Littérature

Pierre-Yves Roubert - Les mots qui gagnent - Brive

 

Plus que jamais, nous avons besoin d’histoires. D’histoires à notre portée, accessibles et résonantes. La principale qualité de l'écrivain, paradoxale pour un créateur de fictions, réside dans sa capacité à montrer ce qui est, à débarrasser les faits et les individus des artifices derrière lesquels ils se cachent.

 Vous pouvez lire et commenter ces histoires également sur le blog www.desvies.art.

 

© Pierre-Yves Roubert. Tous droits réservés.

23 juillet 2021

La loi des séries

 

 Les pins souffraient sous les coups du vent qui soufflait. Le sable et les aiguilles crépitaient contre les vitres. Dans leur maison des Landes, Annie et Jacques regardaient la télévision. Une série. Les séries étaient la douceur inattendue de leur retraite. Une invention dont ils n’auraient jamais soupçonné, 4 ans plus tôt, qu’elle faciliterait des retrouvailles en tête-à-tête, maintenant qu’ils ne travaillaient plus tous les deux, et qu’enfants et petits-enfants vivaient à perpette. 

Non seulement les séries occupaient leurs soirées, mais en plus, par leurs scénarios, leurs personnages, leur tonalité, elles les aidaient à capter l’air du temps et à rester dans le coup. Grâce aux histoires du soir, ils décryptaient les évolutions du monde, du langage, de la mode, et ils se régalaient.

Annie s’entichait des personnages, Jacques des intrigues. Elle aimait les voyous, il se sentait proche des flics. Mais ils préféraient tous les deux quand ce n’était pas manichéen, pas policier.

– Dans la vie, le crime reste une exception, affirmait Jacques. Alors que si on se fie au nombre de polars programmés, on a l’impression que la mort violente est la règle. 

– Le meurtre est une facilité de scénariste, renchérissait Annie. Une histoire est plus crédible quand les différends se règlent comme dans la vraie vie : à coups de bassesses, de vengeance, ou de dépassements et de réconciliations. 

Ils considéraient que les mots étaient des armes plus subtiles que les balles.

Ils pouvaient discuter des heures des mérites comparés des Scandinaves et des Anglais, de la supériorité des Américains sur les Français, et des nuances au sein de ces caractéristiques nationales. Ils étaient si passionnés qu’ils avaient convaincu leurs enfants et leurs amis, élargissant leur communauté d’amateurs éclairés, multipliant d’autant les occasions d’échanges et de partages. Peu s’en fallait qu’ils ne participassent à des forums sur internet.

Ce soir de vent, ils étaient captivés devant leur écran, serrés l’un contre l’autre quand, à 21 h 36, des coups furent frappés contre la porte d’entrée. Ils eurent aussitôt l’impression d’une intrusion, d’une bulle qui se brisait. Annie posa sa tasse. Ils étaient tellement pris par l’épisode en cours, que, même s’ils s’étaient redressés, ils gardaient un œil sur l’écran et tendaient une oreille. 

Les coups redoublèrent. Annie fut la plus prompte à se lever. Elle se dirigea vers la porte. Jacques se leva aussi, et suivit son épouse. Annie ouvrit, Jacques entendit son cri et la vit reculer jusqu’à le toucher. Devant elle, se tenait un homme qui brandissait un revolver. Jacques enserra sa femme.

– Ne bougez pas ! lança l’homme. Et lâchez-là !

Jacques laissa tomber ses bras. 

– Écartez-vous d’elle ! rugit l’homme.

Jacques ne bougea que de quelques centimètres. Et Annie bougea dans le même sens. Ils ne voulaient pas perdre le contact l’un de l’autre.

– Qui êtes-vous ? demanda Jacques. 

– Je suis celui qui vient vous faire passer de la fiction à la réalité.

En pointant son arme, l’homme les obligea à quitter l’entrée pour rejoindre le séjour. Le trio arrivait dans la pièce quand un craquement déchira la forêt. Le temps fut comme suspendu, puis le bruit progressif d’un arbre qui tombe se fit entendre. L’intrus ne put s’empêcher de regarder du côté de la fenêtre. Pendant ce laps, Annie saisit le cendrier en verre sur la console à portée de main et le ramena d’un geste foudroyant sur la tempe de l’inconnu. Comme en écho à la chute de l’arbre, un os craqua et l’homme s’écroula sur le parquet.

Ils s’enlacèrent, regardant l’homme à terre, qui ne bougeait plus.

– Tu crois que je l’ai tué ?

– Peut-être.

– Où est le pistolet ?

– Là.

– Ne le touche pas. Pour les empreintes.

– Bien sûr. On va sécuriser.

Du pied, Annie poussa le pistolet sous l’armoire afin que l’intrus ne puisse pas l’attraper si jamais il se réveillait.

Tandis qu’elle appelait le 17 et le 18, Jacques alla chercher de la ficelle. Ainsi outillés, ils s’approchèrent de l’homme. Il respirait, mais il était replié en chien de fusil et il saignait. 

– Puisqu’il est comme ça, on va lui attacher un poignet et une cheville. Comme ça, il ne risque pas de nous embêter.

Ainsi fut fait. Ils allèrent à la cuisine se laver les mains, et se passer un peu d’eau sur la figure. 

– Qui ça peut être ?

– Et qu’est-ce qu’il voulait ?

– Il s’y est pris comme un manche.

– Quel nul !

Ils revinrent dans le séjour. Le type ne bougeait pas. Jacques attrapa la bouteille de whisky, deux verres. Il servit et ils retournèrent chacun avec leur verre d’asseoir sur le canapé. Ils eurent le temps de regarder la fin de la série avant l’arrivée des gendarmes. 



16 juillet 2021

Les talents de Simon

 

 La particularité de mon ami Simon était la suivante : il gagnait sa vie en jetant son dévolu sur un boss en mal de reconnaissance pour qui quelques milliers d’euros étaient une peccadille dans son budget global. Ce n’est qu’une fois ferré que le patron s’apercevait que les milliers d’euros revenaient souvent, mais c’était trop tard, il était accroché. 

Simon n’aurait pas eu l’idée de répondre à une offre d’emploi, d’envoyer un CV, ni même d’ailleurs de monter une boîte. Il était d’une légèreté remarquable et son je m’en foutisme relevait du grand art, salutaire en cette période où les gens se prenaient tellement au sérieux. Le plus étonnant est que son caractère et ses intentions étaient à peine cachées, mais que chaque fois pourtant les patrons lui donnaient les clés du camion, créant eux-mêmes leur dépendance.

Il commençait par repérer sa proie. Le gars devait être autonome dans ses décisions et dépassé par les événements. Simon alors se collait à lui au prétexte de s’intéresser à ce qu’il faisait, ce qui n’était pas faux, puisqu’en effet il s’intéressait à l’affaire. Le gars flatté ne se méfiait pas de Simon, qui n’était pas du métier.

Comment manifestait-il son intérêt ? En posant des questions, en proposant de prendre des photos pour un article à venir (il avait quelques accointances avec la presse locale), en se trouvant là où la proie était susceptible de se trouver. Au bout de quelques rencontres, il lançait sa première grenade, anesthésiante :

– Dommage que ce que tu fais ne soit pas plus connu (il vous tutoyait un patron en moins de deux).

– Eh oui…, répondait le type. Les journées n’ont que 24 heures.

Simon attendait la fois suivante pour lancer la deuxième grenade, enfumante :

– T’as pensé à communiquer sur ton business ?

Si le gars répondait non, Simon ressortait un « dommage » ; s’il répondait oui, Simon lâchait :

– À mon avis, on peut faire mieux.

Dans le meilleur des cas, son interlocuteur demandait :

– Tu t’y connais, toi, en communication ? 

– Un peu, répondait Simon. Disons que c’est mon job. Ma passion, surtout.

Si le patron ne réagissait pas, Simon attendait la fois suivante pour dégoupiller la troisième grenade, envoûtante :

– Je peux t’aider si tu veux.

Et, plus ou moins vite, selon le degré de réceptivité de la proie, il déroulait une proposition qui en mettait plein la vue au type, alors persuadé qu’en effet il pouvait faire mieux et changer de dimension. 

– On peut envisager une collaboration ? Comment tu fonctionnes ?

Simon vantait l’avantage de travailler en indépendant, donc de toujours trouver un peu de temps pour bosser sur un truc qui lui plaisait.

– Combien ça me coûterait ? demandait le gars.

– Oh, t’embête pas avec ça, répondait le grand seigneur. On démarre tranquille, et tu vois si ce que je te propose t’apporte quelque chose. Si oui, on conviendra d’un tarif à ce moment-là.

Qu’il dise d’accord ou pas, le gars était lié.

Mais laissez-moi vous donner des exemples pour que vous compreniez mieux les talents de mon ami. 

Il débuta sa carrière à la fin des années 80 avec le patron d’un organisme de formation, aigrefin parmi d’autres, qui avait déposé une raison sociale pour capter les milliards de la formation, qui coulaient alors à flots sans aucun contrôle. Simon, qui possédait aussi le talent de comprendre l’informatique, balbutiante, plus vite que la moyenne, et de savoir se servir d’un appareil photo, prépara pour le formateur opportuniste des affiches, des plaquettes et des mailings en trois coups de cuillère à pot. Il n’eut même pas à acheter les logiciels de PAO, qu’il pirata sur internet. Photoshop, QuarkXpress, InDesign, n’eurent bientôt plus de secrets pour lui et, avec sa dextérité mentale et digitale, il devint vite un infographiste irréprochable. Sur chacun des documents qu’il conçut, il mit en valeur le patron formateur, qu’il prenait en photo plus souvent qu’à son tour. L’ego gonflé du gars lui fit perdre tout discernement et il dit banco pour l’impression de toutes les œuvres de Simon, que ce dernier put ensuite « faire vivre » – il s’agissait de communiquer sur la communication – à son plus grand profit, puisque non seulement il factura du temps supplémentaire, mais qu’en plus il se constitua un book qui l’aiderait à trouver d’autres pigeons.

Le deuxième volatile plumé fut un apparatchik d’EDF, devenu, parce qu’il en fallait un, responsable d’une cellule communication nouvellement créée à la direction interdépartementale. Le rythme de travail et les privilèges étant ce qu’ils étaient à EDF – sans doute un des meilleurs fromages de la République – le type ne foutait rien, si ce n’est qu’il cherchait des « prestataires » pour dépenser son budget. Simon l’avait repéré au club de squash où il se défoulait. Il s’arrangea pour devenir son adversaire, puis son partenaire, puis son ami. Simple comme bonjour. Sincère cependant, Simon considérait que tous les humains étaient pourris ou pourrissables, faibles en tout cas, mais il les aimait bien. Il ne se sentait pas au-dessus des autres ; juste un crocodile parmi d’autres dans le marigot. 

Il persuada la marionnette d'EDF de communiquer sur son activité alors que, en 1990, l’entreprise publique détenait le monopole sur la production et la distribution d’électricité. Jamais l’expression « vendre du sable à un bédouin » ne fut mieux employée. Il factura ses prestations un prix élevé, non seulement parce que les moyens d’EDF étaient énormes, mais aussi parce que le copain squasheur n’y connaissait rien. Il m’expliqua un jour sa conception de la tarification :

– C’est la clé, m’assura-t-il. Comme le mec n’a aucune idée de l’étalon de mesure en la matière, d’autant que ce que tu lui proposes est nouveau, c’est le premier chiffre que tu lui sors qui sera sa référence. Et comme tu le lui annonces après avoir fait le boulot, même s’il trouve ça sévère, il en déduit que c’est le juste prix. Et implicitement que tu es cher parce que tu es bon.

J’ai oublié de signaler que Simon avait une partenaire indispensable à son business : son épouse, Sonia. Secrétaire de rédaction dans un quotidien régional, elle maniait bien la plume et écrivait tous les textes dont Simon avait besoin. Et c’est grâce à elle qu’il pouvait toucher les médias, ce qui faisait toujours son petit effet devant les clients. Il se débrouillait si bien qu’il avait même réussi à obtenir une carte de presse à son nom, avec les avantages sociaux et fiscaux attenants, alors qu’il était aussi journaliste que je suis plombier. Avec son épouse aimante et aimée, ils formaient un tandem redoutable. Car ce qu’ils faisaient, ils le faisaient bien.

Simon ne fut pas long à comprendre que parmi les hommes crédules, incompétents et pleins de fric, les politiques constituaient une cible de choix. Il se mit à suivre un adjoint au maire lors d’une obscure campagne départementale, l’assurant qu’il avait un courage formidable et que ses idées étaient rien moins que géniales. Il s’intronisa photographe – officiel s’il le fallait – ce que l’impétrant n’eut pas le cœur à refuser, trop heureux de se voir doté d’un staff technique tombé du ciel. Simon et Sonia se fendirent même d’une soirée de mise sous enveloppes et d’une autre de collage avec des militants. Ils firent merveille et sympathisèrent avec tout le monde.

Le guignol prit une veste mémorable avec moins de 10 % des voix, ce qui permit à Simon de déclarer :

– Je te fais cadeau des photos et du temps passé. C’est ma contribution à la vie démocratique ! 

– Mais quand même…

– Si tu veux me remercier, présente-moi le maire, j’aimerais bien le connaître.

Là était l’objectif de mon ami : atteindre le roitelet local et lui soutirer des fonds publics ; l’endettement de la ville n’était pas à quelques milliers d’euros près. 

Rendez-vous fut pris. Simon avait emmené Sonia, qui présentait bien et parlait plus policé que lui. Il fallut se fader l’adjoint qui avait joué l’intermédiaire, mais c’était un moindre mal. Assez vite, la conversation roula sur le journal politique du maire, un organe au ton très différent de celui du journal municipal.

– Là, vous comprenez, j’ai un peu plus de latitude, expliqua l’édile. Et il est vrai qu’il serait peut-être intéressant de revoir la maquette. On entre dans l’ère du visuel, n’est-ce pas ?

Dès le lendemain, Simon contactait le brave type qui jusque-là s’occupait de la publication. Il prit grand soin de le flatter et de le ménager, moyennant quoi en un mois il avait pris la direction effective du mensuel tandis que Sonia rewritait les textes envoyés par le maire, qui ne jurait plus que par ce « couple de sympathisants dévoués venus spontanément offrir leurs services ».

Quand le brave type discrètement dépossédé apporta au maire le chèque à signer correspondant à la première facture de Simon et Sonia, c’est à peine si l’élu la remarqua. Les questions financières n’avaient jamais été son problème, la politique était au-dessus de tout ça ; les moyens, il y avait l’intendance pour cela. L’intendance en l’occurrence était un autre obligé du maire, chargé de faire cracher au bassinet les entreprises à qui la collectivité avait attribué des concessions – l’eau, le stationnement, le mobilier urbain, l’éclairage public – sans parler des dizaines de petits entrepreneurs qui participaient aux divers chantiers de bâtiments et travaux publics lancés par la ville. Cela faisait du monde et de l’argent. Donner son obole politique était un passage incontournable lorsqu’on avait chopé ou voulait choper les juteux marchés publics. Si le coût de revient du journal augmentait de 100 % en raison des interventions de Simon et Sonia, on trouvait ces 100 %. Cela restait de toute façon peanuts par rapport aux montants perçus par les sociétés concessionnaires ou bénéficiaires des chantiers.  

Quand, pendant la première décennie 2000, le numérique s’imposa, Simon ne fut pas pris au dépourvu, au contraire. Armé d’appareils dernier cri, il en mettait plein la vue à ses interlocuteurs. Il se dora un peu plus les parties en concevant des sites internet quand ils devinrent incontournables pour toute institution qui se voulait respectable. Il sut montrer la nécessité de constituer des bases de données intelligentes afin de réaliser des opérations marketing ciblées. Sans délaisser « le print » avec lequel il se graissait encore, il proposa en complément des supports audio et vidéo, trop valorisants pour que les individualistes exacerbés qu’il côtoyait pussent y résister.

Une seule fois, Simon alla trop loin. Sa proie du moment était un publicitaire, qu’il avait connu par le maire, dont il n’avait pas tardé à repérer les faiblesses et la gentillesse. Il se démena si bien auprès de cet homme que celui-ci finit par lui céder l’unité numérique de son entreprise, que Simon guignait comme une opportunité à ne pas manquer. À la tête de cette petite boîte de quatre salariés, le patron qu’il n’était pas ne tarda pas à déconner. Investissements peu avisés, mauvaise appréciation du marché, recrutements malencontreux, les dépenses s’envolèrent tandis que les recettes stagnèrent puis s’écroulèrent. Simon n’hésita pas à déposer le bilan ; il avait fait une connerie, il n’allait pas se rendre malade pour si peu. La rigueur, la régularité, la responsabilité n’étaient pas compatibles avec son caractère ; il ne l’avouait pas, mais il en était plus ou moins conscient.

Auprès du publicitaire, qui la trouvait tout de même saumâtre, Simon rétorquait avec aplomb :

– Tu devrais me remercier. Je t’ai débarrassé d’un canard boiteux, et c’est moi qui me suis collé les emmerdements.

Il se refit si bien la cerise qu’il remercia le ciel d’avoir conduit sa régie publicitaire à la faillite en moins de deux ans. L’auteur de son nouveau bonheur fut le président d’une fédération d’agents immobiliers. Le gars était de la région et Simon l’avait en point de mire depuis un moment. Les gens de l’immobilier sont des individus peu scrupuleux qui aiment la monnaie. Ce n’était pas un avantage pour Simon, qui savait qu’il ne pourrait les entuber facilement. Il fallait donc trouver une plus-value à leur apporter, c’est-à-dire à leur vendre.

Il trouva : un événement. 

– Faut que tu réunisses tes gars plus souvent, asséna-t-il au patron de la fédération. Que tu entretiennes l’émulation, que tu leurs donnes l’impression de faire partie d’une famille. Pour le cœur de métier, j’ai rien à vous apprendre, et toi non plus t’as rien à leur apprendre. Par contre, si tu leur apportes la douceur qui manque à ce monde de brutes, alors là t’es le roi du pétrole.

– Et je finance comment ?

– Tu finances pas : c’est eux qui payent leur cadeau ! Ah ah ! 

Simon monta un premier congrès avec le principe suivant : la « participation » demandée couvrait les frais de restauration et d’hébergement, un 5 étoiles à Biarritz qu’il obtint à bon prix hors saison. Le bénéfice était réalisé avec le merchandising vendu tout au long du week-end : objets griffés, photos, vidéos, ouvrages professionnels… Royal, Simon laissait 70 % du bénéfice au président, c’est-à-dire à la Fédération, lui se contentant d’une commission de 30 % sur les ventes. L’objectif du congrès avait été décliné en slogan par Sonia : « Fédérer les agents, multiplier les talents ». C’était clair, efficace. De fait, chaque participant affirma avoir « beaucoup appris », « fait des rencontres formidables », s’être « ressourcé aux bases du métier ».

Le succès du premier raout fut tel qu’on pensa au second. Simon convainquit également le président d’organiser, sur le même principe du participer payeur – participation toujours présentée comme minime par rapport au coût réel – des week-ends pour récompenser les meilleurs vendeurs des agences, des séminaires de formation, une université d’été. 

– Tu dois toujours avoir quelque chose sur le feu, déclarait-il à son client subjugué. Ça montre ton dynamisme, ça focalise l’attention, donc ça évite que tes adhérents t’emmerdent avec d’autres questions.

Simon savait présenter des remarques spontanées comme des sentences issues de solides théories apprises et appliquées. À cet égard, l’immobilier s’avérait un excellent créneau : il y avait là-dedans beaucoup d’argent et peu de cerveau, des ambitieux et des grandes gueules, des machos avides de se mesurer à d’autres à la bière et à la piscine.

Au bout de quelques années toutefois, la magie opéra moins et Simon s’éclipsa. Il savait se retirer à temps, quand l’entourage de son client commençait à le trouver trop puissant ou trop présent. Brut de décoffrage en apparence, c’état un fin psychologue, qui savait jouer des vanités sans sous-estimer les susceptibilités. 

La fédération immobilière lui avait donné une vision nationale et, à 50 ans passés, il voulait continuer à cette échelle. Du moins réussir encore un ou deux bons coups. Après, il se retirerait avec Sonia dans la maison qu’ils venaient d’acheter dans les Landes. Il repéra son futur bienfaiteur lors de triathlons auxquels ils participaient tous les deux. Ceux qui pratiquaient régulièrement ces épreuves finissaient par se connaitre. Au fil des préparations d’avant et des collations d’après-course, Simon sympathisa avec Alexandre, d’autant plus quand celui-ci lui révéla qu’il avait créé un magasin d’articles de sport nature, puis un deuxième, puis un troisième et qu’il en avait désormais 11 sous son égide.

– Ils ont tous la même enseigne ?

– Oui, Aventura. Bon, faudrait que j’harmonise un peu ma communication, mais j’ai jamais le temps ! Ça va tellement vite depuis 4 ans… 

Tout alla très vite dans le cerveau de Simon également. 11 magasins, une communication à harmoniser, un patron dépassé par son succès ? C’était du pain bénit. Il attendit d’être rentré chez lui, pour deux jours après, envoyer un mail au patron d’Aventura :

– J’ai réfléchi à ce que tu m’as dit sur la communication de tes magasins. J’ai peut-être des solutions à te proposer. Je passe dans ton coin vendredi. Je peux t’inviter à déjeuner pour qu’on en parle ?

C’était franc, direct et sympathique. C’était adressé au bon moment à la bonne personne.

– Ok, dit Alexandre à la fin du repas, que Simon avait su mener à bien. On fait un test sur trois magasins. Si comme tu le garantis je récupère ma mise en six mois, on généralise. De toute façon, je veux que chaque directeur ou directrice conserve son autonomie.

Simon aussi le voulait. Il allait pouvoir jouer sur l’émulation entre chaque responsable de point de vente. Il allait axer sa communication autour de 3 axes : la création d’une communauté des « Aventuriers » grâce aux réseaux sociaux, le ciblage de populations particulières, vieux et jeunes notamment, et le parrainage d’un magasin par des personnalités du sport, du bien-être, de l’aventure ou de l’écologie.  

Cela fonctionna. À la fin de l’année, les trois magasins dont s’était occupé Simon avec le mandat de l’Aventurier en chef avaient augmenté leur chiffre d’affaires de respectivement 19, 26 et 34 % entre le 3e et le 6e mois après l’intervention de Simon. Avant même ces résultats, la plupart des responsables d’établissement avaient demandé à bénéficier des services du communicant.

Ce dernier eut même le plaisir de recevoir un jour un appel du directeur marketing de Décathlon.

– Il faudrait qu’on se voie. En toute discrétion, bien sûr.

Simon déclina. Il n’avait pas envie. Les grosses machines, les supérieurs et les collaborateurs, les process à appliquer, très peu pour lui. Il travaillait au feeling, en toute indépendance. Et mine de rien, il était fidèle. Son copain du triathlon lui avait fait confiance, il n’allait pas le trahir en partant à la concurrence.

Il prit de lui-même du recul au bout de 3 ans. Simon avait senti qu’il était jalousé par l’entourage « historique » du patron-fondateur et qu’il était temps de s’en aller. Pour lui, le travail devait être un jeu, agréable et léger.

– Je crois que les trucs sont bien en place, confia-t-il à Alexandre. Tu n’as plus besoin de moi.

– Mais tu m’as dit toi-même que la comm. devait être renouvelée en permanence !  

– C’est vrai. Je te proposerai des idées. Mais pour l’instant ça tourne, j’ai donné les bases à tes responsables de sites. Tu m’appelles quand tu veux.

Il y avait maintenant 17 magasins Aventura et chacun avait une communication offensive et adaptée. Il était temps pour Simon de s’en aller vers de nouvelles… aventures.

J’arrête là le récit des aventures de mon ami Simon, car il en est là. Ainsi, il avait tout appris – l’informatique, la communication, le marketing, l’humour et la psychologie – sur le terrain, à l’instinct. Il y avait des « trous dans sa raquette », peu de hauteur et de vision globale, mais des compétences incontestables, forgées et renforcées par des expériences diverses et variées.

Avec un autre regard sur la condition humaine, Simon aurait monté une boîte et se serait battu pour qu’elle marche. Mais pour lui, la vie était une foutaise. Elle ne méritait pas qu’on la prenne au sérieux. C’était perdu d’avance. L’homme était inamendable, la société injuste par nature. Un comportement trop responsable n’avait donc pas de sens dans un tel cadre. 

Tiens, il m’informe qu’il vient de faire affaire avec le créateur d’une boîte qui fabrique des vidéos promotionnelles pour des entreprises. Il a réussi à introduire Sonia pour les textes, et un de ses beaux-frères comme technicien pour le son. La vie continue.



2 juillet 2021

Titiller le hasard

 

 – Au-delà d’un certain âge, c’est foutu pour les femmes, dit-elle.

– Quelle idée ! rétorqua-t-il. 

– Ne faites pas l’innocent. Vous savez ce que je veux dire. Ne jouez pas au psychologue positif.

– Loin de moi l’idée de jouer à l’innocent ou au psy. Mais permettez-moi d’être convaincu de deux choses : un il n’est jamais trop tard, deux il n’y a pas d’âge pour l’amour. 

– Après 50 ans, une femme n’a plus aucune chance. Osez me dire le contraire !

– J’ose. Sans hésiter. Vous associez, et donc limitez, l’amour à la fertilité. Autrement dit, après la ménopause, point de salut. 

– Disons qu’après ce cap fatidique, certaines choses ne sont plus possibles.

– Pas l’amour en tout cas, et pas la sexualité non plus. Nous sommes au XXIe siècle, Nathalie. Ces trois choses qui étaient liées – la reproduction, la sexualité, l’amour – sont dissociables aujourd’hui. Pas obligatoirement dissociées – un jeune couple avec un bébé associe encore les trois – mais indépendantes l’une de l’autre. On peut aimer sans reproduire, on peut – pardon pour l'affreux mot quand il est utilisé comme un verbe – baiser sans reproduire, on peut aimer sans baiser.

– Et baiser sans aimer…

– Oui, et cela est triste.

– Quand on aime, on a envie de manifester son amour, de baiser comme vous dites. Ce doit être terrible de ne plus pouvoir associer les deux.

– Mais on peut très bien ! Il y a mille façons de faire l’amour. D’autant que la médecine, pour les hommes comme pour les femmes, donne aujourd’hui des possibilités renouvelées d’accomplissement de la sexualité.

– Ce n’est pas pareil…

– Comment ça, pas pareil ? Vous oubliez que nos critères, nos besoins, nos exigences, évoluent avec le temps. 

– On a les désirs de son corps, c’est ça ? Je ne crois pas. C’est beau à entendre, c’est rassurant de se le dire, mais ce n’est pas exact. La plupart des gens ont des désirs qu’ils n’arrivent pas à assouvir.

– Un point pour vous. Il n’empêche que, pour rester sur notre sujet, quand une personne de 65 ans rencontre une personne de 65 ans, ou de 25, et qu’elles se plaisent, elles trouvent les moyens d’accorder, donc de satisfaire, leurs désirs.      

– Vous avez des exemples ?

– Plein. Madeleine Tessi, Grenoble dans les années 80. Militante d’une association humanitaire, 15 ans de solitude après la mort de son mari. À 71 ans, elle sympathise avec un voisin de quartier qui l’invite pour un apéritif, puis pour un dîner, puis pour un week-end. Elle a fini par s’installer chez lui, et croyez-moi, les visages rayonnants de ces deux-là montraient mieux que tous les mots l’harmonie qu’il avaient trouvée.

– Belle exception…  

– Janine Frechinos, 59 ans, a quitté le mari avec qui elle s’ennuyait à Lyon pour partir en Provence. Après deux hivers seule à travailler son miel et ses lavandes, elle rencontre, sur le marché de son patelin, un vendeur de fruits et légumes, plus jeune qu’elle de 10 ans. Ils filent le parfait amour. Ils se sont installés ensemble et ont monté une société de production et commercialisation de produits biologiques qui marche du feu de dieu. 

– C’est toujours l’homme qui vient au secours de la femme ? 

– Oh, que non. C’est de toute façon un secours mutuel. François Loupiot, agriculteur, quitté par sa femme vingt ans plus tôt, se met à prendre des cours de danse à 60 ans après avoir vu un reportage à la télé, dans le but de rencontrer l’âme sœur. Il lui a certes fallu attendre d’être au niveau 3 pour rencontrer Pauline, mais il ne se sont plus lâchés depuis et ils valsent tous les jours l’un avec l’autre. 

– Ça ne fait que trois cas…

– … Solange Beaudrier, 83 ans, affublé d’un mari mal assorti. A rencontré lors d’un dîner 25 ans plus tôt l’homme dont elle rêvait. Elle l’a dit à l’homme, l’a dit à son mari, qu’elle n’a pas quitté, car il accepte cette relation extra-conjugale – un week-end par mois avec son amant – qui embellit sa vie, lui donne l’envie de s’engager dans plusieurs associations et relativise les pesanteurs de sa vie de couple.

– Ok, ok…

– Attendez, une dernière, car elle est plus proche de vous. Catherine, 48 ans, mariée, deux enfants, responsable des ventes dans une grande surface de bricolage. Épuisée par son travail, quittée par son mari trois ans plus tôt, lâchée par ses enfants éloignés… Pas jolie, je précise. Lors d’un séminaire d’entreprise où on lui impose un objectif encore plus difficile à atteindre et une encore plus grande rigueur avec ses équipes, elle craque, dit ce qu’elle a sur le cœur, insulte le manager et quitte la réunion. Dans la semaine qui suit, elle est convoquée à l’entretien préalable puis licenciée pour faute lourde. Après quelques jours d’abattement, elle se rend compte qu’elle ne se sent pas si mal. À la demande de Pôle Emploi, elle participe à une réunion de discussion avec d’autres cadres licenciés. Là, elle rencontre Gérard, viré de son entreprise de téléphonie à cause de son âge, 56 ans. Ils parlent, sont dans un tel état de dépit l’un et l’autre qu’ils ne pensent ni à l’amour ni au sexe. Au fil des séances de discussion, ils s’aperçoivent quand même qu’ils ont du plaisir à parler ensemble, et ils se rendent compte qu’ils ont des points de vue convergents sur pas mal de questions. Eh bien aujourd’hui, ils ont repris ensemble une vieille ferme dans la Creuse, qu’ils ont transformée eux-mêmes en gîtes et chambres d’hôtes. Ils sont heureux comme jamais.  

– Ça ne va peut-être pas durer…

– Que ça dure ou pas n’a aucune importance, Nathalie La recherche de la durée épuise les gens et les choses. C’est la qualité qui compte. D’ailleurs, Catherine, la dernière dont je vous ai parlé, m’a dit un jour : « Même si on se plante, c’est la meilleure chose qui me soit arrivée dans ma vie ».

– Vous n’exagérez pas un peu, là ?

– Croix de bois croix de fer… Je n’exagère pas, je sous-estime. On sous-estime les capacités de l’amour et les possibilités du corps, cerveau compris.

– Vous auriez un truc pour m’aider à y croire ?

– Plein. D’abord, pensez à ce que nous venons de dire, aux exemples que je vous ai donnés. Ensuite, allez en chercher d’autres, dans les livres, autour de vous, au hasard d’une balade. Voyez les gens qui ont surmonté des malheurs, échappé à des périls. Non pas pour les imiter, au contraire pour voir que chaque vie est unique, imprévisible, pleine de rebondissements.

– Ma vie est banale à pleurer.

– Parce que vous la jugez sur des critères télévisuels, publicitaires, qui vous font croire que l’existence est une partie de rigolade et qu’on peut vivre dans le luxe et les loisirs. Dès que vous êtes dans la comparaison, Nathalie, dès que vous vous évaluez par rapport à quelqu’un d’autre, vous prenez le risque de la souffrance et de la perte de confiance. La vie n’a aucun sens, la malchance ça existe, la chance aussi. La seule attitude que nous pouvons adopter est de marcher tant que nous pouvons, de chercher le beau et le bon, de lancer des bouteilles dans les directions qui nous intéressent, sans pour autant attendre trop des autres. Il n’y a aucun destin, il n’y a que le hasard. Et ça vaut le coup de le titiller. Personne n’écrit nos vies à l’avance. Personne ne sait où vont se produire les collisions, les rencontres, les catastrophes, les maladies, les opportunités… Mais tout est possible, jusqu’au bout.