Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.

21 février 2020

C'est important, les poubelles (la conscience d'Atash)

       La semaine était bonne si le ramassage des poubelles s'était déroulé sans problèmes. Il sortait les containers le lundi à 16 h 30, même si les camions passaient le mardi, celui des jaunes à 9 h 30, celui des marron à 10 h 30. Il aurait pu les sortir le mardi matin à 8 heures, mais il préférait assurer la veille. Parce qu'il suffisait qu'il soit appelé pour une urgence – un habitant de l'immeuble qui s'était fermé dehors, un fournisseur qui ne savait pas où livrer, un réparateur qui devait entrer son véhicule dans la cour – pour qu'il n'ait pas le temps de s'occuper des poubelles ensuite. Et puis il aimait être disponible en début de matinée, à la loge ou sous le porche, pour échanger avec les habitants s'ils le souhaitaient, ou simplement leur montrer qu'il était là et qu'il gardait les appartements en leur absence. Gardien, il aimait ce rôle et cette appellation. M. Scaron, le professeur en retraite, au 4e étage de l'escalier B, lui avait appris que « le gardien » était le pilier de la cité idéale du philosophe de la Grèce antique, Platon. Vous vous rendez compte ?

            Le gardien du 73 rue de la Renaissance sortait donc les poubelles de leur local chaque lundi à 16 h 30 pour les aligner sur le trottoir, à l'emplacement qu'il avait lui-même défini, après quelques discussions avec les éboueurs et après avoir testé différents emplacements au fil des années. Les choix étaient limités, ça ne tenait qu'à quelques centimètres, mais il aimait que les choses soient bien faites ; ces poubelles, un mal nécessaire, ne devaient pas gâcher l'harmonie de la rue et du quartier. Il les plaçait toujours dans le même ordre. Les quatre marron contre le mur, les quatre jaunes devant, puisqu'elles étaient ramassées en premier. Il aurait pu en aligner 8 de rang, pour moins empiéter sur la largeur du trottoir, ce qu'il avait fait un temps. Mais il avait vite modifié les choses car il avait remarqué qu'alors les éboueurs reposaient les conteneurs une fois sur deux devant l'immeuble voisin, ce qui entraînait des confusions et des réclamations désagréables. Tous les « gardiens » étaient assez sourcilleux et les relations pouvaient vite dégénérer. 

            Il avait donc adopté cette formule, non sans avoir discuté avec les éboueurs afin de savoir s'ils étaient d'accord pour reposer les poubelles jaunes pas à l'endroit où ils les avaient prises, sans quoi leurs collègues ne pourraient pas attraper les marron ensuite, mais avec un décalage de 3 mètres, entre l'emplacement initial et la porte cochère, il laissait la place exprès. « Euh… », avaient répondu les éboueurs, mais il avait fini par les convaincre. Il était assez fier de sa négociation. Il les avait d'ailleurs rassurés :

 – De toute façon, ne vous inquiétez pas, la plupart du temps, je rangerai les jaunes avant que vos collègues passent pour les marron, il n'y aura donc pas de problèmes.

            « Un dingue ? », s'était demandé un des préposés au ramassage. « Il y a beaucoup de dingues », lui avait répondu son collègue, sous-entendant qu'il valait mieux faire avec, du moins tant qu'ils ne poussaient pas trop loin le bouchon. Le dingue était donc content de sa formule pour les poubelles et c'est le cœur léger qu'il les positionnait, au centimètre près, chaque lundi à 16 h 30, les marron d'abord, contre le mur, les jaunes devant. Il avait même – il n'y avait que lui qui le savait mais ça lui plaisait – adopté un ordre pour chacune des poubelles, individuellement. Il les reconnaissait à un détail, détail qui s'était imposé – comme une éraflure sur la partie élargie du bac supportant le couvercle, liée à la montée dans le camion sans doute – ou détail instauré par lui, à savoir un chiffre discrètement inscrit au stylo sur l'étiquette indiquant l'adresse. Il leur avait même donné des prénoms, féminins pour les jaunes, masculins pour les garçons :

 – Fifine, toi, tu te mets là, c'est là que tu es le mieux, tu protèges les autres. Toi Caro, au milieu je sais, tu n'es pas courageuse et tu aimes être entourée. Louloute, on est d'accord, à côté de Caro, mais faites pas les andouilles, je vous ai à l'œil. Toi, Bibiche, tu fermes la marche, mais tu es la plus proche de la maison je te signale, c'est toi qui fais le moins de kilomètres.

            Les containers marron s'appelaient respectivement Julien, Alex, Marcel et Baptistou. Il avait tenu à des prénoms très français, qu'il avait entendus et assimilés au fil des années, comme pour mieux s'approprier la langue de ce pays qui l'avait accueilli. Ça parait rien, mais c'est important, les poubelles. Il n'y a pas de collectivité qui tienne sans une bonne gestion des déchets. Imagine-t-on ce que serait la vie dans un immeuble où chacun poserait ses sacs où bon lui semble, quand bon lui semble ? Et ne voit-on pas le désastre dans les villes où le ramassage est mal organisé ? En une semaine, les hommes deviennent des rats. Non, ce rôle que lui conférait son titre de gardien – un rôle parmi beaucoup d'autres – était une mission d'importance qui devait être conduite avec la plus grande rigueur.

            Attention : la Ville avait attribué à l'immeuble 5 grands containers jaunes et 5 grands containers marron. Bien entendu, il en conservait toujours un de chaque couleur dans le local, afin que les habitants puissent déposer leurs déchets même entre le lundi soir et le mardi matin. La continuité du service, il y tenait. L'organisation, l'intendance, c'était son problème. Les résidents ne devaient pas avoir à en souffrir, il y mettait un point d'honneur. Le 5e jaune s'appelait Sophie, le 5e marron Béranger.

            Au fil des semaines, des mois, des ans, le rite des poubelles était devenu un marqueur. La semaine se jouait là. Le lundi soir, pensant aux poubelles, à ses poubelles, qu'il avait alignées sur le trottoir et qui passeraient la nuit dehors, il sentait une excitation particulière. D'ailleurs, pendant les onze années entre son mariage et la mort de sa femme, quand il honorait celle-ci, du moins si une certaine raideur apparaissait au bon endroit et au bon moment, c'était toujours le lundi soir, car c'est à ce moment qu'il avait besoin de se rassurer tout en évacuant son énergie. Le lendemain, si le ramassage des ordures ménagères s'était déroulé comme prévu et si, fondamental, les containers avaient été reposés au bon endroit, il se sentait soulagé et la semaine continuait dans la sérénité jusqu'au dimanche soir.

            Le mardi 27 octobre, un mardi comme les autres, il se trouvait au deuxième étage de la cage B quand il entendit le premier camion qui remontait la rue en marquant les arrêts devant chaque immeuble. Il n'avait plus besoin de superviser la manœuvre désormais, le système était rôdé, mais il aimait garder une oreille, si possible, pour être sûr. Il regarda sa montre. 9 h 26, ils étaient à l'heure, et même en avance. Soulagé, il monta jusqu'au 3e pour aller voir la propriétaire de l'appartement de droite, qui l'avait sollicité la veille au sujet de sa boîte aux lettres. Jusqu'à la fin de ses jours, il se mordrait les doigts de cette visite pas indispensable, car sur le seuil de l'appartement de la sexagénaire, il n'entendit pas que, devant l'immeuble voisin, les déchets tombant dans la benne quand le couvercle retourné s'ouvrait n'étaient pas les papiers, revues et emballages des poubelles jaunes, mais les sacs noirs des poubelles marron. S'il avait été à portée, il aurait immédiatement identifié la différence de bruit et il serait intervenu.

            Après être passé vérifier le joint de la gaine montante du chauffage entre le 1er et le 2e étage de la cage C, il avait discuté avec le propriétaire du 4e, qui l'avait interpelé au rez-de-chaussée de cette même cage. Il avait ensuite revissé la baguette de cuivre tendant la moquette entre la 11e et la 12e marche de l'escalier de la cage A ; il avait dû recheviller des deux côtés car le bois avait une faiblesse à cet endroit. C'est donc à 9 h 48  que, passant la porte cochère pour aller rentrer les poubelles jaunes, il s'aperçut qu'elles n'avaient pas été vidées.

– Mais ?…

            Il se précipita, ouvrit les couvercles : elles étaient pleines. Et elles n'avaient pas été déplacées d'un centimètre. Il regarda devant l'immeuble voisin et comprit tout de suite : ce sont les marron qui avaient été vidées. Il tourna son regard vers l'immeuble de l'autre côté. C'était cela : le camion marron était passé avant le camion jaune. Et comme ses poubelles marron à lui, celles du 73 rue de la Renaissance, étaient placées derrière les jaunes, elles n'avaient pas été vidées.

– Malédiction…

          Instantanément, il haït les éboueurs. Les fumiers ! Changer l'ordre de passage sans prévenir. Une hérésie, un non-sens ! Du coup, n'auraient-ils pas pu, exceptionnellement, eux déplacer les jaunes pour attraper les marron ? Alors que depuis des années il leur mâchait le travail avec un alignement parfait et que jamais il n'avait omis de leur acheter un calendrier qui ne servait à rien ! Quel égoïsme, quelle ingratitude !

            Que faire, mon Dieu, que faire ? Il fallait au moins sauver les jaunes, c'est-à-dire déplacer les marron. Mais pouvait-il rentrer les marron alors qu'elles n'avaient pas été vidées ? N'était-ce pas capituler ? Accepter le désordre ? L'humiliation ? Et puis, savoir qu'il allait devoir conserver ces poubelles pleines dans la réserve pendant une semaine allait le rendre malade, il le savait. Car les résidents s'en apercevraient. Car elles allaient déborder. Car les rats allaient venir. Impossible. Cela ne devait pas être.

            Il sentit la panique le gagner. Il ne pouvait pas rester dans cette situation. Il regarda sa montre. 9 h 49. Il pouvait peut-être retrouver le camion. Il fonça à la loge, tourna le panneau accroché à la vitre pour indiquer qu'il était occupé ailleurs, prit les clés, ferma. Il sortit, visa le bas de la rue, regarda les poubelles. Il dégagea une marron et en prit une, Marcel. Le camion n'allait pas revenir, c'était à lui d'apporter les poubelles. Il ne pouvait en prendre deux, elles étaient trop larges et devaient être poussées à deux mains.

            Il inclina Marcel pour le mettre sur ses roues et le poussa devant lui. Le truc était rempli, ce n'était donc pas si facile à manier et il devait veiller à ne pas verser sur le trottoir.

            Il aperçut des sourires moqueurs. Que fabriquait ce type qui poussait sa poubelle à toute vitesse comme une mère avec une poussette qui se presse pour récupérer son aîné à l'école ? Il n'eut pas à hésiter au premier carrefour, en raison des sens interdits. Au second, il avait trois solutions. Alors il ouvrit les poubelles. Là, ils étaient passé là. Il remonta cette rue. Malgré le vacarme de la poubelle, il tendit l'oreille, espérant entendre le bruit du camion. Rien. Il accéléra. Les roulettes allaient-elles tenir ? Il savait qu'il était trop brusque pour descendre des trottoirs, plus encore pour remonter dessus.

            Au carrefour suivant, pour ne pas avoir à examiner les poubelles aux quatre embranchements, il avisa un passant.

– Le camion ! Vous l'avez vu ?

– Le camion ?

            Il secoua sa poubelle.

– Ah oui, le camion. Par là, dit le type en montrant la direction.

            Il se précipita. Merde. Il avait mis le pied dedans. Ah bon sang, quand ça va pas, ça va pas.          En temps normal, il se serait arrêté tout de suite. Mais comme si le temps était normal… C'était un jour abominable. Écœuré, il continua avec l'impression d'être souillé.

            Il aperçut le camion avant de l'entendre :

– Oh !

            Encore à près de 100 mètres, il n'avait aucune chance d'être entendu. Mais il n'avait pu s'empêcher de crier, il avait même levé un bras. Il était comme le naufragé qui voit passer l'avion et redoute qu'il ne s'éloigne sans avoir été repéré.

            Il arriva enfin à la benne. Les gars le regardèrent, éberlués. Il essaya de parler :

– Je… Vous pouvez… Pourquoi vous… ?

            Il renonça à expliquer. Parce qu'il était essoufflé, parce que c'était compliqué. Il poussa la poubelle et les gars acceptèrent de la vider. Après quoi on la lui rendit. Comme le camion repartait déjà, il demanda :

– Vous ne pouvez pas repasser rue de la Renaissance ? Les poubelles marron ont été vidées avant les poubelles jaunes. C'est pas normal. Ça pose problème.

            Les deux types le fixèrent et l'un des deux asséna :

– Tu te prends pour qui ? C'est pas parce que tu vis à côté des bourgeois que t'en es un ! T'es comme nous, c'est tout.

– Non, mais…

– Ta gueule.

            Il comprit qu'il ne pouvait escompter un peu d'humanité de leur part. Il reprit son container et retourna sur ses pas, la mort dans l'âme. Arrivé sur son lieu de travail, il dut rentrer les poubelles dans l'immeuble, sans qu'elles aient été vidées. Une honte. Une humiliation. Chaque container pesait une tonne. Il aurait pu laisser les jaunes, puisque le camion des jaunes n'était pas encore passé, mais non. Foutu pour foutu, il valait mieux tout arrêter avant que cela ne dégénère. Jamais il n'aurait cru devoir vivre une telle infamie. Mon Dieu, que lui était-il arrivé ? Comment allait-il faire quand les deux poubelles qu'il avait laissées pendant la sortie des autres, plus celle qu'il avait poussée jusqu'au camion, seraient pleines à leur tour ? Pour les marron, comment sortir les sacs et les transporter à la déchetterie ? Il ne pouvait pas charger ces immondices dans sa voiture ! D'autant qu'il n'avait pas de voiture. Et pour les jaunes, que faire avec tous ces emballages, en carton, en plastique, en fer, jetés en vrac dans un container qui allait saturer ? C'était insoluble.

            À midi, il ne put avaler le moindre bout de pain. L'après-midi, il fut incapable d'adresser une parole aux résidents qu'il croisa. Tous, le soir, notèrent son changement d'attitude :

– Dis donc, le gardien, ça n'allait pas aujourd'hui.

 – J'ai croisé Atash tout à l'heure. Il était méconnaissable. Lui qui ne perd pas une occasion de parler, il est resté muet. Limite, il faisait la gueule.

 – Le concierge est malade, il tremblait.

            Atash n'entendit pas ces remarques, mais il en était conscient. Il savait que, pour la première fois de sa vie, il n'avait pas été correct avec les résidents. Il n'avait pas pu. Le loupé des poubelles du matin l'obnubilait. Cette histoire empoisonnait son cerveau, son corps. Il n'y avait plus de place pour la politesse, pour la qualité du service, pour l'attention aux autres, ces valeurs auxquelles il était jusque-là si attaché.

            Dès 19 heures, il se calfeutra dans sa loge. Il ne dina pas. Il se coucha, mais ne parvint pas à dormir, si ce n'est pendant quelques courtes périodes hallucinatoires. Il se vit soulever par la herse du camion poubelles et projeté dans la benne. Là, il s'asphyxiait au milieu des détritus et se débattait pour ne pas être poussé dans les entrailles de la machine. Au moment où il allait être broyé, il se réveillait en hurlant.

            Quand, à 5 h 45, son réveil sonna, il se leva. Il constata qu'il tremblait et qu'il avait de la fièvre. Il enfila une robe de chambre, des babouches, et sortit. Il remonta le porche, traversa la cour, se dirigea vers le local à poubelles. Il devait faire froid, mais il ne sentait rien. Il poussa la porte et vit tout de suite que la poubelle marron en cours de remplissage était déjà aux trois-quarts pleine. Plusieurs habitants avaient dû déposer des sacs la veille au soir. En fin de journée, le container serait saturé. Le seul qui avait été vidé serait rempli le lendemain soir. Et tous les autres étaient pleins. C'était une catastrophe.

            En quittant le local, il tomba sur Madame Dumoulin, qui rentrait après avoir promené son chien. Elle était insomniaque et il lui arrivait de sortir son teckel en pleine nuit. Atash, qui avait toujours une parole gentille quand il la croisait dans ces circonstances, fut incapable de prononcer un mot. Quant à sourire, ce n'était même pas la peine d'essayer. Du coup, c'est Madame Dumoulin qui s'exprima :

– Bonjour Atash. Dites-moi, il y a un problème avec les poubelles ? Lorsque j'ai descendu mon sac hier soir, j'ai vu qu'elles étaient pleines. Ça commence à sentir mauvais.

            Atash accéléra, passant sans un mot pour Madame Dumoulin, qui demeura sidérée. Il ne pouvait répondre à sa remarque. Impossible.

            Il gagna la loge en vitesse. Il fallait fuir. D'urgence. Il n'avait pas une minute à perdre. Les remarques sur les poubelles allaient commencer à pleuvoir et il ne le supporterait pas. Les poubelles, c'était une des choses les plus importantes pour un gardien. Il était, il avait été, le gardien modèle, le professionnel irréprochable ; il ne pouvait pas devenir celui qui avait commis une faute. Une faute si énorme, si impardonnable. Même les éboueurs – ah, les maudits  – comment pourrait-il désormais entretenir des relations normales avec eux ? Non, impossible.

            Il attrapa sa valise, celle avec laquelle il était arrivé du pays 25 ans plus tôt. Jamais il ne l'avait réutilisée. Il n'allait pas repartir au pays, mais il allait quitter le quartier, la ville peut-être, et trouver autre chose. Ce serait dur, les places étaient rares et il n'était qu'un étranger, mais tout valait mieux que le déshonneur.

            La vieille valise fut vite pleine. Il ne pouvait emporter la télé, la vaisselle, le lit, les couvertures…  Tant pis. Il attrapa un sac dans lequel il mit sa boîte de photos, le livre qu'on lui avait donné à la fin de son école primaire, son jeu de dominos, ses cartes, son narguilé. Il hésita à prendre le cadre où il posait dans la cour de l'immeuble avec tous les résidents, photo prise le lendemain de Noël dix ans plus tôt, signée par toutes les personnes présentes. Non. Il ne méritait pas de l'emporter, ce serait sacrilège après sa faute. Il laissa errer un instant son regard sur le poste de radio, le frigo, les plaques de cuisson, les murs jaunis et le plafond écaillé de ce qui avait été sa loge. C'était fini. Il devrait tout recommencer, ailleurs. Il avait failli, il n'était plus rien.

            Il éteignit la lumière, tourna le panneau pendu à la porte-fenêtre pour qu'il indique « gardien dans les étages ». Ce ne serait pas vrai. Il risqua une tête pour s'assurer que le porche et la cour étaient déserts. C'était le cas, il était tôt. Alors il déplaça son sac et sa valise, les posa devant la loge et referma la porte. Sans verrouiller, il avait laissé les clés sur la table. Il saisit sac et valise, ne put s'empêcher de jeter un œil en direction du local des poubelles, puis s'avança vers la porte-cochère. Il appuya sur le bouton et le « clic » se fit entendre. Il tira le battant, se glissa dehors et, après avoir marqué un temps d'arrêt le temps que la porte claque derrière lui, prit à droite dans la première clarté du jour. 



14 février 2020

Les gars du chantier d'à côté

       Il les entendait siffler ou chanter à longueur de journée. Les gars du chantier d’à côté. Ce n’est pas tant le bruit qui le gênait, que l’état d’esprit qu’il impliquait. Fallait-il être irresponsable pour s’égosiller de la sorte au son de chansons insipides sortant d’une radio minable…

Il n’avait jamais aimé ceux qui sifflent. Cette arrogance, ce sans-gêne, cette vulgarité. Quant à ceux qui chantaient à tue-tête, massacrant des mélodies harmonieuses et des voix justes, il les trouvait grotesques. Là, ces maçons ou ces plâtriers ou ces plombiers machin-chose étaient indécents. Manifeste-t-on ainsi son humeur et son caractère quand on est un être civilisé ? Ils l’empêchaient de se concentrer, de regarder la télé, de se reposer.

Dire que c’était ce genre de types à qui les femmes se donnaient… Des rustres, traînant chez eux en marcel et rotant de la bière devant la télévision. Oui, aussi invraisemblable que cela pût paraître, les plus belles n’avaient que faire des bien élevés, des gentils, des sensibles. Elles voulaient du lourd, du violent, du manuel.

Pour rabattre un peu le caquet de ces coqs, il attrapa un œuf dans le frigo. De la fenêtre de l’ancienne chambre de son fils, il pouvait atteindre le chantier. Avec tous les appartements alentour, avec la palissade qui bouchait leur vue, ces abrutis ne sauraient jamais d’où était venu l’œuf qui allait leur tomber sur la gueule.

Il ouvrit la fenêtre, vérifia que personne ne fût en train de regarder dehors ou de marcher dans la rue. Il se positionna épaule gauche en avant, plaça l’œuf dans le creux de sa main droite, et actionna son bras. L’œuf décrivit une trajectoire ovale avant de plonger une bonne quinzaine de mètres derrière la palissade.

Il se baissa pour ne pas être vu, et ne ferma pas la fenêtre pour savourer son succès. Mais au lieu des récriminations attendues, il entendit l’exclamation suivante :

– Nom de Dieu, Gé ! Y’a un con qui nous a envoyé un œuf ! Et tu sais pas ? Il est tombé dans le pot d’enduit ! En plein dans le mille !

– J’y crois pas ? Ça va le fluidifier juste comme il fallait !

            Une voix s’éleva et cria :

– Merci Ducon !

Ils montèrent le son de la radio et hurlèrent Les lacs du Connemara du début à la fin.



7 février 2020

Maria et les papas

       Maria me fut présentée par son mari. Son futur mari, devrais-je dire. Olivier était un journaliste de la télé régionale et il m’avait interrogé quelquefois au sujet de mon métier et de bouquins que j’avais publiés. Ce jour, il couvrait une fête du livre à laquelle je participais.

– Tiens, je vais te présenter ma future femme. Elle aura besoin de tes services, elle veut raconter son histoire.

            Je me retrouvai face à ce qu’on pourrait appeler une beauté des îles. Outre la perfection du visage et des rondeurs, la peau café détonait dans l’aéropage littéraire de notre région. Si je m’attendais à ça ! Il ne me fallut pas l’écouter plus de 5 minutes pour comprendre que cette fille était de la bombe et qu’Olivier allait en voir de toutes les couleurs, d’autant qu’il avait au moins dix ans de plus qu’elle. Je comprenais cependant qu’on pût commettre la pire des erreurs pour serrer une beauté contre soi ; ce n’est pas moi qui jetterais la pierre à un être en mal d’amour. 

            Dix jours après, la fille était à la maison pour m'exposer son projet d'écriture autobiographique. Je ne m’étais pas trompé sur sa puissance. À 32 ans, la jolie Cubaine avait été abusée par son oncle au cours de son enfance, malmenée par sa mère alcoolique, mère à 18 ans, mariée à 21 ans – le mari n’était pas le père –, une seconde fois mère à 26 ans – le père n’était ni celui du premier enfant ni le mari. Elle avait travaillé dans un bar, dans une mairie, à l’Armée de terre, dans un secrétariat, dans deux magasins de prêt-à-porter, à l’accueil d’une salle de sports. Elle avait quitté son île honnie dès qu’elle avait pu, à 20 ans, avait dû y revenir à 23, pour en repartir à 24. En France, elle avait déjà vécu dans le Var, à Paris, en Charente, et en Indre-et-Loire où je la rencontrai. Elle ne manquait pas de courage, même si elle semblait complètement déstructurée. Quelle misère, me dis-je, de ne pas savoir utiliser mieux ses charmes, qui lui avaient valu plus d’emmerdements que de satisfactions, dixit elle-même.

            Au cours de notre entretien, elle eut l’air ravie de ses paroles et de mon écoute. Pas une fois je n’avais perçu le moindre sentiment, ni même le moindre enthousiasme relatif à son mariage à venir.

– Je sens qu’on va bien s’entendre, me dit-elle à la fin de ce tour d’horizon.

            C’est vrai qu’elle avait l’air à l’aise. Elle riait beaucoup. Incontestablement, elle était sympathique. Et sexy en diable. Je lui dis que je lui enverrais un devis pour la série d’entretiens et le temps d’écriture nécessaire à son récit de vie. Mais je ne me faisais guère d’illusions, et lui indiquai moi-même que c’était sans doute prématuré.

– Envoie ton devis, insista-t-elle, j’y tiens. Ah, et je voudrais que tu viennes à notre mariage. T’as pas intérêt à dire non ! Y’en a pas beaucoup qui me plaisent, dans les copains d’Olivier. Et puis y’aura personne de ma famille.

            Gêné de ne pas avoir reçu de carton ou de mail du futur marié, que je ne connaissais guère, je me retrouvai deux semaines plus tard sur le parvis d’une église, avec une trentaine de personnes tout au plus. J’étais étonné que le journaliste n’ait pas rameuté plus de monde, mais peut-être n’avait-il pas diffusé beaucoup d’invitations. Quelques têtes et tenues latinos chatoyaient au pied des marches, dont celles du fils et de la fille de Maria, 13 et 6 ans.

            J’avisai le confrère d’Olivier à la télé, que je connaissais également.

– Il est fou, me confia-t-il avant même que nous commencions à discuter.

            Il est vrai que la catastrophe semblait inévitable. Maria n’était pas amoureuse, n’avait ni capacité ni volonté de stabilité, c’était son deuxième mariage, elle avait déjà deux enfants. C’était un volcan qui crachait des flammes. Olivier était un type qui aimait prendre son temps pour parler en picolant, avec ce qu’il avait sous le coude, du matin au soir. Il avait un statut en or, qui lui garantissait la sécurité de l'emploi, un bon salaire et un travail peinard. Il était père de deux enfants, lui aussi. J’aperçus devant l’église un adolescent perdu qui pouvait être un fils, mais je n’en vis pas de deuxième.

            La bénédiction fut prononcée par un prêtre sans aube, car les mariés n’étaient pas catholiques. Le passage à la mairie avait eu lieu quelques jours plus tôt. Ils étaient donc unis. Nous avons vu à la sortie comme à l’entrée de l’église deux personnes qui n’avaient pas l’air malheureuses, mais qui jouaient un rôle et le jouaient mal. Elles n’y croyaient pas, se moquaient d’elles-mêmes. Mais pourquoi ces deux-là se mariaient-ils ? me demandai-je. À part la fierté de « posséder » une beauté pour lui, la garantie financière pour elle, je ne voyais pas. Ne comprenaient-ils pas qu’ils allaient payer d’un coût exorbitant ces maigres acquis, d’autant qu’ils n’allaient pas durer ?

            Le vin d’honneur fut pathétique, dans une salle minable, où personne ne semblait prendre les choses en mains. Il y avait certes de quoi boire et manger, mais cela ressemblait davantage à une boum de lycée qu’à un mariage entre adultes. Pas d’accueil, pas de discours, pas de présentation. Maria se mit pieds-nus et dansa. La famille d’Olivier semblait désemparée. Les amis de l’un ne se mélangeaient pas aux amis de l’autre. Le collègue d’Olivier qui déplorait la folie de son ami n’était même pas venu ; il s’était barré dès la fin de la bénédiction.

            Je remarquai que les deux mariés n’étaient jamais côte à côte. Je tâchai de parler avec chacun d’eux, mais il fut impossible d’échanger autre chose que des mensonges et des banalités. Maria m’invitait à boire, à danser, à m’amuser ; mais à 5 heures de l’après-midi dans ce cadre, ça m’était impossible. Je tins 1 heure avant de m’éclipser. Olivier me remercia d’être venu et Maria me dit qu’on se verrait bientôt.

            Elle tint parole, puisqu’elle débarqua chez moi deux semaines plus tard, non pas pour débuter sa biographie, mais parce qu’elle s’était « engueulée » avec Olivier. Semelles compensées qui la rehaussaient de 15 cm, jean ultra-moulant, taille de guêpe, chemisier ouvert sur des obus de gros calibre. Il était 18 heures et elle était accompagnée de sa fille de 6 ans. Le fils était chez son père.

– Il me fait chier, lâcha-t-elle en guise d'explications.

– Mais vous venez de vous marier ?!

            Ma réaction était stupide, mais la situation était insolite. Après qu’elle eût installé « la petite » sur le canapé avec livre et poupée, elle me demanda « quelque chose de fort ». Devant un verre autour de la table, elle dégoisa son époux à qui elle reconnaissait une seule qualité, l’intelligence, à laquelle je n’aurais pas pensé.

– Il sait que tu es là ? Il faut le prévenir.

            Étais-je lâche ou courageux en formulant cette requête ? Le gars ne serait pas ravi que sa femme passe son deuxième samedi d’épouse avec un vague copain, et il me paraissait prudent de prendre les devants. Elle n’en voyait pas l’utilité, mais j’envoyai tout de même un texto : « Maria et Lucie sont à la maison. J’espère que ça ira mieux dans un moment. Amitiés, Franck ». Olivier me répondit assez vite : « Merci. Fais au mieux et ne t’inquiète pas ».

Au bout de deux cocktails rhum multifruits, je préparai à dîner à mes réfugiées. Nous dînâmes puis la petite s’endormit dans le plaid sur le canapé. La situation devenait critique :

– Maria, il faut que tu rentres. Tu ne peux pas renoncer au bout de 15 jours…

– Oh tu sais, quand ça marche pas, ça marche pas.

            Et les emmerdements consécutifs, me disais-je, tu y as pensé ? Peut-être était-elle tellement habituée aux emmerdements qu’elle n’imaginait pas vivre sans. Je dus passer par une cigarette sur la terrasse, mais elle consentit à s’en aller.

– Dommage qu’on ne se soit pas rencontrés plus tôt, lâcha-t-elle en écrasant sa Peter Stuyvesant.

            J’évitai de la regarder. Même si elle était affreusement désirable, il n’était pas question que je la touche, ce dont elle ne semblait d’ailleurs pas avoir envie malgré sa déclaration. Ne reconnaissait-elle aux hommes qu’une fonction utilitaire ? On ne saurait l’en blâmer.

            Je descendis la petite jusqu’à sa voiture.

– Garde le plaid. Tu me le rendras à l’occasion.

            Elles s’en furent dans la nuit, et il me parut évident que cette fille de la mer et du soleil n’avait rien à faire ici. Elle était comme un splendide voilier sous une mauvaise latitude, ballotté au gré des vents et des tempêtes, dont les voiles allaient perdre de leur ampleur et de leur couleur à force de gros temps.

            Je n’entendis plus parler d’elle pendant trois mois. Plusieurs fois, j’avais hésité à prendre des nouvelles, auprès d’elle ou auprès d’Olivier. Je m’étais abstenu. Mieux valait passer pour un sans-cœur que compliquer leur situation.

            Un jour, arriva le texto suivant : « C’est moi. Tu peux me prêter 600 € ? J’ai une galère et je m’en sors pas avec les enfants ». Le « c’est moi » me fit sourire. Visiblement, il n’y avait plus d’Olivier. Je réfléchis un moment avant de répondre : « Coucou Maria. Ok pour 600. Dis-moi quand tu veux passer ».

            Elle voulait venir le lendemain matin, mais je n'étais pas là, car en déplacement pour le travail. Nous convînmes de l’endroit derrière la maison où je lui laisserais l’enveloppe.

            Trois nouveaux mois passèrent. Puis, un samedi matin : « Tu fais quelque chose, ce soir ? » Nous nous retrouvâmes dans un bar. Elle était spectaculaire. Les têtes, hommes et femmes, tournaient au passage de son bassin chaloupant et de ses cheveux en cascade. Elle me raconta les complications du divorce, le nouveau logement trop petit, dans une autre ville du département, la CAF, Pôle Emploi, l’école, le collège… Ce faisant, elle ne se lamentait pas, elle était même plutôt joyeuse. Il ne fut pas question une seconde des 600 €.

            Au moment de partir, après son baiser sur la joue, elle me dit :

– Tu es un ami, Franck. Un véritable ami.

            Je compris alors que, pour elle comme pour beaucoup de femmes, sexe et amitié étaient incompatibles. Ils ne s’additionnaient pas pour donner l’amour. C’était ou l’un ou l’autre, et elle ne m’avait pas classé dans la catégorie la plus agréable. C’était de ma faute : je l’avais écoutée, aidée, respectée. Les connards et les salopards avaient bien plus de chance de coucher avec Maria que les types honnêtes et fréquentables. Elle me l’avait affirmé elle-même, me prévenant ainsi de son refus.

            Tout ami que j’étais, je n’eus plus de nouvelles pendant 5 ans. J’appris qu’Olivier avait quitté la région pour sévir sur une autre chaîne régionale. Que devenait-elle ?

            La réponse me parvint au début d’un été sous forme de sms émanant d’un numéro inconnu : « Je vais au lac cette après-midi avec les filles, tu veux venir avec nous ? ». Je passai en revue mes amies mères d’au moins deux filles, ma sœur était dans ce cas également, mais elles n’auraient pas formulé ainsi le message et leur prénom enregistré dans mes contacts serait apparu à l’écran. Et si c’était un père ? Je voyais encore moins. Je répondis en équilibrant prudence et politesse :

– Pourquoi pas, mais qui es-tu ?

            30 secondes et puis :

– Ton amie Maria. On passe te prendre à 15 heures.

            J’avais 2 Maria dans mes contacts, mais une seule était capable d’agir ainsi. Elle avait donc changé de numéro, eu un troisième enfant. Elle n’avait pas changé de voiture en revanche et elle était toujours aussi belle (la femme, pas la voiture). Lucie avait maintenant 12 ans ; à côté d’elle se tenait une petite sœur de 3 ans, dénommée Mia. La montée au lac fut très gaie. Comme si nous nous étions vus hier, et qu’on se connaissait par cœur. Je hasardai quelques questions :

– Et ton fils ?

– Dans le midi avec son père. Il a trouvé du travail là-bas.

– Et le père, de la dernière ?

– Oh, c’est fini ! Un connard. J’ai au moins gagné une princesse.

Elle positivait, une fois de plus. Il est vrai que les deux jeunes métis derrière avaient l’air épanouies.

– Et… tu t’en sors ?

– Les pères me versent une pension, j’ai les allocations familiales, et je viens de démarrer un nouveau boulot.

– Tu fais quoi ?

– Des préparations pour de la pâtisserie industrielle. Enfin je suis à l’emballage. Mais c’est cool. Et j’ai déménagé, faudra que tu viennes.

            Se rendait-elle compte que, après 5 ans, j’avais du mal à suivre ? Ses apparitions et disparitions, ses difficultés à établir des liaisons dans son propre récit montraient la profondeur de sa déstructuration. Elle s’en accommodait, en tirait une étonnante légèreté.

            Le moment fut enchanteur. Je fus comme un nénuphar au milieu de trois fleurs de strelitzia. L’eau et le soleil alternaient sur leurs peaux, leurs rires dévoilaient des dentitions magnifiques ; je constatais pour la première fois que des dents pouvaient être belles. 

– J’ai rencontré une de tes ex, me dit-elle tout-à-trac, alors que je leur payais une glace après la baignade.

            Elle m’expliqua qu’elle était amie avec Vincent, frère de Caroline, avec qui j’avais fait un bout de chemin pendant un an et demi. Elles avaient cohabité le temps d’un réveillon.

– Elle est jolie, mais faut pas qu’elle parle ! dit-elle avec un aplomb qui me fit rire.

            L’information la plus intéressante était qu’elle avait rencontré Vincent à l’église évangélique.

– Tu es croyante, toi ?

– Par moments. En vieillissant… J’ai 37 ans, quand même ! Et puis c’est pour les filles. Ça les rassure. L’église est une sorte de famille élargie. J’ai personne, moi.

            La solitude pouvait expliquer des choses bien pires. Les évangéliques apparaissaient comme un recours à d’innombrables personnes déboussolées. Ils se développaient en même temps que le populisme, dont ils étaient une des manifestations.

– Vincent est une crème, repris-je.

– Il est gentil. Les filles l’adorent. Lucie est copine avec son fils.

– Tu… ? Avec lui ?

– Non. Il aimerait le pauvre, mais je lui ai dit qu’il n’y aurait jamais rien entre nous.

Encore un qui n’avait pas usé des bons codes. Nous pouvions former une association.    

Elles me ramenèrent à la maison… et c’est tout. Elles s’évanouirent. Maria ne répondit même pas au texto que j’envoyai le soir pour lui avouer ma joie de l’avoir revue. Je me demandai par la suite si j’avais rêvé cette après-midi. Âge oblige, je me contentai de peu en matière d’amour propre, mais je m’interrogeais tout de même sur l’usage bizarre qu’elle faisait de ma personne.

Quatre ans et demi passèrent, puis un texto arriva. Je sus que c’était elle cette fois, car j’avais entré son dernier numéro et son nom s’affichait. Pour la distinguer de l'autre Maria dans mon répertoire, je l’avais baptisée « La perle noire ». « Coucou Franck. Voici mon adresse : 18 impasse des Myosotis, lotissement des Sapins, Déols. À bientôt ». Était-ce une invitation ? Un message à tous ses contacts pour signaler un déménagement ? Je réfléchis dix secondes : avais-je envie de la voir ? Oui. Je répondis donc : « Coucou. Je peux passer boire l’apéro vendredi soir. Est-ce que ça t’irait ? ». Réponse : « Oui, avec plaisir, vendredi ».

Connaissant la bête, j’envoyai un texto le vendredi à 13 heures pour demander si 19 h 30 convenait. Bien m’en prit puisqu’elle déclara : « J’ai un souci pour ce soir. Tu peux demain ? Vincent sera là ». M’aurait-elle averti si je n’avais pas pris les devants ? Il y a peu de chances. Elle avait dû oublier notre rendez-vous. La présence de Vincent, le frère de mon ancienne compagne, gâchait un peu mon envie, même si le type était charmant. Sans doute n’avais-je pas renoncé à goûter au corps de la perle noire. 

Le lendemain, je me pointai donc à l’adresse indiquée, un lotissement de petites maisons, récentes et pas mal foutues. Elle m’avait mis un texto à 19 heures : « plutôt 20 heures ». Ben voyons. Elle m’accueillit avec chaleur, habillée d’un fuseau et d’un sweet, pieds nus. La peau était un peu moins lisse, la taille un peu moins fine, mais elle restait très jolie femme.

Je fus heureux de voir Vincent. Nous serions tombés dans les bras l’un de l’autre s’il n’était en train de donner une purée à un garçon encore bébé assis dans une chaise haute. J’écarquillai les yeux :

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– C’est pas moi ! répondit Vincent du tac-au-tac.

            Je regardai Maria. Elle sourit d’un faux air désolé en écartant les bras :

– Ben oui, qu’est-ce que tu veux ! Je te présente Enzo.

            Je n’eus pas le temps de m’exclamer car trois jeunes vinrent me dire bonjour : une beauté de 17 ans, qui ne pouvait être que Lucie, que j’avais connue à 6 puis à 12, un garçon qui se présenta comme Quentin fils de Vincent, Mia, que j’avais connue à 3 ans et qui en avait maintenant 8. Bon.

– Et ton fils ainé ? Toujours dans le midi chez son père ?

– Non, il s’est engagé dans l’armée. Il a senti qu’il avait besoin d’être cadré.

            Je pouvais le comprendre… Les trois jeunes repartirent à leurs écrans, tandis qu’Enzo le bébé ne lâchait pas la cuillère de Vincent.

– Attends, soufflai-je en m’asseyant sur une chaise. Pour être sûr que j’ai tous les éléments, je résume : tu as eu un quatrième enfant il y a 18 mois ?

– 15.

– 15 mois, d’accord. À 40 ans.

– 41.

– 41. D’un père différent des trois précédents ?

– Oui.

– Et ce père…

– Un con.

            Je riais à moitié, tant la situation semblait cauchemardesque. Mais Maria ne voyait rien d’extraordinaire à son histoire. Elle assumait avec une force étonnante. Son fils semblait être autonome, ses filles avaient l’air bien élevées, le bébé paraissait calme, elle-même était épanouie. J’imagine cependant que, même s’il n’avait pas droit aux faveurs de la patronne, Vincent n’était pas pour rien dans la tenue de la baraque et la fluidité des trajets des occupants de la maison.

            – Bien sûr, tu ne travailles plus dans la pâtisserie industrielle ?

– Non. Mais je me suis mise à la pole dance.

– La pole dance ?! Tu veux dire, la barre, comme en boîte, autour de laquelle on tourne ?

– C’est ça. J’adore ! J’ai arrêté pendant ma grossesse, mais j’ai repris il y a 6 mois.

– Mais ça paye pas, ça ?!

– Ça payera peut-être un jour, mais bon. C’est pas mon objectif.

            Elle faisait de la pole dance à 42 ans et avec 4 enfants !… Comment s’en sortait-elle dans son corps et dans sa tête ? Et financièrement ? « Empruntait-elle » 600 € à d’autres pigeons ? Gagnait-elle dix fois plus en vendant ses charmes, autour d’une barre ou autrement ? Mystère.

– Et tu as donc déménagé ?

– Ben oui. C’est chouette ici, non ? Mais je vais peut-être partir. Je me suis inscrite pour une formation d'aide maternelle.

– Aide maternelle ?!

– Oui. Ça m’a toujours plu. Et puis j’ai l’expérience maintenant.

            Certes.

– Et c’est où ?

– À Tours. J’aurai la réponse dans trois mois.

            Après qu’elle eut couché bébé Enzo, nous prîmes l’apéro à trois, de temps en temps à 6, quand Lucie, Quentin et Mia se joignaient à nous. Elle me raconta que cette quatrième naissance n’était pas voulue :

– J’avais un stérilet !

– Et tu n’as pas pensé à te faire avorter ?

– C’était trop tard. Comme c’était un stérilet sans règles, j’ai pas vu la différence.

            La vie de cette fille était invraisemblable. Nous parlâmes gynécologie, grignotant et buvant. Le vin qu’ils me proposaient ne me disait rien. Vincent alla me chercher une bière.

– Prends aussi la bouteille de whisky de David ! lui lança-t-elle.

– David, questionnai-je, c’est le père de…

– Non, celui d’après. Un connard.

            Bien sûr.

            Quand Vincent revint du placard de la cuisine, je lui demandai comment il arrivait à assurer. Sans doute aurait-il aimé me dire qu’il l'aimait, tout simplement, mais il ne se le permit pas. Pour ne pas le gêner, je lui demandai des nouvelles de sa sœur, et je fus amusé de voir la rivalité dans laquelle Maria se plaçait avec mon ex-petite amie. Sans doute avait-elle perçue en elle un autre personnage, qui pouvait créer une certaine concurrence.

            Je rentrai à la maison, pensant que c’était terminé pour quelques années. Mais la semaine suivante à 8 heures, je reçus un texto : « Je peux passer à 9 heures ? Je pose Enzo à la garderie et j’arrive ». Elle arriva. Coiffée, maquillée. Splendide.

– J’ai envie de faire l’amour. Tu peux m’arranger ça ?

– M… Moi ? Mais tu…

– T’as pas envie de moi ?

– Si, bien sûr.

– Bon, alors ! Tu n’as rien à craindre. J’ai fait des tests après mon dernier rapport, tout est nickel.

            Nous prîmes le temps de boire un thé, nous joignîmes nos mains et nous nous embrassâmes. Bon sang, est-ce que la patience payait, pour une fois ? Nous nous retrouvâmes sur mon lit. Juste avant de la pénétrer, pensant à quelque chose, j’eus une seconde d’hésitation. Puis je me dis qu’à mon âge les cadeaux de ce genre allaient être rares, pour ne pas dire inexistants, et qu’il s’agissait de ne pas faire le con. J’entrai dans ce corps si beau et nous nous en trouvâmes bien tous les deux.

            Elle resta déjeuner de mon coleslaw, de maquereaux, de fromage et de pomme. Je fus sidéré par la quantité de pain qu’elle ingurgita. Mangeait-elle à sa faim ? Elle me parla avec entrain de sa formation d’aide maternelle, où elle avait été acceptée.

– Mais je vais pas déménager. Les filles sont bien là où on est. Je ferai les trajets, c’est 1 heure. Avec la crèche et la garderie, c’est faisable.

            Le pauvre Vincent n’avait pas fini de bosser. Quelle courage elle avait, quand même…

            Après avoir posé ses lèvres sur les miennes, elle partit en me remerciant. Lui demander quand on se reverrait aurait été la contrarier à coup sûr.

            Elle n’attendit pas 5 ans pour me donner des nouvelles, mais 6 mois, via le texto suivant : « Je sais pas si tu seras content : tu vas être Papa. Je t'appellerai dès la naissance. Besos, Maria ».



1er février 2020

Mon cochmar qui et vrai

       Jai encore fait mon cochmar. Il est venu to cet nuit, pluto que dabitude. Je pleuré quand je mai réveillé. Jai vu toujour le même film, come si je pouvais pas le couper, come si se mettait dans mes yeux, même quand je les ferme.

    Je suis encore un bébé, ma mère me tien dans ces bras, mais elle me regarde pas, elle marche vite, elle a un foular. Je compren pas ou on va, elle marche vite jai peur. Derrière ya mon frère qui marche, il chouine, il s’acroche a son manteau, il arive pas a suivre, souven ma mère se retourne et le ouspille. On est en ville, ya des voitures, et ya dautre gens sur le trotoire, mais tout le monde sen fou, persone s’ocupe de nous. On traverse un carfour, ya du bruit, jai encore plus peur. Je peu juste bouger un peu mes mains, je vois mon petit gilet blan sur mon poignet minuscul, oui je vois sa, ma main a moi, je sais pas pourcoi jai cette image. Ma mère avance elle s’ocupe pas de moi non plus. Juste elle crie après Florian de tansantan. « Dépêche-toi, quelle di, sinon tu va te perdre et rester tou seul ». Même a un moment elle di : « Qu’est-ce que vous êtes pénible ! ».

    La marche, je sais pas combien ça dure, sa dépen des rêves, des fois cest très lon, d’autre fois non, jai du mal a savoir. Se qui est sur, cest quau bout dun momen on arive devant un gran batimen, avec un très gran escalier, pas une église, un truc avec des colones, peutêtre, je men ai rendu conte une fois quand je passé devan, un palé de justisse. Enfin je sais pas, moi je voyais juste ses imenses escaliers et puis des potaux énormes qui monté je voyais pas le haut. La elle sé arêté, elle ma posé sur les marches, come ça direct, pas de coufin. J’étais contente quon marche plus mais je savais pas ce qu’on alé faire, je pleuré pas mais j’avais mon cœur qui cogné fort, et chaque fois que je me réveille de ce rêve, mon cœur cogne a la même force, telment que jai peur qui pète et que je meure.

   « Maman, keskon fait ? demandé mon frère. Maman keskon fait ? » « Tais-toi quelle lui di, tu magasse. Tu parlera quand on te le dira ». Ils étaient debout, ma mère elle faisait deux pas a droite, deux pas a gauche, elle était nerveuse elle regardai un peu partou dans les rues ; y’avé plusieur rues, une devant les escaliers, une en face, une un peu plus loin, je me demande même si on était pas sur un cai, au bor dun fleuve, c’était la ville mais je crois bien que y’avait de l’eau qui coulé. Mon frère il me regardait pas, il regardai ma mère, il regardait ou elle regardait, il comprenait pas. On est resté la un momen, je sais pas combien de tan, impossible de savoir.

   Ya une chose que je me souvien, en plus de ma mère mon frère du bruit des voitures, cest qua un momen un oiseau sest posé a coté de moi. Au débu jai u peur qui me saute dessu, qui me grife ou qui me pique les yeux, mais après jai plus u peur, peutêtre que je mabitué il sautait pas loin il était minion. Je me souvien que je voulé dire a mon frère et a ma mère regardé l’oiseau come il et minion, mais je savais pas parlé et puis y’avait telment de bruit ils m’auré pas entendu et toute façon ils s’ocupé pas de moi. On est bizare canmême quand on est bébé, on est en plin dans le maleur et on s’ocupe dun petit oiseau de rien du tout.

   Et puis une voiture sest arêté, pluto une camionette, une afreuse camionette blanche, qui font du bruit, qui roulent très vite et qui sont toujour a moitié cabossé. La tout dun cou jai entendu ma mère et mon frère qui se chamaillé, ils crié jai pas compri le débu, peutêtre parce que je regardais l’oiseau. Jai vu mon frère qui tendé ses bras qui s’acroché au ventre de ma mère, mais il était tro petit il avait pas assé de force, il y arivait pas avec le mantau quelle avait, surtou quelle le repoussait avec ses bras a elle. Il sétait mis a pleuré, il criait « Maman ! Maman ! », je l’enten encore. Et elle elle lui disait « Soi sage moblige pas à me facher, occupe-toi de ta seur ». Et lui il continuait « Maman, kestu fais ? Maman kestu fais ? Par pas ! Emmène ! ». Oui, « Emmène ! », cest ça que jai entendu, cest bizare mais peutêtre qui parlait pas encore très bien, il avait 6 ans cest pas très gran. Pour finir elle lui a mi une claque, il a crié très fort.

   Elle est monté dans la camionette la porte était ouverte, et la camionette a démaré tout de suite la porte était pas encore fermée, les pneu ont dérapé come dans les films. Et la ya un truc bizare cest pas possible que ça soye passé come ça mais cest pourtan come ça que je le voye a chaque fois, ya un homme dans la camionette, il fait un signe de la main, come si nous disé au revoir. Je vois cette main a travers la vitre sur le coté et puis une sorte de tête d’homme avec des lunettes, une grosse tête et des grosses lunettes, et cette main qui sest juste levé un peu pour nous dire au revoir. Cest pas possible parce que l’homme si cest le conducteur il était de lautre côté, cest ma mère qui est monté du coté du trotoire, cest pas possible parce que quand ils ont démaré, la porte était pas fermé je lai di, et puis je vois pas bien pourcoi coment il nous auré fait un signe. Pourtan je vois ça dans mon cochmar.

   Mais cest pas encore a ce momen que je me réveil. Quand la camionette pare, mon frère urle et puis il se met a courir après en criant « Maman maman, emmène ! » et puis après je le vois plus. Je tourne la tête et je vois plus le petit oiseau non plus. La il se passe deux ou trois secondes et je me mais a crier. Et cest la que je me réveille. Et mon cœur va esploser et je suis trempée de partou.



25 janvier 2020

Plus la voiture est grosse, plus il faut se méfier du conducteur

       C’est un jour que j’aurais aimé ne pas vivre. Mais quand les choses sont arrivées, hein… Et qu’elles sont gravées dans notre mémoire et font saigner notre cœur… 

J’avais encore mon atelier à l’époque, rue du Chapeau Rouge. Au-dessus de moi, les appartements étaient occupés par des gens qui n’avaient pas eu de chance dans la vie, ils dépendaient des services sociaux. L’immeuble avait été racheté quelques années plus tôt par un couple de Parisiens. La femme m’avait dit que c’était « d’un bon rapport » ; si les loyers ne pouvaient qu’être modestes, au moins ils rentraient, car la C.A.F. suppléait en cas de défaillance.

De part et d’autre de mon local, se trouvaient les archétypes de commerçants de ville moyenne, dont le mode et les conditions de vie étaient aux antipodes des pauvres du dessus. Dans ma ville – je mets à part ceux qui exercent des métiers de bouche, eux savent ce que travailler veut dire –, un commerçant était un quinquagénaire qui avait hérité ou une femme à qui un homme avait offert un magasin. De chaussures, de prêt-à-porter, de bijoux, de déco, peu importe, l’important était de se pavaner avec les clés de son magasin et de posséder une enseigne avec pignon sur rue. Il ne s’agissait pas de gagner de l’argent, mais de le dépenser. Le million de l’héritage ou du mac durait en moyenne 18 mois. Parfois, quand la poule était bonne, ou chanceuse, la boutique tenait trois, quatre, cinq ans ; dans le meilleur des cas.

La plupart ne voyaient pas, ou plutôt ne voulaient pas voir, les miséreux près de chez eux, considérant qu’ils ne seraient jamais clients, et qu’en outre ils faisaient fuir les personnes bon chic bon genre susceptibles de fréquenter leur boutique (si le chiffre d’affaires était secondaire, la fréquentation était importante, pour satisfaire la vanité).

Le plus détestable de ces égoïstes proches de mon atelier était le mari de la tenancière d’une boutique qui proposait des vêtements dégriffés. Il se pointait vers 11 h 30, à bord d’une Mercedes la plus grosse possible, toujours neuve, qu’il arrêtait au milieu de la rue et ne déplaçait qu’en dernier recours (passage de la police ou camionnette de livraison avec livreur déterminé à son bord). Il imposait sa berline, indécente dans ces ruelles, à tous ceux qui vivaient ou passaient là. Il en changeait une ou deux fois par an, selon la production de la marque.

Descendu de son tank, il regardait autour de lui pour vérifier qu’on l’ait bien remarqué, entrait dans le magasin en roulant des épaules, inspectait sa femme, puis se postait devant l’entrée sur la marche qui surplombait la rue en gonflant la poitrine. Parfois, il parlait avec un de ses semblables, mais le plus souvent il toisait d’un rictus narquois tout ce qui passait sous son nez. Lui ne foutait rien depuis un plan social généreux – 125 000 € – dont il avait bénéficié à l’âge de 53 ans après une modeste carrière de technicien chez un sous-traitant de Thalès. Ses parents lui ayant laissé une maison en ville, qu’il louait, et un appartement à la mer, qu’il se gardait, sans compter une assurance-vie conséquente, il était blindé. Il avait tellement pourri sa fille qu’elle était, à 25 ans, aussi détestable que son père.

Ce gros con haïssait les pauvres hères au-dessus de chez moi. J’avais plusieurs fois vu les regards et les rictus odieux qu’il leur délivrait depuis le devant de son magasin. Et je l’avais entendu parler, lors d’une discussion avec le restaurateur d’à côté, de branleurs, d’assistés et de parasites – ce qu’il était, lui – en désignant les fenêtres d’un coup de menton méprisant au possible.

L’un des habitants de ces appartements était un garçon de 25-30 ans qui sortait de et entrait dans l’immeuble en marchant vite, tête baissée, préoccupé par quelque chose et prêt à exploser. Il était toujours seul, je ne l’avais jamais vu parler à quelqu’un, même pas à d’autres occupants de l’immeuble. Je lui disais bonjour quand je le voyais, il répondait par une sorte de grognement, mais il semblait si tourmenté qu’il ne levait pas la tête et ne s’arrêtait pas. Où allait-il ? Que fuyait-il ? L’absurdité de la vie paraissait si triste dans ce cas qu’elle me serrait le cœur.

J’en viens à ce jour que je voudrais ne pas avoir vécu. Il devait être environ 13 heures. La rue était calme et la plupart des boutiques étaient fermées (dans nos patelins, on ferme entre midi et deux). De mon atelier où je sandwichais la porte ouverte, je vis sortir le pauvre gars de l’immeuble, dans son attitude habituelle. Il allait remonter la rue, mais il avisa soudain des cartons dans un recoin, des cartons qui avaient emballé des meubles et qui attendaient le passage du Sirtom. Le gars fonça sur les cartons et se mit à taper dessus avec ses poings et ses pieds. Ce faisant, il rugissait. Il retenait ses mots mais je les entendis :

– Chier… Pas juste… Salauds… Dégueulasses…

Et, le pire de tous à mes oreilles, après d’ultimes coups dans les cartons :

– C’est trop dur…

Après quoi il se prit la tête dans les mains, la serra et la secoua. Il se recroquevilla un moment contre les cartons défoncés, puis d’un coup reprit sa course en titubant. Trente mètres plus loin, il disparaissait dans une ruelle.

J’étais tétanisé. Quelle souffrance traduisaient ces coups et ces cris ! Oui, comme cela avait l’air dur, et même « trop dur » ! Alors que je ne savais rien de lui, je vis dans cette scène la confirmation de ce que je pressentais : la difficulté de vivre pour ceux qui habitaient là, le désespoir, et une impression d’absolue solitude, comme s’il s’était rué sur les cartons parce qu’il n’avait trouvé qu’eux pour le recevoir et l’écouter. Je sentis la tristesse m’envahir et je fus incapable de lire et de manger. Je fermai la boutique un moment, sortis faire un tour, espérant et redoutant de le voir.

Le pire restait à venir. J’étais revenu à l’atelier depuis une dizaine de minutes, je m’étais remis au travail, perturbé par de sombres pensées. J’entendis alors une voix tonitruante, que je reconnus aussitôt comme celle du connard à la Mercedes. C’était d’autant plus choquant qu’on n’entendait que lui, il semblait conspuer quelqu’un mais il n’y avait pas d’autre voix. Je me levai, et passai une tête dans la rue. Je vis l’épouvantable secouer le pauvre gars des cartons, qu’il avait agrippé par les deux pans de son blouson rapiécé. Le jeune désespéré ne paraissait pas résister, il cherchait juste à rester debout et à respirer, ce qui n’était pas facile car l’autre le dominait de plus d’une tête. Il l’insultait en lui crachant dessus :

– Saloperie ! Tu commences à nous faire chier ! Tu branles rien de la journée et tu viens polluer le travail des autres ! T’es qu’une merde. On veut pas de toi ici, t’as pas compris ça ? Faut que je te le dise comment ? Écoute bien, petit merdeux : si jamais je te revois toucher ma bagnole, ou la vitrine du magasin de ma femme, je te tue. De mes mains. T’entends ? Je te tue ! Dégage !

 Sur ce, il poussa le malheureux, qui tomba à la renverse, se releva vite et repartit, jambes écartées, tête baissée, vers une nouvelle non-destination.

Que s’était-il passé ? Mon pauvre voisin avait-il frôlé un bout de tôle ou un bout de verre appartenant à l’horrible commerçant ? D’après les injures de ce dernier, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Mais il y avait de quoi battre et humilier un homme sans défense.

La colère monta en moi, ce qui était rare. J’étais bouleversé. Toute mon humanité se trouvait remise en cause. Une réaction immédiate s’avérait nécessaire. Il y allait de l’équilibre de la société ; si l’on ne contrait pas un tant soit peu une force aussi nuisible, elle allait s’effondrer.

D’instinct, j’ouvris la porte de la réserve dans laquelle j’entreposais du matériel. J’avisai un pot de peinture aux trois-quarts plein, que j’avais acheté et utilisé trois jours plus tôt pour peindre en bleu les boiseries de ma pièce ; j’avais prévu de passer une seconde couche le week-end suivant. Je soulevai le couvercle, pris la tige de bois dont je m’étais déjà servi et la plongeai dans le produit. Il était encore liquide. Je touillai, pour aboutir à une texture homogène.

Je sortis en tenant le pot ouvert à deux mains. Le gros con ne se tenait plus devant la porte de sa boutique, mais sa voiture trônait toujours en pleine rue, comme un étron dans une assiette. Je levai les bras et, en partant de l’arrière du toit, je remontai vers l’avant, versant le contenu du pot au fur et à mesure de mes pas. La peinture s’étalait parfaitement sur la carrosserie métal. Je poursuivis sur le pare-brise et le capot. Je m’écartai un peu et projetai ce qu’il restait contre la portière avant gauche, côté conducteur. Et j’allai finir les dernières gouttes sur la vitre arrière et le coffre.

Des gens s’étaient arrêtés pour regarder, sidérés. J’entendis des rires, et même, me sembla-t-il, deux ou trois applaudissements. Je vis le serveur du restaurant pas loin rentrer à toute vitesse dans la salle, peut-être pour téléphoner. Mais le propriétaire de la Mercedes ne se manifesta point, alors qu’il était à moins de 20 mètres. Je m’en retournai donc à mon atelier.

Il fallut une demi-heure pour que les conséquences de mon acte arrivent jusqu’à moi, non pas sous la forme du gros con avec un fusil, mais sous celle de deux policiers.

– Vous reconnaissez les faits ?

– Je les revendique.

– Veuillez nous suivre au commissariat.

            J’écopai d’un interrogatoire et d’une transmission de mon dossier au Procureur de la République, car il y avait eu dépôt de plainte. Je risquais jusqu’à 3 750 € d’amende et un mois de travail d’intérêt général si mon acte était qualifié comme relevant du vandalisme. J’expliquai le comportement délictueux de la personne dont j’avais dégradé le véhicule, non seulement sa monopolisation d’un espace public, la rue, mais surtout ses agressions verbales et physiques sur une personne qui ne lui avait rien fait. On me rétorqua qu’il était interdit de faire la justice soi-même.

            On me rendit ma liberté à 16 h 30, après m’avoir prévenu que je serais convoqué au tribunal. Je regagnai mon atelier. La Mercedes n’était plus là. Au lieu d’entrer dans mon atelier, je pris la cage d’escalier miteuse et montai dans l’immeuble des gens en difficultés. Ne connaissant pas le nom du pauvre gars qui occupait mes pensées, je frappai à toutes les portes, trois par palier, sur trois étages. 4 locataires m’ouvrirent, mais pas celui que je cherchais.

            Je redescendis et, n’ayant plus le cœur à l’ouvrage, rentrai à la maison, triste à crever. Comme je vivais seul, personne ne me remonta le moral. Je compris assez vite pourquoi j’étais si malheureux : non seulement j’avais vu un homme souffrir, mais en plus ce que j’avais entrepris pour punir son agresseur et lui témoigner mon soutien n’avait été compris par personne, même pas par lui, qui n’avait rien vu. Le salopard lui non plus n’avait pas fait le rapprochement entre ses coups au pauvre type et la peinture sur sa voiture. Il se disait sans doute que je m’en étais pris à sa Mercedes par jalousie. Je me demandais comment il allait réagir, persuadé que sa plainte ne lui suffirait pas.

            Je découvris la réponse le lendemain à 9 heures. Toute la devanture de mon atelier, vitrine et porte comprises, était recouverte de noir. Je constatai vite qu’il ne s’agissait pas seulement de peinture, mais d’une sorte de goudron, ultra-collant, une pâte épaisse incrustée de mini-cailloux. Le vitrier qui passa en fin d’après-midi me dit qu’il n’y avait pas d’autre solutions que de remplacer vitres, porte et huisseries. La tâche s’annonçait également ardue pour ravoir les pierres maculés, et la propriétaire parisienne ne s’engagea pas à commander un ravalement avant que les responsabilités fussent établies et les assurances engagées.

            Je ne saurais dire pourquoi, mais ce saccage me laissa indifférent. En revanche, je supportai mal de voir arriver, à 11 h 30, une nouvelle Mercedes qui stationna au milieu de la rue piétonne et en sortir l’infâme avec son sourire en coin, prenant le temps d’une rotation à 360° avant de gagner la boutique de sa femme, pour être sûr qu’on le voyait bien reprendre possession du lieu. Après son habituel tour du propriétaire, il se mit en position sur la marche devant sa porte, et, de sa hauteur, méprisa tout ce qui passait sous ses yeux mauvais. Chaque fois qu’il apercevait un commerçant du coin, il engageait la conversation, dans laquelle revenaient les mots « véhicule de courtoisie », « pas un problème », « petite merde », « enculé ». Et chaque fois qu’il m’apercevait moi, il me fixait d’un regard de haine et de défi.

            Je déposai plainte, il reçut la visite des flics, mais rien ne put être prouvé contre lui, tandis que plusieurs témoins m’avaient vu maculer sa voiture de peinture (témoignages inutiles, puisque je plaidais coupable). Cela n’avait pas d’importance. Ce qui en avait en revanche était la cause de cet échange de projections : le pauvre garçon maltraité.

            Je parvins à l’interpeler ce jour, pas quand il sortit, il allait trop vite, mais lorsqu’il rentra une heure plus tard, car, le guettant, j’eus le temps de le voir arriver.

– Excusez-moi, j’ai vu ce que vous a fait le malade du magasin de vêtements hier.

            Je ne mentionnai ni son désespoir dans les cartons, pour ne pas l’humilier davantage, ni mon châtiment maladroit, pour qu’il ne risque pas de croire qu’il m’était redevable de quelque chose. Il me regarda comme s’il ne comprenait pas de quoi je parlais, l’air méfiant. J’enchaînai rapidement :

– On est voisins, je vous vois passer de temps en temps, mais on ne se connaît pas. C’est dommage. Je vous offre un café ?

            Il sembla gêné, presque affolé. Je repris :

– Un peu plus tard dans l’après-midi, si vous préférez.       

            Il hésita, fit un effort, et finit par lâcher :

– Oui.

            Et il s’en fut dans la cage d’escalier, tête baissée, courant presque.

            Il passa et repassa plusieurs fois devant la boutique au cours de cette après-midi, avant de marquer un temps d’arrêt, à 18 h 30, et d’oser entrer, à mon invitation. C’est une autre histoire qui alors commença. Qu’on sache simplement que je fais désormais travailler ce garçon, Christian Toléa, un jour par semaine dans mon atelier et que je suis devenu pour lui une sorte de coach. Mon objectif principal est de lui donner un peu d’amour et de confiance pour qu’il supporte ses petits boulots dans la restauration, ainsi que les humiliations que la vie ne manque pas de lui infliger.

            Nous parlons souvent, en souriant maintenant, du gros con qui ne montre plus sa Mercedes, puisque j’ai été voir un à un tous les habitants et commerçants de la rue afin qu’ils signent une pétition pour le respect de la libre circulation et du cadre de vie. Il a fallu deux mois pour que la mairie sévisse, mais elle a fini par le faire. On m’a remercié, mais j’ai répondu que ce résultat avait été obtenu grâce à Christian, maintenant respecté dans le quartier. Sauf par un imbécile qui nous voue aux gémonies ; sans doute ne peut-on plaire à tout le monde. 



17 janvier 2020

Comme un chien

       Depuis qu'il était au repos forcé, Michel avait pris l'habitude de passer au square chaque fin d'après-midi. Ce tour lui était devenu nécessaire, au mental comme au physique.

            Il aimait dans ce square l'équilibre entre l'ombre et la lumière, les parterres et les arbres, les bancs et les allées. Même les poubelles avaient de la gueule, et les lampadaires étaient superbes. L'équilibre allait même jusqu'à l'occupation de l'espace, du moins à ce moment de la journée : celles et ceux qui traversaient d'un pas pressé pour rentrer chez eux ou attraper un métro ne gênaient ni les mères de famille qui avançaient lentement parce que les enfants ne suivaient pas, ni les solitaires qui comme lui prenaient l'air en bas des immeubles alentour.

            Mais les rois et reines du lieu étaient les chiens, leurs maîtres et leurs maîtresses. C'était comme si le décor et les personnages avaient été conçus pour eux. Ils trouvaient là ce qu'il fallait de calme et d'animation, de tranquillité garantie et de surprises possibles. Michel n'éprouvait pas de plaisir au contact des animaux, mais il reconnaissait l'attirance des humains pour les toutous.

            Un jour où il se sentait mieux que d'habitude, il engagea la conversation avec une femme d'une soixantaine d'années dont le chien, assez timide semblait-il, s'éloignait peu de sa maîtresse, même si elle lui avait enlevé sa laisse (le panneau indiquant que les chiens devaient être tenus en laisse n'était pas respecté à cette heure, une sorte d'happy hour en quelque sorte, et personne ne s'en offusquait, ou alors ceux qui s'en offusquaient ne venaient pas).

            Elle s'était assise à l'autre extrémité du banc où Michel s'était posé quelques minutes, comme chaque soir, pour savourer le moment. Ou pour ne pas avoir à rentrer chez lui trop tôt.

– Je peux ? avait-elle demandé pour la forme.

– Bien sûr, avait-il répondu comme il se devait.

            La femme regardait son chien qui musardait sans s'approcher des autres, et il regarda le chien lui aussi. Alors il questionna :

– Vous aimez votre chien ?

            La femme tourna la tête :

– Mais oui, bien sûr.

            Elle regarda de nouveau son chien, puis se retourna vers lui, l'homme :

– Pourquoi cette question ?

– Je ne sais pas. Ça m'est venu et j'ai eu envie de vous la poser.

            Elle ne savait pas si elle devait sourire ou s'indigner. Elle resta dans l'expectative. C'est lui qui relança. Il était en verve ce soir-là. Sortir plus qu'un merci ou un bonsoir à une inconnue, voilà qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.

– En fait, je suis mal à l'aise avec les chiens. Et je crois que les gens qui ont un chien m'intriguent. Je me demande comment ils font pour cohabiter…

            La femme eut un mouvement de dénégation, comme si le problème n'était pas là, ou était mal posé.

– Ce n'est pas le comment qui compte, c'est le pourquoi.

– Pourquoi, oui, pourquoi ?! s'emballa Michel. Pourquoi ces deux races vivent-elles ensemble alors que leurs besoins sont si différents ?

            La femme oscilla de nouveau la tête de droite et de gauche.

– Eh bien si vous ne voyez pas, je vais vous le dire.

            Elle marqua un temps de silence, regarda son chien qui revint vers elle et posa le museau sur ses genoux. Elle le caressa.

– Les humains vivent avec les chiens, Monsieur, parce que quoi que le maître fasse au chien, le chien aime son maître et l'aimera toujours. L'amour d'un chien est inconditionnel, Monsieur. In-con-di-tio-nnel. Il ne faiblit jamais, il ne trompe jamais et il dure jusqu'à la mort.

            Ils se turent, regardant le chien, qui retourna explorer. Michel sentait que les mots de la femme bouleversaient ses pensées. Inconditionnel. Un amour inconditionnel. Bon sang, c'était donc ça ?

– Avouez, reprit la femme, que ça fait réfléchir. Quand on a subi ce qu'on a subi de la part des hommes…

            Là, il était d'accord, même si pour lui il fallait remplacer « hommes » par « femmes ». Ce qu'il avait subi de la part des femmes. Quoique…

– Moi, le problème est surtout que je n'ai pas subi, de la part des femmes. Ou pas reçu.

              Cette fois, elle le regarda. Les visages flottaient dans une sorte de halo, car ils bénéficiaient aussi bien de la dernière clarté du jour que des lampadaires qui déjà s'allumaient.

– Cela revient au même, reprit la femme : vous n'avez pas reçu, j'ai subi, donc les humains ne nous ont pas donné ce dont nous avions besoin.

            La conversation resta en suspens quelques secondes, comme s'ils n'osaient pas prononcer le mot.

– L'amour ?… osa-t-il.

– L'amour inconditionnel, précisa-t-elle.

            Michel regarda le chien. Alors une phrase lui vint et il sut qu'il allait la prononcer. C'est drôle comme tout paraissait simple, ce soir dans le square. Quel merveilleux endroit…

– Mais moi je rêverais d'aimer quelqu'un comme un chien, dit-il.

            Elle entendit, puis prononça distinctement :

– Et moi je rêverais qu'un homme me donne un amour aussi fort que celui d'un chien.

            Ils restèrent là sans parler, à regarder les gens et les chiens.

            Au bout d'un moment, Michel dit :

– Il commence à faire froid. Si on marchait un peu avant de rentrer ?

– Volontiers, répondit la femme.

            Ils se levèrent en même temps. Alors, puisque tout était paisible, magique et mystérieux dans le square, Michel saisit la main de la femme, qui ne la lui refusa pas. Le chien suivit, et s'adapta. 



10 janvier 2020

La conversion du toubib

         – Écoutez Docteur, je voudrais savoir pourquoi j'ai mal à la tête. Je ne peux quand même pas prendre un Efferalgan 10 fois par jour !

– En effet, Madame Boniface.

– Mais alors, je suis condamnée à vivre avec ces douleurs ?

            Il lui aurait volontiers répondu que oui, au-delà d'un certain âge on vivait avec ses douleurs, et même dès le plus jeune âge quand on n'avait pas de chance.

            Cependant, comme tous les médecins, il avait pris l'habitude de ménager ses patients. Cette dame était donc incapable d'entendre la vérité, aussi banale fût-elle. La franchise était une valeur revendiquée par tous les hommes et femmes ; mais elle les horrifiait dès qu'elle était utilisée.

– Nous avons vu que le scanner était tout à fait rassurant : pas la moindre tumeur dans votre boîte crânienne.

 – Mais il y a bien quelque chose ? 

            Non, il n'y a pas forcément quelque chose. Un cerveau, ce sont des kilomètres de vaisseaux, des milliards de cellules, des milliards de milliards de connexions. Qu'il y ait inflammation par endroits et par moments, quoi de plus normal.  

 – La médecine a fait des progrès, tout de même ! Je ne veux plus avoir mal !

            Vous n'avez pas bien mal, va. Si vous saviez combien de gens souffrent plus que vous, sans en faire tout un plat.

            Il en avait marre, de ces jérémiades pour trois fois rien. Chaque année, il pensait qu'il n'allait plus supporter ça, qu'il allait dire aux gens leurs quatre vérités et peu importe comment ils réagiraient. Il perdrait la moitié ou les trois quarts de ses clients, mais il en gagnerait autant, et des plus intéressants, qui ne voulaient pas se mentir. Il ne leur parlerait pas en psychologue, mais en scientifique ; il n'en serait pas moins humaniste, au contraire.

            Ce soir-là fut le bon. À la suite de la dernière visite de Madame Boniface, il décida que cette fois il allait cesser la niaiserie et le mensonge. Il allait mettre en accord ses pensées et ses paroles. Il allait se réunifier.

            La première chose à faire était de mettre dehors celles et ceux qui encombraient le cabinet sans raison. Il estimait – non il savait, puisqu'il les avait examinés –, qu'au moins 50 % de ses clients n'avaient rien à foutre chez un médecin. Ils venaient pour une raison parmi quatre, ou pour les quatre à la fois : parce que c'était remboursé, parce qu'ils ne voulaient pas travailler, parce qu'ils s'ennuyaient, parce qu'ils avaient peur de tout. Ils polluaient son espace, abêtissaient l'humanité, ruinaient le pays.

            Il appela sa secrétaire.

– Carole, vous pouvez rester une heure de plus, ce soir ?

 – Oui, Docteur. Je passe un coup de fil aux enfants.

            Quand Carole fut devant lui avec le cahier de rendez-vous, il lui expliqua le changement de stratégie, avec effet immédiat.

 – À partir de demain matin, vous répondez à toute personne qui appelle et que nous aurons rayé de la liste la formule suivante, notez bien : « Le docteur estime qu'un nouveau rendez-vous n'est pas nécessaire. Face à l'afflux des demandes, il a décidé de se concentrer sur les personnes réellement malades. Nous vous renverrons votre dossier médical sous quinzaine. Au revoir Madame, ou Au revoir Monsieur ».

 – Vous êtes sûr, Docteur ?

 – Sûr. Je n'en peux plus. Je veux redonner à la médecine le sens qui est le sien. Je veux soigner des malades, pas écouter des pleurnichards.

 – Mais ils ne vont pas comprendre, après toutes ces années…

 – Vous avez raison, ça va crier, rouspéter. Et notre tâche ne sera pas facile au cours des prochains jours. Si les gens tiennent à me voir pour une explication, vous leur fixez un dernier rendez-vous, je leur expliquerai. Vous verrez qu'en trois semaines nous aurons éclairci le terrain, et que nous y verrons plus clair. Allez, déblayons !

            Pendant une heure, plutôt deux, avec le cahier de rendez-vous, les fichiers sur l'ordinateur, et les dossiers individuels quand il y avait besoin de vérifier des informations, ils passèrent en revue les patients réguliers du cabinet. Sur 157, ils en marquèrent 82, qui ne méritaient pas d'être pris en charge.

 – Docteur, si je peux me permettre, questionna Carole. Vous n'avez pas peur du manque à gagner ? Et de l'image que vous allez donner ?

 – Nous allons perdre la moitié de la clientèle, ok, peut-être plus. Mais je vous fais le pari que, grâce à l'image justement, au bouche-à-oreille colportant que le docteur Dufraisne ne reçoit plus que les patients réellement malades, ou légitimement inquiets de leur état de santé, nous allons en gagner d'autres, bien plus intéressants.

 – Et vos confrères ?

 – Ils seront contents de récupérer nos clients. Ils continueront à leur prescrire des antibiotiques inutiles pour un rhume qui de toute façon durera quinze jours et est inévitable. Ou, pour une diarrhée, de l'Immodium et du Smecta que les gens auraient pu acheter tout seuls ou éviter avec une diète, des soupes et du riz pendant trois jours.

            Les jours suivants furent en effet mouvementés, surtout pour Carole, qui subit le mécontentement de personnes d'autant plus en colère qu'elles étaient habituées à être choyées en toutes circonstances. Elle dut appeler plusieurs fois le docteur sur son portable pendant sa tournée du matin, et le déranger souvent dans son bureau pendant les consultations de l'après-midi. Trois patients, deux hommes et une femme, forcèrent même la porte du médecin pour lui dire ses quatre vérités, tandis qu'il auscultait quelqu'un à moitié nu. Trois lettres furent envoyées, deux avec menace de procès, une anonyme.

            La plupart des congédiés sollicitèrent un rendez-vous pour obtenir des explications. Cela donnait des échanges de ce genre. Avec M. Parupian, employé du Trésor Public :

 – Vous ne faites plus que les cancers ?

 – Pas du tout. ll y a d'innombrables maladies et affections. C'est pourquoi je souhaite mieux me consacrer aux personnes qui en sont atteintes.

 – Mais vous êtes généraliste ? Ça dit bien ce que ça veut dire, non ?

 – Je suis médecin généraliste, oui. Pas pharmacien généraliste. Pas psychologue généraliste.  

            Avec Mme Audebois, professeur d'allemand :

– C'est scandaleux ! L'accès à la médecine est un droit et vous le bafouez.

 – Je le réhabilite, en dirigeant ailleurs ce qui ne relève pas de la médecine.

 – Mais comment savoir si on est malade avant de venir vous voir ?! Vous êtes devin ?

 – Je ne refuse pas d'examiner les gens lorsqu'ils ont des raisons de s'inquiéter. Je refuse d'abêtir les personnes qui ne relèvent pas d'un traitement médical.

 – Le côté humain, le cœur, la compassion : ça vous parle ?

 – Oui. Autant que l'abus, l'égoïsme et les pleurnicheries indécentes de ceux qui ont déjà tout.

            Bien que capitonnées, les portes claquèrent. Les langues sifflèrent et les nerfs furent mis à rude épreuve. Carole fut héroïque. Elle s'écroula un soir en sanglots dans les bras de son patron, qui la réconforta comme il put.

 – Vous faites un travail remarquable, Carole. Je n'y arriverai pas sans vous.

 – Je ne sais pas si je vais tenir, Docteur.

 – Pour vous remercier de vos efforts pendant cette période difficile, je vous verserai une prime équivalant à une moitié de salaire.

 – Oh, c'est gentil, Docteur, dit-elle en pleurant de plus belle, mais je ne la demande pas.

 – Mais moi je vous l'attribue. Vous la méritez amplement.

            En dehors du fait que le chaos dura six semaines et non pas trois, la prophétie se révéla juste. Non seulement le cabinet fut débarrassé des ronces – ainsi appelait-on ceux qui encombraient le cabinet pour rien –, mais en plus il attira des patients qui voulaient voir ce médecin qui refusait les ordonnances de complaisance et disait la vérité. « Enfin ! ». D'autant que le docteur Dufraisne avait décidé de réduire ses consultations de trois à deux en une heure, ce qui lui donnait plus de temps par patient et permettait, le cas échéant, de recevoir en urgence quelqu'un qui en avait besoin.

            Pour s'en sortir financièrement, il passa le montant de sa consultation de 28 à 35 €, ce qui ne posa aucun problème, car le rapport entre temps et prix était amélioré. Il se réservait même le droit, et il avait demandé à Carole de préparer deux affichettes en ce sens, de demander 45 € au lieu de 35 si on était venu le consulter sans raison valable.

            Le bouche-à-oreille fonctionna si bien que la presse régionale d'abord, médicale ensuite, consacra articles et reportages à ce médecin qui avait décidé de revenir aux fondamentaux en dépoussiérant le métier. La réflexion que son exemple suscitait chez les particuliers comme chez les praticiens fut amplifiée.

            Même ceux qui étaient éconduits se réjouissaient. Un homme raconta sur France 3 sa visite chez le docteur Dufraisne :

 – Monsieur, vous n'avez que dalle, me dit le toubib.

 – Mais j'ai vraiment mal, rétorquai-je.

 – Tout le monde a mal au dos. Ce n'est pas une maladie.

 – C'est normal d'avoir mal ?

 – Oui, c'est la vie. Si vous voulez vous aider, faites du yoga. Cela fortifiera et assouplira votre colonne, ainsi que votre mental, qui en a besoin. 45 € s'il vous plait.

 – Euh… 35 ?

 – 45.

            Un an après cette mise en place, le docteur Dufraisne s'associait avec un jeune diplômé autour d'une charte reposant sur les valeurs suivantes :

 – refus des arrêts et ordonnances de complaisance ;

 – refus des malades imaginaires ;

 – recours raisonné aux médicaments et examens complémentaires ;

 – accompagnement maximal (médical, humain et administratif) des malades pris en charge ;

 – respect des horaires de rendez-vous ;

 – disponibilité pour les patients en souffrance.

            Deux ans plus tard, il créait l'Association pour une Médecine Responsable, dont la secrétaire générale était Carole Delbos. En quelques années, l'AMR devint le nouvel ordre déontologique de plus de 400 médecins à travers le pays.



3 janvier 2020

Le bonheur, qu'ils disaient

         Elle avait tout essayé. D'abord les livres. Le bonheur en 17 leçons d'Alice Tantra, L'art subtil du bonheur durable par le journaliste Xavier Apelin, Les secrets de la grotte, du maître tibétain Celar Vinadou Rinpoché, et Positiver sa vie de la psychologue américaine Maureen Belcombe. Elle avait aussi acheté le Dictionnaire amoureux du bouddhisme contemporain et le manuel de zen shiatsu Comment équilibrer en soi le Yin et le Yang ?

          Une ou deux pages lui avaient paru lumineuses et l'avaient transportée quelques minutes, mais l'effet ne s'était pas prolongé après l'apparition des premières contrariétés de la vie quotidienne. Elle s'était accrochée un temps à ces feel-good books, mais aujourd'hui elle pouvait se l'avouer : ces bouquins étaient d'une rare connerie ou d'un chiant désespérant.

          Une amie la traina avec elle à un stage de méditation, deux fois deux jours dans une ferme retapée sur un plateau battu par les vents, 1500 € tout de même. Cela ne s'était pas si mal passé sur place, malgré le froid – à 19° sans bouger on se pèle – et même si elle n'avait pu éviter quelques fous rires nerveux lors des interminables plages de silence où elle n'entendait que les bruits, innombrables et insoupçonnés, des autres corps immobiles à côté d'elle. Les deux fois, elle était rentrée avec des douleurs épouvantables aux genoux, au dos et à la nuque, car, malgré les coussins, rester des heures les fesses sur les talons s'avérait une torture.

            Elle avait alors consulté un coach en développement personnel, qui jouissait d'une excellente réputation, dans la ville et au-delà. Il donnait des conférences, qu'elle avait regardées, en partie, sur Youtube. Assurément, le type était bel homme, mais cela l'empêchait, elle, d'écouter ce qu'il disait, lui. 

– Barbara, vous êtes là ?

– Oui, je suis là, répondait-elle, mais où voulez-vous que j'aille ?

– Nulle part, répondait-il d'un sourire à tomber, vous y êtes déjà.

          Elle ne voyait pas bien où il voulait en venir. Il lui apprenait à « ressentir » et à « vivre le présent » ; il n'y avait qu'à « accepter ». Le problème est que, précisément, elle n'avait plus envie d'accepter ce qu'elle ressentait de son présent. À la quatrième séance, elle décida d'arrêter les frais. Il lui affirma qu'elle était sur la bonne voie. Elle n'osa pas réclamer une partie de jambes en l'air en guise de conclusion, mais c'est sans doute ce que le type aurait pu proposer de plus pertinent pour atteindre, au moins 5 minutes, le bonheur qu'elle poursuivait en vain.

         Elle essaya encore trois activités de groupe dont on lui avait vanté les bienfaits sur le corps et l'esprit : le chant choral, la méthode Pilates et la randonnée pédestre. Le chant choral posa deux problèmes, qu'elle connaissait avant de participer à sa première répétition, mais qu'une amie bienveillante – quoique ? – l'avait encouragée à surmonter : elle n'aimait pas la musique sans instruments et elle chantait faux. Au bout d'un trimestre, où on l'avait reléguée au dernier rang des sopranos, entre deux gaillardes aux voix tonitruantes qui masquaient la sienne, elle avait renoncé, découragée aussi bien par le son qu'elle émettait que par celui de ses partenaires ; personne ne l'avait retenue, le soulagement dans le groupe fut même perceptible lorsqu'elle annonça son départ.

           La méthode Pilates était bonne pour ses muscles et ses articulations, mais n'avait que peu d'influence sur son (dé)goût de la vie, d'autant qu'elle pratiquait dans une salle polyvalente déprimante à souhait, entourée de mamies qui l'entrainaient tout droit vers la tombe. Quant à la randonnée pédestre, elle eut la malchance de poser le pied sur une roche mal arrimée à un chemin en pente dès la deuxième sortie avec le Club du Pied Agile. Son pied, justement, partit dans une direction incompatible avec celle de son tibia, ce qui lui causa la plus grande douleur de son existence, lui valut deux mois de plâtre et une fragilité définitive qui la rendait peureuse dès qu'elle mettait ce pied dehors.

            Moyennant quoi elle finit par dire merde à ces méthodes à la noix et ne tenta plus de ne penser à rien, de déconstruire son moi, de respirer avec son hara et de changer son regard. La vie était une couillonnade. Dans le meilleur des cas on pouvait espérer quelques moments agréables, mais le lot commun restait la souffrance, l'ennui et l'absurdité. C'est ainsi qu'elle cessa de poursuivre le bonheur, et fut enfin heureuse, de temps en temps, comme tout le monde.