Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.

17 janvier 2020

Comme un chien

       Depuis qu'il était au repos forcé, Michel avait pris l'habitude de passer au square chaque fin d'après-midi. Ce tour lui était devenu nécessaire, au mental comme au physique.

            Il aimait dans ce square l'équilibre entre l'ombre et la lumière, les parterres et les arbres, les bancs et les allées. Même les poubelles avaient de la gueule, et les lampadaires étaient superbes. L'équilibre allait même jusqu'à l'occupation de l'espace, du moins à ce moment de la journée : celles et ceux qui traversaient d'un pas pressé pour rentrer chez eux ou attraper un métro ne gênaient ni les mères de famille qui avançaient lentement parce que les enfants ne suivaient pas, ni les solitaires qui comme lui prenaient l'air en bas des immeubles alentour.

            Mais les rois et reines du lieu étaient les chiens, leurs maîtres et leurs maîtresses. C'était comme si le décor et les personnages avaient été conçus pour eux. Ils trouvaient là ce qu'il fallait de calme et d'animation, de tranquillité garantie et de surprises possibles. Michel n'éprouvait pas de plaisir au contact des animaux, mais il reconnaissait l'attirance des humains pour les toutous.

            Un jour où il se sentait mieux que d'habitude, il engagea la conversation avec une femme d'une soixantaine d'années dont le chien, assez timide semblait-il, s'éloignait peu de sa maîtresse, même si elle lui avait enlevé sa laisse (le panneau indiquant que les chiens devaient être tenus en laisse n'était pas respecté à cette heure, une sorte d'happy hour en quelque sorte, et personne ne s'en offusquait, ou alors ceux qui s'en offusquaient ne venaient pas).

            Elle s'était assise à l'autre extrémité du banc où Michel s'était posé quelques minutes, comme chaque soir, pour savourer le moment. Ou pour ne pas avoir à rentrer chez lui trop tôt.

– Je peux ? avait-elle demandé pour la forme.

– Bien sûr, avait-il répondu comme il se devait.

            La femme regardait son chien qui musardait sans s'approcher des autres, et il regarda le chien lui aussi. Alors il questionna :

– Vous aimez votre chien ?

            La femme tourna la tête :

– Mais oui, bien sûr.

            Elle regarda de nouveau son chien, puis se retourna vers lui, l'homme :

– Pourquoi cette question ?

– Je ne sais pas. Ça m'est venu et j'ai eu envie de vous la poser.

            Elle ne savait pas si elle devait sourire ou s'indigner. Elle resta dans l'expectative. C'est lui qui relança. Il était en verve ce soir-là. Sortir plus qu'un merci ou un bonsoir à une inconnue, voilà qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.

– En fait, je suis mal à l'aise avec les chiens. Et je crois que les gens qui ont un chien m'intriguent. Je me demande comment ils font pour cohabiter…

            La femme eut un mouvement de dénégation, comme si le problème n'était pas là, ou était mal posé.

– Ce n'est pas le comment qui compte, c'est le pourquoi.

– Pourquoi, oui, pourquoi ?! s'emballa Michel. Pourquoi ces deux races vivent-elles ensemble alors que leurs besoins sont si différents ?

            La femme oscilla de nouveau la tête de droite et de gauche.

– Eh bien si vous ne voyez pas, je vais vous le dire.

            Elle marqua un temps de silence, regarda son chien qui revint vers elle et posa le museau sur ses genoux. Elle le caressa.

– Les humains vivent avec les chiens, Monsieur, parce que quoi que le maître fasse au chien, le chien aime son maître et l'aimera toujours. L'amour d'un chien est inconditionnel, Monsieur. In-con-di-tio-nnel. Il ne faiblit jamais, il ne trompe jamais et il dure jusqu'à la mort.

            Ils se turent, regardant le chien, qui retourna explorer. Michel sentait que les mots de la femme bouleversaient ses pensées. Inconditionnel. Un amour inconditionnel. Bon sang, c'était donc ça ?

– Avouez, reprit la femme, que ça fait réfléchir. Quand on a subi ce qu'on a subi de la part des hommes…

            Là, il était d'accord, même si pour lui il fallait remplacer « hommes » par « femmes ». Ce qu'il avait subi de la part des femmes. Quoique…

– Moi, le problème est surtout que je n'ai pas subi, de la part des femmes. Ou pas reçu.

              Cette fois, elle le regarda. Les visages flottaient dans une sorte de halo, car ils bénéficiaient aussi bien de la dernière clarté du jour que des lampadaires qui déjà s'allumaient.

– Cela revient au même, reprit la femme : vous n'avez pas reçu, j'ai subi, donc les humains ne nous ont pas donné ce dont nous avions besoin.

            La conversation resta en suspens quelques secondes, comme s'ils n'osaient pas prononcer le mot.

– L'amour ?… osa-t-il.

– L'amour inconditionnel, précisa-t-elle.

            Michel regarda le chien. Alors une phrase lui vint et il sut qu'il allait la prononcer. C'est drôle comme tout paraissait simple, ce soir dans le square. Quel merveilleux endroit…

– Mais moi je rêverais d'aimer quelqu'un comme un chien, dit-il.

            Elle entendit, puis prononça distinctement :

– Et moi je rêverais qu'un homme me donne un amour aussi fort que celui d'un chien.

            Ils restèrent là sans parler, à regarder les gens et les chiens.

            Au bout d'un moment, Michel dit :

– Il commence à faire froid. Si on marchait un peu avant de rentrer ?

– Volontiers, répondit la femme.

            Ils se levèrent en même temps. Alors, puisque tout était paisible, magique et mystérieux dans le square, Michel saisit la main de la femme, qui ne la lui refusa pas. Le chien suivit, et s'adapta. 



10 janvier 2020

La conversion du toubib

         – Écoutez Docteur, je voudrais savoir pourquoi j'ai mal à la tête. Je ne peux quand même pas prendre un Efferalgan 10 fois par jour !

– En effet, Madame Boniface.

– Mais alors, je suis condamnée à vivre avec ces douleurs ?

            Il lui aurait volontiers répondu que oui, au-delà d'un certain âge on vivait avec ses douleurs, et même dès le plus jeune âge quand on n'avait pas de chance.

            Cependant, comme tous les médecins, il avait pris l'habitude de ménager ses patients. Cette dame était donc incapable d'entendre la vérité, aussi banale fût-elle. La franchise était une valeur revendiquée par tous les hommes et femmes ; mais elle les horrifiait dès qu'elle était utilisée.

– Nous avons vu que le scanner était tout à fait rassurant : pas la moindre tumeur dans votre boîte crânienne.

 – Mais il y a bien quelque chose ? 

            Non, il n'y a pas forcément quelque chose. Un cerveau, ce sont des kilomètres de vaisseaux, des milliards de cellules, des milliards de milliards de connexions. Qu'il y ait inflammation par endroits et par moments, quoi de plus normal.  

 – La médecine a fait des progrès, tout de même ! Je ne veux plus avoir mal !

            Vous n'avez pas bien mal, va. Si vous saviez combien de gens souffrent plus que vous, sans en faire tout un plat.

            Il en avait marre, de ces jérémiades pour trois fois rien. Chaque année, il pensait qu'il n'allait plus supporter ça, qu'il allait dire aux gens leurs quatre vérités et peu importe comment ils réagiraient. Il perdrait la moitié ou les trois quarts de ses clients, mais il en gagnerait autant, et des plus intéressants, qui ne voulaient pas se mentir. Il ne leur parlerait pas en psychologue, mais en scientifique ; il n'en serait pas moins humaniste, au contraire.

            Ce soir-là fut le bon. À la suite de la dernière visite de Madame Boniface, il décida que cette fois il allait cesser la niaiserie et le mensonge. Il allait mettre en accord ses pensées et ses paroles. Il allait se réunifier.

            La première chose à faire était de mettre dehors celles et ceux qui encombraient le cabinet sans raison. Il estimait – non il savait, puisqu'il les avait examinés –, qu'au moins 50 % de ses clients n'avaient rien à foutre chez un médecin. Ils venaient pour une raison parmi quatre, ou pour les quatre à la fois : parce que c'était remboursé, parce qu'ils ne voulaient pas travailler, parce qu'ils s'ennuyaient, parce qu'ils avaient peur de tout. Ils polluaient son espace, abêtissaient l'humanité, ruinaient le pays.

            Il appela sa secrétaire.

– Carole, vous pouvez rester une heure de plus, ce soir ?

 – Oui, Docteur. Je passe un coup de fil aux enfants.

            Quand Carole fut devant lui avec le cahier de rendez-vous, il lui expliqua le changement de stratégie, avec effet immédiat.

 – À partir de demain matin, vous répondez à toute personne qui appelle et que nous aurons rayé de la liste la formule suivante, notez bien : « Le docteur estime qu'un nouveau rendez-vous n'est pas nécessaire. Face à l'afflux des demandes, il a décidé de se concentrer sur les personnes réellement malades. Nous vous renverrons votre dossier médical sous quinzaine. Au revoir Madame, ou Au revoir Monsieur ».

 – Vous êtes sûr, Docteur ?

 – Sûr. Je n'en peux plus. Je veux redonner à la médecine le sens qui est le sien. Je veux soigner des malades, pas écouter des pleurnichards.

 – Mais ils ne vont pas comprendre, après toutes ces années…

 – Vous avez raison, ça va crier, rouspéter. Et notre tâche ne sera pas facile au cours des prochains jours. Si les gens tiennent à me voir pour une explication, vous leur fixez un dernier rendez-vous, je leur expliquerai. Vous verrez qu'en trois semaines nous aurons éclairci le terrain, et que nous y verrons plus clair. Allez, déblayons !

            Pendant une heure, plutôt deux, avec le cahier de rendez-vous, les fichiers sur l'ordinateur, et les dossiers individuels quand il y avait besoin de vérifier des informations, ils passèrent en revue les patients réguliers du cabinet. Sur 157, ils en marquèrent 82, qui ne méritaient pas d'être pris en charge.

 – Docteur, si je peux me permettre, questionna Carole. Vous n'avez pas peur du manque à gagner ? Et de l'image que vous allez donner ?

 – Nous allons perdre la moitié de la clientèle, ok, peut-être plus. Mais je vous fais le pari que, grâce à l'image justement, au bouche-à-oreille colportant que le docteur Dufraisne ne reçoit plus que les patients réellement malades, ou légitimement inquiets de leur état de santé, nous allons en gagner d'autres, bien plus intéressants.

 – Et vos confrères ?

 – Ils seront contents de récupérer nos clients. Ils continueront à leur prescrire des antibiotiques inutiles pour un rhume qui de toute façon durera quinze jours et est inévitable. Ou, pour une diarrhée, de l'Immodium et du Smecta que les gens auraient pu acheter tout seuls ou éviter avec une diète, des soupes et du riz pendant trois jours.

            Les jours suivants furent en effet mouvementés, surtout pour Carole, qui subit le mécontentement de personnes d'autant plus en colère qu'elles étaient habituées à être choyées en toutes circonstances. Elle dut appeler plusieurs fois le docteur sur son portable pendant sa tournée du matin, et le déranger souvent dans son bureau pendant les consultations de l'après-midi. Trois patients, deux hommes et une femme, forcèrent même la porte du médecin pour lui dire ses quatre vérités, tandis qu'il auscultait quelqu'un à moitié nu. Trois lettres furent envoyées, deux avec menace de procès, une anonyme.

            La plupart des congédiés sollicitèrent un rendez-vous pour obtenir des explications. Cela donnait des échanges de ce genre. Avec M. Parupian, employé du Trésor Public :

 – Vous ne faites plus que les cancers ?

 – Pas du tout. ll y a d'innombrables maladies et affections. C'est pourquoi je souhaite mieux me consacrer aux personnes qui en sont atteintes.

 – Mais vous êtes généraliste ? Ça dit bien ce que ça veut dire, non ?

 – Je suis médecin généraliste, oui. Pas pharmacien généraliste. Pas psychologue généraliste.  

            Avec Mme Audebois, professeur d'allemand :

– C'est scandaleux ! L'accès à la médecine est un droit et vous le bafouez.

 – Je le réhabilite, en dirigeant ailleurs ce qui ne relève pas de la médecine.

 – Mais comment savoir si on est malade avant de venir vous voir ?! Vous êtes devin ?

 – Je ne refuse pas d'examiner les gens lorsqu'ils ont des raisons de s'inquiéter. Je refuse d'abêtir les personnes qui ne relèvent pas d'un traitement médical.

 – Le côté humain, le cœur, la compassion : ça vous parle ?

 – Oui. Autant que l'abus, l'égoïsme et les pleurnicheries indécentes de ceux qui ont déjà tout.

            Bien que capitonnées, les portes claquèrent. Les langues sifflèrent et les nerfs furent mis à rude épreuve. Carole fut héroïque. Elle s'écroula un soir en sanglots dans les bras de son patron, qui la réconforta comme il put.

 – Vous faites un travail remarquable, Carole. Je n'y arriverai pas sans vous.

 – Je ne sais pas si je vais tenir, Docteur.

 – Pour vous remercier de vos efforts pendant cette période difficile, je vous verserai une prime équivalant à une moitié de salaire.

 – Oh, c'est gentil, Docteur, dit-elle en pleurant de plus belle, mais je ne la demande pas.

 – Mais moi je vous l'attribue. Vous la méritez amplement.

            En dehors du fait que le chaos dura six semaines et non pas trois, la prophétie se révéla juste. Non seulement le cabinet fut débarrassé des ronces – ainsi appelait-on ceux qui encombraient le cabinet pour rien –, mais en plus il attira des patients qui voulaient voir ce médecin qui refusait les ordonnances de complaisance et disait la vérité. « Enfin ! ». D'autant que le docteur Dufraisne avait décidé de réduire ses consultations de trois à deux en une heure, ce qui lui donnait plus de temps par patient et permettait, le cas échéant, de recevoir en urgence quelqu'un qui en avait besoin.

            Pour s'en sortir financièrement, il passa le montant de sa consultation de 28 à 35 €, ce qui ne posa aucun problème, car le rapport entre temps et prix était amélioré. Il se réservait même le droit, et il avait demandé à Carole de préparer deux affichettes en ce sens, de demander 45 € au lieu de 35 si on était venu le consulter sans raison valable.

            Le bouche-à-oreille fonctionna si bien que la presse régionale d'abord, médicale ensuite, consacra articles et reportages à ce médecin qui avait décidé de revenir aux fondamentaux en dépoussiérant le métier. La réflexion que son exemple suscitait chez les particuliers comme chez les praticiens fut amplifiée.

            Même ceux qui étaient éconduits se réjouissaient. Un homme raconta sur France 3 sa visite chez le docteur Dufraisne :

 – Monsieur, vous n'avez que dalle, me dit le toubib.

 – Mais j'ai vraiment mal, rétorquai-je.

 – Tout le monde a mal au dos. Ce n'est pas une maladie.

 – C'est normal d'avoir mal ?

 – Oui, c'est la vie. Si vous voulez vous aider, faites du yoga. Cela fortifiera et assouplira votre colonne, ainsi que votre mental, qui en a besoin. 45 € s'il vous plait.

 – Euh… 35 ?

 – 45.

            Un an après cette mise en place, le docteur Dufraisne s'associait avec un jeune diplômé autour d'une charte reposant sur les valeurs suivantes :

 – refus des arrêts et ordonnances de complaisance ;

 – refus des malades imaginaires ;

 – recours raisonné aux médicaments et examens complémentaires ;

 – accompagnement maximal (médical, humain et administratif) des malades pris en charge ;

 – respect des horaires de rendez-vous ;

 – disponibilité pour les patients en souffrance.

            Deux ans plus tard, il créait l'Association pour une Médecine Responsable, dont la secrétaire générale était Carole Delbos. En quelques années, l'AMR devint le nouvel ordre déontologique de plus de 400 médecins à travers le pays.



3 janvier 2020

Le bonheur, qu'ils disaient

         Elle avait tout essayé. D'abord les livres. Le bonheur en 17 leçons d'Alice Tantra, L'art subtil du bonheur durable par le journaliste Xavier Apelin, Les secrets de la grotte, du maître tibétain Celar Vinadou Rinpoché, et Positiver sa vie de la psychologue américaine Maureen Belcombe. Elle avait aussi acheté le Dictionnaire amoureux du bouddhisme contemporain et le manuel de zen shiatsu Comment équilibrer en soi le Yin et le Yang ?

          Une ou deux pages lui avaient paru lumineuses et l'avaient transportée quelques minutes, mais l'effet ne s'était pas prolongé après l'apparition des premières contrariétés de la vie quotidienne. Elle s'était accrochée un temps à ces feel-good books, mais aujourd'hui elle pouvait se l'avouer : ces bouquins étaient d'une rare connerie ou d'un chiant désespérant.

          Une amie la traina avec elle à un stage de méditation, deux fois deux jours dans une ferme retapée sur un plateau battu par les vents, 1500 € tout de même. Cela ne s'était pas si mal passé sur place, malgré le froid – à 19° sans bouger on se pèle – et même si elle n'avait pu éviter quelques fous rires nerveux lors des interminables plages de silence où elle n'entendait que les bruits, innombrables et insoupçonnés, des autres corps immobiles à côté d'elle. Les deux fois, elle était rentrée avec des douleurs épouvantables aux genoux, au dos et à la nuque, car, malgré les coussins, rester des heures les fesses sur les talons s'avérait une torture.

            Elle avait alors consulté un coach en développement personnel, qui jouissait d'une excellente réputation, dans la ville et au-delà. Il donnait des conférences, qu'elle avait regardées, en partie, sur Youtube. Assurément, le type était bel homme, mais cela l'empêchait, elle, d'écouter ce qu'il disait, lui. 

– Barbara, vous êtes là ?

– Oui, je suis là, répondait-elle, mais où voulez-vous que j'aille ?

– Nulle part, répondait-il d'un sourire à tomber, vous y êtes déjà.

          Elle ne voyait pas bien où il voulait en venir. Il lui apprenait à « ressentir » et à « vivre le présent » ; il n'y avait qu'à « accepter ». Le problème est que, précisément, elle n'avait plus envie d'accepter ce qu'elle ressentait de son présent. À la quatrième séance, elle décida d'arrêter les frais. Il lui affirma qu'elle était sur la bonne voie. Elle n'osa pas réclamer une partie de jambes en l'air en guise de conclusion, mais c'est sans doute ce que le type aurait pu proposer de plus pertinent pour atteindre, au moins 5 minutes, le bonheur qu'elle poursuivait en vain.

         Elle essaya encore trois activités de groupe dont on lui avait vanté les bienfaits sur le corps et l'esprit : le chant choral, la méthode Pilates et la randonnée pédestre. Le chant choral posa deux problèmes, qu'elle connaissait avant de participer à sa première répétition, mais qu'une amie bienveillante – quoique ? – l'avait encouragée à surmonter : elle n'aimait pas la musique sans instruments et elle chantait faux. Au bout d'un trimestre, où on l'avait reléguée au dernier rang des sopranos, entre deux gaillardes aux voix tonitruantes qui masquaient la sienne, elle avait renoncé, découragée aussi bien par le son qu'elle émettait que par celui de ses partenaires ; personne ne l'avait retenue, le soulagement dans le groupe fut même perceptible lorsqu'elle annonça son départ.

           La méthode Pilates était bonne pour ses muscles et ses articulations, mais n'avait que peu d'influence sur son (dé)goût de la vie, d'autant qu'elle pratiquait dans une salle polyvalente déprimante à souhait, entourée de mamies qui l'entrainaient tout droit vers la tombe. Quant à la randonnée pédestre, elle eut la malchance de poser le pied sur une roche mal arrimée à un chemin en pente dès la deuxième sortie avec le Club du Pied Agile. Son pied, justement, partit dans une direction incompatible avec celle de son tibia, ce qui lui causa la plus grande douleur de son existence, lui valut deux mois de plâtre et une fragilité définitive qui la rendait peureuse dès qu'elle mettait ce pied dehors.

            Moyennant quoi elle finit par dire merde à ces méthodes à la noix et ne tenta plus de ne penser à rien, de déconstruire son moi, de respirer avec son hara et de changer son regard. La vie était une couillonnade. Dans le meilleur des cas on pouvait espérer quelques moments agréables, mais le lot commun restait la souffrance, l'ennui et l'absurdité. C'est ainsi qu'elle cessa de poursuivre le bonheur, et fut enfin heureuse, de temps en temps, comme tout le monde.