi avant de revenir ici. Et demain matin, j’irai courir avec Philippe ; ça fait longtemps que j’ai pas vu mes vieux copains.

Il passa donc la nuit dans la chambre de son enfance, qui n’avait guère changé depuis les années 70. Il est des lieux où le temps ne s’écoule pas.

Il savait que sa mère se levait tôt, le dimanche comme les autres jours. Dès qu’il l’entendit, il sortit de son lit, ouvrit la porte et tendit l’oreille. Quand elle pénétra dans la cuisine, il descendit à tâtons, s’approcha. Heureusement, l’audition d’Odette n’était pas parfaite. Il trouva l’angle qui lui permettait de voir sans être vu. Il vérifia le plan de travail d’un coup d’œil. Il était net, il n’avait visiblement pas bougé depuis que Thierry lui-même l’avait nettoyé la veille au soir après le dîner. 

Elle remplit la cafetière d’eau et de poudre, puis sortit des tas de choses, pour lui bien sûr, car elle se contentait d’un bol de café pas fort et d’une tranche de pain avec beurre ou fromage. 

Elle s’assit après s’être servi un demi bol fumant. Rarement, il l’avait vue ainsi. Sans rien faire. Sa mère avait-elle des pensées ? Prenait-elle le temps de réfléchir ? De faire défiler dans sa tête les années passées et les jours à venir ? Bien sûr, s’agaça-t-il, qu’est-ce que tu crois ? Que ta mère n’est pas une femme autant qu’une maman ? Tu es en train de t’apercevoir que tu ne connais pas ta mère, alors joue-la modeste, mon gars.

Elle posa son bol dans l’évier, sans le laver. Elle ouvrit ensuite le bas du frigo et en sortit quelque chose qui ressemblait à un rôti. Elle alla dans la réserve attenante. Il y eut des bruits de fonte et d’inox. Elle rapporta un plat, repartit fouiller, revint avec une corbeille de pommes de terre. Elle posa le tout sur la table, poussant ce qui s’y trouvait déjà. Le bazar commence… sourit-il. Elle veut préparer son repas avant d’aller à la messe.

Elle attrapa un tablier, l’attacha. Elle ouvrit le placard où se trouvaient les produits secs. Elle en sortit l’ancestrale boîte en fer dédiée à la farine. Thierry retint son souffle. Il était tenté de s’approcher encore pour mieux voir, mais il ne voulait pas se faire repérer. Il voulait voir ce qu’elle faisait de la farine.

Elle posa la boîte sur le plan de travail, ouvrit le couvercle. Elle s’était décalée à gauche. Alors elle attrapa du bout des doigts de sa main droite un peu de farine, qu’elle lâcha devant elle. Thierry ne voyait pas la partie du plan blanchie par sa mère. En revanche, il perçut sa voix :

– …

Elle marmonna quelque chose, mais elle ne parlait pas assez fort pour qu’il puisse comprendre ce qu’elle disait.

Elle reprit un peu de farine du bout des doigts et saupoudra devant elle.

– …

Elle avait dit autre chose, qui sembla différent de la phrase précédente.

Elle plongea une troisième fois les doigts dans la boîte et farina le plan de travail.

– …

Elle avait de nouveau joint la parole au geste. 

Elle ferma la boîte et alla la ranger dans le placard. Après quoi, elle attrapa un plat et y versa de l’huile. Elle repartit dans la réserve et en rapporta des oignons, qu’elle se mit à émincer. Ainsi, c’était bien cela : elle n’utilisait pas la farine pour cuisiner, du moins pas toujours, mais pour un rituel qui n’appartenait qu’à elle. Un rituel, songea Thierry. Quotidien depuis 60 ans ! C’est donc important, et même fondamental pour elle ! Et personne de sa famille ne s’est jamais intéressé à ce rite, n’a même remarqué cela ! Cette perspective ouvrit des abysses devant lui et sa tête lui tourna. 

Est-ce pour cela que, alors qu’il allait retourner dans sa chambre se vêtir mieux, son pied gauche se prit dans le tapis dont le bord était retourné sans raison. Il trébucha seulement, mais fut assez déséquilibré pour avoir besoin de se retenir à la bonnetière. Celle-ci craqua de son vieux bois et la mère l’entendit.

– C’est toi, Thierry ?

– Oui Maman, c’est moi ! s’exclama-t-il, honteux d’avoir été démasqué. Je me suis cogné à l’armoire.

– Tu n’es pas réveillé, mon petit. Pourquoi tu ne vas pas te recoucher ?

Elle se levait à 6 h 30 tous les jours, mais rien ne lui faisait plus plaisir que quelqu’un qui s’accordait une grasse matinée chez elle. 

Il entra dans la cuisine et l’embrassa. Son regard passa sur la farine.

– Je ne vais pas me recoucher, mais je vais m’habiller. Il ne fait pas chaud.

– Tu es en caleçon et tee-shirt ! Bien sûr que tu as froid !

Il revint 10 minutes plus tard dans une tenue plus adaptée à sa vieille mère et à la température de la cuisine. Elle le servit et il la laissa faire car il savait que toute opposition serait vouée à l’échec. C’était un bon moment, pour elle comme pour lui, une  occasion rare de se parler seul à seul ; à midi, d’autres frères et sœurs seraient là, ainsi que des neveux et nièces. C’est pourquoi, à la fin de son petit-déjeuner, alors qu’ils étaient en confiance l’un et l’autre, Thierry demanda :

– Dis donc, j’ai remarqué quelque chose : il y a toujours de la farine sur le plan de travail. Alors que, sauf erreur, tu n’en as pas besoin pour tous les repas. Il y a une raison ?

Elle baissa la tête deux secondes. Comme si elle avait pris un coup. Quand elle releva les yeux, ils semblaient embués. 

– Tu as remarqué ça quand ? demanda-t-elle, fébrile.

– Dimanche dernier.

Elle posa son éplucheur, parut réfléchir.

– C’est pour ça que tu es venu ce week-end ? Et que je t’ai entendu tout à l’heure alors que je venais de me lever ? Tu m’observais ?

Thierry fut sidéré. Comment cette femme de 85 ans avait-elle pu le percer à jour si rapidement ? C’est si fort que ça, une mère ? Décidément, il la connaissait mal.

Il ne put que consentir :

– Oui. Excuse-moi, c’est idiot, j’aurais pu te demander. Mais je ne sais pas pourquoi, j’avais peur d’être intrusif. Parce que… Parce que je me suis rendu compte que tu faisais ça depuis très longtemps, depuis toujours même ! Et je me suis dit : pourquoi Maman étale-t-elle toujours un peu de farine sur le plan de travail ? Et surtout, comment se fait-il que personne, aucun d’entre nous, ne l’ait jamais remarqué ?

Ce sont des larmes, maintenant qui gonflaient les yeux de la vieille dame :

– Mon fils, soupira-t-elle. Il en a fallu du temps…

Elle leva la tête, comme si elle cherchait le ciel, qui n’était autre que le plafond de la cuisine, un dimanche à l’heure du petit-déjeuner. Le fils était assis à un bout de la table, la mère au milieu, avec devant elle une cocotte en fonte, de la viande en morceaux, du beurre, des légumes… ; elle préparait un pot-au-feu.

Elle se redressa, prit une respiration :

– C’est à cause de la guerre. J’étais dans une grande ville, à Lyon. Et on souffrait plus de la faim en ville qu’à la campagne. J’ai vu mes frères se battre pour des épluchures de pommes de terre. Des épluchures… Et ma sœur se levait la nuit pour aller en douce boire une gorgée de la seule bouteille de lait qui nous restait. Tu imagines ? Notre mère était désespérée. Ne pas pouvoir nourrir ses enfants, c’est sans doute la pire des souffrances. Elle accomplissait des miracles, avec rien. Un os de viande pouvait nous faire trois repas : le cartilage, la moelle, un bouillon…

Quand la guerre a été finie, elle nous a dit : « Mes enfants, chaque fois que vous mangez ou préparez à manger, ayez conscience de la chance que vous avez. N’oubliez pas que certains n’ont même pas de farine pour faire leur pain ». Je crois qu’elle aurait aimé que l’on dise les grâces avant chaque repas, comme dans les familles puritaines, mais mon père ne voulait pas. Il n’était pas commode. Alors elle se contentait d’un signe de croix discret avant de s’asseoir pour déjeuner ou dîner. Et moi, je me suis mise à faire pareil, parce que j’aimais ma mère et que j’admirais son courage. 

De ce jour, ça ne m’a jamais passé. Même si j’ai transformé le signe de croix en prière dans ma tête.

Thierry apprenait, encaissait.

– Mais pourquoi tu ne nous l’a jamais apprise, cette prière ? demanda-t-il, implorant. Nous aurions pu dire les grâces, si tu y tenais. Plein de familles font ça, encore aujourd’hui, dans tous les pays et toutes le religions !

– J’ai essayé de vous donner des valeurs chrétiennes, je vous ai fait aller au catéchisme et célébrer votre première communion, mais je crois que vous auriez mal accepté trop de religion à la maison.

Il n’en revenait pas. Après la privation de nourriture, leur mère s’était privée de communion religieuse, avec sa propre famille.

– Et la farine ? Quand est-ce que ça t’est venu ? À quoi est-ce que cela correspond ?

– Une fois adulte, c’est au moment où je commençais à préparer le repas que je pensais aux paroles de ma mère : « N’oubliez pas que certains n’ont même pas de farine pour faire leur pain ». Moi, j’utilisais souvent de la farine. Une fois, j’en ai pris un peu entre mes doigts et je l’ai laissée tomber devant moi. J’ai pensé : « Il faudrait donner chaque jour de la farine à ceux qui n’en ont pas ». Alors j’ai pris l’habitude de toujours mettre un peu de farine sur le plan de travail, pour ne pas oublier d’être consciente et généreuse.

– Il me semble que tu en as laissé tomber trois fois ce matin… osa Thierry, penaud.

– Tu m’as bien observée, répondit sa mère en souriant. Ces trois petits puits de farine ponctuent les trois phrases de ma prière.

– Tu peux me les dire ?

– Il m’arrive de varier, mais… La première : Seigneur, merci pour la fin de la guerre et ce pain que tu nous donnes. La deuxième : Aide ceux qui n’ont pas de pain et qui souffrent de la faim. La troisième : Merci pour celles et ceux qui viennent à notre table.

Ils se turent. La mère et le fils ne se regardaient plus, ils n’osaient plus. Toutes ces années… pensaient-ils. 

Mais Thierry avait encore une question :

– Il y a 5 minutes, quand je t’ai dit que j’avais remarqué la farine, tu m’as dit : « Il en a fallu du temps ». Pourquoi ?

– Parce que je me suis souvent demandé pourquoi jamais personne ne m’avait posé la question. Quand vous étiez enfants, c’était compréhensible. Après… Je me suis dit : mais ils croient que la nourriture tombe du ciel ? Que les choses se font toutes seules ?

Un tilt se produisit chez Thierry :

– C’est pour ça que tu nous a toujours laissés débarrasser ?

– En partie, oui. Pour que vous vous rendiez compte. Et pour que vous vous demandiez pourquoi je verse un peu de farine chaque jour. Au bout d’un certain temps, j’ai compris que vous ne réagiriez pas. Mais j’ai continué, pour moi, par fidélité à ma mère et pour garder conscience de notre chance.

Les circonvolutions du cerveau ne sont-elles pas incroyables ? Nos pensées ne sont-elles pas, alors qu’émergent des sociétés de surveillance, un des derniers lieux d’intimité préservée ?

– Est-ce que je peux en parler aux autres ?

– Comme tu veux.

Thierry ne savait pas ce qu’il allait faire et dire. Il devait être à la hauteur de la révélation. Et d’un si bel exemple d’humilité. Il savait en tout cas que, désormais, chaque fois qu’il penserait à sa mère, même quand elle ne serait plus là, il la verrait saupoudrant le plan de travail avec de la farine en prononçant une prière.

 



22 janvier 2021

Mort d'un pourri

 

 

  « Une tragédie ». Le mot était du philosophe Michel Onfray. Et il n’était pas trop fort. La présence du dénommé Cyril Hanouna sur une chaîne de télévision à une heure de grande écoute était une tragédie. Qu’il ait en outre été choisi par le gouvernement comme un des médiateurs pour le « grand débat » gilets jaunes en disait long sur la décadence du pays.

  La bêtise, le narcissisme et l’égoïsme de ce type détruisaient chaque soir un peu de l’humanité des deux millions de personnes qui le regardaient, et des autres millions qui côtoyaient ces malheureux. À coups de blagues ineptes et de ricanements permanents, il élevait la moquerie au rang de savoir-vivre et laissait croire qu’il n’y avait pas de meilleure manière de s’amuser que de brocarder ceux qui agissent. En humiliant ses chroniqueurs et ses invités, certes aussi lamentables que lui, il attisait le voyeurisme et le sadisme des téléspectateurs. À force d’inculture, il réduisait les capacités cérébrales de familles entières, ramenant l’intelligence à une incongruité. Par son nombrilisme et l’étroitesse de son champ de vision, il anéantissait les valeurs indispensables à la construction des personnes comme à la cohérence d’une société.

  Comment ne voyait-on pas le lien entre les éructations de ce pantin et la montée du populisme anti-démocratique ? Comment ne voyait-on pas les conséquences d’une telle émission dans la déstructuration des individus et la violence qui en découlait ? Comment ne voyait-on pas que la frustration et le ressentiment qu’il engendrait chaque soir nourrissaient le terrorisme et la délinquance plus sûrement que les prédicateurs de tous poils ?

  Il fallait agir. Il n’était peut-être pas trop tard. La mise au silence d’Hanouna ne résoudrait pas tous les problèmes, mais éliminerait un nuisible et résonnerait comme un avertissement. Avec un peu de chance, elle libérerait les peurs et on pourrait constituer une armée prête à défendre la République. En tout cas, tant que les médias, les people et l’opinion dérouleraient le tapis rouge à ce genre de pourris gâtés irresponsables, la guerre devrait continuer.

  Restait à choisir la méthode, et le moyen. Pour que le geste ait le retentissement voulu, qu’il apparaisse comme un acte politique et non pas comme un règlement de compte privé ou crapuleux, il fallait lui donner de la visibilité. Pour qu’il soit vu comme un acte fondateur et non pas isolé, on devait se tenir prêt à l’expliquer. Et si l'élite parisienne revendiquait une fois de plus la liberté d’expression, utilisant ce passe-partout pour justifier son renoncement face aux fossoyeurs de la démocratie, on montrerait la logique du combat et de l’engagement sur le long terme. La guerre, on la déclarerait.

  Benjamin trouva vite le mode opératoire. Il agirait en direct, devant les caméras, là où sévissait l’horrible, qui périrait là où il avait péché. La question qui se posait était celle de la fuite, après l’acte. S’il pouvait éviter de se faire prendre, c’était préférable. Il trouva la solution un soir. Quelques jours après, il intervint.

  Il était parvenu à obtenir une place dans le public. Il avait pris des vitamines, non pas pour se donner le courage d’agir – il n’avait pas peur –, mais pour supporter l’ambiance atroce de l’émission, pour simuler des éclats de rire toutes les 30 secondes et ne pas se distinguer des tarés sélectionnés au poubelle show, pour éviter qu’on le sorte en raison d’une attitude pas suffisamment débile. Car le mimétisme dans les contorsions et l’applaudissement sur commande étaient des obligations absolues dans cette dictature de l’imbécillité.

  L’émission démarra et Benjamin fut sidéré de la cacophonie régnant sur le plateau, de l’état d’urgence qui semblait régenter les mouvements et les mots des techniciens, des hôtesses et des guignols qui passaient à l’écran, sans parler du maître de l’enfer, enfant-roi tyrannique, trépignant et éructant, shooté à la cocaïne, à la bêtise triple dose et à la vénération de lui-même. Non, il n’y avait pas à hésiter une seconde, la liquidation était une impérieuse nécessité.

  Alors que le monstre venait d’insulter en direct une auditrice qui lui disait habiter en Loire-Atlantique – « Mais où, espèce de connasse ? » –, Benjamin se leva, sortit la mini-sarbacane de sa poche, la mit à sa bouche en la cachant dans une main, souffla. La fléchette électronique à reconnaissance faciale alla comme prévu se ficher dans la tempe du pantin, qui se figea dans une mimique grotesque, puis porta la main à sa tête. Cyril Hanouna regarda sidéré le sang sur ses doigts, s’écroula. Des cris s’élevèrent.

  Benjamin passa à la phase deux : la balle de tennis qu’il fit rouler vers le centre du plateau explosa au bout de 7 secondes et libéra un fumigène. Les tarés hurlèrent, cherchèrent à quitter les lieux. Il se leva aussi, se dirigea vers la sortie. Il passa alors à la phase trois : avec le téléphone portable acheté pour l’occasion, il envoya les tweets qu’il avait préparés à l’attention du journal Le Monde, de l’Agence France-Presse, du Ministère de l’Éducation Nationale et du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Le message disait : « Cyril Hanouna ne nuira plus. Saluons ce geste courageux pour empêcher un criminel de poursuivre ses méfaits. Et unissons nos forces pour sauver les individus qui peuvent encore l’être en éliminant ceux qui détruisent leur cœur et leur cerveau ».

  Dans la rue, Benjamin s’en alla. Il était dur d’entrer en certains endroits, mais on en sortait avec une facilité déconcertante. Bien joué. L’acte fondateur était commis, il fallait maintenant gérer la com, choisir les mots et les images, afin de mobiliser une armée contre les destructeurs de la civilisation.

 



15 janvier 2021

Internet pour les vieux

 

Devant son ordinateur, il pleurait. C'était trop dur, il n'y arrivait pas. Des mois qu'il s'accrochait, pourtant. S'il n'y avait eu qu'une ou deux difficultés, il aurait fini par les surmonter. Mais il y en avait trop. Beaucoup trop. Parfois il ne savait même pas comment ouvrir ou fermer une « fenêtre ». Où cliquer ? Il essayait, ça ne marchait pas. On lui avait dit qu'il fallait souvent « double cliquer ». Mais même quand il appuyait deux fois de suite, ça ne marchait pas.

D’autres fois, il ne savait pas ce qu'il fallait faire, pas où il devait pointer la souris, qu’il ne dirigeait pas comme il voulait. Ses doigts gourds ne suivaient pas. On lui avait dit qu'il suffisait d'aller sur internet et de taper ce qu'on voulait. « Mon œil ! ».

Le troisième problème était que, sur nombre de sites, il voyait très mal ce qui était écrit. Les caractères étaient incroyablement petits. Ils faisaient exprès, ou quoi ? La DMLA n’arrangeait rien, un vrai cancer des yeux, ce truc. Le plus handicapant était sans doute qu'il ne comprenait pas les instructions. Le vocabulaire et la syntaxe lui étaient inaccessibles. Identifiant, login, password, renseigner, adresse IP, activer, barre d'outils, barre de menu, cookie, FAQ, icône, initialiser, périphérique, URL, pop-up… Il n'y comprenait rien.

Il avait essayé pourtant, au début des années 2000, quand internet était entré dans les familles. Il était alors à la retraite depuis deux ans, veuf depuis un an. Il avait acheté tout seul son ordinateur et l'avait fait installer, « configurer » lui avait dit le type. Comme il avait été fier devant ses enfants quand il leur avait montré ça !

– Papa, t'as acheté un PC ?!

Eh oui, il avait acheté un « PC ». Lui. Le Pauvre Con, il avait acheté un PC. 

Sa joie n'avait pas duré longtemps. Son but était alors de pouvoir répondre aux mails que les amis et la famille commençaient à envoyer ; c'était apparemment un nouveau moyen de communication, qui remplaçait la lettre et le téléphone. Il fallait en tenir compte. Sa femme n’était plus à côté de lui pour l’aider ; de toute façon, elle, c’était le téléphone. Il devait donc se débrouiller seul. Après tout, ce serait peut-être un moyen de se singulariser.

Sauf que… Même répondre à un mail n’était pas facile. Parfois ça marchait, parfois non. Souvent non. Pourquoi ? Il n’en avait aucune idée. Rien que taper le message était une épreuve. Déjà, il fallait placer le curseur. Logiquement, il répondait après le message envoyé, il ne comprenait donc pas pourquoi le curseur se mettait tout seul avant. Taper deux lignes sans fautes lui prenait une demi-heure, alors qu’il n’était pas mauvais en grammaire et en orthographe, bon sang de bois ! Pour revenir en arrière sans tout effacer, alors là, ce n’était pas possible. Quand il regardait ses messages, il les trouvait bizarres : il manquait des espaces entre les mots, ou il y en avait trop. Des majuscules se baladaient ici ou là, sans qu'on sache pourquoi, et les accents étaient rarement bien placés. Jamais bien placés. Quant aux pièces jointes que ses correspondants annonçaient, il avait laissé tomber. Soit elles ne s'ouvraient pas, soit il ne les trouvait pas. 

Par sécurité – il arrivait à cette machine du diable d’effacer sans prévenir tout ce que vous veniez de taper – il imprimait tous les messages sur papier. Il s'aperçut que ça coûtait cher, les cartouches d'encre, et qu'il fallait les changer souvent. Et pour les remettre, les cartouches, ce n'était pas de la tarte. Il devait  appeler le gars qui était venu lui installer le tout la première fois. Le type ne se déplaçait pas pour rien, mais enfin il était efficace. 

Ses enfants, quand ils venaient, demandaient à leur père s'il avait besoin d'aide, s'il voulait qu'ils leur montrent « des trucs ». Il déclinait. Il ne voulait pas se ridiculiser devant eux, il finirait bien par se débrouiller.

Au fil des mois et des années, il avait commencé à maitriser quelques fonctions de base – la lecture et l'envoi de mails (surtout la lecture), la consultation de la météo et les recherches sur Wikipédia (les recherches, ça ne signifiait pas qu’il trouvait) – quand, vers 2010, était apparu un truc qui s'appelait Facebook. Il n’arrivait pas à savoir ce qu’était Facebook – un journal, un album de photos, un lieu d’échanges de messages ? –, mais on lui demandait s'il avait un compte Facebook, s’il avait vu ça sur Facebook, s’il pouvait partager sur Facebook. Il commençait à en avoir sa claque de Facebook. Non, il n’avait pas Facebook et il emmerdait Facebook. Il avait encore le droit, non ?

Le pire était à venir. Vers 2015, internet était devenu obligatoire pour nombre de formalités. Il fallait aller sur des sites ou des « plateformes », chercher son « espace », créer un compte, indiquer (pardon, renseigner) son identifiant, choisir un mot de passe, se souvenir du mot de passe, remplir (renseigner) des rubriques, valider la saisie,  télécharger (horreur) et envoyer un formulaire, guetter un code qui arrivait lui sur le téléphone, et qu’il fallait ensuite entrer sur l’ordinateur, cliquer, espérer un accusé de réception, très difficile à imprimer…

Résultat, il n’avait plus été capable d’effectuer sa déclaration d’impôts sans sa fille, alors qu’il ne possédait rien, même pas son appartement. Il se demandait comment on avait pu concevoir une chose telle que la « déclaration en ligne », illisible et incompréhensible. Sa fille était patiente, gentille même, mais quelle humiliation de devoir tout dévoiler, pour qu’elle entre sur l’ordinateur les chiffres de sa retraite, de son compte épargne, de ses dons, de ses charges…, notés en tout petit dans des endroits improbables sur les papiers qu’il avait conservés. Bien sûr, il manquait toujours des renseignements, on lui demandait des informations qu’il ne savait pas où récupérer. C’était comme s’il se déshabillait devant elle, et même devant eux, car il était sûr qu’elle en parlait à ses frères. 

De même, il n’était jamais arrivé à déclarer la femme de ménage qui venait 2 h 30 par semaine depuis que ses articulations le faisaient souffrir. Le site du CESU était lisible, on pouvait lui accorder cette qualité, mais passer d’une case à une autre était une épreuve. Quand il se déplaçait, ce qu’il venait de taper s’effaçait. Et il ne pouvait pas taper la ville où il habitait et le code postal correspondant. C’était ou l’un ou l’autre ! Or, il fallait « renseigner » les deux. C’était diabolique, à vous faire perdre la tête.

Et puis il y avait toutes ces « informations » et « newsletters » qu’il recevait alors qu’il n’avait rien demandé. Pourquoi est-ce qu’on le bombardait ? Pour y échapper, et encore, il fallait se désabonner. Mais il ne s’était jamais abonné ! Pourquoi est-ce qu’on tolérait ça ? C’était à la fois du vol et du viol.

Le comble revenait sans doute aux banques et aux assurances. Ces voleurs professionnels avaient trouvé avec internet le moyen de voler davantage. Il fallait payer pour effectuer des opérations en ligne. Et comme il fallait maintenant payer aussi pour obtenir un relevé mensuel – sur papier dans une enveloppe à mon adresse Nom de Dieu, c’est trop demandé ? – on l’avait dans l’os. Frais de gestion, intérêts et commissions, commissions de mouvement, cotisation trimestrielle, abonnement annuel, formule Esprit libre (Esprit libre qu’ils disaient ces fumiers, alors qu’ils vous emprisonnaient et vous volaient !), toutes ces appellations mensongères qui avaient fleuri, c’était un scandale, une honte. En plaçant un écran entre la banque et le client, on avait technicisé la gestion du budget familial, on empêchait l’accès à l’argent, on avait cassé la relation humaine. 

Comme il n’arrivait à rien par internet, il allait au guichet pour retirer ou pour virer. On le tolérait encore, même si depuis deux ans, on le priait d’utiliser plutôt « les automates » et « les bornes ». Automates et bornes : il n’y a que lui que ces mots effrayaient ? Les gens ne comprenaient-ils donc pas ce qui se passait ? Il avait dû essayer ces outils totalitaires une fois, deux fois, trois fois. Même la fille qui était censée l’aider n’y arrivait pas. Ah ah ! Il ne savait pas s’il fallait en rire ou en pleurer. Alors il allait au guichet. Il ne voulait pas être mauvaise langue, mais il lui semblait que les délais étaient de plus en plus longs. Sans doute était-ce volontaire. On privilégiait « les automates ». Fumiers !

Il parait que, de toute façon, son agence allait disparaître. Même les banques, qui avaient acheté tous les coins de rue pendant 30 ans et qui rénovaient leurs locaux de fond en comble tous les deux ans, eh bien même elles, elles étaient « en difficultés ». Elles allaient « changer de modèle ». Les banques en ligne leur taillaient des croupières, la « dématérialisation » s’imposait, les consommateurs avaient d’autres exigences, etc. Bien fait ! Voilà ce que c’est de casser ce qui marche bien, de mépriser les gens, de remplacer les sourires par des voix synthétiques.

Un jour cependant, il reçut le mail qui changea tout. « Cher jAEn? Ici COlette Barnieri. Comment allez vous? Comme vous voyez j’ai un prude mal avec internet. Je me dissèque vous qui êtes si habile de vos doit, vous pourviez peut-etre m’aider. Et-ce que vous seriez dacordd pour venir prende le the vendredi 17 heures? Et si internet et l’ordinateur vous embête, on pourra discuter un peu, ca me fera plaisir de vous voir. à vendredi j’espère Colette ».

Bon sang ! On lui demandait de venir donner des conseils en informatique !  Lui !Incroyable. S’il avait pu imaginer ça, un jour… Il se mit à rire, à pleurer aussi. Il relut le message. Alors il réalisa qu’il y avait autre chose. Il y avait… de la tendresse. Elle semblait avoir envie de le voir, d’être gentille avec lui. Ça alors !

Colette était une ancienne amie de sa femme. Il aimait bien son mari, mort quatre ou cinq ans plus tôt. Ils s’étaient moins vus après la mort de sa Josie, mais il avait croisé Colette quelquefois par la suite, d’abord en couple, seule après le décès de son Jacques, chez des amis communs qui les avaient invités en même temps. Ça l’étonnait qu’elle pense à lui, mais pourquoi pas ?

Il relut le message, mot à mot, pour ne pas se tromper sur le sens. Colette avait quelques problèmes de typographie, elle aussi. Ça le mit en confiance. Il fallait répondre. Il réfléchit, chercha. Il commença à taper. Effaça, recommença. Il voulait soigner son message. Pour la première fois, il prit plaisir à chercher les lettres, à appuyer sur les touches, à respecter les espaces, à trouver les accents, les virgules, les points, les majuscules… Il se rappela soudain qu’on pouvait obtenir certains caractères qui n’apparaissaient pas sur le clavier en tenant les touches Alt ou Maj appuyées avec la main gauche pendant qu’on tapait une lettre ou un chiffre à droite. Oh oui, formidable, ça marchait ! Comment avait-il pu oublier ça jusqu’à ce jour ?

Il prit trois quarts d’heure pour rédiger son message de 4 lignes. Quand il l’estima correct sur le fond et sur la forme, il l’envoya. Il avait laissé le curseur se placer au-dessus du texte de Colette, réalisant qu’après tout ce n’était pas plus mal ainsi. Le message le plus récent en premier, oui, ce n’était pas illogique. Bon sang : internet lui paraissait agréable et bien fait. Que se passait-il ?

Il s’en passa davantage le vendredi à 17 heures. Ils se mirent à l’ordinateur et ils rirent en partageant leurs connaissances et leurs difficultés. Que c’était bon de rencontrer quelqu’un qui vous comprenait… En fait, c’est davantage Colette qui le conseilla que l’inverse.

– Vous connaissez Youtube ?

– J’ai entendu parler, répondit-il.

– Vous ne l’utilisez pas ?

Elle lui montra et il fut fasciné.

– Et Spotify ?

– Connais pas.

Elle lui montra et il fut fasciné.

– J’écoute aussi beaucoup de livres audio. Je lis en écoutant. Regardez.

Elle lui montra et il fut fasciné. Un peu inquiet, aussi.

– Comment je vais faire, tout seul, à la maison ?

– Vous essayez, tranquillement, sans vous affoler. En prenant ça comme un jeu, un trésor à découvrir… 

Un trésor à découvrir. L’image lui plut.

– Ce n’est pas facile au début, reprit Colette. C’est si extraordinaire que ça se mérite, c’est normal. Mais si vous êtes bloqué, vous m’appelez. Si je ne peux pas vous aider au téléphone, je viens. C’est aussi simple que cela.

– Mais… votre jambe…

– Une mauvaise jambe est une jambe. Ça lui fera du bien.

Il revint chez Colette le mardi suivant, puis de nouveau le vendredi. Elle vint aussi chez lui, pour lui montrer sur sa machine.

– Votre matériel est ancien. Mais on va s’en sortir.

Chez elle, chez lui, il se sentait progresser à toute vitesse. Au lieu de s’agacer d’un obstacle ou d’une incompréhension, Colette en souriait. Et surtout elle faisait quelque chose qui le laissait comme deux ronds de flan : elle posait la question par écrit. Et Google envoyait la réponse ! Magique.

– On peut même le faire en parlant, mais ce n’est pas encore au point. 

Il faut dire que l’ordinateur de Colette était bien mieux que le sien. Aussi, quand sa fille l'avisa que ses frères et elle envisageaient un cadeau commun pour son anniversaire et lui demanda s’il avait un souhait particulier, il fut un peu gêné, mais il osa :

– Un Mac.

– Pardon ?

Sa fille n’avait pas entendu. Il répéta un peu plus fort.

– Un Mac.

– Un Mac… Tu veux dire un ordinateur Apple ?

Il se sentit rougir.

– Oui. Celui avec le grand écran… si possible. 27 pouces… je crois. Rétina. Avec ça, on voit bien. C’est plus simple. Et plus performant. Et ça dure longtemps…

Sa fille semblait estomaquée.

– Ah ben dis donc…

– Je sais que c’est cher, ajouta-t-il aussitôt… Donc bien sûr, vous n’allez pas tout payer, vous me donnerez ce que vous voulez, ça m’aidera.

Il voulait aussi acheter des enceintes. 

– Regarder un concert sur Youtube ou écouter des chansons sur Spotify, c’est dommage de le faire sans un caisson de basse et deux bons hauts parleurs sur le bureau, avait affirmé Colette en montant le volume devant un concert de Johnny Hallyday qui était là, devant eux, avec une qualité d’image aussi époustouflante que celle du son.

C’était Colette qui lui faisait découvrir l’univers numérique, Colette qui lui avait fait aimer le thé, Colette avec qui ils ne restaient pas une journée sans s’envoyer un mail…

Il avait 77 ans. Il pensait à la chanson de Sardou, La maladie d’amour. Il était dans les clous. Colette en avait 76, il le savait, c’était l’âge de sa femme.

Une fin d’après-midi qu’ils se quittaient, elle affirma :

– Dis donc, Jean. Nos téléphones portables sont trop vieux. Et trop petits. On va s’équiper en iPhone. Je veux pouvoir t’envoyer des sms. Et puis il nous faut WhatsApp, c’est incontournable, maintenant.

– Des sms ? Ouat quoi ?

– On va commencer par les sms. Quand je penserai à quelque chose, ou que je verrai un film à la télé que je voudrai te signaler. Pour l’immédiat, le spontané, le sms est mieux que le mail.

– Tu crois ?

– Oui. Et comme ça on pourra s’envoyer un bisou le soir, pour se souhaiter bonne nuit.

Il la regarda, stupéfait :

– Un bisou ?…

Désormais, il rythmait ses journées en fonction de l’utilisation de son Mac flambant neuf. Le matin, il lisait quelques articles sur des journaux en ligne. En fin de matinée, après le ménage, les courses, ou les emmerdements médicaux, il regardait une conférence ou un film. Souvent, il déjeunait devant. Ensuite, après sa sieste, il allait marcher, soit seul, soit avec Colette quand elle s’en sentait la force. Quoi qu’il en soit, à 16 h 30 ils se retrouvaient chez elle pour prendre le thé, discuter, et bidouiller devant l’ordinateur. Quand il rentrait, vers 19 heures, il envoyait ou répondait à des mails, qu’il prenait un immense plaisir à concocter. Il avait découvert tellement de choses, il avait tellement d’envies. Et vers 21 heures, ils s’envoyaient un « bisou sms ». Quelquefois, c’était même lui qui commençait. Et elle répondait. Ils se répondaient toujours. Ils étaient là l’un pour l’autre.

Colette avait changé sa vie, parce qu’elle avait changé son regard sur la vie. Grâce à elle, au lieu de voir les défauts d’internet, il en appréciait les immenses potentiels, notamment l’accès illimité à la connaissance. Même les impôts en ligne lui paraissaient une belle performance ! Il réalisa combien il s’était aigri sans femme. Le mail de Colette l’avait sauvé.

– Tu sais, lui dit-il un jour, je voudrais rendre un peu de ce que tu m’as donné.

– Mais tu m’apportes autant que je t’apporte, répondit-elle. 

– Je veux dire, autour de nous. Même à nos âges, même diminués, s’il nous reste quelques dixièmes de vue, un peu d’audition, un peu de mobilité dans les doigts malgré l’arthrose, alors on peut utiliser internet, apprendre, se cultiver, apprécier les beautés du monde. Trop peu de nos congénères en profitent. Tous n’ont pas la chance d’avoir une Colette.

– À quoi tu penses ?

– Pourquoi on créerait pas un association ?! lança-t-il enthousiaste. On l’appellerait Internet pour les vieux.

Elle réfléchit un instant.

– Internet pour les vieux. Ça sonne bien. C’est franc. Et comment on fonctionnerait ?

– C’est toi qui as défini le principe, l’autre jour : dès qu’on a un problème, on appelle et quelqu’un vient, ou on va chez quelqu’un. Quelqu’un comme nous, qui a juste un peu plus d’expériences, ou de facilités. 

– Oui. Bonne idée. Ça serait aussi un bon moyen de lutter contre la solitude et l’inertie. 

– Tout serait gratuit, ça va de soi.

– Ton idée est belle ! s’exclama Colette en lui prenant les mains. Il faut la faire connaitre.

– Par le bouche à oreille. Et peut-être en envoyant quelques mails à nos contacts.

Il rit de sa phrase, de son évolution, de la bêtise qu’il avait surmontée.

– On va quand même créer un compte Facebook, ajouta Colette. 

– Facebook ? Tu crois ?

– Je suis sûre. Internet pour les vieux, ce sera un réseau. Et Facebook, c’est le réseau des réseaux. C’est donc l’outil qu’il nous faut.

Il tombait des nues. Facebook…

– Ne t’inquiète pas, reprit Colette, en serrant de nouveau ses mains. Tu vas voir, c’est formidable, Facebook. 

– C’est toi qui es formidable, répondit-il, ému. Quelle chance de t’avoir rencontrée.

À 77 ans, il avait commencé une nouvelle vie, fort d’une certitude : il mourrait vivant.



8 janvier 2021

Mylène, Célia et le 31 décembre

 

C'est parce que je n'ai pas voulu l'accompagner au concert de Mylène Farmer que Célia m'a quitté. Ben oui. J'ai commis une erreur, parce que j'ai sous-estimé l'adversaire. C'est impardonnable et je n'ai eu que ce que je méritais. J’arrive à en parler avec détachement aujourd’hui, mais sur le coup, j’étais bon à jeter à la poubelle. Minable, qu’elle m’a mis, Mylène. Faut dire que Célia, pour moi c’était le Graal. Je vais pas vous décrire ici ses beautés et qualités, parce que vous ne me croiriez pas. Et puis c’est pas le sujet.

Le sujet, c’est comment on peut perdre si vite ce qu’on a mis si longtemps à obtenir et ce pour quoi on a donné de sa personne comme jamais. Si c’est une question, je crois que la réponse est simple : la bêtise. Je n’ai pas vu que c’était important pour elle. Plus qu’important, même : fondamental. J’ai été fan moi aussi, de groupes de hard, de Johnny, de JJ… Mais je sais pas, elle a quand même passé 30 ans, nous avons un enfant, on n’a pas tellement de sous, pas tellement de temps, ça me semblait pas une priorité. D’autant qu’on habite à 500 bornes de Paris, et la star ne se produit que dans des capitales, pour quelques soirées tous les 5 ans, dans des endroits rassemblant 30 000 personnes minimum. Aller au concert impliquait donc une nuit d’hôtel, 1000 bornes d’essence et de péage, la bouffe, faire garder la petite, etc. Putain, je me trouve pingre en racontant ça. Et si j’ai renoncé à claquer 5 ou 600 € pour un week-end exceptionnel, alors en effet je suis un trou du cul. 

Elle m’avait prévenu, pourtant. Avant même la mise en vente des billets, alors que j’avais montré ma réticence, elle avait asséné :

– Non seulement je vais prendre une place, mais je vais en prendre deux. Si tu viens pas, j’irai avec ma mère.

La mère, je crois qu’une partie du problème vient de là (tous les problèmes ne viennent-ils pas de là ? Mais les pères sont souvent plus problématiques). La mère, elle voulait y aller aussi. Alors qu’elle habite Marseille et qu’elle a déjà vu trois fois la chanteuse en concert ! Mylène Farmer, ça remontait à leur enfance, plus exactement à la jeunesse de la mère. Une vraie dingue, celle-là. À 55 balais, elle se comporte comme une midinette : pochtronne, jupe ras la touffe, des mecs tous plus craignos les uns que les autres. Mylène, c’est sa génération. Depuis que j’ai creusé le sujet – je suis incollable maintenant –, j’ai appris que le cœur de cible de Mylène Farmer, c’est les 40–50 ans. Alors pourquoi ma nénette qui en a que 33 est intoxiquée elle aussi ? Hein ? À la sortie de Libertine, en 1986, elle était même pas née ! Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? Y’a eu une contamination tardive, c’est tombé sur moi. L’inconscient sans doute : Mylène, à la mère comme à la fille, ça leur rappelle un paradis, perdu, l’insouciance, disparue, la famille, ventilée façon puzzle.

Elle a donc pris ses tickets – 125 € pièce, tant qu’à faire… – et m’a demandé une dernière fois :

– Tu es sûr que tu viens pas ?

Non, désolé. Misère, Mylène. Célia était à peine monté dans le train que j’ai compris ma faute. Son au revoir glacial et son absence de regard signifiaient qu’elle était très fâchée. Et puis elle m’a crucifié avec son dernier mot :

– Dommage. 

C’était le samedi 8 juin 2019 à 9 heures. Après, je n’ai plus eu de contact de tout le week-end. Pas le moindre texto. J’en ai envoyé 40, pas une réponse. Heureusement, la petite était chez sa tante, la sœur de Célia, parce qu’elle a là-bas un cousin qu’elle adore. J’ai été bosser au magasin, c’est le mieux que je pouvais faire, aussi bien pour m’occuper que pour justifier un minimum mon absence de La Défense Arena.

Le dimanche soir, enfin, sms : « C’était fabuleux, je te remercie de t’en soucier. J’ai aussi réfléchi pendant ce week-end. Je crois qu’il est temps de tourner la page. Il y a Jade, bien sûr, mais elle sera mieux avec des parents épanouis. Nous nous organiserons. Je viens de l’appeler, ne t’inquiète pas. Je passerai récupérer mes affaires dans la semaine. Prends soin de toi. C. »

Qu’est-ce que ?… Mais ?… Mais !… C’est pas possible ?… Je relus ces phrases démentes. Elles me paraissaient si inconcevables que je me persuadai que cette salope de Mylène, avec ces textes pornos et sa voix sussureuse, avait monté le bourrichon à ses fans, leur enjoignant de tout faire péter et de tenter toutes les expériences. Elle m’a mis la haine, Mylène. C’est elle que j’insultai et implorai tour à tour, plutôt que Célia. Que s’était-il passé dans cette antre diabolique entre la star et ses affidées ?

Je vous passe imprécations, explications et supplications au cours des jours et des semaines qui ont suivi. Rien n’a pu la faire changer d’avis. Célia m’a bel et bien quitté le lendemain du concert de Mylène Farmer. Après avoir hésité à me battre pour Jade, j’ai laissé à la mère la garde de la petite, ne voulant pas ajouter de traumatisme au traumatisme. Heureusement, je vois ma fille toutes les semaines, elle vient la moitié des vacances et un week-end sur deux. Je n’ai pas déménagé, pour qu’elle garde au moins quelques repères.

Inutile de dire qu’après un coup pareil, je ne voulais plus entendre parler de Mylène Farmer. Dès que son nom arrivait dans une conversation, je ruais dans les brancards, calomniant son absence de voix, son son de chiotte, son look de fantôme androgyne, ses paroles débiles, sa mégalo, et la triste situation d’un pays qui mettait sur un piédestal une pareille calamité. Quand par malheur j’entendais une de ses chansons, je quittai les lieux sur-le-champ. Cette saleté avait tué mon amour, cassé ma famille, elle m’avait démoli.

Arriva la soirée du 31 décembre 2020. Un an et demi s’était écoulé depuis le drame, et je m’en remettais à peine. Je ne devais pas être si bien que ça puisque je prétextai le coronavirus et les hallucinantes restrictions qu’il entrainait pour rester seul ce soir-là. Ça avait été une autre année de merde : après avoir perdu ma chérie en 2019, j’avais perdu 30 % de mon chiffre d’affaires en 2020. Sans les aides de l’État, je serais mort. Quand on n’a plus le droit de commercer, ça complique les choses. La vente en ligne ne fait pas tout. On avait pu rouvrir l’été puis en fin d’année, ça me sauvait en partie.

Pour récupérer tout ce qui était possible, je laissai ouvert le magasin jusqu’à la dernière minute, le 31 décembre à 20 heures. J’arrivai à la maison à 20 h 30, me douchai, me changeai. À 20 h 50, je me servis un verre de Gewurz glacé après avoir allumé la télé. Je regardais la fin de Scènes de ménage, j’aimais cette suite de sketchs avec 5 couples différents, les dialogues et les acteurs étaient bons. Célia aussi aimait cette émission, comme elle aimait boire un verre de blanc avec moi en fin de semaine. Quel gâchis…

En sirotant et zieutant, je préparai mon repas : saumon et mâche, tourte alsacienne. Scènes de ménage s’acheva. C’est alors qu’un jingle racoleur annonça : « Tout de suite sur M6, le concert événement de Mylène Farmer, filmé en juin 2019 à l’Arena Paris La Défense ». Je m’arrêtai de vivre. Après un instant de mort subite, je saisis la télécommande et cherchai le programme des différentes chaînes. Que de la daube : du patrimoine, du classique, des dessins animés, des séries d’un autre siècle, les guignols de l’information continue… Je tentai un début de polar, après avoir ressorti la bouteille de blanc du frigo pour m’enquiller un deuxième verre bien tassé. 

Je me posai devant la télé, le vin blanc dans une main, la télécommande dans l’autre. Je tâchai de me concentrer sur le polar, mais mon esprit était focalisé sur Mylène. Ça me poursuit, grommelai-je. Pourquoi est-ce que je tombe dessus ce soir ? Je suis maudit ou quoi ? Je zappai, hagard. Tout était insipide. C’est alors que, consciemment ou pas, j’appuyai de nouveau sur le 6.  

Le concert commençait. Enfin il allait commencer. On voyait une immense salle sans fenêtres remplie de dizaines de milliers d’humains et d‘écrans téléphoniques que des lasers en faisceaux balayaient, avec des changements de couleurs prodigieux, comme si une armée d’extraterrestres s’apprêtait à atterrir sur la foule en pleine nuit. Des sons venus de l’au-delà faisaient trembler les murs. Au fond, un écran de 50 mètres de large sur 20 de haut diffusait des images de nuages au milieu desquels naissaient de nouveaux êtres, mi-humains mi-robots, produits démiurgiques de la génétique et l’intelligence artificielle. Il y avait du Game of Thrones là-dedans.

Je fus immédiatement scotché. J’avais vu quelques films de science-fiction, mais ce que je voyais là était beaucoup plus fort, pour la bonne raison qu’il y avait des êtres réels en dessous et que ce que je regardais avait eu lieu pour de vrai. Après dix minutes de ce spectacle dantesque, un anneau géant descendit d’une soucoupe arrimée au plafond. Dans ce cercle à l’intérieur luminescent : Mylène. Elle arrivait sur le monde. On n’apercevait qu’au dernier moment qu’elle allait en fait se poser sur une sorte d’embarcadère que, une fois à terre, elle remonta pour rejoindre la scène gigantesque. Au fond, on pénétrait dans une ville futuriste qui se construisait sur l’écran de 1000 mètres carrés. Les musiciens étaient répartis sur deux plateaux devant, fourmis efficaces et besogneuses au service d’un ordre supérieur.

On ne la voyait encore que de loin, mais je fus frappé par la ligne et la coupe de la chanteuse. Elle était très belle, alors que je la trouvais rien moins que monstrueuse dans ses clips des années 80-90. 

Sa première chanson s’appelait Interstellaire, et c’était parfaitement adapté au décor. Ou l’inverse. J’eus toujours la même impression qu’on ne comprenait pas la moitié de ce qu’elle disait et que, comme pour Stéphanie de Monaco, on masquait l’absence de voix par un déluge de notes électroniques.

Mais au fur et à mesure que se déroulait le spectacle, ce défaut me parut secondaire. La mise en scène d’une part, la présence de la chanteuse d’autre part, suppléaient à la musique. Au troisième titre, elle avait changé de tenue, chaussant des bottes à talons et cuissardes sur un pantalon et un pull noir, qui dévoilait un corps de rêve. Au sixième morceau, elle était en mini-robe métallique, dévoilant des hauts de cuisses époustouflants. Un quart d’heure plus tard, elle était toute en blanc. Etc. Que ceux qui pense que l’on ne peut pas être plus belle à 58 ans qu’à 18 regardent ce concert. 

Elle était enfin une femme. Splendide. Avec des formes, des couleurs, des ondulations, tout ce qui lui faisait si cruellement défaut avant. Fini le visage blafard, les cheveux filasses, les habits d’homme. Surtout, elle souriait. Des sourires venus du cœur. Sincères, profonds, bons. Elle aimait les gens en face d’elle. Elle leur donnait autant d’amour qu’ils lui en donnaient. Elle laissait parler ses émotions. Ça changeait tout. Il y avait dialogue, et même communion.

La bonté associée à la beauté la rendaient incroyablement attirante. Les seize danseurs autour d’elle était dévoués corps et âme à leur déesse. Il en était de même pour les 30 000 personnes du public. Je savais que Célia était dedans et cela augmentait bien sûr le prix de ce que je regardais. Et moi maintenant, seul devant ma télé, avec des années, voire des décennies de retard, j’étais amoureux à mon tour. Je crois que c’est parce que je n’ai pas été directement confronté à Mylène en gros plan que je pouvais apprécier son spectacle. C’était progressif, du coup j’ai été embarqué. Je voyais, je comprenais, je changeais d’avis.

Je dégustais mon saumon avec du beurre sur du pain grillé. La tourte mise au four commençait à embaumer. Je vis alors apparaitre… Sting ! Je regardai mon verre : avais-je trop bu ? Non, c’était bien Sting, ce géant de la Police qui venait pour un duo de 5 minutes avec Mylène. Et ça ne sonnait pas si mal. Là, pour moi, elle entrait dans la légende. Sting…

Pendant la pub, j’ai cherché sur la tablette ce que diffusait YouTube des concerts de Mylène Farmer. Celui que je regardais était en partie repris dans des clips de chansons live. Je jetai un œil à son concert précédent, stade de France 2013. À cette date pourtant pas si lointaine, elle n’avait pas encore accompli sa mue : coiffure hideuse, maquillage monstrueux, peau de morte, froideur sépulcrale.  

Là, six ans plus tard, rayonnante, sereine, généreuse, au sommet de son art, elle enchainait les titres, les tenues, les chorégraphies, les jeux de lumière et les effets spéciaux. Des grilles s’ouvrirent, des plateformes s’ajustèrent, des étoiles explosèrent, des cascades se déchainèrent, des corps apparurent, des cieux s’illuminèrent. Des Mylène se dupliquaient sur des écrans de différents formats.

Avec Ainsi soit je et juste un piano pour accompagnement, elle mit les larmes aux yeux de la moitié de la salle. Il fallait voir le public. Certains, hommes et femmes, étaient en transe. Ils n’étaient plus eux, elle en avait pris le contrôle. Mais pour leur bien. Il y avait du Madonna en elle, en moins vulgaire, et en beaucoup plus belle désormais.

Pour la qualité du spectacle, je ne voyais que Johnny pour rivaliser avec la prêtresse. Mais même « le taulier » aurait dû s’accrocher pour rester à la hauteur de la divine. Si le feu n’avait pas été allumé depuis longtemps, elle l’aurait mis avec Pourvu qu’elles soient douces, que, 32 ans après sa création, elle transforma enfin en belle chanson. À moins que ce soit moi qui… Je découvris M’effondre, revisitai Tristana, California, À quoi je sers

Après la tourte et mon quatrième verre de Gewurz, j’étais quasi k.o. Mylène m’avait tué. À moins que… Plus on s’approchait de la fin du concert, plus je le regardais avec les yeux de Célia. Plus même, je fondais les deux : Mylène était Célia, Célia était Mylène. Ma petite chérie avait eu raison d’aller voir ce concert, j’aurais dû l’accompagner. Et je… devais le lui dire. Ça me parut nécessaire, indispensable. Je devais aller au bout de cette révolution esthétique et psychologique. 

À peine était-ce terminé que je me mis à penser au texto que j’allais envoyer. En fait, il me vint d’un coup, comme une évidence, alors que les mots n’étaient pas vraiment mon truc : « Je viens de regarder le concert de Mylène à la télé. Celui où tu étais. C’était magnifique. C’est toi qui avais raison, j’aurais dû t’accompagner. C’est trop tard, mais excuse-moi. J’ai été bête. C’est pas encore minuit, mais je vais me coucher, alors je te souhaite une bonne année 2021. Un baiser, P ».

La réponse est arrivée à 3 heures du matin. Une clé a tourné dans la porte. Je n’ai pas eu le temps de me lever qu’une ombre était déjà dans la chambre. Une robe de soirée a glissé sur le sol, des souliers ont été enlevés. L’ombre que je connaissais est entrée dans le lit et s’est blottie contre moi. J’ai reconnu son parfum, sa peau, tout. Elle a murmuré :

– Il n’est jamais trop tard. On dort. On a beaucoup de choses à remettre en place demain.  



1er janvier 2021

Le soir tombe sur Big Sur

 

   Une année commence et je suis seul face à l’immensité. Seul sur la montagne face à l’immensité de l’océan. Pacifique. San Francisco se trouve à 200 miles au Nord, Los Angeles à 350 au Sud. Cette partie de la chaîne côtière de l’ouest américain s’étend sur 90 miles entre les localités de Carmel-by-the-Sea au Nord, San Simeon au Sud. Ce sont les circonstances qui m’ont conduit ici. Certains disent qu’il n’y a pas de hasards ; il me semble que tout est hasard. Et que l’on peut, au mieux, le titiller. 

   Malgré le Homestead Act de 1862 par lequel le Président Lincoln accordait aux pionniers la propriété de leur terrain, dans la limite de 160 acres et à condition qu’ils l’occupent depuis plus de cinq ans, la population de Big Sur ne dépassait pas 1000 personnes en l’an 2000. 996 pour être précis, pour 140 km du nord au sud et 40 d’ouest en est ! Soit guère plus qu’au temps des nomades amérindiens qui furent les seuls humains à fouler les lieux pendant des millénaires. Espagnols puis Mexicains s’approprièrent l’endroit ensuite, d’où le nom anglo-hispanique, Big Sur, Grand Sud. Aujourd’hui, le territoire est avant tout constitué de parcs nationaux. Les quelques possessions privées, disséminées dans les forêts, sont soit des cabanes en bois, soit des propriétés luxueuses ; les ranchs et les fermes ont disparu. 

   Depuis le point culminant, Cone Peak, à 1600 mètres au-dessus du niveau de la mer, à 4800 mètres de la mer elle-même, je contemple le fantastique panorama qui s’offre à moi. Il n’y a pas de limites entre la terre et l’eau, les deux se télescopent dans une confrontation grandiose. Il en est de même en dessous, pour ce qui échappe à mes yeux : ici les plaques tectoniques Pacifique et Nord Américaine se jaugent depuis des millions d’années. Ce choc de titans laisse des traces : la faille de San Andreas mesure 1300 kilomètres de long, et chaque année 200 séismes sont ressentis par les hommes, qui savent qu’un jour « le big one » les engloutira tous. Quand ? That is the question, à 1 000 milliard de dollars. 

  Les montagnes avancent en dégradé jusqu’à l’océan. Dégradé de hauteurs,  l’altitude baisse à proximité de l’eau, ce qui n’empêche pas des falaises plus hautes que des buildings. Dégradé de couleurs, car de végétations. Vers l’intérieur, le vert sombre domine, car les arbres sont partout. Et quels arbres ! Dieu du ciel… Des forêts entières de séquoias. Ces arbres qui vivent 2000 ans et atteignent 100 mètres de haut, dont le tronc est pourtant… mou ! J’aime appuyer mon doigt sur l’écorce ; il s’enfonce. Comme si moi, le petit homme fébrile, je pouvais abattre ce géant. Toute la sagesse des arbres est là : au lieu de m’écraser d’une pichenette, le séquoia accueille ma pression, il prend mon énergie au lieu de la repousser. Respect, vieux sage.

   Plus proche de l’océan, la couleur change car les arbres ont déserté ces flancs battus par les vents, attaqués par les embruns. C’est une lande sauvage d’herbe, de terre et de rocher, de vert plus ou moins pâle, d’ocres entre ombres et lumières, de camaïeux de gris seuls capables d’affronter les vagues qui se fracassent sur eux. Les criques sont rares au milieu des à-pics, mais elles existent. J’en ai repéré deux, trois, quatre. Découvrirai-je une de ces criques cette année ? Avec quelle fille ? Qui sera celle qui m’accompagnera ? Le grand ouest, est-ce un rêve raisonnable ? Réalisable ? Est-ce un rêve ? Il est l’heure des résolutions et j’en suis aux questions. Je les note dans un fichier, pour m’obliger à y répondre.  

   Je viens tous les jours, à toute heure. Je suis rivé. Je vois ainsi évoluer la lumière. Car au-dessus de la terre et de l’eau, il y a le ciel et le soleil. Ce sont eux les plus forts ? Peut-être. Ils sont ceux qui donnent le ton, en tout cas. Le matin, c’est encore pastel. D’autant qu’entre le haut et le profond, les anges se déploient, je veux dire les nuages. Oui, tels d’éternels Gabriel, les stratus coiffent les arêtes les plus occidentales et pénètrent dans les vallées qui achèvent, ou commencent, l’Amérique. Plus on s’éloigne du lever du jour, plus ils s’effilochent et laissent apparaitre des reliefs infinis ; une vie de contemplation ne me suffirait pas pour en connaître les détails. 

   À 13 heures, la lumière a changé. Le soleil cogne et, sous son feu, c’est l’océan qui s’impose. Son bleu parfait éclipse les hésitations de la terre, qui se fait discrète, comprenant qu’elle ne peut pas lutter. Tout est question de moment, dans la vie. Les condors et les colins se taisent, les lynx et les pumas se terrent. L’heure est aux baleines, aux otaries, aux pélicans, aux cormorans. Il convient de respecter l’ordre des choses. La nature est bien faite.

  En fin de journée, le ciel devient rose orange et tout s’équilibre. L’air, la terre et l’eau sont en harmonie, en symbiose. Je reste sans voix. Je lève mes doigts, je cesse de taper. Jamais je n’ai senti à ce point l’unité tant recherchée. Le miracle est qu’il me semble en faire partie. Moucheron dans ces éléments primaires, j’en suis. Il n’y a plus le reste et moi, un regard et un paysage, non, il y a un tout, des poussières agrégées et désagrégées issues de la même étoile originelle. Big Sur a fait plus que trois lectures d’Hubert Reeves et deux décennies de yoga pour la disparition de mon ego et la compréhension de l’essentiel.

   La route me tente. Je la vois serpenter le long de la côte ciselée. Il a fallu pas moins de dix-huit ans pour la construire. Un viaduc enjambe une gorge, des soutènements tiennent la chaussée, un ruban se déploie au bord de la prairie où le rocher affleure. Faut-il prendre cette California State Route 1 qui longe la côte, ou aller chercher la Highway à l’intérieur, qui relie L.A. et Frisco en 7 heures ? Encore un choix déterminant. Toutes ces options qui nous sont offertes… Alors que l’on maîtrise si peu de choses. 2021  sera-t-elle l’année du lâcher-prise ? Après qu’en 2020 les humains se soient si dramatiquement pris au sérieux, ce ne serait pas un mal. Je choisis, autant que faire se peut, de demeurer face à Big Sur. Je peux travailler, réfléchir, progresser, et même communiquer.

   Il n’est guère étonnant que ce territoire si beau et si désert ait attiré des écrivains en mal de solitude. Jack Kérouac vécut là dans une cabane le temps d’écrire le roman intitulé Big Sur. Et le premier livre d’un de ses disciples, Richard Brautigan, a pour titre Un général sudiste de Big Sur. Le grand Henry Miller, qui m’a appris à vivre et à écrire avec, entre autres, le Tropique du Cancer, s’installa à Big Sur à la fin de sa vie ; il en sortit le fascinant Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch. Autre grand, le Français Romain Gary est allongé sur une plage de Big Sur quand il raconte ses souvenirs qui servent de matrice à La promesse de l’aube. Même la fiction aime l’endroit : dans le film Basic Instinct, la résidence de l’écrivain Catherine Tramell, incarnée par Sharon Stone, est située à Yankee Point, non loin de la réserve de Point Lobos, à l’extrémité nord de Big Sur.

  La nuit est là, maintenant. Le fond bleu noir n’empêche pas les reflets métalliques de l’eau, la phosphorescence d’un oiseau, l’éclat d’une roche. Tout est si calme, si préservé. Au cœur de l’État le plus technologique du monde, ce lieu n’a pas changé depuis des millénaires. L’Indien Ohlone en l’année moins 5000 avait la même vue que moi, et, plus étonnant encore, le même environnement sonore. Comment ce prodige est-il possible ? Que fait la mer à l’homme ? Et la montagne ? Et l’Ouest ? Suis-je au bout ou au début de quelque chose ? De l’autre côté, c’est l’Asie et c’est un nouveau jour. La Californie est, avec l’Alaska, la dernière à se coucher. À Tokyo, on est déjà demain. Celui qui décolle de Pékin pour Los Angeles arrive avant d’être parti.

  Toujours plus à l’ouest, ce fut un temps ma devise. Suis-je arrivé ? Je n’ignore pas le danger de cette prétention. Mais je pose une question, je n’affirme pas. Non, je ne suis pas arrivé. Nous n’arrivons jamais. Parce que la terre est ronde et parce que la vie est un cycle. Et parce que je ne suis même pas. Juste une infime partie d’un tout, souvenez-vous.

   Connecté, j’ai ma mémoire à disposition, rangée, stockée. Tout est clair. Je vais éteindre mon nouvel ordinateur Apple et le fond d’écran évolutif du système d’exploitation macOS Big Sur disparaitra jusqu’à demain matin.