Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 Vous pouvez lire et commenter ces histoires également sur le blog www.desvies.art.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.

23 septembre 2022

 

J'aurais dû

 

        (environ 8 minutes de lecture)

Je rentrais du centre-ville où j’avais été à la banque, à la bibliothèque et à la pharmacie. Je marchais sur l’avenue de Bordeaux quand une berline gris métal venant en sens inverse a ralenti. Une vitre à l’avant s’est baissée, et un type a demandé en anglais si je parlais anglais. Je n’ai pas osé dire non.

Le mec au volant, qui était à droite, s’est garé. Et j’ai traversé, regardant à peine les voitures qui risquaient de me renverser. Le conducteur est sorti et, quand je suis arrivé sur le trottoir à côté de sa bagnole, m’a tendu la main. C’était un homme blond roux, trapu, environ 35 ans. Je n’ai pas bien vu le passager à l’intérieur, mais il avait l’air plus jeune et plus grand.

Le type s’est mis à parler à toute vitesse, puis il s’est arrêté parce que sa gorge se nouait. Il a repris et j’ai compris qu’ils s’étaient fait voler leurs affaires, papiers, argent et téléphone, que le frère – le passager – était malade, « très nerveux », et qu’ils avaient besoin d’argent pour prendre le ferry à Calais et rentrer chez eux. Comme il ne précisait pas, j’ai fini par demander combien, il m’a répondu 160. Ah…

J’étais embarrassé. Je lui ai demandé s’il n’avait pas pu appeler chez lui. Je n’ai pas compris sa réponse, si ce n’est qu’il avait tout essayé mais qu’ils se trouvaient démunis. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas pensé à lui proposer d’utiliser mon iphone, ou de se rendre au commissariat, ou au consulat de son pays à Bordeaux. Au lieu de quoi nous avons remonté l’avenue tous les deux, pour aller jusqu’à la banque. Le frère est resté dans la voiture.

En marchant, l’Anglais me demanda quel était mon métier, si j’avais des enfants. Je baragouinai des réponses inaudibles. Quand il comprit que j’écrivais des livres, il me parla du poète Yeats – je dus le faire répéter, bien sûr – et je pigeai alors qu’il était Irlandais. Je l’interrogeai en retour sur ce qu’il faisait en France dans notre coin. Il me dit qu’il était ingénieur et cherchait des maisons dans le sud-ouest pour des clients (je n’ai pas saisi le lien entre ingénieur et les maisons du sud-ouest, mais je ne saisissais pas le quart de ses propos).

Nous sommes arrivés à la banque, où je me trouvais dix minutes plus tôt. Je me souviens avoir opté pour le distributeur à l’extérieur, de peur qu’on trouve bizarre que je revienne si vite, qui plus est avec un type qui me collait comme s’il tenait un revolver pointé sur moi sous sa veste. J’ai retiré 2 billets de 50. Je les lui ai donnés et j’ai pris dans mon portefeuille 60 € sur les 80 qu’il contenait. Il avait donc ses 160 €. Il se remit à parler et je compris gazoline. J’articulai quelque chose qui voulait signifier que je ne pouvais pas savoir s’il était honnête et si je pouvais lui faire confiance. Il certifia que si. Il faut croire que cela me suffît. Je lui donnai mon billet de 20. Il me regarda avec un air indéfinissable et j’eus le malheur de croiser son regard. Aussitôt, je remis ma carte dans le distributeur, retapai mon code, et retirai 50 € supplémentaires, que je lui donnai. 

Je me sentis alors perdu. Je ne contrôlais plus rien. Je faillis oublier ma carte dans le distributeur, oubliai le ticket pour de bon, et lui demandai de me montrer les billets que je lui avais donnés car je n’arrivais pas à calculer le total. 230 €. Ok. Il me demanda une carte de visite pour qu’il puisse me contacter une fois rentré en Irlande et me rembourser. Il me tendit un formulaire administratif sur lequel figuraient son nom et son adresse. Comme je ne réagissais pas, il fit signe de prendre une photo. Je sortis alors mon vieil iphone et m’exécutai, sans voir ce que je prenais. Ma raison ne fonctionnait plus. Je n’ai pas pensé une seconde à lui demander au moins son mail…

Il me remercia chaleureusement, me redit que « Saturday » j’aurais de ses nouvelles et termina par « God bless you ». Il partit. Je le suivis à une quinzaine de mètres. Il me semble avec le recul que j’étais hypnotisé. Il m’aurait demandé de braquer la banque, je l’aurais fait. Il marchait plus vite que moi, mais je vis sa voiture sortir de la place de stationnement, exécuter un demi-tour périlleux. Juste avant que la voiture se retrouve sur l’avenue en direction des autoroutes, un bras sortit de l’habitacle et se tendit vers le ciel. Je n’aurais su dire ce que signifiait ce signe.

Je marchai encore une douzaine de minutes pour rentrer à la maison, abasourdi, réalisant petit à petit ce qui venait de se passer. Je n’étais pas sûr de regretter mon geste, mais atterré d’avoir perdu tout discernement alors qu’un étranger m’avait abordé sans violence dans une rue de ma ville. Certes, je ne comprenais pas ce qu’il me disait, mais cela n’excusait rien. Je pensai au nombre de fois où j’avais refusé 1 € à un pauvre type… Là, je lâchai 230 € à un gars qui avait 9 chances sur 10 d’être un escroc.

Je cogitai tout l’après-midi, peinant à me concentrer sur mes travaux d’écriture. La première série de conclusions auxquelles je parvins fut que l’Irlandais m’avait appris, ou réappris : 

– que l’on pouvait obtenir beaucoup juste en demandant ;

– que tout dépend des circonstances ;

– que j’étais manipulable ;

– que j‘étais vulnérable ;

– que mon manque de pratique de l’anglais était une faute.

Dans un deuxième temps, mais assez vite quand même, moins de deux heures après l’événement, apparurent les « j’aurais dû » :

– j’aurais dû lui demander de me raconter lentement son histoire, pour que je la comprenne. J’aurais vu si elle était plausible ou pas ;

– j’aurais dû lui dire de me donner son numéro de téléphone pour que je l’appelle et que je voie qui répondait ou si c’était sa voix sur le répondeur ;

– j’aurais dû lui demander pourquoi il se dirigeait vers le centre-ville quand ils m’ont interpellé et pourquoi ils se sont adressés à moi ;

– j’aurais dû lui donner 50 € pour qu’il ait de quoi payer essence et péage jusqu’à Bordeaux, où il aurait trouvé secours auprès du consulat de la République d’Irlande. Ainsi j’aurais soulagé sa détresse s’il était en détresse, sans me laisser dépouiller si c’était, selon toute vraisemblance, un escroc.

Il était simple d’être courtois et attentif à autrui, sans pour autant se comporter en pigeon. Le plus déstabilisant était ce sentiment de perte de contrôle. Le type m’avait amené là où il voulait alors qu’il m’avait interpelé depuis sa bagnole. Incroyable.

Le soir, le lendemain et le surlendemain, j’espérais une bonne surprise, pas tant pour récupérer les 230 €, mais pour prouver ce que je disais souvent, qu’il fallait faire confiance. Certes on se faisait avoir quelquefois, mais globalement c’était payant. 

Je crus avoir cette bonne surprise le dimanche matin, Sunday, en découvrant le mail d’Anthony O’Shea. Il me disait qu’ils avaient réussi à rentrer, mais qu’ils avaient encore dû emprunter 30 € car le péage avait coûté plus cher que prévu et ils n’avaient pas assez pour monter sur le bateau. Enfin ils étaient arrivés. Il me remerciait vivement et me demandait mes coordonnées bancaires pour pouvoir effectuer un virement sur mon compte. Je les lui transmis en disant que j’étais heureux d’avoir pu les aider à rentrer chez eux malgré leur mésaventure en France. Il accusa réception de ma réponse et m’assura qu’il s’occupait du virement dès le lendemain, Monday.

Il s’en occupa en effet, mais pas dans le sens que j’escomptais. Je consultai mon compte en ligne le mardi soir et découvris qu’il était à… 1. 1 €. Alors qu’il y avait 1700 et quelques euros deux jours plus tôt. Je cliquai, vérifiai, recliquai : aucun doute, mon compte avait été vidé, en une seule fois. Il y avait des initiales et des chiffres vers le destinataire du virement, mais je ne pus rien en déduire. Les larmes me montèrent aux yeux et je me mis aussitôt à pleurer, désespéré à la fois par ma colossale bêtise, par la nature humaine et par les conséquences de ce vol, qui allait me mettre en difficultés.

Comment était-ce possible ? Comment avait-il fait ? Pour m’embobiner à ce point et pour me dépouiller ? Je réalisai alors qu’il avait dû me regarder taper mon code au distributeur, code que j’avais composé deux fois de suite. Mais pouvait-on vider un compte avec un code de carte bleue et des coordonnées bancaires ? Il faut croire que oui ; l‘Irlandais en tout cas y était arrivé. 

Une nouvelle série de « j’aurais dû » mitrailla ma pauvre tête :

– je n’aurais pas dû donner mes coordonnées bancaires ;

– j’aurais dû demander un mandat de type Western Union, en cash, qui ne nécessite pas de numéro de compte ;

– j’aurais dû m’arranger pour qu’il ne puisse pas lire mon numéro de code ;

– j’aurais dû comparer le nom sur son adresse mail et celui sur le papier qu’il m’avait tendu et que j’avais pris en photo. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, je n’y avais pas pensé au moment de la réception de son message. Je sortis mon iphone, trouvai la photo dans la galerie, la grossis. Le nom était Anthony Barcoe, avec une adresse à Kilkenny, ville irlandaise en effet. C’était Anthony, comme sur le mail, mais ce n’était pas O’Shea. Avait-il deux noms ? Étais-je plus con que la moyenne ? Oui, sans conteste.

Je passai une nuit épouvantable, désespéré comme jamais, pensant pour la première fois de ma vie à mettre fin à mes jours. À quoi bon continuer si j’étais si nul et si c’était si dégueulasse ?

Le mercredi matin, j’avertis la banque. Le conseiller ne put rien faire, si ce n’est me dire que les références du destinataire de mon argent correspondaient sans doute à un compte dans un établissement de Guernesey. Guernesey… Lieu de l’exil de Victor Hugo, mais plus encore paradis fiscal entre la France et les îles britanniques. Autant dire que je ne pourrais jamais obtenir la moindre information sur mon escroc.

Je vous passe la suite, les oppositions à mettre en place, le difficile renflouement du compte, les soucis, la honte, et la tristesse quant à ce que j’étais, quant à ce qui m’attendait. Je n’avais que 55 ans au moment de cette histoire. Si je vivais encore dans dix ou vingt ans, quelle proie serais-je pour des hommes devenant chaque jour davantage des loups ? 

Le jours suivants, je m’employai à identifier la tactique de l’adversaire, à répertorier toutes mes erreurs pour les avoir en tête et ne plus les commettre. Mais il était bien tard pour m’aguerrir. J’aurais dû commencer plus tôt.

 



16 septembre 2022

 

La chance du cimetière

 

 

La première vague de décentralisation, entre 1982 et 1984, donna beaucoup de pouvoirs aux maires, et ceux-ci ne se privèrent pas de bâtir, recruter, dépenser.  

La création d’une police municipale devint courante dans les villes. Les jeunes policiers municipaux ne couraient pas après les délinquants et n’enquêtaient pas sur les crimes et délits : on les dédiait à la surveillance des rassemblements commerciaux, sportifs ou culturels, aux sorties d’école et au contrôle du stationnement.

Dans ces mêmes années 90, le stationnement était en train de devenir payant dans tous les centre-villes, engorgés par les voitures, qu’il fallait bien réguler. On planta donc des parcmètres, puis des horodateurs, et on fit passer des agents pour vérifier qu’un ticket avait été payé puis posé sur le tableau de bord.

À Blois, Vincent Delflaque avait intégré la nouvelle police municipale. Comme d’autres, il avait été attiré par le prestige de l’uniforme et la nouveauté du job. Mais le contrôle du stationnement payant, qui occupait un tiers de son temps, ne lui plaisait guère. Les automobilistes pestaient, les commerçants vociféraient. Le fond paysan se réveillait chez les Français, qui ne pouvaient envisager de payer pour garer leur charrette le temps d’un approvisionnement ou d’une livraison. Moyennant quoi Vincent et ses collègues étaient pris à partie, moqués, dénigrés, interrompus pendant la rédaction de leur PV, voire empêchés de le rédiger quand le contrevenant furibard sortait d’un magasin en hurlant. Les élus locaux eux-mêmes encourageaient cet irrespect, puisque, censés défendre la mesure qu’ils avaient votée en conseil municipal, ils récupéraient chaque semaine des PV qu’on leur demandait de « faire sauter ». Les papillons verts aboutissaient sur le bureau du directeur de cabinet, qui devait se débrouiller avec le commissaire pour « arranger ça ».

Au bout de deux mois de cette comédie, l’agent Vincent Delflaque prit une décision : il cessa de mettre des PV. Il ne tarda pas à être connu comme le loup blanc dans le centre-ville.

– C’est à lui qu’on veut avoir à faire ! s’exclamaient les stationneurs.

C’est au directeur de cabinet, tiraillé entre l’application du droit et la souplesse exigée par les élus, qu’il revint de recadrer le policier municipal. Il le convoqua une fois, puis une deuxième fois. Comme rien ne changeait, le dircab prit une mesure qui semblait s’imposer : mutation d’office. En l’occurrence, au cimetière du Fréjoux.

La sanction était sévère et le jeune directeur se demanda s’il n’y avait pas été trop fort. Néanmoins, cela calma les choses à la police municipale, et le remplaçant comme les ex-collègues du policier muté furent plus fermes dans leur action.

Qu’en pensait Vincent Delflaque ? Il avait certes pris comme une injustice le fait d’être sanctionné, seul qui plus est, alors qu’il réduisait la colère de la population à l’encontre de la municipalité. Mais il n’avait pas fait d’esclandre et avait rejoint, le 1er du mois suivant, le cimetière du Fréjoux, où, après six mois de travail en binôme, il remplacerait le gardien qui partait à la retraite. 

Le temps passa, les Blésiens prirent l’habitude de payer pour stationner en centre-ville, puis une bonne partie des rues du vieux-centre furent piétonnisées. Au cimetière, on accueillait toujours les morts qui continuaient d’arriver à rythme régulier, dans le calme et la dignité. 

Le directeur de cabinet poursuivit sa carrière, puis devint élu au Conseil départemental et à l’Assemblée nationale. C’est en tant que député rapporteur d’un projet de loi sur la fin de vie qu’il fut invité à témoigner à l’assemblée générale de l’ADMD, Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité.

Dans l’amphithéâtre du Palais des Congrès de Paris, son intervention était prévue à 18 heures le samedi. Par politesse, il arriva un peu en avance. Prévenue par l’attaché parlementaire, la présidente de l’ADMD accueillit le député, l’invitant à monter sur la scène pour prendre place sur un des sièges disposés là, tandis qu’un orateur parlait à l’assistance depuis un pupitre.

– Qui parle ? demanda en chuchotant le député à la présidente. 

– Le président-fondateur de l’ANAPEC, Association Nationale des Personnels de Cimetières, un des piliers de l’Union du Pôle Funéraire Public.

Le député s’étonna quelques secondes de ces appellations, avant de se dire qu’après tout, comme toutes les professions, les personnels de cimetières pouvaient bien se fédérer eux aussi. 

Il écouta d’une oreille, et la voix lui rappela vaguement quelque chose. Il regarda l’orateur, mais il voyait surtout son dos et son profil de trois-quarts. 

– Comment s’appelle-t-il ? demanda-t-il à la présidente.

– Vincent Delflaque. 

Cette fois, le déclic opéra dans sa mémoire. « Ça alors, pensa-t-il. Serait-il possible que ?… »

Le député fut plus attentif. L’orateur parlait avec aisance, apportant des éléments précis sur la douleur des familles ayant dû accompagner trop longtemps une personne souffrante et dépendante. 

Quand il eut fini, et tandis que les applaudissements crépitaient, Vincent Delflaque vint regagner sa chaise dans la petite rangée sur la scène. Il aperçut le député qui se levait. Avant de se croiser, les deux hommes tendirent la main et sourirent.

– Nous nous connaissons, lança le député.

– Bonjour Monsieur l’ex-directeur de cabinet, répondit le président de l’ANAPEC et de l’UPFP.

– Vous avez fait du chemin…

– Peut-être grâce à vous. Sans doute devrais-je vous remercier.

– Vous n’avez pas à me remercier. Moi, j’ai à vous féliciter.

– Je pourrais vous rendre le compliment.

– C’est à mon tour de parler, j’y vais. Je serai heureux de bavarder avec vous ensuite.

– De même. Bon discours et à tout à l’heure. 



9 septembre 2022

 

Majesty

 

(environ 12 minutes de lecture)

– Eh bien, Philip, je ne suis pas fâchée de vous rejoindre.

– Bienvenue, Elizabeth. Vous n’avez pas trop tardé, merci. 15 mois, quand même… Le voyage  depuis Balmoral s’est bien passé ?

– J’ai dormi tout le temps. Je me réveille à l’instant. C’est avant, que c’est désagréable. Les préparatifs… Vous savez ce que c’est. Au lieu de se dire « enfin », on prend peur, on regrette, on voudrait encore un peu de temps sur terre… Dieu merci, j’ai réussi à garder ces faiblesses pour moi. 

– Vous me faites penser à ce prêtre français, qui s’occupait des sans-abris dans son pays…

– L’abbé Pierre.

– Oui, l’abbé Pierre. Alors qu’on lui demandait une réaction à la mort de mère Teresa, de Calcutta, il avait répondu en deux mots : « Quelle chance ».

– Voilà un homme cohérent. Et digne.

– Votre dignité est remarquable, tout le monde le sait.

– Avais-je autre chose que ma dignité pour tenir une monarchie d’un autre âge ?

– Ne vous sous-estimez pas. Votre rôle était fondamental.

– Allons, mon cher, pas de ça entre nous. Je suis votre femme.

– Vous êtes ma reine.

– Bien aimable. Vous serez le seul sujet qui me reste.  

– On ne vous oubliera pas de sitôt. Vous n’avez pas regardé la télévision ?

– J’ai dormi, je vous dis. 

– L’émotion est considérable. On s’agglutine devant Buckingham. Le Royaume-Uni est en larmes. On vous pleure jusqu’aux îles Tuvalu. Tous les chefs d’État présents et passés y sont allés de leurs communiqués… Le Premier Ministre canadien n’a pu retenir ses larmes, votre effigie a été projetée toute la nuit sur le toit de l’opéra de Sydney, les Néo-Zélandais ont dansé un haka spécial en votre honneur… Les artistes vous font des déclarations d’amour, les politologues louent votre sagesse, les journalistes font dans la dithyrambe…

– Huit jours de simagrées, puis ce sera fini.

– Au moins 3 semaines de deuil officiel. Vous allez égaler, si ce n’est battre Diana.

– Vu mon physique et vu le sien, ce serait une performance.

– C’est vrai qu’elle était belle, la pauvre garce… Et plus elle nous emmerdait, plus elle embellissait…

– Philip !

– Pardon, Majesté.

– Elle vous attirait, bien sûr…

– Quelle homme n’aurait pas été attiré par Diana ? Quand beauté, sensibilité, fragilité sont associées, c’est irrésistible. Mais vous avez été très bien dans les années 50 et 60. Et 70. Et 80. Même aujourd’hui, votre petite bouille est adorable. 

– Mon ami, vous êtes fou. La mort ne vous réussit pas.

– Vous avez su faire avec ce que vous aviez, comme avec ce que vous n’aviez pas.

– N’est-ce pas le lot commun ?

– Oui, mais tout le monde n’y parvient pas. Vous n’avez jamais cherché à être autre chose que vous-même, le mieux possible. 

– 40 kilos, 1 mètre 50 et reine d’Angleterre… Un rôle impossible au XXIe siècle.

– Pourtant, vous avez fait de cet anachronisme une référence universelle. 

– Je vous concède que j’ai peut-être donné quelque utilité à l’inutile. 

– Vous étiez la stabilité dans l’instabilité, le phare dans la tempête, le lien entre présent et passé…

– Dites, mon ami, pensez-vous qu’il serait possible d’obtenir un bon vieux scotch ? Pour fêter ça ?

– Oui, sans doute. Le service est un peu bizarre, ici. Tantôt remarquable, tantôt inexistant. Il y a une logique toute… céleste, que, plus d’un an après mon arrivée, je n’ai pas encore saisie. 

– Ne sommes-nous pas au paradis ? Si l’on ne peut pas avoir son whisky chaque soir, il y a eu tromperie sur la marchandise. J’ai été cheffe de l’Église d’Angleterre, tout de même !

Un angelot apporta sur un plateau une carafe pleine d’un liquide ambré, avec deux verres et trois coupelles remplies de bricoles à grignoter. Philip fit le service. Elizabeth goûta, claqua la langue deux ou trois fois.

– Passable… 

– J’ai émis une remarque un jour, mais on m’a répondu qu’il n’y avait pas le choix. Que le temps de la consommation était terminée, que d’autres valeurs étaient à l’œuvre en ce lieu. Je me suis consolé avec la phrase de… comment s’appelait-il… vous savez, cet écrivain américain que j’aimais bien…

– Raymond Chandler.

– Chandler, c’est ça. Eh bien Chandler avait écrit : « Il n’y a pas de mauvais whisky ; certains sont simplement moins bons que d’autres ».

– Pas mal ; c’est peut-être ce qu’il a écrit de mieux. Moi, je pense à Churchill. Quand il vint présenter ses hommages après mon couronnement et que je lui demandai de choisir un rafraichissement, il eut ces mots : « Majesté, l’eau n’est pas faite pour être bue. Pour la rendre buvable, nous devons ajouter du whisky. Après moult efforts, j’ai appris à l’apprécier ».

– Il savait vivre, celui-là.

– Et il avait plus de liberté que nous pour en profiter.

– Mais beaucoup plus d’embêtements. Premier Ministre, vous vous rendez compte ?

– Certes. Mais au moins il pouvait agir. Il gouvernait. Nous, nous avons régné sans gouverner. Ce qui n’a pas empêché les embêtements.

– À ce propos, maintenant que vous êtes là, après vos 70 ans de règne – 7 ans de plus que Victoria votre arrière-arrière-grand-mère, seul Louis XIV a fait mieux – après tout ce temps donc, quels sont vos meilleurs et vos pires souvenirs ?

– Comme vous y allez, mon ami… Laissez-moi un peu digérer tout ça. Je ne suis morte que depuis hier, je vous le rappelle.

– Je sais bien.  Mais là, à chaud, entre nous, puisque personne ne nous entend… Votre vie a été passionnante !

Elizabeth finit son verre en grimaçant et tendit le bras pour que Philip la resserve, ce à quoi il s’empressa. Elle reprit une gorgée.

– Winston avait raison : on s’habitue. Et votre Chandler aussi : c’est bon quand même. 

– Vous voyez. Allez, dites-moi.

L’ex-reine d’Angleterre se cala sur son fauteuil – guère plus confortable qu’un trône, pensa-t-elle – et réfléchit tout haut :

– J’ai bien peur, si je dois être honnête, que les événements privés aient eu plus d’importance que les événements publics. Ce qui n’est pas très glorieux. 

– Nous en sommes tous là.

– Oui, mais j’étais reine. Je devais penser à quelque 2 milliards de sujets plus qu’à ma petite personne. Tiens, ça c’était une difficulté de ma tâche : être considérée comme froide, sans cœur parfois, parce que je m’efforçais simplement de ne pas laisser paraître mes émotions personnelles. Surtout depuis ces épouvantables réseaux sociaux, où tout n’est qu’émotion et exagération. Il faut s’indigner, prendre partie, émettre un avis, juger, encenser, condamner… Tout ce que, précisément, je ne pouvais et ne devais pas faire.

– C’est là que vous avez été remarquable. Vous donniez un exemple de maîtrise de soi, de sagesse, de raison. Vous avez contribué à ce que l’on ne tombe pas dans le chaos le plus complet.

– J’ai retardé la fin d’une civilisation de quelques années, tout au plus.

– Alors, vos souvenirs marquants, quels sont-ils ?

– Oh, vous les connaissez, puisque vous avez eu la bonté de les partager avec moi.

– Mais encore ?

– Eh bien, les débuts n’ont pas été simples. L’abdication de mon oncle en raison de son mariage avec une Américaine divorcée, Papa qui devint roi quand j’avais 10 ans, et moi qui du coup devenait l’héritière du trône britannique…

– N’était-ce pas exaltant ?

– Bien sûr. C’était un privilège exorbitant. Mais enfin, vous connaissez mon caractère ; les sunlights ne m’ont jamais attirée, le pouvoir non plus. Que d’angoisses. Je ne m’appartenais plus. J’étais protégée, guidée, observée. Je n’ai pas eu d’adolescence, pas de jeunesse. Passons. Heureusement, vous êtes arrivé, Monsieur le Duc d’Édimbourg, et nous avons eu la chance de nous apprécier. 

– Heureux de vous l’entendre dire.

– Ne versez pas dans le larmoyant, s’il vous plait. Quand Papa est mort, j’avais 25 ans. Et je suis devenue reine. J’avais eu 15 ans pour me préparer, mais tout de même, j’étais bien jeune. 

– Il a fallu attendre 16 mois avant de pouvoir vous couronner, mais cette première cérémonie en mondiovision…

– Que Sir Winston ne voulait pas…

– C’est vrai. En tout cas, cette cérémonie vous a imposée comme une souveraine incontestable.

– J’avais pourtant tout à prouver. 

– J’ai souvenance que, les premières années, nous avons beaucoup voyagé…

– Eh oui, l’Empire… Le Commonwealth, pardon. Qui n’était composé que de 9 pays à mon arrivée. C’était avant les indépendances africaines. Il me semblait qu’il fallait aller à la rencontre à la fois des chefs de gouvernement et des peuples qui le composaient. 

– Vous avez été remarquable. S’inviter à danser avec le président du Ghana en 1961 pour ne pas qu’il bascule tout à fait du côté de l’U.R.S.S., il fallait oser. Vous avez osé.

– C’était drôle…

– Si on veut…

– Et puis il y eut les indépendances, c’était le sens de l’histoire. Nous nous sommes mieux comportés que les Français. Même en Inde. Le Commonwealth a survécu, ce qui n’en finit pas de m’étonner. 56 États en libre association aujourd’hui, dont 36 sont des républiques. 

– Et 5 ont un autre souverain que vous !

– Donc 15 me reconnaissaient encore comme leur reine. L’Australie par exemple. N’est-ce pas surprenant ? Bon, nous avons dû faire des concessions, comme le rapatriement de la constitution du Canada ou la dévolution du pouvoir au Royaume-Uni, mais le Commonwealth a tenu.

– Vous avez excellé dans l’art de concéder. Pour ne pas céder. Comment s’appelle cet historien israélien, l’auteur d’Homo Sapiens et Homo Deus

– Yuval Noah Harari.

– Harari, c’est ça. Eh bien Harari montre bien que le monde tient grâce aux fictions. Le dollar, c’est une fiction. Le jour où l’on ne croit plus que ce bout de papier a de la valeur, le système économique mondial s’effondre. Une nation, c’est une fiction. Dieu, c’est une fiction.

– Mon cher, vous devriez vous abstenir d’une telle remarque en ce lieu.

– C’est vrai, pardon. Eh bien, le Commonwealth, c’est une fiction. Mais qui marche.

– Comme la reine d’Angleterre. 

– En quelque sorte. Bon. Ensuite !…

– Vous êtes pénible…

– C’est que je ne vous ai pas eue près de moi depuis 15 mois. 

– Mais nous avons le temps, maintenant, non ?

– Sait-on jamais ? L’endroit est un peu mystérieux. Continuez, je vous prie.

Elizabeth tendit son verre, signifiant qu’elle ne poursuivrait pas sans un breuvage approprié.

– En 1981, vous vous en souvenez, on a failli me tuer. Par deux fois. Une fois le 13 juin lors du salut aux couleurs…

– 6 coups de feu alors que vous paradiez à cheval ! Et vous n’êtes même pas tombée…

– C’était des balles à blanc.

– Vous ne le saviez pas.

– La deuxième fois le 14 octobre en Nouvelle-Zélande. Là, le fusil était chargé. Mais le jeune homme était mauvais tireur. Bref, j’ai pris conscience d’une violence qui montait, de ma fragilité aussi. J’avais 55 ans… Mais ce n’était rien par rapport à ce qui allait suivre…

– Je crois percevoir ce qui va venir.

– 1992, bien sûr. L’annus horribilis. Nos enfants. 3 divorces sur 4 mariages, et surtout les calomnies et les scandales associés. Andrew et Sarah, Anne et Mark, Charles et Diana. Et puis des petites misères. À Dresde, en Allemagne on m’a jeté des œufs pourris au visage. John Major, Premier Ministre, nous humilia en réduisant notre liste civile et en nous obligeant à payer des impôts. Comme si nous abusions des biens de la Couronne… Et, comme un symbole de cette année maudite, l’incendie du château de Windsor… La mort de Diana a eu lieu 5 ans plus tard, pourtant je l’associe à cette sale période. La rupture avec Charles, ses accusations, ses liaisons… Que ce fut difficile… Vous vous souvenez ?…

– Bien sûr… Aurions-nous dû laisser Charles aller au bout de son amour de jeunesse avec Camilla ?

– Nous n’avons pas fait grand-chose pour l’en empêcher.

– Un peu quand même… Nous aurions alors évité Diana. Quel personnage, en même temps !… Quelle histoire !… 

– Oh, vous étiez séduit, vous aussi…

– Encore une fois, comment ne pas l’être ?…

– Le seul homme au monde qui n’a pas été amoureux de Diana fut son mari ! N’est-ce pas étonnant ?

– Étonnant, en effet. Ou très banal… D’autant qu’elle était amoureuse, au début tout au moins. Mais au moment de sa mort, Diana n’était, par sa volonté, plus membre de la famille royale. Il était donc logique que l’on ne prévoie pas de funérailles royales, que l’on ne mette pas le drapeau en berne… Mais voilà, l’opinion a été la plus forte. C’était pourtant avant internet…

– Il ne s’est passé que 5 jours entre le décès de Diana, le 31 août au soir dans ce tunnel de Paris, et mon allocution du 5 septembre. Pourtant, on m’a reproché mon silence, mon manque de cœur. L’immédiateté déjà, la primeur à l’émotion, le court terme, l’absence de hiérarchie et de priorités…  

– Les adultes sont devenus des enfants…

– Oui. Des irresponsables… Bref, avec l’aide de ce bon Tony Blair, j’ai su trouver les mots et la manière.

– Vous avez été très bien, une fois de plus. Face à une concurrente de classe exceptionnelle, vous êtes restée vous-même. Et regardez : votre popularité n’a cessé de croître depuis.

– Notre famille s’est un peu mieux conduite, peut-être. Même s’il y a eu, tout récemment, le départ de Harry et Meghan, et cette interview à la télévision américaine. Ce n’est pas tant les propos blessants sur les contraintes de la monarchie que de les voir se ridiculiser en crachant dans la soupe qui m’a fait mal. Que voulaient-ils : jouir à la fois des avantages et de la popularité sans aucune contrainte en termes d’étiquette ou de comportement ? Le beurre et l’argent du beurre ? Comme s’ils découvraient cela… Meghan s’est mariée en connaissance de cause, elle ne peut pas dire qu’on ne l’a pas prévenue qu’une vie de princesse comportait aussi quelques contraintes. À cet égard, Kate est remarquable. 

– Si vous aviez lu les journaux depuis hier, vous auriez vu que Harry continue à louer la « relation spéciale » qu’il entretenait avec sa grand-mère. 

– Tant mieux. Cela me réconforte.

Elizabeth but une nouvelle gorgée de whisky.

– On est loin de nos tourbes écossaises, dit-elle en contemplant le fond de son verre, mais je m’y ferai.

– Et d’un point de vue plus politique, quels épisodes marquants vous viennent en tête, là, maintenant ?

La reine morte prit une respiration. 

– Il y en a beaucoup. La guerre des Malouines, peut-être, en 1982.

– Parce que notre fils était engagé.

– C’est vrai. Cela ajoutait à l’inquiétude. Mais il fallait le faire. Et nous l’avons bien fait. Il me semble aussi ne pas avoir été trop en décalage avec l’Afrique du Sud, dans le rôle, limité par nature, que nous avons joué pour mettre fin à l’apartheid et pour réintégrer l’Afrique du Sud ensuite dans le concert des nations.

– Mandela, quel type…

– Et puis il y eut le voyage en Irlande en 2011. Première visite d’un souverain britannique depuis l’indépendance de 1921. J’avais mon oncle en mémoire, Lord Mountbatten, assassiné par les républicains irlandais en 1979.

– Votre dépôt de gerbe au Jardin du souvenir de Dublin, qui honore ceux qui vous ont combattue, c’était très fort.

– Je crois qu’il fallait le faire. D’ailleurs, ça n’a pas été trop mal depuis, entre l’Angleterre et l’Irlande, même si cet affreux Brexit est venu tout remettre en cause en créant une nouvelle frontière entre les deux Irlande.

– Connerie…

– Oui… Mon souci maintenant, c’est Charles. Il arrive dans un monde violent, instable, peuplé d’individus abrutis par les écrans et de tyrans affreux. Comment peut-il s’en sortir ? Il a 73 ans… Commencer son règne à cet âge, ce ne sera pas simple. J’en avais bien conscience, mais…

– Vous avez bien fait de ne pas abdiquer. Il fallait aller jusqu’au bout. C’est dans la logique de la monarchie. 

– Mais du coup, il n’a jamais pu s’imposer. Il a toujours été au second plan. Les Britanniques, sans parler des autres, l’accepteront-ils comme chef ? Comme leader ? Il est parfois un peu gauche, il faut le reconnaître. 

– Il est… Anglais. Je crois, ma chère, que comme les Français, mais d’une manière très différente d’eux, nous sommes inadaptés au monde actuel. Notre temps est fini. Nous serons bientôt engloutis. 

– Vous y allez fort…

– Le chiffres, la démographie, la jeunesse qui est ailleurs, nos paresses et nos faiblesses… Les faits sont là.

– Et la force de la fiction ? Que vous rappeliez à juste titre ? L’Angleterre a inventé le commerce, la démocratie moderne, le libéralisme, les toilettes, le steak, la vapeur et le chemin de fer, le sport (disons 80 % d’entre eux), le téléphone, la mode, la musique, la télévision, l’intelligence artificielle, la langue mondiale… 

– Ce n’est pas rien, vous avez raison. Puisse notre capacité d’innovation continuer à opérer. Quoi qu’il en soit, vous aurez fait de votre mieux. Je ne sais plus quel journaliste a dit hier que les souverains britanniques qui avaient été le plus aimés sont ceux qui n’auraient pas dû régner ; pour vous en tout cas, cela a été vrai.

La reine prit la dernière gorgée du mauvais whisky offert par le tout-puissant et posa son verre sur le plateau.

– Si nous allions nous coucher ?

– Mais ma pauvre amie, c’est impossible. Il n’y a plus de jour et de nuit, et vous n’avez plus besoin de vous reposer.

– Ah… Mais que va-t-on faire, alors ?

– Regarder le monde…

– Oh… J’en ai un peu assez, du monde, pour tout vous dire.

– Je le comprends fort bien.

– Alors quoi ?

– Alors, il reste la zenitude. 

– La zenitude ?

– Le rien, le néant. C’est un coup à prendre.

– Je ne suis pas sûre de m’y faire.

– Il le faudra.

– Le devoir toujours… La dignité…

– Vous serez parfaite. Et, si vous l’acceptez, je resterai près de vous.

 



2 septembre 2022

 

Consultation d'un autre siècle

 

   (environ 5 minutes de lecture)

– Docteur, je vais mal.

– Qu’est-ce qui va mal ?

– Tout. 

– Mais encore ?

– Le physique et le moral.

– Quel endroit du physique ?

– Partout.

– Un endroit plus douloureux que les autres ?

– La tête, peut-être.

– La tête abrite le physique et le moral.

– C’est pour ça.

Bien…

– Nous allons procéder par déduction. Mettez-vous en sous-vêtements et venez vous allonger sur la table s’il vous plait.

– Vous croyez ?

– Si vous avez mal partout, c’est un minimum.

La femme s’exécuta. Quand elle fut en place, le médecin saisit ses membres les uns après les autres et vérifia toutes les articulations.

– Bon, vous n’avez rien de cassé.

– Ah, mais je le savais !

– On n’est jamais trop prudent. Passons aux organes internes.

Il palpa toutes les parties du corps, ponctuant parfois ses pressions d’un « sensible, ici ? », auquel elle ne répondait ni oui ni non. En revanche, quand il mit une main dans sa culotte et appuya sur son sexe, elle se récria :

– Mais qu’est-ce que vous faites ?

– Vous m’avez dit que vous aviez mal partout, il faut bien que je regarde partout. 

– Mais pas ici, enfin !

Elle avait attrapé le poignet du docteur, mais le docteur écarta d’autorité la main qui voulait l’enserrer.

– Ne bougez pas.

Il appuya sur son pubis et en dessous :

– Pas de douleurs de ce côté-là ?

– Non !

– Ça vous fait du bien, quand je presse doucement, là ?

– Mais…

– Vous aimez ça, hein, cochonne ?

– Mais pas du tout ! Qu’est-ce que vous racontez ?

– Tsss… Tsss… 

Il passa à d’autres parties du corps puis conclut :

– Bon. Pas d’épanchements, pas de grosseurs, pas de torsions.

– Ah, mais je le savais !

– J’entends, Madame. Vous ne savez toujours pas où vous avez mal ?

– Partout, je vous dis !

– C’est vrai, excusez-moi. Ouvrez la bouche s’il vous plait ?

– Mais qu’est-ce que vous allez faire ?

– Vérifier votre gorge, votre langue, votre palais.

Craintive, elle entrouvrit la bouche qu’il dut forcer avec le bâton adapté. Pour se venger, il appuya fort et loin sur la langue, ce qui manqua la faire vomir.

– C’est désagréable.

– Au moins nous sommes rassurés, tout va bien de ce côté-là.

– Ah, mais je le savais !  

– Maintenant je le sais aussi.

Il regarda ses oreilles, ses narines – « C’est désagréable » – puis il prit sa tête des deux mains, la leva, la tourna.

– Vous m’avez bien dit que c’est la tête qui était la plus douloureuse ?

– Oui. Enfin… Qu’est-ce que vous faites ?

– Je vérifie l’état des vertèbres cervicales. Et je cherche les tumeurs.

– Les tumeurs ? À cet endroit ?

– Bien sûr. On trouve souvent des tumeurs au milieu des cervicales. Très dangereuses. Et très douloureuses.

– Vous êtes sûr ?

– Absolument. 

Il appuyait avec trois doigts de part et d’autre du cou.

– Mais…

– Taisez-vous. Je dois me concentrer.

– Mais…

– Chut, je vous dis.

Il la tritura un moment. Puis :

– Non, ça va. Il y a une malformation à la quatrième, mais ce doit être de naissance. 

– Une malformation ? Mais vous êtes fou !

– Pas du tout. Votre vertèbre cervicale C4 n’est pas dans l’alignement des autres. Vous avez une bosse.

– C’est bien la première fois qu’on me dit ça. Traitez-moi de bossue tant que vous y êtes !

– Une petite bossue alors… En tout cas, ce n’est pas cette bosse qui vous fait mal.

– Ah, mais je le savais !

– Redressez-vous et asseyez-vous.

– Mais qu’est-ce que vous allez faire ?

– Écouter votre cœur.

Elle se mit jambes pendantes tandis qu’il prenait son stéthoscope. 

– Respirez bien fort, la bouche ouverte.

Elle respira normalement.

– Plus fort. 

– Pfff… C’est pénible.

– Vous avez eu un problème cardiaque ?

– Qu’est-ce que vous racontez ? Jamais de la vie !

– C’était juste pour savoir.

– Vous entendez quelque chose ?

– Peut-être. Vous avez souvent mal au cœur ?

– Jamais. 

– Je croyais que vous aviez mal partout. 

– Pas au cœur. Pas au cœur.

– Bon, venez vous peser.

– Oh, c’est pas la peine.

– C’est moi le médecin. 

Elle monta de mauvaise grâce sur la balance.

– 62. Vous avez grossi.

– Pas du tout.

– Hmmm… Mais votre peau est correcte, vous ne faites pas vos 60 ans ; on vous donnerait facilement 5 de moins.

– Mais je n’ai que 49 ans !

– Ah bon ?

Il lui claqua une fesse :

– Bon, allez, rhabillez-vous. 

Pendant qu’elle reprenait ses vêtements et ses esprits en maugréant, il rédigea une ordonnance, qu’il lui tendit quand, habillée, elle fut assise devant lui. 

– Je vous ai mis un fortifiant, un relaxant, un tonifiant et un tranquillisant. Comme ça on est tranquille. 

– Mais qu’est-ce que j’ai ?

– Rien, Madame.

– Comment ça, rien ? Mais vous ne comprenez pas ? C’est une sensation, docteur. Une sensation !

– Je ne soigne pas les sensations, Madame. 

Il se leva et alla ouvrir la porte qui menait au secrétariat. Elle prenait le temps de fermer son sac et avançait à reculons :

– Au revoir, Madame.

– Je suis déçue, Docteur.

– Je vous conchie, Madame.

– Oh !… Je ne reviendrai plus.

– Il vaut mieux, car je ne vous reprendrai pas.

– Oh !… C’est un monde, ça… Mais où est-ce qu’on va, où est-ce qu’on va ?…



26 août 2022

 

Le postillon

 

     (environ 10 minutes de lecture)

Âgé de 36 ans, divorcé depuis un an, j’avais retrouvé le chemin du but d’abord avec une Audrey, ensuite avec une Laetitia, deux jeunettes qui m’avaient redonné confiance en moi et qui avaient bien voulu se laisser séduire par le rigolo que j’étais à l’époque.

Éloïse, elle, s’était présentée dans mon champ de vision à un arrêt de bus. Attiré par sa beauté, je n’avais pu que tourner la tête et, le cerveau des hommes ayant les particularités que l’on sait, chercher à entrer en contact avec elle. 

Il m’avait fallu la pister, changer mes horaires, prendre des bus dont je n’avais pas besoin, perdre du temps, pour qu’enfin elle me calcule et comprenne mes intentions.

– Vous avez un problème ?

– Vous.

– Désolée, mais je n’y suis pour rien.

– C’est vrai.

– Alors au revoir.

– Au revoir quand ?

Elle me regarda pour la première fois, d’un air méprisant.

– Vous me draguez, là ?

– On peut dire ça comme ça.

– Le culot…

C’était avant le gauchisme féministe et violent, je précise, avant MeToo et Sandrine Rousseau, avant la chasse aux hommes, avant qu’on lynche des ministres parce qu’ils avaient posé la main sur le genou d’une fille au cinéma quand ils avaient 17 ans.

– Un verre, repris-je.

– Ça m’apportera quoi ?

– Un moment agréable.

– J’ai peut-être pas besoin de vous pour siroter un mojito.

– Je n’en doute pas. Mais pour découvrir de nouvelles sensations, vous avez besoin d’un nouveau cadre et d’un nouveau partenaire.

– D’un nouveau partenaire ?!

– Un partenaire pour une heure dans un bel endroit. 

Elle me regarda encore. J’étais sapé, heureusement, je veux dire ni trop bien ni trop mal, enfin on était à peu près en phase question vestimentaire. Elle, son physique ? Très supérieur au mien. Disons des cheveux, des yeux, une bouche, des seins, des jambes. Et 5 ans de moins que moi, facile.

– Je ne sais pas pourquoi, mais je vais vous dire oui. Peut-être pour récompenser l’audace. Les mecs sont tellement coincés, aujourd’hui.

– Vous avez un jour ou une heure qui…

– Vendredi à 19 heures.

– Vendredi 19 heures ?…

– À prendre ou à laisser.

– Je prends ! 

Cette exclamation était mal venue, je faisais mort de faim, là, ou le noyé qui se raccroche à la première bouée venue. Ceci dit, vu le mic-mac que j’avais fait pour obtenir ce rendez-vous, ce n’était pas la peine de la jouer détaché, ça ne passerait pas. J’étais invité par ailleurs vendredi soir, j’allais annuler dare-dare, ce serait malpoli, mais les occasions étaient rares d’approcher le graal, il ne fallait pas les laisser passer.

C’est ainsi que je retrouvai la belle près de la fontaine où nous nous étions donné rendez-vous. Elle m’avait consenti son prénom : Éloïse. Elle sortait du boulot. Elle portait un jean de qualité sur des talons fins, une veste ouverte sur un tee-shirt blanc. Ses cheveux châtain clair qu’elle avait relevés en chignon commençaient à prendre leur liberté, c’était sans doute volontaire. Ses pommettes étaient rosies et ses yeux soulignés par le maquillage, léger car elle en avait à peine besoin. Mince alors, elle était vraiment jolie ! 

– Vous travaillez dans quoi, au fait ?

– Dans le marketing. Pour une enseigne de décoration d’intérieur. Nos bureaux sont juste là.

Je n’avais jamais compris en quoi consistait le marketing, dont les adeptes parlaient une des langues les plus absconses qui soit. La vente je voyais, la gestion aussi, la publicité très bien, mais le marketing… Bref. Je m’en fichais au demeurant ; elle aurait pu être couturière ou avocate, ça n’aurait rien changé au désir que j’avais de passer un moment avec elle. Une heure à l’entendre et à la regarder, à lui parler aussi, j’avais intérêt à être bon si je ne voulais pas qu’elle s’ennuie, premier objectif, et si je voulais lui donner envie de me revoir, deuxième objectif. 

Se fixer un objectif : c’est quelque chose que j’avais compris assez vite. Pour donner le meilleur de soi-même, pour progresser, pour obtenir ce que l’on souhaitait, il fallait se fixer des objectifs. À court, à moyen et à long termes. Alors on mobilisait les moyens nécessaires pour les atteindre. En l’occurrence, mon but était qu’elle passe un bon moment et qu’elle veuille en passer un deuxième. Alors peut-être pourrait-on envisager une relation amoureuse. Chaque chose en son temps.

– Je vous emmène sur un rooftop.

– Lequel ?

Mince, elle connaissait. Non, crétin, elle est sortie du couvent ce matin ! 

– Le Skybar. La vue est superbe, les cocktails sont à tomber, et ils ont des planches avec plein de bonnes choses. Avec un peu de chance, il y aura un pianiste.

– C’est l’endroit où vous emmenez les filles que vous harcelez dans le bus ?

– J’y ai été une fois avec un client et son épouse.

– C’est quoi votre métier ?

– Je suis coach sportif.

– Ah ouais ?

Je ne savais pas s’il fallait voir une marque d’intérêt ou de moquerie dans ce « Ah ouais ? ». Si ça se trouve elle pensait : c’est original mais pas crédible. Le pauvre mec doit déguiser son chômage sous un vague statut d’auto-entrepreneur. Peut-être même qu’elle ajoutait : pas de bol, je suis tombée sur un con qui a la loose. 

Nous arrivâmes au Skybar après avoir pris un ascenseur ultra-rapide. La vue était en effet spectaculaire, la ville en dessous, les montagnes autour, les lumières, fixes ou mouvantes, permanentes ou intermittentes, des rues, des maisons, des voitures, ces flashs orangés qui donnaient à la nuit tombante sa profondeur et ses reliefs. J’avais pris la peine de réserver, contre la baie côté sud, dont la partie haute était ouverte car il faisait doux. Il n’y avait pas de pianiste, mais une musique d’ambiance adaptée. 

Je me sentis tout de suite bien. Et même, tandis qu’Éloïse s’asseyait et que, enfin, j’allais l’avoir pour moi tout seul pendant un moment, je me disais que nulle part ailleurs je ne pourrais être mieux. Elle, que pensait-elle ? Elle n’était pas tout à fait détendue, mais enfin elle était là ; j’avais une heure pour la séduire, la balle était dans mon camp.

Nous commandâmes, non sans avoir fait revenir le serveur, car une première fois nous n’avions pas eu le temps de choisir. Les cocktails furent servis comme il se devait, la planche de charcuteries et de fromage avait bel aspect. Je ne sais pas ce qui me prit, mais je pensai et dis tout haut :

– J’aurais bien fumé une cigarette, là, maintenant.

– Moi aussi, dit-elle.

Bingo. Cet aparté pouvait laisser entrevoir une connivence, un moment ultérieur autour d’un plaisir tabagique quasiment interdit. Après l’amour, peut-être… 

Je me claquai intérieurement pour revenir à la réalité, mais en me disant qu’il fallait continuer sur le chemin de la spontanéité, de la sincérité, de la légèreté. 

De fait, ça ne marcha pas trop mal. Alors que j’avais prévu de la faire et de la laisser parler, je me lançai dans des récits plus ou moins imaginaires, des considérations drôles mais oiseuses. Je me souviens de quelques répliques. Moi : 

– Ces indécents millionnaires en culotte courte, simulateurs, égoïstes et vaniteux, m'ont dégoûté d'un sport que j'ai pratiqué 10 ans.

– La tolérance, je suis contre : elle traduit la lâcheté des adultes, et elle prive les enfants de repères indispensables. Nous en mourrons bientôt.

– Les résistants ne disent pas résistance, les savants cherchent et tâtonnent, les artistes ne se présentent jamais comme tels, les maîtres écoutent avant tout : ce sont les usurpateurs qui revendiquent.

Elle :

– Certaines personnes savent transformer chaque moment de leur vie en une histoire à raconter. 

–  La recherche de la vérité n'intéresse plus. Chacun s'accroche à ses affirmations, peu lui importe qu'elles soient vraies ou fausses.

– La 1ère objection n'est jamais la véritable. Inutile de la réfuter : c'est sur d'autres points que l'on va vendre, séduire, convaincre.

Je veillais à la couper souvent afin de la laisser sur sa faim, de ne pas jouer le psy, de paraître limite poli. J’essayais d’être le plus drôle possible. L’alcool m’aidait bien, comme d’habitude. À la fin du cocktail, je donnais le meilleur de moi-même. À la fin du second que je m’apprêtais à commander, j’allais être meilleur que moi-même et je me sentais apte à faire craquer la belle, qui, je le voyais, riait, s’intéressait, se confiait. Dieu qu’elle me plaisait !

Hélas, trois fois hélas, le drame survint, l’impossible se produisit et annihila ces bonnes dispositions. Alors que, pris par mon enthousiasme je continuais à pérorer tout en grignotant, un mélange de jambon cru et de fromage de chèvre sortit de ma bouche, en quantité infime certes, mais suffisante pour que je voie deux gouttes peu transparentes se diriger droit sur Éloïse sans que je pusse rien faire pour reprendre ce qui était parti. La première goutte frappa la belle au visage, tandis que la deuxième s’écrasa sur le revers de sa veste. Tout ça ne dura pas plus d’une seconde et demie mais elle comme moi perçûmes parfaitement la trajectoire et le contenu des projectiles.

Je me bloquai instantanément, constatant sidéré les deux taches devant moi, petites mais bien visibles. Bien sûr, Éloïse seule ressentit les chocs. D’un revers de doigts, elle écarta le magma sur sa joue. Après quoi elle saisit de sa main gauche le pan souillé de sa veste qu’elle libéra de la nourriture qu’il contenait. Il resta cependant une tache blanchâtre indélébile sur le rose de la veste.

Avec le recul, je vois maintenant ce que nous aurions pu et dû faire à ce moment-là : ou continuer comme si de rien n’était ; ou éclater de rire ; ou décrire ce qui venait de se passer, l’accepter et reprendre le fil de notre discussion.

Au lieu de quoi, nous nous mîmes à bafouiller l’un et l’autre.

– Vous voulez un deuxième cocktail ?

– Non, c’est bon.

– Quelle vue on a ! Même la nuit c’est beau.

– Oui. Bon, il faut que j’y aille…

– Ah…

– Oui.

C’était fini, je le savais, elle le savait. Nous avions voulu forcer le destin, cela aurait pu marcher, si un postillon, un double postillon, n’était pas venu interrompre le cours de la soirée. Désormais, elle ne pourrait plus me voir sans m’associer à ce postillon. J’étais le type qui lui avait craché à la figure. Je n’avais pas 36 ans, mais 72. 

Je payai, nous descendîmes, nous sortîmes.

– Je crois que je vais prendre un taxi, dit-elle.

Elle avait dit « Je » tout en sachant que nous allions à peu près au même endroit. Je compris ce qui me restait à faire.

– Je vais marcher un peu, tant pis s’il n’y a pas de bus tout de suite.

Elle me remercia pour la soirée et me tendit la main. Je n’attendis même pas qu’elle trouve un taxi, elle ne voulait plus me voir, je la dégoûtais. 

Je la croisai une ou deux fois par la suite à l’arrêt de bus ; nous nous saluâmes comme deux étrangers ou presque. Je ne cherchais pas à renouer, au contraire même je l’évitais. 

Cette déconvenue me montra que l’amour est bien fragile, le désir encore plus. Et qu’un rien détermine notre avenir.  



19 août 2022

 

Qui êtes-vous ?

 

       (environ 3 minutes de lecture)

        Une chambre d’hôpital. 

– Maman, c’est moi, Daniel.

– Daniel ?

– Daniel, ton fils. Ton fils aîné.

– J’ai un fils, moi ?

– Bien sûr que tu as un fils. Tu en as même deux.

– Deux fils ?… Mais… j’ai quel âge ?

– Tu as 85 ans, Maman.

– 85 ans… C’est pas possible. Mais… où est-ce que j’habite ?

– Tu habites Reims. Mais tu as grandi à Strasbourg. 

– Strasbourg, oui, ça me dit quelque chose. Il n’y avait pas des Allemands ?

– On peut dire ça comme ça, oui.

– Je vois des Allemands.

– Et qu’est-ce qu’ils faisaient, les Allemands ?

– Ils mangeaient des gâteaux.

– Des gâteaux ?

– Oui, des gâteaux. Avec de la crème, ils s’empiffraient. 

– Bon. Et de quoi te souviens-tu d’autre ?

– Je sais pas. Je dois me souvenir de quelque chose ?

– Généralement, oui, on se souvient de certaines choses. De Papa par exemple. Est-ce que tu te souviens de Papa ?

– Papa était sévère. Il naviguait sur le Rhin. Quand il rentrait, ça bardait.

– Non, Maman, ça c’est ton père à toi. Je te parle de Papa, ton mari. Le père de tes enfants.

Une infirmière entra, qui salua, regarda, la malade, les perfusions, le moniteur.  Elle prit le pouls. Puis sortit.

– Qui c’est, celle-là ?

– C’est une infirmière. Elle est là pour te soigner.

– Mais je ne suis pas malade. J’ai une excellente santé. Sauf quand j’ai eu la coqueluche. 

– Tu as eu la coqueluche ?

– Oui, quand j’avais 10 ans. J’ai failli mourir. Maman était très inquiète.

– Tu as donc eu une mère.

– Ben, bien sûr ! Tout le monde a une mère !

Elle riait presque, d’un air de dire : « Qu’il est bête, celui-là ! ».

– Parle-moi de ta mère.

– Maman était petite.

– Et quoi d’autre ?

– Je sais pas. Pas très grande.

– Tu avais des frères et sœurs ?

Elle fit une drôle de mimique avec sa bouche, en cul-de-poule, comme pour signifier la bêtise de la question. 

– Tu ne sais plus ?

– Je sais pas.

Ses yeux fixaient le plafond. Elle avait du mal à regarder son fils, parce qu’elle semblait ne pas le voir. Comme elle ne répondait pas, il reprit :

– Tu as mal ?

– Mal ? Non. Pourquoi j’aurais mal ?

– Parce que tu as fait un malaise, Maman, plutôt sévère. 

– Papa était sévère.

– Oui, ton père était sévère, d’accord. Quoi d’autre ? De quoi te souviens-tu ?

– Ah, mais j’en ai marre ! Je veux sortir !

– Sortir ? Mais tu ne peux pas. Il faut te soigner.

– Je veux me lever !

Elle s’agita, se mit à tourner la tête de droite et de gauche. Elle battait des pieds, qui faisaient comme des pistons sous le drap. Elle tenta de bouger les bras, peut-être pour se redresser, mais elle n’en avait pas la force.  

– Calme-toi, je suis là. Donne-moi la main.

– Non ! 

– Maman, je suis là. Et Géraldine va arriver aussi. Didier sera là demain. 

Des larmes apparurent sur les joues de la vieille dame tandis qu’il serrait ses poignets. Il se rendit compte qu’il la maintenait à plat dos, qu’il l’empêchait de bouger. Elle forçait, son visage se tordait affreusement. Il paniqua. Il lâcha un poignet une seconde pour appuyer sur la sonnette. Il avait besoin d’aide.

L’infirmière revint.

– Elle veut se lever. Elle veut partir ! 

L’infirmière ne dit rien. S’activa auprès d’une des perfusions. Ensuite, elle prit un cachet dans la table de nuit et le colla sous la langue de la malade, qui regimba.

– Elle ne va pas s’étrangler ?

– Impossible. Ça fond tout de suite.

– C’est un calmant ?

L’infirmière ne répondait pas, il l’aurait claquée. Elle prit un des pouls de la vieille dame, qui de fait se calmait, même si elle ne fermait pas les yeux et fixait toujours le plafond, ce qui était déstabilisant. L’infirmière s’en alla.

C’est alors que l’alitée réclama :

– J’ai soif.

Tiens oui, pensa-t-il, l’infirmière ne l’a même pas fait boire. Or, ses lèvres étaient sèches.

Il remplit un quart de verre avec la carafe. Il essaya de redresser la tête maternelle, afin que la déglutition fût possible. Mais ça ne marcha pas. L’eau coula dans le cou et le peu qui passa dans le gosier créa un étranglement. 

Quand elle put parler, la vieille dame dit :

– Je préférerais du vin.

– Du vin ?

Il sourit tristement. C’est vrai que sa mère buvait son quart de vin à chaque repas.

– Bientôt, tu pourras de nouveau boire du vin, affirma-t-il sans y croire.

Elle semblait de pas avoir entendu. Elle regardait maintenant de biais, un angle entre fenêtre et plafond. C’est comme si sa crise d’angoisse et sa volonté de partir n’avaient jamais existé. 

– Ça va mieux ? demanda-t-il doucement en esquissant une caresse sur le dos de la main de sa mère.

Elle paraissait vouloir agripper quelque chose. Il prit sa main, qu’elle serra. Mais alors qu’il s’attendait à une confession, ou une reconnaissance, elle dit :

– Excusez-moi, Monsieur, vous êtes bien aimable, mais… qui êtes-vous ?      



8 juillet 2022

 

Brothers in arms : redemption cube

 

 

         (environ 18 minutes de lecture)

C’est en mai 2022 que Billy Andersen avait pris conscience de la gravité du problème et changé d’avis. Quand la presse avait publié, à titre posthume, l’objectif écrit sur son cahier d’un adolescent de Chicago : « atteindre mon 21e anniversaire ». Le pauvre garçon n’y était pas arrivé. Il avait été tué dès 16 ans d’une balle en pleine poitrine par un autre jeune avec qui il s’était disputé pour une broutille. 

Ce même mois, le 14 mai 2022, un suprémaciste blanc tuait 10 personnes de couleur noire dans un supermarché Tops de Buffalo (État de New York). Le 24 mai, un lycéen de 18 ans assassinait au fusil d’assaut 19 élèves et 2 enseignantes dans une école primaire de la petite ville d’Uvalde, au Texas. 

Là, Billy Andersen, père d’une fille de 9 ans, s’était dit que quelque chose n’allait pas, qu’il fallait tout revoir, et tant pis si l’on touchait à l’origine même des États-Unis, construits depuis 400 ans à coups d’armes à feu, d’autodéfense et de lutte pour la propriété. 

Ces deux attentats étaient pourtant les énièmes massacres de séries infinies, que, selon lui, on pouvait diviser en deux catégories : les tueries d’enfants et les tueries racistes. Dans la première catégorie, quelques années avant Uvalde, il y avait eu Colombine dans le Colorado, deux lycéens tuant 1 prof et 12 de leurs camarades ; la fusillade à l’université Virginia Tech, un étudiant terrorisant le campus pendant une matinée entière et ôtant la vie à 33 de ses camarades ; le massacre de Sandy Hook dans le Connecticut, un jeune de 20 ans tuant 28 personnes dont 20 enfants dans une école primaire ; la fusillade de Parkland, en Floride, 17 personnes assassinées dans un lycée. Et bien d’autres encore.

Parmi les attentats racistes, Billy se souvenait d’El Paso, au Texas, le tueur ayant abattu 23 hispaniques, après avoir affirmé qu’il voulait tuer le plus de Mexicains possible ; de Charleston, en Caroline du Sud, le jeune Dylann Roof avouant sans regret le meurtre de 9 paroissiens noirs dans une église ; de Pittsburgh en Pennsylvanie, où Robert Bowers, un antisémite de 46 ans, fit irruption dans la synagogue Tree of Life avant d’ouvrir le feu au cri de « Tous les juifs doivent mourir », 11 morts et davantage de blessés. Il se souvenait encore de Sutherland Springs (26 morts, 20 blessés dans une église baptiste), du festival country de Las Vegas (58 morts, 527 blessés), et de tant d’autres lieux et de tant d’autres morts… Une litanie de l’horreur, qui nécessiterait des milliers de pages s’il voulait la consigner dans son intégralité.

Si, dans le cas des crimes scolaires, les auteurs étaient de jeunes « loups solitaires » – adolescents gravement perturbés –, ils étaient plutôt des adultes conscients et violents organisés en réseaux dans le cas des crimes racistes. Les deux catégories étaient en plein développement. L’addiction aux écrans et l’abêtissement qui en découlait déstructuraient des millions d’individus pour qui le passage à l’acte après une pulsion de haine devenait de plus en plus naturelle. La banalisation de la violence dans les rapports sociaux – dramatiquement exacerbée par Donald Trump et ses affidés – encourageait les plus aigris et vindicatifs des petits blancs à trouver des coupables à leurs angoisses et à les éliminer.

Le point commun entre ces crimes de masse ? L’usage des armes à feu. Et c’est bien ça qui embêtait Billy : car il possédait une arme à feu – même trois – et il s’en était toujours vanté jusque-là. Une arme à feu, c’était l’esprit pionnier qui demeurait, la conquête, la responsabilité individuelle, les moyens assumés de protéger sa maison et sa famille. C’était une sécurité, une liberté, une fierté. C’était ce qui faisait que les États-Unis n’étaient pas l’Europe et ne le seraient jamais. Ici, on n’attendait rien de l’État, on n’était pas des assistés. En Amérique, chacun conduisait sa vie comme il l’entendait et en assumait les risques. Certains réussissaient plus que d’autres, d’autres en bavaient, c’était normal. Il fallait se battre. C’est ce qui tirait la société vers le haut. La satisfaction de l’intérêt individuel était naturelle. Dieu n’était pas socialiste.

Mais ce raisonnement ne tenait plus. Du moins il tenait pour lui et pour la majorité des détenteurs d’armes à feu – adultes responsables capables de se maîtriser – mais il ne tenait plus pour les millions d’individus déstructurés incapables de réfléchir aux conséquences de leurs actes, pleins de ressentiment, drogués à la bêtise et à la violence. Une arme dans les mains de ces despérados, c’était de la bombe. On en avait la preuve chaque semaine. Et ça n’allait pas s’arrêter de sitôt.

Ça n’allait pas s’arrêter pour une raison simple, qui lui sauta aux yeux après quelques recherches : le nombre d’armes à feu en circulation aux États-Unis était effrayant et il ne cessait d’augmenter. Début 2022, il y avait aux États-Unis 450 millions d’armes à feu (pour 330 millions d’habitants) ! Chaque mois, 2,5 millions d’armes supplémentaires étaient mises en circulation ! Circonstance aggravante : depuis 2020, selon la National Shooting Sports Foundation, 40 % des armes acquises l’étaient par des individus qui n’en possédaient pas auparavant. L’armement entrainait l’armement, c’était un phénomène vieux comme le monde.

Les conséquences étaient épouvantables. Non seulement des tueries de masse endeuillaient toutes les communautés et tous les coins du pays au fil des années, mais en plus des milliers de contentieux se réglaient par un meurtre en bonne et due forme, pas seulement à Chicago. Car – c’est une des statistiques qui le surprit le plus – les tueries de masse ne représentaient que 2 % des victimes d’armes à feu. En 2020, 45 222 Américains avaient été tués par balles, ce qui représentait 124 décès par jour, record historique ! Selon le Center for Disease Control and Prevention d’Atlanta, agence publique, 54 % de ces morts étaient des suicides et 43 % des meurtres, soit près de 20 000 par an, 55 par jour ! 55 personnes étaient assassinées avec une arme à feu chaque jour aux États-Unis. Dieu du ciel, comment était-ce possible ?

C’était possible grâce à la stratégie adoptée par la NRA, National Rifle Association, principal organe du lobby des armes aux USA. En lisant le livre de Ryan Busse, ancien cadre chez le fabricant Kimber, Billy comprit ce qui s’était passé. Après la fusillade de Colombine en 1999, la NRA hésitait sur la ligne à suivre : assouplir ou durcir sa position ? C’est finalement la seconde ligne qui l’emporta. Du pain bénit pour tous les fabricants d’armes, communiquant sans vergogne sur les engins de mort, quitte à insérer une prière pendant quelques jours après un massacre, qui ne devait pas arrêter la progression du business, as usual. 

De plus, dans ces années 2000, deux phénomènes se conjuguèrent : d’abord les  images des interventions militaires en Afghanistan et en Irak, qui présentaient les soldats en opération bardés d’équipements dernier cri comme des héros de la nation ; ensuite le développement des jeux vidéos, beaucoup ultra-violents, transformant en divertissement le meurtre à l’arme lourde aux yeux d’adolescents aussi abrutis qu’ébahis.

En 2004, le président George W. Bush signait une loi conférant l’immunité aux fabricants en cas de procès dans lequel une de leurs armes serait en cause. En 2008, l’élection du Noir Barack Obama à la présidence ranimait les théories du complot, le racisme et la peur de la dépossession chez les Blancs. 

C’est ainsi que, alors que les ventes concernaient jusque-là l’autodéfense, la chasse et le tir sportif, on était passé à une culture quasi militaire, en tout cas de combat,  concrétisée par l’apparition sur le marché du meurtre du fusil semi-automatique AR-15, arme de prédilection des tueurs de masse, développée par les sociétés ArmaLite puis Colt, et bien d’autres entreprises depuis, si efficace qu’elle avait été déclinée en versions militaires, M16 et M4. Selon le chargeur, un AR-15 pouvait tirer entre 45 et 600 balles par minute… Pour la NRA, il s’agissait de l’arme à posséder, car elle était simple d’utilisation et relativement bon marché, 600 $. Alors qu’elle était quasi absente du marché en 2000, il s’en écoulait 7 millions en 2020.

Dès lors, tout était parfaitement prévisible, se dit Billy. Et les horreurs à venir l’étaient tout autant. 450 millions d’armes chez des particuliers, des milliards de balles… La nausée le prit.

– Ça ne va pas, honey ? lui demanda son épouse.

– Je vais aller faire un tour, j’ai besoin d’air.

– Tu m’inquiètes.

Il pensa qu’elle ne s’inquiétait pas du bon problème. Il prit sa casquette et sa parka, enfila ses chaussures de marche. Alors qu’il s’apprêtait comme d’habitude à prendre son revolver dans le placard de l’entrée, son bras s’arrêta. Le battant ouvert, il regarda l’arme ; il oscillait entre dégoût et incrédulité. Il ne la toucha pas. Il referma le placard et sortit, bouleversé. 

En marchant dans les bois derrière chez lui, Billy réfléchit à ce qu’on pouvait faire. Il constata d’abord que les politiques étaient sur ce point au-delà du lamentable. C’est-à-dire qu’ils étaient irresponsables et coupables. Les Républicains étaient certes beaucoup plus pro-armes que les Démocrates, mais même quand ces derniers avaient disposé de la majorité au Sénat et à la Chambre des Représentants, ils n’avaient rien fait. Et aucun président n’avait jamais porté haut et fort l’interdiction ni même la limitation des ventes d’armes à feu. Seul Joe Biden – même s’il avait fallu attendre les derniers massacres de mai 2022 – avait demandé l’interdiction des fusils d’assaut et des chargeurs à grande capacité, la vérification des antécédents de tous les acheteurs d’armes, et l’obligation pour les particuliers de garder leurs armes sous clé.

Hélas, il n’avait pas été entendu. Sénateurs et représentants s’étaient contentés de voter, le 24 juin 2022, une loi « sur la santé mentale et la sécurité scolaire », n’imposant aucune restriction aux propriétaires d’armes à feu. Le texte se limitait à demander une vérification des antécédents judiciaires pour les acheteurs de moins de 21 ans (on considérait donc qu’il était normal d’acheter une arme avant 21 ans) ; et il offrait une possibilité, à la discrétion des États, de retirer une arme à une personne jugée dangereuse. Seule cette disposition, peut-être, ouvrirait la porte à un premier contrôle, rien n’était moins sûr. Déjà l’aile droite des Républicains et la NRA faisaient valoir le 2e amendement à la constitution des États-Unis, qui garantissait le droit de porter une arme (le texte exact était celui-ci : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit du peuple de détenir et de porter des armes ne doit pas être transgressé »). Comme s’il n’était pas possible d’abolir ou de mettre à jour un texte datant de 1791…

Depuis la mort de George Floyd, tué par le policier Derek Chauvin à Minneapolis en mai 2020, la méfiance s’était encore accrue entre les habitants des « quartiers » et la police, entrainant à la fois une augmentation des ventes d’armes et, plus étonnant, un nombre important de démissions et de départs à la retraite anticipée chez les policiers. Peur contre peur, rien de bon ne pouvait en sortir. Les municipalités faisaient ce qu’elles pouvaient, pas toutes, pour développer des actions de prévention et d’aménagement du territoire, mais ces actions paraissaient dérisoires face à l’ampleur du phénomène. 

Alors lui, citoyen américain soudain éclairé, possesseur d’armes en plein repentir, comment pouvait-il agir ? Les mots lui vinrent à l’esprit en même temps que l’action qu’ils commandaient : déposer les armes. Il fallait inviter les Américains à déposer les armes. Et il fallait que cet acte soit public, afin qu’il ait un effet à la fois de catharsis et d’entrainement.

Il habitait Saint-Louis, dans le Missouri, en bordure du fleuve Mississippi, « la porte vers l’ouest », d’où étaient partis des millions de colons tout au long du XIXe siècle. Totem de la ville et de cette marche vers l’ouest, la Gateway Arch, sculpture d’acier inoxydable qui culminait à 192 mètres d’altitude, dans laquelle on pouvait entrer et monter, en chariots élévateurs, pour admirer la ville et ses alentours. C’est là, pensa-t-il, sous l’Arche, symbole américain par excellence, qu’on doit inviter les citoyens à venir déposer leurs armes. Il faut placer là un immense container, en verre, transparent, qui, espérait-il, aurait besoin d’être souvent vidé, afin que tous ceux qui le veulent puissent se débarrasser des engins de malheur qui tuaient et blessaient tant de ses compatriotes et faisaient tant de mal au pays.

Et puis, s’excita-t-il, il faut prévoir une plateforme en ligne et des écrans tactiles sur place, sur lesquels les gens pourront expliquer leur geste, ou formuler un vœu, ou prononcer une prière… Il s’emballait, mais il était sûr que ça pouvait marcher, qu’une prise de conscience en entrainerait une autre, et ainsi de suite. Tous les possesseurs d’armes ne suivraient pas, bien sûr, mais suffisamment peut-être pour encourager les responsables politiques à enfin légiférer. Et cela stopperait cette spirale infernale de toujours plus de gens armés. De toute façon, il fallait essayer quelque chose, il ne pouvait rester inactif maintenant qu’il avait compris le problème.

Par chance, le maire de Saint-Louis était démocrate, femme et noire, 3 bonnes raisons d’être plus intelligente et plus courageuse, sur la question des armes tout au moins, qu’un individu homme, blanc et républicain. De fait, quand Tishaura Jones entendit son administré présenter son idée, elle adhéra tout de suite :

– On va le faire. Ça va mettre le feu à la ville, je serai menacée, ça me coûtera ma réélection, mais peu importe. C’est une question de vie et de mort pour notre pays. Un pays devenu fou, dont la Cour suprême redonne aux États la possibilité d’interdire l’avortement – l’État de l’Ohio vient d’obliger une fille violée de 10 ans à aller au bout de sa grossesse forcée ! – mais qui permet à chaque imbécile d’assassiner ses voisins en toute facilité.

C’est ainsi que dans le Parc national de Gateway Arch, ancien Mémorial Jefferson de l’expansion nationale, pile sous la Grande Arche, à quelques encablures des berges du Mississippi, fut installée une immense boîte transparente en plexiglass de 10 mètres sur 10 sur 10, soit 1000 mètres cubes, dans laquelle par quelques marches extérieures sur deux des quatre côtés toute personne le souhaitant pouvait venir jeter son ou ses armes, par une ouverture coulissante qui ne pouvait être actionnée que par un des préposés à cette tâche. Le « cube de la rédemption » (redemption cube) ouvrirait tous les jours de 8 heures à 20 heures, et serait gardé en permanence par une équipe de 10 hommes du SLPD, le Saint-Louis Police Department. L’évacuation des armes était prévue par le sous-sol, le cube s’ouvrant par en dessous et rejoignant les couloirs souterrains de la Grande Arche, hautement sécurisés. 

Dès que le projet fut discuté au conseil municipal, presse et réseaux sociaux s’en emparèrent, dans la ville, dans l’État et bientôt dans tout le pays. Les enthousiastes – « idée géniale », « enfin une initiative pour arrêter les massacres », « le premier pas dans le bon sens » – et les opposants – « irresponsable et inefficace », « nouvelle offensive liberticide », « la bonne conscience à peu de frais » – s’équilibrèrent à peu près, même si les pro-armes étaient plus virulents que les pro-désarmement. Mais il était difficile aux anti-cube de trouver une prise pour contester le projet, puisqu’il était basé sur le volontariat et qu’il ne remettait pas en cause la législation en cours, c’est-à-dire l’absence de législation.  

Billy était inquiet mais confiant. En fait, que 3 armes, 300 000 ou 3 millions soient déposées, il avait déjà fait bouger les lignes. Il recevait des messages d’inconnus qui lui écrivaient qu’ils allaient faire la même chose dans leur comté. Et en effet, la presse recensait déjà 47 projets de « redemption cube », presque un par État. C’était une excellente nouvelle. Remarquable aussi fut la mobilisation des écoles grâce à des enseignant.e.s qui relayèrent mieux que personne l’initiative visant à « sauver nos élèves ». Des parents trumpistes hurlèrent, mais les enseignant.e.s tinrent bon, soutenu.e.s par le Secrétaire à l’Éducation Miguel Cardona, premier ministre américain de l’Éducation depuis des lustres à s’engager pleinement pour un combat fondamental.

L’effervescence s’empara de la ville de Saint-Louis, placée sous la protection d’un bataillon du principal régiment du Missouri déployé autour du parc de la Gateway Arch. Le cube, photographié par tous les médias du pays, fut installé sous la Grande Arche le 23 décembre 2022. Pendant les 8 jours qui suivirent, on vérifia in situ que le plan pour la réception et l’évacuation des armes était correct. 5 personnes furent embauchées, qui s’ajouteraient aux effectifs détachés par la municipalité. Les 30 et 31 décembre 2022, les policiers prirent place et commencèrent leurs rotations.  

Personne ne savait exactement combien de personnes se présenteraient, même si l’on pressentait une certaine affluence, au moins la première journée. Le Saint-Louis Herald avait inscrit en une : « Un grand jour pour l’Amérique ». Même le Washington Post avait titré : « Un espoir pour la sécurité des enfants et des communautés ». Et il était certain que le premier dépositaire serait filmé par une bonne dizaine de chaines d’informations nationales.

Le cube de la rédemption devait ouvrir à 8 heures le dimanche 1er janvier 2023. Dès 6 heures du matin, des mouvements inhabituels furent signalés aux abords de Saint-Louis. Les routes en provenance de Chicago au Nord, d’Indianapolis, de Louisville et de Cincinnati à l’est, de Nashville et de Memphis au Sud, de Kansas City à l’ouest, se remplirent davantage qu’à l’accoutumée. À 7 heures, toutes les entrées de la ville étaient congestionnées. Des hélicoptères décollèrent aussitôt, davantage pour les médias que pour la police. 

Une impression se dégagea tout de suite des premières images : la bonne humeur des conducteurs, nonobstant les embouteillages. Les premiers témoignages recueillis donnèrent le ton :

– On est venu en famille, disait en souriant un trentenaire au volant d’une Ford Focus. J’ai deux revolvers dans le coffre. Mes enfants vont en jeter un chacun. J’ai compris mon erreur. God bless America.

– Je suis un connard, affirmait un gros barbu au volant d’un énorme pick up. Si vous saviez ce que j’ai dans la malle arrière, vous prendriez peur. Qu’est-ce que j’allais faire avec ça ? Tuer la moitié de mon quartier ? Tous ceux qui ne me plaisent pas ? Ceux qui ne se comportent pas comme il faut ? Ce n’est pas comme ça qu’on résoudra les problèmes. Billy Andersen est un héros.

– Il était temps que quelqu’un nous montre la voie, expliquait une soixantenaire au volant, son mari à ses côtés. Il y a trop d’armes en circulation et trop de gens qui n’ont plus la moindre notion du bien et du mal. Ce n’est pas notre cas, mais ceux qui ont encore un cerveau doivent donner l’exemple. 

Etc. Tishaura Jones, la maire de Saint-Louis, avait heureusement anticipé les choses, même si elle ne s’attendait pas à une telle affluence. Elle fit ouvrir l’espace qu’elle avait réservé sur les berges du fleuve, qui permettrait d’accueillir 2000 véhicules, en complément du Levee parking, le souterrain habituellement utilisé par les visiteurs de l’Arche. 

C’est un habitant de Saint-Louis, venu à pied, sur place depuis 5 heures du matin, qui fut le premier autorisé à grimper un des escaliers du cube et à se présenter au préposé posté en haut. Avant qu’il mette le pied sur la première marche, les journalistes lui demandèrent ce que contenait son étui tout en longueur :

– Un Glock, une Remington, des munitions.

– Pourquoi vous en débarrassez-vous ?

– Parce que c’est dangereux.

– Ça ne l’était pas avant ?

– Ça ne l’était pas quand il y avait encore une morale, et une éducation.

– Vous n’avez pas de regrets ?

– Si, de ne pas l’avoir fait plus tôt. Merci à Billy Andersen et à Madame Jones.

Arrivé en haut des marches, l’homme ouvrit son étui et en sortit les armes. Il les montra à la foule qui applaudissait en bas. Après quoi, le préposé ouvrit la trappe et l’homme jeta la Remington d’abord, le Glock ensuite. On entendit les métaux toucher le fond et s’immobiliser. 

Il ouvrit deux boîtes qu’il retourna. Des balles s’en échappèrent, qui rebondirent sur le fond du cube et les parois. Gros effet médiatique. 

Les larmes aux yeux, l’homme demanda enfin :

– Je peux jeter l’étui aussi ?

La réponse à cette question avait été prévue en amont par les initiateurs :

– Oui.

Il jeta la caisse de cuir qui tomba dans un bruit sourd.

En quittant les lieux, sur l’écran digital prévu à cet effet, il écrivit son nom (facultatif), la date et ces six mots : « Mort aux armes, Vie aux enfants ».

C’est ainsi que commença une invraisemblable procession, qui, aussi incroyable que cela puisse paraître, six mois après l’ouverture du cube, ne s’est encore jamais arrêtée, alors même que d’autres cubes de la rédemption ont ouvert dans 60 autres lieux des États-Unis.

Il faut dire que, le 16 janvier 2023, le grand Clint Eastwood, 92 ans, connu pour ses sympathies républicaines et grand utilisateur d’armes à feu, au moins dans ses films, vint en personne déposer 4 revolvers et 3 fusils. Mitraillé par les appareils et caméras des journalistes, il expliqua :

– Les armes sont maintenant trop perfectionnées, tandis que les cerveaux ne le sont plus assez. Nous devons remettre en question nos modes de vie. Moi comme les autres. Il y a eu trop de morts inacceptables.

– Pensez-vous que d’autres acteurs feront de même ?

– Oh… Ils n’ont pas besoin de moi. Je sais que Robert de Niro et Robert Redford n’ont pas d’armes. George et Leonardo non plus, ils n’aiment pas ça. Et je pense que Matt et Brad eux aussi répondront à l’appel de Billy Andersen.  

Bien entendu, il avait fallu organiser la destruction des armes. Dans un premier temps, Billy Andersen et Tishaura Jones avaient pensé qu’elles pourraient être envoyées aux Ukrainiens afin qu’ils puissent continuer à tenir face à l’agresseur russe. Mais c’était remettre des armes en circulation quand bien même la cause était juste. 

– Les armes aux militaires, pas aux civils, avaient-ils répondu à la presse qui les questionnait au sujet de cette idée qui avait fuité.

Du coup, il avait fallu organiser un circuit de destruction et de récupération des métaux. On fit dans un premier temps appel à une fonderie basée de l’autre côté du Mississippi, dans l’État de l’Illinois, mais la quantité d’armes déposées obligea vite à trouver d’autres solutions. On construisit une immense usine avec des fours pouvant atteindre des températures de 1500°. Le problème le plus difficile était la destruction des munitions. On construisit un immense cylindre en béton armé et acier dans lequel étaient fondues les balles de tout calibre, non sans force explosions. Tout était récupéré bien sûr, afin de construire des poutrelles et des armatures en acier.

Le drame survint le 24 mai 2023 au matin, lors d’une conférence de presse organisée à Uvalde au Texas, lieu du massacre de 19 écoliers dans une école primaire un an plus tôt. À l’occasion de ce dramatique anniversaire, l’association des parents des enfants assassinés avaient invité Billy Andersen et Tishaura Jones, pour les soutenir, les féliciter et donner un semblant de sens à la mort de leurs enfants. Malgré les mesures de sécurité mises en place, un suprémaciste blanc membre de l’Alt Right américaine, posté dans un bâtiment non loin de l’hôtel de ville, réussit à atteindre l’inventeur du redemption cube d’une balle en plein cœur tirée avec un fusil de précision à longue portée. 

Arrêté par le FBI, l’assassin revendiqua son acte au nom de « la préservation des valeurs traditionnelles américaines ». Sur les sites 4chan et 8chan, il avait appelé à « éliminer ce traitre à la race blanche » et à « renforcer les capacités de défense des véritables américains ». On n’éliminerait pas la bêtise, la violence et la haine en quelques mois, le combat serait long.

Tishaura Jones, visée elle aussi, ne fut que légèrement blessée. Alors qu’ils avaient été emmenés à l’abri par les agents de sécurité, elle s’agenouilla près de Billy Andersen qui agonisait. Elle passa une main derrière sa tête.

– Ne bouge pas, lui dit-elle. Respire.

– Ce n’est pas grave, répondit-il entre deux hoquets. C’était le risque… Il valait le coup d’être couru.

– Tu peux être fier, chuchota-t-elle. Immensément. 

– Dis à ma fille et à ma femme que je les aime.

– Je leur dirai.

– Et dis aux Américains de continuer à jeter leurs armes… 

– Je leur dirai.

– … pour que notre pays redevienne celui… de l’accueil… et de la liberté.

Son cœur s’arrêta de battre après ses mots.

Sa mort souleva une immense émotion. Et loin d’arrêter le mouvement de dépôt des armes, elle l’amplifia. À ce jour, 8 juillet 2023, sur les 475 000 000 d’armes en circulation fin 2022 aux États-Unis, 97 523 117 millions ont déjà été déposées dans un cube de la rédemption. Et les ventes d’armes à feu ont chuté de 46 %. Oui, Billy Andersen, citoyen lambda, peut être fier de ce qu’il a accompli.    



1er juillet 2022

 

Le costume Hugo Boss, et ce qui va avec

 

(environ 10 minutes de lecture)

Il avait 38 ans. Sa voiture était de catégorie moyenne, il louait son logement, qui ne contenait aucun meuble ou tableau de valeur. Il ne voyageait pas et n’allait jamais au restaurant. Selon certains critères, il était donc en train de rater sa vie. En tout cas, il ne goûtait pas aux signes extérieurs de la réussite.

Jusque-là, il s’était accommodé de l’insignifiance de son existence. Mais il supportait mal la transparence qu’il ressentait désormais, partout et tout le temps. Au travail, dans la rue, à la maison, au sein d’une assemblée familiale ou amicale, il n’existait pas. On ne le voyait pas, on ne l’interrogeait pas, on ne le contactait pas. Aucune femme ne manifestait pour lui le moindre désir et aucun homme ne souhaitait devenir son ami, même sur Facebook. Jamais son téléphone ne sonnait.

Avant de se résigner à la morne plaine qui lui tenait lieu de vie, il décida de tenter quelque chose, quelque chose dont il avait rêvé à 25, 30 et 35 ans, mais qu’il n’avait jamais pu se permettre. Ou plutôt qu’il ne s’était jamais permis : des costumes Hugo Boss. C’est-à-dire des tenues qui à la fois le distingueraient et lui iraient comme un gant, deux objectifs qu’il n’arrivait pas à atteindre. Il ne savait jamais comment s’habiller, et quoi qu’il finît par choisir, ça ne tombait pas juste, ça ne collait pas à sa personnalité, et, paradoxalement, ça renforçait sa disparition dans la masse. Or, il avait repéré le style Hugo Boss, et il savait que les vêtements de cette marque étaient ceux qu’il lui fallait.

Combien de fois en avait-il rêvé ? Mais toujours il avait renoncé, se disant que ce serait folie de claquer 800 €, a fortiori le double ou le triple, car acquérir un seul costume était impossible. Il ne pouvait se vêtir un jour, ou une semaine, en Hugo Boss, et se présenter le lendemain ou la semaine suivante avec une de ses banales vestes-pantalons si mal ajustées. Il laissait donc tomber cette idée, atténuant son regret en se persuadant que ça ne changerait rien et que le problème n’était pas là.

À présent, il comprenait qu’il ne pouvait plus retarder le moment de tirer  ses cartouches. S’il attendait encore, le costume ne pourrait en effet plus rien, contre les rides, la voussure, le ventre. Il était temps d’investir, de faire confiance au pouvoir de l’apparence, auquel il croyait, mais qu’il n’avait jamais eu le courage de s’appliquer à lui-même.

Il avait repéré le magasin, dans une ville plus grande que la sienne où il se rendait souvent pour des déplacements professionnels. En plus, juste en face du magasin Hugo Boss, se trouvait la boutique Mephisto, des chaussures parfaites, que là encore il n’avait jamais osé s’offrir. Il irait donc dans la foulée. Il s’était d’abord dit qu’il attendrait les soldes, et puis il avait changé d’avis. Non, attendre les soldes, c’était encore reculer, mégoter.

Un vendredi soir donc, à 18 heures, après avoir posé son attaché-case dans sa voiture puis pris le temps d’un muffin et d’une bière avant l’acte majeur qu’il allait commettre, il poussa la porte du magasin convoité. Il fut tout de suite étourdi par la chaleur, la lumière, le manque d’air, ainsi que par la classe de la vendeuse, qui était peut-être la patronne, vu l’autorité qu’elle dégageait depuis sa hautaine quarantaine. Il s’était imaginé que, dans un magasin de vêtements pour homme, il serait reçu par un homme ; or, c’était sans conteste une femme, dotée de tous les attributs de la féminité.

Il y avait de l’espace entre les rangées de cintres, les étagères et les tables de cette boutique magnifiée par la qualité des étoffes qui s’y trouvaient ; pourtant, il se sentit oppressé.

– Bonjour Monsieur. 

– Bonsoir.

Il fut soulagé que la femme ne lui demande pas ce qu’il voulait ou s’il avait besoin d’aide. Que voulait-il, en fait ? Il avait réfléchi avant de venir, bien sûr, depuis le temps… Ses critères étaient les suivants : un pantalon infroissable, ou le moins froissable possible, dont la coupe cacherait ou atténuerait la forme ovale de ses jambes ; une veste que l’on puisse porter ouverte mais qui ait de la tenue (une certaine épaisseur lui paraissait indispensable) ; du gris clair, du bleu, un peu de noir, du beige peut-être. Pour la chemise, pourquoi pas un rouge ou un blanc ? Et une ceinture large, qui ne fasse pas coincé, quelque chose de viril. Il fallait enfin que le costume puisse convenir à la fois pour ses rendez-vous professionnels et pour des sorties avec une fille, même si les premiers étaient bien plus nombreux que les secondes. Mais justement, le but du costume était de modifier ce triste état des lieux.

Il avait eu beau se dire « pas de limite en termes financiers, dans un maximum de 1000 € », il avait en fait intégré le budget suivant : 750 € pour pantalon, veste, chemise et ceinture, 150 € pour les chaussures. Ce qui représentait une multiplication par 5 de son budget habituel quand, une fois tous les deux ans, il s’achetait des fringues.

La première veste qu’il décida de décrocher fut un « blazer slim-fit en sergé de lin mélangé », de couleur bleu gris, avec des nuances de blanc et de noir lui sembla-t-il, c’était sans doute ça le « sergé ». Le lin le fit tiquer, ça se froissait ce truc. Il interrogea la vendeuse.

– Pas de risque, Monsieur. Il y a ici 32 % de coton et 1 % d’élasthanne. Et vous avez une doublure 100 % viscose qui renforce encore la tenue. La coupe étroite est près du corps, légèrement carrée en référence au thème des nineties. Et regardez les détails : les boutons noirs, les poches asymétriques, les revers… C’est un modèle parfait pour remettre votre look casual chic au goût du jour. 

Seigneur… Était-il ici pour « remettre son look casual chic au goût du jour » ? 

– Et qu’est-ce que vous verriez avec ça, demanda-t-il, comme pantalon et comme chemise ?

– Un pantalon noir, sans hésiter. 

Elle écarta quelques cintres, en attrapa un.

– Celui-là irait bien. Coupe droite, resserré aux chevilles, facile à porter. 

– C’est… slim ?

– Vous voulez dire stretch ?

– Je ne sais pas.

Il eut droit à un cours dont il ne retint rien, tant l’émotion paralysait son cerveau. Cependant, elle reposa le premier pantalon pour en attraper un autre, qui lui parut plus élastique, donc plus infroissable.

Elle lui attrapa ensuite une chemise blanche « en voile à col montant ».

– Y’a pas de col, là…

– Si, c’est ce qu’on appelle un col montant. Un col Mao, si vous voulez.

Le col Mao lui rappelait vaguement un ministre qui avait fait sensation à l’Assemblée Nationale en se présentant ainsi devant les députés. Il prit le col Mao, mais elle le convainquit d’acheter en plus un tee-shirt noir « slim-fit piqué à liseré gris, parfait pour un moment plus décontracté », selon elle.

La couleur de la ceinture, blanche, qu’elle lui vendit comme indispensable avec l’ensemble, était large, en relief et en cuir ; il s’exécuta donc, nonobstant cette blancheur surprenante.

Alors que, déprimé comme chaque fois qu‘il achetait quelque chose, il se dirigeait vers la caisse, il s’entendit prononcer :

– Je pensais aussi à quelque chose d’un peu plus chaud. Peut-être plus classique, dans les gris…

– Oui, bien sûr. On va déjà poser ça et on va regarder autre chose.

Regarder autre chose ? En plus de « ça » ? Mais qu’est-ce qu’il fabriquait ? Ils regardèrent. Où plutôt il se laissa dériver, captivé par les paroles de la vendeuse, ou sa beauté, ou la beauté des vêtements qu’elle lui présentait. C’est ainsi qu’il se retrouva avec, sur lui, un « costume extra slim-fit en laine vierge à micro-motif », d’un bleu magnifique, « une interprétation innovante du costume italien, à porter au travail ou pour le plaisir », selon la belle. La chemise « slim-fit blanche à effet peau de pêche en pur coton » lui sembla incontournable avec le costume, de même que la ceinture en cuir avec plaque en argent brossé, qui coûtait à elle seule plus que le prix de ses costumes habituels.

– Je vois que vous avez des chaussures, aussi…

C’est lui avait parlé ? Oui. Avait-il toute sa tête ? Non. Mais s’il pouvait acheter les chaussures ici, il n’aurait pas besoin d’aller chez Mephisto. Et puis la cohérence de ses tenues serait renforcée s’il utilisait la même marque pour tout. Ça allait faire cher, certes, mais bon, il s’était juré de ne pas être pingre.

– Bien sûr. On va regarder.

Elle aimait « regarder ». C’est-à-dire qu’elle avait le sens de l’euphémisme. Ils regardèrent de nouveau. Et il se retrouva propriétaire de sneakers noirs en mélange de cuir, ainsi que de mocassins travelling d’une impressionnante couleur bleu marine.

Il était épuisé quand il arriva à la caisse. Il fallut un certain temps à la belle pour plier, emballer, enregistrer. Il se félicita qu’aucun autre client ne soit venu interrompre ses achats, ce qui aurait ajouté à sa gêne.

– Ça nous fait 2247 €. Tout rond.

L’air se bloqua dans sa poitrine à l’énoncé du total. Pourquoi avait-elle dit « tout rond » ?  Y avait-il des centimes à cette altitude ?

– Quand même…

– Vous ne les regretterez pas. 

– Non, c’est sûr.

Il sortit sa carte bleue, qui déjà lui brûlait les doigts. Il ferait un virement dès ce soir de son livret à son compte. Il allait puiser dans sa maigre épargne, mais comment faire autrement ? Alors qu’il tapait son code, elle demanda :

– Vous n’êtes pas d’ici ?

– Pas tout à fait.

– Pour fêter vos achats, voulez-vous dîner avec moi ?

Hein ? La tête commençait à lui tourner. Il fit comme s’il n’avait rien entendu, car il avait mal entendu, forcément.

– Vous allez poser vos affaires dans votre voiture, on se retrouve à La Rotonde pour une coupe de champagne et vous m’emmènerez dîner dans un bel endroit.  

Il n’avait pas mal entendu.

– Vous êtes sérieuse ?

– Je n’ai pas l’air ? 

Elle avait l’air. Très impressionnante. Heureusement, elle sourit, sinon il aurait pris peur. 

– Je veux vous aider à changer de statut. N’est-ce pas ce que vous vouliez en venant acheter ces costumes ? C’est une première, n’est-ce pas ?

– Oui… Oui…

Il répondit deux fois oui, car il y avait deux questions.

– Je vous donnerai quelques trucs, pour utiliser au mieux vos beaux habits.

Il ne comprenait pas.

– Mais… excusez-moi… Pourquoi faites-vous cela ? Vous… Vous êtes une belle femme, et je ne suis pas un bel homme. Et, même si je viens de laisser une somme conséquente dans votre magasin, je ne suis pas riche.

– Oh, je sais… Mais un, j’ai besoin de me changer les idées ce soir, deux je trouve touchant les hommes qui, avant qu’il ne soit trop tard, tentent de prendre le taureau par les cornes.

Il sourit.

– Ça se voit tant que ça ? 

– Ça se voit.

Elle sourit de nouveau, et ce sourire lui parut sincère. Il se détendit.

– Donc je vous laisse fermer tranquille et on se retrouve à cette Rotonde que vous m’avez indiquée ?

– Ça ne vous plairait pas ?

Il la fixa quelques secondes avant de répondre :

– Beaucoup. C’est inespéré.

Elle rit.

– Votre deuxième remarque est à éviter. Vous êtes un homme en Hugo Boss, maintenant.

– Je ne suis pas encore habitué.

– C’est pourquoi vous allez retourner dans la cabine et enfiler le costume en laine vierge, la chemise, la ceinture et les chaussures qui vont avec.

Il s’exécuta, sidéré de ce qui lui arrivait. Quand il sortit, elle s’approcha de lui et ajusta veste et chemise. Il admira la beauté de ses doigts et apprécia son parfum. S’était-elle servie d’un flacon dans son sac pendant qu’il se changeait ?

– Donnez-moi vos vieilles affaires.

– Oh, laissez, je les…

– Donnez.

Il les donna, gêné par l’aspect défraichi de sa veste et de son pantalon, sans parler de ses chaussures qui lui firent honte. Elle mit le tout dans un sac et dit :

– Il y a une poubelle jaune dans la cour, où je jette les vêtements usagés. Je les donne à Emmaüs. Mais je ne sais pas s’ils garderont ceux-là.

– Je… je ne reverrai donc jamais mes vêtements ?

Elle éclata de rire.

– Non, jamais ! Quand on a goûté à Hugo Boss, et à ce qui va avec, on ne revient pas en arrière.

De fait, il ne revint jamais en arrière. La soirée fut bouleversante. Et il ne se passa pas un jour sans qu’il constate que sa vie avait changé, grâce à Hugo Boss, et à ce qui va avec.